Le Rosaire, "prière au centre christologique"

Le Rosaire, « prière au centre christologique »

 

Se mettre à l’école de Marie pour contempler la beauté du visage de Jésus

et ressentir la profondeur de son amour

S.Exc. Mgr Angelo AMATO, s.d,b. Archevêque titulaire de Sila

Secrétaire de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi

 

1. Le Rosaire, prière évangélique

 

Le Rosaire est l’un des exercices pieux les plus loués par les Souverains Pontifes. Pie XII l’avait appelé «le résumé de tout l’Évangile» (Pie XII, Lettre Philippinas Insulas, in AAS 38 [1946] p. 419). Le bienheureux Jean XXIII le considérait comme un moyen excellent de prière méditée, à travers lequel «est présenté à l’esprit comme autant de ta­bleaux le drame de l’incarnation et de la rédemption de Notre Seigneur» (Jean XXIII, Lett. enc. Grata recordatio, Introduction). Paul VI le définit comme une prière évangélique, centrée sur le mystère de l’incarnation rédemptrice: «Le Rosaire a donc une orientation net­tement christologique» (Paul VI, Exhort. apost. Mariaris cultus, n. 46). Cette note christologique a été mise en relief éga­lement par le Saint-Père Jean-Paul II, qui, dans son cycle biennal de catéchèse mariale (1995-1997), avait considéré le Rosaire comme la prière la plus clai­rement orientée vers son objectif: «La glorification du Christ» (Jean-Paul II, La prière à Marie, mercredi 5 novembre 1997, n. 2; cf. ORLF n. 45 du 11 novem­bre 1997).

 

La dimension christologique – qui est l’une des caractéristiques essentiel­les du magistère du Saint-Père dès sa première Encyclique – est amplement développée dans la récente Lettre apos­tolique consacrée au Rosaire, dans laquelle la participation autobiographique se manifeste dans son authenticité la plus joyeuse: «Le Rosaire est ma prière préférée [...] Que de grâces n’ai-je pas reçues de la Vierge Sainte à travers le Rosaire au cours de ces années: Magnificat anima mea Dominum! Je désire faire monter mon action de grâce vers le Seigneur avec les paroles de sa très sainte Mère, sous la protection de la­quelle j'ai placé mon ministère pétrinien. Totus tuus!» (n. 2) (Jean-Paul II, Lettr. apost. Rosarium Virginis Mariae, n. 2. Les numéros entre parenthèses qui se trouvent dans le texte se réfèrent à ce document).

 

A travers le Rosaire, prière aimée des saints et encouragée par le Magistère, «prière dont le centre est christologique» (n. 1), qui résume presque le message évangélique, le peuple chrétien se met à l’école de Marie pour con­templer la beauté du visage de Jésus et ressentir la profondeur de son amour. Le Rosaire se situe donc dans la meil­leure et la plus pure tradition de la méditation chrétienne. Développée en Oc­cident, il s’agit d’une prière simple et populaire et qui correspond, d’une cer­taine manière, à la «prière du cœur» ou à la «prière de Jésus» qui a germé sur l’humus de l’Orient chrétien (cf. n. 5). C’est pourquoi les fidèles en ont fait une authentique école de prière. En elle, leur cœur s’ouvre à la louange de l’amour miséricordieux de Notre Sei­gneur Jésus-Christ, contemplé avec Ma­rie dans les mystères de son existence rédemptrice.

 

2. Le Rosaire, prière de contemplation christologique

 

Le Saint-Père approfondit le thème de la contemplation de Jésus. Sur le Mont Thabor, l’espace d’un instant. Pierre, Jacques et Jean furent saisis par la beauté de Jésus, transfiguré par la lumière de sa divinité. Marie, quant à elle, se consacra assidûment à la contemplation de son Fils divin à Bethléem comme à Nazareth, à Cana comme sur le Calvaire. De cette façon, la contemplation du Christ trouve en elle un modèle indépassable. Le «Visage du Christ lui appartient à un titre spécial.» (n. 10). Marie, la mère, a vécu en gardant les yeux fixés sur son Fils divin, mettant à profit chacune de ses paroles et ac­tions. Et les souvenirs de Jésus, imprimés dans son âme, constituèrent d’une certaine façon «le ‘Rosaire’ qu’elle a constamment récité au long des jours de sa vie terrestre» (n. 11).

 

Le Rosaire se présente donc comme une prière typiquement contemplative du visage de Jésus, vu à travers le cœur de Celle qui fut la plus proche du Seigneur. Cette contemplation est rythmée par cinq moments.

 

1. Rappeler le Christ avec Marie. Ce rappel est entendu ici au sens biblique plénier de la mémoire, qui actualise dans le présent les œuvres accomplies par Dieu dans l’histoire du salut. Cette actualisation se réalise en particulier dans la Liturgie. Mais si la Liturgie est une action salvifique par excellence. «le Rosaire, en tant que méditation sur le Christ avec Marie, est une contemplation salutaire» (n. 13). De cette façon, à travers la participation à la Liturgie et la récitation du Rosaire, le fidèle vit l’engagement évangélique de la prière incessante et de l’assimilation existentielle du mystère du salut.

 

2. Apprendre le Christ avec Marie. Dans le Rosaire, Jésus est le Maître qui enseigne et, dans le même temps, la Leçon à apprendre: «Il ne s’agit pas seulement – dit le Pape – d’appren­dre ce qu’il a enseigné, mais ‘d’apprendre à le connaître Lui’» (n. 14). Dans cet apprentissage, personne n’est plus expert que Marie, car «parmi les êtres humains, personne mieux qu’elle ne connaît le Christ; nul autre que sa Mère ne peut nous faire entrer dans une profonde connaissance de son mys­tère » (n. 14). Méditer, donc, les scènes du Rosaire, signifie dans la pratique se mettre à l’école de Marie, pour «lire» le Christ, en pénétrer les secrets, en com­prendre la leçon de vérité et de vie.

 

3. Se conformer au Christ avec Ma­rie. Cet apprentissage implique non seulement une connaissance théorique, mais une expérience vitale du mystère de communion avec Jésus. Telle est la spiritualité chrétienne, qui signifie se conformer au Christ, avoir les mêmes sentiments que ceux qui imprégnèrent le Christ Jésus (cf. Ph 2, 5), se revêtir du Seigneur Jésus-Christ (Rm 13, 14; Ca 3, 27). Le Rosaire permet à Marie de nous éduquer et de nous façonner avec une sollicitude maternelle, jusqu’à ce que te Christ soit pleinement formé en nous (cf. Ca 4, 19). Telle est l’expérience même du Saint-Père, qui précise: «Cette action de Marie [...] n’empêche en aucune manière l’union immédiate des croyants avec le Christ, au contrai­re, elle la favorise. Tel est le lumineux principe exprimé par le Concile Vatican II, dont j'ai si fortement fait l’expérience dans ma vie, au point d’en faire le noyau de ma devise épiscopale: ‘Totus Tuus’» (n. 15).

 

4. Supplier le Christ avec Marie. La conformation au Christ implique une in­cessante vie de prière. Le Rosaire sou­tient la prière des fidèles et l’imploration insistante de la Mère de Dieu s’ap­puie sur la certitude confiante qu’Elle est, comme à Cana, toute puissante sur le cœur de son Fils. Le Pape dit: «Elle est ‘toute puissante par grâce’, comme disait dans une formule dont il faut bien comprendre l’audace, le bienheureux Bartolo Longo dans la Supplique à la Vierge. C’est une certitude qui, partant de l’Évangile, n’a cessé de se renforcer à travers l’expérience du peuple chrétien. Le grand poète Dante s’en fait ma­gnifiquement l’interprète quand il chan­te. en suivant saint Bernard: ‘Dame, tu es si grande et de valeur si haute / que qui veut une grâce et à toi ne vient pas / o ; veut que son désir vole sans ailes’ (par. XXXIII, 13-15) » (n. 16).

 

5. Annoncer le Christ avec Marie. Le Rosaire, outre une prière contemplative, devient également « la possibilité d’une catéchèse significative » (n. 17). De même qu’au cours des siècles passés, il a été utilisé en défense de la foi juste contre les hérésies, ainsi, aujourd’hui, à l’égard des nouveaux défis, il «conserve toute sa force et reste un moyen indispensable dans le bagage pastoral de tout bon évangélisateur» (n. 17). Le cœur christologique de cette prière la rend non seulement efficace du point de vue catéchétique, mais éga­lement dynamique sur le plan aposto­lique. C’est pourquoi il s’agit d’une prière de profonde identité chrétienne. En contemplant le mystère de l’incarnation, elle devient un point de référence qui donne sa valeur à la foi chrétienne, dans notre culture variée et aux multi­ples centres.

 

3. Le Rosaire, «résumé de l’Évangile»

 

En dépit de sa nature profondément évangélique, le Rosaire n’indique toute­fois que certains des mystères de la vie du Christ. Pour compléter et renforcer son importance christologique, le Pape considère qu’un ajout est opportun, qui permette de prendre en compte également les mystères de la vie publique de Jésus, entre le Baptême et la Passion, dans lesquels il se présente comme «lumière du monde» (Jn 9, 5). Par conséquent, «après avoir rappelé l’in­carnation et la vie cachée du Christ (mystères joyeux), et avant de s’arrêter sur les souffrances de la passion (mys­tères douloureux), puis sur le triomphe de la résurrection (mystères glorieux), la méditation se tourne aussi vers quel­ques moments particulièrement significatifs de la vie publique (mystères lumi­neux)» (n. 19).

 

Cet ajout confirme, d’une part, le Ro­saire comme «résumé de l’Évangile» et, de l’autre, l’enrichit d’un contenu spiri­tuel comme «une authentique introduc­tion aux profondeurs du Cœur du Christ, abîme de joie et de lumière, de douleur et de gloire» (n. 19). Pour couvrir, donc, tout l’événement de l’incarnation du Verbe, le Saint-Père énumère et com­mente les cinq nouveaux mystères lumi­neux. S’il est vrai que tout le mystère du Christ est lumière, étant donné qu’il est «la lumière du monde» (Jn 8, 12), il est également vrai que cette dimension ressort de façon particulière dans les années de la vie publique, lorsqu’il an­nonce l’Évangile du Royaume: «Si l’on veut indiquer à la communauté chrétienne cinq moments significatifs – mystères « lumineux » – de cette pério­de de la vie du Christ, il me semble que l’on peut les mettre ainsi en évidence: 1. au moment de son Baptême au Jourdain, 2. dans son auto-révélation aux noces de Cana, 3. dans l’annonce du Royaume de Dieu avec l’invitation à la conversion, 4. dans la Transfiguration et, enfin, 5. dans l’institution de l’Eucharistie, expression sacramentelle du mystère pascal » (n. 21).

 

L’introduction de ces mystères, qui constituent certains des moments essentiels de la christologie prépascale, confère au Rosaire la plénitude « biographique » qui le rend extraordinairement adapté non seulement à contempler, mais également à raconter l’histoire de Jésus. Cela signifie compléter à travers la parole priée ce que le Peuple de Dieu a appris tout au long des siècles à travers la parole peinte, et donc, à tra­vers l’image. En effet, la vie de Jésus a été la plus haute source d’inspiration pour les artistes de tous les siècles et de toutes les cultures. On pourrait peut-être objecter que dans ces cinq mystères la présence de Marie reste en arrière-plan. Toutefois, la recommandation que, de Cana, elle adresse à toute l’Église: «Faites tout ce qu’il vous dira» (Jn 2, 5), constitue un fond marial ap­proprié à tous les mystères lumineux.

 

4. Le Rosaire, chemin qui mène au mystère de Jésus et au mystère de l’homme

 

Le Rosaire ne présente certes pas l’Évangile de façon exhaustive. mais il en rappelle le cœur, son noyau essentiel, en introduisant le fidèle au «goût d’une connaissance du Christ qui puise continuellement à la source pure du texte évangélique» (n. 24). Tout dans la vie de Jésus est le signe de son mystère, et à chaque fidèle, est adressé le souhait de l’Apôtre: «Que le Christ habi­te en vos cœurs par la foi» (Ep 3, 17). Le Rosaire se place au service de cet idéal, en offrant le «secret» pour s’ou­vrir plus facilement à une connaissance profonde et qui engage. C’est pourquoi le Saint-Père l’appelle «le chemin de Marie». Dans le Rosaire, «les mystères du Christ sont aussi, dans un sens, les mystères de sa Mère, même quand elle n’y est pas directement impliquée, par le fait même qu’elle vit de Lui et par Lui» (n. 24).

 

Mais la contemplation de Jésus con­duit également à la contemplation du mystère de l’être humain, à partir du moment où le mystère du Christ récapi­tule, dévoile et rachète le mystère de l’homme. Et ici, le Pape se livre à une analyse anthropologique très fine et ori­ginale. En reparcourant les mystères de Jésus, le fidèle retrouve la vérité de son existence humaine: «En contem­plant sa naissance, il découvre le ca­ractère sacré de la vie; en regardant la maison de Nazareth, il apprend la vérité fondatrice de la famille selon le dessein de Dieu; en écoutant le Maître dans les mystères de sa vie publique, il atteint la lumière qui permet d’entrer dans le Royaume de Dieu et, en le suivant sur le chemin du Calvaire, il apprend le sens de la souffrance salvifique. Enfin, en contemplant le Christ et sa mère dans la gloire, il voit le but auquel cha­cun de nous est appelé, à condition de se laisser guérir et transfigurer par l’Es­prit Saint. On peut ainsi dire que chaque mystère du Rosaire bien médi­té, éclaire le mystère de l’homme» (n. 25).

 

5. Le Rosaire, chemin d’assimilation au Christ

 

Le Rosaire, à travers sa cadence de simplicité et de répétition, et sa nature de méditation évangélique, exprime et dans le même temps satisfait l’exigence profonde de spiritualité et de conforma­tion totale du fidèle au Christ, selon les paroles mémorables de l’Apôtre: «Pour moi, vivre, c’est le Christ, et mourir est un avantage» (Ph 1, 21); «Ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi» (Ga 2, 20).

 

C’est pourquoi le Rosaire se confirme comme la prière de toutes les heures et de toutes les périodes de la vie. Récité en communauté ou égrené personnelle­ment, le Rosaire constitue le souffle de ta prière personnelle pour la personne âgée comme pour le jeune, pour les parents comme pour les enfants. À travers le Rosaire, se consolident les liens de communion et de charité fraternelle. L’Année du Rosaire reproposera donc l’expérience jubilaire de notre pèlerinage vers Jésus en compagnie de Marie. Cette quotidienneté mariale sera caractérisée par les semences d’espérance et de paix que la contemplation de Jésus sèmera à pleines mains dans le cœur des hommes et sur les routes du monde entier.

 

L’Osservatore Romano – N. 7 – 18 février 2003

 


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