Le 25 août 2003, S

Le « sacrifice eucharistique » de Charles Péguy

 

Une méditation sur la miraculeuse « restauration spirituelle » d’un grand intellectuel catholique français

 

Le 25 août 2003, S. Exc. Mgr A. Comastri, Archevêque-Délégué pontifical de Lorette, a présidé la Messe pour la fête de Saint-Louis, en la basilique de Lorette. Une délégation des Pieux Établissement de la France à Rome et à Lorette était présente, conduite par le Président de la Députation administrati­ve, Ministre-Conseiller de l'Ambassade de France près le Saint-Siège, M. Laurent Stefanini. Nous publions ci-dessous l'homélie prononcée au cours de la Messe :

 

            La fête de Saint-Louis nous permet cette année d'admirer la Chapelle fran­çaise entièrement restaurée et rétablie dans sa splendeur originelle : le 30 sep­tembre et le 1er  octobre, en présence de S.E.M. Pierre Morel, Ambassadeur de France près le Saint-Siège, aura lieu l'inauguration solennelle, et je pense que nous serons encore tous présents.

 

            En attendant, je salue M Laurent Stefanini, Chargé d'affaires de l'Ambassa­de de France près le Saint-Siège, et je le remercie de sa présence : il est, à Lorette, une personne chère à tous et qui nous est familière.

Je salue et je remercie les Autorités présentes. J'adresse un salut particulier au Père Gualberto, gardien attentif et sensible du lien ancien entre la France et Lorette.

 

Charles Péguy : une histoire surprenante

 

            Cette année, année de la restauration de la Chapelle française de Lorette, je désire proposer à votre méditation la miraculeuse restauration spirituelle d'un grand personnage de l’Église de Fran­ce : Charles Péguy. Sa transformation admirable eut lieu exactement pendant la même période que celle de la déco­ration de la Chapelle française à Lorette.

 

            Charles Péguy naquit à Orléans le 7 janvier 1873 (il y a 130 ans) et il vécut une enfance malheureuse. au cours de laquelle l'expérience chrétienne fui apparut comme un vêtement d'enfant à abandonner une fois l'âge adulte atteint. C'est ce qu'il fit.

 

            A seize ans, le lycéen Péguy aban­donne les cours facultatifs d'instruction religieuse ; à dix-sept ans, alors qu'il fréquente la première année du cours de propédeutique de l’École normale supérieure, il arrête sans trop de tourments intérieurs de se rendre à la mes­se du dimanche. En 1895, à l'âge de 22 ans, il embrasse, comme une nouvelle religion, le militantisme révolutionnaire social, pour libérer la société de toute oppression : son intention était certaine­ment bonne. En 1897, il se marie civilement avec Charlotte Baudoin : la famille de Charlotte était complètement athée et ce fait confirma également l'éloigne­ment de Charles de la religion catho­lique.

 

            Pendant ce temps Péguy se jette avec générosité dans l'engagement so­cial et fonde les célèbres –« Cahiers de la Quinzaine », une revue qu'il mènera de l'avant, jusqu'à sa mort, malgré mil­le difficultés. En 1900, à vingt-sept ans, il écrit : «Tous mes compagnons se sont débarrassés, comme moi, du catholicisme. Les treize et quatorze siècles de christianisme donnés à mes ancêtres, et les onze ou douze années d'instruc­tion religieuse accueillies sincèrement ,sont passés sur moi sans laisser de traces. »

 

            Mais voilà un fait surprenant : le croyant Charles Péguy naît de la terre d’éloignement total du christianisme, il fleurit précisément dans cette terre déchristianisée qui considère le christianisme comme quelque chose qui ne la concerne pas.

 

            En effet, malgré les difficultés, la maladie et les restrictions économiques, apparaît une petite source qui commence à jaillir. La personne qui recueille les premières confidences de Péguy est un jeune intellectuel qui a de belles espérances, un ancien colla­borateur des « Cahiers », converti depuis peu à la foi catholique : son nom est Jacques Maritain ! Maritain s'est marié avec une jeune juive d'origine russe, elle aussi convertie depuis peu au catholicisme : c'est la célèbre Raissa. En­tre ces jeunes naît une merveilleuse amitié, qui connaîtra des moments de tension, mais qui réussira toujours à rendre plus vivante et plus forte leur expérience chrétienne parmi les hom­mes modernes déchristianisés.

 

            En septembre 1908, Joseph Lotte va trouver son ami Péguy gravement malade en raison des incompréhensions et de la fatigue liée au travail. Lotte racon­te : « Je l'ai trouvé prostré, épuisé, malade. Le médecin diagnostique une maladie du foie. Cela était dû à la très gran­de fatigue soutenue pendant douze ans sans trêve... qui à la fin l'avait épuisé. A un certain moment il se releva en s'appuyant sur son coude, les yeux pleins de larmes et dit : ‘Je ne t'ai pas tout dit... j'ai retrouvé la foi... je suis ca­tholique !’ ».

 

Un homme renouvelé par la rencontre avec Jésus

 

            Sa femme et la famille de sa femme n'acceptèrent pas sa conversion et la considérèrent comme un moment d'exaltation.

 

            Sa femme refusa le mariage religieux, que Charles lui demanda, et s'opposa de façon résolue au baptême des trois enfants nés de leur union. C'est ainsi que Péguy souffrit d'une déchirure dramatique entre la vie nouvelle qui naissait en lui et le passé, qu'il ne pouvait abandonner. Quoi qu'il en soit, il ne voulait pas exercer de pression sur sa femme et, se trouvant dans une situation matrimoniale qui n'était pas bénie par l’Église, il accepta la douleur immense de ne pas pouvoir s'approcher de la Sainte Eucharistie, ce qu'il désirait dès lors de toute son âme.

 

            Cette épreuve de conscience, qui du­ra jusqu'à sa mort, fut le sacrifice eucharistique personnel de Charles Péguy. Cependant, il priait sans cesse pour la conversion de sa femme et de sa famille : et sa femme demanda le baptême avec ses trois enfants en 1925, onze ans après la mort de Charles !

 

            Après sa conversion Péguy prit cons­cience de la situation pénible de déchristianisation de la société moderne : une situation qu'il connaissait bien, en personne ! Il définit ainsi la modernité : « C'est la renonciation de toute la société à tout le christianisme ! » Le nouveau siècle (le vingtième), lui apparut pire que tous les siècles passés, qui étaient certainement des siècles de pécheurs, mais qui conservaient toujours une référence idéale au Christ : notre siècle, le siècle de la modernité, lui apparut en revanche un « siècle sans Christ », un « siècle a-chrétien », un « siècle sans christianisme ». Et il en éprouva de la douleur et de l'horreur ! Il se demanda : pourquoi ? Il trouva cette réponse très fi­ne : nous avons oublié (il parlait des chrétiens) que le christianisme doit re­naître sans cesse, doit recommencer avec chaque génération ; il doit donc connaître un nouveau début chez les hommes d'aujourd'hui ; le christianisme ne peut pas s'allumer en transmettant seulement des informations doctrinales, mais en recréant la situation des débuts, c'est-à-dire en faisant se rencon­trer les personnes déchristianisées et les personnes transformées par la ren­contre vivante avec le Christ : comme cela eut lieu pour les Apôtres !

 

            Ce sont des intuitions qui nous font réfléchir et qui constituent certainement un appel puissant pour le renouveau de notre pastorale : si notre vie n'est pas imprégnée par l’Évangile, nos paroles ne trouveront pas de place dans le cœur des personnes qui sont loin de l’Évangile. C'est pour cette raison que Charles avait des paroles de feu, lorsqu'il voyait les chrétiens médiocres qui conduisaient une vie davantage ins­pirée par le paganisme du monde que par l’Évangile. Il en arrive à déclarer : « Puisqu'ils n'ont pas la force d'être de la nature, ils croient être de la grâce. Puisqu'ils n'ont pas le courage d'être du monde, ils croient être de Dieu. Puisqu'ils n'ont pas le courage d'être d'un des partis de l'homme, ils croient être du parti de Dieu. Puisqu'ils ne sont pas de l'homme, ils croient être de Dieu. Puisqu'ils n'aiment personne, ils croient aimer Dieu ».

 

L'humble pèlerin à Notre-Dame de Chartres

 

            En 1912, Charles se rend en pèlerinage à pied à la cathédrale de Chartres : il va humblement demander la guérison de son fils Pierre-Marcel frappé par une grave fièvre typhoïde. Son fils guérit et sa femme aussi commence à se défaire de sa dure hostilité à l'égard de la reli­gion catholique. Au cours de la maladie de son enfant, elle en vient à dire à Charles : « Si les conditions de Pierre empirent, nous appelleront un prêtre pour le faire baptiser ».

 

            Péguy renouvellera ce pèlerinage en 1913, du 25 au 28 juillet. C'est ainsi qu'il raconte à son ami Lotte : « J'ai risqué mourir : il faisait si chaud ! Il serait bon de mourir le long d'une route et d'aller ainsi au Ciel ! ». Il revient à Chartres, aux pieds de la Madone, en 1914, accompagné par Geneviève et par Jeanne, respectivement la mère et la sœur de Jacques Maritain. Il confie encore à son ami Lotte : « Aux pieds de la Vierge, j'ai laissé mon cœur et je crois vraiment que je me ferai en­terrer là, car c'est là que j'ai reçu des grâces extraordinaires ».

 

            La Première Guerre mondiale éclate : Charles Péguy est appelé au front et il est tué le 5 septembre 1914, alors qu'il est à la tête de son escadron près de Villeroy, le premier jour de l'offensive sur la Marne.

La nuit avant de mourir, alors qu'il est de garde avec d'autres soldats dans les environs d'un couvent d'Ermites, Péguy passe la nuit à disposer des fleurs aux pieds d'une statue de la Vierge, ca­chée jadis dans un grenier pour échap­per aux destructions des jacobins, ensuite transformé en Chapelle : le dia­logue de Péguy avec la Madone conti­nue jusqu'au dernier instant.

 

            Dans la Présentation de la Beauce à Notre-Dame de Chartres, c'est ainsi que prie Charles Péguy :

 

Nous ne demandons rien, refuge du pécheur,

Si ce n 'est la dernière place au purgatoire

Pour pleurer longtemps sur notre pauvre histoire

Et contempler de loin votre jeune splendeur.

 

            Et peut-être, en mourant, aura-t-il murmuré un dernier Ave Maria, une prière qui lui était si chère et dont il avait dit de façon merveilleuse : « Dans toute la liturgie, il y a une seule prière que le misérable pécheur peut réciter en pleine vérité : c’est l’Ave Maria ! Celle-ci, en effet, nous faire dire : Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen. »

 

L’Osservatore Romano – N. 39 – 30 septembre 2003

 



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