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UN SAINT QUI ÉMERVEILLE LE MONDE

 

Une réflexion du Cardinal José Saraiva Martins, Préfet de la Congrégation pour les Causes des Saints

 

1. Une multitude de fidèles

 

Un écrivain célèbre affirme : « S'il existait un Oscar de la sympathie pour les saints, aujourd'hui, c'est sans aucun doute à Padre Pio qu'il serait décerné. Rarement a-t-on vu un religieux aussi aimé et célébré. Sa célébrité et sa côte de popularité sont au sommet, et pas seulement parmi les chrétiens » (1).

Observation fascinante du point de vue journalistique, mais imparfaite du point de vue théologique. En effet, lorsqu'il est question de saint, ce n'est pas tant le consensus des hommes qui compte, mais la reconnaissance de Dieu, et dans ce sens, il ne peut y avoir de hiérarchie ou de classement. Toutes les tentatives visant à établir des hit pa­rade ont frisé le ridicule. Chaque jour, lorsque l’Église vit le sommet de sa foi eucharistique dans le canon de la Mes­se, en citant les saints, on prononce ces paroles : « avec [...] les saints de tous les temps qui ont vécu dans ton amitié » (Prière eucharistique, III).

Les saints sont donc, en tant que tels, appréciés par Dieu avant d'être appréciés par les hommes. Toutefois, nous ne pouvons ignorer le fait que la dévo­tion pour Padre Pio a pris des propor­tions immenses parmi des millions de personnes qui le suivent, de multiples façons, des personnes simples, mais aussi des personnes issues du monde de la culture et du pouvoir, des profes­sionnels, des intellectuels, des journa­listes, des diplomates, des médecins, des hommes d'Église, des personnes qui sont encore à la recherche d'un Dieu. Une véritable « clientèle mondia­le », comme le souligna Paul VI (Audien­ce du 20 février 1971).

On a dit à juste titre que le bienheu­reux Pio était le « saint du peuple », sou­lignant, peut-être sans le savoir, le cha­risme spécifique de l'Ordre des Capucins, que Gioberti appelait déjà : « les frères du peuple » (2).

Une fois de plus, à l'approche de sa canonisation, de nombreuses personnes se poseront des questions sur ce « phénomène » lié à Padre Pio, et les explica­tions les plus diverses seront avancées. D'ailleurs, cela est compréhensible. Déjà, le Frère Masseo, jeune disciple du Poverello d'Assise, demandait : « Fran­çois, pourquoi le monde entier te suit-il? Tu n'es point un homme d'un bel as­pect, tu n'es point d'une grande science, tu n'es point noble ..... »

Le but de cette réflexion n'est pas de répondre à ces questions, mais de re­chercher le noyau du message, de no­tre « Humble frère capucin », comme l'a dit le Pape dans son homélie de béatification place Saint-Pierre « qui a étonné le monde par sa vie » (3); et en souli­gner l'urgence et l'actualité. Il faut sans aucun doute donner raison à ceux qui expliquent l'« appel » qu'une foule de personnes ressentent envers Padre Pio comme une réponse à la « soif de trans­cendance », au besoin de surnaturel qui accompagne et tenaille l'homme, enco­re au début du troisième millénaire, à travers la particularité d'une phénoménologie mystique.

 

2. Un autel sur le monde

 

« Combien de fois – vient de me dire Jésus – m'aurais-tu abandonné, mon fils, si je ne t'avais pas crucifié .... » (P. Pio, La Croce sempre pronta, Città Nuova, 2002, p. 3).

          Essayer de comprendre Padre Pio n’est d’ailleurs pas facile, en dépit de la simplicité de sa personne, car il faut aller bien au-delà des apparences.  Le bienheureux lui-même disait  : « Que vous dire de moi ?  Je suis un mystère pour moi-même » (4).

          S’il est vrai que chaque homme naît avec une mission que la Providence lui confie, qu’il doit accomplir au cours de son existence terrestre, quelle fut la mission caractéristique du bienheureux stigmatisé du Gargano ?

 

          Au cours de la visite ad limina, en avril 1947, S.Exc. Mgr Andrea Cesarano, Évêque de Manfredonia, répondait au Pape Pie XII, qui lui avait demandé : « Que fait Padre Pio ?», « Votre Sainteté, il enlève les péchés du monde » (5).

Une réponse claire et juste, en parti­culier à la lumière de tout le contexte de la vie et de la spiritualité de Francesco Forgione, qui s'offrit toujours comme victime d'amour sur l'autel, où il vivait la passion du Christ, et dans le confessionnal, où il vivait la compassion (précisément dans son sens étymologique de « souffrir avec » pour le  pécheur. Il devenait un avec le Christ dans l'immolation et avec le Christ et le pénitent dans le confessionnal pour réconcilier les âmes avec Dieu.

          Padre Pio a été un grand apôtre du confessionnal, il en a exercé le ministère pendant cinquante-huit ans, jour et nuit, des heures et des heures durant, données à ceux qui s'adressaient à lui : hommes et femmes, malades et bien portants, riches et pauvres, ecclésiastiques et laïcs, venant de lieux proches ou lointains. Dans sa cause de canonisation, il s'agit certainement de son plus grand titre de gloire, la preuve de sa sainteté et l'exemple le plus lumi­neux qu'il a laissé aux prêtres du mon­de entier, de ce siècle et des siècles à venir (ibid.).

Parfois, sur un ton de confidence, il disait à ses confrères : « Les âmes ne sont pas données en don : elles s’achètent. Vous ignorez ce qu'elles coûtèrent à Jésus ? Eh bien, c'est toujours avec la même monnaie qu'il faut les payer » (ibid.).

 

3. L'homme qui connaît la souffrance

 

En évoquant son entrée dans l'Ordre des Capucins en novembre 1922, il écri­vait : « 0, Dieu, [...] tu avais depuis le début confié une très grande mission à ton fils. Une mission que toi et moi seuls connaissons. 0, Dieu [...] j'entends au plus profond de moi une voix qui me dit avec insistance; sanctifie-toi et sanc­tifie» (Epist. III, 1010). Se sanctifier non seulement au sens moral, mais égale­ment au sens de s'offrir en sacrifice. « Sacrifie-toi » pour la sanctification et le salut des âmes.

          Il avait donc conscience d'avoir été choisi par Dieu comme collaborateur à l’œuvre rédemptrice du Christ, à travers l’amour et la croix.

          Crucifié avec le Christ, ce n’était plus lui qui vivait, mais le Christ qui vivait en lui, comme l’Apôtre Paul (cf. Ga 2,19).  Padre Pio choisit la Croix, convaincu que toute sa vie, comme celle de Maître, serait un « martyre ».  Au mois de juin 1913, il écrivait au Père Benedetto, son directeur spirituel  : « Le Seigneur me fait voir comme dans un miroir, toute ma vie future qui n’est rien d’autre qu’un martyre » (Epist. 1, 368).

 

Toutefois, il faut se rappeler que cet­te vision si claire de son avenir incer­tain et tourmenté ne le préoccupait pas, ni ne le décourageait. Au contraire, au plus profond de son âme, il se réjouis­sait vivement d'avoir été appelé à co­opérer au salut des âmes, à travers la souffrance qui tire sa valeur et son effi­cacité de la participation réelle à la Croix de Jésus (cf. Epist. I, 303).

C'est pourquoi Padre Pio acceptait volontiers et joyeusement toutes les souffrances du corps et de l'âme que lui offrait le Seigneur, et, dans son cœur, il percevait avec toujours plus d'insistan­ce la voix de Dieu, qui l'appelait au sa­crifice et à l’immolation pour ses frères (cf. Epist. I, 328s).

La majorité des personnes ne connaît probablement pas beaucoup cet aspect, notamment car on en parle peu. On met l'accent sur d'autres aspects de la vie de Padre Pio, plus faciles à comprendre et à accepter. Mais si l'on ôte de la vie de Padre Pio et de sa spiritualité la réa­lité de la croix, on vide sa sainteté de sa substance. La croix non pas comme un épisode, mais comme un choix de vie, car toute sa vie a été vécue à l'om­bre de la croix pour la gloire de Dieu, la sanctification personnelle et pour le salut des frères. Il fut tout entier et tou­jours à l'école du Maître, le Christ, qui accepta librement et avec amour la vo­lonté du Père : « Tu n'as voulu ni sacrifi­ce, ni oblation; mais tu m'as façonné un corps. [...] Alors j'ai dit : voilà, je viens pour faire, ó Dieu, ta volonté » (He 10, 5).

Les deux biographies les plus signifi­catives de Padre Pio (6), celle de Padre Fernando da Riese Pie X et celle d'Alessandro da Ripabottoni ont respec­tivement comme sous-titre Crucifié sans croix et Le Cyrénéen de tous, deux précisions qui ont pour but de mettre en évidence l'aspect le plus essentiel de sa spiritualité. En effet, de 1910 à 1968, Padre Pio vécut comme un crucifié, et porta sa croix et celle de l'humanité souffrante qui s'adressait à lui, en sui­vant l'exemple du Christ.

En mars 1948, le Père écrit à une carmélite déchaussée : « Un jour lorsqu'il nous sera donné de voir la lumière du zénith, alors nous saurons quelle va­leur, quels trésors ont été les souffrances terrestres qui nous auront fait gagner la patrie qui n’aura plus de fin.  D’âmes généreuses et amoureuses, Dieu attend l’héroïsme et la fidélité pour arriver, après l’ascension au Calvaire, au Mont Thabor. »

    Ces paroles renferment de façon synthétique l’orientation d’un programme de spiritualité centre sur le mystère de la passion et de la mort de Jésus, et il les a apprises en enseignées « à l’école de la douleur » (7)  « du sacrifice » (8) et « de la croix, dans laquelle nos âmes ne peuvent que ses sanctifier » (9), comme il le répète dans ses lettres.

De cette chaire, Padre Pio eut la pos­sibilité de manifester ses dons incomparables d'authentique maître de l'esprit et il réussit à former « des âmes généreuses et amoureuses de Dieu », nourries par la sagesse de la croix. A tra­vers l'exemple et la parole, il engageait les âmes confiées à ses soins à suivre les enseignements de cette « école ».

Sans doute n'a-t-il atteint dans aucun autre domaine de son enseignement as­cétique et mystique, des sommets aussi élevés. Cet aspect si caractéristique et particulier, suivant la pensée de Melchiorre da Pobladura (10), peut être synthétisé autour de trois points : la spi­ritualité de la croix; les contenus de la croix; la méthodologie qu'il utilisait pour former et suivre les âmes qui se con­fiaient à lui.

 

4. La spiritualité de la croix

 

La doctrine de la souffrance purificatrice et la théologie de la douleur salvifique constituent le thème de fond de l'enseignement du bienheureux Padre Pio en direction des âmes. Nous nous trouvons face à une partie essentielle de son programme de direction spirituelle, mais qui caractérise également son engagement personnel dans sa marche vers la sainteté. Il s'agit d'un programme vécu et proposé car il puise ses racines dans l’Évangile et se reflète dans la vie et dans la doctrine du Christ.

Les stigmates extérieurs de Padre Pio impressionnent l'observateur super­ficiel. Toutefois, le phénomène n'est pas tant important du point de vue clinique qu'en vertu de ce qu'il manifeste, c'est-à-dire sa transfiguration totale au Christ crucifié et ressuscité. Les plaies visibles visualisent ce que saint Grégoire de Nysse appelait les « plaies spirituelles ». Ce sont des blessures qui suscitent un amour poignant qui assimile à la per­sonne aimée. Padre Pio a eu une expérience exaltante, bien que dramatique, de ces plaies spirituelles (11).

La croix, quel que soit le nom sous lequel elle est désignée et l'aspect douloureux sous lequel elle se manifeste, occupe une place centrale dans la vie du chrétien et le stigmatisé du Gargano l'a compris, vécu et proposé. Il n'a pas proposé un programme scientifiquement élaboré, mais il avait des idées très claires sur le dessein salvifique de Dieu, qui s'articulait autour de la croix du Christ Rédempteur. Il avait pénétré et sondé en profondeur les richesses du mystère de la croix, « folie pour ceux qui se perdent, mais pour ceux qui se sau­vent, pour nous, puissance de Dieu » (1 Co 1, 18).

Il lui suffisait de contempler la croix, le style de vie de Jésus, Verbe incarné et crucifié, et donc de rendre vivant et opérant son message de salut. La pas­sion et la mort de Jésus sont pour lui un fait historique et essentiel. Le devoir du chrétien, engagé sérieusement dans sa sanctification, est d'accepter ce mes­sage, d'imiter ce style de vie, de ren­contrer dans sa vie le Christ crucifié, avec simplicité et sans grands discours.

 

5. Les contenus de cette spiritualité

 

          Dans l'économie actuelle de la grâce et du salut, la croix a représenté le seul moyen choisi par Dieu pour réconcilier l'humanité avec Dieu le Père. Tel est le dessein de Dieu.

          La croix n’est pas un simple épisode de la vie terrestre du Verbe incarné, mais une partie intégrante du mystère de l’Incarnation.  La croix proposée et imposée par le Christ à ses fidèles n’est pas une simple condition de la « Sequeta Christi », mais l’expression la plus réelle et la plus authentique de l’appartenance à son royaume. On n’est véritablement chrétien que dans la mesure où l’on accepte la croix comme choix fondamental de vie : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même, qu'il se charge de sa croix, et qu'il me suive. Qui veut en effet sauver sa vie la perdra, mais qui perdra sa vie à cause de moi la trouvera » (Mt 16, 24).

Lorsque quelqu'un porte sa croix, il devient un témoin de salut parmi ses frères et fait en sorte que ces derniers participent à ce salut, dont il est l'objet et le sujet. A travers ce choix libre et généreux, le chrétien devient le média­teur et le corédempteur de son pro­chain, naturellement sous l'influence et la dépendance du Christ, qui sera tou­jours l'unique médiateur et rédempteur de l'humanité : « Unique aussi le média­teur entre Dieu et les hommes, le Christ Jésus, homme lui-même » (1 Tm 2, 5).

Depuis que Jésus, comme preuve su­prême et argument irréfutable de son amour pour les hommes, sacrifia libre­ment pour tous sa vie, qui est le don le plus précieux et estimable de l'homme, les âmes profondément et sincèrement chrétiennes, comprennent et perçoivent, en contemplant la croix et sous l'influence de l'Esprit Saint, ce que signifie l'amour divin pour elles. Par conséquent, elles fondent sur ce principe et sur cette réalité toute leur vie spirituel­le. La croix est devenue et devient un pôle d'attraction et un centre de rayon­nement. A l'école de la douleur, ils ont appris et continuent à apprendre le mystère de l'amour renfermé dans la croix. Il ne s'agit pas d'une science hu­maine, mais d'un don du Très-Haut.

« A ceci nous avons connu l'Amour : celui-là a donné sa vie pour nous. Et nous devons, nous aussi, donner notre vie pour nos frères » (1 Jn 3, 16). Padre Pio a sans aucun doute répondu à cette invitation en l'acceptant jusqu'aux ulti­mes conséquences et en devenant apôtre et maître de ce message de l'amour crucifié.

Il confiait à son ami, le Père Agostino : « Lorsque Jésus veut me faire com­prendre qu'il m'aime, il me fait goûter les plaies, les épines et les angoisses de sa passion... Lorsqu'il veut me faire plaisir, il remplit mon cœur de cet esprit qui est tout feu, il me parle de ses déli­ces... Jésus, homme des douleurs, vou­drait que tous les chrétiens l'imitent... Ma pauvre souffrance ne vaut rien, mais Jésus lui aussi s'en réjouit, car il aima tant celle-ci sur terre » (12)...

Il est vrai qu'aujourd'hui, les hommes ne réussissent pas à comprendre com­ment un Dieu, qui se dit bon père, per­met tant de souffrance, même parmi les innocents. Partout, on constate le man­que de sensibilité spirituelle et l'on comprend qu'il est nécessaire de répa­rer le mal et de le racheter.

Le mystère de la croix dans la vie du chrétien, comme dans celle du Christ, a une importance décisive, transcendante et irremplaçable. Le disciple ne peut emprunter une autre voie que celle pro­posée par le Maître, ni ne peut accepter d'autre commandement de vie que celui proclamé par le Maître lui-même. Le Christ, le Maître, savait bien que son commandement n'était pas facile, et qu'il ne susciterait pas l'enthousiasme. Toutefois, il le proclamait catégoriquement, avec vigueur : « Si quelqu'un veut venir à ma suite, qu'il se renie lui-même. qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive » (Mt 16,24).

 

6. Les motivations pour accueillir la croix dans sa vie et enseigner à l’accueillir.

 

          Avant tout, la voie de la croix est l’unique voie que doivent suivre tous ceux qui veulent sincèrement rechercher Dieu à la suite du Christ. Il n’y a pas d’autre voie à suivre pour atteindre la sanctification et le salut.  La croix devient la carte d’identité du chrétien, le sceau de son authenticité et l’ « uniforme » (13) des disciples de Jésus-Christ, le Verbe incarné, comme le définit le nouveau saint dans une lettre.

La croix est l'unique voie de salut pour les hommes, et ceux qui doivent la parcourir jusqu'au bout sont en particu­lier tous ceux qui sont appelés à une réalisation plus intime et parfaite des mystères du Christ. Telle est la doctrine évangélique, selon le bienheureux de Pietrelcina : « Le grain de blé ne donne pas de fruit s'il ne souffre pas, en se décomposant; ainsi, les âmes ont be­soin de l'épreuve de la douleur pour en sortir purifiées » (14); « Pour arriver à at­teindre notre ultime objectif, il faut sui­vre le Chef divin, qui ne veut pas d'au­tre voie pour conduire l'âme élue que celle qu'il a suivie, celle de l'abnégation et de la croix » (15).

La deuxième raison pour laquelle il faut embrasser la croix est que le Christ marcha toujours sous le poids de la croix et personne ne sera jamais di­gne de lui que dans la mesure où il le suivra, en participant à ses douleurs. Vivre avec le Christ sur la croix est l'idéal le plus sublime de tout chrétien. On n'y parvient jamais seul. Le Christ marche toujours devant nous, en por­tant sa croix et la nôtre et en guidant nos pas, souvent incertains et vacillants. Jésus n'abandonnera jamais celui qui, par amour pour lui, marche chargé de la croix; et celui dont l'âme est tour­mentée n'oubliera jamais Jésus; au contraire, il puisera de cette pensée réconfortante toujours plus de force pour persévérer.

Il écrivait : « Jésus est toujours avec vous, même s'il vous semble ne pas l'entendre. Mais il est également près de vous, lorsqu'il vous accompagne dans vos luttes spirituelles. Il est tou­jours là, proches de vous, en vous en­courageant à mener courageusement la bataille; il est là pour éviter les coups de l'ennemi afin que vous ne soyez pas blessés » (16); « Ne dites pas que vous montez le Calvaire seuls, et que vous êtes seuls à lutter et à pleurer, car Jésus est avec vous, et il ne vous aban­donne jamais » (17).

Il faut souligner, enfin, qu'être victi­me, dans le langage ascétique, signifie se donner totalement pour être sacrifiés par amour du Seigneur. Cela suppose de renoncer totalement et définitivement à tout ce qui peut de quelque manière faire obstacle à la volonté divine. Pou­voir répéter à tout moment : « Je fais tou­jours tout ce qui lui plaît » (18).

Telle est l'expérience de Padre Pio : « Sache, ma fille, que je suis étendu sur le lit de mes douleurs, que je suis mon­té à l'autel de l'holocauste et que j'at­tends que le feu descende d'en haut, afin qu'il se consume auprès de sa vic­time. Insiste, à travers tes prières, afin que descende vite ce feu dévorant » (19).

S'offrir en victime pour le salut des âmes est la volonté du Christ lui-même, non pas parce qu'il a besoin de la créa­ture, mais parce que dans ses desseins éternels, il a préféré se servir des membres de son corps mystique pour réaliser le dessein de la rédemption. « Cela n'arrive véritablement pas par besoin ou par faiblesse, mais plutôt parce qu'il en a disposé ainsi pour ren­dre honneur à son Épouse intrépide » (20), voilà ce qu'affirmait Pie XII.

          Le bienheureux Pio encourageait les âmes à vivre ce mystère et compléter ainsi ce qu'il manquait aux souffrances du Christ pour l'Église (21). Et encore : « Sous la Croix, on apprend à aimer et je ne la donne pas à tous, mais seulement aux âmes qui me sont les plus chères » (La croce sempre pronta, P. Pio, Città Nuova 2002, p. 3).

 

7.  Le chemin de la croix, parcours des âmes privilégiées

 

          Cette grâce s’accorde à ceux qui sont appelés à une réalisation plus intime de l’idéal de la perfection.  Les âmes qui sont appelées sur cette voie doivent être persuadées que c’est Dieu qui les a choisies avec amour pour suivre une voie humainement pénible et privée d’attrait, comme Padre Pio ne manquait jamais de souligner.

          Dans ses enseignements, le bienheureux Capucin stigmatisé ne cachait ni ne sous-estimait les difficultés de la voie entreprise. Il connaissait bien les tourments, les heures interminables d'une lutte menacée par un possible échec. C'est pourquoi l'un de ses soucis constants était de rendre conscients des fruits de la souffrance acceptée et par­tagée avec le Christ, en suivant l’exhortation de Paul : « Prends ta part de souf­frances, en bon soldat du Christ Jésus » (2 Tm 2, 3).

Il trouve des formules directes et sincères, des expressions accessibles à tous, des tons convaincants pour soute­nir le chemin difficile du Calvaire jusqu’à l'union éternelle avec le Christ dans la gloire du Thabor.

Padre Pio savait et répétait que la douleur en soi n'est pas désirable et que la nature humaine l'évite instinctivement comme étant contraire au bonheur. Le chrétien ira à sa rencontre pour des raisons théologales et surna­turelles. Il s'efforce de faire comprendre cela à toutes les âmes tourmentées.

A une pénitente anonyme, il conseil­lait : « Je ne suis pas contraire au fait que dans tes souffrances, tu t’abstiennes de te lamenter, mais je voudrais que tu le fasses avec le Seigneur, dans un esprit filial, comme le ferait un tendre enfant avec sa mère; et, pourvu qu'on le fasse avec amour, il n'est pas mauvais de se lamenter, d'être soulagé. Fais-le donc avec amour et avec rési­gnation en te remettant entre les bras de la volonté de Dieu » (22).

Souvent, notre bienheureux avait re­cours à l'image du Cyrénéen, qui porte la croix de Jésus. Il stimulait et encou­rageait les âmes à persévérer le long de la voie douloureuse des purifications et des épreuves, en s'offrant lui-même pour être leur Cyrénéen, afin de porter la croix avec eux, et même de se sub­stituer à eux, assumant la douleur et leur laissant tout le mérite. En réalité, sa vie de crucifié lui enseigna à devenir le Cyrénéen de tous les crucifiés.

Dans ses lettres à la « Cerase », nous trouvons ces passages : « Pour moi, je ne peux que partager avec vous bien volontiers la douleur qui vous opprime, prier plus assidûment le bon Dieu pour vous et vous souhaiter du très doux Jésus la force spirituelle et matérielle pour traverser l'ultime épreuve de son amour paternel pour vous. [...] Comme je voudrais être proche de vous en ces moments pour pouvoir soulager de quelque façon la douleur qui vous op­prime! Mais je serai proche de vous par la pensée; je ferai miennes toutes vos douleurs et je les offrirai toutes en holo­causte pour vous au Seigneur » (23).

Dans la spiritualité de Forgione, la douleur n'est plus punition, mais amour très délicat de la part de Dieu. Ce qui accroît d'ordinaire l'intensité de la dou­leur morale est la tentation, subtile, qui fait croire aux âmes que leurs souffran­ces sont une punition infligée par Dieu pour punir les infidélités, et donc une façon de leur reprocher le mauvais état de leur conscience et de s'être éloignées du droit chemin du salut et de la sanctification. Le devoir du directeur spirituel, dans ces cas, est de leur faire comprendre que l'état qu'ils traversent n'est ni une punition pour leurs fautes ou leurs infidélités, ni une expiation pour leurs péchés inconnus, ni encore une vengeance de la justice divine. Tout au contraire : il s'agit d'une preuve de l’amour de prédilection pour les âmes privilégiées choisies pour participer aux mystères douloureux du Rédempteur.

    Il fait les observations suivantes à l’intention d’Erminia Gargani, en 1918  : « Calme-toi et sois certaine que ces ombres et que tes souffrances ne sont pas une punition à la mesure de ta méchanceté ;  tu n’es ni une personne cruelle, ni une personne aveuglée par la malice, mais une des nombreuses âmes élues qui se mesurent, comme l’or, sur le feu.  Telle est la vérité, et si je parlais autrement, je ne serais pas sincère et je ne respecterais pas la vérité » (24)

    C’est ainsi, en outre, qu’il exhorte Assunta di Tommaso  : « Cet état n’est pas une punition, mais un amour, et un amour très délicat. Bénis donc le Seigneur et résigne-toi à boire la coupe du Gethsémani » (25). L'encouragement que Padre Pio adresse à Maria Gargani est également émouvant : « N'aie pas peur, car celui qui te tient étendue sur la croix t'aime et t'insuffle une force pour supporter le martyre insupportable, et de l'amour pour aimer amèrement l'Amour » (26); « Aie pleinement confian­ce que, dans sa miséricorde et sa bon­té, il ne t'abandonnera jamais; mais ne cesse pas pour autant d'embrasser sa sainte croix » (27).

Ce qui a été dit peut nous rapprocher de Padre Pio en tant qu'homme de la croix. Le grand message du bienheu­reux Padre Pio, plus que jamais urgent, mène précisément sur ce versant : celui d'une théologie de la croix, illuminée par la splendeur de la résurrection, sans laquelle manque véritablement le noyau du christianisme. La canonisation du bienheureux Pio, nous encourage certainement à renforcer nos racines de disciples du Seigneur crucifié et ressus­cité. En conclusion, je voudrais repren­dre une citation tirée d'une épigraphe que Vittorio Messori a choisie pour la biographie d'un autre bienheureux, mais qui s'applique également à Padre Pio. Elle est d'Evagre le Pontique et dit : « On peut répondre à une théorie par une autre théorie. Mais qui pourrait ja­mais réfuter une vie ?».

Cent quinze ans se sont écoulés de­puis le 25 mai 1887, jour de la naissan­ce de Francesco Forgione à Pietrelcina, où, comme dans tout le reste du Royau­me d’Italie, par décret-loi de Cripsi, tous les crucifix devaient être enlevés, même dans les écoles. Le petit Padre Pio, qui naissait précisément cette an­née, devait devenir un jour un crucifix en chair et en os (28). Une fois saint, il permettra. encore moins que la Croix soit enlevée, non seulement des murs, mais des cœurs dans lesquels elle a été plantée, pour apporter le salut jusqu'à devenir même une glorification : « Pour moi, que jamais je ne me glorifie, sinon dans la croix de notre Seigneur Jésus-Christ » (Ga 6, 14).

 

José Card, SARAIVA MARTINS

Préfet de la Congrégation pour les Causes des Saints

 

Notes :

 

1) R. Allegri in P. Pio Immagini di santità, Mondadori 1999, p. 9.

2) Il gesuita moderno, I, 104.

3) Cf. ORLF n. 18 du 4 mai 1999.

4) P. Gerardo di Flumeri, Epistolario p. 800. L'Epistolario est le recueil, en quatre volumes, de la correspondance de P. Pio par le P. Gerardo di Flumeri.

5) Cf. P. Pio Immagini di santità, Mondadori 1999, p. 74.

6) P. Fernando da Riese Pie X, Padre Pio da Pietrelcina, crocifisso senza croce, San Giovanni Rotondo, 1974; Alessandro da Ripabottoni, Padre Pio da Pietrelcina, Il cireneo di tutti, San Giovanni Rotondo, 1994.

7) P. Gerardo di Flumeri, Epistolario II, p. 453.

8) Epistolario, III, p. 106.

9) Ibid. p. 306.

10) Melchiorre da Pobladura, Alla scuola spirituale di Padre Pio da Pietrelcina, San Giovanni Rotondo, 1978.

11) Epist. I. pp. 300, 522...

12) Epist. I, pp. 335-336.

13) Epist. II, p. 175.

14) Epist. II, p. 442.

15) Epist. II, p. 155.

16) Epist. II, p. 156.
17) Epist. II, p. 463.
18) Jn8,29.
19) Epist. III, p. 738.
20) Pie XII, AAS 35 (1943), p. 213.
21) Col 1, 24.
22) Epist. III, p. 920.
23) Epist. II, p. 510.
24) Epist. III, p. 716.
25) Epist. III, p. 441.
26) Epist. III, p. 333.
27) Epist. III, p. 935.
28) R. Camilleri, P. Pio, Piemme, p. 6



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