Le miracle de la table d’autel

 

            Monsignor Ludovici qui, vingt-cinq années auparavant, dans la catacombe de Priscille, avait présidé à l’ « Invention de sainte Philomène » [découverte des restes] ne demeurait pas indifférent à la gloire grandissante de la vierge martyre. Promu sous-gardien des saintes Reliques, il employa tout son crédit à favoriser l’extension du culte qu’il avait, sans trop s’en douter, inauguré lui-même, à genoux devant un loculus parmi les travailleurs du site des restes de la petite sainte.

 

            Après avoir fait donner à Mugnano ces trois briques révélatrices que des archéologues considèrent toujours comme un document de premier ordre, il voulut présenter à Léon XII un exemplaire de la Relation historique composée par François de Lucia. On venait justement d’en tirer à Naples une seconde édition.

 

Léon XII (1823-1829)

            Reçu en audience le 7 décembre 1827, le prélat lut au Pape une touchante adresse où il revivait de chers souvenirs. Il y disait qu’ayant été appelé, dès le début du siècle, à aider les explorateurs des catacombes pour reconnaître les corps des saints martyrs, ce fut deux ans après, en 1802, qu’on retrouva et reconnut, avec son concours, le corps de la grande sainte martyre dont le nom, Filumena, se lisait, divisé, sur les fragments de la pierre sépulcrale, comme il est déclaré dans l’acte de son Invention.

 

            Louant la sollicitude du Pontife à « garder ces dépôts sacrés des cryptes souterraines, afin que les précieuses dépouilles puissent être accordées aux fidèles qui, de toutes les parties du monde, sollicitent de tels trésors», il ajoutait : « C’est une chose connue de l’univers que partout où l’on voit ces corps saints, ils opèrent des prodiges, comme il arrive spécialement pour notre grande sainte Philo­mène...» Celui qui, le premier, ouvrit « le berceau » de l’enfant, ne doutait donc pas qu’elle eût été couchée là à la suite d’un témoignage sanglant.

 

            Léon XII, déjà renseigné, feuilleta rapidement l’ouvrage, puis posa des questions sur les miracles dont l’écho lui arrivait de toutes parts: de Rome, Ancône, Ferrare, Naples, Florence... où elle ne cessait, disait-on d’opérer des merveilles. Un événement extraordinaire, celui de la guérison in extremis, de Pauline Jaricot, la fondatrice de la Propagation de la Foi, ne cessait de soulever l’enthousiasme de tous ceux qui en entendaient parler. Cet événement retint l’attention de Léon XII. Le Pape s’exclame : « C’est une grande sainte ! » Le célèbre missionnaire, Dom Sauveur Pascali, assistait à l’audience. Il fut frappé de l’attitude admirative du Saint-Père.

 

            Dans la plupart des récits, l’intercession surna­turelle paraissait en effet indéniable.

 

La table d’autel, miraculeusement restaurée

            Après sa guérison, l’avocat napolitain Alexandre Sério, avait voulu témoigner sa gratitude envers la sainte par l’érection, devant sa châsse, d’un autel de marbre richement décoré. Or, l’installation s’achevait. La table venait d’être dressée ; un ouvrier commença d’y pratiquer l’excavation néces­saire pour recevoir la pierre sacrée. Soudain, un malheureux coup de ciseau partage presque entière­ment le marbre dans sa largeur. Beaucoup de personnes se trouvaient là ; dans l’église s’éleva un murmure désapprobateur : c’était la détérioration du monument, par suite, un plus long travail et un obstacle à l’empressement des fidèles.

 

            Que faire ? Le marbrier, bien confus, prit le parti de rapprocher, au moyen d’une happe, les deux fragments que séparait un assez large écart... Le pauvre homme s’ingénie à remplacer par du plâtre les éclats du marbre et à masquer ainsi la brèche lamentable. Mais à ce moment précis, sous ses doigts tremblants d’émotion, la table se rétablit en son premier état ; la happe est devenue inutile ; il ne reste, à la place de la fente, qu’une ligne obscure et confuse ; on dirait une veine mystérieuse que le doigt divin incrusta dans le marbre blanc comme témoin irrécusable du prodige.

 

            Les spectateurs crièrent au miracle. Un second ouvrier souleva la table d’autel et, pour démontrer qu’elle était entière, sans cassure, il la frappa avec le manche de son marteau ; le marbre rendit un son clair. L’épreuve était trop concluante, le fait trop manifeste pour n’être admirés que de la pieuse assemblée : la nouvelle en fut vite répandue, et des foules accourent constater la merveille.

 

            La happe inemployée devint un ex-voto dans la chapelle de la petite sainte. Puis, après une enquête auprès des acteurs et des témoins de cette « restauration » étrange, un procès-verbal fut dres­sé.

 

            Aujourd’hui encore, le pèlerin qui visite l’église de Mugnano peut lire sur une plaque commémorative, la date et les circonstances du prodige.

 

La neuvaine de 1823

            Un fait d’une telle importance eut un retentis­sement énorme – l’événement même dont la relation fit impression sur Léon XII se produisit le 10 août 1823.

 

            On inaugurait à Mugnano la neuvaine annuelle commémorative de la Translation de Filumena. La statue de bois, don du cardinal-archevêque de Naples, devait, selon l’usage, être portée par des hommes à la procession. Aucun ornement nouveau n’y avait été ajouté, si ce n’est, suspendu au cou par un ruban, un léger reliquaire renfermant une parcelle d’ossement. Or, après quelques pas seulement, les porteurs déclarèrent ne pouvoir aller plus loin, tant la pieuse image devenait lourde. Plusieurs parmi les assistants s’empressèrent de leur prêter main-forte. Peine inutile. Il fallut, avec beaucoup de difficulté, ramener la statue à l’église. C’était exactement ce qui s’était passé en 1805, lors de l’arrivée des reliques.

 

            La statue attira aussitôt les regards et l’attention de tous. Son visage, disait-on, prenait l’expression d’une personne vivante et se colorait d’une vive rougeur. Au début de la neuvaine, ces faits ne manquèrent pas d’exciter la curiosité et de provo­quer les commentaires.

 

            Le lendemain survenaient des pèlerins étrangers - il en arrive tout le long de ces neuf jours. Trois d’entre eux étaient agenouillés devant la statue, n’ayant pu vénérer encore les restes saints qu’un voile recouvrait. Or, l’un de ces hommes, originaire de Monteverte, crut apercevoir sur le visage, à la pointe du menton, un globule qui brillait, dit-il, comme du cristal. Il y porte aussitôt la main. Pareille à une goutte d’huile qui s’étend, cette perle fond entre ses doigts. Intrigués comme lui, ses compagnons regardent la statue de plus près et voient s’épancher de la tête une sorte de sueur si abondante, que, se mêlant après avoir humecté les deux côtés du visage, elle ruisselle jusque sur la poitrine.

 

            Vivement, nos pèlerins appellent les personnes présentes dans l’église. Dom François de Lucia et le curé de Mugnano accourent et constatent, tout émus, le singulier prodige. L’épanchement mystérieux, localisé à la tête et à la poitrine de la véné­rable image, laisse intact le reste du corps. C’est comme une manne onctueuse.

 

            La merveille vole de bouche en bouche. Gens du bourg, étrangers encombrent le sanctuaire. Pour satisfaire leur pieuse curiosité, la statue est placée, parmi des cierges, sur le pavé de l’église. L’éton­nement populaire se traduit par des acclamations, des pleurs, des prières. Les cloches s’ébranlent pour annoncer l’événement à la contrée. L’assis­tance grossit de plus en plus. Alors fut remarquée une particularité non moins étonnante. Le ruban rose auquel pendait le reliquaire et qui ne touchait nullement la partie humectée, s’était lui-même imprégné d’une liqueur odorante. Tous respirèrent avec délice ce parfum dont les plus fines essences n’égalaient point la suavité.

 

            La première surprise passée, des spectateurs désireux de vérifier plus sérieusement les choses tentèrent plusieurs expériences. Ils mouillèrent maintes fois les parties intactes de la statue et les virent sécher aussitôt. Puis, avec persistance, ils essuyèrent l’étrange sueur, mais elle se renouvelait, intarissable, sous leur main. Les experts se succé­dèrent ainsi nombreux et attentifs. Le fait subsis­tant, aucune explication purement naturelle ne parut possible.

 

            Trois jours durant, la merveille fut visible, accessi­ble à tous. Elle ne cessa point, une fois l’octave finie et la statue replacée sur son piédestal. Plu­sieurs fois encore le mystérieux parfum continua de s’épancher et d’embaumer l’édifice.

 

            A Mugnano, les témoins du fait furent innombra­bles. On ne demanda que la signature des plus marquants et des plus instruits. Les noms forment une longue liste qu’on ne parcourt pas sans une certaine émotion sur le vieux registre de Notre­-Dame des Grâces.

 

            Bien que les moyens d’information fussent moins rapides et surtout moins multipliés qu’à notre épo­que, la nouvelle fut assez promptement connue dans toute l’Italie et bien au delà. Elle contribua pour une grande part à la vulgarisation inattendue du culte de sainte Philomène.

 

            Est-ce dans ce but qu’agissait la Providence ? Voulait-elle marquer par ces traits exceptionnels, aux yeux du rationalisme grandissant, l’impuissance de la science humaine à tout expliquer ? Quoi qu’il en soit, Dieu indiquait ici comme il devait le faire à Lourdes et ailleurs, qu’il se manifeste quand il lui plaît, dans le monde, oeuvre de ses Mains... La confiance des fidèles s’en trouva augmentée, et la critique, entichée de preuves palpables, put regar­der, toucher, s’instruire à l’aise.

 

Abbé Trochu, Sainte Philomène, Lib. Emmanuel Vitte, 1929, pp. 104-109

 

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