LA "SUPER-PILULE"

Article du R. P. Giacomo Perico, S. J., du Centre d'études sociales de Milan, membre de la Commission pontificale pour les problèmes de la natalité et de la famille.

Traduction de la D. C. d'après le texte italien publié dans la Civiltà cattolica, le 4 novembre 1967


En avril 1967, au VIIIe Congrès mondial pour la planification de la famille, a été présenté un nouveau type de pilule qui, sans bloquer le cours normal des sécrétions hormonales et sans suspendre l'activité ovarienne, comme cela se produit avec les pilules Pincus, peut suspendre le processus vital de l'ovule fécondé. Le produit a été appelé la "pilule pour le jour d'après" [pilule du lendemain], comme pour indiquer sa principale fonction (du moins dans l'esprit de son inventeur): garantir la femme contre l'éventualité d'être enceinte après un rapport conjugal.
Dans son numéro du 24 septembre 1967, l'hebdomadaire illustré Stern, de Hambourg (1), publiait une étude assez précise et circonstanciée de Ulrich Schippke sur une autre pilule, découverte en Suède, capable de garantir contre la grossesse pendant toute la durée du cycle menstruel, sans suspendre les activités normales relatives à la maturation de l'ovule. Elle a été appelée, en s'inspirant du nom de la précédente, la "pilule pour le mois d'après" ou simplement la "super-pilule".
Quinze jours plus tard, le 8 octobre 1967, l'hebdomadaire italien l'Espresso, dans un numéro consacré presque exclusivement au nouveau produit suédois, présentait à ses lecteurs la "super-pilule". Le texte ressemble plus ou moins à celui de Schippke, de longs passages en sont même une traduction purement et simplement littérale, et il est accompagné des mêmes photographies (2).
Il était inévitable que l'opinion publique soit immédiatement et vivement intéressée par cette découverte et demande de diverses manières si la super-pilule, surtout pour ce qui est de son appréciation morale, peut être comparée à la pilule Pincus ou si cela constitue un cas à part.

BRÈVE DESCRIPTION DES PILULES

Nous pensons qu'une description, même concise, de l'action spécifique des "pilules Pincus", de la "pilule pour le jour d'après" et de celle "pour le mois d'après" puisse suffire à nous donner de bonnes bases de jugement pour savoir si elle sont ou non moralement acceptables.

Les pilules Pincus

On désigne sous le nom de "pilule Pincus" tous les produits à base d'œstrogènes et de progestérones qui, introduits dans le sang en certaine quantité, arrêtent l'activité sécrétoire de l'hypophyse, et donc la maturation de l'œuf. Les produits qui sont dans le commerce portent différents noms, mais seulement de petites différences de dosage et de composition font qu'ils se distinguent les uns des autres.
La pilule Pincus porte le nom de son principal inventeur et réalisateur, Gregory Pincus, de l'Institut de recherche de Worcester (Massachusetts). En 1950, il avait été impressionné, lors d'une conversation qu'il avait eue avec Margareth Sanger, pionnière de la limitation des naissances, du péril menaçant de la surpopulation. A partir de ce jour, il ne connut plus de repos et, avec l'aide du professeur M. C. Chang, du même Institut de recherches, et du docteur J. Rock, directeur de la clinique de reproduction de Brookline (Massachusetts), il traça un programme de travail entièrement orienté vers la découverte d'un produit qui réussirait à suspendre la fécondité de la femme sans interrompre l'activité conjugale normale (3).
Sans être un endocrinologue, Pincus réussit à trouver la formule capable de neutraliser les impulsions biochimiques appelées "stimulines" qui partent de l'hypophyse et qui, à leur tour, sont stimulées par les centres supérieurs de l'encéphale. Quand ces impulsions viennent à manquer, les cellules de l'œuf, qui devraient mûrir périodiquement au cours d'une période moyenne de vingt-huit jours, n'arrivent pas à maturation, de sorte que la femme ne peut pas être fécondée par les rapports conjugaux.
Cet arrêt de la maturation ne crée pas de déséquilibre des hormones du fait que les hormones de la fécondité (œstrogènes et progestérones) - qui viennent à manquer par suite de l'arrêt de la maturation de l'œuf - sont remplacées par d'autres hormones équivalentes, opérant de la même façon et selon le même processus biochimique. Il s'agit d'un état de stérilité sollicité mais dans le sillon même de la nature qui opère exactement de la même manière.
Le jugement de la science médicale en face de ce type de pilules n'est pas encore unanime, même si peu à peu les appréciations très négatives du passé sont devenues de moins en moins nombreuses, surtout parce qu'entre temps ces produits se sont perfectionnés en détectant et en éliminant des facteurs de toxicité. Mais tout le monde est d'accord pour dire que ces pilules revêtent un certain danger lorsqu'elles sont prises par des femmes ayant une prédisposition aux phlébites ou aux thromboses (4).
Cette attitude toujours plus sereine et toujours moins alarmiste sur l'usage des progestines s'est exprimée devant les Parlements français et italien au cours de la discussion des projets de loi sur la libéralisation du commerce de ces substances (5).

La "pilule pour le jour d'après"

Pour remédier aux inconvénients de l'intolérance que la pilule Pincus produit chez 2 % des femmes, ainsi qu'à d'autres petites complications organiques, le professeur Chang se consacra à la recherche d'une pilule d'un type entièrement nouveau, destinée à contrôler non plus l'inactivité de l'ovaire, mais la fécondation de l'ovule pendant le cours normal de sa descente vers l'utérus.
Des expériences approfondies sur des lapines lui avaient montré que l'ovule fertilisé pendant sa descente vers l'utérus acquérait, en vue de sa fixation, des capacités et des pouvoirs qu'il ne possédait pas auparavant. Une accélération de cette descente par un médicament à base d'aethinil-estradiol empêchait l'ovule d'acquérir ces capacités, de sorte qu'il glissait sur la paroi de l'utérus sans pouvoir s'y fixer.
Au début de 1966, le docteur McLean Morris fit ces mêmes expériences sur des groupes de jeunes femmes qui avaient été violentées pendant leurs jours de fécondité. Aucune d'elles ne demeura enceinte. Le docteur Mords en parla au VIIIe Congrès mondial pour la planification de la famille qui s'est tenu à Santiago du Chili, en avril 1967, et il recueillit approbations et encouragements.
Dans !'esprit de son inventeur, cette pilule était surtout destinée aux jeunes filles qui, après avoir commis une erreur, voulaient se garantir contre une éventuelle maternité. Cependant, elle devait être moins sûre pour les épouses ayant des rapports conjugaux suivis, parce qu'en ce cas, pour obtenir un effet certain s'étendant à toute la période menstruelle, il serait nécessaire de prendre au moins cinq pilules et, de plus, il ne serait pas facile de préciser quel est le moment du cycle le plus indiqué pour les prendre.
C'est pourquoi, tout en ayant conscience que sa découverte ouvrait à la science une voie entièrement nouvelle, le professeur Morris estimait qu'il y avait encore beaucoup à faire, surtout sur le plan conjugal, pour porter la formule à un niveau de prudente sécurité.

La "super-pilule"

A peine l'opinion publique commençait-elle à s'intéresser à la "pilule pour le jour d'après" que la presse suédoise annonçait en septembre 1967 la découverte de la "pilule pour le mois d'après".
Il y a cinq ans environ, le jeune docteur suédois Niels Einer-Jensen observa un phénomène étrange alors qu'il essayait une nouvelle substance anticancéreuse aux laboratoires Fernosan, de Malmö. La substance fut aussitôt couverte par le plus grand secret et classée sous le sigle F/6103. Aujourd'hui, elle a atteint sa forme idéale de synthèse et elle a déjà été essayée sur l'homme.
Le processus d'action de la nouvelle substance, pour autant qu'on peut le savoir, peut se résumer ainsi. L'hormone qui prépare l'utérus de la femme de manière que l'ovule s'y fixe est la progestérone. Pour que la fixation utérine se consolide et que le petit être se développe graduellement, la progestérone doit affluer en quantité toujours plus grande. Si la super-pilule intervient à ce moment-là, elle peut arrêter complètement l'afflux de la progestérone. L'utérus subit une sorte d'involution, sa superficie s'exfolie, l'embryon meurt par privation de son humus naturel et il est expulsé comme dans une menstruation normale.
Les laboratoires Fernosan gardent le secret le plus strict sur la composition de la substance, même à l'égard de la Commission gouvernementale suédoise qui s'occupe du contrôle de la natalité. Les expériences humaines continuent sous la direction d'un professeur de l'hôpital universitaire de Karolinska Sjukhuset; des étudiantes de Stuttgart se sont offertes pour les expériences.

QUELQUES APPRÉCIATIONS MORALES

La pilule Pincus

Le jugement moral sur la pilule Pincus n'est pas encore certain. Elle fait partie de cette immense et complexe problématique du mariage, de la famille et de la natalité, qui débouche de toutes parts sur des problèmes d'importance capitale. Le Pape, en voulant se rendre compte personnellement des données recueillies par la science et la doctrine morale, également sur la base du matériel d'étude que la Commission pour les problèmes de la natalité et de la famille lui a remis en son temps, a demandé encore du temps .pour réfléchir, interroger et peut-être soumettre a un examen plus approfondi certains aspects du problème, dans le sens précis que nous avons indiqué en une autre occasion (6).
Quelle que puisse être la réponse, il est certain que les pilules Pincus, si on veut être précis, ne doivent pas être confondues avec les autres contraceptifs proprement dits et encore moins avec les pilules pour le jour d'après et avec celles pour le mois d'après.
Par contraceptifs, nous entendons les méthodes, les instruments ou les substances qui, en intervenant directement sur l'acte conjugal ou sur les cellules procréatrices de cet acte visent à anéantir le pouvoir fécondant de celui-ci ou à empêcher le processus naturel de rencontre fécondante de celles-là, c'est une action directe sur l'acte conjugal, sur ses éléments constitutifs ou sur le processus procréateur qui s'ensuit.
Or, il est certain que les substances œstroprogestériennes (quel que soit le jugement moral que l'autorité religieuse prononcera à leur égard) ne peuvent être rangées parmi les contraceptifs proprement dits: elles n'interrompent pas directement l'acte conjugal, elles ne mutilent pas ses éléments germinaux, elles ne neutralisent aucun processus ou fonction strictement liés à l'acte procréateur. Elles agissent de loin, en laissant intacte l'activité directement et proprement procréatrice.
Par là nous n'excluons pas que, sous d'autres aspects moraux, les deux catégories de contraceptifs puissent être acceptées ou condamnées ensemble. Nous voulons seulement faire remarquer - et cela nous semble très important en une période d'étude comme celle-ci - que sous l'aspect de la contraception, ou attaque à l'acte procréateur, elles constituent une catégorie qui se distingue des contraceptifs communs.
Par contre, la différence entre les pilules Pincus et les pilules plus récentes est radicale. A aucun point de vue les premières n'attentent à la vie. Tout au plus interviennent-elles sur un organe qui collabore au processus de la vie, comme y collaborent, bien que dans une moindre mesure, d'autres organes et capacités qui ont des liens véritables et substantiels avec l'activité germinative. L'attentat à la vie suppose que celle-ci existe, ne serait-ce qu'à l'état embryonnaire: c'est seulement alors qu'elle possède des droits à demeurer, en vertu de sa destinée (7).
Il est également un autre aspect qu'on ne peut passer sous silence dans ce contexte de réflexions: l'intervention hormonale des pilules Pincus ne bouleverse aucun processus, ne détruit ni ne mutile aucune capacité: elle reproduit simplement ce que la nature accomplit spontanément sous l'effet de stimulants internes automatiques. Si l'on veut, l'intervention déplace seulement dans le temps un processus qui se répète par périodes assez précises et constantes, sans destructions ni dommages.

La "pilule pour le jour d'après"

La littérature sur ce sujet, peu abondante, nous conseille la prudence quant au jugement moral: beaucoup d'expériences sont encore en cours et nous ne savons pas avec exactitude où en sont aujourd'hui les professeurs Chang et Morris. Une chose cependant nous semble claire et presque certaine dans leur travail, c'est qu'ils veulent arriver à annuler dans l'ovule fécondé son pouvoir de fixation.
Cette pilule vise donc directement et exclusivement à ne pas permettre à la cellule féminine fécondée - et de ce fait destinée à acquérir progressivement le pouvoir de se fixer au fur et à mesure qu'elle descend dans l'utérus - d'entrer en possession de ses capacités de se fixer et de s'implanter sur la paroi de l'utérus pour son développement ultérieur. La volonté d'agir sur l'ovule pour s'opposer à sa vie part précisément du présupposé qu'il est fécondé. Nous nous trouvons donc en présence d'une volonté ouvertement abortive, et comme telle moralement condamnable.
Pour prévenir une objection assez importante qui peut être faite à ce propos, disons que seule la pleine certitude scientifique que l'animation (ou l'hominisation) de l'œuf ne se produit qu'un certain temps après la fécondation, pourrait faire éviter de parler d'avortement. En ce cas d'accélération imprimée à la descente de l'ovule par la pilule Chang-Morris agirait non plus sur l'homme, mais seulement sur un groupe de cellules.
Mais il faut la pleine certitude scientifique que l'on puisse accepter la thèse de l'animation retardée: c'est l'homme qui est en cause, et on ne peut se contenter d'hypothèses ou de probabilités. D'autant moins qu'aujourd'hui la grande majorité des spécialistes les plus qualifiés dans les sciences intéressées à ce problème se prononcent pour l'animation immédiate.

La "pilule pour le mois d'après"
("super-pilule")

Dans ce problème non plus tout n'est pas clair dans les informations données par la presse. Mais une chose paraît absolument évidente, c'est que la super-pilule vise à priver l'embryon humain déjà implanté dans l'utérus de son élément naturel de nourriture et de développement, de sorte que très rapidement il se détache de la paroi de l'utérus et soit éliminé avec la menstruation.
Comme dans le cas précédent, il est évident que l'intervention et la volonté de l'intervention sont irréfutablement abortives. Nous voudrions même ajouter qu'en ce cas, à la différence du précédent, la période de temps écoulé depuis la rencontre fécondante étant beaucoup plus longue, la présence d'un être humain est encore plus certaine scientifiquement.
Cet aspect abortif de l'intervention est tellement présent aux commentateurs de ces deux méthodes qu'ils se demandent si, en définitive, ce "micro-homicide" ("ein bisschen Töten") est vraiment la solution que la conscience des hommes demande à la science pour résoudre le problème de la natalité.

RÉFLEXION FINALE

S'il est parfaitement explicable que l'opinion publique, dans l'attente prolongée et anxieuse elle se trouve, ait accueilli avec un intérêt très vif les premières informations sur la super-pilule, on comprend moins que la science se laisse fasciner par des modes rapides de limitation qui impliquent malheureusement le sacrifice d'une vie humaine, d'une façon bien peu différente en substance de n'importe quelle autre méthode abortive.
Il est certainement étrange que la science de la reproduction, dont le seul but et la seule raison d'être est la sauvegarde de la vie humaine, puisse descendre à des compromissions de cette gravité. Elle oublie que le critère authentique de sa noblesse et de sa grandeur n'est pas précisément la rapidité des solutions, mais exclusivement le respect constant de la vie, au nom de laquelle il pourra lui être demandé une voie moins facile et moins spectaculaire. Au-delà, c'est la subversion des valeurs fondamentales qui à la longue conduit aux maux les plus graves pour la société.

(1) Cf. Schippke U., "Ein bisschen Töten mit der Pille", dans Stern (Harmbourg), 24 sept. 1967, p. 93 s.; cf. la suite de l'article dans le numéro du 1er oct. 1967, p. 92 s.
(2) L'Espresso, 8 oct. 1967, "La super pillola", p. 4-15.
(3) Cf. G. Pincus, "The Control of Fertility", Londres, Academtc Press, 1965.
(4) Cf. le Monde, 5 oct. 1967, p. 8.
(5) Cf. M. Olmi, "ll problema del controllo delle nascite in Francia", dans la Famiglia, 1967, no 3, p. 254 s.
(6) Cf. G. Perico, "Perche Il Pape non parla", dans Aggiornamenti sociali, 17 (nov. 1966), p. 643 s.; cf. également G. D. R., "Un silenzio responsabile", dans la Civiltà cattolica, 1966, IV, 352-355.
(7) Cf. 5. Leclercq, Vita, disposizione di sé, Rome, Ed. Idea, 1966, p. 39 s.
(8) Cf. G. Perico, "A difesa della vita", Milan, Centro Studi Sociali, 1965, p. 147 s.