La "petite sainte" du Curé d'Ars

SAINTE PHILOMÈNE

Vierge et Martyre

Fête le 11 août

Ce récit est tiré de l'admirable ouvrage écrit par Mgr Francis Trochu, La "petite sainte" du Curé d'Ars, sainte Philomène, vierge et martyre, Librairie Catholique Emmanuel Vitte, Paris, 1929.

Non seulement ce livre témoigne-t-il de la tendre piété de l'auteur envers sainte Philomène, mais il constitue une étude très approfondie des divers travaux faits par des archéologues, des historiens, des liturgistes, ainsi que de toutes les pièces officielles relatives au culte de l'héroïne chrétienne.

En 1805, un jeune prêtre de Mugnano-del-Cardinale, au diocèse de Nole, dom François de Lucia, se trouvait à Rome. Il y était venu pour accompagner l'ancien curé de la paroisse Sant'Angelo de Naples, Mgr Barthélemy de Cesare, évêque nommé de Potenza, qui devait recevoir, le 20 juin, la consécration épiscopale.

Or dom François nourrissait un désir qui ne pouvait se réaliser qu'à Rome. Comme il était missionnaire et passait sa vie à évangéliser les travailleurs des campagnes, il souhaitait d'obtenir pour sa petite chapelle privée un corps saint des catacombes: il associerait ces reliques à son propre apostolat. Devant elles, il rappellerait à de pauvres gens, soumis, en ce climat de Campanie, aux plus amollissantes influences, les vertus, les résistances, les combats des premiers chrétiens.

Seulement, la pieuse acquisition n'était point chose facile, et dom François semblait là-dessus s'illusionner quelque peu ! Il fallait d'abord s'assurer la protection d'un personnage de marque. De plus, le bon prêtre avait son idée bien arrêtée: il n'accepterait pas une relique anonyme, un martyr auquel, faute de savoir le nom précis qu'il avait porté pendant sa vie terrestre, on devrait appliquer, pour le désigner désormais, une appellation nouvelle en rapport avec les mots ou les signes tracés sur sa tombe. François de Lucia, missionnaire de Mugnano, voulait un Saint ou une Sainte "de nom personnel et certain".

En chemin vers Rome, il avait fait confidence de son cher désir à Mgr Barthélemy de Cesare qui appuya ses premières démarches auprès de Monsignor Hyacinthe Ponzetti, custode des saintes Reliques. Si bien que le jeune prêtre, tout heureux, fut introduit dans la salle où sont disposés d'ordinaire les ossements sacrés extraits des catacombes, avant d'être distribués aux diverses églises.

On le pria de faire lui-même son choix, en lui demandant toutefois d'opter pour l'un ou l'autre des martyrs inconnus -- une douzaine -- retirés depuis peu de leurs tombes. Dom François, interloqué, déçu, déclara qu'il ne voulait d'aucun de ceux-là, qu'il avait rêvé beaucoup mieux... Or, en mai 1805, il y avait là, "de nom personnel et certain", trois corps seulement: celui d'un enfant, celui d'un adulte, celui d'une toute jeune fille. Cette jeune fille, si l'on s'en rapportait à l'inscription de sa sépulture, s'était appelée ou avait été surnommée Philomène, Filumena, ce qui veut dire la Bien-Aimée. Touché des instances du zélé missionnaire, le custode permit à dom François d'indiquer celle des trois reliques qu'il aimerait posséder. L'abbé de Lucia n'hésita pas une seconde. Mû par une attirance inexplicable, avec un vif sentiment de joie, il fixa ses préférences sur les grêles ossements de la petite martyre.

Hélas! pour entrer en possession des restes précieux, que de démarches étaient nécessaires! Et encore aboutiraient-elles? Le Saint-Siège, estimant à leur prix de telles reliques, avait ordonné qu'elles ne fussent remises qu'à un évêque. Le gardien des reliques présenta de nouveau à dom François, désolé, la liste des martyrs anonymes. Le pauvre prêtre ne voulut rien entendre des explications que lui prodiguait Monsignor Ponzetti. Un mystérieux aimant le retenait près de cette jeune héroïne dont pourtant, après tout, il ne savait que le nom.

Finalement, le refus devint formel. Quel chagrin pour l'excellent abbé de Lucia! Se croyant déjà gratifié de la relique, n'avait-il pas envoyé à Mugnano une lettre pleine d'assurance où il invitait les habitants de sa bourgade natale à préparer une réception solennelle! Cependant, il ne perdit pas confiance et, saintement audacieux, il mit tout son espoir dans la prière. Dieu l'exauça.

Mgr de Cesare voulut bien intervenir une fois encore. Non seulement l'évêque nommé était venu à Rome pour recevoir la consécration épiscopale; il avait une mission officielle à remplir: le roi de Naples l'avait chargé de complimenter en son nom le pape Pie VII, qui revenait dans ses États après le couronnement de Napoléon et un voyage triomphal à travers la France. L'ambassadeur royal fit part au Souverain Pontife du désir et des ennuis de dom François. Pie VII se laissa émouvoir et attribua à l'abbé de Lucia le corps de la martyre Philomène. Mais pour prévenir désormais des difficultés semblables, c'est à l'évêque de Potenza que, le 8 juin 1805, Monsignor Ponzetti délivra le précieux dépôt; et dom François de Lucia le reçut en cadeau des mains de son éminent ami.

La découverte

Lors de cet événement, il y avait trois ans déjà que les restes saints avaient été retirés de l'une des catacombes. C'est justement l'histoire de cette découverte qu'il faut tout d'abord raconter; car Filumena, l'enfant martyre, n'est connue que par son tombeau.

C'était en mai 1802. À Rome, momentanément pacifiée, on venait de reprendre les fouilles commencées autrefois dans l'antique catacombe de sainte Priscille. Les ouvriers qui travaillaient dans ces ténèbres étaient parvenus au centre de la catacombe, non loin de la Chapelle grecque, tout près du plus grand lucernaire. Or, dans la journée du 24 mai 1802, un fossoyeur dégageait la terre d'une des galeries, à l'étage supérieur, lorsque sa pioche heurta des tuiles qui devaient clore un loculus. Sur la brique du milieu était peinte une palme, l'un des signes du martyre.

Comme les ouvriers avaient reçu de Mgr Ponzetti, gardien des saintes reliques, des instructions aussi nettes que rigoureuses, l'homme suspendit aussitôt son travail et alla conter sa découverte. Dom Philippe Ludovici, prêtre austère et pieux, était alors associé à la surveillance des fouilles et à la distribution des reliques. Le lendemain, 25 mai 1802, dom Ludovici, accompagné de plusieurs témoins, dont un autre prêtre, descendit à la catacombe. Sous ses yeux, le fossoyeur découvrit entièrement la tombe. Avec des précautions infinies, on enlève les derniers décombres. Parmi le ciment qui retenait les briques, scintillent des débris de verre; aux fragments adhère encore une poussière noirâtre, sans doute du sang desséché.

L'émotion étreint tous les cœurs. Ici donc repose une victime des lointaines hécatombes... Les prêtres cherchent à lire l'épitaphe. Elle est courte, tracée en lettres irrégulières. Dom Ludovici a d'abord quelque peine à comprendre, car le nom de la martyre est coupé d'étrange façon. L'inscription se présente ainsi sur les trois briques funéraires: LUMENA PAX TECUM FI.

Mais la restitution exacte se faisait au simple regard. Sans l'ombre d'un doute, la première tablette aurait dû occuper la dernière place; si bien qu'il fallait lire: PAX TECUM FILUMENA, PAIX AVEC TOI, PHILOMÈNE.

Ainsi une chrétienne des temps de persécution, des jours d'angoisse et de douleur où il fallait se cacher pour prier le vrai Dieu, une victime était là, ensevelie "dans la paix"! Pax tecum! c'est le souhait que Jésus formula le premier et qui, recueilli puis transmis par l'apôtre Pierre à ses disciples immédiats, demeure un signe distinctif des plus anciennes sépultures. Doucement, la fragile cloison est enlevée, et les restes de la martyre apparaissent, étendus dans la niche oblongue. L'examen anatomique des ossements démontrera plus tard qu'ils appartinrent à une enfant de treize à quinze ans.

Tous, s'étant mis à genoux, récitèrent les psaumes et oraisons prescrits pour l'invention des martyrs. Ce fut le premier hommage que reçut en nos temps modernes, de deux prêtres et de quelques pauvres ouvriers, la jeune héroïne qui allait trouver, après la nuit de la catacombe, une gloire si rayonnante.

Qui était-elle, cette enfant? Quelle avait été sa destinée? Les regards interrogateurs allaient du tombeau ouvert aux trois briques peintes. Tous comprirent que l'inscription seule révélerait son nom, quelque chose de sa vie peut-être et de son martyre.

Une branche de palme ou rameau d'olivier -- précède la formule PAX TECUM. Une première ancre placée horizontalement souligne le mot PAX. Deux flèches verticales séparent les deux syllabes de TECUM. Au milieu de l'épitaphe et avant d'écrire FILUMENA, le naïf artiste peignit une fleur à trois lobes, dessin purement ornemental, signe de séparation entre les deux mots. Une ancre s'allonge encore sous le nom de la jeune fille; enfin une flèche perpendiculaire achève l'encadrement tragique.

Telle est l'épitaphe de la martyre Philomène, jeune Sainte de la primitive Église. Cette inscription funéraire présente les caractères distinctifs des temps apostoliques, qu'on retrouve rarement en d'autres cimetières plus récents que celui de Priscille. Pour qui sait lire ces choses, la façon même dont le nom de Filumena est tracé sur les tablettes d'argile suffit à établir son acte de naissance. L 'épitaphe si simple, la forme des lettres qui la composent dénotent une époque reculée: la fin du premier siècle ou la première moitié du second.

Ainsi donc, pendant environ dix-sept siècles, elle avait dormi dans le silence de la froide catacombe. Presque toutes les reliques saintes avaient été portées dans les sanctuaires de Rome; les siennes étaient demeurées là, dans l'obscurité profonde: la Bien-Aimée n'avait pas suivi dans l'apothéose des basiliques ses compagnons ou ses compagnes de martyre et de sépulture, tous enfants comme elle de la primitive Église.

C'est que la Providence a Ses heures, comme Elle a Ses desseins. Il était réservé, semble-t-il, à nos temps modernes, trop indifférents, souvent hostiles, de voir surgir, en face de leurs frivolités, de leurs lâchetés, de leurs négations ou de leurs attaques, le visage d'une jeune héroïne d'autrefois -- visage assez découvert pour nous révéler ses traits, assez voilé cependant pour rappeler la période de foi, de ferveur et d'énergie qui servit de cadre à sa vie cachée, à sa glorieuse mort.

Bientôt le culte de la jeune martyre rayonnera loin de sa catacombe. Ce sera pour la Bien-Aimée du Christ comme une seconde naissance.

Commencement des prodiges

Non sans peine, le missionnaire de Mugnano, dom François de Lucia, avait eu gain de cause. A présent qu'il possédait les restes mortels de la petite vierge, il n'avait plus qu'un désir: quitter Rome, retourner avec son trésor au pays natal. Deux jours après la consécration épiscopale de Mgr de Cesare, soit le 1er juillet 1805, l'évêque et le prêtre ensemble quittaient Rome, emportant les précieuses reliques.

A peine nos voyageurs avaient-ils quitté la ville, que se produisirent des faits extraordinaires. Les prodiges ne cesseront guère désormais autour de ce corps sacré.

Les reliques avaient été déposées dans une cassette scellée. Le précieux dépôt devait occuper dans la voiture la place d'honneur; c'était chose décidée. Mais l'empressement des dernières visites, les apprêts du départ, l'encombrement, à cette époque, des diligences postales firent oublier ce pieux dessein. Les peu mystiques postillons mirent la caisse scellée sous le siège réservé à Mgr de Cesare et à l'abbé de Lucia.

Soudain des coups violents, trois fois répétés, se font entendre. Le prélat se relève. Anxieux, les voyageurs s'interrogent. L'équipage s'arrête. Une même idée est venue à tous: quels que soient l'exiguïté de la place et les embarras de la route, les ossements sacrés d'une martyre ne sauraient être assimilés à de vulgaires bagages! Promptement on répara l'oubli; et ce fut un touchant spectacle de voir cet évêque agenouillé, en larmes, baisant avec respect le loculus improvisé de la petite Filumena. Il la conjurait d'accepter l'humble expression de ses regrets.

Le lendemain, en arrivant sains et saufs à Naples, après un terrible accident dans lequel furent tués deux de leurs chevaux, les voyageurs, qui n'avaient cessé d'invoquer la jeune Sainte, proclamaient hautement sa protection. Ils s'arrêtèrent chez un ami, Antoine Terrès, grand libraire fort connu dans la cité napolitaine. On choisit la chapelle particulière de cette famille pour placer temporairement la précieuse relique. Dès que le corps entra dans le petit oratoire, les prodiges commencèrent. L'épouse de Terrès fut guérie radicalement d'une maladie réputée incurable dont elle souffrait depuis douze ans. Un avocat, Michel Ulpicella, en proie depuis six mois à une sciatique rebelle à tout remède, n'eut qu'à se faire transporter dans la chapelle pour recouvrer immédiatement la santé. Une noble dame, affligée d'un ulcère cancéreux, mit sur sa plaie une relique de la Sainte; le lendemain matin, le chirurgien qui venait faire l'amputation, trouva la gangrène entièrement disparue.

Plus d'un mois s'était écoulé. Dom François, qui n'avait pu prévoir semblables événements, se rendit à Mugnano afin d'y préparer une réception digne de la vierge martyre. Il revint sans tarder chez Terrès, accompagné de deux villageois campaniens. Ces hommes devaient prendre la châsse précieuse sur leurs épaules et voyager avec le prêtre pendant la nuit, afin d'éviter la chaleur excessive de la saison.

On était en la journée du 9 août 1805. Le départ eut donc lieu après le coucher du soleil. En voyant s'éloigner leur chère bienfaitrice, les Terrès fondirent en larmes. Or, tandis qu'ils pleuraient, l'action divine se manifesta encore, glorifiant l'humble héroïne. L'un des deux porteurs qui, depuis de longues années, souffrait d'atroces douleurs néphrétiques, s'était placé, simple et confiant, sous le fardeau. Soudain, il eut la sensation que ses pauvres reins étaient guéris pour toujours.

Une fois hors des faubourgs de Naples, le prêtre et les deux paysans s'acheminèrent lentement à travers une contrée qui est bien, comme on l'a dit, "de toutes les contrées de cette riante et molle Italie, la plus molle et la plus riante". Ce n'est pas en vain que les ossements d'une timide jeune fille, traversant cette région fameuse, évoquent une doctrine de sacrifice souvent trop oubliée et redisent que toute la destinée de l'homme n'est pas enfermée dans le monde présent et visible.

Avant d'atteindre Mugnano, le petit cortège doit parcourir douze kilomètres encore. Or, vers deux heures du matin, avant de traverser Cimitile, qui est comme un faubourg de Nole, il survint quelque chose de bien étrange.

Tout près s'ouvrent des cryptes qui servirent de prison et de lieu de tortures, durant les premières persécutions, aux chrétiens amenés de toute la province. La fournaise s'y voit encore, dans laquelle fut jeté saint Janvier, évêque de Bénévent, et d'où il sortit intact, mais pour être disloqué ici même sur le chevalet et enfin décapité à Pouzzoles. On y montre aussi, recouvert d'un bloc de marbre, le puits célèbre qui, dit une tradition, déborda du sang des victimes. De plus, l'Église de Nole, illustrée déjà par les vertus de son saint Paulin, a la gloire de posséder, selon les mots d'une bulle ancienne, "l'un des trois vénérables cimetières de l'univers chrétien consacrés par le sang d'innombrables martyrs".

Est-il si étonnant que leur héroïque poussière ait exercé sur celle de la martyre Philomène une attraction mystérieuse? A peine les porteurs de la châsse sont-ils arrivés à Cimitile qu'ils sont contraints de ralentir leur marche, tant s'est alourdi le fardeau. Près des cryptes, bon gré, mal gré, ils s'arrêtent cloués sur place. Ils ont les bras rompus, les épaules meurtries. Une force invincible les retient.

Vainement François de Lucia, stupéfait, brisé d'émotion, les encourage. "J'étais, dira-t-il plus tard, dans une anxiété inexprimable. J'exhortai mes hommes à transporter ce trésor au moins hors de Cimitile. Mais quoi! plus ils avançaient, plus semblaient impuissants leurs efforts... Alors la tristesse se peignit sur leur visage. Ils pensèrent que la Sainte voulait rester en cet endroit arrosé du sang de tant de victimes.

"J'essayai de ranimer leur courage et de sortir du bourg les précieuses reliques. Les dernières maisons dépassées, le poids diminua peu à peu; au bout de deux milles, la différence fut si sensible, que, d'une même voix, les porteurs crièrent avec transport: "Vive Dieu! vive la Sainte! Elle est aussi légère qu'une plume!"

La nouvelle de l'arrivée des reliques s'était répandue dans Mugnano même, et d'autant plus vite que la population, affolée par de fréquents tremblements de terre, campait en plein air depuis le 26 juillet, fête de sainte Anne.

Déjà, la veille, à l'heure même où Philomène quittait Naples, ces pauvres gens, tandis que les cloches annonçaient la solennité du lendemain, avaient supplié la petite Sainte, avec ces démonstrations exubérantes particulières à leur pays, d'obtenir la fin d'une longue et désastreuse sécheresse. Les sonneries s'achevaient lorsque une ondée bienfaisante rafraîchit enfin les terres altérées de la Campanie.

Aussi, quand les mêmes carillons saluèrent l'approche du cortège, en cette joyeuse matinée du 10 août, ce fut un empressement général. On accourait même des villages voisins. Beaucoup pleuraient. Les tièdes, les indifférents eux-mêmes se défendaient mal contre une émotion intime. On entendait de ces réflexions dans la foule: "Quelle est donc cette Sainte nouvelle?... Pourquoi déjà l'aimons-nous tant, sans la connaître?... C'est une princesse du paradis!"

L'enthousiasme allait grandissant; de nouveaux venus se joignaient à la procession et la ralentissaient sans cesse. Elle atteignit enfin l'église Notre-Dame des Grâces. Là, le saint corps fut placé sous un baldaquin, à gauche de l'autel majeur. Et on alluma une lampe devant lui. Alors, dans le recueillement de la prière qu'interrompaient seuls le chant des hymnes ou les bégaiements des tout petits, dom François, tout harassé qu'il était, célébra la messe.

Tout à coup, il se produisit dans l'assemblée une agitation extraordinaire. Ange Bianco, un paralytique bien connu dans le pays, venait de paraître à l'église. Immobilisé depuis de longs mois, tous le savaient, il ne pouvait, à coup sûr, être là que par un nouveau prodige. De fait, Bianco raconta qu'ayant appris par la sonnerie des cloches l'arrivée de la martyre, une force mystérieuse l'avait poussé à quitter son grabat. Se confiant à sainte Philomène, il lui avait promis, si elle le guérissait, de courir assister à son triomphe. "Me voilà debout, et maintenant je marche!" s'écriait-il, faisant écho aux miraculés de l'Évangile.

Tout le long du jour, les visiteurs se succédèrent devant la châsse. La joie, la confiance, la reconnaissance débordaient de toutes les âmes. Pendant une octave entière, la translation des précieuses reliques fut célébrée par des foules sans cesse renouvelées. Ceux qui n'étaient pas à la fête de l'arrivée voulurent voir et prier à leur tour. Le neuvième jour, qui était un dimanche, des guérisons exaltèrent encore la confiance de ces bons fidèles.

De tels faits rendaient bien difficile le transfert de la châsse dans la maison de l'abbé de Lucia, ainsi qu'il le désirait. Malgré les droits incontestables du bon missionnaire, l'évêque de Nole, estimant que les miracles de Filumena en faisaient la bienfaitrice de tous, ne voulut point que ses reliques fussent mises dans un petit oratoire domestique. Il ordonna donc que le corps saint resterait définitivement à Notre-Dame de Mugnano. Six chapelles entourent la nef rectangulaire; celle du milieu, à gauche de l'entrée, fut désignée pour recevoir le précieux dépôt.

Le 29 septembre 1805, les travaux étaient terminés. En présence d'une grande foule accourue de nouveau, les reliques furent transportées solennellement à l'endroit choisi. L'évêque de Carinola, qui avait célébré la messe, présidait. La renommée si tôt conquise par la jeune martyre justifiait bien ces honneurs.

Visiteurs célèbres

Les pressentiments de dom François ne l'avaient point trompé. Il put le constater lui-même bientôt. Là où parvint le nom de Filumena, il y eut un élan de foi et de ferveur. Le peu qu'on apprenait d'elle rappelait les résistances des premiers chrétiens et la corruption ambiante, l'héroïsme des enfants et des vierges, la punition des persécuteurs, les échecs de la force brutale contre des faiblesses saintes.

Rome se distingua entre toutes les villes par son enthousiaste dévotion. Cette jeune Sainte avait vécu et souffert dans ses murs. Longtemps enfoui avec sa tombe, son nom lui revenait auréolé d'une gloire exceptionnelle. Plus tard, des cures merveilleuses accrurent la confiance populaire en la petite martyre. Il y eut notamment, en décembre 1833, la quasi résurrection d'une franciscaine, la Sœur Marie-Jésualde Garelli, qui achevait d'agoniser. Puis, vers le même temps, au fond d'une ruelle de la ville, dans une maison pauvre, la guérison d'une fillette, dont la grand-mère, Anna-Maria Taïgi, aujourd'hui Bienheureuse, était une servante dévouée de sainte Philomène.

Voici comment le propre mari de la bienheureuse Anna-Maria raconta ce miracle, au cours du procès de béatification: "Je me souviens que Peppina, fille de Sophie (Sophie était leur fille aînée) se fit mal à un œil. Les chirurgiens dirent que la pupille était déchirée, et ils désespéraient de la guérison... La Servante de Dieu fit le signe de la croix avec l'huile de sainte Philomène, mit la main sur la tête de l'enfant et l'envoya au lit. Peppina dormit très bien, sans ressentir de douleur; et, le lendemain matin, l'œil était si parfaitement guéri qu'elle put aller à l'école des pieuses Maîtresses de Jésus. Le chirurgien ne pouvait pas le croire; il voulut faire plusieurs expériences pour s'assurer si elle voyait." Le biographe d'Anna-Maria Taïgi dit dans le même livre que cette sainte mère, chaque jour, invoquait et faisait invoquer à sa famille la petite martyre des catacombes. Elle avait exposé son image dans sa maison (il est probable, si l'on en juge par le fait miraculeux cité tout à l'heure, qu'une lampe brûlait, au moins de temps en temps, devant cette image). Sur le point de mourir, Anna-Maria Taïgi, modèle des mères chrétiennes, après avoir fait ses dernières recommandations à ses enfants, "les mit en particulier sous la protection de sainte Philomène, dont elle avait toujours propagé le culte".

Ce n'est pas tout. De nobles personnages, d'éminents prélats, des princes de l'Église allèrent de Rome à Mugnano vénérer cette compatriote aussi illustre à présent que modeste autrefois. Pour faire honneur à de si belles visites, l'effigie de la jeune vierge reçut une parure nouvelle. Le 5 juillet 1824, l'archevêque de Naples, Mgr Ruffo-Scilla, le même qui, en 1806, avait offert une statue de la Sainte, présidait une seconde "vêture" des reliques et leur translation dans une châsse plus riche, donnée par lui encore.

La liste serait interminable des pèlerins ecclésiastiques ou laïques -- les registres de

Notre-Dame des Grâces en font foi.  Cueillons au hasard quelques noms: le général Pierre Vial; le duc de Marigliano; le R.P. Monnin, jésuite, premier historien du Curé d'Ars; Mélanie Calvat, voyante de La Salette, alors Sœur Marie de la Croix; le R.P. Jandel, général des Dominicains, l'un des premiers disciples de Lacordaire; M. l'abbé Louis Petit, directeur de l'Archiconfrérie de sainte Philomène, ardent apôtre de la Sainte; Dom Wyart, supérieur général des Cisterciens, et combien d'autres encore. Toutes les classes de la société se mêlèrent devant la châsse miraculeuse, comme jadis auprès du petit loculus des catacombes.

Les rois et les reines ne furent pas les derniers à vénérer la victime des Césars païens. Ferdinand, roi des Deux-Siciles, visita fréquemment le sanctuaire, qu'il combla de largesses et de privilèges. Sa femme, Marie-Christine de Savoie, qui devait mourir en odeur de sainteté, obtint dit-on, par ses prières à la Sainte de Mugnano la naissance du roi François II.  Le roi Ferdinand avait fondé, pour la princesse défunte, une messe quotidienne à l'autel du reliquaire.  Les dépositions faites à son procès de béatification mettent bien en relief sa dévotion profonde envers sainte Philomène. Elle fut béatifiée par Pie IX.

Marie-Thérèse d'Autriche revêtit la statue de cire d'une somptueuse tunique. La reine de Naples voulut honorer Philomène mieux encore. Comme ces matrones romaines qui, après l'exécution des saintes victimes, allaient laver leurs blessures ou recueillir avec des éponges ou des linges leur sang répandu, elle fit placer dans un reliquaire en vermeil orné de splendides grenats l'ampoule de verre qui avait contenu du sang de la petite vierge. Ce sang, dont il restait un peu de poussière noirâtre, était, depuis l'origine, particulièrement vénéré des pèlerins qui, selon les circonstances, prétendaient y découvrir de mystérieuses colorations... En 1835, la reine Marie-Amélie, femme de Louis-Philippe, roi des Français, fit don à Filumena d'un manteau royal.

De plus, toute une littérature "philoménienne" était née. Dès 1824, dom François de Lucia avait écrit, en deux volumes, la Relation historique de la Translation et des événements qui en résultèrent. Après lui, le recteur de Notre-Dame des Grâces, Mgr Ippolito, devait consacrer près de quatre-vingts pages de ses Mémoires au récit des miracles opérés par l'intercession de la Sainte. Outre un grand nombre dont il parle ça et là dans le cours du volume, il en a réuni cent dans le seul chapitre XXV, qu'il leur a spécialement réservé.

A leur tour, les liturgistes furent mis en éveil. Il s'agissait d'obtenir une approbation officielle à cette dévotion éclose dans les catacombes. En 1833, un pieux prélat, Mgr Basilici, évêque de Sutri et Népi, demandait au Saint-Siège l'institution d'une fête spéciale en l'honneur de sainte Philomène, et l'évêque de Nole préparait une leçon pour le bréviaire. La plupart des évêques italiens, témoins de la confiance populaire, appuyèrent la requête de leurs collègues. C'était une prétention inouïe jusque-là en faveur d'une Sainte que ne mentionnait aucun martyrologe, dont nul hagiographe n'avait conservé le nom, révélé uniquement par une simple inscription sépulcrale. Mais les miracles accomplis plaidaient cette cause avec plus d'éloquence que les plus scrupuleux annalistes.

Toutefois, le chef de l'Église, en si grave et si extraordinaire occurrence, ne se pressera point. Il voudra attendre encore, soumettre les dossiers à un examen plus approfondi, asseoir sur des preuves évidentes sa conviction personnelle, laisser, en un mot, l'expérience, le temps et le Ciel continuer leur œuvre d'incontestable démonstration.

L'hommage des Papes

La relation d'un fait étonnant, et qui eut un retentissement énorme, fit impression sur Léon XII. Ce fait se produisit le 10 août 1823.

On inaugurait à Mugnano la neuvaine annuelle commémorative de la Translation de Filumena. La statue de bois, don du cardinal-archevêque de Naples, devait, selon l'usage, être portée par des hommes à la procession. Aucun ornement nouveau n'y avait été ajouté, si ce n'est, suspendu au cou par un ruban, un léger reliquaire renfermant une parcelle d'ossements. Or, après quelques pas seulement, les porteurs déclarèrent ne pouvoir aller plus loin, tant la pieuse image devenait lourde. Plusieurs parmi les assistants s'empressèrent de leur prêter main-forte. Peine inutile. Il fallut, avec beaucoup de difficulté, ramener la statue à l'église. C'était exactement ce qui s'était passé déjà en 1805, lors de l'arrivée des reliques.

La statue attira aussitôt les regards et l'attention de tous. Son visage, disait-on, prenait l'expression d'une personne vivante et se colorait d'une vive rougeur. Au début de la neuvaine, ces faits ne manquèrent pas d'exciter la curiosité et de provoquer les commentaires.

Le lendemain, survenaient des pèlerins étrangers – il en arrive tout le long de ces neuf jours. Trois d'entre eux étaient agenouillés devant la statue, n'ayant pu vénérer encore les restes saints qu'un voile recouvrait. Or l'un de ces hommes, originaire de Monteverte, crut apercevoir sur le visage, à la pointe du menton, un globule qui brillait, dit-il, comme du cristal. Il y porte aussitôt la main. Pareille à une goutte d'huile qui s'étend, cette perle fond entre ses doigts. Intrigués comme lui, ses compagnons regardent la statue de plus près et voient s'épancher de la tête une sorte de sueur si abondante, que, se mêlant après avoir humecté les deux côtés du visage, elle ruisselle jusque sur la poitrine.

Vivement nos pèlerins appellent les personnes présentes dans l'église. Dom François de Lucia et le curé de Mugnano accourent et constatent, tout émus, le singulier prodige. L'épanchement mystérieux, localisé à la tête et à la poitrine de la vénérable image, laisse intact le reste du corps. C'est comme une manne onctueuse.

La merveille vole de bouche en bouche. Gens du bourg, étrangers encombrent le sanctuaire. Pour satisfaire leur pieuse curiosité, la statue est placée, parmi des cierges, sur le pavé de l'église. L'étonnement populaire se traduit par des acclamations, des pleurs, des prières. Les cloches s'ébranlent pour annoncer l'événement à la contrée. L'assistance grossit de plus en plus. Alors fut remarquée une particularité non moins étonnante. Le ruban rose, auquel pendait le reliquaire et qui ne touchait nullement la partie humectée, s'était lui-même imprégné d'une liqueur odorante. Tous respirèrent avec délice ce parfum dont les plus fines essences n'égalaient point la suavité.

La première surprise passée, des spectateurs désireux de vérifier plus sérieusement les choses et sans doute, parmi ceux-ci, quelques bons sceptiques, tentèrent plusieurs petites expériences. Ils mouillèrent maintes fois les parties intactes de la statue et les virent sécher aussitôt. Puis, avec persistance, ils essuyèrent l'étrange sueur, mais elle se renouvelait, intarissable, sous leur main. Les experts se succédèrent ainsi nombreux et attentifs. Le fait subsistant, aucune explication purement naturelle ne parut possible.

Trois jours durant, la merveille fut visible, accessible à tous. Elle ne cessa point, une fois l'octave finie et la statue replacée sur son piédestal. Plusieurs fois encore le mystérieux parfum continua de s'épancher et d'embaumer l'édifice.

A Mugnano, les témoins du fait furent innombrables. On ne demanda que la signature des plus marquants et des plus instruits. Les noms forment une longue liste qu'on ne parcourt pas sans une certaine émotion sur le vieux registre de Notre-Dame des Grâces. Bien que les moyens d'information fussent alors moins rapides et surtout moins multipliés qu'à notre époque, la nouvelle fut assez promptement connue dans toute l'Italie et bien au delà. Elle contribua pour une grande part à la vulgarisation inattendue du culte de sainte Philomène.

Est-ce dans ce but qu'agissait la Providence? Voulait-Elle marquer par ces traits exceptionnels, aux yeux du rationalisme grandissant, l'impuissance de la science humaine à tout expliquer? Quoi qu'il en soit, Dieu indiquait ici, comme Il devait le faire à Lourdes et ailleurs, qu'Il Se manifeste, quand il Lui plaît, dans le monde, œuvre de Ses mains... La confiance des fidèles s'en trouva augmentée, et la critique, entichée de preuves palpables, put regarder, toucher, s'instruire à l'aise.

Extraordinaire multiplication

Les ossements de sainte Philomène donnèrent lieu, quelques années plus tard, à un autre phénomène. L'évêque de Népi et Sutri, Mgr Anselme Basilici, témoignait d'une grande dévotion pour la jeune martyre. Du Saint-Siège il avait sollicité fête et office en son honneur. Le culte de Filumena se répandait dans son diocèse, mais, pour l'encourager encore, il demanda à son collègue de Nole un fragment des célèbres reliques. Dom François de Lucia écrit à ce propos: "En exécution des ordres de mon évêque, j 'envoyai à Mgr de Népi un reliquaire avec un ossement de la Sainte, plus un petit papier contenant de la poussière de ses os, afin qu'il en pût donner aux églises de son diocèse ou sainte Philomène était le plus vénérée... Cela faisait une pincée de poussière, plutôt moins que plus, comme il est prouvé par l'autorité de nombreux témoins, cités dans le procès-verbal des événements.."

L'heureux évêque résolut de faire parvenir aussitôt à diverses paroisses, en des reliquaires scellés par lui, les petites parcelles tant désirées. Pour ce pieux travail le prélat mandait à l'évêché son vicaire général, le grand-chantre, deux chanoines de la cathédrale, divers ecclésiastiques, quelques serviteurs de sa maison. Cent trente reliquaires étaient arrangés quand on s'aperçut avec stupéfaction que la pincée poussière envoyée de Mugnano et que l'on distribuait ainsi ne diminuait pas. Elle semblait rester entière dans la cassette où, dès sa réception, on l'avait déposée.

Était-ce une illusion? Il était facile de s'en rendre compte. Très attentivement on procéda à une nouvelle distribution. Le doute cette fois ne fut plus possible. Sous les yeux de l'évêque et de ses aides un prodige indiscutable s'accomplissait. De nombreuses parcelles étaient enlevées et dans son enveloppe la cendre sainte demeurait inépuisable. Une émotion profonde saisit les assistants.

Mgr Basilici, reconnaissant là l'intervention d'une puissance surnaturelle, voulut donner à une troisième épreuve plus de garanties encore. Il convoqua d'autres membres de son de clergé, des notables de son diocèse. A la date fixée, tous se rendirent au palais épiscopal où Monseigneur avait fait venir aussi, pour contrôler avec lui l'expérience, un évêque de la région. Cette fois, on usa d'un simple et ingénieux procédé. Devant les témoins on mit simultanément deux enveloppes: dans l'une il y avait l'envoi de Mugnano; dans l'autre, mais en quantité un peu moins grande, des parcelles d'ossements de divers martyrs.

La distribution commença. Les parcelles étaient prises en parties égales aux deux enveloppes puis placées en des reliquaires distincts. Naturellement, tous les yeux étaient bien ouverts; une intense curiosité immobilisait les spectateurs. Le travail délicat et minutieux continua jusqu'à épuisement de la cendre des divers martyrs. Lorsque l'enveloppe où était cette cendre fut vide, on constata que le contenu de l'autre était toujours le même.

N'était-ce pas un miracle? La plupart des témoins le crurent et dans le peuple on le proclama bien haut. L'évêque de Népi accueillit dès lors favorablement toutes les demandes qui lui furent adressées. Elles arrivaient chaque jour plus nombreuses, à mesure que s'étendait la renommée du prodige. Le chiffre des expéditions fut tel que, au témoignage du prélat, on aurait pu le qualifier d'"incroyable"!

Prudence de Grégoire XVI

En présence de faits si extraordinaires, Mgr Basilici crut devoir informer le Souverain Pontife. Il écrivit à Grégoire XVI. "Très Saint-Père, lui disait-il, bien que les demandes de reliques de sainte Philomène soient arrivées innombrables de toutes les parties du monde, de la Russie, de la Belgique, de la Pologne, de la Grèce, de la France, de l'Arménie, de l'Amérique, etc., satisfaction a été donnée à ces demandes..." Le désir de posséder quelque atome de cette vénérable poussière, ajoutait-il, était si ardent, que les plus hautes influences étaient mises à contribution par ceux qui ne s'adressaient pas directement à lui.

Mgr Basilici mentionnait encore que, se rendant à Mugnano le 31 mai 1835 pour vénérer le saint corps dont quelques parcelles se multiplièrent si merveilleusement sous ses propres yeux, il raconta la chose au Nonce apostolique de Naples, Mgr Ferretti. Ce prélat lui confia que "la même multiplication devait s'être opérée entre ses mains, puisque la poussière des reliques de la vierge martyre, qu'il avait reçue lui aussi de Mugnano, n'était qu'en toute petite quantité et que cependant, après en avoir distribué à beaucoup de personnes, il lui en restait encore..."

À son rapport l'évêque annexa la liste des distributions faites à Népi au cours de juin et de juillet, la date des jours, le nom des témoins. Ces répartitions s'élevaient à cinq cents. Étaient notées avec soin les formalités canoniques observées en des circonstances si délicates.

En quittant Mugnano et Naples, Mgr Basilici partit pour Rome où le Saint-Père l'attendait. Le renom de la vierge martyre était déjà grand dans la ville des Papes. Le 16juin 1835, il fut reçu par Grégoire XVI, qui souhaitait d'être renseigné directement par un témoin oculaire autorisé. Il instruirait lui-même la cause. Le Saint-Père écouta très attentivement l'exposé du prélat jusqu'en ses moindres détails, et il l'interrogea sur les circonstances des diverses preuves. Mgr Basilici présenta à Grégoire XVI la cassette des reliques, le mémoire justificatif et les procès-verbaux de tout ce qui s'était accompli lors de la multiplication des cendres.

Fortement ému, le Pape donna mandat au cardinal préfet de la Congrégation des Rites d'examiner cette cassette, d'étudier la relation épiscopale et l'ensemble des témoignages, afin de procéder, en s'entourant de toutes garanties, à une épreuve nouvelle.

Le jour suivant, 17 juin, une commission composée de nombreux personnages de la Cour pontificale et de la ville, fut solennellement réunie. En l'absence du cardinal Pedicini, préfet, le cardinal Galiffi, vice-préfet, présidait. Tous les témoins étaient assermentés. L'heure était venue de la dernière et décisive expertise. Le cardinal fit lui-même l'extraction des parcelles. Il en tira quarante-cinq. Le prodige continuait... L'expérience fut concluante. Les documents avaient dit vrai! Ainsi, dans cette salle du Palais apostolique, comme à Sutri, comme à Naples, comme, l'avant-veille, dans Rome même, les reliques de Philomène "refleurissaient hors du sépulcre".

Comment expliquer de tels faits sans tenir compte du doigt de Dieu?... Mais Grégoire XVI ne se prononça pas encore.

Lorsque la Congrégation des Rites se réunit au palais du Quirinal pour examiner, "avec toute l'attention accoutumée, les différents motifs qu'avait exposés le Révérendissime Évêque de Sutri et Népi, conformément aux ordres du Très Saint-Père, afin d'obtenir du Saint-Siège Apostolique un office avec la messe du commun, en l'honneur de sainte Philomène, vierge et martyre, dont le culte, répandu de tous côtés dans l'univers, avait porté d'autres prélats à faire la même demande", les membres de l'auguste assemblée ne négligèrent la discussion d'aucun détail. Un document officiel témoigne que, après avoir "soumis le tout à un examen approfondi, pesé mûrement certaines circonstances, spéciales au cas dont il s'agit", la Congrégation fut d'avis "qu'il y avait lieu de donner une réponse favorable pour l'office et la messe du commun et la quatrième leçon propre sous le rite double mineur". Le rescrit mentionne des faits exceptionnels, relatifs au culte de la vierge martyre.

La délibération approbative est du 6 septembre 1834. Elle n'emporta pas si aisément la signature de Grégoire XVI, que le Cardinal-préfet mit au courant des débats. Le Pape attendit trois ans; il suivit avec attention le mouvement de cette dévotion grandissante, fit examiner et discuter les faits nouveaux. De plus, il désirait des preuves qu'il pût, pour ainsi dire, toucher lui-même. En fait, jusque-là, le Saint-Père était sympathique, rien de plus, au culte de la jeune Sainte. Au mois de mars de cette année 1834, il avait daigné bénir en personne une image de sainte Philomène destinée à un sanctuaire de Rome; de sa part un superbe calice et un riche médaillon à son effigie furent expédiés à Mugnano.

Une guérison célèbre

Deux mois s'étaient à peine écoulés depuis l'audience accordée à l'évêque de Népi et le contrôle officiel des pièces justificatives, lorsque, le 10 août 1835, une guérison accomplie pour ainsi dire sous ses yeux et dont le retentissement fut énorme acheva d'éclairer Grégoire XVI.

En 1819, aidée par de pauvres servantes et d'humbles dévideuses de soie, Mlle Pauline Jaricot avait fondé à Lyon l'œuvre du sou par semaine pour la Propagation de la Foi. Le nom de cette admirable chrétienne avait été prononcé assez souvent devant Grégoire XVI. Celui-ci, recevant, le 15 mars 1832, Lamennais, Lacordaire et Montalembert qui étaient venus demander au Saint-Siège de juger leurs doctrines, se tut paternellement et à dessein sur des questions trop irritantes... Il se contenta d'évoquer l'œuvre d'une femme alors bien moins illustre, Pauline Jaricot, maintenant béatifiée. "Il a loué chaleureusement l'association lyonnaise pour la Propagation de la Foi," écrivait après l'audience, dans son journal le comte de Montalembert.

Or, dans les premiers mois de 1834, la dévouée Lyonnaise était devenue quasi impotente. Atteinte à trente-cinq ans d'une violente maladie de cœur, il semblait qu'elle ne dût pas survivre bien longtemps: rien que pour la changer un peu de place, il fallait la porter assise dans un fauteuil. Elle avait entendu parler de sainte Philomène. Elle l'aimait déjà. Attirée de plus en plus vers la petite martyre et toute confiante en son pouvoir, Mlle Jaricot, malgré son état désespéré, voulut faire le pèlerinage de Mugnano.

Arrivée à Rome au prix de quelles fatigues, elle fut reçue au Sacré-Cœur de la Trinité-du-Mont. Par une délicatesse exquise, le Saint-Père l'y alla voir. Il tenait à la remercier de ce qu'elle avait fait pour l'honneur et l'extension de la foi catholique. Toutefois il la trouva si affaiblie, qu'il osa lui demander de prier pour l'Église et son Chef, "dès qu'elle serait en paradis".

"Oui, Très Saint-Père, je vous le promets", répondit la pauvre malade... Mais, ajouta-t-elle en appuyant bien sur les mots, "si à mon retour de Mugnano, j'allais à pied au Vatican, Votre Sainteté daignerait-elle autoriser sans retard le culte de la chère sainte Philomène?

Assurément, ma fille, répliqua Grégoire XVI, car en ce cas il y aurait miracle de premier ordre."

Puis, se tournant vers la supérieure des religieuses du Sacré-Coeur et s'exprimant cette fois en italien pour que Pauline ne saisît pas: "Qu'elle est donc malade!... Nous ne la reverrons plus ! "

Le samedi 9 août 1835, dans la soirée, Mlle Jaricot, accompagnée de son chapelain, d'une femme de chambre et d'un domestique, arrivait à Mugnano. Elle était moribonde et, au dire des témoins, semblait plutôt un cadavre qu'une personne vivante. Elle était au dernier degré de sa maladie de cœur. On lui eût donné soixante ans!

Malgré son extrême fatigue, elle voulut rester en prière devant la châsse jusqu'à la fin de la longue cérémonie. Le lendemain, dimanche, on la reporte à l'église. Elle y entend plusieurs messes et communie. Elle assiste aux offices du soir, puis à ceux du lundi. Plusieurs docteurs de Naples, présents à la neuvaine, avaient remarqué déjà l'état désespéré de la malade. Soudain, ce lundi, pendant la bénédiction du Saint-Sacrement, Mlle Jaricot est guérie. Par reconnaissance, elle ajoutera désormais à son prénom de Pauline ceux de Philomène-Marie.

Le jugement de l'Église

L'heureuse miraculée s'en retourna vers Rome avec une belle statue et une relique de sa chère bienfaitrice. Tout le long du chemin, elle les fit vénérer dans les bourgs et les villages. Cependant personne à Rome n'avait été avisé de rien. Aussi quand Pauline-Philomène-Marie se présenta au Vatican, où on la croyait morte, Grégoire XVI, la revoyant pleine de force et de santé, s'écria:

"Est-ce bien ma chère fille? Revient-elle de la tombe, ou bien le Seigneur a-t-Il daigné manifester en sa faveur la sainteté de la martyre?

Oui, Très Saint-Père, c'est bien moi, c'est bien la pauvre Pauline que Votre Sainteté a vue mourante. Dieu l'a regardée en pitié, grâce à la chère sainte Philomène. Mais maintenant que je reviens pleine de vie, me permettez-vous d'accomplir le vœu que j'ai fait d'élever une chapelle à ma céleste bienfaitrice, dès que Votre Sainteté aura autorisé le culte public de la vierge martyre?

- Oui, ma fille", répondit Grégoire XVI. Et il promit de s'en occuper sans retard.

Le pontife fit preuve alors envers la protégée de sainte Philomène de la plus paternelle, de la plus souriante bonté. Quittant la chambre des audiences, il la reconduisit à travers les grandes salles du Vatican. Il la faisait marcher vite, l'envoyant assez loin devant lui, et quand elle se rapprochait:

"Encore, encore! disait-il. Je veux être bien sûr que ce n'est pas une apparition de l'autre monde, mais bien ma chère fille de Lyon!"

Le Pape, bien qu'il n'eût aucun doute sur l'intervention miraculeuse de Filumena, temporisa plus d'une année encore. Conformément au désir de Grégoire XVI, Mlle Pauline Jaricot passa à Rome l'année qui suivit son voyage à Mugnano. Le Saint-Père put de la sorte s'assurer par lui-même de sa complète guérison. Préparait-il ainsi une réponse contre ceux qui accuseraient le Saint-Siège d'enthousiasme irréfléchi et lui reprocheraient une décision mal éclairée? C'est possible. Quoi qu'il en soit, le 13 janvier 1837, il acquiesça aux suppliques qui lui étaient adressées et confirma le rescrit de la Congrégation des Rites par un décret solennel.

Ainsi se trouvaient légalisés par l'autorité suprême de l'Église l'acte de la seconde "naissance" de sainte Philomène au cimetière de Priscille, sa vie de chrétienne, sa confession sanglante, la translation de ses restes en Campanie, la soudaine célébrité de son culte, la puissance de son intercession.

La quatrième leçon officiellement insérée au bréviaire est sobre et concise. Elle démontre que l'Église reconnaît à sainte Philomène le titre de vierge et de martyre. Elle affirme la réalité de miracles qui, survenus après sa mort et par son intercession, prouvent que, durant sa courte vie, elle pratiqua les vertus héroïques. En résumé, la demande de Mgr Basilici fit engager, dans Rome, autour du nom de Filumena, un véritable procès de canonisation. Or, jamais cas semblable ne s'est présenté pour aucun autre Saint de vie inconnue. Toutefois ici, avec son habituelle prudence, l'Église ne s'est appuyée que sur des données certaines.

Un illustre pèlerin

Grégoire XVI s'éteignit le 1er juin 1846. Le cardinal Jean Mastaï, évêque d'Imola, lui succéda sous le nom de Pie IX. La révolution de 1848, dans Rome, obligea le pontife à quitter la ville. Comme Pierre, le premier des Papes se réfugiant dans le domaine de Priscille, il chercha un asile dans le royaume de Naples, où l'accueillit filialement et royalement Ferdinand II.

Le Pontife invoquait déjà sainte Philomène. Pendant son épiscopat d'Imola, il avait voulu célébrer lui-même la messe le jour où sur le principal autel de leur église, les Oratoriens exposèrent son image à la vénération publique. Dans les angoisses de l'exil, à Gaëte, il apprit que le Ciel ne cessait point d'exaucer les souhaits confiés à Filumena. On venait d'en avoir à Bénévent une preuve éclatante et indéniable: le retour à la santé d'un pauvre jeune homme, de famille bien connue, et dont l'état lamentable excitait depuis longtemps la pitié de tous.

Trois mois après cette guérison, le 7 novembre 1849, une foule accourue de Naples, de Nole, des campagnes, des bourgs voisins encombrait les routes de Mugnano. Un auguste pèlerin allait visiter Filumena. On connaissait la grande nouvelle: aussi l 'affluence fut-elle énorme lorsque, escorté par tous les jeunes gens de la contrée qui portaient des rameaux ou des palmes, le Saint-Père parut.

Le Chef de l'Église venait recommander sa cause à la puissante martyre, placer ses épreuves grandissantes sous le patronage de l'héroïque enfant qui avait secondé l'apostolat des premiers pasteurs et comme eux souffert pour la foi. Ce fut un émouvant spectacle quand le Pape arriva devant la porte du sanctuaire. Au bas des marches, l'attendait, agenouillé sur la terre nue, le roi de Naples. Il y avait à côté du prince l'évêque de Nole, Mgr Pesca. À genoux, sur les degrés, une femme, entourée de beaux enfants, demandait la bénédiction du Saint-Père. C'était la reine avec les jeunes princes et princesses de la famille royale. Ferdinand II voulut baiser les pieds de Pie IX.

Quelle scène parlante! Ce pontife persécuté conduit par un monarque et les grands de la terre devant l'autel d'une enfant, qui confessa le nom du Christ en tenant tête jadis aux princes de ce monde! Quel triomphe aussi pour l'humble vierge, abandonnée tant de siècles en l'obscurité des catacombes!

Pie IX, assisté du nonce et de l'évêque, célébra la messe devant le grand reliquaire. Après le saint Sacrifice, le Pape s'attarda longuement. Il désirait puiser de nouvelles énergies dans la contemplation de l'héroïne. Lorsque Pie IX se releva, rayonnant, Mgr de Nole lui fit vénérer la monstrance de vermeil où, sertie de pierreries, se conserve la fiole du sang desséché. Le Saint-Père prit le précieux reliquaire, traça avec lui sur son front le signe de la croix, puis le présenta aux lèvres du roi, de la reine et des princes.

Cette journée du 7 novembre 1849 demeure une des plus mémorables du pèlerinage de Mugnano. Le souvenir en est fixé sur une plaque de marbre dans l'église même. Il devait rester plus vivace encore dans le cœur de Pie IX. Devant les ossements de la jeune martyre – il en fit la confidence – il avait acquis en l'intime de son âme l'assurance de son retour prochain dans Rome. Devant l'autel de sainte Philomène, il s'était promis de résister à l'iniquité jusqu'à la mort. Aussi, désireux de lui témoigner sa gratitude, il la proclama patronne secondaire du royaume de Naples. Cinq mois après, les troubles étant apaisés, la Rome catholique revoyait avec bonheur son Pontife et son Roi.

Pie IX n'oublia jamais sa protectrice de Mugnano. Souvent, durant son long règne, il lui envoya des messagers et des offrandes. Son principal hommage fut la concession, pour le clergé de Mugnano, d'un office propre avec messe, honneur que n'obtint jamais jusque-là aucun des saints personnages retrouvés aux catacombes sans autre garantie que la découverte du nom et la certitude du martyre.

Le 6 juillet 1853, le Père André-Marie Frattini, promoteur de la Foi, présenta l'office et la messe composés selon les règles liturgiques. Pie IX souhaitait vivement de les accepter sans délai. Mais comme si, en prévision d'attaques futures, une Providence attentive conduisait toutes choses en cette cause privilégiée, il ne dérogea point aux prudentes lenteurs de la procédure romaine. On ne pourra jamais qualifier d'inconsidérées les décisions du Saint-Siège à l'égard du culte de sainte Philomène. L'approbation fut donnée après un an et six mois de révision. Le décret Etsi decimo qui la contient reçut confirmation le 31 janvier 1855.

Peu de semaines avant sa mort, le Saint-Père manda au Vatican le supérieur del Santo Spirito et mettant dans ses mains le splendide calice que la Fédération des Cercles catholiques de Belgique lui avait offert à l'occasion de ses Noces d'or épiscopales, il dit au vénéré prêtre: "De ma part allez à Mugnano et faites don de ce calice à sainte Philomène, en le déposant sur son autel." Le messager papal arrivait au sanctuaire le soir du 24 octobre 1877. Le lendemain, l'offrande eut lieu, avec un concours joyeux de fidèles, parmi les chants d'allégresse. Ce fut le dernier hommage terrestre de Pie IX à sa céleste bienfaitrice.

Quand Léon XIII monta sur le trône pontifical qu'il devait occuper vingt-cinq années, la dévotion à sainte Philomène était reconnue dans l'Église. Il restait, semble-t-il, peu à faire pour parachever la gloire de la petite martyre. M. l'abbé Louis Petit, directeur de l'Œuvre de Sainte Philomène, à Paris, que Léon XIII reçut plusieurs fois en audience, atteste que "toujours le visage du Pape s'est éclairé d'un doux sourire au nom béni de Philomène, dont Sa Sainteté (Elle-même nous l'apprit) voulut vénérer les restes glorieux, étant délégué apostolique à Bénévent". Aussi, le 15 décembre 1883, Léon XIII approuvait-il volontiers le port d'un cordon, de couleur rouge et blanche, en l'honneur de la vierge martyre, et il dotait cette dévotion de riches indulgences. Le 24 septembre 1889, l'illustre pontife accordait le titre et le privilège d'Archiconfrérie -- pour la France seulement, il est vrai -- à l'Œuvre de Sainte-Philomène.

Ce sont là des actes officiels. Mais en plusieurs circonstances, Léon XIII fut heureux de pouvoir témoigner de sa piété personnelle envers la jeune martyre.

"Comment ne voient-ils pas ?..."

Dès le début de son pontificat, Pie X, élu en 1903, et maintenant canonisé, manifesta le désir de béatifier le Vénérable Curé d'Ars, Jean-Marie Vianney. Or, nous le verrons, le nom de ce serviteur de Dieu demeure étroitement uni, ainsi que sa gloire, à la gloire et au nom de sainte Philomène. En janvier 1905 c'était chose faite: le Curé d'Ars était mis sur les autels et donné comme patron aux curés de France.

Par une coïncidence heureuse, cette même année amenait le "centenaire de sainte Philomène", son culte ayant commencé de s'épanouir en 1805. Pie X voulut participer de loin à la fête. Le 8 août, trois jours avant les solennités napolitaines, il donna mission à un fervent de la vierge martyre, le Père Remer, d'aller en son nom à Mugnano et là d'offrir pour lui à la reine de céans un anneau d'or.

Moins de deux ans après, Pie X, en recevant à son tour M. l'abbé Louis Petit, montra quel vif intérêt il portait lui-même à la "question philoménienne" et quelle importance il y attachait. En cette audience qui eut lieu le 6 juin 1907, le directeur de l'Oeuvre de Sainte-Philomène offrit d'abord au Saint-Père une précieuse relique du bienheureux Vianney – un fragment de son coeur – puis il lui présenta une adresse. "Je veux la lire moi-même," dit le Pape. Et il la parcourut attentivement.


Poursuivant sa lecture, rapporte l'abbé Petit, le Pontife accentuait par un mouvement de
la tête, un geste de la main, une expression du visage, les sentiments que nous avions exprimés par écrit.


Quand vint le nom de la petite Sainte, quand il fut question d'elle: "Ah! sainte Philomène! Je suis bien attristé par ce que l'on a écrit à son sujet. Est-ce possible de voir de telles choses?" Et Pie X exprima avec énergie sa tristesse et son mécontentement au sujet de discussions récentes.

Il s'agit ici de la polémique soulevée dans certaines revues ou certains journaux de France et d'Italie, à l'occasion d'articles de l'archéologue Horace Marucchi. Il s'était formé une opposition plus ou moins accentuée contre le culte de sainte Philomène. On prétendait que les trois briques qui avaient refermé le loculus de la jeune martyre provenaient d'une autre tombe et que justement l'inscription Pax tecum Filumena fut brouillée à dessein par les ensevelisseurs, pour indiquer qu'il n'y avait là que des restes quelconques, anonymes. Mais l'opinion traditionnelle a trouvé un ardent et très habile défenseur dans le R.P. Bonavina.

Et Pie X ajouta: "Comment ne voient-ils pas que le grand argument en faveur du culte de sainte Philomène, c'est le Curé d'Ars? Par elle, en son nom, au moyen de son intercession, il a obtenu d'innombrables grâces, de continuels prodiges. Sa dévotion envers elle était bien connue de tous, il la recommandait sans cesse."

Et longuement, le Pape parle de la thaumaturge, de cette enfant dont les restes furent découverts comme tant d'autres parmi les sépulcres de la primitive Église, mais que la puissance de Dieu illustra par une gloire singulière. "On lit ce nom Filumena sur sa tombe. Que ce soit son propre nom ou qu'elle en portât un autre – et Pie X en énumère plusieurs – peu importe. Il reste, il est acquis que l'âme qui informait ces restes sacrés était une âme pure et sainte que l'Église a déclarée l'âme d'une vierge martyre. Cette âme a été si aimée de Dieu, si agréable à l'Esprit-Saint, qu'elle a obtenu les grâces les plus merveilleuses pour ceux qui eurent recours à son intercession..."

Le Pape parlait avec une conviction ardente. Nous admirions combien était grande sa vénération et sa confiance envers sainte Philomène.

Au cours de la même audience, Pie X s'adressa à M. le chanoine Monestès, d'Agen, évêque futur de Dijon, qui accompagnait l'abbé Petit et qui, au retour de Rome, devait s'arrêter au sanctuaire d'Ars. "Oui, lui disait-il, allez là-bas. Vous y porterez mes intentions. Vous prierez afin que le bienheureux Curé fasse les miracles qui me permettent de le canoniser. Je le souhaite ardemment. Il faut le lui demander par l'intercession de sainte Philomène..."

Ces déclarations devaient aboutir à un acte plus solennel. Par bref apostolique du 21 mai 1912, Sa Sainteté daigna étendre à toute l'Église l 'Archiconfrérie de Sainte-Philomène. Pie X complétait ainsi l'oeuvre commencée en 1837 par Grégoire XVI.

Rencontre du Curé d'Ars et de Filumena

Dans un humble village des Dombes, à Ars, quelqu'un a beaucoup fait pour l'honneur de Filumena. Ici deux âmes, dont la première était depuis dix-sept cents ans dans la céleste gloire, la seconde emprisonnée encore dans son enveloppe terrestre, ont vécu l'une pour l'autre, créées pour un fraternel apostolat et de communes merveilles.

Le Curé d'Ars, saint et thaumaturge, obtint beaucoup de faveurs par l'enfant des catacombes, devenue sa "chargée d'affaires", son "consul près de Dieu". Mais aussi la vierge martyre n'a dû la diffusion si rapide de son culte qu'à la dévotion tendre et au zèle dévorant de Jean-Marie Vianney.

Leurs "deux gloires, en effet, ont grandi l'une à côté de l'autre, ou plutôt c'est derrière la gloire de sainte Philomène que M. Vianney a toujours voulu cacher la sienne; c'est dans le bruit des miracles de la jeune martyre qu'il a tâché d'ensevelir et d'étouffer le bruit qu'on faisait autour de sa sainteté."

Comment le Curé d'Ars connut-il sainte Philomène? Dès 1815, les Benfratelli ou Frères de Saint-Jean-de-Dieu, chassés par la tourmente révolutionnaire, résolurent de rentrer en France. Ces apôtres de l'infatigable charité, oublieux des injustices anciennes, venaient de nouveau offrir leurs services aux incurables, aux infimes les plus malheureux et les plus rebutants. Comme il fallait de grandes ressources pour acheter ou bâtir des hôpitaux, certains religieux se firent mendiants.

Ils parcoururent en particulier les provinces du Midi et la Bretagne. Pareils aux antiques

trouvères qui allaient de bourg en ville, gagnant leur pain à redire des cantilènes, ces bons Frères passaient dans les maisons en chantant des cantiques. Or, dit-on, celui de leurs chants qui paraissait le plus neuf et qu'on écoutait avec le plus de plaisir n'était autre que la complainte de sainte Philomène. La complainte achevée, les artisans, les braves gens des campagnes surtout, réclamaient de nouveaux détails sur cette jeune martyre dont ils entendaient parler pour la première fois. Les Fratelli, avec ce qu'ils savaient de son histoire, racontaient ses miracles; ils enseignaient la manière de l'invoquer. Et dans les veillées, devant l'image de la Sainte, souvenir laissé par les charitables Frères, les villageois redirent la naïve complainte.

Les bons religieux n'eurent garde de négliger les grandes villes. Ils passèrent par Lyon. Dans la riche cité une famille était connue parmi les plus bienfaisantes. M. Jaricot accueillit volontiers les pieux quémandeurs. Les Fratelli ne manquèrent point d'y parler de sainte Philomène. Pauline, la dernière-née de la famille, était là, tout yeux et tout oreilles.

Cependant cette jeune fille, douée de dons charmants, se sentait attirée par les plaisirs. N'allait-elle pas devenir, malgré son éducation très chrétienne, une mondaine et en mener l'existence futile, sinon coupable? Heureusement, la grâce de Dieu fut la plus forte: à dix-sept ans, cette riche et ardente nature se tourna vers le bien avec plus de fougue encore qu'elle n'en avait mis à rechercher les distractions et les affections du monde.

L'abbé Vianney, modeste, discret, effacé, ne laissa pas de remarquer Pauline Jaricot. La jeune fille avait dit adieu, irrévocablement, à ses élégantes toilettes, pour adopter un costume dont la coupe et la vulgarité avaient d'abord paru "ridicules". On racontait qu'à Lyon elle partageait ses journées entre l'hôpital où elle pansait des plaies et un atelier de modistes où elle occupait honorablement d'autres jeunes filles du monde dénuées de ressources. Parfois elle passait de longues heures à l'église, dans une adoration réparatrice. Bientôt l'idée lui viendrait d'aider les missionnaires, en recueillant pour eux dans son entourage un sou par semaine: idée féconde d'où est sortie l'oeuvre splendide de la Propagation de la Foi.

Ars est assez éloigné de Lyon. Les relations ne cessèrent pas entièrement pour cela

entre le jeune prêtre et Mlle Jaricot. Il était arrivé pauvre dans une église plus pauvre encore. Lui aussi, il ne craignit pas de tendre la main. La dévouée Lyonnaise vint le visiter; de temps en temps, au moins jusqu'en l'année 1830, il retourna lui-même à Lyon. Et il savait bien à quelle porte frapper.

Il y eut entre le Curé d'Ars et Pauline union de prières, échange de pensées. La pieuse Lyonnaise avait d'ailleurs besoin de direction et de conseils. En retour des bons avis donnés avec tant de tact et de sagesse, elle rendit à M. Vianney un service insigne: elle le mit en relation – c'est le mot – avec sainte Philomène. Par elle il connut les merveilles de Mugnano; plus tard, grâce à elle, au moins indirectement, il eut l'avantage de posséder une première, puis une seconde relique de la martyre.

"Sa dévotion à sainte Philomène commença vers l'an 1830, rapporte l'instituteur Jean Pertinand, fidèle ami du Saint et à l'occasion son garde-malade. Il lui attribua dans la suite toutes les faveurs temporelles obtenues à Ars, ce qui accrut considérablement le pèlerinage. Avant cette époque, lorsqu'il survenait quelque chose d'extraordinaire, M. Vianney recommandait le silence et les gens craignaient de le peiner en proclamant les grâces reçues. Il n'en fut plus ainsi quand le culte de la Sainte eut été inauguré. Le bon Curé lui attribua tout l'honneur des merveilles qui s'accomplissaient et il aimait encore à les proclamer."

La "chère petite Sainte"

Dès qu'il connut sainte Philomène, le cœur du Curé d'Ars fut pris tout entier. Aussitôt s'établit entre eux une amitié incroyable. "Dès le début, la chère Sainte répondit aux attraits de son serviteur; mais leurs coeurs allèrent s'unissant de plus en plus, au point qu'il y avait entre eux, dans les dernières années, non plus une relation à distance, mais un commerce immédiat et direct; et dès lors le Saint vivant eut avec la bienheureuse la familiarité la plus douce et la plus intime. C'est d'une part une perpétuelle invocation, de l'autre une assistance sensible et une sorte de présence réelle."

En vérité le vieux prêtre de France et la jeune martyre romaine étaient faits pour se comprendre. Donc rien d'étonnant que, par une permission de Dieu, Philomène soit venue visiblement faire visite à son grand ami. Que se passa-t-il en ces entrevues toutes célestes? Presque rien n'en a transpiré. Après une apparition – celle de mai 1843 – "ce fut une opinion générale qu'il s'était dit dans ce colloque mystérieux des choses qui ont fait, jusqu'au terme de

sa longue vie, la consolation du saint prêtre".

Voir souvent la Sainte Vierge et sainte Philomène, il trouvait cela ordinaire: il y était habitué; il parlait de ces visiteuses célestes comme on parle d'amis de toujours!

Quel dommage que la simplicité délicieuse du Curé d'Ars ne se soit pas trahie davantage! Pourtant, tout à la fin de sa vie, en mai 1859, il confiait dans la plus stricte intimité à l'une de ses meilleures pénitentes: "J'étais en peine de connaître la volonté de Dieu sur une entreprise qui m'inquiète – il s'agissait de commencer la nouvelle église; M. Toccanier, auxiliaire de M. Vianney, était d'avis de consacrer à cette construction des sommes réservées pour les missions paroissiales.  J'ai demandé à connaître la volonté de Dieu. Sainte Philomène m'est apparue; elle est descendue du ciel, belle, lumineuse, environnée d'un nuage blanc. Elle m'a dit par deux fois: "Tes oeuvres sont plus parfaites que les siennes, parce qu'il n'y a rien de plus précieux que le salut des âmes." Pendant qu'il parlait de cette vision, ajoute la personne qui en reçut la confidence, M. Vianney était debout, les yeux élevés au ciel et la figure rayonnante à ce souvenir qui semblait le ravir encore.

Il connaissait les traits de la martyre romaine; il en avait admiré l'expression virginale. Un jour, se présenta à son confessionnal une jeune fille de Ligny (Meuse), Mlle Sophie Mécusson, personne profondément pieuse et sans doute peu chargée de crimes; car, dès qu'elle fut agenouillée à ses pieds, le saint Curé lui dit: "Ma petite, allez vous confesser, si vous voulez, au missionnaire. Il y en a ici qui sont plus pressés que vous."

La pauvre pénitente avait attendu longtemps son tour, et il lui fallait repartir sans recevoir les conseils de l'homme de Dieu! Déconcertée d'abord, elle se ressaisit assez pour ne pas perdre une si heureuse occasion.

"Je vous en prie, mon Père, confessez-moi!

Silence de l'autre côté de la grille.

- Oh! mon Père, donnez-moi un souvenir... une image de sainte Philomène.

- Mais, répondit M. Vianney, dans votre église de Ligny, dans telle chapelle, il y a un tableau qui la représente. Allez et faites-le reproduire. C'est la plus belle tête de la Sainte que je connaisse."

Le Curé d'Ars n'avait jamais mis le pied à Ligny; il ignorait l'existence du tableau: une intuition mystérieuse le lui avait fait connaître. Et c'est ainsi qu'il pouvait comparer le portrait à l'original.

Le pèlerinage sans fin vers Ars commença vers 1825. De proche en proche, on apprend qu'il y a dans ce petit village un homme qui lit dans les consciences, qui d'un mot cicatrise les plaies des âmes et des corps. Et voici que des foules accourent. Un jour vint où douze voitures publiques circulèrent entre Lyon et Ars. En 1835, le pauvre curé s'était présenté, comme tout prêtre doit le faire, à la retraite ecclésiastique. Le voyant venir en son modeste équipage: "Vous n'avez pas besoin de retraite, lui dit l'évêque de Belley, mais les âmes ont besoin de vous." Et le saint homme reprit le chemin d'Ars.

En effet, l'affluence était devenue telle, que, pendant près de vingt ans, M. Vianney, lié à son confessionnal comme à un calvaire, dut y passer tous les jours de quinze à dix-huit heures à la belle saison, onze heures au moins pendant la saison rigoureuse. Chacune des six dernières années de sa vie, cent mille personnes environ se présentèrent dans son église. Sans doute tous les pèlerins ne se confessaient pas à lui; du moins tous repartaient après avoir vu et entendu un Saint, avec des germes de salut déposés dans leurs âmes.

Dès 1838, la dévotion à sainte Philomène avait pris dans l'église d'Ars une extension nouvelle. "De nombreuses guérisons opérées coup sur coup devant ses reliques y amenèrent beaucoup de monde."

Une fois de retour après sa miraculeuse guérison à Mugnano, Mlle Jaricot voulut témoigner sa gratitude à sa virginale bienfaitrice. Désireuse de lui dédier un sanctuaire, près de sa maison, au flanc du coteau de Fourvière, elle fit part de son projet à son vénérable ami d'Ars. Or celui-ci, la gagnant de vitesse, se mit à l'œuvre de son côté, et la toiture était loin d'être posée à l'oratoire de Lyon, que déjà l'abbé Vianney avait sa chapelle au nom de Filumena: chapelle toute simple, ornée d'une statue couchée de la martyre. Le saint Curé eut toujours une prédilection pour ce petit coin de son église. Il y venait souvent réciter son office; chaque mardi, il y célébrait la messe. Il s'y réfugiait pour y prier plus à son aise. Il prétendait bien faire de cet humble autel le centre unique du pèlerinage d'Ars et reporter sur la chère petite Sainte tout ce qui effrayait son humilité si délicate, si profonde, si entière.

"Ne pourrait-elle faire ses miracles ailleurs ?"

Quand M. Vianney, après son catéchisme de onze heures, veut franchir les quelques mètres qui séparent son église de sa cure, il est assailli de tous côtés. Et de partout ce sont des supplications comme celles-ci: "Bon père, bénissez mon enfant malade, guérissez-le. – Saint père, vous n'avez qu'à dire: je veux, et je serai guéri!" On se croirait revenu au temps du Christ, sur un chemin de Galilée.

Mais presque toujours M. le Curé renvoie à sainte Philomène quiconque réclame la santé du corps ou d'autres faveurs terrestres. Et c'est elle, non pas lui, qu'il faudra remercier. On fera d'abord une neuvaine de prières; et même M. Vianney sera enchanté qu'on s'en retourne la faire chez soi. D'ailleurs la présence de la personne malade n'est point nécessaire: la petite Sainte, prétend l'humble prêtre, a partout la même puissance. Une Nantaise, Mlle B.L., atteinte d'un cancer, devait se mettre entre les mains des chirurgiens. Elle eut l'inspiration de recourir aux prières du Curé d'Ars. Au milieu de vives souffrances, elle parvient à l'homme de Dieu qui, pour éprouver sa foi, lui dit: "Comment, Mademoiselle, vous avez sainte Philomène à la Visitation de Nantes, et vous n'y recourez pas chez vous?" Cette parole fut pour la malade un trait de lumière. Elle revint en sa ville natale, commença une neuvaine, appliqua sur son mal un reliquaire de la sainte martyre et se trouva subitement guérie.

À des personnes éloignées d'Ars et qui sollicitaient des guérisons, M. Vianney se contentait de prescrire des prières et non un pèlerinage. En même temps que la lettre écrite par l'un de ses secrétaires d'occasion – Catherine Lassagne, l'abbé Raymond ou l'abbé Toccanier – il faisait expédier un peu de l'huile qui brûlait nuit et jour devant la statue de sainte Philomène.

Cependant, au saint village, les miracles allaient se multipliant. Un murmure croissant de gloire s'élevait de la foule. Une semaine on put compter jusqu'à quatorze guérisons. C'était un peu trop tout de même! Le pauvre saint Curé, visiblement ennuyé, crut devoir y mettre le holà. "Ne pourrait-elle aller faire ses miracles ailleurs?", s'écriait-il devant ses catéchisés, dont les visages s'éclairaient d'un joyeux sourire.

Or, malgré les injonctions et les bouderies fraternelles de l'abbé Vianney, la petite Sainte opérait encore des prodiges. C'est précisément ce qui arriva à saint Pierre-Julien Eymard, fondateur de la Société du Saint-Sacrement. Très malade, il fut porté dans l'église d'Ars. Or M. Vianney qui l'aimait particulièrement et l'appelait "son Saint", lui prescrivit une neuvaine à sainte Philomène, en ajoutant toutefois "qu'il ne guérirait pas sur place, mais quand il serait plus loin". Et il en fut ainsi.

Seulement, voilà! La chère petite Sainte, au lieu d'attendre la fin de la neuvaine, distribuait parfois ses faveurs dès le premier jour, avant que l'on quittât Ars. Et alors c'étaient d'amusantes boutades comme celle-ci après la guérison d'un petit estropié: "Sainte Philomène aurait bien dû guérir cet enfant ailleurs. Elle m'a manqué de parole!"

Notre vierge martyre était morte toute jeune. Le Curé d'Ars ne l'ignorait pas. Et c'est sans doute pour cela qu'il la traitait avec cette charmante familiarité, cette audace exquise, la reprenant comme on reprend un enfant. Il la grondait de faire trop de miracles; il la grondait aussi, il faut le dire, quand elle n'en faisait plus. Il lui "cassait la tête", quand elle tardait trop à exercer son merveilleux pouvoir.

Vers le fin de juillet 1838, Catherine Lassagne était à toute extrémité. Le médecin, M. Timécour, de Trévoux, déclara qu'elle était perdue. On songeait déjà à préparer tout ce qu'il fallait pour les funérailles. Mais M. le Curé pria sainte Philomène pour elle. Le saint homme était bien angoissé: que deviendrait sans cette directrice dévouée l'œuvre nécessaire de la Providence?... Tout à coup, l'agonisante rouvre les yeux. "Je suis guérie, s'écrie-t-elle... Je veux me lever." Elle se lève en effet et se jette à genoux devant une image de sainte Philomène. La fièvre avait complètement disparu. La veille, au chevet de la mourante, M. le Curé avait fait pressentir cette guérison, qu'il semblait toutefois trouver un peu tardive. "Je gronderais presque sainte Philomène, disait-il. Je suis tenté de lui reprocher la chapelle que j'ai bâtie en son honneur."

Si de notre part une telle réflexion n'était irrespectueuse, ne pourrait-on dire que "la chargée d'affaires" du saint Curé fut quelquefois assez embarrassée? On lui demandait d'intercéder pour la guérison des corps. La guérison était obtenue, et voici ce qu'elle entendait dire à son grand ami d'Ars: "J'ai bonne envie (confiait-il un jour à Catherine Lassagne) de défendre à sainte Philomène de faire des miracles pour les corps. Il faut qu'elle guérisse surtout les âmes. Ce pauvre cadavre, qui doit pourrir, n'est pas grand-chose. – Mais, répliquait Catherine, elle ne vous écoutera pas." Et lui de répondre en souriant: "Oh! si, elle fait bien à peu près ce que je veux."

Seulement, il y avait des variations dans les volontés du Curé d'Ars; si bien que sa petite Sainte et lui n'étaient pas toujours parfaitement d'accord: Philomène opérait-elle coup sur coup des prodiges, l'humble prêtre trouvait qu'il y en avait trop. Mais, par contre, cessait-elle de guérir les corps pour s'occuper sans doute uniquement des âmes–- comme elle en était priée – M. Vianney ne tardait pas à s'en plaindre.

Une jeune fille de douze à quatorze ans, rapporte l'abbé Raymond, avait perdu l'usage de ses jambes à la suite d'une fièvre typhoïde. Elle vint à Ars et communia, assise sur une chaise, à la messe que M. le Curé célébrait dans la chapelle de sainte Philomène. Après la communion, la jeune fille se lève, se jette à genoux et s'écrie: "Je suis guérie!" Un mouvement se produisit parmi la foule. M. Vianney ne s'en aperçut pas et, pendant qu'il était à la sacristie, occupé à signer des images, je lui dis: "Il y avait bien longtemps que sainte Philomène se reposait. – C'est pour cela, me répondit-il, que, pendant la messe, je l'ai grondée en lui disant: 'Grande Sainte, si vous n'accomplissez plus de miracles, vous allez perdre votre réputation.'"

"Moi, je ne fais pas de miracles"

Pratiquement, on le voit, les miracles dépendaient de la prière du saint Curé. Il déclarait lui-même "n'avoir jamais rien demandé par l'intercession de sa petite Sainte sans avoir été exaucé". Mais c'est en vain qu'il se défendait tant qu'il pouvait d'avoir une part quelconque en ces prodiges. "Malgré cela, on avait autant de confiance en ses prières, à lui, qu'en l'intercession de sainte Philomène." Il avait beau dire: "Il y a tant de Saints et de Saintes dans notre église!..? Moi, je ne fais pas de miracles... Je ne suis qu'un pauvre ignorant qui a gardé les moutons: c'est le bon Dieu et sainte Philomène qui font tout cela." On ne le croyait plus autant que les premiers temps.

Un pénitent et ami du serviteur de Dieu, Jean-Claude Viret, de Cousance (Jura), a raconté, avec sa naïveté de paysan, dans un vieux cahier déchiffré à grand-peine, comment il embarrasse M. Vianney et quelles réponses il en reçut. "Un jour, raconte-t-il, mon confesseur de Cousance me prie de demander au saint Curé d'Ars ce qui se faisait d'extraordinaire dans sa paroisse.

"Mais que se fait-il d'extraordinaire dans ma paroisse?

- Mon Père, on m'a dit là-dessus bien des choses.

- O mon enfant, il ne faut pas croire tout ce qu'on raconte.

- Eh bien, mon Père, quand je serai à Cousance, je dirai donc qu'il ne se fait rien dans votre paroisse.

- En ce cas, mon enfant, vous mentirez. Il ne faut pas.

- Dites-moi donc, s'il vous plaît, ce que je dois rapporter à mon confesseur.

- Vous lui direz qu'ici tout se fait par l'intercession de la Très Sainte Vierge et de sainte Philomène. Il se guérit des sourds, des muets, des aveugles, des paralytiques, des possédés. Il se fait des miracles et des conversions tous les jours, et des fois, il s'en fait plusieurs. Mais ce n'est que par l'intercession de la Très Sainte Vierge et de sainte Philomène. Impossible de lui tirer autre chose.

"Voici ce qui m'est arrivée à moi-même, racontait l'hôtelier d'Ars, François Pertinand. J'avais pris une maladie grave qui avait causé une enflure considérable, au point qu'elle atteignait la poitrine. On me mena soigner à Villefranche. Les médecins déclarèrent que le sang était vicié et qu'il n'y avait plus de remède. Là-dessus, mes parents voulurent absolument me ramener à la maison. M. le Curé vint me voir. Il me dit que je n'avais pas pour deux jours de vie, mais que si je voulais avoir confiance et suivre ses conseils, je guérirais. 'Si tu fais, me dit-il, une neuvaine à sainte Philomène avec moi et avec tes parents, à la fin tu iras à Fourvière en action de grâces.' La chose me parut impossible, mais je me rendis à son avis. Le quatrième jour je me levai, et le neuvième, j'attelai moi-même mon cheval pour me rendre à Lyon avec ma famille."

Une dame de Marseille, Mme Daumas, atteinte du mal de Pott, commence à Ars une neuvaine en l'honneur de la petite Sainte. Le dernier jour, elle communie dans son lit, de la main de M. Vianney. Mais elle ne ressent aucune amélioration. Elle se désole. "Partez, ma petite, lui dit le saint Curé. - Oh! non, mon Père je veux rester près de vous, à Ars! - Partez! En restant ici, vous retardez votre guérison."

Elle croit à la parole du serviteur de Dieu. On la conduit en gare de Villefranche, d'où on l'embarque pour Marseille. Arrivée là, elle se sent guérie, saute seule du wagon, à la stupéfaction de sa fille qui l'accompagne et de son mari qui est venu l'attendre avec une voiture. Le lendemain, elle gravissait à pied le rude chemin de Notre-Dame de la Garde.

C'était en septembre 1857, rapporte Mlle Marie Robert, de Clermont-Ferrand. M. Vianney faisait à l'église son catéchisme de onze heures. Je le vois encore dans sa petite stalle, à côté de l'autel de la Sainte Vierge. L'omnibus arrive. Soudain, la porte de l'église s'ouvre bruyamment; ce qui nous fait détourner la tête. Trois personnes étaient là, près du bénitier: une femme et un homme, lequel tenait un enfant dans ses bras. M. Vianney, regardant ces nouveaux venus, leur dit en soupirant: "Pauvres gens! venir de si loin chercher ici ce que vous avez chez vous! Que votre foi est grande!" Puis il continua son catéchisme.

Sur la fin, ayant récité l'angélus, il s'adressa encore d'une voix forte à ce père et à cette mère: "Portez votre enfant à sainte Philomène, là, à gauche!" Les infortunés traversèrent l'église et allèrent s'agenouiller devant la statue de sainte Philomène. Tout à coup on entendit un grand remuement, un bruit de chaises. C'était le père qui s'était évanoui en entendant son fils parler pour la première fois. Ce petit de six ans était paralysé et sourd-muet de naissance. "Joli papa, joli! ..." avait dit l'enfant dans le patois de son pays, et il se mit à marcher. "Nous étions venus à Ars, nous expliqua-t-il en pleurant de joie, pour demander la guérison de notre fils qui n'avait jamais parlé ni marché."

Voici enfin, pour clore cette série de merveilles, un fait où se révèle, peut-être mieux qu'en tout autre, l'action simultanée du Curé d'Ars et de sainte Philomène. L'événement s'est déroulé en mai 1843, au cours d'une maladie très grave qui faillit emporter l'abbé Vianney.

Mme Claudine Raymond-Corcevay, de Chalon-sur-Saône, souffrait beaucoup d'une affection chronique au larynx et aux bronches. Elle ne pouvait prononcer le moindre mot sans éprouver à la gorge une douleur comparable à la brûlure d'un fer rouge. Aussi dut-elle se résigner à communiquer avec son entourage en écrivant sur une ardoise... Enfin, abandonnée des médecins, elle eut recours au thaumaturge d'Ars. Convalescent d'une grave maladie, M. Vianney avait pu ce jour-là descendre à l'église. Mais laissons la parole à la cliente du Saint:

"Je le consultai sur mon état, raconta-t-elle au Procès de canonisation. Il me dit: 'Mon enfant, les remèdes de la terre vous sont inutiles; on vous en a déjà administré beaucoup trop. Mais le bon Dieu veut vous guérir. Adressez-vous à sainte Philomène. Déposez votre ardoise sur son autel. Faites-lui violence. Dites-lui que, si elle ne veut pas vous rendre votre voix, elle vous cède la sienne!'

"J'allai aussitôt me jeter aux pieds de la petite Sainte et, dès que j 'eus fait ma prière, je fus guérie. Il y avait deux ans que je ne parlais plus, six ans que je souffrais cruellement. En retrouvant Mme Favier chez qui j'étais logée, je lus à haute voix devant plusieurs personnes quelques pages sur la confiance en la Sainte Vierge. J'étais vraiment guérie.

"Lorsque je revis M. Vianney, il me dit: 'Mon enfant, n'oubliez pas l'action de grâces, et trouvez-vous ici pour la fête de sainte Philomène.' Je fus fidèle à la recommandation. Pendant la messe du 11 août suivant, je chantai d'une voix forte et soutenue un cantique en l'honneur de ma chère bienfaitrice. Après l'office, M. Vianney me félicita d'avoir obtenu, par sainte Philomène, la faculté de chanter aussi bien que de parler."

"Les âmes plutôt que les corps"

A la petite Sainte semblait donc réservée dans Ars la guérison des infirmités corporelles. Pourtant, à maintes reprises, son allié dans le miracle la pria "de s'occuper un peu plus des âmes". Sans doute les prodiges de conversions se produisirent-ils le plus souvent dans la chapelle de Notre-Dame d'Ars. Mais Philomène laisserait-elle toute la besogne à sa Reine des cieux? Le saint Curé ne le pensait pas. Aussi envoya-t-il plus d'un pécheur chercher lumière ou repentir au pied de son humble autel.

Il y fit s'agenouiller un savant géologue de Lyon, M. Maissiat, "professeur d'Arts", un original qui, après avoir fait sa première communion, pieusement, au temps de la Terreur, avait embrassé successivement le mahométisme et le judaïsme, pour devenir tour à tour protestant, spirite, saint-simonien et communiste... Un beau jour – c'était en juin 1841 – il quitta Lyon pour une excursion d'un mois dans les montagnes du Beaujolais. Il rencontre dans la voiture qui le mène à Villefranche-sur-Saône un vieil ami qui, de cette ville, va se diriger sur Ars.

"Venez avec moi, lui dit cet ami, un croyant de vieille date. Vous verrez un prêtre qui fait des miracles.

- Des miracles! ricane le géologue, je n'y crois pas.

- Venez, vous dis-je. Vous verrez et vous croirez.

- Eh bien, soit! Va pour une promenade à Ars!"

Le lendemain matin, vers sept heures, M. Maissiat assistait en curieux à la messe de l'abbé Vianney. Celui-ci fixe le pécheur endurci, en passant de la sacristie à l'autel. La messe dite, le Curé d'Ars vient à lui, pose sur son épaule sa main osseuse et le fait venir dans ce coin d'ombre où d'ordinaire se confessent les hommes. Mais M. Maissiat, lui, ne se confessera pas; il le prétend du moins. Toutefois, à la prière de M. Vianney dont le regard le gêne et le domine, il s'agenouille et, en simple narrateur, il raconte à ce vieux prêtre toute la misérable histoire de son âme. "Mon ami, conclut l'homme de Dieu, revenez me parler demain. En attendant, allez devant l'autel de sainte Philomène. Vous lui direz de demander votre conversion à Notre-Seigneur." L'incroyant s'éloigne sans un mot de protestation.

Ah! il ne s'agit plus d'étudier les granits ou les marbres sur les pentes du Beaujolais! M. Maissiat obéit docilement au Curé d'Ars. Sous les regards de la foule, il se rend dans la chapelle de la petite Sainte. On l'observait. Un reste de respect humain le retint là, sans prière apparente, les bras croisés, planté comme un piquet devant l'autel. Mais quand même Philomène sut bien toucher ce cœur de pierre. M. Maissiat sent les larmes qui le gagnent. Pleurera-t-il comme une fillette devant tous ces gens assemblés? Il sort brusquement de l'église. "Oh! devait-il l'avouer plus tard, qu'il y a de bonheur en de pareilles larmes!"

Sainte Philomène avait fait son œuvre. Le lendemain, M. Maissiat entendait de nouveau la messe, non en amateur cette fois, mais en chrétien. Plusieurs matins de suite il revint à confesse; enfin il s'inclinait sous le geste pardonnant du saint Curé et il communiait de sa main. "Le bonheur, la paix se peignaient sur son visage."

Renonçant à son excursion scientifique, le converti de sainte Philomène voulut demeurer dans Ars neuf jours encore, le temps de remercier par une neuvaine sa céleste bienfaitrice. Il revint à Lyon entièrement transformé, et demeura chrétien fidèle. Il travailla même à la conversion de plusieurs amis et mourut deux ans après son voyage d'Ars "dans les plus beaux sentiments que puisse inspirer la piété chrétienne".

Vers 1851,48 une jeune fille d'Épertuilly, près de Chalon-sur-Saône, Marie Niel, qui avait une sœur extrêmement souffrante, se présenta au confessionnal de M. Vianney. Ses aveux achevés, aussi complets que possible – du moins le croyait-elle – elle demanda au saint Curé la guérison de sa pauvre malade. Elle reçut cette réponse stupéfiante:

"Vous guérirez, mon enfant. - Mais, mon Père, ce n'est pas moi qui suis malade; c'est ma soeur!- Vous guérirez. Mais allez près de sainte Philomène. Vous prierez, vous achèverez votre examen de conscience, car votre confession est incomplète. Et puis vous reviendrez."

Or Marie Niel, sans être une jeune fille scandaleuse, "s'adonnait à la toilette... et elle aimait la danse". Fendant la foule des pèlerins, elle va s'agenouiller à l'autel de la petite Sainte. Elle prie, s'examine de nouveau et retourne prendre rang au confessionnal.

Son accusation achevée, elle pose une seconde fois à son confesseur la question qui lui tenait le plus à coeur et à laquelle avait semblé se dérober M. Vianney. "Oui, vous guérirez, mon enfant. Mais retournez à la chapelle de sainte Philomène et demandez-lui avec instance qu'elle vous éclaire sur votre état de conscience, car votre confession n'est point complète. Et ensuite vous reviendrez. Je vais prier pour vous."

Marie Niel "s'en alla de plus en plus troublée. Elle pria cette fois de tout son coeur sainte Philomène de faire la lumière dans son âme. Elle vit clairement alors ce que ses examens superficiels ne lui avaient jamais découvert, et ce fut tout en larmes – les larmes d'une vraie contrition – qu'elle se rangea humblement à la suite des personnes qui attendaient. Or il y en avait beaucoup. Mais M. le Curé, qui "la tenait à l'oeil", lui fit un signe et l'appela avant son tour. Il trouva à ses pieds une véritable pénitente: la frivolité de sa vie, à cette heure, lui était révélée. Après l'avoir entendue, le saint prêtre lui dit: "A présent, mon enfant, vous êtes guérie."

Alors il la conseilla sur la vie nouvelle qu'elle allait mener. Cependant, avant de quitter le Saint, elle posa pour la troisième fois la question demeurée sans réponse: "Mais, mon père, ma sœur malade? -- Mon enfant, dans un an, votre sœur malade sera guérie. "

De retour à Épertuilly, "Marie Niel parut toute transformée: elle était méconnaissable". Non seulement elle aida une de ses cousines, Anne Flèche – auteur de ce récit – à vaincre les obstacles qui la retenaient dans le monde, mais elle-même, quelques années plus tard, entrait chez les Augustines, sous le nom de Sœur Nathalie. Quant à sa sœur malade, elle fut guérie à la date fixée prophétiquement par le Curé d'Ars, c'est-à-dire que, délivrée de toute souffrance, elle s'endormit dans le Seigneur un an après la conversion de la future religieuse.

Le saint directeur avait-il besoin, lui aussi, d'un conseil, il l'implorait de la vierge sage. "Je consulterai sainte Philomène," disait-il.

Les dernières années

Jusqu'à l'âge de cinquante-cinq ans, les forces de M. Vianney s'étaient soutenues au-delà de toute prévision humaine. Il n'était plus, il est vrai, à force de fatigues et de pénitences, "qu'une brassée d'os couverts d'une peau". Les maladies, d'ailleurs, ne lui manquaient pas: il avait des douleurs d'entrailles, des maux de tête continuels; et à ces misères s'ajoutaient de cruelles infirmités. Pourtant il demeurait souriant, actif, toujours épuisé et toujours prêt au labeur des âmes. Mais un jour, force lui fut de s'arrêter.

C'était au début de mai 1843. Tout seul pour un ministère écrasant – le nombre des pèlerins augmentait sans cesse – il eut beau essayer de "faire galoper son cadavre", cette fois il n'y put réussir. Alité malgré lui, il fut vite à l'extrémité et parla de "commencer sa préparation à la mort". En effet, une pleuropneumonie s'était déclarée. Sur l'avis des médecins – "ils étaient là quatre qui le regardaient mourir" – fut mandé le confesseur de M. Vianney, qui lui administra les derniers sacrements.

Or, "après l'extrême-onction, il fit un voeu à sainte Philomène. Il promit de faire brûler un grand cierge et de faire dire cent messes". M. Dubouis, curé de Fareins, eut la faveur de célébrer la première. "La messe était à peine finie, a raconté Jean Pertinand qui veillait le malade, qu'il s'écria: 'Mon ami, il vient de s'opérer en moi un grand changement... Je suis guéri!...' Ma joie fut profonde. Je restai convaincu que M. Vianney venait d'avoir une vision, car je l'avais entendu murmurer plusieurs fois le nom de sa chère protectrice, ce qui me porta à croire que sainte Philomène lui était apparue, mais je n'osai pas l'interroger."

En retour de tant de bienfaits connus et inconnus, le Curé d'Ars eut envers cette Bien-Aimée toutes les délicatesses de la reconnaissance. Et d'abord il propagea tant qu'il put sa dévotion. "Il inspira aux âmes, dit le Bréviaire romain, une tendre piété à l'égard de la bienheureuse Philomène."

Le Curé d'Ars n'aurait-il pas son ex-voto, à lui? Ne laisserait-il pas, après soi, quelque preuve éclatante de son affection exquise, de son immense gratitude? Ce dessein lui tint longtemps à cœur; la mort seule l'empêcha de l'accomplir. L'humble chapelle qu'il avait élevée à Philomène ne suffisait plus à sa reconnaissance; "il projetait, avant de mourir, de faire construire en son honneur un splendide sanctuaire".

Seulement, il pressentit qu'il n'en verrait pas la première pierre. Aussi, en ses derniers jours, priait-il les missionnaires d'élever cette église nouvelle, tandis que, parmi les sanglots de tous, il traçait ces lignes d'une main tremblante: Je prierai le bon Dieu pour ceux qui m 'aideront à bâtir une belle église à sainte Philomène pour mille f 1000 f Jean M B Vianney curé d'Ars, 2 avril 1859.

Personne ne contestera, après avoir lu ces pages, qu'à lui seul Jean-Marie-Baptiste Vianney a travaillé autant, sinon plus, pour la gloire de Filumena que tous les autres ensemble. Il l'a honorée constamment, aimée profondément. Sans quitter sa pauvre et obscure église, il a fait connaître et invoquer dans tout l'univers la jeune vierge des catacombes. Bien plus, lui-même est devenu une preuve vivante, tangible, de l'existence et de la sainteté de cette enfant. Qui osera prétendre jamais qu'un faiseur de miracles, qu'un sage, qu'un Saint comme le Curé d'Ars ait pu vivre dans une illusion continuelle; qu'un homme qui lisait dans les coeurs n'ait pas en son propre coeur découvert cette erreur, ce mensonge? Il se montra toujours homme de parfait bon sens, d'entière loyauté; il pratiqua la verra de prudence à un degré héroïque – son procès de béatification en fait foi – et, après avoir cru lui-même à des visions purement imaginaires, il aurait engagé des millions d'âmes à prier une vierge martyre indigne de ce nom, bien plus une sainte inexistante? Non, il ne connaissait pas Ars, l'écrivain qui avait l'audace de tourner en dérision "une prétendue sainte Philomène, qui n'est en réalité ni sainte, ni martyre, ni Philomène!"

Après les décisions des Souverains Pontifes, le zèle si fervent, la dévotion si affectueuse de Jean-Marie Vianney envers sa chère petite Sainte impriment à son culte un cachet d'authenticité décisif et définitif. Pour reprendre le mot si heureux et si juste de saint Pie X, "le grand argument en faveur du culte de sainte Philomène, c'est le Curé d'Ars".

D'autres grands amis de l'enfant martyre

Sans atteindre comme le Curé d'Ars à l'intimité de la petite Sainte, ni bénéficier au même degré de son aide gracieuse et puissante, d'autres grands serviteurs de Dieu l'honorèrent avec prédilection. Les nommer tous serait chose impossible.

Voici d'abord des missionnaires, évangélisateurs par excellence. Le premier martyr d'Océanie, saint Pierre-Louis-Marie Chanel, religieux mariste, s 'embarquait en 1836 pour l'archipel de Tonga, dans l'Océan Pacifique. Bien simple était le bagage de l'apôtre. Il avait un crucifix sur sa poitrine, un chapelet dans sa poche, une image de Marie, de Joseph et de Philomène dans son bréviaire. Pierre-Louis-Marie Chanel fit de la petite Sainte, après la Vierge Marie, une auxiliaire de son rude apostolat au milieu des idolâtres.

Le culte de la petite Sainte était implanté aux antipodes. Plus tard, à Molokaï, dans l'archipel des îles Hawaii, l'apôtre des lépreux, qui devait mourir lépreux lui-même, martyr de son sublime dévouement, le Bx Damien de Veuster, religieux belge de la Congrégation des Sacrés-Coeurs, fut heureux de dédier à la jeune martyre sa première église – c'est-à-dire la première case qu'il éleva dans son île pour y célébrer les divins mystères. L'image de Philomène devant laquelle l'héroïque missionnaire s'agenouilla pour prier, le jour de son arrivée à Molokaï, est conservée là-bas comme une vraie relique.

Un prêtre aux verres éminentes qui a beaucoup travaillé lui aussi pour le salut des âmes et qui, toute sa vie, s'est enveloppé d'humilité et de silence, le vénérable Jean-Claude Colin, fondateur de la Société de Marie, s'est distingué de même par sa dévotion à la petite Sainte du Curé d'Ars. Pour des motifs de piété personnelle, et aussi pour attirer des bénédictions plus abondantes encore sur l'œuvre naissante, qui avait enfin trouvé à Belley, dans l'ancien couvent des Capucins, un asile indépendant, le Père Colin voulut ériger dans l'oratoire qu'il avait dédié à l'Immaculée Conception, une statue de sainte Philomène. Il dira: "Sainte Philomène est maîtresse de la place!"

Souffrant de grandes douleurs, il "alla pendant neuf jours, vers onze heures ou minuit, ainsi qu'il l'a conté lui-même, frotter avec l'huile de sa lampe" le point malade, et "aussitôt il avait été soulagé". Au cours de cette neuvaine, il sollicitait une autre grâce: "0 grande Sainte, répétait-il avec sa délicieuse candeur, vous êtes une enfant; il me semble cependant que vous devriez bien avoir un peu égard à l'âge d'un vieillard, qui est à genoux devant vous."

Encore un familier de la douce martyre, ce passionné du Saint-Sacrement, saint Pierre-Julien Eymard, dont le grand rêve fut de donner à l'Eucharistie des prêtres qui seraient en même temps de perpétuels adorateurs. Intime de l'abbé Vianney, qu'il visita de temps en temps, disciple et ami du Père Colin, il aimait à s'agenouiller devant la châsse de sainte Philomène. Guéri en 1854, après une neuvaine faite en son honneur, il put mener à bien l'œuvre éminente qu'il méditait.

Le Père Joseph Varin de Solmon, l'un des restaurateurs en France de la Compagnie de Jésus et le grand conseiller de sainte Madeleine-Sophie Barat, avait pour la petite Sainte la dévotion la plus tendre et la plus active. "Je l'aime beaucoup, disait-il... J'ai obtenu bien des grâces par son intercession... Je crois que je prononce son nom au moins quarante fois par jour, puisque, ayant l'habitude de dire très fréquemment: Jésus, Marie, Joseph, j 'y joins chaque fois le nom de sainte Philomène." Et non seulement le bon Père avait promis de célébrer chaque année une messe dans un sanctuaire dédié à sainte Philomène; il s'était encore engagé par vœu à faire connaître et aimer celle qu'il avait appris du Curé d'Ars à nommer "la chère petite Sainte".

On voit la sainte Mère Madeleine-Sophie Barat, fondatrice des Dames du Sacré-Cœur, la Révérende Mère Marguerite, fondatrice des Servantes du Saint-Sacrement, invoquer longuement, ardemment notre vierge martyre parmi les contrariétés, les déboires, les angoisses qu'apporte toujours l'établissement de sociétés commencées petitement et destinées à grandir, à s'étendre, florissantes et fécondes. Il est conté dans la vie de la Mère Barat qu'un jour – le 11 septembre 1846 – une de ses novices, Mme de Monestrol, "devait subir l'opération du trépan. Pendant que le chirurgien court chercher à l'Hôtel-Dieu ses instruments et ses aides, Mme Barat demande à la novice agonisante de faire le voeu de partir pour les missions d'Amérique, et pose la main sur la blessure. Le docteur revient, il trouve la malade guérie, à sa stupéfaction profonde; il le proclame, tout ému, au détriment de sa propre science: 'Madame, c'est un miracle!' La Mère Barat attribue la guérison à sainte Philomène qu'elle a fait prier ardemment"..

Le saint Frère Bénilde dirigea pendant vingt-et-un ans l'école primaire de Saugues, dans la Haute-Loire. Or ce saint éducateur, en ses mille petits ennuis aussi bien qu'en ses plus grandes peines, recourait souvent à la douce vierge. Il la faisait aimer de ses écoliers. Et comme pour mettre le sceau à une dévotion si chère, le Seigneur permit que le premier prodige attribué aux prières du bon religieux survînt le jour même de ses obsèques et que sainte Philomène elle-même y fût pour quelque chose. Une religieuse du tiers ordre de Saint-Dominique implora du vénéré défunt et obtint par son intercession la guérison de ses jambes "en lui promettant une neuvaine à sainte Philomène, une des Saintes qu'il vénérait le plus".

Après l'humble éducateur de l'enfance, nous trouvons aux genoux de sainte Philomène un soldat d'élite: ce général de Sonis dont on a pu dire qu'il "a combattu en héros, vécu en saint, souffert en martyr" et qu'il "est mort en prédestiné".

Il était en Algérie, commandant du cercle de Laghouat, "poste de combat donc poste d'honneur", par delà les hauts plateaux de l'Atlas, sur les confins du désert, quand naquit François, son neuvième enfant. Mais le pauvre petit se mit à dépérir à vue d'œil. Pendant quatre mois, on vit de Sonis s'attacher sans repos au berceau d'agonie de ce petit être expirant, réduit à l'état de squelette, comme suspendu entre la terre et le ciel.

"Durant tout ce temps, ma femme et moi – écrivait-il lui-même – nous nous sommes remplacés auprès de ce berceau. Personne autre que nous n'a veillé, la mère restant jusqu'à une heure du matin, heure à laquelle je commençais ma journée. Que de fois ni l'un ni l'autre n'avons voulu prendre même ces quelques moments de sommeil! Ai-je besoin de dire nos prières, nos neuvaines?" - Nous verrons tout à l'heure vers qui montaient le plus souvent les invocations de ce chrétien et de cette chrétienne admirables. - "Trois fois on a cru l'enfant mort. Mais Dieu est vraiment bien bon. Notre petit François est maintenant hors de danger, et il se remet promptement de cette maladie cruelle causée par le climat dévorant du pays."

M. de Sonis attribuait à l'intercession de sainte Philomène et à l'application de la relique de la jeune martyre cette guérison, que "le médecin tenait pour inespérée et extraordinaire"

Le 16 février 1869, Dieu donnait au commandant de Sonis – qui allait être promu colonel dix jours après – son douzième et dernier enfant: une petite fille, Marie-Paule-Philomène. "Nous l'avons fait baptiser, écrivait l'heureux père, sous le nom de cette aimable Sainte, pour laquelle nous avons une très tendre dévotion, fondée sur toutes les grâces obtenues par son intercession".

Un autre soldat, qui se fit moine celui-là; se sentit attiré, lui aussi, vers la petite Sainte. Dom Sébastien Wyart, ancien capitaine adjudant-major aux Zouaves Pontificaux, devenu abbé de Saint-Paul-aux-Trois-Fontaines à Rome, puis premier supérieur général des Cisterciens, avait la douce habitude, au milieu des mille soucis que lui causait le gouvernement d'un grand ordre, de s'entretenir familièrement avec Dieu, avec la Sainte Vierge ou son ange gardien ou quelques-uns de ses Saints préférés. Il avait mis bien en vue sur sa table de travail de pieuses images qui lui rappelaient ses dévotions les plus chères. Or parmi ces images, au témoignage de dom Symphorien, son secrétaire, il y avait en bonne place celle de sainte Philomène. - Peut-être avait-il rapporté ce souvenir d'un pèlerinage fait à Mugnano en 1894. - Fixant son image avec affection, de temps en temps, à la manière du Curé d'Ars, il interpellait la chère petite Sainte, lui demandant de le garder ou conseiller, de le bénir, avec les religieux de son ordre, ses enfants et ses frères. Dans ces monologues – qui étaient bien des dialogues pour son coeur, car tout en priant il recevait les conseils d'en haut – dom Sébastien trouvait un suave réconfort parmi les austérités de la Trappe.

Le culte de sainte Philomène aujourd'hui ?

Ainsi le culte de sainte Philomène s'est répandu. Dans son précieux livre sur la petite Sainte, Mgr Francis Trochu écrit: "En Amérique, sainte Philomène est loin d'être une inconnue. Parmi les catholiques canadiens il en est peu qui l'ignorent. Vers 1880, M. Paquet, curé de Sainte-Pétronille de Beaulieu, dans l'île d'Orléans, près de Québec, se fit le propagateur de son culte. Il publia une série d'opuscules pour la faire connaître et invoquer. Le 10 novembre 1883, dans une lettre adressée au recteur de Notre-Dame des Grâces, il exprimait l'espoir de "'voir bientôt l'église Sainte-Pétronille devenir un Mugnano américain'. Le 19 novembre 1905, Mgr Bruchési, archevêque de Montréal, érigeait la paroisse de Sainte-Philomène de Rosemont, d'où la dévotion envers la petite Sainte devait rayonner dans toute la ville et dans nombre de paroisses éloignées."

Hélas! un certain soi-disant "remaniement liturgique", aussi malheureux qu'inexplicable, est survenu et a entraîné bien des changements. En effet, le 29 mars 1961, la Sacrée Congrégation des Rites supprimait de tous les calendriers la fête de sainte Philomène, vierge et martyre. Cette décision s'appuyait sur les prétentions de M. Marucchi dont nous avons parlé plus haut, ce même archéologue qui, vers 1903, déclencha une polémique concernant le culte de sainte Philomène. On l'a vu, les propos de M. Marucchi suscitèrent, à l'époque, la tristesse et le mécontentement du saint pape Pie X; les suppositions de l'archéologue furent d'ailleurs brillamment réfutés par plus d'un expert.

Alors, comment justifier cette décision de 1961 qui, à l'encontre de l'approbation, longuement mûrie de plusieurs Papes, cherchait, de toute évidence, à étouffer le culte de sainte Philomène?.. C'est ainsi, par exemple, qu'à la suite de cette ordonnance l'église Sainte-Philomène de Rosemont érigée par Mgr Bruchési changea son nom pour Saint-Esprit de Rosemont! Et la cathédrale Sainte-Philomène, de Gravelbourg, diocèse de Saskatoon (Canada) devint Notre-Dame de l 'Assomption. La liste de tels changements, détrônant sainte Philomène, est longue.

Mais il y a pire encore. C'était la coutume, chaque 11 août, à Ars, de célébrer la fête de sainte Philomène avec une solennité particulière. Mgr Trochu en parle dans son livre de1929. Il y avait grand-messe, avec panégyrique, puis vêpres solennelles. A la tombée de la nuit, une procession aux flambeaux montait de l'église à la statue de bronze de sainte Philomène placée à l'entrée du village. Depuis 1961, on ne fête plus du tout sainte Philomène à Ars puisque, selon l'expression d'un prêtre de cet endroit à qui nous demandions des informations, "sainte Philomène a été enlevée du calendrier des Saints".

Mgr Trochu pressentait-il la triste réalité actuelle lorsqu'il écrivait: "Qui osera prétendre jamais qu'un faiseur de miracles, qu'un sage, qu'un Saint comme le Curé d'Ars ait pu vivre dans une illusion continuelle... qu'un homme qui lisait dans les cœurs... aurait engagé des millions d'âmes à prier une vierge martyre indigne de ce nom, bien plus une sainte inexistante?"

Heureusement, à Mugnano-del-Cardinale où sont gardées les reliques de sainte Philomène, on vénère toujours la petite Sainte. Les gens du village lui sont très attachés et des pèlerins de toute l'Europe et d'Amérique viennent en nombre visiter le sanctuaire. Le recteur du Sanctuaire, Padre Giovanni Braschi, avec qui nous avons parlé pendant la préparation de cette revue, ne tarit pas d'éloges et d'enthousiasme pour sainte Philomène. Pour la fête du 11 août cette année, nous dit-il, le Sanctuaire a reçu des milliers de pèlerins. Rendons-en grâces à Dieu!

Sainte Philomène, vierge et martyre,

priez pour nous, daignez secourir la Sainte Église

et raviver la vraie Foi dans toutes les âmes de bonne volonté !

 

Sainte Philomène

Je vous salue, ô innocente Philomène qui, par l'amour de Jésus, avez conservé dans tout son éclat le lis de la virginité. Je vous salue, ô illustre Philomène, qui avez répandu si courageusement votre sang pour Jésus-Christ.

Je bénis le Seigneur pour toutes les grâces qu'Il vous a accordées pendant votre vie, et tout spécialement à l'heure de votre mort. Je Le loue et Le glorifie pour l'honneur et la puissance avec lesquels Il vous a couronnée, et je vous supplie d'obtenir pour moi auprès de Dieu les grâces que je demande par votre intercession.

Sainte Philomène, fille bien-aimée de Jésus et de Marie, priez pour nous qui avons recours à vous. Ainsi soit-il.

Sainte Philomène

vierge, martyre et thaumaturge

Le nom même de Philomène contient les mots: filia luminis, "fille de lumière". Elle est une lumière au milieu d'un âge de ténèbres et de corruption pour confondre les railleries du matérialisme. Elle est la Patronne des Enfants de Marie. Elle a aujourd'hui pour mission de nous attirer vers le Cœur Immaculé de Marie par l'imitation de ses vertus héroïques de pureté, d'obéissance et d'humilité. Sainte Philomène est une ancre d'ESPÉRANCE dans un âge de ténèbres et de désespérance.

Les temps difficiles des derniers jours sont arrivés. Ils sont clairement et universellement marqués par l'occultisme, le modernisme, le matérialisme, le spiritisme, le désespoir et un abandon général de la Foi. Jamais, depuis les commencements du christianisme, les puissances des ténèbres n'ont été aussi fortes qu'aujourd'hui. Sainte Philomène est la Lumière Nouvelle de l'Église militante! Ce titre lui a été conféré par saint Jean-Marie Vianney, confesseur héroïque et patron des curés de l'univers.

Historiquement, on sait fort peu de choses sur sainte Philomène. Sa véritable histoire commence le 24 mai 1802, lorsque ses restes bénis furent exhumés après avoir reposé dans l'obscurité des catacombes de Priscilla durant quelque mille sept cents ans. Mais Dieu est merveilleux dans ses saints et sainte Philomène offre un exemple frappant de cette vérité maintes fois répétée. Après avoir permis que son nom et sa mémoire demeurent enfouis avec ses restes pendant des siècles, le Seigneur a soudainement attiré l'attention de l'humanité sur cette petite vierge martyre et il accomplit maintenant de surprenants prodiges en son nom, comme pour montrer qu'il veut de cette manière la récompenser pour cette longue période où il a permis qu'elle reste dans l'obscurité.

Sainte Philomène fut officiellement "élevée aux honneurs des autels" par le pape Grégoire XVI dans une déclaration infaillible faite publiquement au nom de la Sainte Mère l'Église pour l'édification des fidèles et pour la gloire de Dieu dans le temps et l'éternité. Le Pape avait été lui-même témoin de la guérison miraculeuse de Pauline-Marie Jaricot , fondatrice du Rosaire Vivant, au sanctuaire Sainte-Philomène, à Mugnano (Italie). L'histoire de la vie de sainte Philomène est basée sur des révélations privées faites en 1863 par la sainte à trois personnes différentes, en réponse aux nombreuses prières des protégés de sainte Philomène qui voulaient savoir qui elle était et pourquoi elle avait été martyrisée. Ces personnes favorisées étaient un jeune artiste de bonne moralité et très pieux, un prêtre zélé et une dévote religieuse de Naples, la vénérable mère Marie Louise de Jésus.

Le Saint-Siège ne garantit pas l'authenticité de ces révélations, mais le Saint-Office a autorisé leur dissémination le 21 décembre 1883.

Notre belle sainte Philomène a quitté les bras de sa mère pour mourir pour le Christ; la hache des licteurs a coupé le lys naissant et de pieuses mains l'ont recueilli pour le déposer dans sa tombe. Cette véritable héroïne a foulé aux pieds toute la vanité du monde et choisit d'endurer de nombreux tourments plutôt que de renoncer à son vœu envers notre Sauveur Crucifié. Quel modèle de constance et de toute vertu! Que les jeunes prennent courage et se tournent vers elle lorsqu'ils sont dans l'épreuve. Implorons tous, avec une confiance sans limite, son intercession!

La découverte de ses reliques

C'est au siècle dernier que les reliques de sainte Philomène ont été exhumées. Le 24 mai 1802, au cours d'excavations qui sont continuellement en cours dans les catacombes romaines, un tombeau a été mis au jour. L'entrée était fermée par trois tuiles de terre cuite assemblées avec une inscription qui semblait être:

LUMENA PAXTE CUM FI

Les lettres peintes en rouge étaient entourées de symboles chrétiens. Il devint vite évident que ces tuiles avaient été placées en désordre, soit qu'on les ait installées en hâte ou parce que quelqu'un ne connaissant pas le latin les avait disposées dans le mauvais ordre. Car, placées convenablement, on pouvait lire :

LA PAIX SOIT AVEC TOI PHILOMÈNE!

Le jour suivant, lorsqu'on enleva les dalles de pierre, on découvrit dans la sépulture un mince vase à demi brisé aux parois couvertes de sang coagulé. C'était du sang recueilli à la mort de la martyre, suivant la coutume des chrétiens à l'époque des persécutions, et que l'on avait placé avec les restes en témoignage de son martyre. Le sang fut détaché des parois du vase brisé auquel il adhérait et soigneusement placé dans une urne en cristal. Les personnes présentes, parmi lesquelles se trouvaient des hommes de grand savoir, furent émerveillées de voir que dès qu'elles furent tombées dans l'urne, ces petites particules de sang se mirent à briller comme de l'or ou de l'argent poli, ou à scintiller comme des diamants et des pierres précieuses, ou encore à resplendir de toutes les couleurs de l'arc-en-ciel. Ce phénomène extraordinaire se continue jusqu'à nos jours.

Sur la tombe de la sainte étaient gravés les emblèmes de sa virginité et de son martyre, un lys et une palme. Il y avait aussi une ancre, un fouet et trois flèches; deux flèches pointaient en direction opposée et l'une était surmontée d'une ligne ondulée pour représenter le feu. Ces emblèmes symbolisaient les différents tourments que la martyre avait endurés en témoignant de sa foi et de son amour pour Jésus-Christ.

Translations de ses saints restes

Après leur exhumation, les reliques de la sainte furent conservées à Rome jusqu'en 1805. C'est alors que le chanoine Francis de Lucia, de Mugnano, une petite ville à proximité de Naples, se rendit dans la Ville Éternelle. Il était rempli de l'ardent désir de recueillir les reliques de quelque saint martyr pour sa chapelle privée. Comme l'évêque de Potenza, qui l'accompagnait à Rome, appuyait sa demande, le chanoine Francis de Lucia fut autorisé à visiter le Trésor des Reliques, une vaste salle où étaient conservés les restes exhumés de plusieurs saints. S'arrêtant devant les reliques de sainte Philomène, il fut soudain envahi d'une inexplicable joie spirituelle et supplia immédiatement qu'on les lui remette. Ce n'est pas sans quelque difficulté qu'il put finalement prendre possession de ces reliques, car il n'était pas habituel d'accorder de tels trésors à un simple prêtre. Grâce aux négociations de son ami, on commença par lui donner la dépouille mortelle d'un autre saint qu'il accepta à contrecœur.

Entre-temps, le chanoine de Lucia tomba très malade. Il invoqua sainte Philomène et fut instantanément guéri. Il reprit alors ses tentatives pour se procurer ses reliques et, peu de temps après, les difficultés insurmontables avaient disparu et il put ramener les reliques à Naples avec lui. Les voyageurs étaient logés dans la maison d'un bon ami . C'est là que les reliques furent enchâssées dans une statue de la sainte fabriquée spécialement à cet effet et qui fut ensuite placée dans un coffret en bois. De nombreux miracles se produisirent bientôt. Dame Angela Rose, la maîtresse de maison, souffrait depuis douze ans d'une maladie incurable; elle demanda l'intercession de la sainte et fut instantanément guérie. Il y eut également d'autres guérisons miraculeuses.

Le transfert des reliques à Mugnano

Le 10 août 1805, on transféra les reliques de la sainte à Mugnano, petit village de montagne près de Naples où demeurait le chanoine de Lucia. Ce transfert fut accompagné de miracles de toutes sortes. Le jour de leur arrivée, à la prière des habitants, une pluie abondante rafraîchit les champs et les prés de Mugnano après une longue période de sécheresse. Le sieur Michael Ulpicella, un avocat incapable de quitter sa chambre depuis six semaines, se fit conduire près des reliques et rentra chez lui complètement guéri. Une dame de rang élevé avait un ulcère à la main qui devait être opéré. On lui apporta une relique de la sainte qu'elle plaça le soir même sur la plaie. Le lendemain matin, le chirurgien qui arrivait pour l'opération découvrit avec surprise que la plaie avait disparu. Le sanctuaire Sainte-Philomène à Mugnano devint la scène des plus merveilleux prodiges. Parmi eux, mentionnons la guérison de Pauline-Marie Jaricot, prodige connu sous le nom de "Grand Miracle de Mugnano". C'est cette guérison qui, après longue et mûre délibération, conduisit à l'approbation officielle du culte de sainte Philomène par le pape Grégoire XVI qui lui donna le nom de miracle de première classe. Le Pape, dans son décret, appela la sainte la "Thaumaturge (faiseuse de miracles) du dix-neuvième siècle". Ce titre, des milliers peuvent en témoigner, la sainte ne le mérite pas moins aujourd'hui car ses miracles sont aussi nombreux et éclatants que jamais.

Histoire de sainte Philomène

telle que révélée à mère Marie Louise de Jésus

"Ma chère sœur", lui révéla la sainte, "je suis la fille d'un prince qui gouvernait un petit État de la Grèce. Ma mère était aussi de sang royal. Comme ils étaient sans enfants et tous deux encore idolâtres, pour en obtenir, ils offraient continuellement des prières et des sacrifices à leurs faux dieux. Un docteur romain, nommé Publius, qui est maintenant un saint au Paradis bien qu'il n'ait pas subi le martyre, vivait dans un palais au service de mon père. Il professait le christianisme. Voyant l'affliction de mes parents, ému par leur aveuglement et sous l'impulsion de l'Esprit Saint, il leur parla de notre foi et les assura que leurs prières seraient entendues s'ils embrassaient la religion chrétienne. La grâce qui accompagnait ses paroles toucha leur cœur et éclaira leur esprit. Finalement, après mûre réflexion, ils reçurent le sacrement de baptême.

"Je suis née au début de l'année suivante, un 10 janvier, et à ma naissance, ils me donnèrent le nom de 'Lumena', ou 'Lumière', car j'étais née à la lumière de la Foi à laquelle mes parents étaient maintenant ardemment dévoués. Le jour de mon baptême, ils me nommèrent 'Philomena', c'est-à-dire 'Amie de la lumière' qui illuminait mon âme par la grâce de ce sacrement. La Divine Providence a permis que l'épitaphe sur mon sarcophage soit expliquée en ce sens, bien que les interprètes aient ignoré que c'était exactement la pensée de ceux qui l'avaient écrite.

"L'affection que mes parents me portaient était si grande qu'ils voulaient toujours m'avoir près d'eux. C'est pour cette raison qu'ils m'amenèrent à Rome avec eux à l'occasion d'un voyage que mon père devait faire en raison d'une guerre injuste dont il était menacé par l'arrogant Dioclétien. J'allais sur la fin de mes treize ans. Arrivés dans la capitale du monde, nous nous rendîmes au palais de l'empereur où on nous accorda une audience.

"Quelle merveille que le destin! Qui aurait pu deviner le mien? Tandis que mon père plaidait sa cause avec ardeur et cherchait à se justifier, l'Empereur ne me quittait pas des yeux et à la fin il répliqua: 'Cesse de te tourmenter; tu peux être parfaitement rassuré; il n'y a plus de raison de s'inquiéter. Au lieu de vous attaquer, je mettrai toutes les forces de l'Empire à votre disposition à la condition que tu me donnes la main de ta fille, la jolie Philomène.'

"Mes parents accédèrent à sa requête et, de retour chez nous, ils cherchèrent à me convaincre que j'allais être heureuse comme Impératrice de Rome. Je rejetai leur offre sans aucune hésitation en leur disant que j'étais devenue l'épouse de Jésus-Christ par un vœu de chasteté prononcé lorsque j'avais onze ans. Mon père s'efforça alors de montrer qu'une enfant de mon âge ne pouvait pas disposer d'elle-même comme elle l'entendait et il exerça toute la force de son autorité pour me faire obéir.

"Lorsque l'Empereur reçut ma réponse, il la considéra comme un simple prétexte pour briser la promesse qui lui avait été faite. 'Amène-moi la princesse Philomène', dit-il à mon père, 'je verrai si je peux la persuader'.

"Mon père vint vers moi mais, voyant que j'étais inébranlable, lui et ma mère se jetèrent à mes pieds en m'implorant. 'Mon enfant, aie pitié de ton père, de ta mère, de ton pays! Aie pitié de notre royaume!' Non, non, ai-je répondu; Dieu et ma virginité que je lui ai consacrée passent avant tout; avant vous, avant mon pays! Mon royaume, c'est le Ciel.

"Mes paroles les plongèrent dans le désespoir et il leur fallut m'emmener devant l'Empereur qui, de son côté, fit tout en son pouvoir pour me gagner. Mais ses promesses, ses séductions, ses menaces furent également vaines. Il fut alors saisi d'un violent accès de colère et, influencé par le démon de l'impureté, il me fit jeter dans les prisons de son palais où l'on me chargea de chaînes.

"Croyant que la douleur et la honte affaibliraient le courage que mon divin Époux m'inspirait, il vint me voir chaque jour; puis, après avoir détaché mes chaînes pour me permettre de prendre la petite portion de pain et d'eau que je recevais comme nourriture, il renouvela ses attaques dont certaines, sans la grâce de Dieu, auraient été fatales à ma pureté.

"Les échecs qu'il continua de rencontrer furent pour moi le prélude à de nouvelles tortures, mais la prière me soutenait. Je ne cessais de me recommander à Jésus et à sa Mère très pure. Ma captivité durait depuis trente-sept jours lorsque, au milieu d'une lumière céleste, je vis Marie tenant son divin Fils dans ses bras. 'Ma fille', me dit-elle, 'encore trois jours de prison et, après quarante jours, tu sortiras de cet état de douleur.'

"Mon coeur battait de joie à l'annonce de cette nouvelle mais, comme la Reine des anges avait ajouté que je devrais quitter cette prison pour soutenir, dans des tourments effrayants, un combat bien plus terrible que les précédents, je passai immédiatement de la joie à l'angoisse la plus cruelle; je pensai qu'il me tuerait. 'Courage, mon enfant', me dit Marie, 'ne sais-tu pas l'amour de prédilection que je te porte? Le nom que tu as reçu au baptême en est l'assurance, par sa ressemblance avec celui de mon Fils et avec le mien. Tu es appelée Lumena ou Lumière. Mon Fils, ton Époux, est appelé Lumière, Étoile, Soleil. Et ne suis-je pas moi-même appelée Aurore, Étoile, Lune dans la plénitude de son éclat et Soleil? Ne crains pas, je t'aiderai. C'est maintenant l'heure de la faiblesse humaine et de l'humiliation, mais au moment de l'épreuve, tu recevras grâce et force. En plus de ton ange gardien, tu auras aussi le mien, l'archange Gabriel, dont le nom signifie 'La force du Seigneur'. Lorsque j'étais sur terre, il était mon protecteur Je te recommanderai tout spécialement à ses soins, mon enfant bien-aimée.' Ces paroles de la Reine des vierges me redonnèrent courage et la vision disparut en laissant ma prison emplie d'un parfum céleste.

"L'Empereur, désespérant de me faire accéder à ses désirs, eut alors recours à la torture pour me terrifier et m'amener à rompre mon vœu avec le Ciel. Il ordonna qu'on m'attache à un pilier pour être fouettée sans merci tandis qu'on me lançait d'horribles blasphèmes.

"'Puisqu'elle est obstinée au point de préférer à un Empereur un malfaiteur condamné à mort par ses propres compatriotes', dit-il, 'elle mérite un châtiment approprié'.

"Le tyran, me voyant toujours aussi déterminée bien que je ne sois qu'une plaie béante, ordonna qu'on me ramène en prison pour y mourir dans les souffrances. Je souhaitais la mort pour m'envoler dans les bras de mon Époux lorsque deux anges brillants apparurent qui versèrent un baume céleste sur mes plaies et je fus guérie. Le lendemain matin, l'Empereur fut surpris en apprenant la nouvelle. Me voyant plus forte et plus belle que jamais, il entreprit de me convaincre que je devais cette faveur à Jupiter, qui me destinait au diadème impérial.

"Sous l'inspiration du Saint-Esprit, je rejetai ce sophisme et résistai à ses caresses. Fou de rage, il ordonna qu'on m'attache au cou une ancre de fer et qu'on me précipite dans le Tibre. Mais Jésus, pour montrer Son pouvoir et confondre les faux dieux, envoya deux anges pour m'aider. Ils coupèrent la corde et l'ancre tomba dans la rivière où elle demeure enfoncée dans la boue. Ils me déposèrent ensuite sur la rive sans qu'une seule goutte d'eau ait mouillé mes vêtements.

"Ce miracle convertit un grand nombre de spectateurs et Dioclétien, plus obstinément aveugle que Pharaon, déclara alors que je devais être une sorcière et ordonna qu'on me transperce de flèches. Mortellement blessée et sur le point de mourir, on me jeta à nouveau en prison. Au lieu de la mort qui aurait normalement dû survenir, le Tout-puissant me fit tomber dans un sommeil paisible dont je me réveillai plus belle qu'auparavant. Ce nouveau miracle mit l'Empereur dans une fureur telle qu'il donna l'ordre de répéter cette torture jusqu'à ce que mort s'en suive. Mais les flèches refusèrent de quitter les arcs. Dioclétien affirma que c'était le fait de la magie et, espérant que la sorcellerie serait impuissante contre le feu, il ordonna que les flèches soient rougies au feu dans un brasier. Cette précaution fut inutile. Mon divin Époux me sauva de la torture en retournant les flèches contre les archers, et six d'entre eux furent tués. Ce dernier miracle entraîna d'autres conversions et la foule commençait sérieusement à montrer des signes de mécontentement envers l'Empereur, et même de révérence pour la sainte Foi.

"Par crainte de conséquences plus sérieuses, le tyran donna l'ordre de me couper la tête. Mon âme, glorieuse et triomphante monta vers le Ciel où je reçus la couronne de virginité que j'avais méritée par tant de victoires. Il était trois heures de l'après-midi, un 10 août, qui était un vendredi.

"Voilà pourquoi Notre-Seigneur a voulu que mon corps soit ramené à Mugnano un dix août, et pourquoi Il accomplit tant de miracles en cette occasion."


 

Je prierai le bon Dieu pour ceux qui m'aideront à bâtir une belle église à Ste Philomène.
Jean-Marie Vianney, curé d'Ars.

 


Neuvaine à la "Chère Petite Sainte" du Curé d’Ars

Sainte Philomène

Vierge et martyre

Premier jour

Par la pensée, ô sainte Philomène, je descends en cette catacombe romaine où vos restes sacrés sont demeurés ensevelis pendant des siècles. Je vénère ces reliques d’une Vierge martyre des premiers temps de l’Église, puis je lis sur les trois briques qui fermaient votre tombeau cette suave inscription: PAXTE CUM FI LUMENA ! LA PAIX SOIT AVEC TOI FILLE DE LUMIÈRE. Sainte Philomène, ton nom signifie Bien-aimée. Oui, en vérité, tes précoces vertus, ta pureté virginale, ton courage dans le sacrifice t'ont valu d’être ici-bas, avant même de l’être au Ciel, une de ces âmes que Jésus aima particulièrement. Et à présent, après ton immolation sanglante, tu reposes dans la paix, dans l’éternelle paix !

O sainte Philomène, obtiens-moi de fuir le péché, de rester dans la grâce de Dieu et de posséder ainsi toujours la paix de la bonne conscience, afin que moi-même j’aie une place privilégiée dans le cœur de mon Dieu.

Partie commune pour chaque jour :

Daigne prier pour moi pendant cette neuvaine faite en ton honneur. Tu sais ce que j’espère de ton intercession, (préciser ici, dans les termes que l’on voudra, la faveur que l’on désire). Sainte Philomène, en qui le saint Curé d’Ars mettait toute sa confiance, moi aussi j’ai confiance en toi !

Sainte Philomène, vierge et martyre, prie pour nous.

Pater, Ave, Gloria

Deuxième jour :

O sainte Philomène, ce n’est qu’à l’aurore du dix-neuvième siècle que ton humble tombe est sortie, comme par hasard, de l’oubli. Jusque-là on avait ignoré jusqu’à ton existence et à ton nom. Comment s’est passée ton existence sur la terre ? Nous l’ignorons. Nous savons seulement qu’elle s’acheva en peu d’années, et qu’elle fut humble comme ton tombeau.

Oh ! La vie cachée, la vie modeste et obscure, comme tu la relèves aux yeux du chrétien ! C’est la vie de Jésus à Nazareth et ce fut la tienne, douce vierge martyre. Apprends-moi à l’apprécier et à l’aimer. Fais-moi mépriser et fuir, comme elles le méritent, les vanités d’un monde coupable. Qu’à ton exemple, je m’attache à mes devoirs d’état, si humbles, si laborieux soient-ils, afin qu’en les remplissant j’accomplisse, moi aussi, la divine Volonté.

Troisième jour :

O sainte Philomène, l’Église t'a décerné le titre de Vierge. Tu as été immolée au printemps de votre vie, et tu étais restée pure au milieu d’un monde païen corrompu et corrupteur. Tu es comme un beau lys ensanglanté dont le parfum, traversant les âges, est parvenu jusqu’à nous. N’est-ce pas même ton amour de la virginité qui te fit accepter si généreusement le martyre ?

Les temps où nous vivons, ô petite sainte, sont-ils moins mauvais que ceux où tu as vécu ? A combien de dangers ne sont pas exposées les âmes croyantes ! Garde-moi au milieu de ce monde. Donne-moi en même temps l’amour de la prière qui écarte les périls et qui, comme le disait ton saint ami le Curé d’Ars, "rend une âme pure toute-puissante sur le cœur si bon de Notre-Seigneur".

Quatrième jour :

O sainte Philomène, avec le titre de vierge, l’Église t'a décerné le titre de martyre. Cette palme, peinte sur ta tombe, prouve en effet que tu as bien donné à Jésus-Christ le témoignage suprême de l’amour. A treize ans, tu as quitté la terre, alors que la vie te souriait, pleine de promesses; mais pour éviter la mort il eût fallu renier Dieu, et tu ne l'as pas voulu.

Sainte martyre, tu nous apprends le prix de notre âme et combien précieux est le trésor de notre foi. Tu nous apprends encore que nous devons tout endurer, tout souffrir plutôt que d’abandonner nos pratiques religieuses et l’obéissance aux lois de l’Église. Obtiens-moi la force dans les épreuves, dans les peines, dans les maladies, avec le courage de faire, pour l’amour de Dieu, tous les sacrifices nécessaires.

Cinquième jour :

O sainte Philomène, c’est dans le sanctuaire de Mugnano, en Italie, que tu as d’abord manifesté ton bienveillant pouvoir. A peine tes restes précieux y furent-ils honorés que les miracles dus à ton intercession se multiplièrent. C’est au pied de ton reliquaire que fut guérie, en particulier, une mourante amenée de France, celle-là même qui avait fondé à Lyon l’oeuvre admirable de la Propagation de la Foi. Cette guérison poussa le souverain Pontife Grégoire XVI à approuver ton culte déjà si répandu. "C’est une grande sainte" avait déjà dit de toi le pape Léon XII.

Oui, ô bien-aimée du Christ, nous le croyons, tu es vraiment une grande Sainte. Un village de la terre de France, Ars, a été aussi le témoin de tes prodiges. Ta puissance n’a point diminué. On t'a appelée une "sainte petite Thérèse des premiers temps de l’Église": comme ton angélique sœur ne passes-tu pas ton Ciel à faire du bien sur la terre ?

Sixième jour :

O sainte Philomène, pendant trente années, un prêtre de France que l’Église a canonisé, le Curé d’Ars, n’a cessé de t'invoquer et de te faire invoquer. Il t'appelait sa chère petite Sainte, son consul, sa chargée d’affaires près de Dieu. C’est par toi que saint Jean-Marie Vianney a obtenu de Dieu des grâces et des miracles sans nombre. A sa demande tu guérissais les corps, tu convertissais les âmes. En vérité tu paraissais lui obéir comme un enfant à son père.

Une prière fervente, ô douce Vierge Martyre, trouve toujours le chemin de ton coeur. C’est pourquoi, m’inspirant de l’exemple du saint Curé d’Ars, je fais instance auprès de toi. Tu mettais parfois sa patience à l’épreuve. Si tu veux éprouver ma Foi, donne-moi, avec la persévérance dans la prière, la confiance assurée que Dieu, prié par toi, m’accordera la grâce la meilleure.

Septième jour :

O sainte Philomène, il est conté dans la vie du saint Curé d’Ars que tu lui apparaissais pour le réconforter au milieu des luttes qu’il avait à soutenir contre l’enfer. Tu "descendais vers lui du Ciel, belle et lumineuse", lui apportant un reflet des divines splendeurs. Ne disait-il pas en son langage simple: "Avec la sainte Vierge et sainte Philomène, nous nous connaissons bien" ?

Vaillante martyre, moi aussi je désire vous bien connaître, toi et la Vierge bénie qui écrase la tête du serpent infernal. Satan multiplie les assauts contre les âmes baptisées; il en veut spécialement aux âmes des plus petits. O petite sainte du Curé d’Ars, rends sa rage impuissante. Donne-moi une horreur toujours plus grande du péché, afin qu’il n’ait sur moi aucun empire. Fortifie-moi au milieu des tentations et donne-moi la victoire.

Huitième jour :

O sainte Philomène, du monde disparaîtraient peu à peu les Vérités de l’Évangile si, de temps en temps, il ne nous les montrait vivantes dans une âme pleine de Foi. Au sortir de la grande révolution qui accumula tant de ruines, tu as été comme la messagère de Dieu et l’apôtre du surnaturel. En beaucoup d’âmes tes prodiges ont rallumé ou ranimé la Foi.

Votre mission, ô vierge du Christ, n’est pas achevée encore. Le désir des jouissances, les passions mauvaises, les doctrines perverses, la presse impie et immorale ont exercé leurs ravages en trop d’âmes de notre temps et de notre pays. Des criminels se sont acharnés à chasser la religion consolatrice du cœur des humbles et des petits. Combats, je t'en prie, leur action perverse; fais que moi-même j’exerce autour de moi une chrétienne et salutaire influence.

Neuvième jour :

O sainte Philomène, après les épreuves de la terre, après les tourments du martyre, là-haut tu reposes dans la paix. Tu jouis de la vision sans fin de Dieu que tu as tant aimé. De toutes tes peines, de toutes tes souffrances il ne te reste plus que la joie de les avoir acceptées généreusement et une éternelle gloire. Que tu es heureuse !

Pour moi, c’est encore l’exil loin de la maison de notre Père. Vois les regards de mon cœur dirigés vers toi. Écoute ma prière fervente. Cette neuvaine ne s’achèvera pas sans que je te supplie, ô douce et puissante Philomène, de me continuer ton aide et ta protection. Par toi, j’implore la grâce finale, le bonheur de contempler, avec toi et le saint curé d’Ars, Celui qui fait au Ciel les éternelles délices des élus.



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