Un plus grand scandale encore

Un plus grand scandale encore

D. Q. McInerny, Ph. D.

 

            Il est bon et parfois nécessaire de redonner aux choses leur juste mesure. Cela signifie ne pas être à ce point prisonnier du présent que l’on en perde de vue l’avenir et, surtout, que l’on en oublie le passé sans quoi le présent demeure inintelligible.

            Les catholiques américains sont encore sous le choc d’une avalanche de terribles et scandaleuses révélations sur la conduite de certains prêtres et évêques de ce pays. Il n’est pas facile de s’ajuster à un ensemble de circonstances pour lesquelles nous n’avons pas en mémoire de véritables précédents. Il est vrai que le mal est aussi vieux que le Paradis et que, la plupart du temps, il s’est montré au cours des siècles tristement répétitif et sans imagination dans ses manifestations. Mais il nous présente de temps à autre une autre face, un visage particulièrement laid et odieux, et c’est ce qui est arrivé en l’occurrence.

            Certains commentateurs, dans l’intention apparemment louable de ne pas perdre le sens des proportions et d’apaiser l’angoisse de quelques fidèles, ont fait certaines observations qui, malgré leur bonne volonté, n’ont pas l’effet salutaire évidemment espéré. Ces commentateurs attirent notre attention sur le fait qu’il existe dans notre pays quelque 47.000 prêtres et que ceux qui se sont comportés de façon aussi déraisonnable ne représentent qu’une petite fraction de ce nombre. On nous dit également que les problèmes concernant l’exploitation des mineurs ne sont pas limités à l’Église et qu’on les retrouve même en plus grand nombre dans le clergé protestant. On ajoute que les statistiques disponibles indiquent que la majorité des agressions sexuelles contre des enfants ont lieu à l’intérieur même des familles.

            Toutes ces déprimantes informations sont pertinentes et intéressantes d’un point de vue purement sociologique, mais elles tendent à faire perdre de vue certains points très importants de la situation présente. C’est que l’Église catholique n’est pas simplement une institution comme les autres, et que le sacerdoce n’est pas non plus une carrière comme les autres.  L’Église est le Corps mystique du Christ, et les prêtres sont des âmes choisies qui ont été ordonnées afin de poursuivre de façon très spéciale la mission sanctifiante du Christ sur cette terre.

            On nous dit que la vaste majorité des prêtres de ce pays sont des hommes bons et entièrement dévoués qui honorent la vocation élevée à laquelle ils ont été appelés. Cela est sans aucun doute vrai et nous devrions en être reconnaissants. Mais la situation à laquelle nous faisons face est véritablement unique et nous devons la traiter comme telle. L’horreur du comportement en question ne doit pas être minimisée en la considérant d’un point de vue banalement statistique. Nous ne devons pas être à ce point empressés « d’aller de l’avant », de voir cela comme « chose du passé » au point de finir par ne plus affronter l’énorme gravité de ce qui s’est passé.

            Il nous faut considérer que ceux-là mêmes qui ont été invertis de la fonction privilégiée de pasteurs sont devenus des prédateurs. Ceux à qui on a confié la responsabilité sacrée de protéger des loups les « petits » qui leur ont été confiés sont eux-mêmes devenus des loups. C’est donc une mince consolation de penser qu’un petit nombre seulement de prêtres se sont livrés à un comportement auquel il est impensable que tout prêtre puisse jamais s’abandonner. On pourrait rappeler qu’un seul des douze Apôtres a trahi notre Seigneur et qu’un taux de trahison de un sur douze n’est déjà pas si mal, mais cette façon d’analyser les choses révèle un profond manque de compréhension de ce qui est en cause.

            J’ai entendu récemment l’interview radiophonique d’un professeur de théologie de l’Université Notre Dame. Ce scandale constitue selon lui la plus grande crise que l’Église ait eu à traverser depuis la Réforme. Le temps seul nous dira si cette opinion est exagérée, mais quoi qu’il en soit, nous ne pouvons nier l’importance du scandale auquel nous faisons face.

            Il y a cependant un autre scandale qui n’est pas aussi dramatique et « sensationnel » que celui-ci, mais qui est en réalité de bien plus grande ampleur. Et nous devons le reconnaître pour ne pas perdre le sens des proportions. Je parle du scandale en rapport avec tout ce qui s’est passé, avec une déconcertante régularité, à l’intérieur de l’Église depuis quatre décennies. Quel nom faut-il donner à ce scandale ? C’est un scandale de négligence. C’est, dans le pire des cas, le scandale d’une action consciente et délibérée en vue de saper les principes fondamentaux de la morale chrétienne, allant même jusqu’à renverser les principes de la loi naturelle elle-même.

            Nous traversons une période d’inattention systématique et de négligence prononcée du devoir de ceux à qui, dans l’Église, a été confié ce que saint Thomas appelle « le soin de la communauté ». Les activités sordides révélées au cours des derniers mois ne sont pas sorties du néant. Le terrain leur a été préparé. La scène était prête pour les recevoir et, dans un certain sens, le scénario de ce sinistre drame était écrit à l’avance. Ces gestes étaient l’effet pratiquement inévitable de tout un ensemble de causes actives au sein de l’Église depuis bien des années. Nous avons été témoin d’un échec monumental, de la part des personnes en poste, pour préserver, protéger et défendre l’intégrité de la foi et particulièrement de son enseignement moral.

            Il est parfaitement compréhensible qu’un catholique soit profondément choqué et scandalisé par les récents événements dans l’Église de ce pays. Mais un catholique le moindrement informé de ce qui se passe dans l’Église depuis les dernières décennies, spécialement dans nos collèges et séminaires, ne pourrait honnêtement prétendre être surpris par ce qui vient de transpirer. On récolte ce que l’on sème et bien du mauvais grain a été semé dans l’Église depuis Vatican II. Et nous récoltons maintenant la tempête.

 

D.Q. McInerny est professeur de philosophie au séminaire Notre-Dame de Guadalupe.           


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