Liturgie pour les vocations

 

Abbé Bernard PELLABEUF

 

            Que le lecteur se rassure : il ne s’agit pas d’une nouvelle prière eucharistique qui viendrait s’ajouter au grand nombre de celles qui sont autorisées - plus d’une douzaine dans le missel de 2000. Mais il sera question ci-après de la façon dont est comprise et dite la prière eucharistique dans nos paroisses. Une bonne intelligence de la liturgie est une condition sine qua non pour mettre fin à la crise des vocations sacerdotales. C’est essentiellement dans son rôle lors de la prière eucharistique que se manifestent l’être profond du prêtre et ce en quoi il diffère des autres fidèles. Une évidence ? Faites l’expérience autour de vous et posez la question suivante : « A qui parle le prêtre quand, à la messe, il dit les paroles de la consécration, ‘prenez et mangez’ ? » Les quelques tests déjà observés indiquent que plus de 90 % des catholiques pratiquants français sont persuadés que le prêtre s’adresse à eux-mêmes.

           

            Des prêtres précisent même que la messe renvoie à la Cène du Jeudi saint, où le Christ s’est adressé à ses Apôtres. À la messe, le prêtre agit au nom du Christ, « in persona Christi » : donc le prêtre parle aux fidèles qui se trouvent devant lui. D’ailleurs, la messe est un repas, il est donc normal que le prêtre invite les fidèles à prendre et à manger le Pain du Ciel.

 

            Ce qui précède fait mieux com­prendre l’urgence qu’il y avait, au moment de Vatican II, de faire en sorte que le prêtre parle dans la lan­gue commune des gens auxquels i1 s’adresse. De même, il était grand temps que, pour parler au peuple, le prêtre soit tourné vers lui.

 

            Enfin, on voit des prêtres et mê­me tel évêque mimer ce qu’à fait Jésus : ils regardent les gens en prononçant les paroles de la consé­cration, afin de bien manifester que c’est à eux qu’ils s’adressent. D’ail­leurs ce mime se trouve explici­tement dans la première prière eucharistique : le prêtre lève les yeux au moment où il dit que le Christ l’a fait.

 

            Ces arguments se heurtent à une objection majeure : toute la prière eucharistique est adressée à Dieu le Père. Il suffit de lire ces textes pour s’en rendre compte.

 

Une mention claire

 

            Rappelons que toutes se terminent par le « Per Ipsum » qui comporte l’expression : « À Toi, Dieu le Père tout-puissant ». La première s’ouvre par la mention du Père : « Te igitur, clementissime Pater… » (« Père très bon, nous t’en prions… ») et dans la consécration même elle précise : « vers Toi, Dieu, son Père tout-puissant ». La deuxième, plus discrète, comporte des paragraphes après la consécration qui sont incompréhensibles s’ils ne sont pas adressés au Père, puisqu’en y parlant au Seigneur on évoque Jésus et l’Esprit Saint à la troisiè­me personne. Le même phénomène se reproduit dès le premier paragraphe de la troisième, qui précise deux fois dans la consé­cration, en parlant de ce qu’a fait Jésus, « en Te rendant grâce ». La quatrième est la plus explicite à cet égard, puisqu’elle s’adresse au « Père Saint », par trois fois, dont une dans la consécration, puis une fois au Père sans le qualifier, et une autre fois au « Père clément ». Toutes les autres priè­res eucharistiques se terminant aussi par le « Per Ipsum », il est inutile de poursuivre l’énuméra­tion. Ainsi il est clair que le prê­tre, durant toute la prière eucha­ristique, s’adresse à Dieu le Père, particulièrement lorsqu’il pronon­ce les paroles de la consécration.

 

Réactualisation du sacrifice

 

            En fait, dans la consécration, il ne s’agit pas de dire à Dieu de prendre et de manger, mais de lui raconter ce qu’a fait son Fils avant de présenter sa grande prière sacerdotale (Jn 17, spécialement v. 21: « qu’ils soient un en nous »). La prière eucharistique est une reprise de la prière sacerdotale que Jésus adresse à son Père avant d’être livré. Il s’agit du lien entre le Ciel et la terre. Le prêtre, agissant « in persona Christi », présente à Dieu le Père les inten­tions qui étaient celles de Jésus en son sacrifice.

 

            Il est vrai que la messe renvoie au Jeudi saint, mais au moment de la consécration c’est plutôt com­me à un moyen, tandis qu’elle ren­voie au Vendredi saint comme à une fin. En effet, durant la derniè­re Cène, Jésus anticipe sa Passion afin que son sacrifice soit tout entier contenu dans le rite qu’il inaugure. La fin est plus impor­tante que le moyen, et la consé­cration ne renvoie au Jeudi saint que pour renvoyer au sacrifice du Christ. Pour être complet, rappelons que dans l’Ancien Testament, le sacrifice ne s’arrêtait pas à l’im­molation de la victime. Certains rites étaient destinés à manifester que celle-ci était offerte à Dieu, qui à son tour répandait sa grâce sur ceux par qui elle était offerte. Ces rites se trouvent dans le sacri­fice du Christ, avec la Résurrection et la Pentecôte. Ces éléments font partie du sacrifice du Christ, et ne sont par conséquent pas absents de la messe. Le Jeudi saint, Jésus anticipe aussi les dimanches de la Résurrection et de la Pentecôte. La messe est ainsi le mémorial du sacrifice du Christ: ce terme de mémorial ne doit pas impliquer une diminution du sacrifice réac­tualisé, mais est employé par les théologiens pour expliquer juste­ment comment ce sacrifice peut être rendu totalement présent et actif sans aucune diminution, n’im­porte où et n’importe quand. Bref, le moment de la consécration n’est pas avant tout celui de l’évocation du repas, il est avant tout le mo­ment de la réactualisation du sa­crifice.

 

            C’est le propre de la liturgie que de ne pas pouvoir tout dire à la fois. Repas et sacrifice sont les deux aspects fondamentaux de la messe, avec une priorité au sacri­fice comme fin. Mais on peut considérer que ces paroles du prêtre « Prenez et mangez » sont, à la consécration, l’anticipation de ce que le prêtre fera à la communion, en invitant les fidèles à commu­nier. Ceux-ci peuvent y penser dès la consécration, même si l’attention principale va au sacrifice à ce moment précis. Car la messe est le banquet sacré où est reçu le Christ mort et ressuscité.

 

            L’objection de la langue litur­gique est sans consistance. Les évêques au concile Vatican II n’ont pas voulu abolir l’usage du latin dans la liturgie de la messe. Au contraire, tout en autorisant les langues vernaculaires, ils ont voulu que les fidèles sachent chanter en latin les parties de la messe qui leur reviennent. Au nombre de ces chants, il y a bien sûr l’acclamation après la consécration, ce qui montre que celle­-ci peut être dite en latin sans inconvénient. Il faut se faire une raison : le Saint-Esprit a guidé le Concile et il n’est pas dans les habitudes de Dieu de dire le contraire de ce qu’on doit pen­ser, même dans des textes à visée pastorale.

 

Place du latin

 

            On gagne donc à remarquer ce qu’ont fait les Coptes catholiques, qui dans leur liturgie en arabe ont gardé le centre de la prière eucha­ristique en copte. Il est important que dans l’Église certains gardent le latin dans la prière eucharistique, afin de rappeler la transcendance absolue de ce qui s’y joue entre le Père et le Fils. Ajou­tons que l’exemple dont on traite ici prouve que l’usage du verna­culaire n’a pas amélioré la compréhension, bien au contraire. L’important, au reste, n’est pas de comprendre ce qui se dit, mais de savoir ce qui se passe.

 

            L’argument de la messe célé­brée face au peuple ne pèse pas plus lourd. Le cardinal Ratzinger faisait remarquer que Vatican II n’en parle même pas et dans son livre L’Esprit de la liturgie, il montre que c’est sur la base d’une erreur historique que les liturgis­tes intervenant après le Concile ont introduit cet usage. Mais on n’a pas besoin de permission spé­ciale pour célébrer face à Dieu seul. Les communautés où le prê­tre n’est pas tourné vers les fidè­les rendent à toute l’Église le service de rappeler que le prêtre parle avant tout à Dieu.

 

            Quant au fait de mimer pendant la consécration les gestes du Christ à la dernière Cène, il est purement et simplement interdit : c’est explicitement rappelé dans l’Instruction « Redemptionis Sacramentum ». On ne doit pas s’étonner que les vocations soient si rares dans un pays où les quelques pratiquants restants sont tenus dans une telle ignorance quant à l’essentiel du ministère sacerdotal, surtout quand cette ignorance est partagée par des prélats. On peut donc promettre, sans risque de se tromper, un renouveau des vocations sacerdotales partout où l’on rappellera le sens de la messe. Puisse cet article y contribuer.

 

L’Homme Nouveau, no 1367, 15 avril 2006

 

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