L'UNIQUE NECESSAIRE

 

LA VIE INTÉRIEURE

 

            Qu'est-ce que la Vie Intérieure ? C'est d'abord l'irradiation de la foi dans toutes les puissances qui nous servent à connaître Dieu, à nous connaître nous-mêmes, à connaître les créatures. Ce n'est plus seulement la foi en général, la foi qui consiste à admettre les différents articles, fondement de notre salut, mais l'irradiation de la foi dans toutes les opérations de notre intelligence, et dans les puissances qui dépendent de l'intelligence. La foi resplendit dans la vie intérieure, elle en est la première condition, cela se comprend facilement. Au Ciel, la vision béatifique est le point de départ de la béatitude ; dans la religion, le fondement de tout le reste c'est la foi, la révélation de la foi. Et, puisque la vie intérieure consiste dans l'intimité bien établie entre Dieu et l'âme, Dieu tout d'abord éclaire l'âme autant que celle-ci veut s'y prêter. Si elle s'y prête, elle pénètre dans la vie intérieure, et il se produit en elle ce qui se produit dans l'atmosphère quand les nuages sont écartés et que le soleil est libre de briller.

 

            Des sommets de l'intelligence, la vie intérieure descend dans le domaine de la volonté et dans celui du coeur. Dieu nous a donné une volonté libre, mais Il nous a constitué de telle manière que le seul usage salutaire auquel nous puissions employer notre liberté, c'est de la Lui sacrifier. Soumettre notre volonté, et faine en sorte qu'elle dépende toujours et en tout de la volonté divine. Dans la béatitude éternelle, notre volonté sera perdue en celle de Dieu ; notre liberté aura atteint son apogée. Mais, en attendant, ici-bas il faut la soumission, cette soumission complète, profonde de la volonté, qui se fait par la vie intérieure.

 

            Ce qui arrive pour la volonté arrive également pour le coeur. Toutes les affections du coeur sont imprégnées de la charité divine. Le coeur est donné librement à Dieu, et Dieu opère dans le coeur qui se donne ainsi, ce qu'il opère dans le sein de sa divinité : Deus caritas est... Dieu est charité (I Jean IV 16).

 

            Le coeur se dégage, il se simplifie, il se fond dans la charité, et la charité divine le domine de toutes parts. Voilà, par rapport au coeur, la vie intérieure. Et celle-ci a pour dernière conséquence que tout le domaine intime, tous les sens corporels sont soumis à la raison, en même temps que la raison est soumise à la volonté et à la direction de Dieu.

 

            Des cimes de la vie intérieure, quelque chose de merveilleux, de ravissant passe alors dans tous les détails de la vie humaine ; ce quelque chose de merveilleux, de ravissant n'est autre que la sainteté, c'est-à-dire le don à Dieu de la créature librement, totalement dépendante de Lui.

 

            Ce premier regard sur la vie intérieure suffit pour nous faire comprendre combien elle est surnaturelle, au-dessus de la nature, et, d'une certaine manière, contre la nature qu'elle dépasse et déconcerte. L'homme n'est pas même capable d'en concevoir l'idée ! A plus forte raison, ne l'est-il pas de la réaliser. Dieu doit en être l'instigateur, l'inspirateur, c'est Lui qui soutient l'âme à mesure qu'elle avance, pour lui faire accomplir les progrès indispensables.

 

            Les oeuvres du Seigneur, dans l'ordre surnaturel, sont disposées en degrés, en ascensions qui rendent l'assistance divine de plus en plus nécessaire à mesure que l'âme avance. Il n'y a pas un jour où celle-ci puisse, par elle-même, faire des progrès ; Dieu seul peut la conduire à la consommation de la vie intérieure. Cette consommation est le degré déterminé de sainteté auquel Il lui plaît d'amener l'âme, avant de l'appeler dans le ciel pour la couronner. Dans l'ordre surnaturel, tel qu'il se présente en ce monde, la vie intérieur est le sommet le plus élevé et le plus inaccessible.

 

            La vie intérieure est-elle nécessaire ? Certainement, à quelque point de vue que nous voulions nous placer. Elle est nécessaire d'abord à la gloire de Dieu. La gloire de Dieu est intéressée à ce que la vie intérieure soit comprise, pratiquée, et de façon manifeste, la note de sainteté qui appartient à l'Eglise en dépend ; donc la gloire de Dieu y est intéressée à un souverain degré.

 

            Est-elle plus spécialement nécessaire pour quelques âmes ?

 

            Elle l'est à tel point que ces âmes, si elles ne la pratiquent pas, courent le risque de manquer non seulement leur perfection, mais encore leur salut éternel. Et ces âmes ne se connaissent pas d'avance elles-mêmes.

 

            Les âmes se mettent-elles en devoir d'acquérir la vie intérieure ? Réalisent-elles les progrès qui lui appartiennent ? Toutes parviennent-elles au sommet que nous venons de discerner ? On peut appliquer à la vie intérieure la parole de l'Evangile : Multi enim sunt vocati, pauci vero electi (Matth. 20/16) : Beaucoup sont appelés, et peu méritent de se mettre au rang des élus de la vie intérieure.

 

            La vocation à la vie religieuse comporte-t-elle la vocation à la vie intérieure ? D'une manière générale, sans aucun doute, la vocation à l'état religieux comporte avec elle la vocation à la vie intérieure. Cela se comprend puisque le fond intime de l'état religieux est une sorte de sainte familiarité avec Dieu, dans laquelle l'âme fait d'elle-même à Dieu une donation de plus en plus parfaite, tandis que Dieu la comble de libéralités qui deviennent de plus en plus merveilleuses.

 

            J'ai dit : d'une manière générale ; mais autant la forme de l'état religieux est complète, achevée, autant est certaine la vocation à la vie intérieure des âmes qui le professent. Par conséquent, sous la Règle de Saint Benoît, il n'y a pas de doute à cet égard. Je suppose évidemment que l'âme a été examinée selon toutes les règles de la prudence, et qu'elle s'est déterminée après mûres réflexions. S'il y a vocation à l'état monastique, il y a vocation à la vie intérieure.

 

            J'en trouve la preuve la plus authentique dans la Règle elle-même . Voyez le langage qu'elle nous tient dès la première parole, voyez si ce n'est pas un appel à la vie intérieure : "Ausculta, ô fili, praecepta Magistri et inclina aurem cordis tui, et admonitionem pii Patris libenter excipe (Prologue) - Ecoute, ô mon fils, les préceptes du Maître; incline l'oreille de ton coeur, et reçois volontiers l'avertissement d'un tendre Père". Qu'est cela, sinon la vie intérieure, la moelle de la vie intérieure, l'attention de l'âme à discerner non seulement les préceptes du Décalogue, les grandes défenses, les grands commandements, mais ce langage intérieur si délicat qu'il ne peut retenir au milieu du bruit, ce langage intérieur qui vient de Dieu seul, et que Dieu ne daigne adresser qu'à une âme complètement recueillie ? Voilà la première parole de la Règle de Saint Benoît.

 

            Ce qui prouve mieux encore la nécessité de la vie intérieure dans l'état monastique, c'est le premier degré d'humilité. Il se résume ainsi : oraison continuelle. "Le premier degré d'humilité est donc de se remettre sans cesse la crainte de Dieu devant les yeux, évitant absolument de l'oublier, et en se souvenant toujours de toutes les choses que Dieu a commandées ; c'est de repasser constamment dans son esprit comment ceux qui méprisent Dieu tombent pour leurs péchés dans la géhenne, et la vie éternelle qui est préparée pour ceux qui craignent Dieu. "(Règle de Saint Benoît. C. VII)

           

            Essayez de pratiquer intérieurement dans vos dispositions cachées, secrètes, ce degré d'humilité en toute son étendue, et essayez de la faire sans être en oraison continuelle, vous ne pourrez pas !... La volonté de Saint Benoît est de voir ses disciples gravir l'un après l'autre les douze degrés, et le premier à plus forte raison. Or, pour réaliser ce degré initial, on doit accomplir presque tout le travail élémentaire de la vie intérieure.

           

            Nos rapports avec Dieu achèvent la démonstration. Quelle âme avant d'habiter le cloître ne sent pas, dès son entrée, qu'il lui faut se donner à Dieu, et se maintenir dans sa donation par ce qu'il y a de plus intime au-dedans d’elle-même ?

 

            La démonstration de cette nécessité de la vie intérieure, nous la portons dans notre expérience personnelle. N'insistons pas davantage ; notons seulement que cette nécessité est telle que, sans la pratique de la vie intérieure, il n'y a pas à compter acquérir la perfection d'aucune vertu ! Dans chacune des vertus, et dans les vertus prises ensemble, quand la vie intérieure, l'intimité avec Dieu est absente il manque un reflet qui les rende dignes d'être distinguées par Dieu, il manque l'élément le plus délicat, le plus essentiel.

 

            En même temps que la vie intérieure est nécessaire, elle est souveraine.

 

            Que veux-je dire par là ? Je veux dire que cette vie intérieure, à cause de Dieu son auteur, à cause des fins qu'elle doit nous faire atteindre, possède une telle dignité qu'elle doit tendre à tout dominer; sinon, elle ne peut pas être.

 

            Elle est souveraine, parce qu'elle est d'origine divine, toute surnaturelle, dirigée vers la sainteté. Elle ne saurait être prise comme un moyen secondaire dans la perfection chrétienne : elle doit dominer tout le reste ; par conséquent tout le reste doit être placé, hiérarchisé sous sa dépendance. C'est une condition sans laquelle la vie intérieure n'existe pas et ne peut donc pas opérer ce qu'elle est destinée à opérer. Elle est essentiellement souveraine.

 

            Pour nous, en convaincre, nous n'avons qu'à considérer la vie des Saints ; avec quelle fidélité ils réalisaient cette parole de Notre-Seigneur, prononcée dans la maison de Béthanie : Unum est necessarium...Sollicita es et turbaris ergo plurima : Vous vous inquiétez et vous vous agitez pour beaucoup de choses : une seule est nécessaire et souveraine; Porro unum est necessarium : Maria optimam partem elegit quae non auferetur ab ea. (Luc X,41).

 

            Il importe de nous bien convaincre de cet aspect de la vie intérieure : sa souveraineté, parce que nous sommes à une époque où non seulement les vérités sont diminuées (Ps. XI,23), mais où l'ordre que les vérités doivent garder entre elles est renversé. Certes, il faut agir, c'est incontestable, nos puissances doivent se développer librement ; mais, à l'heure actuelle, on met le secondaire avant le principal, on ne reconnaît plus la nécessité de cette souveraineté de la vie intérieure. L'aspect général que présente trop souvent aujourd'hui ( Dom Romain s'exprimait ainsi en 1911) L’Église militante est un état de prédominance du mouvement extérieur sur tout ce qui est intérieur ; il y a comme une conspiration pour rejeter à l'arrière-plan la vie intérieure. Impossible de respirer l'air d'un siècle imprégné d'erreurs si générales sans en souffrir.

 

            Une chose plus importante à considérer encore du point de vue où nous nous sommes placés, c'est la constitution de notre nature humaine, puis la déchéance qui nous a atteints dans le péché originel. La grâce nous rend intérieurs , nous rapproche de Dieu ; le péché nous rejette en dehors de Dieu. Le mouvement naturel qui résulte de la concupiscence nous tire hors de nous-même, nous lance dans les régions inférieures, dans le contact avec les créatures. Lorsque nous nous mettons à la vie intérieure, même avec sincérité, nous avons toujours un regard tourné en arrière : "Mais ceci, mais cela?" Comme Saint Pierre, quand Notre-Seigneur l'invitait à Le suivre, il s'inquiétait de Saint Jean. Notre-Seigneur fut contraint de l'avertir et de lui dire : "Quid ad te ? - De quoi te mêles-tu ?- Tu me sequere ! - Toi, suis Moi !" (Jean XXI,22).

 

            Il n'est pas superflu de considérer la souveraineté de la vie intérieure, même dans l'état monastique. Nous ne pouvons pas, en effet, être dispensés des actes, des devoirs ordinaires de l'existence, et voilà qu'en raison de notre déchéance, ces actes, ces devoirs renferment un danger pour la vie intérieure ! Et l'instinct secret de la nature, quel est-il ? L'instinct secret de la nature, c'est la vie sauvage, c'est de fuir Dieu, de vivre hors de Dieu, dans l'indépendance qui permet de s'en aller du côté que l'on veut. Sachons bien qu'il n'y a pas de vie intérieure sans que la souveraineté lui appartienne de droit.

 

            Comme la vie intérieure est souveraine, elle est indivisible elle souffre difficilement d'être émiettée, disloquée, elle repousse les intermittences que l'on voudrait lui imposer. Il faut qu'elle soit , et pour qu'elle soit, il faut qu'elle soit elle-même: toute surnaturelle, toute souveraine, dominant tout, ne cédant jamais.

 

            Comment, ne cédant jamais ? Alors c'est un affranchissement des conditions de la vie ordinaire? Point du tout, nous venons de le dire. Quand la vie intérieure est établie au degré que Dieu veut, rien n'est atteint dans la vie ordinaire, mais tout est ennobli, vivifié, tout augmente de valeur et de prix. Cela va de soi ; Dieu est conséquent avec Lui-même ; a-t-il établi l'ordre surnaturel pour troubler l'ordre naturel ? Pas le moins du monde : II l'a établi pour relever l'ordre naturel et pour le pénétrer de bénédictions plus abondantes.

 

            Il faut donc nous mettre à la vie intérieure. Mais qu'il est difficile pour Dieu d'en obtenir le règne dans nos âmes ! Voyez à quoi Il se réduit : Ecce sto ad ostium (Apoc. III, 20). C'est Lui-même qui parle: Je me tiens à la porte de l'âme et je frappe. Et que demande-t-il ? Aperi mihi, soror mea, amica mea (Cant. V, 2).Ouvre moi, ouvre moi donc, âme humaine, devenue ma soeur par l'Incarnation. Je te cherche, que veux-tu faire sans moi ? Ouvre-moi. " Pour encourager il ajoute : "Si quelqu'un m'ouvre, j'entrerai et avec lui, Je célébrerai un festin." (Apoc.Ill, 20). Et encore: Si quelqu'un m'aime, mon Père l'aimera, et nous viendrons en lui, et nous ferons en lui notre règne. "(Jean XIV, 21). Malgré le charme incomparable, le charme divin de ces paroles, les âmes restent en lutte contre Dieu ; lorsque ce n'est pas en lutte ouverte, c'est en lutte secrète. Elles ne veulent la vie intérieure qu'avec des conditions que Dieu ne peut pas accepter, car ces conditions porteraient atteinte à sa gloire infinie, et, de plus, nuiraient aux intérêts de l'âme.

 

            Il est un bien de l'âme en ce monde, son seul bien : c'est le divin, et le divin pur, sans mélange. Comment Dieu peut-il verser le divin ? Il ne peut le verser que s'Il reste en possession de toute la liberté qu'on Lui accorde et dont Il a besoin : Dieu doit être libre dans ses rapports avec ses créatures. Que l'on n'intervertisse pas les rôles ! Le Seigneur ne peut dire à une âme : Que veux tu ? Si déjà elle est avancée dans la vie intérieure, si elle s'est mise sous l'empire et dans la possession parfaite de Dieu, oui, Dieu lui dit : "Que veux-tu que je te fasse ? Maintenant je t'obéirai, parce que tu m'obéis sans réserve." Mais, au commencement, tant qu'il ne s'agit encore pour une âme que d'entrer dans la vie intérieure, d'y faire des progrès, Dieu ne saurait se mettre dans sa dépendance.

 

            Jamais nous ne pourrons calculer ce que nous perdons, en négligeant ce qu'il y a de meilleur, de plus intime, de plus relevé dans notre vocation ! Combien il faut que notre esprit soit petit, mesquin, aveuglé, pour -- après les renoncements que nous avons consentis -- s'amuser avec des bagatelles qui n'ont pas de but, qui vont, qui viennent, qui le traversent, quand nous nous laissons ainsi arrêter à l'entrée de la vie intérieure ! il est triste de penser qu'après quelques tentatives, nous abandonnons le but que Dieu nous a assigné, alors que nous trouverions notre perfection, notre achèvement dans la part de vie intérieure qui nous est destinée ! Nous n'avons qu'une chose à chercher: l'intimité avec Notre­-Seigneur, la vie intérieure. La vie est au-dedans de nous même, ce royaume dont le Seigneur dit : Regnum Dei intra vos est (Luc XVII, 21). Le règne de Dieu sera au-dedans de vous même le jour où vous voudrez bien vous en occuper, puisque Dieu a besoin de votre concours.

 

            Voilà comment il convient d'envisager la vie intérieure. Il n'y a pas d'exagération dans ce que nous avons dit, ce n'est qu'un reflet de vérité. La vérité tout entière sur la vie intérieure, nous ne la voyons que lorsque nous la pratiquons, lorsque nous sommes dans l'intimité avec Dieu. Pour nous la faire comprendre, le Seigneur a des procédés qui demeurent sa propriété exclusive. Il ne les communique à personne, pas même aux prédicateurs, pas même aux directeurs. Il se réserve de les employer dans ses rapports directs avec les âmes de bonne volonté.

 

            Retenons la parole prononcée par Jésus à Béthanie :"Sollicita est et turbaris ergo plurima ;

porro unum est necessarium (Luc X, 41). Ne vous troublez pas, ne vous agitez pas, même dans votre esprit, par rapport à un grand nombre de choses ; une seule chose est nécessaire. Et cet unique nécessaire, Marie l'a choisi ; c'est la vie intérieure, c'est la concentration de toute notre activité dans le perfectionnement de notre âme, c'est le don de notre âme à Notre-Seigneur afin qu'Il puisse y régner comme Il le désire, et comme nous en avons besoin.

 

***

 

QUELQUES AVIS POUR DEVELOPPER LA VIE INTERIEURE

 

LE SILENCE

 

            C'est par l'abus de la parole que le péché est entré en ce monde ; c'est par l'abus de la parole qu'il s'est propagé ; et c'est à l'occasion de la parole que le démon nous fait subir bien des défaites.

 

            La Règle - toute Règle - demande le silence, puis elle nous indique les précautions que nous avons à prendre pour user de la parole sans causer aucun dommage à notre âme, et sans porter atteinte à la gloire et à la volonté de Dieu. Il y a des temps de silence , il faut les respecter. Je ne parviens pas à concevoir comment une âme religieuse se permet de manquer au silence durant les heures qui lui sont consacrées, je ne le comprends pas ! Mais je comprends parfaitement qu'à l'occasion d'une infraction au silence, une âme soit entraînée fort loin. L'infraction au silence est une désobéissance à la volonté de Dieu ; et comme, généralement, on ne parle pas tout seul, comme le discours prend au moins la forme du dialogue, on détermine, par l'abus de la parole, une complicité.

 

            Lorsqu'on est deux ensemble pour obéir à la volonté de Dieu et pour parler de Lui, Dieu se met en tiers dans le groupe ; lorsqu'il y a infraction au silence et désobéissance à la volonté de Dieu, c'est l'adversaire de Dieu, le démon, qui vient en tiers, et il se garde de se découvrir. On croit faire chose presque innocente ...Mais quand il s'agit de vie intérieure, tout est important. Il y a des choses qui paraissent petites, par exemple : une parole dont on s'abstient ...Evidemment , c'est un acte de vertu moindre qu'un acte de charité héroïque ; toutefois, la même volonté de Dieu qui exige, qui impose l'acte de charité héroïque dans telle circonstance, cette même volonté impose le silence à tel moment. Dieu est offensé inévitablement si l'on se permet d'aller contre sa sainte volonté. Nous ne savons pas ce que nous perdons en manquant au silence de propos délibéré ! Si Dieu nous le montrait, nous prendrions à l'instant une résolution qui ne serait jamais oubliée. Ah ! Formons-nous bien, formons­nous avec vigueur à cette grande loi du silence ! Une surveillance quelconque n'y suffit pas ; nous­même, nous devons avoir des convictions bien établies à cet égard.

 

            Nous avons besoin de nous examiner aussi en ce qui concerne l'usage et l'abus de la parole. Rien n'est facile comme de commettre des fautes dans l'usage de la parole, Et sans doute parce qu'il savait cela, Saint Benoît a préféré le silence absolu , il a écrit son sixième chapitre : De taciturnitate... II a eu raison. La tendance de toutes les âmes dominées par l'influence de la vie intérieure est de se taire : Sedebit solitarius et tacebit (Thren.IIIn 28). Le grand exemple que nous a donné Notre-Seigneur par rapport à la parole, c'est de s'en priver. Il est resté trente ans dans la vie cachée, et on ne recueille de Lui, pendant cette longue période, que les quelques mots prononcés au Temple. Il n'a pris la parole que lorsqu'Il a assumé le grand devoir de la prédication. Durant sa Passion, bien qu'Il eût été provoqué d'une manière terrible au point de vue humain, Il s'est tu, à l'étonnement des juges Pilate en particulier fut frappé de ce silence par lequel Notre-Seigneur voulait expier l'abus de la parole. Expiation certes nécessaire !

 

            Nous devons nous abstenir de toute parole de murmure contre les supérieurs, et même simplement contre le prochain. Le murmure procède d'un principe intérieur mauvais ; voyez ce qu'en dit Saint Benoît dans sa Règle : "Avant tout que le mal du murmure ne se montre en personne, pour quelque motif que ce soit, ni par parole, ni par signe quelconque. Si quelqu'un y est surpris, qu'il soit soumis à une sévère correction. " (Chap.XXXIV). Donc, nous abstenir de toute parole de critique ...Nous n'avons pas charge de juger les autres, ni de les conduire.

 

            D'où viennent les paroles de critique ? D'un profond orgueil, de la prétention, de l'estime de nous-même et d'une amertume contre le prochain.

 

            Que dire maintenant des paroles qui se présenteraient avec le caractère de la médisance ? La médisance, vous savez en quoi elle consiste : parler sans nécessité, sans mission, en dehors de la volonté de Dieu, des défauts du prochain, réels, et pire encore, supposés. C'est contraire à la charité. II peut y avoir facilement gravité de matière dans ces paroles. Et, de ce que le monde ne fait guère retentir que des paroles de médisance, il ne s'ensuit pas que nous ayons le droit de nous conduire de même. Pas de paroles de médisance ! On passe si vite de la médisance à la calomnie ! Médire est une souillure pour nos lèvres et pour notre langue ; c'est une plaie profonde pour notre âme. Combien Notre-Seigneur est blessé lorsqu'il entend un de ses amis prononcer des paroles de médisance ! Combien Il est blessé, contristé ! ...De plus on ne pense pas à s'en accuser, on ne s'en accuse pas comme on le devrait : de manière à se souvenir soi-même de cette accusation et à y trouver un remède contre les chutes possibles.

 

            Et quand dans une parole, il y a une certaine malice, une certaine vivacité! ...On objecte: "Oh! ce n'est qu'une parole". Oui, mais, vous le savez, le langage est l'écho extérieur de ce qui se passe au dedans de nous. Toute parole procède du cœur et traduit ce que renferme le coeur. Le cœur des insensés est au bout de leur langue, dit la Sagesse (Eccle.XXI,29).

Il ne faut pas non plus de paroles qui manqueraient de dignité, qui seraient tant soit peu communes, vulgaires ! ...Il ne faut, dans les rapports mutuels, aucune parole qui ne soit conforme aux règles de la politesse la plus délicate.

 

            Tout ne se dit pas par la bouche ; il est des choses qui s'expriment par le regard, et une façon de regarder peut être pire qu'un mot ...Il y a aussi le langage de l'attitude et du geste ; il y a l'air du visage ; que nous le voulions ou non, notre visage porte dans ses traits la révélation de notre intérieur: "Ex visu cognoscitur vir". L'homme se livre par l'aspect de son visage (Eccl. XIX.26) Un pli du front, un certain regard, les traits relevés ou rabattus nous trahissent malgré nous. Quiconque nous voit, nous connaît ; nous ne pouvons empêcher cela. Certaines personnes qui ont beaucoup d'amour-propre, emploient toute leur habileté, font des prodiges de diplomatie et de dissimulation, pour ne pas montrer cet amour ­propre, mais elles ne peuvent y parvenir ; Dieu ne le permet pas ; ou bien, alors, c'est l'astuce consommée. Et encore ...L'astuce se voit et le spectateur se tient en garde !

 

            Si nous ne voulons pas que l'on découvre dans notre attitude des choses qui nous feraient rougir, il y a un moyen bien simple, c'est que notre cœur soit sous l'influence exclusive de Notre­-Seigneur, de la grâce de l'Esprit Saint. "Portons la cognée à la racine de l'arbre" (Matth.III-10). Pour que notre parole soit toujours réglée, réglons bien tout l'intérieur de nous-même.

Et souvenons-nous que l'organe de la parole chez nous, doit être consacré au service de Dieu. Souvenons-nous également que nous recevons chaque jour sur notre langue, la Sainte Eucharistie. Notre-Seigneur, en se donnant à nous ainsi, prépare le concert qu'Il nous fera chanter pendant toute l'éternité.

 

 

LA DROITURE

 

            Voici un autre avis encore plus important. Nous répétons souvent un verset du Psalmiste, qui est à la fois prière et leçon : Spiritum rectum innova in visceribus meis : Seigneur Dieu, renouvelez dans mes entrailles, dans tout l'intime de moi-même, l'esprit de droiture. (Dom Romain donne ici à "rectum" le sens particulier de "loyauté" tandis que le Psalmiste l'entend dans le sens plus large de répulsion instinctive pour le mal.) Prière certes, mais prière qui devient une grande leçon. Si nous demandons à Dieu de renouveler dans nos entrailles, et jusqu'au plus intime de nos puissances, l'esprit de droiture, si nous le lui demandons avec tant d'insistance, c'est que nous n'avons pas cet esprit de droiture. Nous ne sommes pas droits. Le péché originel nous a remplis de tortuosités, et les tortuosités sont au profit, en faveur de l'orgueil, de l'amour-propre. Il est possible que certains chrétiens se contentent d'être fidèles au Décalogue et ne fassent pas attention à toutes ces nuances ; mais, à mesure que nous avançons dans la vie intérieure. nous devons comprendre l'importance de ces leçons qui nous sont données. Non, nous n'avons pas l'esprit de droiture. Par nature, nous ne sommes droits ni envers Dieu, ni envers le prochain, ni envers nous-même. Nous manquons de droiture, nous manquons de simplicité. Cette chère vertu de simplicité qui paraît si naturelle est le résumé de toutes les vertus et la plus difficile de toutes. Avant d'arriver à être une colombe, il faut en subir, des métamorphoses !

 

            Donc, demandons à Dieu cet esprit de droiture si nécessaire. Malgré les moyens nombreux que nous procure notre saint état, nous restons des années et des années dans l'esclavage de l'esprit de dissimulation. Saint Benoît le vise d'un coup-direct, terrible, quand il se contente d'inscrire au Chapitre quatrième, cette parole:

 

            "Dolum in corde non tenere : Ne pas entretenir le dol, la tromperie dans son coeur. " (Règle.C. IV). Il n'a pas besoin de s'exprimer d'une manière plus prolixe, le coup est porté :"Le dol que le péché originel vous a donné, ne le retenez pas dans votre coeur ! Allez à la vérité. De plus en plus mettez la droiture, la simplicité, la franchise, la loyauté dans votre âme." Chacun veut être loyal, on se fait gloire de la loyauté. Oui, mais il faut voir ce qu'il y a dans ce mot très beau, très honorable ! La loyauté, c'est la perfection de toute droiture. On peut se targuer de loyauté devant les hommes tout en conservant une richesse de tortuosités intérieures.

 

            Au service de Dieu, les choses changent d'aspect. Dieu nous voit. Il est le seul qui nous voit et qui puisse nous connaître à fond. La grande utilité du premier degré d'humilité. L'homme doit penser que, du Ciel, Dieu le regarde toujours, à toute heure, qu'en tout lieu, le regard de la Divinité est témoin de nos actions, et qu'à tout moment les anges les annoncent à Dieu. (Règle, c.VII) C'est justement de nous conduire de vive force à la droiture, parce que le jour où nous nous sentons bien pénétrés par le regard de Dieu, pénétrés jusque dans les replis de notre coeur, discernés dans nos pensées, dans ce qu'il y a en nous de plus intime, nous sommes bien obligés de substituer la droiture à la dissimulation. Le Dieu de vérité nous pénètre ! Nous avons cherché à nous maintenir devant Lui en sa présence, et ce rayon ne nous permet plus le moindre refuge en nous-même ni dans les replis les plus mystérieux de notre conscience. Le Seigneur discerne tout cela.

 

            Il faut que l'âme se connaisse, qu'elle se voit telle qu'elle est, et pour que la droiture soit établie en elle d'une manière utile, il lui faut venir à la lumière. Celui qui fait le bien vient à la lumière. Celui qui se cache montre déjà par là qu'il fait le mal. Qui mala agit odit lucem, qui autem facit veritatem venit ad lucem (Jean III, 20). Comment venons-nous à la lumière ? Par la mise à découvert de tout ce qui se passe au-dedans de nous.

 

            Ceci nous amène à parler d'une autre condition, sans laquelle nous ne pouvons pas avoir la droiture : la soumission du jugement, surtout en ce qui nous concerne. Nous nous connaissons très mal, nous nous faisons sur notre propre compte des illusions étranges, extraordinaires ; et cependant, nous ne pouvons pas acquérir la droiture, sans nous connaître nous-même pour nous voir tels que nous sommes, nous avons besoin de la direction et d’une direction très complète ; puis, en même

temps que nous nous découvrons dans la direction, nous devons accepter toutes les conclusions données. On nous dit :" Vous voyez cela ?"- "Non, je vois le contraire. C'est que vous voyez à l'inverse de la vérité."!

 

            En photographie„ le premier cliché est négatif, il faut retourner l'image pour la voir telle qu'elle est. Chez nous, les choses se passent ainsi, et c'est justement ce qui fait que nous n'avons pas la droiture, naturellement parlant. Acceptons donc ce qui nous est dit dans les entretiens spirituels concernant notre âme.

 

            Et enfin, montrons-nous reconnaissant envers ceux qui nous donnent des conseils utiles, appropriés à nos besoins. Or le contraire de la droiture est tellement en nous que le premier mouvement suggéré par l'orgueil est un mouvement de mécontentement et de révolte contre ceux qui ont eu le courage de nous dire les vérités les plus utiles. C'est un très mauvais signe, que nous ne pouvons pas cacher non plus ; ceux qui ont la charité de nous avertir distinguent parfaitement, dans les traits de notre physionomie, l'effet produit par leurs paroles. Si l'effet ainsi manifesté est le mécontentement et le murmure, le plus grand inconvénient ne consiste pas en ce que ce soit vu, mais bien plutôt en ce que notre orgueil et notre défaut de droiture atteste leur existence. Comme nous sommes susceptibles ! Quelle facilité nous avons de nous mettre en ébullition, surtout quand on nous dit ce que nous avons besoin d'entendre ! Quand le reproche ne nous atteint que très peu, il nous est moins sensible ; mais le reproche typique, qui nous atteint vraiment, provoque des soubresauts. La cause de ces soubresauts, c'est l'orgueil, et l'orgueil étant, comme on dit en style d'architecture, la "substruction", le fondement de toute la construction, il n'est pas étonnant qu'on le trouve à chaque instant.

 

            Mais si nous voulons nous guérir de la dissimulation qui est en nous, si nous voulons que Dieu puisse nous accorder l'esprit de droiture, il faut désirer être conduit dans notre volonté, dans nos pensées. C'est indispensable, nous ne pouvons pas nous conduire nous-même. Et, en même temps que nous avons le désir d'être conduit, il faut être disposé à la reconnaissance envers quiconque nous avertit. N'est-ce pas de l'ingratitude que de murmurer, de nous plaindre parce que nous sommes avertis?... N'est-ce pas de la méchanceté à l'égard de celui qui nous avertit ?

 

            Prenons garde à toutes ces nuances que nous avons plus ou moins. Puisque nous en convenons et que nous voulons la vie intérieure, tâchons d'arriver à établir en nous la droiture. Tant que nous garderons la moindre teinte de dissimulation, nous ne pourrons pas posséder la vie intérieure, c'est clair. La dissimulation est un trait d'union avec l'esprit satanique, un appétit de mensonge et de ténèbres. La vie intérieure, nous l'avons constaté, repose exclusivement sur la pure vérité ; et celui qui est le centre, l'âme et en même temps l'apogée de la vie intérieure : Jésus-Christ nous dit : Ego sum Veritas (Jean XIV, 6). Le programme de la vie intérieure consiste à rendre de plus en plus éclatante et éblouissante en nous la splendeur de la vérité. Pas d'alliance possible entre la dissimulation et son contraire : la droiture, mouvement d'une âme qui vient à la lumière, qui est avide de lumière, qui veut se connaître elle-même, connaître ses misères pour y remédier.

 

            Adam et Ève ne nous ont pas donné la droiture, et le monde ne nous l'a pas donnée non plus ; nous ne la trouverons pas davantage dans notre fond intime. Notre Seigneur veut en faire, jusqu'à un certain point la récompense des efforts de notre humilité ; ceux-ci sont indispensables pour que Dieu puisse nous accorder la droiture.

 

LA DOCILITE D'ESPRIT

 

            Avec la droiture, la docilité aide à établir solidement dans l'âme la vie intérieure. Or, trois dispositions, qui se trouvent chez tout être humain, empêchent d'être docile. En premier lieu, l'orgueil, la présomption, la tendance à s'élever, à se distinguer. En second lieu, la curiosité et surtout la curiosité des choses nouvelles, extraordinaires, ou du moins de celles qui se présentent avec une apparence d'extraordinaire et de nouveauté. En troisième lieu, il y a une cause négative :1'ignorance.

 

            Ce n'est pas flatteur d'entendre dire que nous sommes ignorants Mais puisque c'est plus vrai que flatteur, écoutons la vérité. Oui, nous sommes ignorants, et, justement, nous voulons exercer notre présomption et notre curiosité, surtout par rapport à ce que nous ignorons.

 

            Quand nous faisons nos premiers pas dans la vie spirituelle, en quel état se trouve habituellement notre esprit ? Connaissons-nous l'ascétisme, la théologie mystique, les secrets de l'oraison ? Connaissons-nous la délicatesse des vertus, de l'humilité et de l'obéissance ? Connaissons nous les exigences de Dieu ? N'est-il pas exact que, sur ces différents points - sans en nommer d'autre - nous sommes d'une ignorance presque complète ? Et s'il n'y avait que l'ignorance ! Mais pour la corroborer, nous sommes malades des préjugés du monde qui sont toujours ou une diminution, ou une altération, ou une négation des vérités de l'Evangile ; nous sommes malades de ces préjugés. Nous nous trouvons donc comme des disciples, des écoliers dont le premier besoin est d'être instruits! Or que faut-il pour être instruits ? Il faut une disposition que je vous ai déjà rappelé en parlant de l'humilité ; il faut comprendre que nous sommes des ignorants, et vouloir que l'on nous instruise.

 

            En nous instruisant, on nous heurtera, c'est inévitable ; on heurtera dans notre esprit des idées erronées, des idées fausses auxquelles nous étions attachés et que nous croyions avoir le droit de soutenir. Pourtant, si nous sommes logiques, nous devons, puisque nous sommes venus à l'école, écouter, croire, et ne pas nous laisser embarrasser par cet esprit de curiosité qui est partie intégrante de l'orgueil. Mais oui, nous sommes venus pour apprendre, nous avons à faire notre éducation ! Et cela, pendant notre vie tout entière. 11 convient au disciple de se taire et d'écouter, dit Saint Benoît (Règle Ch. VI). Ecouter, évidemment avec docilité, écouter pour croire, écouter pour mettre en pratique. Et, quand il y a opposition entre ce qui nous est enseigné et ce qui était préalablement dans notre esprit, n'hésitons pas ; nous étions "à l'inverse" et il s'agit de nous mettre " au droit". Comment nous y mettre? On nous le montre. Quittons donc l'inverse, c'est absolument nécessaire ; il faut une réaction complète, une conversion de nos pensées et de nos manières de voir.

 

L'ÉGALITÉ D'ÂME

 

            Pour l'acquisition de la vie intérieure, il faut arriver à ce qu'une certaine égalité s'établisse dans notre âme. Voilà encore une disposition qui ne nous est pas naturelle. Le péché est agitation, séparation, car il nous met hors de Dieu, et contre Dieu ; Dieu étant la paix et le repos, on ne trouve en dehors de Lui et contre Lui qu'agitation ; et puisque nous sommes pécheurs, il y a dans nos puissances inférieures de l'agitation ...plus ou moins, selon que nous sommes plus ou moins fidèles. Chez les âmes les meilleures, on rencontre un certain degré d'agitation involontaire, qui résulte de la variété des impressions et du tempérament. Le propre des impressions est de changer, de passer d'une extrémité à l'autre; de la tristesse à la joie, de la confiance au découragement, du découragement à la présomption. Nous devons subir cet état de choses dont Notre Seigneur n'a pas voulu nous exempter, non plus que du travail et de l'exercice de la vertu. Mais pour marcher dans la vie intérieure, nous avons besoin de nous posséder nous-même. Pour cela l'égalité est indispensable. Nous ne pouvons prétendre mettre une égalité invariable dans notre imagination ni dans notre sensibilité ; nous ne pouvons pas non plus mettre l'égalité dans la variété de nos occupations. Nous devons la mettre au moins dans les vues de notre âme, dans les vues de notre esprit, dans les dispositions de notre volonté.

 

            Je dis d'abord : dans les vues de notre âme et de notre esprit, car les données de la raison ne peuvent changer, pas plus que les vérités de la foi. : leur objectivité ne varie point ; les lois de la raison et du bon sens, sont toujours les mêmes, les principes de la foi également.

 

            Puis, l'égalité dans les dispositions de notre volonté. Dès que notre volonté est résolue, elle marche dans un sens déterminé, et en cela, nous devons être égal à nous-même. Ce qui était vrai hier, est vrai aujourd'hui. Ce que j'ai vu dans la prière pour le bien de mon âme, il y a un instant, je le crois encore. Et si je veux le considérer avec la foi et la raison, il faut que je me garde de substituer les lueurs trompeuses de mon imagination aux données positives de ma raison et de ma foi. Dès que nous sentons le trouble dans notre imagination et que celle-ci se lance dans ses désordres habituels, faisons appel à la raison et à la foi, et restons maîtres de notre esprit. Ensuite veillons sur notre volonté, ne lui permettons pas de broncher ; qu'elle soit toujours dans le sens des Commandements et de la volonté de Dieu, dans le sens des Conseils qui sont devenus pour nous une loi sacrée, qu'elle soit dans le sens de la Règle sous laquelle nous avons fait profession , dans le sens de l'obéissance, de la soumission à la volonté de nos Supérieurs, dans le sens des avis qui nous ont été donnés, et dont nous reconnaissons le besoin et l'utilité. Voilà des choses qui ne peuvent pas varier.

 

            Mais il faut, pour acquérir cette égalité, nous rendre indépendant de l'imagination, de la sensibilité, et surtout de la susceptibilité, indépendant des exigences du "moi". La raison et la foi sont au-dessus de la personnalité, elles appartiennent à un domaine qui s'élève au-dessus de tout.

 

            Ici, l'abnégation apparaît de nouveau. Sans le secours de l'abnégation, en effet, nous ne pouvons parvenir à dominer la sensibilité, la susceptibilité, les nuages de l'imagination, les impressions et les exigences du "moi". La nécessité de cette égalité relative que Dieu nous demande pour que la grâce puisse agir en nous, nous montre la nécessité de l'abnégation et du renoncement. Il semble qu'on fait un sacrifice quand on pratique le renoncement ? ...Non, on se met au diapason humain, au diapason logique, chrétien, au diapason de la Règle. Qu'est-ce que vous sacrifiez ? Ce qui, chez vous, est extravagant ou dissonant. Par conséquent, vous vous élevez, vous vous ennoblissez. Il faut du coeur pour arriver à cette égalité indispensable.

 

LA PURETE D'INTENTION.

 

            La pureté d'intention est d'abord exclusive de tout ce qui ne tend pas directement à la gloire de Dieu, au bien spirituel du prochain, et à notre sanctification. L'intention est une flèche qui doit être décochée par notre coeur, pour s'en aller à Dieu de la manière la plus directe, emportant avec elle les actions auxquelles nous l'avons appliquée. Dès lors, la pureté d'intention est essentielle. C'est d'elle que Notre Seigneur parle, quand il dit: "Si votre cceur est pur, tout votre corps sera lumineux; si votre oeil est défectueux, votre corps sera dans les ténèbres". (Luc XI, 34). Dans ce texte de l’Evangile, le corps désigne la totalité de l'action, la lumière désigne l'intention. L'oeil qui reste dans les ténèbres, l'oeil défectueux, c'est l'intention viciée, l'intention où il y a des alliages, à plus forte raison l'intention douteuse ; et enfin l'intention qui serait mauvaise.. Mais, pour que l'intention produise tout le fruit qui lui est propre, c'est-à-dire transformer les âmes et les amener à la gloire de Dieu, il faut qu'elle soit pure, conforme à la volonté de Dieu, digne d'être unie aux intentions du Rédempteur lui-même.

 

            Un moyen facile de renouveler nos intentions dans la pureté la plus absolue, c'est la récitation du "Gloria Patri". Lançons-le souvent vers Dieu et, chaque fois reprenons notre intention, en y mettant ce degré de pureté exclusive et absolue ; ainsi nous vivifierons, nous enrichirons tous les détails de nos actions.

 

            Que Notre-Seigneur, le vrai Docteur de la vie intérieure, nous instruise par la lumière de l'Esprit Saint ! Quelle grâce, si sa lumière pouvait bien nous pénétrer jusque dans les moindres replis ! La vérité ne nous manque pas, mais nous craignons la vérité, nous ne la laissons pas entrer ...Laissons la donc nous pénétrer ! Tous ces détails - multiples et si simples en même temps - de la vie intérieure, amenons-les devant la lumière de la vérité, mettons une harmonie parfaite entre les moindres fibres de notre être et la vérité. Qu'elle prenne complètement possession de nous-même ; c'est le premier pas de la vie intérieure.

 

Dom Romain Banquet

 

****************

 

 

LA TRÈS SAINTE VIERGE MARIE

Reine de la vie intérieure

 

            J'emprunte de nouveau à Dom Romain Banquet ces pages qui terminent son livre        intitulé "Entretiens sur la Vie Intérieure" . Puisse ce qu'il a écrit pour renouveler votre piété vous faire vous confier entièrement à Marie, notre Mère à tous.

Omnis gloria ejus filiae regis ab intus (Ps XLIVn 14) : Toute la gloire de la fille du Roi est à l'intérieur.

 

            Reposons-nous un instant à l'ombre de la Très Sainte Vierge Immaculée. C'est à elle que la Liturgie applique la parole de nos Livres Saints ; la gloire de la fille du roi, sa beauté, lui vient toute de l'intérieur.

 

            Et, en effet, la manifestation la plus haute, la plus puissante, la plus pure de la vie intérieure, celle qui glorifie le plus le Seigneur, nous la trouvons dans la Très Sainte Vierge. Tout n'est pas invisible en Marie, mais ce que Dieu daigne laisser apercevoir au dehors est bien peu en comparaison des réalités intimes ! Ici, la sagesse humaine est renversée. La pauvre sagesse humaine voit les apparences, elle s'attache aux choses fugitives ; les oeuvres de Dieu sont bien au-dessus de ce qui se voit, de ce qui brille, de ce que les hommes recherchent avec tant d'empressement !

 

            Elle occupe peu de place en ce monde, la Très Sainte Vierge, elle n'attire guère l'attention ; et cependant dès qu'elle paraît ici bas, elle devient le sommet le plus élevé de l'humanité. Considérez d'une vue générale les siècles et leur marche depuis la chute du Paradis terrestre, depuis la promesse de la Rédemption, les siècles s'accumulent lentement, et lorsqu'enfin ils atteignent cette plénitude des temps en laquelle doit venir le Rédempteur, à leur cime, ils portent la Fleur Immaculée de notre terre, la Vierge Marie.

 

            Tout se passe dans l'intérieur de cette créature admirable ; cet intérieur, c'est Dieu qui le façonne selon sa sainte volonté et avec une magnificence telle, que, de la part de la créature, il n'y a que soumission, soumission souverainement pleine et entière, du commencement à la fin. Quand Marie est conçue sans la tache du péché originel, elle entre en possession de toute sa nature humaine créée par le Seigneur avec des privilèges inouïs. Ses parents sont initiés, autant que Dieu le veut, à ce mystère, ils savent qu'ils ont une fille de bénédictions. Mais c'est surtout la Très Sainte Vierge qui se connaît elle-même, sa vie intérieure commence à l'instant même de sa conception. La Conception Immaculée la préserve du moment ; au moment où son intelligence s'éveille, les lumières de vérité qui y resplendissent l'emportent sur toutes les lumières du monde angélique ; la perfection avec laquelle sou coeur se tourne vers le Créateur dépasse l'amour des Séraphins eux-mêmes. Quant à sa volonté, elle est la plus libre de toutes les volontés créées ; aucune n'a jamais été, aucune ne sera jamais aussi libre que celle-là ; mais cette perfection de liberté, la Très Sainte Vierge l'emploie tout entière à se donner sans réserve à l'Auteur des dons qu'elle vient de recevoir, et qui vont sans cesse en augmentant. Oui, depuis cet instant jusqu'à sa naissance, depuis sa naissance jusqu'au jour de l'Incarnation, l'intérieur de la Très Sainte Vierge s'embellit de plus en plus...

 

            A la maison paternelle, au Temple, il est facile de deviner, au moins en partie, ce qui se passe dans son âme ; cette âme est pleine de la pensée et de l'amour de Dieu. La Très Sainte Vierge montre un certain progrès extérieur dans son instruction ; on aime à la représenter sur les genoux ou aux pieds de Saine Anne sa mère, lisant les Livres Saints... Sans doute, elle les a lus ; sans doute, elle les connaissait ; mais quelle distance entre toutes les lumières de la première heure communiquée à Adam et à Eve dans l'état d'innocence, entre les lumières communiquées aux Patriarches et aux Prophètes, et les lumières qui brillent dans l'intelligence et dans le cœur de Marie !

 

            En considérant la nature de la vie intérieure, nous avons vu que celle-ci est surtout splendeur de vérité. Ah ! quelle consolation de nous dire que dans l'âme de la Très Sainte Vierge cette splendeur de vérité a été portée à sa plus haute puissance ! Ce n'est pas en vain que nous saluons Marie comme Reine des Patriarches et des Prophètes ; elle voit d'un regard d'aigle, avec beaucoup plus d'assurance qu'eux ; elle plonge dans les secrets de Dieu. Nul Prophète, nul Patriarche ne saurait lui être comparé. Les Livres Saints, elle les a lus d'un regard dont l'acuité, l'intensité dépassait sans comparaison celui de ses ancêtres ; c'est à elle que Dieu réservait la révélation la plus complète des mystères futurs. Le seule chose qu'elle ignora, jusqu'au jour de l'Incarnation, c'est qu'elle même était la Fille de la promesse. Elle savait que la promesse allait se réaliser, elle se préparait pour mériter d'approcher le plus près possible du Rédempteur et de la créature privilégiée qui serait la Mère du Rédempteur ; mais elle ne se savait pas appelée...

 

            Nous avons dit que la vie intérieure constitue pour nous la vitalité la plus forte et la plus puissante qui soit, puisque la vie c'est Dieu, et que, par la vie intérieure, nous est communiquée la vie de Dieu. Eh bien, la vitalité de la Très Sainte Vierge, la force qu'elle porte au dedans d'elle même sous l'empire de la vérité, cette force , elle l'emploie à l'affirmation des sentiments de son coeur, des désirs de sa volonté. Elle l'emploie surtout à sa propre immolation: elle se donne à son Dieu avec une ferveur croissante ; mais quand vient le moment de l'Incarnation, c'est un abîme de vie intérieure !

 

            Les Pères de l'Eglise nous enseignent que la Très Sainte Vierge conçoit Jésus dans son Coeur immaculé, avant de Le concevoir dans son sein virginal. Mais alors, quelle beauté de vie intérieure dans la Très Sainte Vierge !... Le dialogue se poursuit entre elle et l'archange Gabriel ; elle comprend le mystère et elle ne comprend pas que l'ange lui est envoyé pour que le mystère s'accomplisse en elle-­même : Quomodo fiel istud, quoniam virum non cognosco ? (Luc 1/34). Elle s'est donnée à Dieu sans réserve par le voeu de virginité... mais quand saint Gabriel, en quelques mots, lui a tout expliqué, la Très Sainte Vierge saisit la seule chose qu'elle ne saisissait pas jusque là: elle est choisie.

 

            Ce qu'elle savait déjà, elle voit que Dieu va lui en faire l'application ; que dans le mystère de l'Incarnation tout est lumière, tout est sainteté, non pas sainteté de créature, mais sainteté de Dieu. Et elle prononce la parole de l'adhésion ...Alors se produit, avec une rapidité qui échappe à notre langage, le mystère le plus beau que l'univers ait contemplé jusqu'alors: l'Incarnation . L'âme du Rédempteur est créée, et unie à son corps, oeuvre de l'Esprit-Saint ; au même instant, la Deuxième Personne de la Sainte Trinité, le Verbe, s'unit à cette humanité. C'est l'apogée de la vie intérieure : dans l'intime de Marie, la Divinité épouse l'Humanité, l'Humanité est prise par la Divinité !

 

            En quoi consiste la maternité de la Très Sainte Vierge ? D'abord en ce que Marie est vraiment, pleinement Mère, Mère consciente du mystère qui s'est opéré dans son sein virginal. Elle porte en elle-­même un secret que les anges admirent, mais ne peuvent comprendre. Ce mystère qui s'accomplit dans son âme, dans son cœur et dans ses entrailles, ne lui apportera-t-il pas un fruit spécial ? Impossible qu'il en soit autrement . La Très Sainte Vierge est élevée à des degrés de vie intérieure qu'elle ne connaissait pas, qui l'étonnent, et qui la ravissent. Le Ciel n'est plus au Ciel ; le ciel est dans le sein de Marie. Elle avait tant désiré le Verbe éternel ! Les désirs de toute l'antiquité, les désirs des quatre mille ans qui ont précédé les siens propres, se sont concentrés, condensés pour ainsi dire, dans son coeur. Nul n'a souhaité comme elle la venue du Rédempteur. Maintenant elle peut emprunter, elle emprunte sans doute, la parole du Cantique des Cantiques : Tenui eum nec dimittam - Je tiens Celui que mon cœur aime, je le tiens et je ne Le laisserai pas aller... (Cant. VII,4). En effet, elle ne vit plus séparée de lui. Voilà le premier pas de la vie intérieure de Marie dans l'ère chrétienne, puisque le Chef des chrétiens, le Roi et le Rédempteur des chrétiens habite le sein de la Vierge privilégiée. Voilà le premier pas de Marie dans ka vie intérieure, par la possession du Verbe incarné son Fils.

 

            Mais que fera-t-elle jusqu'au jour glorieux de son Assomption ? Dieu ne révèle pas ses secrets à la terre; la terre serait-elle capable de les comprendre ? Toutefois, dans le silence de l'oraison, à des âmes choisies, Il montre de temps en temps les richesses de la vie intérieure de Marie, depuis l'Incarnation jusqu'à l'Assomption... Et comment la Très Sainte Vierge va-t-elle correspondre aux prévenances dont elle est l'objet ? Comment Dieu lui fera-t-il payer ces privilèges ? car ce sont des privilèges : elle ne pouvait pas mériter de tels dons. Dieu, d'abord, lui demanda la perfection transcendante de toutes les vertus que peut pratiquer une créature humaine pour mériter l'union avec le Seigneur.

 

            Nous avons parlé du renoncement, parce que le renoncement est le point de départ indispensable de la vie intérieure. Est-ce que la Très Sainte Vierge pratique le renoncement ? A-t-elle besoin de le pratiquer ? Pas de la manière dont nous l'entendons. Nous, nous avons à nous séparer des créatures et de nous -même, nous avons à faire abnégation de nos penchants. Mais Notre-Dame est emportée par la vérité qui rayonne en elle, entraînée par l'amour, elle se donne, elle souffrirait de ne pas se donner. Est-elle capable de faire une réserve , d'avoir une hésitation ? Evidemment non. Le croire et le soupçonner serait un blasphème. Mieux qu'aucune créature humaine, Marie sait que la créature appartient à son Créateur. Puis, l'Humanité qu'elle possède au dedans d'elle-même et qu'elle berce plus tard entre ses bras, n'a sa raison d'être, elle le sait également, que dans le grand sacrifice du Calvaire. Alors, non seulement elle veut se donner sans réserve, pour partager le sort de cette Humanité du Rédempteur, de l'Agneau qui portera les péchés du monde en s'immolant sur la Croix. C'est ainsi qu'elle pratique le renoncement.

 

            Et l'humilité ? Nous avons vu combien cette vertu est indispensable, combien le contraire de l'humilité encombre l'âme, l'esprit et le coeur, et met obstacle à la vie intérieure. Est-elle humble, la Très Sainte Vierge ? oh ! oui, la plus humble de toutes les créatures ! Mais ici encore, d'une façon extrêmement élevée. Si de nouveau nous pénétrons jusqu'au fond le plus intime de l'humilité, nous avons à nous souvenir que l'humilité est simplement la vérité, l'attribution à Dieu de ce qui appartient à Dieu, et à la créature de ce qui appartient à la créature. La Très Sainte Vierge, pour chanter le cantique de l'humilité, son Magnificat n'attend donc pas sa visite à Sainte Elisabeth ; le Magnificat est le concert le plus habituel de son coeur. Elle le chante dans ses heures d'oraison. Elle retourne au Créateur toutes les richesses, toutes les faveurs dont il Lui a plu de la gratifier. Elle n'a aucun regard pour elle-même ; ou plutôt la seule chose qu'elle voit, c'est son néant. Quand elle glorifie Dieu, c'est de ce qu'il daigne considérer l'humilité de sa servante : Respexit humilàtatem ancillae suae. (Luc I/48). Il n'y a aucun retour sur elle-même chez cette Vierge, cela n'est pas possible; son regard est captivé par la beauté, la bonté, l'amour de Dieu.

 

            Et elle voit le courage qu'il lui faudra dans la vie intérieure. Ah ! il lui faudra une force surhumaine, parce que sa vie intérieure lui demande déjà et lui demandera, à mesure qu'elle avancera, des sacrifices, des immolations, des offrandes d'un prix infini ; non seulement un jour elle se donnera elle-même, mais elle devra donner son Fils, le fruit de ses entrailles, Celui en qui elle a mis toutes ses complaisances, Celui qu'elle aime uniquement, comme sait aimer la Vierge des vierges. Elle en a la certitude de longues années à l'avance, et cette science qu'elle porte dans son coeur est un glaive qui se retourne sans cesse.

 

            Elle participe également aux souffrances du Rédempteur. Le domaine, le vaste domaine, du péché, fait la torture de Jésus pendant son existence sur la terre ; la vie, la présence, le contact du péché suffisent pour cela... La Vierge Immaculée en souffre également un martyre indicible, martyre d'autant plus grand qu'elle est plus pure, et qu'elle endure avec sa souffrance personnelle, la souffrance de son Divin Fils. Elle est une Mère trop parfaite pour que le partage soit possible entre l'existence de son Fils et la sienne : elle est une mère jalouse de témoigner sa reconnaissance et son amour. Elle accepte, elle boit le calice d'amertume avec une sainte avidité, elle s'en abreuve pendant sa vie tout entière. Quand viendront les heures si douloureuses et si terribles de la Passion, elle ne sera pas surprise ; elle est prête. Elle souffrira davantage, comment pourrait-il en être autrement ? Mais la violence de souffrance ne la fera ni reculer, ni même ployer au pied de la Croix. C'est debout, dans l'attitude de la résolution et du courage, qu'elle consommera, après l'avoir fait une première fois, le sacrifice de son Fils Jésus.

Qu'arrivera-t-il alors pour la vie intérieure de la Très Sainte Vierge ? De toutes ces souffrances, de tous ces sacrifices, émane-t-il dans l'âme de Marie, un reflux qui puisse augmenter sa vie intérieure et la rapprocher encore de Dieu ? Oui, inévitablement ; Dieu ne saurait se laisser vaincre en générosité. Le fruit le plus beau de la Rédemption, c'est la perfection de la vie intérieure qui fleurit dans le coeur de tous les saints ; puisqu'il en est ainsi, il faut bien que ce fruit soit donné en abondance à la Très Sainte Vierge, en retour de la magnanimité avec laquelle elle endure la souffrance la plus douloureuse de toutes les créatures.

Lorsque Jésus s'en va au Ciel, après la gloire de la Résurrection, et que Marie demeure sur la terre, que deviendra sa vie intérieure ? Devra-t-elle progresser encore ? N'est-elle pas déjà assez parfaite au gré de Dieu ? Non, elle n'est pas assez parfaite. Dieu veut la conduire aussi loin que sa Sagesse l'a décidé. Et si Jésus est monté à la droite de son Père, Il est resté dans l'Eucharistie. Nous avons vu comment la vie intérieure gravite nécessairement autour de l'Eucharistie, son centre et son aliment. Puisque la Très Sainte Vierge est le chef-d'oeuvre de la vie intérieure, il fallait qu'elle eût en partage le culte eucharistique .

 

            Jésus a marché à pas de géant dans sa carrière mortelle : Exultavit ut gigas ad currendam viam (Ps. XVIII, 16), Marie a marché d'un pas semblable dans les voies mystérieuses de la vie intérieure, plus encore après l'Ascension, après la Pentecôte, qu'auparavant, parce que le mystère était accompli et que les fruits du mystère devaient se rendre visibles au regard de Dieu, au regard de l'Eglise. Marie a donc suivi Jésus dans les voies de la vie intérieure, et sans aucun doute l'Eucharistie a marqué chacun de ses pas. La Très Sainte Vierge s'est nourrie de l'Eucharistie, dans quelle mesure ? Dieu le sait ! Dans une mesure certainement ordonnée, car tout ce que Dieu fait, il le fait avec nombre, poids et mesure. Il y a donc eu un nombre défini de communions pour la Très Sainte Vierge. Mais chacune de ces communions lui a été une ascension nouvelle dans ces voies qui échappent aux investigations de l'esprit humain, et que Dieu, Lui, connaît. Marie a réalisé à la sainte Table les paroles de son ancêtre David : Ascensiones in corde suo disposuit (Ps. LXXXIIIn 6), elle a disposé des ascensions dans son coeur, des progrès dans sa vie intérieure.

 

            Nous sommes en présence d'un sujet de méditation qui défie toutes nos recherches, tous nos efforts ...Nous ne pouvons rien, nous ne comprenons rien ! Nous savons seulement que la Reine de la vie intérieure, c'est notre Mère. Nous savons que cette créature, ravissante, admirable, a parlé sans parole, mieux qu'aucune créature. Nous savons que, sans expliquer ce qui s'est passé au-dedans d'elle-­même, elle a embrassé des horizons de vérité qui seront révélées au grand Jour, mais que nul esprit humain ne saurait jamais concevoir.

 

            Elle a connu des transports d'amour qui rendraient les anges jaloux, si ceux du Ciel ressemblaient à ceux de l'enfer ! Mais ils ne sont pas jaloux ; ils se réjouissent, unissant leur concert d'amour à l'amour de la Très Sainte Vierge ; n'est-il pas juste, n'est-il pas digne de la saluer comme le Vase insigne de la dévotion, comme la Maison d'Or, comme l'Arche d'Alliance ? Et n'est-il pas tout naturel, à la fin de ces entretiens, de nous prosterner à ses pieds et de lui demander d'être la Patronne, le Docteur de notre vie intérieure ?

 

            J'ai dit que l’Eucharistie est un reproche. Elle l'est en effet à l'égard de toutes les âmes qui se réfugient derrière leur lâcheté pour prétexter qu'elles ne peuvent entrer dans la vie intérieure et y faire des progrès ... La Très Sainte Vierge aussi, au point de vue où nous nous plaçons, est un reproche, mais un reproche maternel, c'est-à-dire qu'elle souffre de nos hésitations à pratiquer la vie intérieure, mais qu'elle nous tend, comme toujours, une main secourable. Ah ! si nous savions combien elle est disposée à obtenir des grâces particulières, des secours de choix, en faveur d'une âme de bonne volonté, surtout d’une âme consacrée qui veut se mettre enfin à la pratique de la vie intérieure ! Y a-t-il  un obstacle que l'on ne puisse franchir avec l'aide de la Très Sainte Vierge ? Non, il n'y en a pas. Il s'agit seulement d'avoir confiance, il s'agit de nous souvenir que si Marie est la Mère du Rédempteur, c'est pour être notre Mère ; que si Dieu l'a placée aux sommets les plus inaccessibles de la vie intérieure, ce n'est pas pour la séparer de nous, c'est afin que, de ces hauteurs sublimes, elle plonge un regard plus pénétrant dans l'abîme de notre misère, c'est afin qu'elle discerne avec plus de facilité l'appel de notre prière.

 

            Je crois bien que nous serons sans excuse au jugement de Dieu si, dans la vie intérieure, nous ne faisons pas les progrès qu'Il a le droit d'exiger de nous. Nous serons sans excuse ! D'un côté, l'Eucharistie ; de l'autre la Très Sainte Vierge ! Et entre l'Eucharistie et la Très Sainte Vierge, des torrents de grâces qui nous inondent quotidiennement. A nous de comprendre et, enfin, de nous mettre en marche pour avancer de jour en jour.

 

Dom Romain BANQUET - Entretiens sur la Vie Intérieure

 

-------------------------

RETOUR