STATUT ECCLÉSIAL
ACTUEL DE LA DÉVOTION
À SAINTE PHILOMÈNE
Mark Miravalle, S.T.D.
La position exacte de l’Église concernant la nature et la
dévotion d’une dévotion envers une martyre romaine des premiers temps nommée Filumena
(ou plus généralement Philomène), un nom trouvé inscrit sur le loculus
d’une catacombe, demeure un sujet de discussion et de confusion considérables.
Le statut de la dévotion à Sainte Philomène a fait
récemment l’objet d’une attention renouvelée après la publication d’un Martyrologe
romain révisé par la Congrégation pour le Culte Divin[1],
où l’omission de Ste Philomène a été perçue par certains comme un rejet
officiel de son statut de sainte, chose quelque peu contradictoire avec le fait
qu’elle continue d’être l’objet d’une dévotion populaire partout dans le monde[2].
Quel est donc actuellement le statut ecclésial de cette
jeune martyre des premiers temps de l’Église dont la vénération a été marquée
dans le passé par plusieurs documents pontificaux et une quantité de
témoignages hagiographiques ? Afin d’étudier cette question, nous
commencerons par examiner rapidement les origines historiques de la dévotion,
les décrets pontificaux et ecclésiastiques la concernant, les témoignages
hagiographiques, la controverse archéologique, et les récents documents
ecclésiaux relatifs à cette dévotion.
Origines historiques de la
dévotion
Le 24 mai 1802, dans les catacombes de Ste Priscille, un
ouvrier heurta de son pic une tuile et, conformément aux instructions de Mgr
Ponzetti, Custode des Saintes Reliques, il suspendit immédiatement l’excavation[3].
On informa le père Filippo Ludovici chargé de la surveillance des fouilles et,
le lendemain 25 mai 1802, accompagné de plusieurs observateurs, le père
Ludovici descendit dans la catacombe pour assister à la découverte complète du loculus[4]. Le sol dégagé laissa apparaître trois tuiles
funéraires portant une épitaphe peinte en rouge. Dans le descellement du loculus,
une fiole fut brisée dans sa partie supérieure ; le fond, solidement
enveloppé par le ciment[5],
était encore intact et contenait une poussière noirâtre, sans doute du sang
desséché, qui collait aux fragments de verre. Une palme, autre signe
caractéristique avec la fiole de sang pour indiquer la tombe d’un martyr,
apparaissait sur la deuxième tuile[6].
L’inscription entière peinte sur les trois tuiles
funéraires se lisait comme suit : première tuile – LUMENA ; deuxième
tuile – PAXTE ; troisième tuile – CUM FI[7]. Le loculus fut documenté par Mgr
Ponzetti, Custode des Saintes Reliques, comme FILUMENA, une interprétation de
l’épitaphe en accord avec la coutume ancienne de commencer les inscription à
partir de la deuxième tuile, et avec la logique du contexte étymologique.
L’épitaphe entière se lit donc : PAX TECUM FILUMENA[8].
Le nom de Filumena fut officiellement attribué aux
restes sacrés examinés le 25 mai 1802 et inscrit dans le document publié par
Mgr Ponzetti, Custode des Saintes Reliques, qui remit les restes de cette
martyre chrétienne au Diocèse de Nola, le 8 juin 1805 :
8 lunii 1805
Dono dedi Ven, Ecclesiae Archipresbyterali terrae
Mugnano Dioecesis Nolanae corpus Sanctae Christi Martyris
FILUMENAE
Nominis proprii sic picti in tribus Tabulis
laterariis cinabro
LUMENA PAXTE COM FI
in pulverem et in fragmina redactum per me infrascriptum
Custodem extractum cum vasculo vitreo fracto ex Coemeterio Priscillae Via
Salaria Nova die 25 maii 1802, quod collocavi in capsula lignea charta colorata
cooperta et consignavi Illmo Dominico Caesari pro Illmo et Rmo D. Bartholomaeo
de Caesare Epo Potentino.
Hyacynthus Ponzetti, Custos[9].
Grâce à l’assistance de Mgr Bartolomeo de Caesare, évêque
nommé de Nola, le père Francesco de Lucia, prêtre de l’église Notre-Dame des
Grâces à Mugnano del Cardinale, dans le diocèse de Nola, obtint du Saint-Siège
la permission de transférer les restes sacrés de la martyre chrétienne Filumena
dans sa paroisse de Mugnano afin d’y ranimer la foi de ses fidèles. Les restes
de Filumena quittèrent donc Rome le 1er juillet 1805 pour arriver à
Mugnano le 10 août 1805, où ils reposent depuis leur transfert[10].
Le nombre exceptionnel de miracles obtenus grâce à
l’intercession de cette martyre invoquée sous le nom de Philomène, tout d’abord
par des fidèles du sud de l’Italie et bientôt par ceux d’autres pays, a été
officiellement documenté dans divers dossiers ecclésiastiques. L’abondante documentation conservée au
Sanctuaire de Sainte Philomène dans l’église Notre-Dame des Grâces, à Mugnano[11],
et celle des procès pour la béatification et la canonisation de Jean-Marie
Vianney, à Ars, révèlent une quantité remarquable de miracles attribués à
l’intercession de Ste Philomène, avec entre autres la guérison miraculeuse de
Jean-Marie Vianney lui-même[12].
En 1833, l’évêque Anselmo Basilici, du diocèse de Nepi et
Sutri, fit une requête auprès du Saint-Siège en faveur d’une fête et d’un
office en l’honneur de Ste Philomène et, à Nola, l’ordinaire du lieu prépara
une leçon pour le bréviaire[13].
La pétition de Mgr Basilici fut appuyée par un nombre important d’évêques
italiens en dépit de son statut inhabituel, puisque le nom de Ste Philomène
n’apparaissait ni au martyrologe ni dans aucun autre document historique. Le
nom inscrit sur le loculus, Filumena, ainsi que les innombrables
miracles obtenus par son intercession et attestés par un grand nombre
d’autorités de l’Église justifiaient, aux yeux de nombreux membres de la
hiérarchie italienne, la légitimité de la pétition[14].
Le 6 septembre 1834, La Congrégation des Rites soumettait au Pape Grégoire XVI
une requête officielle pour l’approbation d’un office et d’une messe en
l’honneur de Ste Philomène, vierge et martyre, en raison des demandes répétées
de plusieurs prélats pour ce culte et cette vénération liturgiques[15].
Le 17 juin 1835, La Sacrée Congrégation des Rites
attestait de l’authenticité d’un miracle présenté par Mgr Basilici et d’autres
évêques et prêtres qui furent témoins de l’inexplicable multiplication d’une
poussière d’ossements[16]
pesant à l’origine quelques grammes (« une pincée ») et qui permit
d’envoyer des centaines de reliques sans que la quantité initiale ne diminuât
le moindrement. On refit l’expérience en présence de nombreux témoins tant
civils que membres du clergé et tous purent constater le même phénomène de
multiplication et en témoigner[17].
La guérison documentée de la Vénérable Pauline Jaricot,
fondatrice de la Société pour la Propagation de la Foi, se produisit à Mugnano
devant le tombeau de Philomène. La Pape Grégoire XVI[18]
en eut directement connaissance car il avait rencontré Pauline Jaricot à Rome
alors qu’elle était gravement malade du cœur et lui avait confié son intention
de se rendre à Mugnano dans le but précis de demander sa guérison à la martyre
Philomène, afin que cette manifestation surnaturelle manifestât le désir de
Dieu de voir la martyre élevée à la vénération liturgique de l’autel. La
guérison documentée, complète et instantanée eut lieu le 10 août 1835[19].
Pauline Jaricot retourna immédiatement à Rome où le Pape Grégoire XVI put
l’observer durant une année entière pour s’assurer du caractère définitif de la
guérison miraculeuse. C’est ce miracle qui décida finalement le Pontife à
sanctionner l’élévation de la dévotion populaire à la martyre au statut de
vénération liturgique publique de sainteté approuvée par l’Église[20].
Le 30 janvier 1837, Grégoire XVI publiait un décret
pontifical solennel qui confirmait le rescrit de la Congrégation des Rites
autorisant le culte public et approuvant l’office, la messe du commun d’une
vierge et martyre avec une quatrième leçon à matines en l’honneur de Ste
Philomène, vierge et martyre, le 11 août. Cette approbation papale d’une
dévotion liturgique publique fut premièrement accordée au clergé du diocèse de
Nola, puis étendue aux autres diocèses, y compris à Rome même[21].
La quatrième leçon insérée au bréviaire le 11 août[22]
en l’honneur de Ste Philomène relate la découverte de ses restes dans les
catacombes de Ste Priscille, sa condition de martyre, la propagation rapide de
sa dévotion parmi les fidèles à la suite de ses interventions miraculeuses, et
l’autorisation du Pape Grégoire XVI de célébrer l’office et la messe en son
honneur :
DIE XI AUGUSTI
IN FESTO
S. PHILUMENAE
Virginis et Martyris
In II NOCTURNO – LECTIO IV
Inter cetera martyrum
sepulcra, quae in coemeterio Priscillae ad viam Salariam reperiri solent, illud
exstitit quo repositum fuerat sanctae Philumenae corpus, uti ex tumuli
inscriptione, tribus laterculis apposita, perlegebatur. Licet vero inventa fuerit phiala sanguinis,
et alia descripta conspicerentur martyrii insignia, dolendum tamen est res ab
eadem gestas actaque ac genus martyrii quod ipsa fecit obscura
perstitisse. Ceterum ubi primum sacrum
hoc corpus, ex beneficentia Pii septimi initio pontificatus ejus acceptum,
cultui fidelis populi propositum fuit Mugnani in Nolana dioecesi, ingens illico
famae celebritas ac religio erga sanctam martyrem percrebuit, praesertim ob
signa quae ejusdem praesidio accessisse undique ferebatur. Hinc factum est ut complurium antistitum
cultorumque martyris postulationibus permotus Gregorius decimus sextus pontifex
maximus, universa rei ratione mature perpensa, festum ejusdem cum Officio et
Missa in memorata Nolana dioecesi et alibi agendum benigne permiserit.
C.M Episcop. Praenest. Card.
PEDICINIUS;
S. R. E. Vice- C. S.R.C.
Praef.;
V. PESCETELLI S. Fidei
Promotor[23].
En somme, le Pape Grégoire XVI, par décret papal, donnait
l’approbation officielle au culte liturgique et accordait par le fait même la
reconnaissance ecclésiastique officielle de la sainteté de Ste Philomène,
vierge et martyre. Le Pontife, parfaitement informé de l’absence de tout
élément historique sur la martyre « Filumena », lui accordait les
privilèges d’une vénération liturgique publique sur la base d’un grand nombre
de miracles documentés par l’Église et attribués directement à son intercession.
La décret officiel et positif de Grégoire XVI,
reconnaissance papale que le statut de Ste Philomène était digne d’un culte
liturgique, confirme la vérité profonde que les récits historiques et
documentés de sa puissante intercession pour l’Église, sanctionnés par Dieu
lui-même, sont beaucoup plus importants que des données historiques sur la vie
terrestre de Philomène. Quelle que soit l’identité de cette martyre chrétienne
des premiers temps et quelles qu’aient pu être les circonstances particulières
de sa vie et de sa mort, Dieu se plaît à recevoir les prières et les pétitions
offertes au nom de Ste Philomène, auxquelles il répond généreusement en
accordant aux fidèles une quantité de faveurs divines.
L’abondance historique des miracles témoigne du désir de
Dieu d’encourager la dévotion à la personne qui se tient derrière le nom de
Filumena, peu importe l’absence de toute documentation historique sur sa vie
terrestre. L’importance primordiale de son intercession pour le peuple de Dieu
en notre temps, par-delà les détails de sa vie terrestre en des temps anciens,
voilà ce que le Pape et l’Église ont confirmé par l’élévation de Ste Philomène
au rang d’une vénération liturgique publique, première étape du processus de sa
reconnaissance publique comme sainte et martyre.
Décrets du Magistère
concernant la dévotion à Ste Philomène
De l’approbation liturgique de Grégoire XVI aux décrets
pontificaux de St Pie X, dix-neuf actes du Saint-Siège en l’espace de cinq
pontificats successifs ont été publiés afin de promouvoir la dévotion populaire
envers Ste Philomène, sous la forme d’élévation au rang de culte liturgique,
d’érections de confréries et d’archiconfréries, et d’attributions d’indulgences
partielles et plénières[24].
Plusieurs actes du Saint-Siège témoignent particulièrement
de l’approbation du Magistère et de son encouragement à la dévotion ecclésiale
envers cette sainte et martyre chrétienne. Au delà de l’élévation au rang de la
messe et de l’office accordée précédemment par Grégoire XVI[25],
le Bx Pie IX accorda un office propre avec messe dédié à Ste Philomène avec
confirmation papale du précédent décret Etsi decimo du 31 janvier 1855[26],
importante élévation liturgique en dépit du fait que le nom de Ste Philomène
n’ait jamais figuré au Martyrologe romain. L’office propre avec messe, accordé
à Ste Philomène par le Bx Pie IX après son retour à Rome suite à un pèlerinage
à Mugnano durant son exil forcé[27],
était un acte sans précédent en l’honneur d’une martyre chrétienne connue
uniquement par son nom et les signes de son martyre. Le Bx Pie IX accorda
également des indulgences plénières et partielles aux dévotions en l’honneur de
Ste Philomène au Sanctuaire de Mugnano[28].
Le Pape Léon XIII donna son approbation papale au Cordon
de Ste Philomène avec indulgence plénière pour le port du Cordon[29],
ainsi que le titre et le privilège d’Archiconfrérie pour la France[30].
St Pie X poursuivit la succession d’encouragements pontificaux à la dévotion
publique en approuvant l’extension de l’Archiconfrérie de Ste Philomène à
l’Église universelle[31].
Bien au delà d’un acte papal isolé de Grégoire XVI, le
Magistère de l’Église a continuellement encouragé la nature et l’extension de
la dévotion ecclésiale envers Ste Philomène par la reconnaissance officielle de
son statut de sainte et l’approbation de dévotions liturgiques publiques
étendues à la foi et la vie universelles de l’Église, manifestant ainsi
officiellement les caractéristiques liturgiques et dévotionnelles essentielles
de son statut de sainte telles que définies par l’Église.
Témoignage hagiographique
Plus que tout autre Saint ou Bienheureux, St Jean-Marie
Vianney a manifesté sa foi en la réalité de Ste Philomène et fourni des
témoignages documentés de la grande efficacité de son intercession[32].
Le Curé, nous dit le procès de canonisation, attribuait tous les miracles
documentés à Ars à l’intercession de Ste Philomène[33] ;
il parlait fréquemment de ses apparitions de Ste Philomène[34]
et attribua directement sa guérison personnelle d’une grave maladie à son
intercession[35].
Nous avons déjà relaté le témoignage et la guérison de la
Vénérable Pauline Jaricot[36]
par l’intercession de la jeune martyre. Sur les conseils du Curé d’Ars, St
Pierre-Julien Eymard fut guéri d’une sérieuse maladie après une neuvaine à Ste
Philomène[37]. St Pierre Chanel, premier
martyr de l’Océanie, prêchait sur Ste Philomène et la considérait comme une
« auxiliaire » dans sa mission apostolique[38].
Le Bx Damien de Veuster a dédié sa première chapelle de Molokai à la jeune
Sainte[39].
Ste Madeleine Sophie Barat invoquait régulièrement Ste Philomène durant ses
difficultés dans l’établissement de ses sociétés et attribuait à son
intercession la guérison miraculeuse d’une novice mourante[40].
La Bse Anna-Maria Taigi, relate son procès de
béatification, appliqua de l’huile qui brûlait devant le tombeau de Ste
Philomène sur l’œil de son petit-fils dont la pupille était déchirée
irrémédiablement de l’avis des médecins, et l’œil fut parfaitement guéri[41].
On compte parmi les autres Saints et Bienheureux qui ont manifesté de la
vénération envers Ste Philomène, Ste Magdalene de Canossa, le Bx Bartolo Longo,
le Bx Annibale da Messina et le Bx Pie IX qui, peu de temps avant sa mort,
envoya à Mugnano le calice qu’il avait reçu de la Fédération Belge des Cercles
Catholiques à l’occasion de ses noces d’or épiscopales, une offrande votive
papale de plus offerte en l’honneur de Ste Philomène et en témoignage de
gratitude[42].
La sagesse inhérente à la sainteté personnifiée dans la
vie de ces Saints et de ces Bienheureux fournit une confirmation substantielle
des décrets du Magistère ordinaire qui accorda la dévotion ecclésiastique
publique à la sainte martyre. Il faut également mentionner qu’un nombre
important de Saints et de Bienheureux ont immédiatement participé à la
vénération de Philomène durant ce même demi-siècle de la découverte de ses
restes sacrés, certains même avant que Rome ne publie une déclaration
officielle pour sa vénération publique[43].
Notons aussi l’importance prédominante de l’intervention
surnaturelle des miracles dans la procédure de canonisation de l’Église. Sans
miracles documentés, une cause ne dépassera pas le statut de « Serviteur
de Dieu », même si une abondante documentation historique atteste de
l’héroïcité de la vie terrestre. Pour la canonisation, en plus d’un fondement
historique essentiel, l’Église attache la plus haute importance au témoignage
que donne Dieu de la sainteté du candidat à travers la manifestation de
l’intercession miraculeuse de la personne. Il était par conséquent tout à fait
justifié que Grégoire XVI accordât beaucoup plus d’importance aux miracles
documentés de Ste Philomène qu’à l’histoire de son existence terrestre, les
critères établissant l’historicité de son martyre ayant été approuvés par
l’Église. L’enquête actuelle sur le cas de Ste Philomène devrait donc obéir aux
mêmes critères que ceux observés par les Papes Grégoire XVI, le Bx Pie IX, Léon
XIII et St Pie X.
Controverse archéologique
L’archéologue Oracio Marucchi apporta la controverse
concernant le statut de la dévotion à Ste Philomène par sa publication, en
1906, de ses Osservazioni archeologiche
sulla Iscrizione di S. Filomena[44] dans lesquelles il présenta la théorie suivante :
1.
En ce qui
concerne l’ordre inhabituel des trois tuiles, LUMENA PAXTE CUMFI, les trois
tuiles ont été intentionnellement réarrangées sur le loculus pour
indiquer qu’il s’agissait de tuiles réutilisées et provenant d’une autre tombe.
2.
Les tuiles
avaient été originellement utilisées pour fermer la tombe d’une personne
appelée Filumena, ayant vécu entre le milieu et la fin du second siècle, et
réutilisées plus tard pour le loculus d’une autre jeune fille durant le
quatrième siècle, à une époque de paix pour les chrétiens.
3.
La personne
désignée par l’inscription pouvait être une martyre, mais ce n’était pas
certain[45].
La théorie de Marucchi fut
immédiatement contestée par un professeur de l’Université grégorienne, Guiseppe
Bonavenia, s.j., (ainsi que par un spécialiste des catacombes, J. B. Rossi,
expert renommé en archéologie chrétienne des premiers siècles)[46],
dans Controversia sul celeberrimo
epitaffio di Santa Filomena, V. e M.[47]
Le père Bonavenia et d’autres
spécialistes ont présenté la réfutation suivante à la théorie de
Marucchi :
1. C’était fréquemment la coutume dans les catacombes de
commencer l’épitaphe sur la deuxième tuile, de sorte que l’inscription se lit
correctement (comme l’a fait Mgr Ponzetti, Custode des Reliques), « PAX
TECUM FILUMENA » (« La paix soit avec toi, Philomène »).
2. Le fossoyeur, ne pouvant pas inscrire le nom entier
sur la première tuile et voulant préserver les proportions de l’inscription,
traça le mot FI sur la dernière tuile et LUMENA sur la première.
3. Au moins 12 tombes dans les catacombes de Ste
Priscille commencent par « PAX TECUM », « PAX TIBI » ou
« IN PACE ».
4. Les tuiles datent au moins du troisième siècle et non
du premier ou du second (ce qui inclut les persécutions de Dioclétien) et non
plus par conséquent d’une période de paix.
5. Il n’existe qu’un seul exemple présenté par Marucchi
qui soit semblable à celui de Ste Philomène où deux tuiles ont été placées dans
le mauvais ordre en raison de la réutilisation de plaques de marbre (et non de
tuiles) provenant de différentes tombes, mais les circonstances étaient
considérablement différentes. Dans le cas de « Noeti », les deux
tablettes proviennent de deux plaques de marbre originales différentes ;
l’écriture n’est pas la même sur les deux plaques et l’on voit clairement que
l’inscription est l’œuvre de deux personnes différentes ; la couleur rouge
de l’inscription a une teinte différente sur les deux plaques. Dans le cas de
Filumena, l’écriture est la même sur les trois tuiles, ainsi que la couleur et
la composition des tuiles, et rien n’indique qu’elles aient été réutilisées. La
comparaison avec le loculus de Noeti, où la réutilisation est évidente,
n’est pas valable.
6. Au lieu de réutiliser les tuiles d’une autre tombe, il
aurait été tout aussi simple pour le maçon d’utiliser l’autre côté de la tuile
où rien n’est inscrit, ou d’effacer le « FI », ou de mettre les
tuiles à l’envers, ou encore de les placer sous une forme incohérente. Mais en
fait, le sens de l’inscription demeure essentiellement clair même lorsque
l’ordre est changé et les custodes des reliques ont immédiatement compris que
cette sainte relique signifiait : « PAX TECUM FILUMENA[48] »
7. Les conclusions du Professeur Marucchi concernant la
datation et la réutilisation des tuiles ont été tirées sans que Marucchi ait
fait un seul examen scientifique ou archéologique des tuiles ou du site de la
catacombe. Ces examens auraient révélé que cette affirmation à propos de la
date et de la réutilisation des tuiles était erronée et sans aucun fondement
empirique[49].
Mgr Trochu a offert une autre théorie pour expliquer
l’ordre des tuiles avec le scénario suivant :
On
enterre une jeune martyre. Le loculus a été creusé de la manière
habituelle, un peu plus haut du côté de la tête que du côté des pieds. Le maçon
choisit deux tuiles qu’il estime être suffisantes pour sceller la tombe. Il
casse la première en deux morceaux plus petits. Il dépose les tuiles et trace
l’inscription. Cela fait, il commence le travail de la pose. Il s’aperçoit
alors qu’en raison de la différence de hauteur entre les deux côtés de la
tombe, la dernière tuile sur laquelle il a écrit LUMENA n’est pas assez haute
pour sceller la tombe. Combler un espace de 3 cm sur une longueur de 57 cm
serait très difficile. L’idée de réécrire toute l’inscription lui paraît
certainement peu attrayante. Sa solution consiste alors à changer l’ordre des
tuiles pour que la plus grande, avec les mots CUM FI, soit placée du côté de la
tête afin de couvrir l’ouverture la plus large (à l’extrémité droite), et la
tuile la plus importante, celle qui porte l’inscription PAX TE, est placée au
milieu[50].
La plausibilité de ce scénario est manifeste, selon
Bonavenia, lorsqu’on examine les tuiles qui sont maintenant à Mugnano. Les deux
morceaux s’ajustent parfaitement et il ne fait aucun doute qu’ils auraient pu
former la première tuile. Aucune des tuiles de la tombe de Filumena ne porte
des traces de dommages habituels ou de disparité quelconque (comme dans le cas
de Noeti), chose normale pour des tuiles qui ont été réutilisées et signes qui,
aux dires de Marucchi lui-même, sont toujours présents dans des cas de
réutilisation. De plus, Bonavenia conclut également que l’idée présentée par
Marucchi selon laquelle le nom FILUMENA a été coupé en deux et la tuile PAX TE
posée au milieu, est insoutenable[51].
Un argument moral en faveur de l’authenticité de la tombe
de Ste Philomène a été présenté dans un ouvrage antérieur par H. Leclercq[52].
Il affirmait que les catacombes romaines sont très étendues, en accord avec la
conception de l’immortalité chez les chrétiens qui traitaient chaque corps avec
une révérence extrême, qu’il soit ou non celui d’un martyr. C’est en raison de
leur espérance d’une gloire future que chaque corps recevait un traitement
spécial, qu’il avait son propre lieu de sépulture, et qu’il était interdit aux
chrétiens d’ouvrir une tombe, de placer un corps au-dessus d’un autre, ou de
déranger une tombe de quelque manière que ce soit. S’il fallait accepter
l’hypothèse de Marucchi, il faudrait alors accepter que : a) une épitaphe
d’une chrétienne nommée Filumena a été utilisée pour la tombe d’une autre
chrétienne anonyme du quatrième siècle ; b) que la première personne a par
conséquent été enlevée de son tombeau ; c) que cette personne a été
enlevée en dépit du fait qu’il y avait de la place pour de nouveaux corps dans
les étages inférieurs des catacombes. Pourquoi alors les chrétiens
commettraient-ils ces actes interdits, parce que sacrilèges, et contraires à
toute tradition et toute croyance ? Moralement, ils ne le feraient pas[53].
Une étude archéologique plus récente éclaire encore
davantage les failles de la théorie Marucchi. Le père Antonio Ferrua, s.j.
archéologue, secrétaire de la Commission pontificale d’archéologie sacrée et
professeur d’archéologie à l’Université grégorienne, a procédé à un examen
des tuiles et du site de la catacombe en 1963. Il a publié les conclusions
suivantes :
L’hypothèse de Marucchi selon laquelle les trois tuiles
avec leur inscription provenaient d’une autre tombe et ont été scellées dans
une seconde avec l’inscription en désordre n’est pas soutenable pour illustrer
que l’épitaphe ne s’applique pas à cette tombe :
1. Parce que dans ce cas il serait possible d’observer
sur ces tuiles des traces de leur seconde application de chaux (les
examinateurs ont tous conclu jusqu’à présent à un seul scellage).
2. Au cours d’une deuxième utilisation, des ébréchures
auraient très probablement été causées sur les bords des tuiles. Deux de ces
tuiles en particulier proviennent d’une bipedale[54]
cassée en deux ; elles continuent d’avoir des bords qui correspondent
parfaitement le long de la fracture.
3. Les plaquettes de marbre sont souvent réutilisées (le
matériau étant plus précieux), mais non pas des morceaux de tuile, spécialement
s’ils portent déjà une inscription. De toute façon, s’il avait fallu éviter le
danger d’une erreur, on aurait pris la précaution de tourner le côté écrit vers
l’intérieur (comme on le fait habituellement pour réutiliser des planches de
bois). De cette façon l’inconvénient d’avoir à mettre du neuf sur du vieux
aurait également été éliminé.
4. Finalement, il serait plutôt inhabituel et surprenant
que les trois tuiles réutilisées eussent été celles d’une seule et même
(ancienne) tombe.
En conclusion, l’hypothèse avancée par Marruchi est de
nature abstraite, improbable et contraire à la façon ordinaire de procéder des
fossoyeurs de ce temps. Au vu de cet examen, solidement établi sur des faits,
cette hypothèse [Marucchi] ne peut pas être acceptée comme vraie[55].
À l’époque où la « controverse sur Philomène »
est apparue, au début du vingtième siècle, l’abbé Louis Petit, directeur de l’Œuvre
de Sainte-Philomène en France, fut reçu par Saint Pie X le 6 juin 1907. Au
cours de l’audience, le Pape aurait parlé de la controverse. Bien que le
compte-rendu des commentaires du Pontife rapportés par l’abbé ne puissent être
officiellement vérifiés, ils présentent cependant des observations théologiques
valables :
Ah !
Sainte Philomène ! Je suis bien attristé par ce que l’on écrit à son
sujet. Est-ce possible de voir de telles choses ? Comment ne voient-ils pas que le grand
argument en faveur du culte de sainte Philomène, c’est le Curé d’Ars ? Par
elle, en son nom, au moyen de son intercession, il a obtenu d’innombrables
grâces, de continuels prodiges. Sa
dévotion envers elle était bien connue de tous, il la recommandait sans
cesse...
On lut
ce nom Filumena sur sa tombe. Que ce soit sont propre nom ou qu’elle en
portât un autre – et Pie X en énumère plusieurs – peu importe. Il reste, il est
acquis que l’âme qui informait ces restes sacrés était une âme pure et sainte
que l’Église a déclarée l’âme d’une vierge martyre. Cette âme a été si aimée de
Dieu, si agréable à l’Esprit-Saint, qu’elle a obtenu les grâces les plus
merveilleuses pour ceux qui eurent recours à son intercession[56].
Mises à part les différences d’opinion archéologiques,
les critères ecclésiastiques classiques pour identifier un martyr chrétien, la
fiole de sang et le dessin de la palme, ont été trouvés au loculus de
Filumena comme l’attestent les documents historiques[57].
Le futur Benoît XIV cite le Pape Clément IX dans un décret du 10 avril 1668
confirmant que la fiole de sang et la l’image de la palme constituent la
découverte d’un martyr : « Censuit Sacra Congregatio, re diligentius examinata, palmam
et vas illorum (martyrum) tinctum pro signis certissimis habenda esse[58]. »
Le décret du 10 décembre 1863, de la Congrégation des Rites sous le Bx Pie IX
confirmait la déclaration de Clément IX : « Philias vitreas aut
figulinas sanguine tinctas, quae ad loculus
sepultorum in sanctis coemeteriis vel intus vel extra ipsos reperiuntur,
censeri debere martyrii signum[59]. »
Par conséquent, l’identification de Filumena par le
Custode des Reliques du Saint-Siège comme martyre chrétienne est, en vertu des
critères explicites de l’Église, juste et véritable. Les raisonnements
théologiques que renferment les commentaires rapportés de St Pie X méritent
d’être résumés : 1. le témoignage de St Jean-Marie Vianney rend évidente
la réalité historique moderne de Ste Philomène et l’exceptionnelle efficacité
spirituelle de sa dévotion ; 2. que Filumena soit ou non son véritable nom
est secondaire par rapport au fait que la personne de ces restes sacrés était
une personne que l’Église a déclarée vierge et martyre ; 3. cette personne
était si aimée de Dieu qu’il lui a accordé la possibilité d’intercéder en
faveur de grâces extraordinaires pour ceux qui invoquent son intercession.
Convenablement interprétés, ces faits théologiques et
historiques devraient attribuer une position subalterne à des objections
archéologiques secondaires et discutables.
Documents récents de
l’Église
Par un acte surprenant en contradiction avec une
succession historique d’encouragements du magistère pontifical à la vénération
liturgique publique de la sainte martyre, la Congrégation des Rites publia en
1961 une instruction qui rayait Ste Philomène des calendriers liturgiques[60].
L’instruction émise ne donnait aucune explication à cette action liturgique,
mais l’opinion théologique commune conclut au manque d’historicité concernant
les origines de Ste Philomène, ajouté aux doutes provoqués par la controverse
archéologique lancée par Marucchi[61].
Il est important de noter que l’instruction de 1961 était
une directive liturgique et non une déclaration ecclésiale informant que Ste
Philomène n’était plus Sainte ; elle n’interdisait pas non plus la
dévotion à Ste Philomène, qui a reçu l’approbation répétée du Magistère
pontifical. La directive liturgique n’était accompagnée d’aucune suspension ou
interdiction du statut universel de l’Archiconfrérie de Ste Philomène accordé
par St Pie X. La dévotion publique à Ste Philomène continuait avec la pleine
approbation du Saint-Siège et de l’Ordinaire du Diocèse de Nola où est situé le
Sanctuaire, et il continue de fonctionner tout comme les autres centres partout
dans le monde.
La dévotion à Ste Philomène a continué dans l’Église
après l’instruction de 1961, reposant sur la base et l’antécédence solides de
nombreuses approbations papales[62].
Révision du Martyrologe
romain
Plus récemment, la publication révisée, en 2001, du Martyrologe
romain par la Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des
Sacrements a été l’occasion d’une discussion renouvelée sur le statut ecclésial
de Ste Philomène. Différentes sources médiatiques ont de nouveau laissé
entendre que l’omission de Ste Philomène dans le Martyrologe romain
signifiait que Ste Philomène n’était plus reconnue comme sainte par l’Église.
Il convient de garder à l’esprit plusieurs points
lorsqu’il est question de Ste Philomène et de son omission dans le Martyrologe
romain :
1. Ste Philomène, comme nous l’avons déjà dit, n’a jamais
figuré dans les précédents Martyrologes romains, même lorsque le
Magistère pontifical a accordé la vénération liturgique publique, les
indulgences plénières et l’approbation universelle à l’archiconfrérie érigée en
son honneur par l’Église[63].
2. Le Martyrologe romain ne constitue par une
compilation exhaustive de tous les saints martyrs reconnus par l’Église, et la
Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements ne l’a jamais
présenté comme tel.
3. La continuation de la dévotion populaire au Sanctuaire
de Mugnano avec l’approbation directe de l’évêque ordinaire du Diocèse de Nola,
de même que la dévotion mondiale toujours florissante en l’honneur de Ste
Philomène manifestée par l’archiconfrérie universelle, continue avec pleine
approbation ecclésiale et connaît de plus un renouveau mondial significatif
depuis une décennie[64].
Par conséquent, toute conclusion cherchant à invalider la
dévotion populaire à Ste Philomène sur la base de son omission au Martyrologe
romain révisé serait théologiquement erronée et contraire à la dévotion
existante sanctionnée par l’Église envers la sainte martyre.
Statut ecclésial actuel
Une évaluation authentique du statut ecclésial actuel de
la dévotion à Ste Philomène serait fondé sur les conclusions suivantes,
discutées plus haut :
1. Les restes de Filumena ont été désignés comme
appartenant à une vierge et martyre chrétienne par Mgr Ponzetti, Custode des
Saintes Reliques pour le Saint-Siège, le 25 mai 1802[65].
2. Le culte public de Ste Philomène, vierge et martyre, a
été approuvé par un décret pontifical du Pape Grégoire XVI, le 30 janvier 1837,
avec l’approbation de l’office, de la messe du commun pour une vierge et
martyre et d’une quatrième leçon en l’honneur de Ste Philomène le 11 août[66].
3. Dix-neuf actes du Saint-Siège au cours des pontificats
de cinq Papes ont été publiés pour la promotion d’une dévotion populaire à Ste
Philomène sous la forme de cultes liturgiques, d’archiconfréries, d’indulgences
partielles et plénières[67].
4. De nombreux Saints, Bienheureux et Vénérables ont
témoigné de la réalité et de l’exceptionnel pouvoir d’intercession de Ste
Philomène, dont la V. Pauline Jaricot, la Bse Anna Maria Taigi,
St Pierre-Julien Eymard, St Pierre Chanel, Ste Madeleine-Sophie Barat, Ste
Madeleine de Canossa, le Bx Bartolo Longo, le Bx Pie IX, St Pie X et,
particulièrement, St Jean-Marie Vianney[68].
5. Les conclusions archéologiques de Marucchi
mettant en doute l’authenticité des restes de Ste Philomène ont été solidement
réfutées par Bonavenia, De Rossi et d’autres, à l’époque de la controverse, et
plus récemment par le père Antonio Ferrua, s.j., secrétaire de la Commission
Pontificale d’Archéologie Sacrée[69].
6. Ni la directive de 1961 de la Congrégation des Rites
pour enlever Ste Philomène du calendrier, ni son omission dans le Martyrologe
romain révisé n’affectent de façon négative la dévotion populaire à Ste
Philomène établie par les Papes et approuvée par l’Église, dévotion qui
continue de nos jours avec la sanction de l’Église[70].
De plus, si nous examinons le processus actuel de
béatification et de canonisation de l’Église, nous trouvons les étapes
suivantes : 1. la vertu héroïque ou le martyre du Serviteur de Dieu doit
être historiquement établi ; cela étant fait, le Serviteur de Dieu est
appelé « Vénérable » ; 2.
pour la béatification, un miracle doit être attribué à l’intervention directe
du Serviteur de Dieu ; la béatification permet alors, par décret papal, la
vénération publique restreinte dans une sphère particulière et limitée de
l’Église, comme des communautés religieuses, des pays, ou des diocèses
particuliers (habituellement sous la forme d’un office et d’une messe en
l’honneur du bienheureux) ; 3. un autre miracle, postérieur au procès de
béatification, doit être attribué au Bienheureux avant que la vénération
publique ne soit, par précepte, étendue à l’Église universelle par le Pontife[71].
En plus du procès de canonisation officiel, il y a aussi la canonisation
« équivalente », lorsque le procès officiel de canonisation n’a pas
été introduit mais que le Serviteur de Dieu, dont la sainteté a été reconnue
par le Pape, a reçu plus de cent ans de vénération publique[72].
Si nous appliquons ces critères contemporains pour la
béatification et la canonisation au cas de Ste Philomène d’une manière plus
spéculative, nous trouvons : 1. la découverte de la fiole de sang et le
symbole de la palme à son loculus indiquant le martyre chrétien, un des
deux critères pour la première étape de canonisation (qui constitue
effectivement la forme la plus élevée de vertu héroïque) ; 2. un grand
nombre de miracles documentés qui se sont produits au Sanctuaire de Mugnano de
1805 à 1837, dont la guérison miraculeuse de Pauline Jaricot attestée par le
Pape et qui mena au décret de Grégoire XVI accordant le culte liturgique public
à la région particulière de Nola (comparable au culte liturgique accordé à une
« Bienheureuse ») ; et 3. une seconde grande quantité de
miracles inscrits dans les registres de l’Église à Mugnano et à Ars, miracles
qui se sont produits dans une période de temps postérieure à l’octroi d’une
vénération publique particulière, et qui incluait la guérison miraculeuse de St
Jean-Marie Vianney.
L’élévation papale et l’extension du culte liturgique
public de Ste Philomène de Nola aux autres parties du monde, ce qui incluait
l’extension de sa messe et de l’office à Rome et aux autres diocèses sous le Bx
Pie IX (15 janvier 1857), l’érection de l’archiconfrérie et l’octroi
d’indulgences plénières en France par Léon XIII (Pias Fidelium, 21 mai
1912), illustrent l’approbation papale pour le culte et la vénération
universelle de Ste Philomène, une vénération universelle conforme uniquement,
selon les normes propres de l’Église, au statut d’une sainte. Les paroles de St
Pie X dans son bref apostolique qui promulguait la dévotion universelle
publique à Ste Philomène par l’archiconfrérie marquent l’intention papale de
permanence pour cette vénération universelle de Ste Philomène par les fidèles
chrétiens du monde entier : « Nous décrétons que les présentes
affirmations sont et demeureront toujours fermes, valides et en vigueur ;
c’est ainsi qu’il faut régulièrement en juger ; et tout ce qui va dans un
sens contraire sera considéré comme nul et non avenu, quelle qu’en soit
l’autorité.[73] »
Les normes de béatification et de canonisation et leur
application durant le pontificat de Jean-Paul II sont également en rapport avec
la question du statut ecclésial de Ste Philomène. Dans la Constitution
apostolique de 1983 Divinus Perfectionis Magister, Jean-Paul II réitère,
par sa mise en application des normes, que soit le martyre ou la vertu
héroïque doivent être historiquement établis pour le procès de béatification du
candidat, mais non les deux. Par conséquent, un miracle n’est plus exigé
pour la béatification d’un martyr, mais il l’est toujours pour un non-martyr
confesseur de la foi[74].
Lorsque le martyre a été historiquement vérifié, le candidat peut être
immédiatement béatifié sans qu’il y ait preuve d’un miracle ou d’une longue
documentation historique d’une vie terrestre de vertu héroïque. Ces normes
révisées établiraient d’elles-mêmes Philomène comme bienheureuse uniquement en
vertu de son martyre historiquement documenté, l’exigence subséquente d’un
miracle documenté pour une canonisation officielle étant aisément satisfaite au
vu de ses nombreux miracles.
Des quatre cent soixante-quatre saints canonisés par
Jean-Paul II[75], environ quatre-vingt
pour cent étaient des martyrs[76],
ce qui montre le souci du Pontife d’offrir à notre temps le témoignage humain
de la primauté de l’éternité sur cette vie, la transcendance de la vision vers
le Ciel sur l’immanentisme qui semble infecter de matérialisme, de sécularisme
et même d’athéisme une grande partie de notre société actuelle. Assurément, le
témoignage d’une jeune martyre, icône de pureté virginale et de fidélité,
répondrait aussi au besoin actuel de modèles de sainteté et de pureté
juvéniles, particulièrement pour les jeunes d’aujourd’hui.
Pour juger du cas de Ste Philomène, il faut également
garder à l’esprit les origines de la vénération publique des saints en général.
Dans l’Église primitive, les martyrs étaient immédiatement reconnus comme
témoins de la perfection de la vie chrétienne sur la terre pour avoir donné la
preuve ultime de leur amour pour le Christ par l’offrande de leur vie. Par le
sacrifice de leur vie pour le Christ, ils atteignaient le Ciel dans la gloire
éternelle et étaient indissolublement unis au Seigneur, Tête du Corps Mystique.
Les fidèles encore sous la persécution invoquaient leur intercession pour
obtenir la grâce d’imiter leur saint exemple. Dès le commencement de son
histoire, la vénération des martyrs avaient toutes les caractéristiques
essentielles de la vénération publique, y compris l’entrée sur un calendrier
public de la date et du lieu du martyre observés et célébrés par la communauté
chrétienne tout entière. C’était assurément différent des tristes
commémorations de la mort des autres chrétiens, car les martyrs étaient
publiquement vénérés dans la joie au jour anniversaire de leur mort[77].
C’est seulement vers la fin des persécutions romaines que
la vénération publique offerte aux martyrs fut étendue aux confessores fidéi
qui, sans être morts pour leur foi, avaient cependant combattu et souffert pour
la foi d’héroïque façon. Plus tard encore la vénération publique fut étendue
aux chrétiens qui avaient fait montre d’une sainteté exceptionnelle dans la
charité, la pénitence, les œuvres évangéliques, ou dans l’élucidation de
la doctrine[78].
La prééminence de la vénération publique pour la sainteté
du martyre telle que manifestée dans l’Église primitive doit être reconnue si
nous voulons juger de la vénération publique due aujourd’hui à une jeune
martyre dont le martyre, répétons-le, est assuré historiquement par les
critères officiels du Saint-Siège, et dont la pléthore subséquente de miracles
offre l’indication surnaturelle et la confirmation de Dieu que l’Église exige
strictement pour une canonisation officielle moderne. Bien qu’un exposé
historique détaillé du candidat soit légitime pour chercher à établir la vertu
héroïque requise pour un confesseur, il ne devrait pas, selon les normes
primitives aussi bien que contemporaines, être exigé pour la déclaration de la
sainteté d’un martyr chrétien. Lorsque les exigences historiques au delà de la
déclaration de l’établissement du martyre sont présentées comme des obstacles à
la vénération publique d’un martyr comme « saint », on s’écarte alors
des principes ecclésiastiques pour la sainteté, anciens comme actuels. C’est le
martyre et les miracles, non l’histoire personnelle détaillée, qui comprennent
l’essence de la canonisation pour ceux qui ont versé leur sang pour le Christ.
En conclusion la dévotion populaire à Ste Philomène,
vierge et martyre, est actuellement bien vivante parmi le Peuple de
Dieu ; elle jouit d’un statut ecclésial positif et d’une vénération
généreusement grandissante. La sagesse des Papes et des Saints du passé a
reconnu que l’« histoire » de la puissante intercession surnaturelle
de Philomène pour l’Église était plus importante que l’« histoire »
de son existence terrestre. Telle est la manifestation des voies mystérieuses
du dessein salvifique de Dieu.
L’Église a reçu aujourd’hui du Pape Jean-Paul II la missio
d’une nouvelle évangélisation en ce troisième millénaire de chrétienté[79].
Avec la récente canonisation de St Padre Pio de Pietrelcina, thaumaturge du
vingtième siècle, combien il pourrait être efficace pour le Peuple de Dieu et
pour une heureuse mise en œuvre de la nouvelle évangélisation d’avoir recours,
par une vénération liturgique publique renouvelée, à Ste Philomène, que le Pape
Grégoire XVI a justement nommée la « Thaumaturge du dix-neuvième
siècle »[80].
Puisse cette jeune vierge martyre, puissante auprès de
Dieu, devenir à nouveau la patronne choisie de sainteté et de pureté,
particulièrement pour les jeunes de notre temps.
Mark Miravalle, S.T.D.
Professeur de Théologie et de Mariologie
Université franciscaine de Steubenville
7 octobre 2002
Fête de Notre-Dame du Rosaire
Tous
droits réservés
[1] Martyrologe romain, Congrégation pour le Culte Divin et la Discipline des Sacrements, 2 octobre 2001.
[2] Cf., par exemple, l’Archiconfraternité accordée à Ste Philomène par St Pie X, Bref Apostolique Pias Fidelium (21 mai 1912), AAS 4, 1912, p. 398.
[3] Don Francisco de Lucia, Relazione storica della traslazione del corpo di santa Filomena, vergine e martire, da Roma a Mugnano del Cardinale, Naples, 1824, p. 53.
[4] Sépulcre creusé dans les parois du tuf calcaire des catacombes.
[5] De Lucia, Relazione, op. cit.
[6] Ibid.
[7] Mgr Hyacinth Ponzetti, Archivi della Lipsanoteca di Roma, Registro II, 8 juin 1805, p. 271.
[8] Ponzetti, Archivi, p. 271.
[9] Ibid.
[10] De Lucia, Relazione, 53 ss.
[11] Cf. Documentation de la paroisse du Sanctuaire de Mugnano, commençant avec de Lucia, Relazione, Vol. I, p. 1, and continuant avec le pasteur de Notre-Dame des Grâces, Mgr Gennaro Ippolito, Memorie e culto di santo Filomena Vergine e martire, Mormile, Naples, 1870, Ch. 25; et pp. 23-24, 256, 277,42-48; voir aussi les Archives de la paroisse d’Ars et les dossiers ecclésiastiques relatifs aux Procès de Béatification et de Canonisation de Jean Vianney et à l’attribution de miracles à Ste Philomène, Procès de l’Ordinaire et Procès apostoliques ; par exemple, Procès de l’Ordinaire, 12 août 1864, pp. 1325, 334, 179, 751, 1160, 1460, Procès apostolique ne pereant, 10 octobre 1876, p. 288, 768.
[12] Procès de l’Ordinaire, II, p. 1447; Procès apostolique, p. 1215-1216.
[13] Ippolito, Memorie, Vol. I, pt. 1.
[14] Ibid. et Mgr François Trochu, Sainte Philomène, Vierge et Martyre, La “petite Sainte” du Curé d’Ars, Librairie Catholique Emmanuel Vitte, Lyon - Paris, 1924, p. 121.
[15] Rescrit de la Sacrée Congrégation des Rites, 6 septembre 1834.
[16] Présentation du dossier de l’évêque Basilici à la Sacrée Congrégation des Rites, 17 juin 1835, présidée par le Cardinal Galiffi, vice Préfet de la Congrégation.
[17] Ibid., et Trochu, Sainte Philomène, p. 122.
[18] Ippolito, Memorie, pp. 243, 55; cf. aussi Mgr Deschamps du Manoir, Mugnano et sainte Philomène, p. 40; M. J. Maurin, Vie nouvelle de P. M. Jaricot, Librairie du Sacré-Cœur, Lyon.
[19] Ibid.
[20] Cf. Trochu, Sainte Philomène, pp. 127-128.
[21] Décret solennel de Grégoire XVI (30 janvier 1837), in Approbation papale du Rescrit de la Sacrée Congrégation des Rites (6 septembre 1834); cf. Ippolito, Memorie, p.122-123; Trochu, Sainte Philomène, p. 129.
[22] Rescrit de la Sacrée Congrégation of Rites (15 janvier 1857); Cf. Atwater, éd., Butler’s Lives of the Saints, Allen, TX, Thomas More, p. 300.