ET UN AUTRE TE CEINDRA

Père James Jackson, F.S.S.P.

 

            Homélie prononcée par le père James Kackson, F.S.S.P. à la première Messe célébrée par un nouveau prêtre

 

            Le Seigneur dit à Pierre : « En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas. Il signifiait, en parlant ainsi, le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu. »  (Jean 21 18-19).

            Cher père Fromageot, j’espère que vous me pardonnerez d’appliquer à vous-même ce texte du saint patron de votre ordre et de voir combien il était nécessaire que vous soyez lié et délié par d’autres durant ce long et prolongé camp d’entraînement que nous appelons séminaire et qui, en liant et en déliant, montre bien le genre de mort que doivent subir tous ceux qui se destinent à la prêtrise, c’est-à-dire la mort à soi-même afin que le Christ puisse régner dans leur cœur.

            Je dis que cela est nécessaire parce que le temps est maintenant venu pour vous de lier et délier les autres, ce que vous ferez dans le confessionnal de votre paroisse et de bien d’autres manières. Et l’Église est convaincue que vous ne pourriez pas lier et délier judicieusement à moins d’avoir été lié et délié vous-même comme séminariste.

            Prêtre, vous lierez et délierez de multiples façons, non seulement dans le confessionnal, mais aussi par vos Messes, vos sermons, vos corrections, vos avis et vos encouragements, votre enseignement et votre charité.  Quel mystère que l’exercice de l’office sacerdotal puisque parfois, en disant « non » à votre troupeau ou à un de ces membres, vous les délierez de quelque fardeau.  Et qu’en leur disant « oui », vous les lierez parfois.

            Il en sera de même dans votre intercession pour votre troupeau qui sera bien plus puissante que l’intercession des autres prêtres !  Tout comme l’intercession d’un père par les liens du sang est d’une immense portée pour ses enfants, votre prière comme père spirituel de votre troupeau le sera également, lui qui peut être lié ou délié parfois par votre simple désir.

            Mais pour que le fait de lier et de délier dans votre paroisse puisse porter des fruits, il faudra que vous soyez pour eux un bon père.  Non pas un frère – comme un copain ou simplement un des leurs – ni comme un oncle ou un grand-père pour les gâter, mais comme un père, dont une seule critique ou un regard désapprobateur est capable de perturber profondément ses enfants spirituels, et qui peut, par un petit mot d’encouragement, leur donner la force de continuer leur chemin.

            Qu’est-ce donc alors qu’un bon père ? Comment décrire ce noble titre qui est maintenant le vôtre ?  Plutôt que sous son aspect théologique, je préfère aborder la question de façon poétique. Ce qui ne devrait pas vous surprendre, connaissant mon penchant pour la poésie.

            Je choisirai pour cela un court poème par un de vos compatriotes de la Nouvelle-Angleterre qui savait ce que sont les froides journées nordiques.  Il s’appelle Robert Hayden et le poème qu’il a écrit à propos de son père s’intitule : Ces dimanches d’hiver.

 

Le dimanche aussi mon père se levait tôt ;

il enfilait ses vêtements dans le froid noir bleuté,

puis de ses mains gercées, blessées par le labeur

et les intempéries, il allumait des flambées.

Personne ne l’en a jamais remercié.

 

À mon réveil, j’entendais les craquements du froid.

Lorsque les pièces étaient chaudes, il nous appelait.

Lentement, je me levais et m’habillais,

craignant les colères chroniques de cette maison.

 

Je parlais avec indifférence

à celui qui avait chassé le froid,

et même ciré mes chaussures.

Qu’est-ce que je connaissais, qu’est-ce que je connaissais

des austères et solitaires offices de l’amour ?

 

            Alors, si vous voulez être un bon père, il va falloir vous lever tôt, même durant vos vacances, enfiler une fois de plus votre soutane, et, avec des genoux que la prière a peut-être rendus douloureux, allumer un grand feu dans votre paroisse, étincelant du sacrifice de votre prière.

            Quel merveilleux moment de la journée, quel sacrifice que de pouvoir se lever tôt et intercéder pour votre troupeau, même s’ils ne le voient pas et n’en savent rien !  Quel merveilleux sacrifice ce sera que de faire beaucoup d’autres choses pour eux, connues de Dieu seul et qu’ils ne verront jamais.  Et après cette dévotion, ils vous parleront souvent avec indifférence, si ce n’est pour se plaindre des choses qui ne sont pas encore faites dans la paroisse, et vous serez lié par eux bien plus que vous ne l’avez été au séminaire.

            Et vous découvrirez alors à quel point les devoirs d’un père peuvent être austères et solitaires.

            Dieu sait qu’ils ont été nombreux à fuir leur office et abandonner leur poste, ces pères liés par le sang ou des liens temporels. Mais les bons pères demeurés fidèles au poste ont appris que l’austérité peut se transformer en un amour immensément satisfaisant, puisque l’amour véritable est le désir de se sacrifier soi-même pour le bien d’un autre. Le feu du Christ préservera en vous cet amour brûlant et vous partagerez avec Lui ce savoir secret qui résulte de cette austérité, et c’est ainsi que se construira votre amitié avec Lui.

            Et le sentiment d’être seul ?  Il pourra se changer à l’usage en solitude, une délicieuse solitude à laquelle vous aspirerez parfois en raison des centaines de demandes qui vous seront présentées.

            C’est maintenant le temps de vous mettre sur les rangs.  Rappelez-vous alors qui est Celui qui vous a appelé à cette dignité, et qui intercède pour vous.

            Souvenez-vous d’abord de votre père et de votre mère. Ils ont été vos premiers enseignants dans la foi.  Pensez à tous ceux qui vous sont chers et qui vous ont aidés à parvenir à cet instant. N’oubliez pas les maîtres que vous avez eus enfant, jeune homme et séminariste.  Priez pour les prêtres du séminaire, de temps en temps, non pas tant pour que nous soyons parfaits mais afin que nous puissions terminer chaque journée en sachant que nous avons fait tout ce que nous pouvions pour rendre ce séminaire agréable à Dieu.

            Souvenez-vous du père Devillers et de Mgr Bruskewitz qui furent les principaux instruments de Dieu pour vous faire le don de la prêtrise. Souvenez-vous de votre saint patron, de votre ange gardien et de la Sainte Vierge Marie, votre Mère spirituelle. Et par-dessus tout, rappelez-vous le sacrifice du Christ sur la Croix, qui a rendu possibles votre prêtrise et votre salut.

            J’espère donc, cher père Fromageot, que non seulement aujourd’hui mais aussi demain et tous les jours de votre vie, on vous appellera « Père ».

            Et sachez que par une ancienne tradition de l’Église, on enterrait autrefois les fidèles face à l’Est et le prêtre face à l’Ouest afin qu’au dernier jour, lorsque les morts sortiront de leurs tombeaux, le prêtre puisse faire face à son troupeau et répondre d’abord devant eux, avant le Jugement.

            Car au jour de votre mort, il vous faudra faire face à Dieu, qui vous a donné la vie et vous a donné la prêtrise, et il faudra lui rendre compte de ces dons.  Mais si vous êtes un bon père pour votre troupeau – et c’est pour cela que je prie – je crois alors qu’au jour du jugement vous regarderez pour la première fois le Fils de Dieu dans les yeux pour y lire une miséricorde et une bonté infinies.  Et Il vous regardera à son tour dans les yeux avec une fierté et une joie infinies, Il mettra sa main sur votre épaule et dira avec un sourire, « C’est bien, père Fromageaot, bon et fidèle serviteur ».

            (Le père Jackson est recteur du Séminaire Notre-Dame de Guadalupe à Denton, Nouvelle-Angleterre)

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