QUID de SOUMETTRE À LA TENTATION ?

Toute communication suppose au préalable que l’on s’entende sur le sens des mots. Je vous propose donc un exercice fort simple qui consiste à remplacer le verbe soumettre par un synonyme dans les phrases suivantes:

Les esclaves étaient soumis à leurs maîtres.
Tous les citoyens sont soumis à l’impôt.
J’ai dû me soumettre à un examen.

Le verbe soumettre, employé ici comme transitif indirect, nous autorise à lui trouver des substituts à condition de rester à l’intérieur du même champ sémantique et on pourrait donc écrire:

Les esclaves sont assujettis à leurs maîtres.
Tous les citoyens sont astreints à l’impôt.
J’ai dû me plier à un examen.

Si les mots doivent avoir un sens, il est évident qu’on ne peut pas leur faire dire n’importe quoi et un coup d'œil au dictionnaire (1) nous confirme que les interprétations possibles de soumettre à sont en effet limitées.

Voilà qui est bien embarrassant. Car il est évident que lorsque nous demandons à Dieu de ne pas nous soumettre à la tentation, il faut nécessairement donner à ce verbe un sens qu’il n’a pas en français. Cela est si vrai que le Catéchisme de l’Église catholique (2) s’est longuement employé à lever cette ambiguïté en nous expliquant laborieusement que lorsque nous disons " ne nous soumets pas à la tentation ", cela " signifie " [sic] " ne permets pas d’entrer dans ", " ne nous laisse pas succomber à la tentation " !

Mais comment en est-on venu à remplacer une phrase parfaitement claire par une autre qui, prise à la lettre, serait même hérétique, puisque Dieu ne saurait nous assujettir, nous astreindre ou nous plier à la tentation ? En effet, " Que nul, quand il est tenté, ne dise : ‘Ma tentation vient de Dieu.’ Car Dieu ne peut être tenté de faire le mal et ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise, qui l’entraîne et le séduit. " (Jc 1.13-14).

Pour le savoir, il faut remonter au début de 1964 lorsqu’une Commission mixte (catholiques, orthodoxes, protestants) entreprit, dans un esprit d’œcuménisme, de faire adopter une traduction commune du " Notre Père " (3). Chacun pourra juger de la pertinence et de la nécessité des changements apportés, mais je m’interroge sur le bien fondé d’une modification qui demande qu’on recoure à l’ancienne version pour expliquer le sens de la nouvelle.

L’emploi du verbe soumettre à avec le mot tentation soulève d’ailleurs un autre problème. En effet, comme on vient de le voir, si l’on s’en tient au sens courant du verbe soumettre – sans tenir compte du correctif apporté par le CEC – il est impossible de donner à tentation son sens premier, celui qui nous vient spontanément à l’esprit et que confirment tous les dictionnaires : désir, attrait, envie, attirance, " attrait vers quelque chose de défendu ", une " incitation au péché " (4).

Il faut alors lui donner un autre sens que nous trouvons cette fois non pas dans le Catéchisme de l’Église catholique, mais dans la Traduction œcuménique de la Bible (TOB). Car tentation, dans les traductions françaises de la Bible, peut signifier épreuve (5). Et les épreuves, tous les textes l’affirment, sont éminemment utiles et nécessaires. Ce sont les croix que le Seigneur nous invite à porter. Le saint Curé d’Ars affirmaient d’ailleurs que ne pas en avoir, c’est mauvais signe, et que si nous connaissions la valeur de celles que nous avons à porter, nous nous les arracherions les uns les autres ! Sainte Thérèse d'Avila n'est pas moins catégorique: "Considérez d'abord un point absolument certain pour moi. Ceux qui arrivent à la perfection ne demandent pas à Dieu d'être délivrés des souffrances, des tentations, des persécutions ni des combats." (6)

Nous devons donc choisir entre deux sens possibles : tentation/séduction, qui vient du diable, et tentation/épreuve, que le Christ nous incite à accepter et que tous les saints nous recommandent fortement de ne pas rejeter. " La tentation ", disait Padre Pio, " est un signe de bienveillance de la part du Seigneur (Ep. 3, 50). " Entendons, bien sûr, la tentation/épreuve.

Nous voilà ainsi placés, avec cette traduction commune, devant l’alternative suivante :

1) Ne nous soumets pas à la tentation/séduction. (Impossible. C’est le diable seul qui tente et qui séduit.)
2) Ne nous soumets pas à la tentation/épreuve. (Grave erreur. C’est désobéir au Christ.)

Pour bien faire, il faudrait ajouter un nota bene :
Attention, lorsque nous disons " Ne nous soumets pas à la tentation ", nous n’employons pas le verbe " soumettre " dans son sens habituel (voir CEC n. 2846 et s.). Nous voulons dire par là " ne permets pas que nous entrions dans la séduction du démon " ou mieux encore, " ne nous laisse pas succomber à la tentation ". Il ne faudrait pas non plus interpréter cette phrase comme une demande à Dieu de ne pas nous imposer des croix ou des épreuves car, comme l’a écrit Origène, " À quelque chose tentation est bonne " (ibid).

On nous dit que " l'adoption d'un texte commun pour la prière du Seigneur est un signe d'une grande portée œcuménique ". Il est permis de s’interroger sur la véritable " portée " de cette initiative car, pour ce qui est des protestants, on sait bien que la vaste majorité sont de langue anglaise ou germanique.

Ne nous faisons pas d’illusion. Parmi le petit reste qui récitent encore le " Notre Père ", bien peu ont chez eux le nouveau Catéchisme de l’Église catholique, et plus rares encore ceux qui ont lu la mise en garde concernant l’emploi du verbe soumettre dans la " Traduction commune ". Cela est sans doute de peu d’importance pour les gens de ma génération qui ont accepté cette bizarrerie sémantique dans la foulée de Vatican II et qui continuent de l’interpréter dans le sens souhaité par l’Église. Mais il y a fort à parier que la génération d’après Vatican II prête à cette demande l’un ou l’autre des sens erronés mentionnés plus haut, avec peut-être une préférence, conformément à l’esprit du temps, pour celui qui prie Dieu de nous épargner le moindre désagrément et de préserver notre qualité de vie.

Pour conclure, s'il n'est peut-être pas opportun de revenir à l'ancienne version, il est certainement bon de s'assurer que ceux qui récitent le Notre Père, ou qui l'enseignent, le fassent dans un sens qui soit conforme à l'esprit de l'Église, c'est-à-dire du Christ.

Jean-Claude Lemyze
Février 1999


(1) Le Robert

soumettre v. 1380; suzmettre déb. XIIe; lat. submittere 

1)  Mettre dans un état de dépendance, ramener à l'obéissance. Les désirs " nous soumettent à autrui et nous rendent dépendants " (France).
-  Spécialt (par les armes, par la force) Soumettre des rebelles. - asservir, dompter, réduire, subjuguer.
" Kheir ed Dîn s'absenta de Tunis plusieurs mois pour soumettre le sud du pays "
(Tournier). 2)  Mettre dans l'obligation d'obéir à une loi, d'accomplir un acte. - assujettir, astreindre. Soumettre la population à l'impôt. Les règlements, les formalités auxquels est soumis tout citoyen. — (Choses) Revenus soumis à l'impôt.
3)  Présenter, proposer au jugement, au choix. Le maire a soumis le problème, le cas au préfet. Flaubert " se prit d'affection pour moi. J'osai lui soumettre quelques essais " ( Maupassant).
4)  Exposer à une action, à un effet qu'on fait subir. Soumettre un sportif à un entraînement sévère. Soumettre un projet à des tests.
5)  Pronom. Obéir, se conformer. " Ils rentrent en France dans l'intention de se soumettre aux lois " (Balzac). - se plier. — Absolt Se soumettre ou se démettre

Le Larousse

soumettre

1) Ranger sous sa puissance, sous son autorité; astreindre à une loi, un règlement. Soumettre des rebelles.. Revenus soumis à l’impôt.
2) Proposer au jugement, au contrôle, à l’approbation, à l’examen de quelqu’un.
Je vous soumets ce projet.
3) Faire subir une opération à.
Soumettre un produit à une analyse..

(2) LE CATÉCHISME DE L'ÉGLISECATHOLIQUE (n. 2846-2849)

VI - " Ne nous soumets pas à la tentation "

Cette demande atteint la racine de la précédente, car nos péchés sont les fruits du consentement à la tentation. Nous demandons à notre Père de ne pas nous y " soumettre ". Traduire en un seul mot le terme grec est difficile : il signifie " ne permets pas d’entrer dans " (cf. Mt 26.41), " ne nous laisse pas succomber à la tentation ". " Dieu n’éprouve pas le mal, Il n’éprouve non plus personne " (Jc 1.13). Il veut au contraire nous en libérer. Nous lui demandons de ne pas nous laisser prendre le chemin qui conduit au péché. Nous sommes engagés dans le combat " entre la chair et l’Esprit ". Cette demande implore l’Esprit de discernement et de force.

L’Esprit Saint nous fait discerner entre l’épreuve, nécessaire à la croissance de l’homme intérieur (Lc 8.13-15) en vue d’une " vertu éprouvée " (Rm 5.3-5), et la tentation, qui conduit au péché et à la mort (Jc 1.14-15). Nous devons aussi discerner entre " être tenté " et " consentir " à la tentation. Enfin, le discernement démasque le mensonge de la tentation : apparemment son objet est " bon, séduisant à voir, désirable " (Gn 3.6), alors que, en réalité, son fruit est la mort.

Dieu ne veut pas imposer le bien, il veut des êtres libres (...). À quelque chose tentation est bonne. Tous, sauf Dieu, ignorent ce que notre âme a reçu de Dieu, même nous. Mais la tentation le manifeste, pour nous apprendre à nous connaître, et par là, nous découvrir notre misère, et nous obliger à rendre grâce pour les biens que la tentation nous a manifestés. (Origène, or. 29)

" Ne pas entrer dans la tentation " implique une décision du cœur : " Là où est ton trésor, là aussi sera ton cœur (...). Nul ne peut servir deux maîtres " (Mt 6.21-24). " Puisque l’Esprit est notre vie, que l’Esprit nous fasse aussi agir " (Ga 5.25). Dans ce " consentement " à l’Esprit Saint le Père nous donne la force. " Aucune tentation ne vous est survenue, qui passât la mesure humaine. Dieu est fidèle; Il ne permettra pas que vous soyez tentés au-delà de vos forces. Avec la tentation, Il vous donnera le moyen d’en sortir et la force de la supporter " (1 Co 10.13).

Or un tel combat et une telle victoire ne sont possibles que dans la prière. C’est pas sa prière que Jésus est vainqueur du Tentateur, dès le début (Mt 4.1-11) et dans l’utile combat de son agonie (Mt 26.36-44). C’est à son combat et à son agonie que le Christ nous unit dans cette demande à notre Père de " nous garder en son nom " (Jn 17.11). L’Esprit Saint cherche à nous éveiller sans cesse à cette vigilance (1 Co 16.13; Col 4.2; 1 Th 5.6). Cette demande prend tout son sens dramatique par rapport à la tentation finale de notre combat sur terre; elle demande la persévérance finale. " Je viens comme un voleur : heureux celui qui veille ! " (Ap 16.15).

 

(3) La traduction commune du "Notre Père"

COMMUNIQUE CONJOINT
DES DIVERSES CONFESSIONS

Les autorités catholiques, orthodoxes et protestantes ont décidé d'adopter une traduction commune du Notre Père en langue française.

Ainsi, dans une commune recherche de l'unité voulue par le Christ, tous les chrétiens pourront dire ensemble la prière que leur unique Seigneur leur a enseignée.

Pour la France:

Le président de l'Assemblée plénière de l'Épiscopat catholique de France : cardinal Joseph LEFEBVRE.

Les prélats suivants, représentant les différentes juridictions de l'Église orthodoxe en France: métropolite MELETIOS; archevêque ANTOINE, de Londres ; archevêque GEORGES ; archevêque ANTOINE, de Genève.

Les présidents des Conseils des Églises luthériennes et réformées en France: Pierre BOURGUET; Marcel JOBON; Étienne JUNG; Édouard WAGNER.

La traduction adoptée est la suivante:

Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite
sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd'hui
notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi
à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous soumets pas à la tentation,
mais délivre-nous du Mal.

N.-B. Les catholiques de rite latin ajoutent au Notre Père, Amen. Les chrétiens d'Orient et les protestants conservent les conclusions (doxologies) qui leur sont propres.

Du côté catholique, la décision a été ratifiée par le Siège apostolique, et le texte entrera en usage dans la messe à Pâques. Du côté protestant, la ratification sera demandée aux synodes de 1966.

4 janvier 1966.

COMMENTAIRE

Historique

Dès le début de l'année 1964, des contacts avaient été pris entre diverses Églises et, sur l'avis favorable des autorités compétentes, au mois de mai de cette même année, une Commission mixte (catholiques, orthodoxes, protestants) fut constituée pour étudier la question et rechercher un accord. De nombreux exégètes furent consultés sur les points les plus difficiles, spécialement sur la sixième demande.

En juin 1964, le Synode général de l'Église évangélique luthérienne en France approuva le principe d'une version commune. En mai 1965, le Synode national de l'Église réformée de France fit de même, et donna son avis sur le texte proposé.

Durant l'été, tous les évêques catholiques de France, puis les épiscopats francophones furent consultés. L'Assemblée plénière de l'épiscopat français, ainsi que les autres épiscopats francophones ont approuvé le texte durant la dernière session du deuxième Concile du Vatican. La confirmation par le Siège apostolique a été donnée le 20 décembre 1965. Les évêques orthodoxes intéressés ont été respectivement consultés avant de donner leur accord.

Dès la prochaine Semaine de prière pour l'Unité, du 18 au 25 janvier, les chrétiens de langue française pourront utiliser ce texte. Pour la France, il entrera en usage dans la liturgie romaine à la nuit pascale 1966.

I. - Les changements textuels.

A. – Les raisons du changement

Fidélité plus grande aux paroles du Seigneur. Le texte usuel des catholiques français laissait à désirer sur plusieurs points. Il est significatif que les Bibles modernes et les ouvrages d'exégèse lui ont généralement préféré d'autres traductions pour mieux serrer l'original.

2° L'introduction du français dans la liturgie catholique entraîne des modifications dans certains textes qui servaient déjà à l'usage privé, mais dont la formulation doit être revue en fonction des exigences du culte public. Il en est ainsi du Notre Père dans la messe.

3° L'unité des chrétiens qui, disant ensemble la prière qu'ils ont également reçue du Seigneur, est mieux manifestée et est facilitée s'ils peuvent le faire dans les mêmes termes.

B. – Le texte nouveau et les textes anciens

Ni les catholiques ni les protestants ne possédaient de versions qui, par leur ancienneté et leur stabilité, puissent être dites "traditionnelles". Les catholiques ont usé de textes multiples jusqu'au XIXe siècle avancé. (Voir J.-C. Dhôtel, "Note sur les anciennes traductions françaises du "Pater", la Maison-Dieu, 83.) Le texte catholique du XXe siècle a été fixé pour la dernière fois en 1952. L'usage protestant a été plus stable: c'est le texte de la Bible de Segond qui, depuis près d'un siècle, a été généralement utilisé.

Le nouveau texte retient tout ce qui était commun entre les versions actuellement reçues chez les catholiques et chez les réformés, comme on peut en juger en comparant les deux textes (les italiques marquent les changements ou suppressions et les parenthèses marquent les additions):

Texte des catholiques

Notre Père, qui êtes aux cieux,
Que votre nom soit sanctifié,
Que votre règne arrive,
Que votre volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donnez-nous
aujourd'hui notre pain de chaque jour.
Pardonnez-nous nos offenses, comme nous pardonnons (...) à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation,
mais délivrez-nous du mal.

Texte des réformés

Notre Père, qui es aux cieux,
(...) ton nom soit sanctifié,
(...) ton règne vienne,
(...) ta volonté soit faite sur la terre comme au ciel.
Donne-nous aujourd'hui notre pain quotidien.
Pardonne-nous nos offenses, comme aussi nous pardonnons (...) à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous conduis pas dans la tentation, mais
délivre-nous du Malin (ou du mal).

C. – Les modifications

Pour les catholiques, les modifications du nouveau texte, par rapport au texte usuel, se ramènent à quatre mots, une lettre et une option stylistique.

QUATRE MOTS

1° "Que ton règne vienne". Le mot "venir" est le terme constant de la Bible pour désigner l'avènement personnel du Seigneur et son règne ("Celui qui vient" est une expression messianique). Il est préférable au verbe "arriver" qui désigne souvent un événement impersonnel et occasionnel souvent inattendu.

2° "Le pain de ce jour". L'adjectif grec qui est traduit ici par "de ce jour" est un mot très rare caractérisant le temps qui court ou qui va suivre immédiatement. Le sens n'est pas d'abord distributif, comme dans "quotidien" ou "de chaque jour", mais nous demandons à Dieu la nourriture (temporelle, mais aussi spirituelle) qui subvienne aux besoins présents ou imminents, nous confiant à lui pour le reste.

3° "Comme nous pardonnons aussi". Le "aussi" traduit une particule du grec en latin: "sicut et nos") utile pour faire comprendre le vrai sens du "comme": ce n'est pas "parce que" nous pardonnons que nous attendons le pardon de Dieu; c'est à l'image de Dieu, qui est le pardon même, que nous devons pardonner, nous "aussi".

4° "Et ne nous soumets pas à la tentation". Les versions françaises anciennes comportaient toutes "et ne nous induis pas en tentation". Le mot induire étant devenu rare et difficile, des divergences se sont introduites. La variante "ne nous laisse pas succomber à la tentation" est particulièrement défectueuse. Elle laisse à penser que la tentation n'est qu'un mal moral auquel il faut résister. Or, la tentation biblique est aussi une mise à l'épreuve voulue par Dieu. Nous le prions donc de ne pas nous placer dans une situation telle que notre fidélité envers lui soit en péril – ce qui implique de nous garder de tout péché.

UNE LETTRE

"Mais délivre-nous du Mal". La majuscule du mot Mal veut exprimer qu'il ne s'agit pas seulement ici du péché, mais aussi de celui qui est derrière le péché, l'adversaire personnel du règne de Dieu, Satan, le "Malin" ou le "Mauvais".

UNE OPTION STYLISTIQUE: le tutoiement.

Le tutoiement fut d'usage commun dans le Notre Père en français jusqu'au XVIIe siècle. Il a été conservé par les protestants. Les versions bibliques le maintiennent. Il a été adopté pour la prière liturgique en français. L'usage du Notre Père dans la messe (où il est suivi de la prière "Délivre-nous, Seigneur, du mal..." et sa récitation œcuménique supposent nécessairement l'emploi du tutoiement.

CONCLUSION DE LA PRIERE

L'usage antique, dont témoigne au début du IIe siècle la Didaché, était de conclure la prière du Seigneur par une doxologie: "Car c'est à toi qu'appartiennent le règne, la puissance et la gloire, aux siècles des siècles". Dans la messe, la plupart des liturgies orientales comportent des conclusions analogues. Dans le rite romain, le Notre Père est suivi d'une prière développant la dernière demande, avec la conclusion habituelle à laquelle on répond Amen. En dehors de la messe, la tradition des catholiques occidentaux est d'ajouter Amen à la récitation du Notre Père. Les protestants terminent généralement la prière par la doxologie ancienne.

II – Signification de l'événement

Dans l'effort des chrétiens vers l'unité, l'adoption d'un texte commun pour la prière du Seigneur est un signe d'une grande portée œcuménique.

Tous ceux qui, par le baptême au nom de Jésus ont reçu l'Esprit d'adoption qui crie en eux "Père", doivent pouvoir dire ensemble "notre Père" sans que la diversité des formules les divise. Pour prier avec ses frères chrétiens, nul n'aura plus à prendre la formule de "l'autre", parce que le même Notre Père sera celui de chacun.

Grâce à cette formule, le Notre Père pourra devenir la grande et incessante prière pour l'unité, jusqu'à ce que vienne l'unité parfaite des fils du même Père, dans le Fils unique venu pour nous rassembler.

A l'occasion de cet événement, on peut espérer que par la prédication, les publications et la méditation personnelle, seront mieux mises en valeur les richesses de la prière par excellence du chrétien.

IVe ordonnance
de l'épiscopat français sur le liturgie (I)

Les évêques de France, en vertu de l'article 22 de la Constitution De Sacra Liturgia et conformément aux dispositions du Motu proprio "Sacrare Liturgiam" et de l'instruction Inter OEcumenici, ont décidé ce qui suit:

I. – Pater

Article premier – Le texte liturgique français du Pater est remplacé par celui qui est publié en annexe de la présente ordonnance.

Art. 2. – Le nouveau texte du Pater entrera dans l'usage liturgique à la vigile pascale 1966.

Art. 3. – Pour le chant du Pater en français seront seules utilisées les mélodies officielles qui seront approuvées au nom de l'épiscopat par la Commission de liturgie.

Bourges, le 29 décembre 1965.

JOSEPH. cardinal LEFEBVRE, archevêque de Bourges.

LA DOCUMENTATION CATHOLIQUE, No 1442, 21 février 1965, p. 384

(4) Le Robert

tentation - n. f. temptacium 1120; lat. temptatio 

1) Ce qui porte à enfreindre une loi religieuse, morale; impulsion qui pousse au péché, au mal, en éveillant le désir. La tentation, les tentations de la chair. Succomber à des tentations; résister à la tentation. Induire en tentation.
2)
 Action du tentateur. La tentation de Jésus dans le désert. La tentation de saint Antoine.
3) (av. 1650)  Ce qui incite (à une action) en éveillant le désir. Tendance qui se manifeste alors. envie; désir. On avait envie de tout acheter, que de tentations! " Ne cède point à la tentation de briller, garde le silence " (Stendhal). fam. Attachez-le au cas où il aurait la tentation de s'évader.

Le Larousse

1) Attrait vers quelque chose de défendu par une loi morale ou religieuse; incitation au péché ou à la révolte contre les lois divines.
2) Tout ce qui tente, attire, incite à quelque chose, crée le désir, l’envie.
Résister à la tentation de fumer.

(5) Tenter - Tentation - Tentateur

Tenter traduit parfois le même verbe grec que l'expression mettre à l'épreuve, et tentation le même terme qu'épreuve. La distinction est parfois difficile à établir.

En général, on a traduit par épreuve lorsqu'il s'agit d'une difficulté à traverser dont la foi doit sortir affermie (Jn 6.6; 2 Co 13.5; Jc 1.2-3; 1 P 1.6; Ap 2.10, etc.). On a traduit par tentation quand la mise à l'épreuve est accompagnée d'une mauvaise intention. Par exemple, l'homme peut en venir à tenter Dieu. (1 Co 10.9); mais Dieu ne tente pas l'homme (Jc 1.13); c'est le Tentateur (voir Satan) qui essaie d'exploiter l'épreuve de l'homme (1 Co 7.5; 1 Th 3.5) ou de Jésus pour le détourner de Dieu.

TOB, Glossaire, p. 1727.

(6) Sainte Thérèse d'Avila

Chapitre XL

Ce chapitre expose le besoin extrême que nous avons de supplier le Père éternel de daigner nous accorder ce que nous lui demandons par ces paroles: Et ne nous laissez pas succomber à la tentation, mais délivrez-nous du mal, et explique quelques tentations. C' est un chapitre important.

Ce sont de hautes faveurs, mes sœurs, que nous devons considérer ici et nous efforcer de comprendre, puisque nous allons les demander à Dieu. Considérez d'abord un point absolument certain pour moi. Ceux qui arrivent à la perfection ne demandent pas à Dieu d'être délivrés des souffrances, des tentations, des persécutions ni des combats. C'est là une autre preuve absolument sûre et des plus évidentes qu'ils sont dirigés par l'esprit de Dieu, et qu'ils ne sont point dans l'illusion, quand ils regardent comme venant de sa main la contemplation et les grâces dont ils sont favorisés. Car, je le répète, ils désirent plutôt les épreuves, ils les demandent et les aiment. Ils ressemblent aux soldats, qui sont d'autant plus contents qu'ils ont plus d'occasions de se battre, parce qu'ils espèrent un butin plus copieux; s'ils n'ont pas ces occasions, ils doivent se contenter de leur solde, mais ils voient que par là ils ne peuvent pas s'enrichir beaucoup. Croyez-moi, mes sœurs, les soldats du Christ, c'est-à-dire ceux qui sont élevés à la contemplation et qui vivent dans la prière, ne voient jamais arriver assez tôt l'heure de combattre. Ils ne redoutent jamais beaucoup leurs ennemis déclarés; ils les connaissent et les savent impuissants contre ceux que Dieu arme de sa force; ils sortent toujours vainqueurs du combat, riches de butin, et ne prennent jamais la fuite devant eux. Ceux qu'ils redoutent, et ils ont raison de les redouter et de demander au Seigneur d'en être délivrés, ce sont les traîtres, les démons qui se transforment en anges de lumière, ces ennemis qui se déguisent jusqu'à ce qu'ils aient causé d'immenses ravages dans l'âme. Ils ne se font point connaître, mais sucent notre sang peu à peu et dissolvent les vertus, de telle sorte que nous tombons dans la tentation sans même nous en apercevoir. Voilà les ennemis, mes filles, dont nous devons souvent prier et supplier le Seigneur de nous délivrer, en récitant le Notre Père; demandons-lui qu'il ne permette pas que nous succombions à la tentation, ni que nous soyons victimes de l'illusion; conjurons-le de nous découvrir le poison; en un mot, que nos ennemis ne nous empêchent pas de voir la lumière et la vérité. Oh ! comme notre bon Maître a eu raison de nous enseigner à faire cette demande, et de l'adresser pour nous à son Père !
Considérez, mes filles, que nos ennemis cachés peuvent nous nuire de beaucoup de manières; ce n'est pas seulement en nous faisant croire que les goûts spirituels et les délices qu'ils peuvent produire en nous viennent de Dieu; c'est là, à mon avis, l'un des moindres dommages qu'ils sont capables de causer aux âmes. Peut-être même les stimuleraient-ils par là à réaliser plus de progrès au service de Dieu. Car ces délices de l'oraison les attireraient à s'y consacrer davantage; comme elles ignorent que c'est là l'œuvre du démon, et qu'elles se reconnaissent indignes de telles faveurs, elles ne cessent d'en rendre grâce à Dieu, se croient plus rigoureusement tenues de le servir et s'efforcent de lui montrer plus de fidélité, afin que le Seigneur ajoute de nouvelles faveurs à celles qu'elles croient avoir déjà reçues de lui.
Appliquez-vous, mes sœurs, à être toujours humbles. Considérez bien que vous n'êtes pas dignes de si hautes grâces et ne les recherchez point. C'est par là, j'en suis persuadée, que le démon voit lui échapper un grand nombre d'âmes qu'il se flattait de perdre. Du mal qu'il voulait nous faire, Sa Majesté tire notre bien. Le Seigneur, en effet, voit que notre intention, en demeurant près de lui à l'oraison, est de le contenter et de le servir; or il est fidèle dans ses promesses. Nous devons néanmoins nous tenir sur nos gardes, veiller à ce que rien ne fasse une brèche dans notre humilité, et surtout pas la vaine gloire. Suppliez le Seigneur de vous préserver de ce danger, et ne craignez pas, mes filles, que Sa Majesté vous laisse longtemps recevoir de consolations d'un autre que de lui-même.
Le démon cependant peut nous causer, à notre insu, de graves préjudices, lorsqu'il nous fait croire que nous possédons certaines vertus, quand, en fait, il n'en est rien. C'est là un véritable fléau. Lorsqu'on reçoit de Dieu des joies et des délices, il semble que nous ne faisons que recevoir, et nous nous sentons obligés de servir Dieu avec plus de fidélité. Dans le cas présent, au contraire, il nous semble que c'est nous qui donnons à Dieu, qui lui rendons service, et qu'il doit nous récompenser. Le démon cause ainsi peu à peu les plus grands préjudices à l'âme. D'un côté, il affaiblit l'humilité; de l'autre, il nous rend négligents à acquérir cette vertu que nous croyons posséder déjà. Quel remède avons-nous, mes sœurs, contre cette tentation ? Le meilleur semble être celui que notre Maître nous enseigne. Il nous dit de prier et de supplier le Père éternel de ne pas permettre que nous succombions à la tentation.
Mais je veux vous en donner un autre. S'il vous semble que le Seigneur vous a déjà donné une vertu, considérez-la comme un bien reçu qu'il peut vous reprendre, ainsi que cela arrive souvent, et non sans un effet spécial de sa providence. Ne l'avez-vous jamais vu par vous-mêmes, mes sœurs ? Pour moi, je le sais par mon expérience personnelle. Parfois il me semble que je suis très détachée des choses de ce monde, et à l'occasion je montre bien que je le suis. D'autres fois, au contraire, je suis très attachée sur des points dont peut-être j'aurais ri le jour précédent, de telle sorte que je ne me reconnais pour ainsi dire plus moi-même. Parfois il me semble que j'ai beaucoup de courage et que je suis prête à ne reculer devant aucun obstacle, s'il s'agit de servir Dieu; et dans quelques occasions j'ai montré qu'il en était ainsi. Or, le jour suivant, je n'aurais pas eu le courage de tuer une fourmi pour l'amour de Dieu, si j'avais rencontré la moindre difficulté. Parfois encore, il me semble que je serais insensible à toute sorte de médisances et de calomnies, et dans plusieurs occasions j'ai montré que telles étaient bien mes dispositions, et que j'en éprouvais même de la joie. Puis, viennent des jours où la moindre parole m'afflige, et où je voudrais m'en aller de ce monde, parce qu'il me semble que tout devient pour moi une épreuve. Je ne suis pas la seule à éprouver ces changements d'état, car je les ai observés également chez beaucoup de personnes bien meilleures que moi.
Puisqu'il en est ainsi, quelle est celle d'entre nous qui pourrait dire qu'elle a de la vertu ou qu'elle est riche en vertus, puisque, à l'heure où nous en aurions le plus besoin, nous nous en trouvons complètement dépourvues ? Personne, mes sœurs. Croyons toujours, au contraire, que nous sommes pauvres; n'allons pas contracter des dettes sans avoir de quoi les payer. C'est d'une autre source que doit nous venir notre trésor. Nous ne savons pas à quelle époque le Seigneur voudra nous laisser dans la prison de notre misère sans rien nous donner. Que l'on nous tienne pour vertueuses, que l'on nous accorde de l'estime et de la considération (c'est là le bien d'emprunt dont je viens de parler), et nous serons tournés en dérision, nous et nos admirateurs, dès que Dieu nous retirera sa main. A coup sûr, si nous servons Dieu en toute humilité, il nous prêtera secours dans nos besoins; toutefois si cette vertu n'est pas très enracinée en nous, le Seigneur nous délaissera à chaque pas, comme on dit; et ce sera là encore une très grande faveur; car il nous montrera par là qu'il veut que nous travaillions à l'acquisition de cette vertu et que nous comprenions bien que nous ne possédons rien, si ce n'est ce que nous recevons de lui.
Voici encore un autre avis. Le démon nous donne à croire que nous possédons une vertu, par exemple, celle de la patience, parce que nous prenons la résolution de souffrir beaucoup pour Dieu, que nous lui en exprimons très souvent le désir et qu'il nous semble réellement que nous souffririons tout pour sa gloire. Nous voilà tout heureuses d'avoir de telles dispositions, et le démon ne néglige rien pour nous persuader que nous les avons; mais ne faites aucun cas des vertus de cette sorte; ne croyez pas les connaître encore autrement que de nom, ni les avoir reçues de Dieu, tant que vous ne les aurez pas vues à l'épreuve; car il vous arrivera qu'à la moindre parole que l'on vous dira et qui vous déplaira, toute votre belle patience tombera. Lorsque vous aurez beaucoup souffert, alors oui, bénissez Dieu de ce qu'il commence à vous enseigner cette vertu et prenez courage pour souffrir encore, car c'est un signe qu'il veut que vous le payiez, puisqu'il vous en a fait don; et il vous faut la regarder, ainsi que je l'ai dit, comme un dépôt qu'il peut vous retirer quand il voudra.
Voici encore une autre tentation. Il nous semble être très pauvres d'esprit, et nous répétons que nous ne désirons rien, que nous ne nous soucions de rien. Or, à peine quelqu'un nous fait-il don d'un objet qui ne nous est pas même nécessaire, que toute notre pauvreté d'esprit s'en va. Comme nous avons pris l'habitude de dire que nous sommes pauvres en esprit, nous avons fini par nous persuader que nous le sommes.
Il est très important de nous tenir sur nos gardes pour comprendre que c'est là une tentation, aussi bien pour les vertus dont je parle que pour une multitude d'autres. En effet, quand le Seigneur nous donne vraiment une seule de ces vertus solides, elle semble attirer toutes les autres à sa suite; c'est là un fait très connu. Je vous en préviens donc encore, mes filles, alors même que vous croiriez posséder une vertu, craignez de vous faire illusion; car celui qui est véritablement humble doute toujours de ses propres vertus; il lui semble même que celles qu'il découvre dans le prochain sont plus solides et plus profondes que les siennes.

Sainte Thérèse d'Avila, Le chemin de la perfection, Seuil, 1961

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