Les racines catholiques de l’identité culturelle du Québec

"La force du Québec, c’est sa tradition catholique"

Cardinal Marc Ouellet

 

Lors de l’assemblée générale des prêtres et des diacres du diocèse de Québec, tenue le 7 mai 2003, M. le cardinal Marc Ouellet, après avoir parlé de la mission, de la dignité et du pouvoir des prêtres, rappelait les grandes figures mystiques qui ont façonné notre identité culturelle et nationale. Nous devons faire fructifier le précieux héritage qu’ils nous ont laissé. Succomber à la tentation de nous couper de nos racines catholiques serait signer la perte de notre identité, c’est-à-dire nous condamner nous-mêmes à mourir comme peuple. Voici un extrait de cette importante allocution :

 

            L’Église de Québec n’est-elle pas bénie par la figure insigne de son fondateur, le bienheureux François de Laval, de noble éducation et de formation ignacienne, qui a guidé sagement la mise en place de communautés et de structures de longue durée, qui montrent la fécondité de sa paternité spirituelle pendant les cinquante ans de sa prière et de son service à Québec ? N’est-il pas toujours le phare lumineux sur le Cap, qui a guidé la barque de l’Église naissante entre les écueils de l’eau-de-vie et de la division et qui la protège aujourd’hui d’autres écueils ? N’a-t-il pas doté ce diocèse d’une longue tradition de chanoines priants, d’un presbyterium de prêtres apostoliques, en files serrées autour des prêtres du Séminaire, ardents à la prière et prompts à la pénitence, pour implorer le ciel face aux besoins de leur époque ? N’a-t-il pas fourni une sage direction spirituelle aux âmes consacrées et aux femmes d’élite qui ont sanctifié les fondations de notre Église ?

 

            Puissions-nous ensemble faire fructifier son héritage, communier à sa sainteté et réveiller la foi qu’il a plantée profondément en ce pays qui est le sien. Puissions-nous avec lui faire écho à la passion amoureuse d’une Marie de l’Incarnation, nous abreuver à cette source cristalline et parler comme elle de l’Époux, avec une telle passion que des enfants naîtront, des vocations fleuriront, des missionnaires se lèveront, des familles chrétiennes renaîtront. Celle qu’on a surnommée la Thérèse du Nouveau Monde et la Mère de l’Église canadienne nous convie à être des pères spirituels qui redonnent aux femmes et aux hommes de cette société l’audace d’être des mères et des pères charnels. Levons les yeux et regardons, les blés sont mûrs pour la moisson et les temps sont courts. Que la Parole de Dieu fuse de notre bouche, comme une trompette sonore, pour hâter la décision de foi et soutenir la lutte pour une culture de la vie, qui sait choisir entre Dieu et Mammon.

 

            Puissions-nous entendre une bonne fois l’aventure mystique de Catherine de Saint-Augustin, missionnaire hospitalière à seize ans, héroïne du service des pauvres et des malades, victime du harcèlement des démons, morte dans la fleur de l’âge, aux premières lignes du combat de l’Église contre le Prince de ce monde et ses légions. Catherine nous interpelle sur le réalisme de notre combat spirituel, sur l’acuité de notre discernement spirituel et sur la mise en jeu de nos énergies spirituelles pour le royaume de Dieu.

 

            Nous ne sommes pas des nostalgiques d’une chrétienté qui a fait son temps, nous ne voulons pas d’un programme de restauration d’un pouvoir clérical sur des simples laïcs, nous ne rêvons pas d’imposer nos valeurs catholiques à une société sainement pluraliste et heureusement démocratique. Nous sommes aussi modernes que nos détracteurs pour l’estime de la liberté personnelle, pour la saine promotion de la femme et pour le culte de la dignité et de la solidarité humaines.

 

            Qu’il nous soit permis cependant de rappeler que le catholicisme est la moelle de l’identité culturelle québécoise, que sa culture sacramentelle est la matrice de son tissu social et que ses prouesses de bénévolat s’enracinent depuis toujours dans l’humus fertile de la charité chrétienne. D’aucuns voudraient nous convaincre que l’Église catholique a fait son temps, qu’elle doit renoncer à ses privilèges, déserter la place publique, s’éloigner de l’école, se retirer dans le privé. Quelle que soit l’épithète qu’on accole à l’ignorance religieuse des Québécoises et des Québécois, le fait est là, massif, qui révèle une rupture dramatique, un déclin du patrimoine le plus précieux, celui de l’âme d’un peuple en dialogue avec son Dieu.

 

            Oui mes frères évêques, prêtres, diacres, le Québec d’aujourd’hui est à un tournant. Il s’interroge sérieusement sur son destin en ce début de millénaire. Il prend peu à peu conscience d’être en train de jeter par-dessus bord les valeurs sûres de son avenir démographique et de sa cohésion sociale et religieuse : l’accueil de la vie, la messe dominicale, la confession des péchés et la vie consacrée. Ces valeurs ont façonné l’identité spirituelle et culturelle de notre peuple. Elles sont ouvertes à un sain pluralisme, à l’accueil de l’étranger, à la reconnaissance des premières nations autochtones, au progrès social de la cause des femmes, à l’intégration harmonieuse des groupes ethniques et des diversités culturelles, même au prix de certaines lois qui contrarient sa morale.

 

            Mais gare à une société coupée de ses racines, dépouillée de ses idéaux et braquée exclusivement sur la consommation de biens purement matériels. Une telle société condamne les jeunes, assoiffés de valeurs, à devenir des bêtes de somme et des bêtes de consommation. Une telle société creuse sa propre tombe, sous un ciel noir, dans un cimetière sans lune. Nous ne permettrons pas qu’elle cultive la violence à outrance et le désespoir. Nous ne permettrons plus qu’une pseudo-mystique politique et laïque évacue les valeurs chrétiennes et religieuses qui ont forgé ce pays. C’est le moment d’un retour du balancier. Les jeunes crient au secours. Le stress et la dépression menacent la santé publique. On sent partout une profonde inquiétude religieuse, mais les lois du Québec favorisent toutes les sectes comme pour empêcher une reprise en force du catholicisme. Ne nous laissons pas berner. La force du Québec, c’est sa tradition catholique. L’avenir du Québec, c’est la reprise des valeurs fondamentales de la Parole de Dieu crue et enseignée, de l’eucharistie célébrée en assemblée nombreuse le dimanche, de la charité vécue jusqu’à la consécration de soi à Dieu pour le bien d’autrui. Toutes les valeurs sociales du Québec moderne en seront raffermies, comme une pâte qui lève grâce au levain de l’Évangile.

 

            Le 12 avril 2003, six cents jeunes JMJistes bondent la cathédrale Notre-Dame-de-Québec. Ils écoutent mon commentaire de la catéchèse de Jean-Paul II sur Marie : « Voici ta Mère ». Ils accueillent le message avec une ferveur étonnante et ils répondent enthousiastes à mon appel pour rajeunir l’Église de Québec. Je n’en croyais pas mes yeux ni mes oreilles, mais j’entendais les battements de leurs cœurs faisant puissamment écho aux soifs et aux cris de leur génération. J’entendais en eux l’appel de tous ces décrochés de la famille, de l’école et de la vie, qui n’ont pas le goût de vivre, qui n’entendent pas parler de la vérité et qui ignorent le chemin du bonheur. J’entendis aussi l’élan de leurs jeunes cœurs esseulés, trop laissés à eux-mêmes, mais quand même prêts à se lever pour voler au secours des plus poqués de leur génération. Cette clameur m’a remué jusqu’aux entrailles, elle m’a soulagé d’un coup de trois mois de fatigue et de soucis. Les jeunes sont là et ils veulent croire et s’engager malgré les vents contraires du climat culturel. Ils sont déjà missionnaires par ce grand témoignage public qui les a fait sortir des catacombes. Ils sont les sentinelles du matin qui annoncent l’aurore à notre Église. Ils nous tendent la main comme des mendiants en quête d’un morceau de pain. De grâce, prenons garde d’ignorer leurs cris ou de leur donner un scorpion. Ces enfants de notre foi relèvent le défi de la mission. Duc in Altum !

 

Source : Dieu plus merveilleux que les rêves, éd. Anne Sigier, Québec, 2004, p. 85-88.

 

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