Humanae Vitae
Populorum progressio
Signum magnum
La théologie du renouveau de l'Église
Allocution de Paul VI au Chapitre des Rédemptoristes
La piété mariale - Audience générale du 10 mai 1967
Pèlerinage de Paul VI à Fatima, le 13 mai 1967
La foi a besoin d'un maître - Audience générale du 31 mai 1967
Le malaise du clergé
La foi dans la présence réelle
Memoriale Domini



Humanae Vitae

ENCYCLIQUE DE
PAUL VI
SUR LA RÉGULATION DES NAISSANCES

I. ASPECTS NOUVEAUX DU PROBLÈME ET COMPÉTENCE DU MAGISTÈRE

1. La transmission de la vie

Le très grave devoir de transmettre la vie humaine, qui fait des époux les libres et responsables collaborateurs du Créateur, a toujours été pour ceux-ci source de grandes joies, accompagnées cependant parfois de bien des difficultés et des peines.
En tout temps, l'accomplissement de ce devoir a posé à la conscience des époux de sérieux problèmes; mais l'évolution récente de la société a entraîné des mutations telles, que de nouvelles questions se sont posées: questions que l'Église ne pouvait ignorer, en un domaine qui touche de si près à la vie et au bonheur des hommes.

2. Nouvelles données du problème

Les changements survenus sont effectivement notables et de plusieurs sortes. Il s'agit tout d'abord du rapide développement démographique. Beaucoup manifestent la crainte que la population mondiale n'augmente plus vite que les ressources à sa disposition; il s'ensuit une inquiétude croissante pour bien des familles et pour des peuples en voie de développement, et grande est la tentation pour les autorités d'opposer à ce péril des mesures radicales. En outre, les conditions de travail et de logement, comme aussi les exigences accrues, dans le domaine
économique et dans celui de l'éducation, rendent souvent difficile aujourd'hui la tâche d'élever convenablement un grand nombre d'enfants.
On assiste aussi à un changement, tant dans la façon de considérer la personne de la femme et sa place dans la société, que dans la valeur à attribuer à l'amour conjugal dans le mariage, comme aussi dans la manière d'apprécier la signification des actes conjugaux par rapport à cet amour.
Enfin et surtout, l'homme a accompli d'étonnants progrès dans la maîtrise et l'organisation rationnelle des forces de la nature, au point qu'il tend à étendre cette maîtrise à son être lui-même pris dans son ensemble, au corps, à la vie physique, à la vie sociale et jusqu'aux lois qui règlent la transmission de la vie.
Un tel état de choses fait naître de nouvelles questions. Étant données les conditions de la vie moderne, étant donnée la signification des relations conjugales pour l'harmonie entre les époux et pour leur fidélité mutuelle, n'y aurait-il pas lieu de réviser les règles morales jusqu'ici en vigueur, surtout si l'on considère qu'elles ne peuvent être observées sans des sacrifices parfois héroïques ?
Étendant à ce domaine l'application du principe dit "de totalité", ne pourrait-on admettre que l'intention d'une fécondité moins abondante, mais plus rationalisée, transforme l'intervention matériellement stérilisante en un licite et sage contrôle des naissances ? Ne pourrait-on admettre, en d'autres termes, que la finalité de procréation concerne l'ensemble de la vie conjugale, plutôt que chacun de ses actes ?
On demande encore si, étant donné le sens accru de responsabilité de l'homme moderne, le moment n'est pas venu pour lui de confier à sa raison et à sa volonté, plutôt qu'aux rythmes biologiques de son organisme, le soin de régler la natalité.

3. Compétence du magistère

De telles questions exigeaient du magistère de l'Église une réflexion nouvelle et approfondie sur les principes de la doctrine morale du mariage: doctrine fondée sur la loi naturelle, éclairée et enrichie par la révélation divine.
Aucun fidèle ne voudra nier qu'il appartient au magistère de l'Église d'interpréter aussi la loi morale naturelle. Il est incontestable, en effet, comme l'ont plusieurs fois déclaré Nos Prédécesseurs (1), que Jésus Christ, en communiquant à Pierre et aux apôtres sa divine autorité, et en les envoyant enseigner ses commandements à toutes les nations (2), les constituait gardiens et interprètes authentiques de toute la loi morale: non seulement de la loi évangélique, mais encore de la loi naturelle, expression elle aussi de la volonté de Dieu, et dont l'observation fidèle est également nécessaire au salut (3).
Conformément à cette mission qui est la sienne, l'Église a toujours donné -- et avec plus d'ampleur à l'époque récente -- un enseignement cohérent, tant sur la nature du mariage que sur le juste usage des droits conjugaux et sur les devoirs des époux (4).

4. Études spéciales

La conscience de cette même mission Nous amena à confirmer et à élargir la commission d'étude que Notre Prédécesseur Jean XXIII, de vénérée mémoire, avait instituée en mars 1963. Cette commission qui comprenait, outre plusieurs spécialistes des différentes disciplines concernées, également des couples, avait pour but de recueillir des avis sur les nouvelles questions relatives à la vie conjugale, et en particulier celle de la régulation de la natalité, et de fournir d'opportuns éléments d'information, pour que le magistère pût donner, à l'attente non
seulement des fidèles, mais de l'opinion publique mondiale, une réponse adéquate (5).
Les travaux de ces experts, complétés par les jugements et conseils que Nous fournirent, soit spontanément, soit sur demande expresse, bon nombre de Nos frères dans l'épiscopat, Nous ont permis de mieux mesurer tous les aspects de cette question complexe. Aussi exprimons-Nous à tous de grand cœur Notre vive gratitude.

5. La réponse du magistère

Les conclusions auxquelles était parvenue la commission ne pouvaient toutefois être considérées par Nous comme définitives, ni Nous dispenser d'examiner personnellement ce grave problème, entre autres parce que le plein accord n'avait pas été réalisé au sein de la commission sur les règles morales à proposer; et surtout parce qu'étaient apparus certains critères de solutions qui s'écartaient de la doctrine morale sur le mariage proposée avec une constante fermeté par le magistère de l'Église.
C'est pourquoi, ayant attentivement examiné la documentation qui Nous a été soumise, après de mûres réflexions et des prières assidues, Nous allons maintenant, en vertu du mandat que le Christ Nous a confié, donner notre réponse à ces graves questions.

II. PRINCIPES DOCTRINAUX

6. Une vision globale de l'homme

Comme tout autre problème concernant la vie humaine, le problème de la natalité doit être considéré, au-delà des perspectives partielles -- qu'elles soient d'ordre biologique ou psychologique, démographique ou sociologique -- dans la lumière d'une vision intégrale de l'homme et de sa vocation, non seulement naturelle et terrestre, mais aussi surnaturelle et éternelle. Et puisque, dans leur tentative de justifier les méthodes artificielles de contrôle des naissances, beaucoup ont fait appel aux exigences soit de l'amour conjugal, soit d'une "paternité responsable", il convient de bien préciser la vraie conception de ces deux grandes réalités de la vie matrimoniale, en Nous référant principalement à ce qui a été récemment exposé à ce sujet, d'une manière hautement autorisée, par le Deuxième Concile du Vatican, dans la Constitution pastorale Gaudium et Spes.

7. L'amour conjugal

L'amour conjugal révèle sa vraie nature et sa vraie noblesse quand on le considère dans sa source suprême, Dieu, qui est Amour (6), "le Père de qui toute paternité tire son nom, au ciel et sur la terre (7)".
Le mariage n'est donc pas l'effet du hasard ou un produit de l'évolution de forces naturelles inconscientes: c'est une sage institution du Créateur pour réaliser dans l'humanité son dessein d'amour. Par le moyen de la donation personnelle réciproque, qui leur est propre et exclusive, les époux tendent à la communion de leurs êtres en vue d'un mutuel perfectionnement personnel pour collaborer avec Dieu à la génération et à l'éducation de nouvelles vies.
De plus, pour les baptisés, le mariage revêt la dignité de signe sacramentel de la grâce, en tant qu'il représente. l'union du Christ et de l'Église.

8. Ses caractéristiques

Dans cette lumière apparaissent clairement les notes et les exigences caractéristiques de l'amour conjugal, dont il est souverainement important d'avoir une idée exacte.
C'est avant tout un amour pleinement humain, c'est-à-dire à la fois sensible et spirituel. Ce n'est donc pas un simple transport d'instinct et de sentiment, mais aussi et surtout un acte de la volonté libre, destiné à se maintenir et à grandir à travers les joies et les douleurs de la vie quotidienne, de sorte que les époux deviennent un seul cœur et une seule âme et atteignent ensemble leur perfection humaine.
C'est ensuite un amour total, c'est-à-dire une forme toute spéciale d'amitié personnelle, par laquelle les époux partagent généreusement toutes choses, sans réserves indues ni calculs égoïstes. Qui aime vraiment son conjoint ne l'aime pas seulement pour ce qu'il reçoit de lui, mais pour lui-même, heureux de pouvoir l'enrichir du don de soi.
C'est encore un amour fidèle et exclusif jusqu'à la mort. C'est bien ainsi, en effet, que le conçoivent l'époux et l'épouse le jour où ils assument librement et en pleine conscience l'engagement du lien matrimonial. Fidélité qui peut parfois être difficile, mais qui est toujours possible et toujours noble et méritoire, nul ne peut le nier. L'exemple de tant d'époux à travers les siècles prouve non seulement qu'elle est conforme à la nature du mariage, mais encore qu'elle est source de bonheur profond et durable.
C'est enfin un amour fécond, qui ne s'épuise pas dans la communion entre époux, mais qui est destiné à se continuer en suscitant de nouvelles vies. "Le mariage et l'amour conjugal sont ordonnés par leur nature à la procréation et à l'éducation des enfants. De fait les enfants sont le don le plus excellent du mariage et ils contribuent grandement au bien des parents eux-mêmes (8)".

9. La paternité responsable

L'amour conjugal exige donc des époux une conscience de leur mission de "paternité responsable", sur laquelle, à bon droit, on insiste tant aujourd'hui, et qui doit, elle aussi, être exactement comprise. Elle est à considérer sous divers aspects légitimes et liés entre eux.
Par rapport aux processus biologiques, la paternité responsable signifie connaissance et respect de leurs fonctions: l'intelligence découvre, dans le pouvoir de donner la vie, des lois biologiques qui font partie de la personne humaine (9).
Par rapport aux tendances de l'instinct et des passions, la paternité responsable signifie la nécessaire maîtrise que la raison et la volonté doivent exercer sur elles.
Par rapport aux conditions physiques, économiques, psychologiques et sociales, la paternité responsable s'exerce soit par la détermination réfléchie et généreuse de faire grandir une famille nombreuse, soit par la décision, prise pour de graves motifs et dans le respect de la loi morale, d'éviter temporairement ou même pour un temps indéterminé une nouvelle naissance.
La paternité responsable comporte encore et surtout un plus profond rapport avec l'ordre moral objectif, établi par Dieu, et dont la conscience droite est la fidèle interprète. L'exercice responsable de la paternité implique donc que les conjoints reconnaissent pleinement leurs devoirs envers Dieu, envers eux-mêmes, envers la famille et envers la société, dans une juste hiérarchie des valeurs. Dans la tâche de transmettre la vie, ils ne sont par conséquent pas libres de procéder à leur guise, comme s'ils pouvaient déterminer de façon entièrement autonome les voies honnêtes à suivre, mais ils doivent conformer leur conduite à l'intention créatrice de Dieu, exprimée dans la nature même du mariage et de ses actes, et manifestée par l'enseignement constant de l'Église (10).

10. Respecter la nature et les finalités de l'acte matrimonial

Ces actes, par lesquels les époux s'unissent dans une chaste intimité, et par le moyen desquels se transmet la vie humaine, sont, comme l'a rappelé le Concile, "honnêtes et dignes (11)", et ils ne cessent pas d'être légitimes si, pour des causes indépendantes de la volonté des conjoints, on prévoit qu'ils seront inféconds: ils restent en effet ordonnés à exprimer et à consolider leur union. De fait, comme l'expérience l'atteste, chaque rencontre conjugale n'engendre pas une nouvelle vie. Dieu a sagement fixé des lois et des rythmes naturels de fécondité, qui espacent déjà eux-mêmes la succession des naissances. Mais l'Église, rappelant les hommes à l'observation de la loi naturelle, interprétée par sa constante doctrine, enseigne que tout acte matrimonial doit rester ouvert à la transmission de la vie (12).

11. Deux aspects indissociables: union et procréation

Cette doctrine, plusieurs fois exposée par le magistère, est fondée sur le lien indissoluble, que Dieu a voulu et que l'homme ne peut rompre de son initiative, entre les deux significations de l'acte conjugal: union et procréation. En effet, par sa structure intime, l'acte conjugal, en même temps qu'il unit profondément les époux, les rend aptes à la génération de nouvelles vies, selon des lois inscrites dans l'être même de l'homme et de la femme. C'est en sauvegardant ces deux aspects essentiels, union et procréation, que l'acte conjugal conserve intégralement le sens mutuel et véritable amour et son ordination à la très haute vocation de l'homme à la paternité. Nous pensons que les hommes de notre temps sont particulièrement en mesure de comprendre le caractère profondément raisonnable et humain de ce principe fondamental.

12. Fidélité au dessein de Dieu

On remarque justement, en effet, qu'un acte conjugal imposé au conjoint sans égard à ses conditions et à ses légitimes désirs, n'est pas un véritable acte d'amour et contredit par conséquent une exigence de bon ordre moral dans les rapports entre époux. De même, qui réfléchit bien devra reconnaître aussi qu'un acte d'amour mutuel qui porterait atteinte à la disponibilité à transmettre la vie, que le Créateur a attachée à cet acte selon des lois particulières, est en contradiction avec le dessein constitutif du mariage et avec la volonté de l'Auteur de la vie. User de ce don en détruisant, fût-ce partiellement, sa signification et sa finalité, c'est contredire à la nature de l'homme comme à celle de la femme et de leur rapport le plus intime, c'est donc contredire aussi au plan de Dieu et à sa volonté. Au contraire, user du don de l'amour conjugal en respectant les lois du processus de la génération, c'est reconnaître que nous ne sommes pas les maîtres des sources de la vie humaine, mais plutôt les ministres du dessein établi par le Créateur. De même, en effet, que l'homme n'a pas sur son corps en général un pouvoir illimité, de même il ne l'a pas, pour une raison particulière, sur ses facultés de génération en tant que telles, à cause de leur ordination intrinsèque à susciter la vie dont Dieu est le principe. "La vie humaine est sacrée, rappelait Jean XXIII; dès son origine, elle engage directement l'action créatrice de Dieu (13)."

13. Moyens illicites de régulation des naissances

En conformité avec ces points fondamentaux de la conception humaine et chrétienne du mariage, Nous devons encore une fois déclarer qu'est absolument à exclure, comme moyen licite de régulation des naissances, l'interruption directe du processus de génération déjà engagé, et surtout l'avortement directement voulu et procuré, même pour des raisons thérapeutiques (14).
Est pareillement à exclure, comme le magistère de l'Église l'a plusieurs fois déclaré, la stérilisation directe, qu'elle soit perpétuelle ou temporaire, tant chez l'homme que chez la femme (15).
Est exclue également toute action qui, soit en prévision de l'acte conjugal, soit dans son déroulement, soit dans le développement de ses conséquences naturelles, se proposerait comme but ou comme moyen de rendre impossible la procréation (16).
Et on ne peut invoquer comme raisons valables, pour justifier des actes conjugaux rendus intentionnellement inféconds, le moindre mal ou le fait que ces actes constitueraient un tout avec les actes féconds qui ont précédé ou qui suivront, et dont ils partageraient l'unique et identique bonté morale. En vérité, s'il est parfois licite de tolérer un moindre mal moral afin d'éviter un mal plus grand ou de promouvoir un bien plus grand (17), il n'est pas permis, même pour de très graves raisons, de faire le mal afin qu'il en résulte un bien (18), c'est-à-dire de prendre comme objet d'un acte positif de volonté ce qui est intrinsèquement un désordre et par conséquent une chose indigne de la personne humaine, même avec l'intention de sauvegarder ou de promouvoir des biens individuels, familiaux ou sociaux. C'est donc une erreur de penser qu'un acte conjugal rendu volontairement infécond, et par conséquent intrinsèquement déshonnête, puisse être rendu honnête par l'ensemble d'une vie conjugale féconde.

14. Licéité des moyens thérapeutiques

L'Église, en revanche, n'estime nullement illicite l'usage des moyens thérapeutiques vraiment nécessaires pour soigner les maladies de l'organisme, même si l'on prévoit qu'il résultera un empêchement à la procréation, pourvu que cet empêchement ne soit pas, pour quelque motif que ce soit, directement voulu (19).

15. Licéité du recours aux périodes infécondes

À cet enseignement de l'Église sur la morale conjugale, on objecte aujourd'hui, comme Nous l'observions plus haut, que c'est la prérogative de l'intelligence humaine de maîtriser les énergies offertes par la nature irrationnelle et de les orienter vers un but conforme au bien de l'homme. Or certains se demandent: dans le cas présent, n'est-il pas raisonnable, en bien des circonstances, de recourir au contrôle artificiel des naissances, si on obtient par là l'harmonie et la tranquillité du foyer et de meilleurs conditions pour l'éducation des enfants déjà nés ?
À cette question il faut répondre avec clarté: l'Église est la première à louer et à recommander l'intervention de l'intelligence dans une œuvre qui associe de si près la créature raisonnable à son Créateur, mais elle affirme que cela doit se faire dans le respect de l'ordre établi par Dieu. Si donc il existe, pour espacer les naissances, de sérieux motifs dus soit aux conditions physiques ou psychologiques des conjoints, soit à des circonstances extérieures, l'Église enseigne qu'il est alors permis de tenir compte des rythmes naturels, inhérents aux fonctions de la génération, pour user du mariage dans les seules périodes infécondes et régler ainsi la natalité sans porter atteinte aux principes moraux que Nous venons de rappeler (20).
L'Église est conséquente avec elle-même quand elle estime licite le recours aux périodes infécondes, alors qu'elle condamne comme toujours illicite l'usage des moyens directement contraires à la fécondation, même inspiré par des raisons qui peuvent paraître honnêtes et sérieuses. En réalité, il existe entre les deux cas une différence essentielle: dans le premier cas, les conjoints usent légitimement d'une disposition naturelle; dans l'autre cas ils empêchent le déroulement des processus naturels. Il est vrai que, dans l'un et l'autre cas, les conjoints s'accordent dans la volonté positive d'éviter l'enfant pour des raisons plausibles, en cherchant à avoir l'assurance qu'il ne viendra pas; mais il est vrai aussi que dans le premier cas seulement ils savent renoncer à l'usage du mariage dans les périodes fécondes quand, pour de justes motifs, la procréation n'est pas désirable, et en user dans les périodes agénésiques, comme manifestation d'affection et sauvegarde de mutuelle fidélité. Ce faisant, ils donnent la preuve d'un amour vraiment et intégralement honnête.

16. Graves conséquences des méthodes de régulation artificielle de la natalité

Les hommes droits pourront encore mieux se convaincre du bien-fondé de la doctrine de l'Église en ce domaine, s'ils veulent bien réfléchir aux conséquences des méthodes de régulation artificielle de la natalité.
Qu'ils considèrent d'abord quelle voie large et facile ils ouvriraient ainsi à l'infidélité conjugale et à l'abaissement général de la moralité. Il n'est pas besoin de beaucoup d'expérience pour connaître la faiblesse humaine et pour comprendre que les hommes -- les jeunes, en particulier, si vulnérables sur ce point -- ont besoin d'encouragement à être fidèles à la loi morale, et qu'il ne faut pas leur offrir quelque moyen facile pour en éluder l'observance. On peut craindre aussi que l'homme, en s'habituant à l'usage des pratiques anticonceptionnelles, ne finisse par perdre le respect de la femme et, sans plus se soucier de l'équilibre physique et psychologique de celle-ci, n'en vienne à la considérer comme un simple instrument de jouissance égoïste, et non plus comme sa compagne respectée et aimée.
Qu'on réfléchisse aussi à l'arme dangereuse que l'on viendrait à mettre ainsi aux mains d'autorités publiques peu soucieuses des exigences morales. Qui pourra reprocher à un gouvernement d'appliquer à la solution des problèmes de la collectivité ce qui serait reconnu permis aux conjoints pour la solution d'un problème familial ? Qui empêchera les gouvernants de favoriser et même d'imposer à leurs peuples, s'ils le jugeaient nécessaire, la méthode de contraception estimée par eux la plus efficace? Et ainsi les hommes, en voulant éviter les difficultés individuelles, familiales ou sociales que l'on rencontre dans l'observation de la loi divine, en arriveraient à laisser à la merci de l'intervention des autorités publiques le secteur le plus personnel et le plus réservé de l'intimité conjugale.
Si donc on ne veut pas abandonner à l'arbitraire des hommes la mission d'engendrer la vie, il faut nécessairement reconnaître les limites infranchissables au pouvoir de l'homme sur son corps et sur ses fonctions; limites que nul homme, qu'il soit simple particulier ou revêtu d'autorité, n'a le droit d'enfreindre. Et ces limites ne peuvent être déterminées que par le respect qui est dû à l'intégrité de l'organisme humain et de ses fonctions, selon les principes rappelés ci-dessus et selon la juste intelligence du "principe de totalité" exposé par Notre Prédécesseur Pie XII (21).

17. L'Église garante des authentiques valeurs humaines

On peut prévoir que cet enseignement ne sera peut-être pas facilement accueilli par tout le monde: trop de voix -- amplifiées par les moyens modernes de propagande --s'opposent à la voix de l'Église. Celle-ci, à vrai dire, ne s'étonne pas d'être, à la ressemblance de son divin Fondateur, un "signe de contradiction (22)" mais elle ne cesse pas pour autant de proclamer, avec une humble fermeté, toute la loi morale, tant naturelle qu'évangélique. Ce n'est pas elle qui a créé cette loi, elle ne saurait donc en être l'arbitre; elle en est seulement la dépositaire et l'interprète, sans pouvoir jamais déclarer licite une chose qui ne l'est pas à cause de son intime et immuable opposition au vrai bien de l'homme.
En défendant la morale conjugale dans son intégralité, l'Église sait qu'elle contribue à l'instauration d'une civilisation vraiment humaine; elle engage l'homme à ne pas abdiquer sa responsabilité pour s'en remettre aux moyens techniques; elle défend par là même la dignité des époux. Fidèle à l'enseignement comme à l'exemple du Sauveur, elle se montre l'amie sincère et désintéressée des hommes, qu'elle veut aider, dès leur cheminement terrestre, "à participer en fils à la vie du Dieu vivant, Père de tous les hommes (23).

III. DIRECTIVES PASTORALES

18. L'Église "Mater et Magistra"

Notre parole ne serait pas l'expression adéquate de la pensée et de la sollicitude de l'Église, Mère et Maîtresse de toutes les nations, si, après avoir rappelé les hommes à l'observance et au respect de la loi divine au sujet du mariage, elle ne les encourageait pas dans la voie d'une honnête régulation de la natalité, même au milieu des difficiles conditions qu'éprouvent aujourd'hui les familles et les peuples. L'Église, en effet, ne peut avoir, vis-à-vis des hommes, une conduite différente de celle du Rédempteur: elle connaît leurs faiblesses, elle a compassion de la foule, elle accueille les pécheurs; mais elle ne peut renoncer à enseigner la loi, qui est en réalité celle d'une vie humaine rendue à sa vérité originelle et conduite par l'esprit de Dieu (24).

19. Possibilité de l'observance de la loi divine

La doctrine de l'Église sur la régulation des naissances, qui promulgue la loi divine, pourra apparaître à beaucoup difficile, pour ne pas dire impossible à mettre en pratique. Et certes, comme toutes les réalités grandes et bienfaisantes, cette loi requiert une sérieuse application et beaucoup d'efforts, individuels, familiaux et sociaux. On peut même dire qu'elle ne serait pas observable sans l'aide de Dieu, qui soutient et fortifie la bonne volonté des hommes. Mais si l'on réfléchit bien, on ne peut pas ne pas voir que ces efforts sont ennoblissants pour l'homme et bienfaisants pour la communauté humaine.

20. Maîtrise de soi

Une pratique honnête de régulation de la natalité exige avant tout des époux qu'ils acquièrent et possèdent de solides convictions sur les vraies valeurs de la vie et de la famille et qu'ils tendent à acquérir une parfaite possession d'eux-mêmes. La maîtrise de l'instinct par la raison et la libre volonté, impose sans nul doute une ascèse, pour que les manifestations affectives de la vie conjugale soient dûment réglées, en particulier pour l'observance de la continence périodique. Mais cette discipline, propre à la pureté des époux, bien loin de nuire à l'amour conjugal, lui confère au contraire une plus haute valeur humaine. Elle exige un effort continuel, mais grâce à son influence bienfaisante, les conjoints développent intégralement leur personnalité, en s'enrichissant de valeurs spirituelles; elle apporte à la vie familiale des fruits de sérénité et de paix, et elle facilite la solution d'autres problèmes; elle favorise l'attention à l'autre conjoint, aide les époux à bannir l'égoïsme, ennemi du véritable amour, et approfondit leur sens de responsabilité. Les parents acquièrent par là la capacité d'une influence plus profonde et plus efficace pour l'éducation des enfants; l'enfance et la jeunesse grandissent dans la juste estime des valeurs humaines et dans le développement serein et harmonieux de leurs facultés spirituelles et sensibles.

21. Créer un climat favorable à la chasteté


Nous voulons à cette occasion rappeler l'attention des éducateurs et de tous ceux qui ont des tâches de responsabilité pour le bien commun de la société, sur la nécessité de créer un climat favorable à l'éducation de la chasteté, c'est-à-dire au triomphe de la saine liberté sur la licence par le respect de l'ordre moral.
Tout ce qui, dans les moyens modernes de communication sociale, porte à l'excitation des sens, au dérèglement des mœurs, comme aussi toute forme de pornographie ou de spectacles licencieux, doit provoquer la franche et unanime réaction de toutes les personnes soucieuses du progrès de la civilisation et de la défense des biens suprêmes de l'esprit humain. Et c'est en vain qu'on chercherait à justifier ces dépravations par de prétendues exigences artistiques ou scientifiques (25), ou à tirer argument de la liberté laissée en ce domaine par les autorités publiques.

22. Appel aux pouvoirs publics

Aux gouvernants, qui sont les principaux responsables du bien commun et qui peuvent tant pour la sauvegarde des valeurs morales, Nous disons: ne laissez pas se dégrader la moralité de vos peuples; n'acceptez pas que s'introduisent, par voir légale, dans cette cellule fondamentale de la société qu'est la famille, des pratiques contraires à la loi naturelle et divine. Tout autre est la voie par laquelle les pouvoirs publics peuvent et doivent contribuer à la solution du problème démographique: c'est la voie d'une prévoyante politique familiale, d'une sage éducation des peuples, respectueuse de la loi morale et de la liberté des citoyens.
Nous sommes bien conscients des graves difficultés dans lesquelles se trouvent les pouvoirs publics à cet égard, spécialement dans les pays en voie de développement. À leurs légitimes préoccupations, Nous avons consacré Notre encyclique Populorum Progressio. Mais avec Notre Prédécesseur Jean XXIII Nous répétons: "Ces difficultés ne doivent pas être résolues par le recours à des méthodes et à des moyens qui sont indignes de l'homme, et qui ne trouvent leur explication que dans une conception purement matérialiste de l'homme lui-même et de sa vie. La vraie solution se trouve seulement dans le développement économique et dans le progrès social, qui respectent et promeuvent les vraies valeurs humaines, individuelles et sociales (26)." Et l'on ne saurait, sans une grave injustice, rendre la divine Providence responsable de ce qui dépendrait au contraire d'un défaut de sagesse de gouvernement, d'un sens insuffisant de la justice sociale, d'un accaparement égoïste, ou encore d'une blâmable indolence à affronter les efforts et les sacrifices nécessaires pour assurer l'élévation du niveau de vie d'un peuple et de tous ses enfants (27).
Que tous les pouvoirs responsables -- comme certains le font déjà si louablement -- renouvellent généreusement leurs efforts. Et que l'entraide ne cesse de s'amplifier entre tous les membres de la grande famille humaine: c'est un champ d'action presque illimité qui s'ouvre là à l'activité des grandes organisations internationales.

23. Aux hommes de science

Nous voulons maintenant exprimer Nos encouragements aux hommes de science, qui "peuvent beaucoup pour la cause du mariage et de la famille et pour la paix des consciences si, par l'apport convergent de leurs études, ils s'appliquent à tirer davantage au clair les diverses conditions favorisant une saine régulation de la procréation humaine (28)". Il est souhaitable, en particulier, que selon le vœu déjà formulé par Pie XII, la science médicale réussisse à donner une base suffisamment sûre à une régulation des naissances fondée sur l'observation des rythmes naturels (29). Ainsi les hommes de science, et en particulier les chercheurs catholiques, contribueront à démontrer par les faits que, comme l'Église l'enseigne, "il ne peut y avoir de véritable contradiction entre les lois divines qui règlent la transmission de la vie et celles qui favorisent un authentique amour conjugal (30)".

24. Aux époux chrétiens

Et maintenant Notre parole s'adresse plus directement à Nos fils, particulièrement à ceux que Dieu appelle à le servir dans le mariage. L'Église, en même temps qu'elle enseigne les exigences imprescriptibles de la loi divine, annonce le salut et ouvre par les sacrements les voies de la grâce, laquelle fait de l'homme une nouvelle créature, capable de répondre dans l'amour et dans la vraie liberté au dessein de son Créateur et Sauveur, et de trouver doux le joug du Christ (31).
Que les époux chrétiens, dociles à sa voix, se souviennent donc que leur vocation chrétienne, commencée au baptême, s'est ensuite spécifiée et confirmée par le sacrement du mariage. Par lui, les époux sont affermis et comme consacrés pour accomplir fidèlement leurs devoirs, pour réaliser leur vocation jusqu'à la perfection et pour rendre chrétiennement le témoignage qui leur est propre en face du monde (32). C'est à eux que le Seigneur confie la tâche de rendre visibles aux hommes la sainteté et la douceur de la loi qui unit l'amour mutuel des époux à leur coopération à l'amour de Dieu, auteur de la vie humaine.
Nous n'entendons aucunement dissimuler les difficultés, parfois graves, qui sont inhérentes à la vie des époux chrétiens: pour eux, comme pour chacun, "étroite est la porte et resserrée est la voie qui conduit à la vie (33)". Mais l'espérance de cette vie doit illuminer leur chemin, tandis qu'ils s'efforcent courageusement de vivre avec sagesse, justice et piété dans le temps présent (34), sachant que la figure de ce monde passe (35).
Que les époux affrontent donc les efforts nécessaires, soutenus par la foi et par l'espérance qui "ne trompe pas, car l'amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par l'Esprit Saint qui nous a été donné (36)"; qu'ils implorent par une persévérante prière l'aide divine; qu'ils puisent surtout dans l'Eucharistie à la source de la grâce et de la charité. Et si le péché avait encore prise sur eux, qu'ils ne se découragent pas, mais qu'ils recourent avec une humble persévérance à la miséricorde de Dieu, qui est accordée dans le sacrement de la pénitence. Ils pourront de cette façon réaliser la plénitude de la vie conjugale décrite par l'Apôtre: "Maris, aimez vos femmes comme le Christ a aimé l'Église (...). Les maris doivent aimer leurs femmes comme leur propre corps. Aimer sa femme, n'est-ce pas s'aimer soi-même? Or personne n'a jamais haï sa propre chair; il la nourrit, au contraire, et l'entretient, comme le Christ le fait pour l'Église (...). Grand est ce mystère, je veux dire par rapport au Christ et à l'Église. Mais en celui qui vous concerne, que chacun aime son épouse comme lui-même et que l'épouse respecte son mari (37)".

25. Apostolat entre foyers

Parmi les fruits qui proviennent d'un généreux effort de fidélité à la loi divine, l'un des plus précieux est que les conjoints eux-mêmes éprouvent souvent le désir de communiquer à d'autres leur expérience. Ainsi vient s'insérer dans le vaste cadre de la vocation des laïcs une nouvelle et très remarquable forme de l'apostolat du semblable par le semblable: ce sont les foyers eux-mêmes qui se font apôtres et guides d'autres foyers. C'est là sans conteste, parmi tant de formes d'apostolat, une de celles qui apparaissent aujourd'hui les plus opportunes (38).

26. Aux médecins et au personnel sanitaire

Nous avons en très haute estime les médecins et les membres du personnel sanitaire, qui, dans l'exercice de leur profession ont à cœur, plus que tout intérêt humain, les exigences supérieures de leur vocation chrétienne. Qu'ils continuent à promouvoir en toute occasion les solutions inspirées par la foi et par la droite raison, et qu'ils s'efforcent d'en susciter la conviction et le respect dans leur milieu. Qu'ils considèrent aussi comme un devoir professionnel l'acquisition de toute la science nécessaire dans ce domaine délicat, afin de pouvoir donner aux époux qui les consultent les sages conseils et les saines directives que ceux-ci attendent d'eux à bon droit.

27. Aux prêtres

Chers fils prêtres, qui êtes par vocation les conseillers et les guides spirituels des personnes et des foyers, Nous Nous tournons maintenant vers vous avec confiance. Votre première tâche, spécialement pour ceux qui enseignent la théologie morale, est d'exposer sans ambiguïté l'enseignement de l'Église sur le mariage. Soyez les premiers à donner, dans l'exercice de votre ministère, l'exemple d'un assentiment loyal, interne et externe, au magistère de l'Église. Cet assentiment est dû, vous le savez, non pas tant à cause des motifs allégués que plutôt en raison de la lumière de l'Esprit Saint, dont les Pasteurs de l'Église bénéficient à un titre particulier pour exposer la vérité (39). Vous savez aussi qu'il est de souveraine importance, pour la paix des consciences et pour l'unité du peuple chrétien, que dans le domaine de la morale comme dans celui du dogme, tous s'en tiennent au magistère de l'Église et parlent un même langage. Aussi est-ce de toute Notre âme que Nous vous renouvelons l'appel angoissé du grand apôtre Paul: "Je vous en conjure, frères, par le nom de Notre Seigneur Jésus Christ, ayez tous un même sentiment; qu'il n'y ait point parmi vous de divisions, mais soyez tous unis dans le même esprit et dans la même pensée (40)".
Ne diminuer en rien la salutaire doctrine du Christ est une forme éminente de charité envers les âmes. Mais cela doit toujours être accompagné de la patience et de la bonté dont le Seigneur lui-même a donné l'exemple en traitant avec les hommes. Venu non pour juger, mais pour sauver (41), il fut certes intransigeant avec le mal, mais miséricordieux envers les personnes. Au milieu de leurs difficultés, que les époux retrouvent toujours, dans la parole et dans le cœur du prêtre, l'écho de la voix et de l'amour du Rédempteur.
Parlez avec confiance, chers fils, bien convaincus que l'Esprit de Dieu, en même temps qu'il assiste le magistère dans l'exposition de la doctrine, éclaire intérieurement les cœurs des fidèles, en les invitant à donner leur assentiment. Enseignez aux époux la voie nécessaire de la prière, préparez-les à recourir souvent et avec foi aux sacrements de l'Eucharistie et de la pénitence, sans jamais se laisser décourager par leur faiblesse.

28. Aux Évêques

Chers et vénérables frères dans l'épiscopat, avec qui Nous partageons de plus près le souci du bien spirituel du Peuple de Dieu, c'est à vous que va Notre pensée respectueuse et affectueuse au terme de cette encyclique. À tous Nous adressons une pressante invitation. À la tête des prêtres, vos coopérateurs, et de vos fidèles, travaillez avec ardeur et sans relâche à la sauvegarde et à la sainteté du mariage, pour qu'il soit toujours davantage vécu dans toute sa plénitude humaine et chrétienne. Considérez cette mission comme l'une de vos plus urgentes responsabilités dans le temps présent. Elle comporte, comme vous le savez, une action pastorale concertée dans tous les domaines de l'activité humaine, économique, culturelle et sociale: seule, en effet, l'amélioration simultanée dans ces différents secteurs permettra de rendre non seulement tolérable, mais plus facile et plus joyeuse la vie des parents et des enfants au sein des familles, plus fraternelle et plus pacifique la vie en commun dans la société humaine, dans la fidélité au dessein de Dieu sur le monde.

APPEL FINAL


Vénérables frères, chers fils, et vous tous, hommes de bonne volonté, grande est l'œuvre d'éducation, de progrès et d'amour à laquelle Nous vous appelons, sur le fondement de l'enseignement de l'Église, dont le successeur de Pierre est, avec ses frères dans l'épiscopat, le dépositaire et l'interprète. Grande œuvre, en vérité, Nous en avons l'intime conviction, pour le monde comme pour l'Église, puisque l'homme ne peut trouver le vrai bonheur, auquel il aspire de tout son être, que dans le respect des lois inscrites par Dieu dans sa nature et qu'il doit observer avec intelligence et amour. Sur cette œuvre Nous invoquons, comme sur vous tous, et de façon spéciale sur les époux, l'abondance des grâces du Dieu de sainteté et de miséricorde, en gage desquelles Nous vous donnons Notre bénédiction apostolique.

Paul VI
25 juillet 1968


NOTES


1. Cf. Pie IX, Enc. Qui Pluribus, 9 nov. 1846, Pii IX P. M. Acta, Vol. I. pp. 9-10; S. Pie X, Enc. Singulari Quadata, 24 sept. 1912, AAS 4 (1912), p. 658; Pie XI, Enc. Casti Connubii, 31 déc. 1930, AAS 22 (1930), pp. 579-581; Pie XII, Alloc. Magnificate Dominum à l'Épiscopat du monde catholique, 2 nov. 1954, AAS 46 (1954), pp. 671-672; Jean XXIII, Enc. Mater et Magistra, 15 mai 1961, AAS 53 (1961), p. 457.
2. Cf. Mt 28, 18-19.
3. Cf. Mt 7, 21.
4. Cf. Catechismus Romanus Concilii Tridentini, 2ème partie, ch. VIII; Léon Xlll, Enc. Arcanum, 10 février 1880, Acta L. XIII,
2 (1881), pp. 26-29; Pie XI, Enc. Divini Illius Magistri, 31 déc. 1929, AAS 22 (1930), pp. 58-61; Enc. Casti Connubii, AAS 22 (1930), pp. 545-546; Pie XII Alloc. à l'Union Italienne médico-biologique de Saint-Luc, 12 nov. 1944, Discorsi e Radiomessaggi, V1, pp. 191-192; au Congrès de l'Union Catholique italienne des sages-femmes, 29 oct. 1951, AAS 43 (1951), pp. 853-854; au Congrès du Front de la Famille et de l'Association de Familles nombreuses, 28 nov. 1951, AAS 43 (1951), pp. 857-859; au 7e Congrès de la Société Internationale d'Hématologie, 12 sept. 1958, AAS 50 (1958), pp. 734-735; Jean XXIII, Enc. Mater et Magistra, AAS 53 (1961), pp. 446-447; Codex Iuris Canonici, can. 1067; 1068 par. 1; 1076 par. 1-2; Conc. Vatican Il, Const. pastorale Gaudium et Spes, nn. 47-52.
5. Cf. Allocutions de Paul VI: au Sacré Collège, 23 juin 1964, AAS 56 (1964), p. 588; à la Commission pour l'Étude des Problèmes de la Population, de la Famille et de la Natalité, 27 mars 1965, AAS 57 (1965) p. 388; au Congrès National de la Société Italienne d'Obstétrique et de Gynécologie, 29 oct. 1966, AAS 58 (1966), p. 1168.
6. Cf. I Jn 4, 8.
7. Cf. Ép 3, 15.
8. Cf. Conc. Vatican Il, Const. Pastorale Gaudium et Spes, n. 50.
9. Cf. S. Thomas, Summ. Theol. I-H, q. 94, a. 2.
10. Const. pastorale Gaudium et Spes, nn. 50 et 51.
11. Ibid., n. 49.
12. Cf. Pie XI, Enc. Casti Connubii, AAS 22 (1930) p. 560; Pie XII, AAS 43 (1951), p. 843.
13. Jean XXIII, Enc. Mater et Magistra, AAS 53 (1961), p. 447.
14. Cf. Catechismus Romanus Concilii Tridentini, 2e partie, ch. VIII; Pie XI, Enc. Casti Connubii, AAS 22 (1930), pp. 562-564; Pie XII, Enc. Discorsi e Radiomessaggi VI (1944), pp. 191-192; AAS 43 (1951), pp. 842-843; pp. 857-859; Jean XXIII, Enc. Pacem in Terris, 11 avril 1963; AAS 55 (1963), pp. 259-260; Gaudium et Spes, n. 51.
15. Cf. Pie XI, Enc. Casti Connubii, AAS 22 (1930), p. 565; Décret du S. Office, 22 fév. 1940, AAS 32 (1940), p. 73; Pie XII, AAS 43 (1951), pp. 843-844; AAS 50 (1958), pp. 734-735.
16. Cf. Catechismus Romanus Concilii Tridentini, 2e partie, ch. VIII; Pie XI, Enc. Casti Connubii, AAS 22 (1930), pp. 559-561; Pie XII AAS 43 (1951), p. 843; AAS 50 (1958), pp. 734-735; Jean XXIII, Enc. Mater et Magistra, AAS 53 (1961), p. 447.
17. Cf. Pie Xll, Alloc. au Congrès National de l'Union des Juristes
Catholiques Italiens, 6 déc. 1953, AAS 45 (1953), pp. 798-799.
18. Cf. Rm 3, 8.
19. Cf. Pie XII, Alloc. au Congrès de l'Assoc. Ital. d'Urologie,
8 oct. 1953, AAS 45 (1953), pp. 674475; AAS 50 (1958), pp. 734-735.
20. Cf. Pie XII, AAS 43 (1951), p. 846.
21. Cf. AAS 45 (1953), pp. 674-6~5; Alloc. aux Dirigeants et Membres de l'Assoc. Ital. des Donneurs de la Cornée, 8 oct. 1953, AAS 48
(1956), pp. 461462.
22. Cf. Lc 2, 34.
23. Cf. Paul VI, Enc. Populorum Progressio, 26 mars 1967, n.
21. 24. Cf. Rm 8.
25. Cf. Conc. Vat. II, Décret Inter Mirifica sur les moyens de communication sociale, nn. 6-7.
26. Cf. Enc. Mater et Magistra, AAS 53 (1961), p. 447.
27. Cf. Enc. Populorum Progressio, nn. 48-55.
28. Cf. Const. pastorale Gaudium et Spes, n. 52.
29. Cf. AAS 43 (1951), p. 859.
30. Cf. Const. pastorale Gaudium et Spes, n. 51.
31. Cf. Mt 11, 30.
32. Cf. Const. pastorale Gaudium et Spes, n. 48; Conc. Vat. II,
Const. dogm. Lumen Gentium, n. 35.
33. Mt 7 14; cf. He 12, 11.
34. Cf. Tt 2, 12.
35. Cf. 1 Co 7, 31.
36. Cf. Rm 5, 5.
37. Ép 5, 25, 28-29, 32-33.
38. Cf. Const. dogm. Lumen Gentium, nn. 35 et 41; Const. pastorale Gaudium et Spes, nn. 48-49; Conc. Vat. II, Décr. Apostolicam Actuositatem, n. 11.
39. Cf. Const. dogm. Lumen Gentium, n. 25.
40. Cf. I Co 1, 10.
41. Cf. Jn 3, 17.


Lettre encyclique "Populorum progressio"
sur le développement des peuples


AUX ÉVÊQUES, AUX PRÊTRES, AUX RELIGIEUX, AUX FIDÈLES
ET À TOUS LES HOMMES DE BONNE VOLONTÉ.


LA QUESTION SOCIALE
EST AUJOURD'HUI MONDIALE


1. Développement des peuples

Le développement des peuples, tout particulièrement de ceux qui s'efforcent d'échapper à la faim, a la misère, aux maladie endémiques, à l'ignorance; qui cherchent une participation plus large aux fruits de la civilisation, une mise en valeur plus active de leurs qualités humaines; qui s'orientent avec décision vers leur plein épanouissement, est considéré avec attention par l'Église. Au lendemain du deuxième Concile œcuménique du Vatican, une prise de conscience renouvelée des exigences du message évangélique lui fait un devoir de se mettre au service des hommes pour les aider à saisir toutes les dimensions de ce grave problème et pour les convaincre de l'urgence d'une action solidaire en ce tournant décisif de l'histoire de l'humanité.

2. Enseignement social des Papes

Dans leurs grandes encycliques, Rerum Novarum (1), de Léon XIII, Quadragesimo Anno (2), de Pie XI, Mater et Magistra (3), et Pacem in terris (4), de Jean XXIII -- sans parler des messages au monde de Pie XII (5) -- nos prédécesseurs ne manquèrent pas au devoir de leur charge de projeter sur les questions sociales de leur temps la lumière de l'Évangile.

3. Fait majeur

Aujourd'hui, le fait majeur dont chacun doit prendre conscience est que la question sociale est devenue mondiale. Jean XXIII l'a affirmé sans ambages (6), et le Concile lui a fait écho par sa Constitution pastorale sur l'Église dans le monde de ce temps (7). Cet enseignement est grave et son application urgente. Les peuples de la faim interpellent aujourd'hui de façon dramatique les peuples de l'opulence. L'Église tressaille devant ce cri d'angoisse et appelle chacun à répondre avec amour à l'appel de son frère.

4. Nos voyages

Avant Notre élévation au souverain pontificat, deux voyages en Amérique latine (1960) et en Afrique (1962) Nous avaient mis au contact immédiat des lancinants problèmes qui étreignent des continents pleins de vie et d'espoir. Revêtu de la paternité universelle, Nous avons pu, lors de nouveaux voyages en Terre Sainte et aux Indes, voir de Nos yeux et comme toucher de Nos mains les très graves difficultés qui assaillent des peuples d'antique civilisation aux prises avec le problème du développement. Tandis que se tenait à Rome le second Concile œcuménique du Vatican, des circonstances providentielles Nous amenèrent à Nous adresser directement à l'Assemblée générale des Nations Unies: Nous nous fîmes devant ce vaste aréopage l'avocat des peuples pauvres.

5. Justice et paix

Enfin, tout dernièrement, dans le désir de répondre au vœu du Concile et de concrétiser l'apport du Saint-Siège à cette grande cause des peuples en voie de développement, Nous avons estimé qu'il était de Notre devoir de créer parmi les organismes centraux de l'Église une Commission pontificale chargée de "susciter dans tout le peuple de Dieu la pleine connaissance du rôle que les temps actuels réclament de lui de façon à promouvoir le progrès des peuples plus pauvres, à favoriser la justice sociale entre les nations, à offrir à celles qui sont moins développées une aide telle qu'elles puissent pourvoir elles-mêmes et pour elles-mêmes à leur progrès" (8): Justice et paix est son nom et son programme. Nous pensons que celui-ci peut et doit rallier, avec nos fils catholiques et frères chrétiens, les hommes de bonne volonté. Aussi est-ce à tous que Nous adressons aujourd'hui cet appel solennel à une action concertée pour le développement intégral de l'homme et le développement solidaire de l'humanité.

PREMIÈRE PARTIE

POUR UN DÉVELOPPEMENT INTÉGRAL
DE L'HOMME


1. LES DONNÉES DU PROBLÈME

6. Aspirations des hommes

Être affranchis de la misère, trouver plus sûrement leur subsistance, la santé, un emploi stable; participer davantage aux responsabilités, hors de toute oppression, à 1'abri de situations qui offensent leur dignité d'hommes; être plus instruits; en un mot, faire, connaître, et avoir plus, pour être plus: telle est l'aspiration des hommes d'aujourd'hui, alors qu'un grand nombre d'entre eux sont condamnés à vivre dans des conditions qui rendent illusoire ce désir légitime. Par ailleurs, les peuples parvenus depuis peu à l'indépendance nationale éprouvent la nécessité d'ajouter à cette liberté politique une croissance autonome et digne, sociale non moins qu'économique, afin d'assurer à leurs citoyens leur plein épanouissement humain et de prendre la place qui leur revient dans le concert des nations.

7. Colonisation et colonialisme

Devant l'ampleur et l'urgence de l'œuvre à accomplir, les moyens hérités du passé, pour être insuffisants, ne font cependant pas défaut. Il faut certes reconnaître que les puissances colonisatrices ont souvent poursuivi leur intérêt, leur puissance ou leur gloire, et que leur départ a parfois laissé une situation économique vulnérable, liée par exemple au rendement d'une seule culture dont les cours sont soumis à de brusques et amples variations. Mais, tout en reconnaissant les méfaits d'un certain colonialisme et de ses séquelles, il faut en même temps rendre hommage aux qualités et aux réalisations des colonisateurs qui, en tant de régions déshéritées, ont apporté leur science et leur technique et laissé des fruits heureux de leur présence. Si incomplètes qu'elles soient, les structures établies demeurent, qui ont fait reculer l'ignorance et la maladie, établi des communications bénéfiques et amélioré les conditions d'existence.

8. Déséquilibre croissant

Cela dit et reconnu, il n'est que trop vrai que cet équipement est notoirement insuffisant pour affronter la dure réalité de l'économie moderne. Laissé à son seul jeu, son mécanisme entraîne le monde vers l'aggravation, et non l'atténuation, de la disparité des niveaux de vie : les peuples riches jouissent d'une croissance rapide, tandis que les pauvres se développent lentement. Le déséquilibre s'accroît : certains produisent en excédent des denrées alimentaires qui manquent cruellement à d'autres, et ces derniers voient leurs exportations rendues incertaines.

9. Prise de conscience accrue

En même temps, les conflits sociaux se sont élargis aux dimensions du monde. La vive inquiétude qui s'est emparée des classes pauvres dans les pays en voie d'industrialisation gagne maintenant ceux dont l'économie est presque exclusivement agraire: les paysans prennent conscience, eux aussi, de leur misère imméritée (9). S'ajoute à cela le scandale de disparités criantes, non seulement dans la jouissance des biens, mais plus encore dans l'exercice du pouvoir. Cependant qu'une oligarchie jouit en certaines régions d'une civilisation raffinée, le reste de la population" pauvre et dispersée, est "privée de presque toute possibilité d'initiative personnelle et de responsabilité, et souvent même placée dans des conditions de vie et de travail indignes de la personne humaine" (10).

10. Heurt des civilisations

En outre, le heurt entre les civilisations traditionnelles et les nouveautés de la civilisation industrielle brise les structures qui ne s'adaptent pas aux conditions nouvelles. Leur cadre, parfois rigide, était l'indispensable appui de la vie personnelle et familiale, et les anciens y restent attachés, cependant que les jeunes s'en évadent, comme d'un obstacle inutile, pour se tourner avidement vers de nouvelles formes de vie sociale. Le conflit des générations s'aggrave ainsi d'un tragique dilemme: ou garder institutions et croyances ancestrales, mais renoncer au progrès; ou s'ouvrir aux techniques et civilisations venues du dehors, mais rejeter avec les traditions du passé toute leur richesse humaine. En fait, les soutiens moraux, spirituels et religieux du passé fléchissent trop souvent, sans que l'insertion dans le monde nouveau soit pour autant assurée.

11. Conclusion

Dans ce désarroi, la tentation se fait plus violente qui risque d'entraîner vers les messianismes prometteurs, mais bâtisseurs d'illusions. Qui ne voit les dangers qui en résultent, de réactions populaires violentes, de troubles insurrectionnels et de glissement vers les idéologies totalitaires? Telles sont les données du problème, dont la gravité n'échappe à personne.

2. L'EGLISE ET LE DEVELOPPEMENT

12. Œuvre des missionnaires

Fidèle à l'enseignement et à l'exemple de son divin fondateur qui donnait l'annonce de la Bonne Nouvelle aux pauvres comme signe de sa mission (11), l'Église n'a jamais négligé de promouvoir l'élévation humaine des peuples auxquels elle apportait la foi au Christ. Ses missionnaires ont construit, avec des églises, des hospices et des hôpitaux, des écoles et des universités. Enseignant aux indigènes le moyen de tirer meilleur parti de leurs ressources naturelles, ils les ont souvent protégés de la cupidité des étrangers. Sans doute leur œuvre, pour ce qu'elle avait d'humain, ne fut pas parfaite, et certains purent mêler parfois bien des fanons de penser et de vivre de leur pays d'origine à l'annonce de l'authentique message évangélique. Mais ils surent aussi cultiver les institutions locales et les promouvoir. En maintes régions, ils se sont trouvés parmi les pionniers du progrès matériel comme de l'essor culturel. Qu'il suffise de rappeler l'exemple du P. Charles de Foucauld, qui fut jugé digne d'être appelé pour sa charité, le "Frère universel" et qui rédigea un précieux dictionnaire de la langue touareg. Nous Nous devons de rendre hommage à ces précurseurs trop souvent ignorés que pressait la charité du Christ, comme à leurs émules et successeurs qui continuent d'être, aujourd'hui encore, au service généreux et désintéressé de ceux qu'ils évangélisent.

13. Église et monde

Mais désormais, les initiatives locales et individuelles ne suffisent plus. La situation présente du monde exige une action d'ensemble à partir d'une claire vision de tous les aspects économiques, sociaux, culturels et spirituels. Experte en humanité, l'Église, sans prétendre aucunement s'immiscer dans la politique des États, "ne vise qu'un seul but: continuer, sons l'impulsion de l'Esprit consolateur l'œuvre même du Christ venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité, pour sauver, non pour condamner, pour servir, non pour être servi" (12). Fondée pour instaurer dès ici-bas le royaume des cieux et non pour conquérir un pouvoir terrestre, elle affirme clairement que les deux domaines sont distincts, comme sont souverains les deux pouvoirs ecclésiastique et civil, chacun dans son ordre (13). Mais, vivant dans l'histoire, elle doit "scruter les signes des temps et les interpréter à la lumière de l'évangile" (14). Communiant aux meilleures aspirations des hommes et souffrant de les voir insatisfaites, elle désire les aider à atteindre leur plein épanouissement, et c'est pourquoi elle leur propose ce qu'elle possède en propre: une vision globale de l'homme et de l'humanité.

Vision chrétienne du développement :

14. Le développement ne se réduit pas à la simple croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c'est-à-dire promouvoir tout homme et tout l'homme. Comme l'a fort justement souligné un éminent expert: "Nous n'acceptons pas de séparer l'économique de l'humain, le développement des civilisations où il s'inscrit. Ce qui compte pour nous, c'est l'homme, chaque homme, chaque groupement d'hommes, jusqu'à l'humanité tout entière" (15).

15. Vocation à la croissance

Dans le dessein de Dieu, chaque homme est appelé à se développer car toute vie est vocation. Dès la naissance, est donné à tous en germe un ensemble d'aptitudes et de qualités à faire fructifier: leur épanouissement, fruit de l'éducation reçue du milieu et de l'effort personnel permettra à chacun de s'orienter vers la destinée que lui propose son Créateur. Doué d'intelligence et de liberté, il est responsable de sa croissance, comme de son salut. Aidé, parfois gêné par ceux qui l'éduquent et l'entourent, chacun demeure, quelles que soient les influences qui s'exercent sur lui, l'artisan principal de sa réussite ou de son échec: par le seul effort de son intelligence et de sa volonté, chaque homme peut grandir en humanité, valoir plus, être plus.

16. Devoir personnel...

Cette croissance n'est d'ailleurs pas facultative. Comme la création tout entière est ordonnée à son Créateur, la créature spirituelle est tenue d'orienter spontanément sa vie vers Dieu, vérité première et souverain bien. Aussi la croissance humaine constitue-t-elle comme un résumé de nos devoirs. Bien plus, cette harmonie de nature enrichie par l'effort personnel et responsable est appelée à un dépassement. Par son insertion dans le Christ vivifiant, l'homme accède à un épanouissement nouveau, à un humanisme transcendant, qui lui donne sa plus grande plénitude: telle est la finalité suprême du développement personnel.

17. Et communautaire

Mais chaque homme est membre de la société: il appartient à l'humanité tout entière. Ce n'est pas seulement tel ou tel homme, mais tous les hommes qui sont appelés à ce développement plénier. Les civilisations naissent, croissent et meurent. Mais, comme les vagues à marée montante pénètrent un peu plus avant sur la grève, ainsi l'humanité avance sur le chemin de l'histoire. Héritiers des générations passées et bénéficiaires du travail de nos contemporains, nous avons des obligations envers tous et nous ne pouvons nous désintéresser de ceux qui viendront agrandir après nous le cercle de la famille humaine. La solidarité universelle qui est un fait, et un bénéfice pour nous, est aussi un devoir.

18. Échelle des valeurs

Cette croissance personnelle et communautaire serait compromise si se détériorait la véritable échelle des valeurs. Légitime est le désir du nécessaire, et le travail pour y parvenir est un devoir: "si quelqu'un ne veut pas travailler, qu'il ne mange pas non plus (16)". Mais l'acquisition des biens temporels peut conduire à la cupidité, au désir d'avoir toujours plus et à la tentation d'accroître sa puissance. L'avarice des personnes, des familles et des nations peut gagner les moins pourvus comme les plus riches et susciter chez les uns et les autres un matérialisme étouffant.

19. Croissance ambivalente

Avoir plus, pour les peuples comme pour les personnes, n'est donc pas le but dernier. Toute croissance est ambivalente. Nécessaire pour permettre à l'homme d'être plus homme, elle l'enferme comme dans une prison dès lors qu'elle devient le bien suprême qui empêche de regarder au ciel. Alors les cœurs s'endurcissent et les esprits se ferment, les hommes ne se réunissent plus par amitié, mais par l'inférer, qui a tôt fait de les opposer et de les désunir. La recherche exclusive de l'avoir fait dès lors l'obstacle à la croissance de l'être et s'oppose à sa véritable grandeur: pour ]es nations comme pour les personnes, l'avarice est la forme la plus évidente du sous-développement moral.

20. Vers une condition plus humaine

Si la poursuite du développement demande des techniciens de plus en plus nombreux, elle exige encore plus des sages de réflexion profonde, à la recherche d'un humanisme nouveau, qui permette à l'homme moderne de se retrouver lui-même, en assumant les valeurs supérieures d'amour, d'amitié, de prière et de contemplation (17). Ainsi pourra s'accomplir en plénitude le vrai développement, qui est le passage, pour chacun et pour tous, de conditions moins humaines à des conditions plus humaines.

21. L'idéal à poursuivre

Moins humaines: les carences matérielles de ceux qui sont privés du minimum vital, et les carences morales de ceux qui sont mutilés par l'égoïsme. Moins humaines: les structures oppressives, qu'elles proviennent des abus de la possession ou des abus du pouvoir, de l'exploitation des travailleurs ou de l'injustice des transactions. Plus humaines : la montée de la misère vers la possession du nécessaire, 1a victoire sur les fléaux sociaux, l'amplification des connaissances, l'acquisition de la culture. Plus humaines aussi: la considération accrue de la dignité d'autrui, l'orientation vers l'esprit de pauvreté (18), la coopération au bien commun, la volonté de paix. Plus humaine encore la reconnaissance par l'homme des valeurs suprêmes, et de Dieu qui en est la source et le terme. Plus humaines enfin et surtout la foi, don de Dieu accueilli par la bonne volonté de l'homme, et l'unité dans la charité du Christ qui nous appelle tous à participer en fils à la vie du Dieu vivant, Père de tous les hommes.

3. L'ACTION A ENTREPRENDRE

La destination universelle des biens


22. "Emplissez la terre et soumettez-la (19)": la Bible, dès sa première page, nous enseigne que la création entière est pour l'homme, à charge pour lui d'appliquer son effort intelligent à la mettre en valeur, et, par son travail, la parachever pour ainsi dire à son service. Si la terre est faite pour fournir à chacun les moyens de sa subsistance et les instruments de son progrès, tout homme a donc le droit d'y trouver ce qui lui est nécessaire. Le récent Concile l'a rappelé: "Dieu a destiné la terre et tout ce qu'elle contient à l'usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité (20)." Tous les autres droits, quels qu'ils soient, y compris ceux de propriété et de libre commerce, y sont subordonnés : ils n'en doivent donc pas entraver, mais bien au contraire faciliter la réalisation, et c'est un devoir social grave et urgent de les ramener à leur finalité première.

23. La propriété

"Si quelqu'un, jouissant des richesses du monde, voit son frère dans la nécessite et lui ferme ses entrailles, comment l'amour de Dieu demeurerait-il en lui (21)?" On sait avec quelle fermeté les Pères de l'Église ont précisé quelle doit être l'attitude de ceux qui possèdent, en face de ceux qui sont dans le besoin: "Ce n'est pas de ton bien, affirme ainsi saint Ambroise, que tu fais largesse au pauvre, tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui est donné en commun pour l'usage de tous, voilà ce que tu t'arroges. La terre est donnée à tout le monde, et pas seulement aux riches (22)." C'est dire que la propriété privée ne constitue pour personne un droit inconditionnel et absolu. Nul n'est fondé à réserver à son usage exclusif ce qui passe son besoin, quand les autres manquent du nécessaire. En un mot, "le droit de propriété ne doit jamais s'exercer au détriment de l'utilité commune, selon la doctrine traditionnelle chez les Pères de l'Église et les grands théologiens". S'il arrive qu'un confit surgisse "entre droits privés acquis et exigences communautaires primordiales", il appartient aux pouvoirs publics "de s'attacher à le résoudre, avec l'active participation des personnes et des groupes sociaux (23)."

24. L'usage des revenus

Le bien commun exige donc parfois l'expropriation si, du fait de leur étendue, de leur exploitation faible ou nulle, de la misère qui en résulte pour les populations, du dommage considérable porté aux intérêts du pays, certains domaines font obstacle à la prospérité collective. En l'affirmant avec netteté (24), le Concile a rappelé aussi non moins clairement que le revenu disponible n'est pas abandonné au libre caprice des hommes et que les spéculations égoïstes doivent être bannies. On ne saurait dès lors admettre que des citoyens pourvus de revenus abondants, provenant des ressources et de l'activité nationales, en transfèrent une part considérable à l'étranger pour leur seul avantage personnel, sans souci du tort évident qu'ils font par là subir à leur patrie (25).

L'industrialisation

25. Nécessaire à l'accroissement économique et au progrès humain, l'introduction de l'industrie est à la fois signe et facteur de développement. Par l'application tenace de son intelligence et de son travail, l'homme arrache peu à peu ses secrets à la nature, tire de ses richesses un meilleur usage. En même temps qu'il discipline ses habitudes, il développe chez lui le goût de la recherche et de l'invention, l'acceptation du risque calculé, l'audace dans l'entreprise, l'initiative généreuse, le sens des responsabilités.

26. Capitalisme libéral

Mais un système s'est malheureusement édifié sur ces conditions nouvelles de la société, qui considérait le profit comme motif essentiel du progrès économique, la concurrence comme loi suprême de l'économie, la propriété privée des biens de production comme un droit absolu, sans limites ni obligations sociales correspondantes. Ce libéralisme sans frein conduisait à la dictature à bon droit dénoncée par Pie XI comme génératrice de "l'impérialisme international de l'argent (26)". On ne saurait trop réprouver de tels abus, en rappelant encore une fois solennellement que l'économie est au service de !'homme (27). Mais s'il est vrai qu'un certain capitalisme a été la source de trop de souffrances, d'injustices et de luttes fratricides aux effets encore durables, c'est à tort qu'on attribuerait à l'industrialisation elle-même des maux qui sont dus au néfaste système qui l'accompagnait. Il faut au contraire en toute justice reconnaître l'apport irremplaçable de l'organisation du travail et du progrès industriel à l'œuvre du développement.

27. Le travail

De même, si parfois peut régner une mystique exagérée du travail, il n'en reste pas moins que celui-ci est voulu et béni de Dieu. Créé à son image, "l'homme doit coopérer avec le Créateur à l'achèvement de la création, et marquer à son tour la terre de l'empreinte spirituelle qu'il a lui-même reçue" (28). Dieu qui a doté l'homme d'intelligence, d'imagination et de sensibilité, lui a donné ainsi le moyen de parachever en quelque sorte son œuvre: qu'il soit artiste ou artisan, entrepreneur, ouvrier ou paysan, tout travailleur est un créateur. Penché sur une matière qui lui résiste, le travailleur lui imprime sa marque, cependant qu'il acquiert ténacité, ingéniosité et esprit d'invention. Bien plus, vécu en commun, dans l'espoir, la souffrance, l'ambition et la joie partagés, le travail unit les volontés, rapproche les esprits, et soude les cœurs: en l'accomplissant, les hommes se découvrent frères (29).

28. Son ambivalence

Sans doute ambivalent, car il promet l'argent, la jouissance et la puissance, invite les uns à l'égoïsme et les autres à la révolte, le travail développe aussi la conscience professionnelle, le sens du devoir et la charité envers le prochain. Plus scientifique et mieux organisé, il risque de déshumaniser son exécutant, devenu son servant, car le travail n'est humain que s'il demeure intelligent et libre. Jean XXIII a rappelé l'urgence de rendre au travailleur sa dignité, en le faisant réellement participer à l'œuvre commune: "on doit tendre à ce que devienne une communauté de personnes, dans les relations, les fonctions et les situations de tout son personnel" (30). Le labeur des hommes, bien plus, pour le chrétien, a encore mission de collaborer à la création du monde surnaturel (31), inachevé jusqu'à ce que nous parvenions tous ensemble à constituer cet Homme parfait dont parle saint Paul, "qui réalise la plénitude du Christ" (32).

L'urgence de l'œuvre à accomplir

29. Il faut se hâter: trop d'hommes souffrent, et la distance s'accroît qui sépare le progrès des uns, et la stagnation, voire la régression des autres. Encore faut-il que l'œuvre à accomplir progresse harmonieusement, sous peine de rompre d'indispensables équilibres. Une réforme agraire improvisée peut manquer son but. Une industrialisation brusquée peut disloquer des structures encore nécessaires, et engendrer des misères sociales qui seraient un recul en humanité.

30. Tentation de la violence

Il est certes des situations dont l'injustice crie vers le ciel. Quand les populations entières, dépourvues du nécessaire, vivent dans une dépendance telle qu'elle leur interdit toute initiative et responsabilité, toute possibilité aussi de promotion culturelle et de participation à la vie sociale et politique, grande est la tentation de repousser par la violence de telles injures à la dignité humaine.

31. Révolution

On le sait pourtant: l'insurrection révolutionnaire - sauf le cas de tyrannie évidente et prolongée qui porterait gravement atteinte aux droits fondamentaux de la personne et nuirait dangereusement au bien commun du pays - engendre de nouvelles injustices, introduit de nouveaux déséquilibres et provoque de nouvelles ruines. On ne saurait combattre un mal réel au prix d'un plus grand malheur.

32. Réforme

Qu'on nous entende bien: la situation présente doit être affrontée courageusement et les injustices qu'elle comporte combattues et vaincues. Le développement exige des transformations audacieuses, profondément novatrices. Des réformes urgentes doivent être entreprises sans retard. A chacun d'y prendre généreusement sa part, surtout à ceux qui par leur éducation, leur situation, leur pouvoir, ont de grandes possibilités d'action. Que, payant d'exemple, ils prennent sur leur avoir, comme l'ont fait plusieurs de nos frères dans l'épiscopat (33). Ils répondront ainsi à l'attente des hommes et seront fidèles à l'Esprit de Dieu, car c'est "le ferment évangélique qui a suscité et suscite dans le cœur humain une exigence incoercible de dignité" (34).

Programmes et planification

33. La seule initiative individuelle et le simple jeu de la concurrence ne sauraient assurer le succès du développement. Il ne faut pas risquer d'accroître encore la richesse des riches et la puissance des forts, en confirmant la misère des pauvres et en ajoutant à la servitude des opprimés. Des programmes sont donc nécessaires pour "encourager, stimuler, coordonner, suppléer et intégrer" (35), l'action des individus et des corps intermédiaires. Il appartient aux pouvoirs publics de choisir, voire d'imposer les objectifs à poursuivre les buts à atteindre, les moyens d'y parvenir, et c'est à eux de stimuler toutes les forces regroupées dans cette action commune. Mais qu'ils aient soin d'associer à cette œuvre les initiatives privées et les corps intermédiaires. Ils éviteront ainsi le péril d'une collectivisation intégrale ou d'une planification arbitraire qui, négatrices de liberté, excluraient l'exercice des droits fondamentaux de la personne humaine.

34. Au service de l'homme

Car tout programme, fait pour augmenter la production, n'a en définitive de raison d'être qu'au service de la personne. Il est là pour réduire les inégalités, combattre les discriminations, libérer l'homme de ses servitudes, le rendre capable d'être lui-même l'agent responsable de son mieux-être matériel, de son progrès moral et de son épanouissement spirituel. Dire: développement, c'est en effet se soucier autant de progrès social que de croissance économique. Il ne suffit pas d'accroître la richesse commune pour qu'elle se répartisse équitablement. Il ne suffit pas de promouvoir la technique pour que la terre soit plus humaine à habiter. Les erreurs de ceux qui les ont devancés doivent avertir ceux qui sont sur la voie du développement des périls à éviter en ce domaine. La technocratie de demain peut engendrer des maux non moins redoutables que le libéralisme d'hier. Économie et technique n'ont de sens que par l'homme qu'elles doivent servir. Et l'homme n'est vraiment homme que dans la mesure où, maître de ses actions et juge de leur valeur, il est lui-même auteur de son progrès, en conformité avec la nature que lui a donnée son Créateur et dont il assume librement les possibilités et les exigences.

35. Alphabétisation

On peut même affirmer que la croissance économique dépend au premier chef du progrès social: aussi l'éducation de base est-elle le premier objectif d'un plan de développement. La faim d'instruction n'est en effet pas moins déprimante que la faim d'aliments: un analphabète est un esprit sous-alimenté. Savoir lire et écrire, acquérir une formation professionnelle, c'est reprendre confiance en soi et découvrir que l'on peut progresser avec les autres. Comme Nous le disions dans Notre message au Congrès de I'U. N. E. S. C. O., en 1965, à Téhéran, l'alphabétisation est pour l'homme "un facteur primordial d'intégration sociale aussi bien que d'enrichissement personnel, pour la société un instrument privilégié de progrès économique et de développement" (36). Aussi Nous réjouissons-Nous du bon travail accompli en ce domaine par les initiatives privées, les pouvoirs publics et les organisations internationales: ce sont les premiers ouvriers du développement, car ils rendent l'homme apte à l'assumer lui-même.

36. Famille

Mais l'homme n'est lui-même que dans son milieu social, où la famille joue un rôle primordial. Celui-ci a pu être excessif, selon les temps et les lieux, lorsqu'il s'est exercé au détriment de libertés fondamentales de la personne. Souvent trop rigides et mal organisés, les anciens cadres sociaux des pays en voie de développement sont pourtant nécessaires encore un temps, tout en desserrant progressivement leur emprise exagérée. Mais la famille naturelle, monogamique et stable, telle que le dessein divin l'a conçue (37) et que le christianisme l'a sanctifiée, doit demeurer ce "lieu de rencontres de plusieurs générations qui s'aident mutuellement à acquérir une sagesse plus étendue et à harmoniser les droits de la personne avec les autres exigences de la vie sociale" (38).

37. Démographie

Il est vrai que trop fréquemment une croissance démographique accélérée ajoute ses difficultés aux problèmes du développement: le volume de la population s'accroît plus rapidement que les ressources disponibles et l'on se trouve apparemment enfermé dans une impasse. La tentation, dès lors, est grande de freiner l'accroissement démographique par des mesures radicales. Il est certain que les pouvoirs publics, dans les limites de leur compétence, peuvent intervenir, en développant une information appropriée et en prenant les mesures adaptées, pourvu qu'elles soient conformes aux exigences de la loi morale et respectueuses de la juste liberté du couple. Sans droit inaliénable au mariage et à la procréation, il n'est plus de dignité humaine. C'est finalement aux parents de décider, en pleine connaissance de cause, du nombre de leurs enfants, en prenant leurs responsabilités devant Dieu, devant eux-mêmes, devant les enfants qu'ils ont déjà mis au monde, et devant la communauté à laquelle ils appartiennent, suivant les exigences de leur conscience instruite par la loi de Dieu, authentiquement interprétée et soutenue par la confiance en Lui (39).

38. Organisations professionnelles

Dans l'œuvre du développement, l'homme, qui trouve dans la famille son milieu de vie primordial, est souvent aidé par des organisations professionnelles. Si leur raison d'être est de promouvoir les intérêts de leurs membres, leur responsabilité est grande devant la tâche éducative qu'elles peuvent et doivent en même temps accomplir. A travers l'information qu'elles donnent, la formation qu'elles proposent, elles peuvent beaucoup pour donner à tous le sens du bien commun et des obligations qu'il entraîne pour chacun.

39. Pluralisme légitime

Toute action sociale engage une doctrine. Le chrétien ne saurait admettre celle qui suppose une philosophie matérialiste et athée, qui ne respecte ni l'orientation religieuse de la vie à sa fin dernière, ni la liberté ni la dignité humaines. Mais, pourvu que ces valeurs soient sauves, un pluralisme des organisations professionnelles et syndicales est admissible, et à certains points de vue utile, s'il protège la liberté et provoque l'émulation. Et de grand cœur Nous rendons hommage à tous ceux qui y travaillent au service désintéressé de leurs frères.

40. Promotion culturelle

Par-delà les organisations professionnelles; sont aussi à l'œuvre les institutions culturelles. Leur rôle n'est pas moindre pour la réussite du développement. "L'avenir du monde serait en péril, affirme gravement le Concile, si notre époque ne savait pas se donner des sages." Et il ajoute: "de nombreux pays pauvres en biens matériels, mais riches en sagesse, pourront puissamment aider les autres sur ce point (40)". Riche ou pauvre, chaque pays possède une civilisation reçue des ancêtres: institutions exigées pour la vie terrestre et manifestations supérieures - artistiques, intellectuelles et religieuses - de la vie de l'esprit. Lorsque celles-ci possèdent de vraies valeurs humaines, il y aurait grave erreur à les sacrifier à celles-là. Un peuple qui y consentirait perdrait par là le meilleur de lui-même. Il sacrifierait, pour vivre, ses raisons de vivre. L'enseignement du Christ vaut aussi pour les peuples: "que servirait à l'homme de gagner l'univers, s'il vient à perdre son âme?" (41)

41. Tentation matérialiste

Les peuples pauvres ne seront jamais trop en garde contre cette tentation qui leur vient des peuples riches. Ceux-ci apportent trop souvent, avec l'exemple de leur succès dans une civilisation technicienne et culturelle, le modèle d'une activité principalement appliquée à la conquête de la prospérité matérielle. Non que cette dernière interdise par elle-même l'activité de l'esprit. Au contraire, celui-ci, "moins esclave des choses, peut facilement s'élever à l'adoration et à la contemplation du Créateur" (42). Mais pourtant, "la civilisation moderne, non certes par son essence même, mais parce qu'elle se trouve trop engagée dans les réalités terrestres, peut rendre souvent plus difficile l'approche de Dieu" (43). Dans ce qui leur est proposé, les peuples en voie de développement doivent donc savoir choisir: critiquer et éliminer les faux biens qui entraîneraient un abaissement de l'idéal humain, accepter les valeurs saines et bénéfiques pour les développer, avec les leurs, selon leur génie propre.

Vers un humanisme plénier

42. Conclusion

C'est un humanisme plénier qu'il faut promouvoir (44). Qu'est-ce à dire, sinon le développement intégral de tout l'homme et de tous les hommes ? Un humanisme clos, fermé aux valeurs de l'esprit et à Dieu qui en est la source, pourrait apparemment triompher. Certes l'homme peut organiser la terre sans Dieu, mais "sans Dieu il ne peut en fin de compte que l'organiser contre l'homme. L'humanisme exclusif est un humanisme inhumain" (45). Il n'est donc d'humanisme vrai qu'ouvert à l'Absolu, dans la reconnaissance d'une vocation, qui donne l'idée vraie de la vie humaine. Loin d'être la norme dernière des valeurs, l'homme ne se réalise lui-même qu'en se dépassant. Selon le mot si juste de Pascal: l'homme passe infiniment l'homme (46).

DEUXIEME PARTIE

VERS LE DEVELOPPEMENT SOLIDAIRE
DE L'HUMANITE


43. Introduction

Le développement intégral de l'homme ne peut aller sans le développement solidaire de l'humanité. Nous le disions à Bombay: "l'homme doit rencontrer l'homme, les nations doivent se rencontrer comme des frères et sœurs, comme les enfants de Dieu. Dans cette compréhension et cette amitié mutuelles, dans cette communion sacrée, Nous devons également commencer à œuvrer ensemble pour édifier l'avenir commun de l'humanité (47). Aussi suggérions-Nous la recherche de moyens concrets et pratiques d'organisation et de coopération, pour mettre en commun les ressources disponibles et réaliser ainsi une véritable communion entre toutes les nations.

44. Fraternité des peuples

Ce devoir concerne en premier lieu les plus favorisés. Leurs obligations s'enracinent dans la fraternité humaine et surnaturelle et se présentent sous un triple aspect: devoir de solidarité, l'aide que les nations riches doivent apporter aux pays en voie de développement; devoir de justice sociale, le redressement des relations commerciales défectueuses entre peuples forts et peuples faibles; devoir de charité universelle, la promotion d'un monde plus humain. pour tous, où tous auront à donner et à recevoir, sans que le progrès des uns soit un obstacle au développement des autres. La question est grave, car l'avenir de la civilisation mondiale en dépend.

1. L'ASSISTANCE AUX FAIBLES

45. Lutte contre la faim...

"Si un frère ou une sœur sont nus, dit saint Jacques, s'ils manquent de leur nourriture quotidienne, et que l'un d'entre vous leur dise: "Allez en paix, chauffez-vous, rassasiez-vous" sans leur donner ce qui est nécessaire à leur corps, à quoi cela sert-il ?" (48). Aujourd'hui, personne ne peut plus l'ignorer, sur des continents entiers, innombrables sont les hommes et les femmes torturés par la faim, innombrables les enfants sous-alimentés, au point que bon nombre d'entre eux meurent en bas âge, que la croissance physique et le développement mental de beaucoup d'autres en sont compromis, que des régions entières sont de ce fait condamnées au plus morne découragement.

46. Aujourd'hui

Des appels angoissés ont déjà retenti. Celui de Jean XXIII a été chaleureusement accueilli (49). Nous l'avons Nous-même réitéré en Notre message de Noël 1963 (50), et de nouveau en faveur de l'Inde en 1966 (51). La campagne contre la faim engagée par l'Organisation internationale pour l'alimentation et l'agriculture (F. A. O.) et encouragée par le Saint-Siège a été généreusement suivie, Notre Caritas internationalis est partout à l'œuvre et de nombreux catholiques, sous l'impulsion de nos frères dans l'épiscopat, donnent et se dépensent eux-mêmes sans compter pour aider ceux qui sont dans le besoin, élargissant progressivement le cercle de leur prochain.

47. Demain

Mais cela, pas plus que les investissements privés et publics réalisés, les dons et les prêts consentis, ne saurait suffire. Il ne s'agit pas seulement de vaincre la faim ni même de faire reculer la pauvreté. Le combat contre la misère, urgent et nécessaire, est insuffisant. Il s'agit de construire un monde où tout homme, sans exception de race, de religion, de nationalité, puisse vivre une vie pleinement humaine, affranchie des servitudes qui lui viennent des hommes et d'une nature insuffisamment maîtrisée; un monde où la liberté ne soit pas un vain mot et où le pauvre Lazare puisse s'asseoir à la même table que le riche (52). Cela demande à ce dernier beaucoup de générosité, de nombreux sacrifices, et un effort sans relâche. A chacun d'examiner sa conscience qui a une voix nouvelle pour notre époque. Est-il prêt à soutenir de ses deniers les œuvres et les missions organisées en faveur des plus pauvres ? A payer davantage d'impôts pour que les pouvoirs publics intensifient leur effort pour le développement ? A acheter plus cher les produits importés pour rémunérer plus justement le producteur ? A s'expatrier lui-même au besoin, s'il est jeune, pour aider cette croissance des jeunes nations ?

48. Devoir de solidarité

Le devoir de solidarité des personnes est aussi celui des peuples: "les nations développées ont le très pressant devoir d'aider les nations en voie de développement" (53). Il faut mettre en œuvre cet enseignement conciliaire. S'il est normal qu'une population soit la première bénéficiaire des dons que lui a faits la Providence comme des fruits de son travail, aucun peuple ne peut, pour autant, prétendre réserver ses richesses à son seul usage. Chaque peuple doit produire plus et mieux, à la fois pour donner à tous ses ressortissants un niveau de vie vraiment humain et aussi pour contribuer au développement solidaire de l'humanité. Devant l'indigence croissante des pays sous-développés, on doit considérer comme normal qu'un pays évolué consacre une partie de sa production à satisfaire leurs besoins; normal aussi qu'il forme des éducateurs, des ingénieurs, des techniciens, des savants qui mettront science et compétence à leur service.

49. Superflu

Il faut aussi le redire: le superflu des pays fiches doit servir aux pays pauvres. La règle qui valait autrefois en faveur des plus proches doit s'appliquer aujourd'hui à la totalité des nécessiteux du monde. Les riches en seront d'ailleurs les premiers bénéficiaires. Sinon, leur avarice prolongée ne pourrait que susciter le jugement de Dieu et la colère des pauvres, aux imprévisibles conséquences. Repliées dans leur égoïsme, les civilisations actuellement florissantes porteraient atteinte à leurs valeurs les plus hautes, en sacrifiant la volonté d'être plus au désir d'avoir davantage. Et la parabole s'appliquerait à elles de l'homme riche dont les terres avaient beaucoup rapporté, et qui ne savait où entreposer sa récolte : "Dieu lui dit: Insensé, cette nuit même on va te redemander ton âme" (54).

50. Programmes

Ces efforts, pour atteindre leur pleine efficacité, ne sauraient demeurer dispersés et isolés, moins encore opposés pour des raisons de prestige ou de puissance: la situation exige des programmes concertés. Un programme est en effet plus et mieux qu'une aide occasionnelle laissée à la bonne volonté d'un chacun. Il suppose, Nous l'avons dit plus haut, études approfondies, fixation des buts, détermination des moyens, regroupement des efforts, pour répondre aux besoins présents et aux exigences prévisibles. Bien plus, il dépasse les perspectives de la croissance économique et du progrès social: il donne sens et valeur à l'œuvre à réaliser. En aménageant le monde, il valorise l'homme.

51. Fonds mondial

Il faudrait encore aller plus loin. Nous demandions à Bombay la constitution d'un grand Fonds mondial alimenté par une partie des dépenses militaires, pour venir en aide aux plus déshérités (55). Ce qui vaut pour la lutte immédiate contre la misère vaut aussi à l'échelle du développement. Seule une collaboration mondiale, dont un fonds commun serait à la fois le symbole et l'instrument, permettrait de surmonter les rivalités stériles et de susciter un dialogue fécond et pacifique entre tous les peuples.

52. Ses avantages

Sans doute des accords bilatéraux ou multilatéraux peuvent être maintenus : ils permettent de substituer aux rapports de dépendance et aux amertumes issues de l'ère coloniale d'heureuses relations d'amitié, développées sur un pied d'égalité juridique et politique. Mais incorporés dans un programme de collaboration mondiale, ils seraient exempts de tout soupçon. Les méfiances des bénéficiaires en seraient atténuées. Ils auraient moins à redouter dissimulées sous l'aide financière ou l'assistance technique, certaines manifestations de ce qu'on a appelé le néocolonialisme, sous forme de pressions politiques et de dominations économiques visant à défendre ou à conquérir une hégémonie dominatrice.

53. Son urgence

Qui ne voit par ailleurs qu'un tel fonds faciliterait les prélèvements sur certains gaspillages, fruits de la peur ou de l'orgueil ? Quand tant de peuples ont faim, quand tant de foyers souffrent de la misère, quand tant d'hommes demeurent plongés dans l'ignorance, quand tant d'écoles, d'hôpitaux, d'habitations dignes de ce nom demeurent à construire, tout gaspillage public ou privé, toute dépense d'ostentation nationale ou personnelle, toute course épuisante aux armements devient un scandale intolérable. Nous Nous devons de le dénoncer. Veuillent les responsables Nous entendre avant qu'il ne soit trop tard.

54. Dialogue à instaurer

C'est dire qu'il est indispensable que s'établisse entre tous ce dialogue que Nous appelions de Nos vœux dans Notre première encyclique, Ecclesiam Suam (56). Ce dialogue entre ceux qui apportent les moyens et ceux qui en bénéficient permettra de mesurer les apports, non seulement selon la générosité et les disponibilités des uns, mais aussi en fonction des besoins réels et des possibilités d'emploi des autres. Les pays en voie de développement ne risqueront plus dès lors d'être accablés de dettes dont le service absorbe le plus clair de leurs gains. Taux d'intérêt et durée des prêts pourront être aménagés de manière supportable pour les uns et pour les autres, équilibrant les dons gratuits, les prêts sans intérêts ou à intérêt minime, et la durée des amortissements. Des garanties pourront être données à ceux qui fournissent les moyens financiers, sur l'emploi qui en sera fait selon le plan convenu et avec une efficacité raisonnable, car il ne s'agit pas de favoriser paresseux et parasites. Et les bénéficiaires pourront exiger qu'on ne s'ingère pas dans leur politique, qu'on ne perturbe pas leur structure sociale. États souverains, Il leur appartient de conduire eux-mêmes leurs affaires, de déterminer leur politique, et de s'orienter librement vers la société de leur choix. C'est donc une collaboration volontaire qu'il faut instaurer, une participation efficace des uns avec les autres, dans une égale dignité, pour la construction d'un monde plus humain.

55. Sa nécessité

La tâche pourrait sembler impossible dans des régions où le souci de la subsistance quotidienne accapare toute l'existence de familles incapables de concevoir un travail susceptible de préparer un avenir moins misérable. Ce sont pourtant ces hommes et ces femmes qu'il tant aider, qu'il faut convaincre d'opérer eux-mêmes leur propre développement et d'en acquérir progressivement les moyens. Cette œuvre commune n'ira certes pas sans effort concerté, constant, et courageux. Mais que chacun en soit bien persuadé: Il y va de la vie des peuples pauvres, de la paix civile dans les pays en voie de développement, et de la paix du monde.

2. L'ÉQUITÉ DANS LES RELATIONS
COMMERCIALES


56. Les efforts, même considérables, qui sont faits pour aider au plan financier et technique les pays en voie de développement seraient illusoires, si leurs résultats étaient partiellement annulés par le jeu des relations commerciales entre pays riches et pays pauvres. La confiance de ces derniers serait ébranlée s'ils avaient l'impression qu'une main leur enlève ce que l'autre leur apporte.

57. Distorsion croissante

Les nations hautement industrialisées exportent en effet surtout des produits fabriqués, tandis que les économies peu développées n'ont à vendre que des produits agricoles et des matières premières. Grâce au progrès technique, les premiers augmentent rapidement de valeur et trouvent un marché suffisant. au contraire, les produits primaires en provenance des pays sous-développés subissent d'amples et brusques variations de prix, bien loin de cette plus-value progressive. Il en résulte pour les nations peu industrialisées de grandes difficultés, quand elles doivent compter sur leurs exportations pour équilibrer leur économie et réaliser leur plan de développement. Les peuples pauvres restent toujours pauvres, et les riches deviennent toujours plus riches.

58. Au-delà du libéralisme

C'est dire que la règle de libre échange ne peut plus - à elle seule - régir les relations internationales. Ses avantages sont certes évidents quand les partenaires ne se trouvent pas en conditions trop inégales de puissance économique: elle est un stimulant au progrès et récompense l'effort. C'est pourquoi les pays industriellement développés y voient une loi de justice. Il n'en est plus de même quand les conditions deviennent trop inégales de pays à pays: les prix qui se forment "librement" sur le marché peuvent entraîner des résultats iniques. Il faut le reconnaître: c'est le principe fondamental du libéralisme comme règle des échanges commerciaux qui est ici mis en question.

59. Justice des contrats à l'échelle des peuples

L'enseignement de Léon XIII dans Rerum Novarum est toujours valable: le consentement des parties, si elles sont en situation trop inégale, ne suffit pas à garantir la justice du contrat, et la règle du libre consentement demeure subordonnée aux exigences du droit naturel (57). Ce qui était vrai du juste salaire individuel l'est aussi des contrats internationaux: une économie d'échange ne peut plus reposer sur la seule loi de libre concurrence, qui engendre trop souvent elle aussi une dictature économique. La liberté des échanges n'est équitable que soumise aux exigences de la justice sociale.

60. Mesures à prendre

Au reste, les pays développés l'ont eux-mêmes compris, qui s'efforcent de rétablir par des mesures appropriées, à l'intérieur de leur propre économie, un équilibre que la concurrence laissée à elle-même tend à compromettre. C'est ainsi qu'ils soutiennent souvent leur agriculture au prix de sacrifices imposés aux secteurs économiques plus favorisés. C'est ainsi encore que, pour soutenir les relations commerciales qui se développent entre eux, particulièrement à l'intérieur d'un marché commun, leur politique financière, fiscale et sociale s'efforce de redonner à des industries concurrentes inégalement prospères des chances comparables.

61. Conventions internationales

On ne saurait user ici de deux poids et deux mesures. Ce qui vaut en économie nationale, ce qu'on admet entre pays développés, vaut aussi dans les relations commerciales entre pays riches et pays pauvres. Sans abolir le marché de concurrence, il faut le maintenir dans des limites qui le rendent juste et moral, et donc humain. Dans le commerce entre économies développées et sous-développées, les situations sont trop disparates et les libertés réelles trop inégales. La justice sociale exige que le commerce international, pour être humain et moral, rétablisse entre partenaires au moins une certaine égalité de chances. Cette dernière est un but à long terme. Mais pour y parvenir il faut dès maintenant créer une réelle égalité dans les discussions et négociations. Ici encore des conventions internationales à rayon suffisamment vaste seraient utiles: elles poseraient des normes générales en vue de régulariser certains prix, de garantir certaines productions, de soutenir certaines industries naissantes. Qui ne voit qu'un tel effort commun vers plus de justice dans les relations commerciales entre les peuples apporterait aux pays en voie de développement une aide positive, dont les effets ne seraient pas seulement immédiats, mais durables ?

62. Obstacles à surmonter: nationalisme

D'autres obstacles encore s'opposent à la formation d'un monde plus juste et plus structuré dans une solidarité universelle: Nous voulons parler du nationalisme et du racisme. Il est naturel que des communautés récemment parvenues à leur indépendance politique soient jalouses d'une unité nationale encore fragile et s'efforcent de la protéger. Il est normal aussi que des nations de vieille culture soient fières du patrimoine que leur a livré leur histoire. Mais ces sentiments légitimes doivent être sublimés par la charité universelle qui englobe tous les membres de la famille humaine. Le nationalisme isole les peuples contre leur bien véritable. Il serait particulièrement nuisible là où la faiblesse des économies nationales exige au contraire la mise en commun des efforts, des connaissances et des moyens financiers, pour réaliser les programmes de développement et accroître les échanges commerciaux et culturels.

63. Racisme

Le racisme n'est pas l'apanage exclusif des jeunes nations, où il se dissimule parfois sous les rivalités de clans et de partis politiques, au grand préjudice de la justice et au péril de la paix civile. Durant l'ère coloniale il a sévi souvent entre colores et indigènes, mettant obstacle à une féconde intelligence mutuelle et provoquant beaucoup de rancœurs à la suite de réelles injustices. Il est encore un obstacle à la collaboration entre nations défavorisées et un ferment de division et de haine au sein même des États quand, au mépris des droits imprescriptibles de la personne humaine, individus et familles se voient injustement soumis à un régime d'exception, en raison de leur race ou de leur couleur.

64. Vers un monde solidaire

Une telle situation, si lourde de menaces pour l'avenir, Nous afflige profondément. Nous gardons cependant espoir: un besoin plus senti de collaboration, un sens plus aigu de la solidarité finiront par l'emporter sur les incompréhensions et les égoïsmes. Nous espérons que les pays dont le développement est moins avancé sauront profiter de leur voisinage pour organiser entre eux, sur des aires territoriales élargies, des zones de développement concerté: établir des programmes communs, coordonner les investissements, répartir les possibilités de production, organiser les échanges. Nous espérons aussi que les organisations multilatérales et internationales trouveront, par une réorganisation nécessaire, les voies qui permettront aux peuples encore sous-développés de sortir des impasses où ils semblent enfermés et de découvrir en eux-mêmes, dans la fidélité à leur génie propre, les moyens de leur progrès social et humain.

65. Peuples artisans de leur destin

Car c'est là qu'il faut en venir. La solidarité mondiale, toujours plus efficiente, doit permettre à tous les peuples de devenir eux-mêmes les artisans de leur destin. Le passé a été trop souvent marqué par des rapports de force entre nations: vienne le jour où les relations internationales seront marquées au coin du respect mutuel et de l'amitié, de l'interdépendance dans la collaboration, et de la promotion commune sous la responsabilité de chacun. Les peuples plus jeunes ou plus faibles demandent leur part active dans la construction d'un monde meilleur, plus respectueux des droits et de la vocation de chacun. Cet appel est légitime: à chacun de l'entendre et d'y répondre.

3. LA CHARITÉ UNIVERSELLE

66. Le monde est malade. Son mal réside moins dans la stérilisation des ressources ou leur accaparement par quelques-uns, que dans le manque de fraternité entre les hommes et entre les peuples.


67. Devoir d'accueil

Nous ne saurions trop insister sur le devoir d'accueil - devoir de solidarité humaine et de charité chrétienne - qui incombe soit aux familles, soit aux organisations culturelles des pays hospitaliers. Il faut, surtout pour les jeunes, multiplier les foyers et les maisons d'accueil. Cela d'abord en vue de les protéger contre la solitude, le sentiment d'abandon, la détresse, qui brisent tout ressort moral. Aussi, pour les défendre contre la situation malsaine où ils se trouvent, forcés de comparer l'extrême pauvreté de leur patrie avec le luxe et le gaspillage qui souvent les entourent. Encore, pour les mettre à l'abri des doctrines subversives et des tentations agressives qui les assaillent, au souvenir de tant de "misère imméritée" (58). Enfin surtout en vue de leur apporter, avec la chaleur d'un accueil fraternel, l'exemple d'une vie saine, l'estime de la charité chrétienne authentique et efficace, l'estime des valeurs spirituelles.

68. Drames de jeunes étudiants

Il est douloureux de le penser: de nombreux jeunes, venus dans des pays plus avancés pour recevoir la science, la compétence et la culture qui les rendront plus aptes à servir leur patrie, y acquièrent certes une formation de haute qualité, mais y perdent trop souvent l'estime des valeurs spirituelles qui se rencontraient souvent, comme un précieux patrimoine, dans les civilisations qui les avaient vu grandir.

69. Travailleurs émigrés

Le même accueil est dû aux travailleurs émigrés qui vivent dans des conditions souvent inhumaines, en épargnant sur leur salaire pour soulager un peu leur famille demeurée dans la misère sur le sol natal.

70. Sens social

Notre seconde recommandation est pour ceux que leurs affaires appellent en pays récemment ouverts à l'industrialisation: industriels, commerçants, chefs ou représentants de plus grandes entreprises. Il arrive qu'ils ne soient pas dépourvus de sens social dans leur propre pays: pourquoi reviendraient-ils aux principes inhumains de l'individualisme quand ils opèrent en pays moins développés ? Leur situation supérieure doit au contraire les inciter à se faire les initiateurs du progrès social et de la promotion humaine, là où leurs affaires les appellent. Leur sens même de l'organisation devrait leur suggérer les moyens de valoriser le travail indigène, de former des ouvriers qualifiés, de préparer des ingénieurs et des cadres de laisser place à leur initiative, de les introduire progressivement dans les postes plus élevés, les préparant ainsi à partager avec eux dans un avenir rapproché, les responsabilités de la direction. Que, du moins, la justice règle toujours les relations entre chefs et subordonnés. Que des contrats réguliers aux obligations réciproques les régissent. Que nul enfin, quelle que soit sa situation, ne demeure injustement soumis à l'arbitraire.

71. Missions de développement

De plus en plus nombreux, Nous Nous en réjouissons, sont les experts envoyés en mission de développement par des institutions internationales ou bilatérales ou des organismes privés: "ils ne doivent pas se conduire en maîtres, mais en assistants et collaborateurs" (59). Une population perçoit vite si ceux qui viennent à son aide le font avec ou sans affection, pour appliquer des techniques ou pour donner à l'homme toute sa valeur. Leur message est exposé ä n'être point accueilli, s'il n'est comme enveloppé d'amour fraternel.

72. Qualités des experts

A la compétence technique nécessaire, il faut donc joindre les marques authentiques d'un amour désintéressé. Affranchis de toute superbe nationaliste comme de toute apparence de racisme, les experts doivent apprendre à travailler en étroite collaboration avec tous. Ils savent que leur compétence ne leur confère pas une supériorité dans tous les domaines. La civilisation qui les a formés contient certes des éléments d'humanisme universel, mais elle n'est ni unique ni exclusive, et ne peut être importée sans adaptation. Les agents de ces missions auront à cœur de découvrir, avec son histoire, les composantes et les richesses culturelles du pays qui les accueille. Un rapprochement s'établira qui fécondera l'une et l'autre civilisation.

73. Dialogue des civilisations

Entre les civilisations comme entre les personnes, un dialogue sincère est, en effet, créateur de fraternité. L'entreprise du développement rapprochera les peuples dans les réalisations poursuivies d'un commun effort si tous, depuis les gouvernements et leurs représentants jusqu'au plus humble expert, sont animés d'un amour fraternel et mus par le désir sincère de construire une civilisation de solidarité mondiale. Un dialogue centré sur !'homme, et non sur les denrées ou les techniques, s'ouvrira alors. Il sera fécond s'il apporte aux peuples qui en bénéficient les moyens de s'élever et de se spiritualiser; si les techniciens se font éducateurs et si l'enseignement donné est marqué par une qualité spirituelle et morale si élevée qu'il garantisse un développement non seulement économique, mais humain. Passée l'assistance, les relations ainsi établies dureront. Qui ne voit de quel poids elles seront pour la paix du monde ?

74. Appel aux jeunes

Beaucoup de jeunes ont déjà répondu avec ardeur et empressement à l'appel de Pie XII pour un laïcat missionnaire (60). Nombreux sont aussi ceux qui se sont spontanément mis à la disposition d'organismes, officiels ou privés, de collaboration avec les peuples en voie de développement. Nous Nous réjouissons d'apprendre que, dans certaines nations, le "service militaire" peut devenir en partie un "service social", un "service tout court". Nous bénissons ces initiatives et les bonnes volontés qui y répondent. Puissent tous ceux qui se réclament du Christ entendre son appel: "J'ai eu faim et vous m'avez donné à manger, j'ai eu soif et vous m'avez donné à boire, j'étais un étranger et vous m'avez accueilli, nu et vous m'avez vêtu, malade et vous m'avez visité, prisonnier et vous êtes venus me voir" (61). Personne ne peut demeurer indifférent au sort de ses frères encore plongés dans la misère, en proie à l'ignorance, victimes de l'insécurité. Comme le cœur du Christ, le cœur du chrétien doit compatir à cette misère: "J'ai pitié de cette foule" (62).

75. Prière et action

La prière de tous doit monter avec ferveur vers le Tout-Puissant, pour que l'humanité, ayant pris conscience de si grands maux, s'applique avec intelligence et fermeté à les abolir. A cette prière doit correspondre l'engagement résolu de chacun, à la mesure de ses forces et de ses possibilités, dans la lutte contre le sous-développement. Puissent les personnes, les groupes sociaux et les nations se donner la main fraternellement, le fort aidant le faible à grandir, y mettant toute sa compétence, son enthousiasme et son amour désintéressé. Plus que quiconque, celui qui est animé d'une vraie charité est ingénieux à découvrir les causes de la misère, à trouver les moyens de la combattre, à la vaincre résolument. Faiseur de paix, "il poursuivra son chemin, allumant la joie et versant la lumière et la grâce au cœur des hommes sur toute la surface de la terre, en faisant découvrir, par-delà toutes les frontières, des visages de frères, des visages d'amis" (63).

Le développement est le nouveau nom
de la paix


76. Conclusion

Les disparités économiques, sociales et culturelles trop grandes entre peuples provoquent tensions et discordes, et mettent la paix en péril. Comme Nous le disions aux Pères conciliaires au retour de notre voyage de paix à 1'O. N. U.: "La condition des populations en voie de développement doit être l'objet de notre considération, disons mieux, notre charité pour les pauvres qui sont dans le monde -- et ils sont légions infinies - doit devenir plus attentive, plus active, plus généreuse" (64). Combattre la misère et lutter contre l'injustice, c'est promouvoir, avec le mieux-être, le progrès humain et spirituel de tous, et donc le bien commun de l'humanité. La paix ne se réduit pas à une absence de guerre, fruit de l'équilibre toujours précaire des forces. Elle se construit jour après jour, dans la poursuite d'un ordre voulu de Dieu, qui comporte une justice plus parfaite entre les hommes (65).

77. Sortir de l'isolement

Ouvriers de leur propre développement, les peuples en sont les premiers, responsables. Mais ils ne le réaliseront pas dans l'isolement. Des accords régionaux entre peuples faibles pour se soutenir mutuellement, des ententes plus amples pour leur venir en aide, des conventions plus ambitieuses entre les uns et les autres pour établir des programmes concertés sont les jalons de ce chemin du développement qui conduit à paix.

78. Vers une autorité mondiale efficace

Cette collaboration internationale à vocation mondiale requiert des institutions qui la préparent, la coordonnent et la régissent, jusqu'à constituer un ordre universellement reconnu. De tout cœur, Nous encourageons les organisations qui ont pris en main cette collaboration au développement, et souhaitons que leur autorité s'accroisse. "Votre vocation, disions-Nous aux représentants des Nations unies à New York, est de faire fraterniser, non pas quelques-uns des peuples, mais tous les peuples [...]. Qui ne voit la nécessité d'arriver ainsi progressivement à instaurer une autorité mondiale en mesure d'agir efficacement sur le plan juridique et politique ?"( 66 ).

79. Espoir fondé en un monde meilleur

Certains estimeront utopiques de telles espérances. Il se pourrait que leur réalisme fût en défaut et qu'ils n'aient pas perçu le dynamisme d'un monde qui veut vivre plus fraternellement, et qui, malgré ses ignorances, ses erreurs, ses péchés même, ses rechutes en barbarie et ses longues divagations hors de la voie du salut, se rapproche lentement, même sans s'en rendre compte, de son Créateur. Cette voie vers plus d'humanité demande effort et sacrifice, mais la souffrance même, acceptée par amour pour nos frères, est porteuse de progrès pour toute la famille humaine. Les chrétiens savent que l'union au sacrifice du Sauveur contribue à l'édification du Corps du Christ dans sa plénitude: le peuple de Dieu rassemblé (67).

80. Tous solidaires

Dans ce cheminement, Nous sommes tous solidaires. A tous, Nous avons voulu rappeler l'ampleur du drame et l'urgence de l'œuvre à accomplir. L'heure de l'action a maintenant sonné: la survie de tant d'enfants innocents, l'accès à une condition humaine de tant de familles malheureuses, la paix du monde, l'avenir de la civilisation sont en jeu. A tous les hommes et à tous les peuples de prendre leurs responsabilités.

APPEL FINAL

81. Catholiques

Nous adjurons d'abord tous nos fils. Dans les pays en voie de développement non moins qu'ailleurs, les laïcs doivent assumer comme leur tâche propre le renouvellement de l'ordre temporel. Si le rô1e de la hiérarchie est d'enseigner et d'interpréter authentiquement les principes moraux à suivre en ce domaine, il leur appartient, par leurs libres initiatives et sans attendre passivement consignes et directives, de pénétrer d'esprit chrétien la mentalité et les mœurs, les lois et les structures de leur communauté de vie (68). Des changements sont nécessaires, des réformes profondes, indispensables : ils doivent s'employer résolument à leur insuffler l'esprit évangélique. A nos fils catholiques appartenant aux pays plus favorisés, Nous demandons d'apporter leur compétence et leur active participation aux organisations officielles ou privées, civiles ou religieuses, appliquées à vaincre les difficultés des nations en voie de développement. Ils auront, bien sûr à cœur d'être au premier rang de ceux qui travaillent à établir dans les faits une morale internationale de justice et d'équité.

82. Chrétiens et croyants

Tous les chrétiens, nos frères, Nous en sommes sûr, voudront amplifier leur effort commun et concerté en vue d'aider le monde à triompher de l'égoïsme, de l'orgueil et des rivalités, à surmonter les ambitions et les injustices, à ouvrir à tous les voies d'une vie plus humaine où chacun soit aimé et aidé comme son prochain, son frère. Et, encore ému de notre inoubliable rencontre de Bombay avec nos frères non chrétiens, de nouveau Nous les convions à œuvrer avec tout leur cœur et leur intelligence, pour que tous les enfants des hommes puissent mener une vie digne des enfants de Dieu.

83. Hommes de bonne volonté

Enfin, Nous Nous tournons vers tons les hommes de bonne volonté conscients que le chemin de la paix passe par le développement. Délégués aux institutions internationales, hommes d'État, publicistes, éducateurs, tous, chacun à votre place, vous êtes les constructeurs d'un monde nouveau. Nous supplions le Dieu Tout-Puissant d'éclairer votre intelligence et de fortifier votre courage peur alerter l'opinion publique et entraîner les peuples. Éducateurs, il vous appartient d'éveiller dès l'enfance l'amour pour les peuples en détresse. Publicistes, il vous revient de mettre sous nos yeux les efforts accomplis pour promouvoir l'entraide des peuples tout comme le spectacle des misères que les hommes ont tendance à oublier pour tranquilliser leur conscience: que tes riches du moins sachent que les pauvres sont à leur porte et guettent les reliefs de leurs festins.

84. Hommes d'État

Hommes d'État, il vous incombe de mobiliser vos communautés pour une solidarité mondiale plus efficace, et d'abord de leur faire accepter les nécessaires prélèvements sur leur luxe et leurs gaspillages, peur promouvoir le développement et sauver la paix. Délégués aux organisations internationales, il dépend de vous que les dangereux et stériles affrontements de forces fassent place à la collaboration amicale, pacifique et désintéressée peur un développement solidaire de l'humanité dans laquelle tous les hommes puissent s'épanouir.

85. Sages

Et s'il est vrai que le monde soit en malaise faute de pensée, Nous convoquons les hommes de réflexion et les sages, catholiques, chrétiens, honorant Dieu, assoiffés d'absolu, de justice et de vérité: tous les hommes de bonne volonté. A la suite du Christ, Nous osons vous prier avec instance: "Cherchez et vous trouverez" (69), ouvrez les voies qui conduisent par l'entraide, l'approfondissement du savoir, l'élargissement du cœur, à une vie plus fraternelle dans une communauté humaine vraiment universelle.

86. Tous à l'œuvre

Vous tous qui avez entendu l'appel des peuples souffrants, vous tous qui travaillez à y répondre, vous êtes les apôtres du bon et vrai développement qui n'est pas la richesse égoïste et aimée pour elle-même, mais l'économie au service de l'homme, le pain quotidien distribué à tous, comme source de fraternité et signe de la Providence.

87. Bénédiction

De grand cœur Nous vous bénissons, et Nous appelons tous les hommes de bonne volonté
à vous rejoindre fraternellement. Car si le développement est le nouveau nom de la paix, qui ne voudrait y œuvrer de toutes ses forces ? Oui, tous, Nous vous convions à répondre
à notre cri d'angoisse, du nom du Seigneur.

Du Vatican, en la fête de Pâques 26 mars 1967.

INDEX ANALYTIQUE

LES CHIFFRES RENVOIENT AUX.NUMEROS
DES PARAGRAPHES


Accueil (devoir d'), 67.
Accords régionaux, 64, 77; bi ou multilatéraux, 52.
Action sociale, 39, 75, 80.
Agriculture, 24, 29, 57, 60.
Alphabétisation, 35.
Amitié, 19, 20, 43, 52, 65.
Amour fraternel. 20, 23, 72, 83.
Argent, 26, 28.
Armements, 53.
Aspirations des hommes, 1, 6, 13.
Assistance aux faibles, 45-55.
Autorité mondiale, 78.
Avarice, 18, 19,
Bien commun, 21, 24, 31. 38.
Biens, 9, 18, 22, 23, 26, 40, 41.
Capitalisme libéral, 26.
Caritas internationalis, 46.
Charité, 22, 28 44, 62, 66-75, 76.
Christ, 1, 12, i3, 16, 21, 40, 74, 79, 85.
Civilisation, 4, 9, 10. 14, 17 40, 41, 44, 49, 68, 72,
73, 80.
Collectivisation, 33.
Colonialisme (et néo), 7, 52.
Colonisation, 7, 52, 63
Commerce, 22, 44, 56-61.
Concile, 1. 3, 4, 5, 22, 24, 40, 48, 76.
Concurrence, 26, 33. 59-60.
Condition humaine, 20-21.
Conscience (Exigences de la), 37, 47.
Contrats (Justice des), 59, 70.
Conventions internationales, 61.
Coopération mondiale, 43, 48, 51-55, 64. 65, 76-79.
Corps intermédiaires, 33.
Création, 22,
Croissance, 6, 14-19, 34, 47, 50.
Culture, 21, 29, 30, 40, 62, 72.
Démographie, 37.
Déséquilibre croissant du monde, 8, 57.
Dialogue, 51, 54, 73.
Dieu, 16, 21, 27, 37, 41, 42. 49, 79, 33.
- Esprit de Dieu, 32.
Dignité humaine, 21, 30, 32. 37, 39, 54.
Disparités criantes. 9. 76
Droit naturel, 59
Économie, 8, 25, 26, 57, 59-61, 86.
Effort, 15, 16, 22, 47, 55, 56 82.
Église et développement, 1-5, 12-21.
Égoïsme, 21, 28, 49, 64, 82, 86
Émigrés, 69.
Épanouissement de l'homme, 1, 6, 16, 34, 84.
Équité du commerce, 56-65.
Espoir en un monde meilleur, 79.
États (hommes d'), 84.
Étudiants (Drame de jeunes),
Évangile, 1, 12, 32, 81.
Experts, 71-72.
Exportations, 57.
Expropriation, 24.
Faim, 1, 3, 35. 45-47, 53, 74.
Famille, 10, 36, 67.
F.A.O.,46.
Fonde mondial, 51-53.
Fraternité, 27, 44 66, 73, 78. 79, 85, 86, 8/.
Gaspillage, 53, 67, 84.
Générations (conflits des), I0, 36.
Histoire, I, 13, 17" 62, 73.
Humanisme, 16, 20, 42,
Idéal à poursuivre, 21, 41.
Idéologies totalitaires, 11.
Impôts, 4I.
Indépendance nationale, 6, 62.
Industrialisation, 25-26, 29.
Injustice, 21, 26, 30-32, 63, 76, 82.
Institutions, 10, 12, 71.
Investissements, 47.
Isolement (sortir de 1'), 77.
Jeunes, 47, 67-68, 74.
Justice, 4, 22 44, 59, 61; 70, 76, 85. - Et paix, 5.
Laïcat, 74, 81.
Libéralisme, PO, 34, 36, 58-61.
Liberté, 6, 15, 33, 37, 39, 47.
Loi morale, 37.
Marché, 60, 61.
Mariage, 37.
Matérialisme, 18, 39, 41.
Militaires (dépenses), 51, 53.
Minimum vital, 21.
Misère, 1, 6, 29, 47, 51, 53, 74, 76, 83.
Missionnaires, 12, 74.
Missions de développement, 71.
Morale internationale, 58-65, 81.
Nationalisme, 62,
Oligarchie, 9.
O. N. U., 4, 76, 78.
Organisations internationales, 35, 64. 81, 84.
- Professionnelles, 38-39.
Organismes de collaboration, 74.
Paix, 21, 55, 63, 73, 75, 76-80, 54, 87.
Papes (enseignement social des), 2.
Participation, 1, 6, 30, 54
Pauvres, 4, 5, 8; 9, 12. 23. 33. 40, 41, 47. 49, 55, 76, 83.
- Esprit de pauvreté, 21.
Paysans, 9.
Pères de l'Église (enseignement social des), 33.
Personne (droits de la), 31, 33; 34, 36, 63.
Planification, 33.
Politique des États, 13, 54.
Possession (abus de la), 21
Pouvoir, 9, 21, 32
Pouvoirs publics, 23, 33-35, 3~,
Prêts, 54.
Prière, 20, 75.
Prix Justes, 57-61.
Profit, 26.
Programmes, 33-34, 50, 64, 77.
Progrès, 5, 10, 12, 22, 25, 26, 34-35, 44, 50.
Propriété, 22, 33, Po.
Question sociale mondiale, 3, 9
Racisme, 47, 63, 72.
Réforme, 32, 81.
Relations internationales. 61, 65.
Responsabilité, 9, 25, 70, 80.
Ressources (mise en commun des), 43
Revenus (usage des), 24.
Révolte, 28.
Révolution, 31.
Riches, 33, 33. 41, 44, 47, 48, 49. 83, 86.
Sages, 20, 36, 40, 85
Salaire juste, 59.
Sens communautaire, 17: social, 70.
Service militaire, 74.
Signe des temps, 13.
Solidarité universelle, 1, 17 44, 48, 62. 64-65, 67, 73, 80, 84.
Superflu, 49.
Techniciens, 20, 41-48, 73.
Technique, technocratie, 10, 34.
Tradition, 10.
Travail. 9, 17, 18 21, 22, 25-28, 48, 69
U.N.E.S.C.O, 35.
Urgence de l'œuvre à accomplir, 29-32, 53, 80.
Valeurs spirituelles, 18, 20. 21, 28, 41, 42, 49. 67-68.
Vérité, 13, 16.
Violence (tentation de la), 11. 30.
Vocation, 15, 42. 65.


NOTES

(1) Cf. Acta Leonis XIII, t. XI (1892), p. 97-148.
(2) Cf. A. A. S., 23 (1931), p. 177-228.
(3) Cf. A. A. S., 53 (1961), p. 401-464.
(4) Cf. A. A. S., 55 (1963), p. 257-304.
(5) Cf., en particulier, radiomessage du 1er juin 1941 pour le 50e anniversaire de Rerum Novarum. dans A. A. S., 33 {1941), p. 195-205; radiomessage de Noël 1942, dans A. A. S. 35 (1943), p. 9-24; allocution à un groupe de travailleurs pour l'anniversaire de Rerum Novarum, le 14 mai 1953, dans A. A. S., 45 (1953), p. 402408.
(6) Cf. encyclique Mater et Magistra, 15 mai 1961, A. A. S., 53 (1961), p. 440.
(7) Gaudium et spes, n. 63-72, A. A. S., 58 (1966), p. 1084-1094.
(8) Motu proprio "Catholicam Christi Ecclesiam", 6 Janvier 1967, A. A, S., 59 (1967), p. 27,
(9) Encyclique Rerum Novarum, 15 mai 1891, Acta Leonis XIII, t. XI" (1892), p. 98.
(10) Gaudium et Spes, n 63, § 3.
(11) Cf. Luc, 7, 22.
(12) Gaudium et Spes, n. 3, § 2.
(13) Cf. encyclique Imrnortale Dei, ler novembre 1885" Acta Leonis XIII, t. V (1885), p. 117.
(14) Gaudium et Spes, n. 4. § 1
(15) L.-J. Lebret, O. P., Dynamique concrète du développement, Paris, Économie et Humanisme, les Éditions Ouvrières, 1961, p. 28
(16) 2 Thess., 3, 10.
(17) Cf., par exemple, J. Maritain, "Les conditions spirituelles du progrès et de la paix", dans Rencontre des cultures. d I'U. N. E. S. C. O. sous le signe du Concile œcuménique Vatican II. Paris, Mame, 1966, p. 66.
(18) Cf. Matth., 5, 3.
(19) Gen., 1, 28.
(20) Gaudium et Spes, n. 69, § 1.
(21) I Jean, 3, 17.
(22) De Nabuthe, c. 12, n. 53, P. L., 14, 747. Cf. J.-R. Palanque, Saint Ambroise et l'Empire romain, Paris, de Boccard, 1933, p. 336 sq.
(23) Lettre à la Semaine sociale de Brest, dans l'Homme et la révolution urbaine, Lyon, Chronique sociale, 1965, p. 8 et 9.
(24) Gaudium et Spes, n. 71, § 6.
(25) Cf. ibid., n. 65, § 3.
(26) Encyclique Quadragesimo anno, 15 mai 1931. A. A.S., 23 (1931), p. 212.
(27) Cf., par exemple, Colin Clark, "The conditions of economic progress", 3e éd., London, Macmillan & Co., New York, St-Martin's Press, 1960, p. 3-6.
(28) Lettre à la Semaine sociale de Lyon, dans le Travail et les travailleurs dans la société contemporaine, Lyon, Chronique sociale, 1965, p. 6.
(29) Cf., par exemple, M.-D. Chenu, O. P., Pour une théologie du travail, Paris, Éditions du Seuil,. 1955.
(30) Mater et Magistra, , A. A. S., 53 (1961), p. 423. (31) Cf., par exemple, O. von Nell-Breuning, S. J., Wirtschaft und Gesellschaft, t. I: Grundfragen, Freiburg, Herder, 1956, p. 183-184.
(32) Éphés., 4, 13.
(33) Cf., par exemple, Mgr M. Larrain Errazuriz, évêque de Talca (Chili), président du C. E. L. A. M., Lettre pastorale sur le développement et la paix, Paris, Pax Christi, 1965.
(34) Gaudium et Spes, n. 26, § 4.
(35) Mater et Magistra, A. A. S., 53 (1961), p. 414.
(36) L'Osservatore Romano, 11 septembre 1965; Documentation catholique, t. 62, Paris, 1965, col. 1674-1675.
(37) Cf. Matth., 19, 6.
(38) Gaudium et Spes, n. 52, § 2.
(39) Cf. ibid., n. 50-51 (et note 14), et n. 87, § 2 et 3.
(40) Ibid., n. 15, § 3.
(41) Matth., 16, 26.
(42) Gaudium et Spes, n. 57, § 4.
(43) Ibid., n. 19, § 2.
(44) Cf., par exemple. J. Maritain, l'Humanisme intégral, Paris, Aubier, 1936.
(45) H. de Lubac, S. J., le Drame de l'humanisme athée, 3, ed,, Paris, Spes, 1945, p 10
(46) Pensées, éd. Brunschvicg, n. 434. Cf. M. Zundel, l'Homme passe l'homme, Le Caire, Éditions du Lien, 1944.
(47) Allocution aux représentants des religions non chrétiennes, le 3 décembre 1964, A. A. S., 57 (1965), p. 132.
(48) Jacques, 2, 16-16.
(49) Cf. Mater et Magistra. A. A. S., 53 (1961), p. 440 s.
(50) Cf. A. A. S., 56 (1964), p. 57-58.
(51) Cf. Encicliche e Discorsi di Paolo VI, vol. IX, Roma, ed. Paoline, 1966" p. 132-136; Documentation Catholique, t. 43, Paris, 1966, col. 403-406.
(52) Cf. Luc, 16, 19-31.
(53) Gaudium et Spes. n. 86, § 3.
(54) Luc, 12, 20.
(55) Message au monde remis aux Journalistes le 4 décembre 1964. Cf. A. A. S., 57 (1965), p. 135.
(56) Cf. A. A. S., 56 (1964), p. 639 s.
(57) Cf. Acta Leonis XIII, t. XI (1892), p. 131.
(58) Cf. ibid., p. 98.
(59) Gaudium et Spes, n. 85, § 2.
(60) Cf. encyclique Fidei Donum, 21 avril 1957, A. A. S., 49 (1957), p. 246.
(61) Matth., 25, 35-36.
(62) Marc, 8, 2.
(63) Allocution de Jean XXIII lors de la remise du prix Balzan, le 10 mai 1963, A. A. S., 55 (1963), p. 455.
(64) A. A. S., 57 (1965), p. 896.
(65) Cf. encyclique Pacem in terris, 11 avril 1963, A. A. S., 55 (1963), p. 301.
(66) A. A. S., 57 (1965), p. 880.
(67) Cf. Éphés., 4, 12; Lumen gentium, n. 13.
(68) Cf. Apostolicam Actuositatem, n. 7, 13 e! 24.
(69) Luc, 11, 9.


La théologie du renouveau de l'Église
Lettre pontificale au Congrès de théologie de Toronto


Excellence,

Le Souverain Pontife a appris avec une vive satisfaction que du 20 au 25 août prochain se tiendra à Toronto un grand "Congress and Institute" théologique qui se propose d'étudier quelques-uns des plus grands problèmes religieux de notre temps. Mais ce qui a surtout retenu l'attention du Saint-Père et suscité son approbation, c'est le fait que le Congrès, en s'inspirant des décrets du IIe Concile œcuménique du Vatican, ait choisi pour thème "La théologie du renouveau de l'Église".
Le prestige et l'intérêt que confèrent au Congrès l'élévation et l'actualité de son thème se trouvent encore accrus par le fait qu'il se propose de célébrer le centenaire de la Confédération du Canada, de sorte qu'il aura un caractère non seulement national mais international.
Il s'agit donc d'un événement d'une importance religieuse et nationale exceptionnelle, qui attirera l'attention de tous les citoyens du Canada et offrira à tous ceux qui pourront et sauront en profiter une bonne occasion d'approfondir et d'étaler leurs connaissances religieuses en acquérant à la lumière de la foi chrétienne une expérience plus intime et plus salutaire du mystère du salut.
Le Saint-Père a également été heureux d'apprendre que l'initiative du Congrès est due à la hiérarchie du Canada. Cela est tout à son honneur et permet d'espérer une discussion sereine et fructueuse. De plus, le fait que l'organisation du Congrès ait été confiée à l'illustre et méritant Institut pontifical des éludes médiévales de Toronto, assisté d'un Comité national de coordination, autorise aussi de bons espoirs.
Un rapide coup d'œil sur les thèmes développés au cours de la Conférence fait tout de suite apparaître le lien intime que l'on a voulu établir entre le thème central: "Théologie du renouveau de l'Église" et les actes du IIe Concile œcuménique du Vatican. Le renouveau de la vie de l'Église sera en effet étudié sous tous ses aspects, doctrine, structure, culte, activité apostolique, discipline, rapports avec le monde moderne, et même les moyens de communication sociale que la divine Providence et le progrès humain ont mis à la disposition de l'Église dans notre siècle, afin de rendre plus rapide et efficace l'accomplissement de la mission de salut que notre Rédempteur, avant son ascension au ciel, confia à ses apôtres ainsi qu'à leurs successeurs et collaborateurs.

Le renouveau,
nécessité consubstantielle à l'Église


Chacun sait que l'histoire de l'évangélisation du monde, bien que, par la puissance de l'Esprit divin, elle ait renouvelé la face spirituelle de la terre (cf. Ps. 103, 30), n'a pas constitué un triomphe pacifique. Même au cours de ces dernières décennies, malgré les admirables preuves qu'elle a données de son unité, de sa sainteté, de sa catholicité et de son apostolicité, l'Église a été profondément affectée par les vicissitudes de l'histoire de ce monde, dans lequel vivent tous ses fils. Les changements et progrès de toutes sortes: sociaux, économiques, politiques, philosophiques, scientifiques et culturels ont indubitablement apporté de grands bienfaits, également au peuple de Dieu. Néanmoins, il y a eu et il y a toujours de graves ombres et lacunes dans la civilisation humaine, et il en est résulté pour les fidèles de regrettables influences et des maux spirituels. Rien d'étonnant donc que les pasteurs du troupeau du Christ, et en premier lieu le Souverain Pontife, aient ressenti le besoin d'un renouveau général et d'une juste adaptation de la vie de l'Église aux besoins spirituels de notre époque.

Dans le noble désir de rendre l'Épouse du Christ plus digne de son divin Fondateur et plus apte à accomplir son œuvre de salut universel, les Papes Pie XI et Pie XII ont, l'un et l'autre, envisagé l'idée d'un nouveau Concile œcuménique, destiné à compléter le programme doctrinal du premier Concile du Vatican et à entreprendre le plan de réforme pastorale que celui-ci n'avait pas pu étudier. L'idée réellement providentielle d'un XXIe Concile œcuménique fut promptement accueillie par le Pape Jean XXIII et réalisée par lui en des temps plus propices pour la vie de l'Église. Il le prépara soigneusement et il présida sa première session.
Nous pouvons bien dire que les assemblées conciliaires ont été l'expression la plus éloquente et la plus riche de la conscience - toujours vive dans l'Église - d'un continuel besoin de réforme et de renouveau. Cette nécessité lui est pour ainsi dire consubstantielle. Étant en effet un organisme vivant pérégrinant sur cette terre, susceptible certes, avec la grâce de Dieu, de développement et de progrès, elle est sujette, de par sa condition humaine aggravée par les conséquences du péché originel, à des phénomènes d'altération, d'affaiblissement et de régression. Les images bibliques utilisées dans la Constitution dogmatique Lumen Gentium pour décrire la vie de l'Église - troupeau, champ, famille, maison de Dieu faite de pierres vivantes, Épouse et Corps du Christ - nous suggèrent certes des idées de vie, d'épanouissement et d'expansion. Mais d'autre part, elles nous avertissent que des pièges et des dangers de toute sorte, de l'intérieur et de l'extérieur, menacent la vie intellectuelle et morale du peuple de Dieu, et peuvent provoquer des erreurs, des déviations morales, altérer sa discipline et disloquer son édifice social.
Les paraboles évangéliques du royaume de Dieu sont en réalité aussi une prophétie, et l'histoire de l'Église est là pour nous montrer les continuels efforts accomplis par ses pasteurs, par ses Pères et Docteurs, par ses nombreux saints, pour défendre l'intégrité spirituelle de l'Épouse du Christ et pour lui redonner la floraison de sainteté, de beauté et de gloire que le divin Sauveur lui a méritée par son immolation sanglante (cf. Éphés., 5, 25-26).
Cependant, le travail de réforme et de renouveau n'a pas toujours été aisé et harmonieux. En effet, depuis ses origines, l'Église a dû déplorer l'apparition dans son sein de diverses tentatives de fausses réformes et d'innovations troublantes, inspirées souvent du prétexte spécieux de la rendre plus conforme à l'esprit et à la doctrine de l'Évangile, et plus apte à accomplir sa mission dans le monde. Le Seigneur lui-même a prédit à ses disciples la venue de nombreux faux prophètes (cf. Matth., 24, 11), et les apôtres ne manquèrent pas de dénoncer leurs premières apparitions au milieu des communautés de croyante (cf. Tite, 1, 10; 2 Jean 1, 7). Les Conciles, les Papes et les évêques ont souvent demandé d'être vigilants devant ceux qui propagent des nouveautés funestes.
Mais le divin Rédempteur a voulu que son Église soit une et indéfectible, il a promis d'être avec elle jusqu'à la fin des siècles, il lui a envoyé du Père l'Esprit de vérité, le Consolateur. Et c'est pourquoi elle a toujours poursuivi avec une confiance inébranlable son œuvre de renouveau spirituel, en réprouvant tout ce qui pourrait altérer sa physionomie authentique. De cette façon, "vivant selon la vérité et dans la charité", elle a grandi "de toute manière vers Celui qui est la Tête, le Christ". (Éphés., 4, 15.)

L'œuvre de renouveau de Vatican II

Comme les vingt Conciles œcuméniques qui l'ont précédé, mais dans une mesure beaucoup plus large en raison de son caractère avant tout pastoral, le deuxième Concile du Vatican a voulu promouvoir un profond renouveau de l'Église de Dieu. Il est en cela conforme aux intentions et aux espérances du Pape Jean XXIII, qui, dans son allocution du 8 décembre 1962, au terme de la première session, a prophétiquement affirmé que le Concile œcuménique "sera vraiment la nouvelle Pentecôte si attendue qui enrichira l'Église de nouvelles forces spirituelles et fera rayonner davantage son esprit maternel et son action salutaire dans tous les domaines de l'activité humaine. Ce sera un nouveau bond en avant du royaume du Christ dans le monde, une nouvelle proclamation, d'une manière toujours plus profonde et plus persuasive, de la joyeuse nouvelle de la Rédemption; l'affirmation des droits suprêmes de Dieu tout-puissant, de la fraternité humaine dans la charité, de la paix promise sur la terre aux hommes de bonne volonté". (A. A. S., LV, 1963, p. 39-40.)
Dans ces paroles du regretté Pontife, se trouve esquissée, dans ses traits essentiels, la théologie du renouveau si virement désiré par lui. Le Concile a en effet été pour l'Église une nouvelle Pentecôte du fait que son auteur principal fut l'Esprit-Saint, dont nous lisons dans la Constitution Lumen Gentium: "Par la vertu de l'Évangile, il a rajeuni l'Église et il la renouvelle sans cesse, l'acheminant à l'union parfaite avec son Époux." (Chap. 1, n. 4; A. A. S., LVII, 1965, p. 7.)
Grâce à l'orientation lumineuse et stimulante du divin Paraclet, ainsi qu'à l'assistance de Celle que le Pape Jean XXIII a choisie comme patronne du Concile et que le Pape Paul VI a proclamée "Mère de l'Église" au terme de la troisième session, des Constitutions, des décrets et des déclarations ont été publiés dont le but principal a été l'enrichissement du Corps mystique du Christ dans la vérité et dans la charité, selon l'exhortation. de l'Apôtre: "Renouvelez-vous par une transformation spirituelle de votre jugement et revêtez l'homme nouveau qui a été créé selon Dieu dans la justice et la sainteté de la vérité." (Éphés., 4, 23-24.)
L'aggiornamento de l'Église dont le programme fut mené à bien par la plus imposante assemblée œcuménique de l'histoire de l'Église, n'a été ni facile ni bref. Outre les laborieuses discussions, il y a eu les dangers d'assertions doctrinales, de réformes du culte et de la discipline qui auraient constitué des innovations vraiment .préoccupantes. Mais le nouveau Vicaire de Jésus-Christ, le Pape Paul VI, n'était pas moins soucieux que son prédécesseur d'obtenir une "adhésion de tous dans un amour renouvelé, dans la paix et la sérénité, à toute la doctrine chrétienne dans sa plénitude", et de se garder des "doctrines et opinions fausses". (Jean XXIII, allocation d'ouverture, 11 octobre 1062: A. A. S., LIV, 1062, p. 791-702). Dans sa première encyclique Ecclesiam suam, il parlait déjà du besoin pour l'Église d'un sain renouveau pour conjurer la menace du "phénomène moderniste qui affleure encore dans diverses tentatives d'expressions hétérogènes à l'authentique réalité de la religion catholique" et pour éloigner "des erreurs qui circulent également à. l'intérieur même de l'Église et dans lesquelles tombent ceux qui n'ont qu'une connaissance partielle de sa nature et de sa mission et ne tiennent pas suffisamment compte des documents de la révélation divine comme des enseignements du magistère institué par le Christ lui-même". (6 août 1064: A. A. S., LVI, 1064, p. 618).

L'Esprit-Saint qui a guidé le Concile
continue à guider son application


Sous l'influence toujours plus évidente de l'Esprit de vérité, invoqué chaque jour dans le sacrifice eucharistique et dans l'émouvante prière récitée par toute l'assemblée conciliaire, le Concile "a scruté la tradition sacrée et la sainte doctrine de l'Église d'où il tire du neuf en constant accord avec le vieux". (Déclaration sur la liberté religieuse: Dignitatis humanae, n. 1, A. A. S., VIII, p. 930). C'est ainsi que les actes conciliaires ne contiennent pas de regrettables nouveautés concernant la doctrine, le culte, la discipline, les formes d'apostolat et d'action de l'Église dans le monde, qui impliqueraient des réformes et des innovations substantielles de nature à faire penser que l'Église a manqué à sa mission de garder fidèlement la doctrine de la foi qui lui fut confiée par son Fondateur comme un dépôt divin, ou qu'elle se serait trompée en l'expliquant et en l'appliquant aux besoins intellectuels et moraux des générations humaines de notre temps (cf. Conc. du Vat. I. Const. dogm. De ride catholica, chap. 4).
Et on ne peut non plus se demander si après le Concile l'assistance de l'Esprit-Saint n'a pas diminué. Non, il est présent comme l'âme de l'Église dans tous ses membres pour leur enseigner toute vérité (cf. Jean, 16, 13), il est donc présent et il agit par les Commissions instituées pour que l'interprétation et l'application des documents conciliaires respectent en tout et toujours leur esprit et leur lettre. Il est particulièrement présent pour assister les pasteurs des différentes communautés de fidèles, parce qu'ils ont les premiers le droit et le devoir de promouvoir le sain renouveau de la vie chrétienne. Et surtout, il est présent dans le Souverain Pontife, il le réconforte par sa lumière et le feu de sa charité.
A ce propos, il est bon de rappeler ce que le Concile a déclaré en confirmant le clair enseignement du premier Concile du Vatican (dans sa Const. dogm. De Ecclesia Christi, chap. 4): "cet assentiment religieux de l'intelligence et de la volonté [dû aux évêques quand ils enseignent en communion avec le Pontife romain] est dû à un titre singulier, au magistère authentique du Souverain Pontife même lorsque celui-ci ne parle pas ex cathedra, ce qui implique la reconnaissance respectueuse de son suprême magistère et l'adhésion sincère à ses affirmations, en conformité à ce qu'il manifeste de sa pensée et de sa volonté et que l'on peut déduire en particulier des documents, ou de l'insistance à proposer une certaine doctrine, ou de la manière même de s'exprimer. (Const. dogm. Lumen Gentium, chap.3, n. 25; A.A.S., LVII, 1965, p. 30.)

La théologie du renouveau de l'Église
n'est pas une lumière qui monte d'en bas,
mais un don d'en haut


Ayant à cœur plus que tout autre, en sa qualité de Chef visible et de Pasteur suprême de l'Église, de faire refleurir sa vie sous tous ses aspects, le Saint-Père a pleinement confiance que le "Congress and Institute" théologique de Toronto, marquera ainsi une page glorieuse dans l'histoire religieuse du Canada catholique. Il est en effet à espérer que les conférences et les communications d'insignes prélats, d'illustres théologiens et de nombreuses autres personnes compétentes, apporteront une contribution sérieuse à la juste conception du renouveau de l'Église, et à sa prompte réalisation, en plein accord de pensée et d'action avec les organes nommés par le Saint-Siège dans le même but.
Tous en effet doivent être persuadés que cette concorde des esprits et des cœurs est d'une souveraine importance pour le progrès de l'Église. Mais pour que ce soit un vrai progrès, tous et chacun ont le devoir d'écouter, plutôt que la voix de leur propre esprit ou celle des opinions humaines, "ce que l'Esprit dit aux Églises" (Ap., 2, 7) par la voix de ceux qui ont un sûr charisme de vérité" (S. Irénée, Adv. Haer., IV, 26; P. G., VII, 1058), et - comme l'a dit le Saint-Père - préservent l'Église "en matière de doctrine, de constitution, de liturgie ou de discipline, des sacrifices qu'elle ne peut faire sans manquer à sa fidélité, à la vérité de l'Évangile et de la tradition qui en découle". (Message radiotélévisé aux participants au "dialogue œcuménique", 13 avril 1966; A. A. 8., LVIII, 1966, p. 390.)
Qu'il soit donc clair pour tous que la théologie du renouveau de l'Église n'est pas tant une lumière qui monte d'en bas qu'un don qui "descend du Père des lumières chez qui n'existe aucun changement ni l'ombre d'une variation" (Jacques, I, 17). Elle est un reflet de la théologie de l'incarnation du Verbe de Dieu, dont l'Église n'est pas un simple produit, mais le "Corps" et la "plénitude" (Éphés., 1, 23).
C'est pourquoi le peuple de Dieu, de même que son Chef et son prototype, devra se considérer et vivre comme une réalité à la fois divine et humaine, visible et invisible, personnelle et communautaire, institutionnelle et libre, en adhérant immuablement aux vérités et aux lois venant de Dieu lui-même, en respectant les institutions - magistère, gouvernement et culte - qui ont Jésus pour auteur, mais en s'ingéniant en même temps à adapter la façon de les comprendre, de les exprimer, de les observer, ainsi que leurs formes, aux nouvelles circonstances spirituelles et sociales des temps modernes. C'est seulement ainsi que connaîtra un printemps durable cet arbre unique et irremplaçable qu'est le royaume de Dieu, né de la plus petite des semences (cf. Matth., 13, 32), mais devenu aujourd'hui "dans le Christ en quelque sorte le sacrement, c'est-à-dire à la fois, le signe et le moyen de l'union intime avec Dieu et de l'unité de tout le genre humain ". (Const. dogm. Lumen Gentium, chap. 1, n. 1; A. A. S., LVII, 1965, p. 5.)
Dans l'heureuse espérance qu'au Canada également, cette nation qui lui est très chère, le royaume de Dieu portera des fruits toujours plus abondants de vérité et de bien, le Souverain Pontife invoque de grand cœur sur tous les participants. au "Congress and Institute" théologique, l'abondance des charismes célestes, et il donne à tous sa Bénédiction apostolique.




Allocution de S. S. Paul VI
au Chapitre général des Rédemptoristes


Chers fils,

Votre présence Nous cause une grande joie, vous qui vous êtes réunis à Rome pour
cette affaire si importante qu'est le Chapitre général de votre congrégation. Ce Chapitre
concerne, certes, en premier lieu votre famille religieuse, mais il sert aussi le bien de toute l'Église, qui trouve dans une vie religieuse florissante une bonne partie de sa vigueur, de son élan apostolique et de sa soif de sainteté. Aussi profitons-Nous volontiers de l'occasion qui Nous est offerte pour vous féliciter et vous dire Notre estime ainsi que Notre reconnaissance.

Modifier la lettre de la règle,
en maintenant intégralement son esprit


Nous Nous réjouissons d'abord de l'ardeur avec laquelle vous vous acquittez de la tâche qui vous a été confiée. Avec une conscience exemplaire de vos responsabilités, vous n'avez pas épargné votre peine pour adapter la vie et l'activité de votre famille religieuse aux enseignements du Concile œcuménique et aux conditions de notre temps, après un examen
approfondi des règles de votre institut.

Comme on le voit facilement, ce Chapitre requiert de votre part beaucoup de sagesse, de prudence, et en même temps d'audace et de confiance. Vous ne devez pas, en effet, vous laisser entraîner par une recherche inconsidérée de la nouveauté en remettant tout en question. Comme le prescrit le Concile, lorsqu'il s'agit d'innover dans tel ou tel point de la discipline, "on mettra en pleine lumière et on maintiendra fidèlement l'esprit des fondateurs et leurs intentions spécifiques, de même que les saines traditions, l'ensemble constituant le patrimoine de chaque
institut." (Décret Perfectae caritatis, 2) (2). Il s'agit plutôt d'un travail de rénovation qui consiste a écarter toutes les déviations, toutes les choses inutiles ou dépassées qui se sont
introduites dans votre discipline au cours des temps, de telle sorte que le visage de votre congrégation resplendisse dans toute sa splendeur originelle, sans tache ni ride, et retrouve les traits sacrés que votre fondateur avait voulu lui donner. C'est ainsi que vous pourrez modifier la lettre de vos règles, tout en maintenant intégralement leur esprit.

L'exemple de S. Alphonse de Liguori
pour annoncer la parole de Dieu


Nous n'avons pas l'intention d'évoquer chacun des points de votre discipline qui donnent à votre institut son esprit. Qu'il Nous soit permis cependant de proposer à votre méditation une très belle caractéristique de votre institut, qui semble particulièrement répondre aux besoins de notre époque. Nous voulons parier de la charité pastorale qui a principalement inspiré votre fondateur lorsqu'il a institué votre congrégation. Plus que les autres docteurs de l'Église, il semble être de notre temps par sa remarquable activité, par les formes d'apostolat qu'il a instaurées et particulièrement par ses illustres écrits, que les fidèles lisent toujours pour leur plus grand profit spirituel. Dans ses écrits, on retrouve encore l'image du saint, on entend encore résonner sa voix, soulevée comme par un souffle surnaturel, qui captivait ses auditeurs et leur inspirait un vif amour de Dieu. Il nous montre par là comment la parole de Dieu doit être annoncée. Malgré toute sa science, en effet, il ne faisait pas étalage d'érudition, mais il aimait parler avec une simplicité évangélique. Il n'avait qu'un souci, c'était d'annoncer l'évangile de façon à être compris par tout le monde. La conviction et l'efficacité de sa parole n'avaient pas d'autre source que son étroite union avec Dieu. Notre époque, chers fils, a grand besoin de cet exemple; car c'est surtout par la sainteté de leur vie que ceux qui annoncent la parole de Dieu doivent témoigner de la vérité de l'Évangile, et ce n'est pas autrement que les prêtres et les religieux pourront devenir "sel de la terre et lumière du monde".

Les problèmes actuellement posés
par l'enseignement de la théologie morale


A cette charité pastorale se rattache un autre domaine de votre activité, dans lequel votre congrégation s'est acquis de grands mérites: l'étude de la théologie morale, qui récemment a donné naissance à l'Institut de Saint-Alphonse. A un moment où le Concile demande "d'apporter un soin particulier à l'enseignement de la théologie morale" (décret sur la formation des prêtres, n. 16)(3), il est superflu de dire tout l'espoir que Nous plaçons dans votre collaboration, et cela d'autant plus que, sur ce point, beaucoup s'écartent de la bonne voie. Il Nous a, en effet, été très pénible d'apprendre que se répandaient les opinions peu recommandables de certains qui, rejetant le magistère de l'Église et interprétant faussement le Concile, adaptent imprudemment la discipline morale chrétienne aux goûts de ce siècle et a des opinions perverses, comme si ce n'était pas le monde qui devait se soumettre à la loi du Christ, mais la loi du Christ qui devait se soumettre au monde.
Comme il s'agit d'une chose très importante, permettez-Nous de vous faire connaître Notre pensée. Nous sommes certain que vous vous en inspirerez dans vos écrits et dans votre enseignement.
Le chemin à suivre est indiqué dans ces paroles du Concile: "L'exposé scientifique de cette manière (la théologie morale) devra être davantage nourri de la doctrine de la Sainte Écriture. Il mettra en lumière la sublime vocation des fidèles dans le Christ et leur devoir de porter des fruits dans la charité pour la vie du monde." (Ibid.) En faisant cela, veillez bien à montrer le lien étroit et l'harmonie qui existent entre l'enseignement du Concile et celui qui était proposé dans des temps plus anciens par le magistère ecclésiastique. Les fidèles ne doivent pas être amenés à penser différemment, comme si le Concile permettait aujourd'hui certaines choses qu'autrefois l'Église déclarait intrinsèquement mauvaises. Qui ne voit qu'il en résulte un déplorable relativisme moral qui arriverait facilement à mettre en doute tout le patrimoine de la doctrine de l'Église ? C'est pourquoi aujourd'hui plus que jamais, il est nécessaire d'adhérer en toute fidélité, docilité et humilité au magistère vivant de l'Église. Celui-ci doit "être cher à tout théologien et constituer la norme de la vérité universelle". (Encyclique Humani generis.) Aussi ne doit-on pas voir en lui un frein mis injustement à la recherche scientifique, mais la condition nécessaire du vrai progrès de la doctrine sacrée.
Ces paroles, Nous les adressons, à vous, chers fils, dont le fondateur, par son éminente sainteté, son amour de l'Église, son attachement au Saint-Siège, sa doctrine remarquable et sûre, a mérité d'être proclamé docteur de l'Église universelle, ainsi que patron de tous les confesseurs et maîtres de théologie morale. Cela Nous affermit dans Notre confiance qu'à l'avenir, comme dans le passé, vous vous montrerez dignes d'un tel père, et que, en gardant fidèlement l'héritage spirituel qu'il vous a transmis, à son exemple vous ferez tous vos efforts "pour garder la voie sûre, sur laquelle pourront progresser sans danger ceux qui dirigent les âmes des fidèles". (Pie IX, lettre ap. Qui Ecclesiae suae, 7 juillet 1871.)

Pour qu'il en soit heureusement ainsi, Nous implorons de tout cœur sur vous l'abondance des grâces célestes, en gage desquelles Nous donnons Notre bénédiction apostolique à vous et à tout votre institut.




La foi a besoin d'un maître
Audience générale du 31 mai 1967


Chers fils et chers filles,

Vous venez à cette audience pour Nous voir, pour vous savoir accueillis et bénis par Nous; mais aussi, pensons-Nous, pour entendre Nos paroles, et c'est ce désir qui Nous rend précieuse votre visite, même s'il ne Nous est pas toujours facile d'y répondre comme il faudrait.

Vous venez pour Nous écouter. Que peut-il y avoir de plus aimable et de plus filial de votre part ? Que peut-il y avoir de plus souhaitable et de plus heureux pour Nous ? Parce que Notre mission est en premier lieu de parler, d'annoncer ce message. du Christ dont Nous sommes dépositaire et que Nous enseignons en qualité de maître responsable. Qu'est-ce qui peut faire plus plaisir à un maître que de se voir entouré de disciples avides d'entendre sa voix et de profiter de ses leçons ? Vous tous qui êtes ici, très chers fils, Nous vous considérons comme Nos disciples, pour un moment du moins, et Nous vous remercions du plaisir que vous Nous causez.

Les hommes d'aujourd'hui se désintéressent
de la Parole du Christ


Parce que vous devez savoir que de même que tous ceux - évêques, prêtres, enseignants, parents - qui ont avec Nous le devoir de transmettre aux autres la doctrine de la foi, la doctrine qui sauve, Nous éprouvons une grande peine en constatant que les hommes de notre temps se soucient bien peu d'écouter Notre voix et qu'ils manifestent si peu d'intérêt pour l'instruction religieuse, si bien que parfois Nous avons l'impression de prêcher dans le désert. Le tourbillon de la vie moderne attire et entraîne les hommes d'aujourd'hui, il les impressionne, les remplit d'images, de pensées, de passions, de désirs, de plaisirs, d'agitation, au point qu'ils n'ont plus ni le temps ni la possibilité d'écouter la parole du Christ. Ou, s'ils en ont entendu quelques bribes, à l'école ou à l'église, c'est pour eux quelque chose de si difficile, de si incohérent et apparemment si inutile que souvent ils y trouvent plus d'ennui que de joie, plus d'idées étranges que de lumières pour éclairer leur âme et leur vie.
C'est là, très chers fils, le premier obstacle à cette foi chrétienne que nous voulons enseigner et répandre. Et voilà donc l'avertissement que Nous vous adressons et que vous garderez en souvenir de cette brève rencontre: la foi a besoin d'un maître, c'est-à-dire d'un enseignement et d'une étude. Si on ne réussit pas à établir un rapport normal et suffisant entre le maître de la foi et son disciple, la foi ou bien ne naît pas, ou bien ne résiste pas dans le cœur et dans la vie du disciple. "La foi naît de la prédication", dit saint Paul (Rom. 10, 17). L'enseignement religieux est indispensable. Ce principe, on le rappelle inlassablement, mais il est nécessaire de le prendre au sérieux.

La foi "croyante" et la foi "crue"

Et ici, il convient de rappeler le double sens du mot "foi". Il peut désigner un sentiment religieux subjectif et intérieur, c'est-à-dire une attitude d'esprit accueillante aux pensées, aux vérités et aux principes religieux: et pour nous, c'est en cela que réside la vertu de la foi que nous avons reçue au début avec le baptême. Et en second lieu le mot "foi" peut servir à désigner les doctrines religieuses, les choses auxquelles on croit, les articles du "Credo" par exemple. Il y a en effet une foi personnelle "croyante", et il y a une foi objective, qui est "crue". Saint Thomas le dit bien avec son habituelle clarté incisive: "la foi naît principalement d'une façon infuse, c'est-à-dire par le baptême. Mais sa détermination vient de la prédication, de sorte que l'homme est instruit dans la foi par le catéchisme" (in 4. Sent. 4, 2, sol. 3, ad 1; cf. Rousselot, Les yeux de la foi, recherches de sciences religieuses, 1910). Deux facteurs bien différents concourent à la foi, qui n'agissent pas de la même façon, mais qui l'un et l'autre sont nécessaires: l'Esprit-Saint, c'est-à-dire l'action de l'Esprit-Saint dans l'âme, la grâce avec les vertus infuses, parmi lesquelles la foi; et le magistère recevant son autorité du Christ, confié aux apôtres, aux maîtres de la foi, au Pape et aux évêques - comme l'a réaffirmé le Concile - et à l'Église enseignante, comme on disait, à laquelle fait écho, comme un témoin inspiré, tout le peuple de Dieu (cf. Lumen gentium, n. 12, 25).

L'interprétation personnelle de la foi
conduit à des conclusions divergentes


On trouve facilement des personnes qui disent qu'elles ont la foi parce qu'elles ont de bons sentiments spirituels, ou (comme c'est le cas pour tant de frères chrétiens séparés de nous), parce qu'ils cherchent par eux-mêmes la Parole de Dieu dans la Sainte Écriture, mais en l'interprétant d'une façon personnelle, souvent libre et arbitraire, pour finalement lui donner des sens différents et contradictoires. Ce n'est plus la "foi unique" (Éphés., 4, 5) voulue par le Christ et enseignée par les apôtres.

Son adaptation au goût du jour conduit à la tronquer

Et il est malheureusement facile de trouver des personnes cultivées, toujours prêtes à revendiquer leur titre de catholiques, mais qui tiennent très peu compte de l'indispensable fonction enseignante de l'Église, qui cherchent imprudemment à adapter les doctrines de la foi à la mentalité du monde moderne, non seulement dans un louable effort pour faire accueillir ces doctrines et faciliter leur compréhension, mais aussi en apportant à ces mêmes doctrines des réticences, des altérations, des négations, au gré des théories ou des goûts des opinions actuellement en vogue. La foi est libre dans l'acte qui l'exprime. Elle n'est pas libre dans la formulation de la doctrine qu'elle exprime, lorsque celle-ci a été définie avec autorité. Voilà pourquoi Nous profitons de cette rencontre pour vous répéter la recommandation que tant de fois d'autres vous auront faite: aimez !'enseignement religieux de l'Église catholique, dans ses dogmes, dans ses expressions liturgiques, dans ses livres qui donnent un enseignement autorisé. Ne pensez pas que vous ayez la foi si vous n'adhérez pas au contenu de la foi, au Credo, au symbole de la foi (c'est-à-dire à la synthèse schématique des vérités de foi). Ne croyez pas que vous aurez une vie religieuse plus intense ou que vous approcherez ceux qui sont loin en minimisant ou en déformant l'enseignement précis de l'Église. Ne croyez pas que la docile adhésion à cet enseignement mortifie la pensée, paralyse la recherche, ferme les voies de la connaissance et du progrès chrétien.

La parenté entre le kérygme et la catéchèse

On parle beaucoup aujourd'hui du "kérygme", c'est-à-dire de l'annonce des vérités de l'Évangile qui apportent le salut chrétien. Sachez voir la parenté entre cette annonce et la catéchèse de votre curé, entre la révélation divine et le symbole de la foi; et soyez jalousement et joyeusement attachés à cette formulation didactique et liturgique de la doctrine de l'Église (cf. Jungmann, Catechetica, p. 336-337; éd. Paulines). Écoutez ce que nous dit à ce propos une incomparable figure de saint évêque, docteur et pasteur, saint Ambroise, qui, comme tout bon catéchiste, expliquait le Credo à ses néophytes: "Nous ne devons rien enlever, ni rien ajouter. Tel est en effet le symbole que tient l'Église romaine, là où a siégé le premier des apôtres et là où a été transmise la pensée commune." (C. S. E. L., 73, Explanatio Symboli, p. 10.)

Que Notre Bénédiction apostolique, chers fils, féconde ces réflexions en vous.


S

S. S. PAUL VI ÉVOQUE LE MALAISE DU CLERGÉ

Le 21 février, lors de l'audience traditionnelle aux prédicateurs de Carême de Reims, ainsi qu'au clergé et aux séminaires de la ville, S. S. Paul VI a prononcé les paroles suivantes, après avoir salué ses visiteurs (1):

(...) Divers éléments d'information Nous apprennent, qu'aujourd'hui, un peu partout, un sentiment d'incertitude se répand plus ouvertement dans le clergé. Nous ne savons pas si ce sentiment a pris racine aussi parmi vous; mais les informations et les témoignages que nous possédons sur votre état d'âme et votre ministère Nous permettent heureusement de répondre négativement. Nous avons la preuve de votre sérénité, de votre ferveur, de votre zèle, de votre équilibre. Nous en sommes heureux et Nous en remercions le Seigneur. Nous vous exhortons à persévérer dans cet état d'esprit diligent et sûr. L'un des dons incomparables qui caractérisent notre vocation, c'est la sécurité intérieure. Nous avons conscience de la grâce inestimable qui nous a été donnée d'avoir fait un bon choix, de nous savoir sur la bonne voie, malgré tous nos défauts, intérieurs et extérieurs. Et rien ne semble moins conforme à la psychologie d'un prêtre fidèle que de douter de l'excellence de sa vocation et de son ministère.

Mais, comme on en parle beaucoup, permettez que Nous cherchions à vous prémunir contre les corrosions pouvant résulter de conceptions répandues ça et là, qui donnent une idée malheureuse de la nature et de la fonction du sacerdoce, ainsi que des innovations qui devraient, en conséquence, être apportées à son concept théologique et sociologique, de même qu'à son expression pratique.

Le caractère indispensable du sacerdoce

Sa sainteté

Avant tout, c'est déjà une grande chose qu'aujourd'hui, plus que jamais, tout le monde soit persuadé de l'importance fondamentale du ministère sacré pour que s'accomplisse le plan de salut conçu et instauré par le Christ. L'Église en prend de plus en plus clairement conscience, les fidèles le sentent toujours davantage; de nombreux Frères séparés l'admettent également et reconsidèrent certaines positions négatives; le monde profane pressent le caractère logique de ce ministère, ainsi que sa nécessité. Le Concile nous rappelle solennellement son importance, lorsqu'il nous dit que "le renouveau tant désiré de toute l'Église dépend, en grande partie, d'un ministère sacerdotal animé de l'Esprit du Christ". (Décret sur la formation sacerdotale, préambule.) Donc, aucun doute à ce sujet,

Pareillement, la perfection morale et spirituelle, intrinsèquement exigée par le sacerdoce, ne doit faire l'objet d'aucun doute, Faisons abstraction de toutes les questions qui se posent à ce sujet et contentons-nous de cette conclusion élémentaire: ce qui est exigé du prêtre, c'est la fidélité, la vie de la grâce, l'effort moral. Tout cela se résume en un mot simple, mais riche de sens: la sainteté, Si tout fidèle est appelé à cette plénitude de vie chrétienne, combien plus y est appelé le prêtre qui doit conduire et instruire le peuple de Dieu, par l'exemple encore plus que par la parole !

Mais, dira-t-on, les incertitudes viennent après.

Le relativisme

Parlons des différents points sous forme de dialogue. La vérité religieuse ? Réponse : faites. confiance au magistère ecclésiastique institué et assisté par Notre-Seigneur, précisément pour confirmer les frères (cf. Luc, 22, 32), et ne vous laissez pas misérablement envahir par cette mentalité relativiste qui détruit le concept de vérité objective. Si l'horizon religieux de celui qui doit être le prophète de cette vérité s'obscurcit, si la tristesse l'envahit, n'est-ce pas précisément parce qu'il accueille trop facilement cette manière commode de penser ?

Essence et mission du sacerdoce

L'essence et la mission du sacerdoce ? Réponse: le prêtre est avant tout ordonné à la célébration du sacrifice eucharistique, dans lequel, en tant que représentant du Christ et au nom de l'Église il offre à Dieu sacramentellement la passion et la mort de notre Rédempteur, en même temps qu'il en fait un aliment de vie surnaturelle pour lui-même et pour les fidèles, auxquels il doit s'efforcer de le distribuer le plus largement et le plus dignement possible. Le ministère de la parole et celui de la charité pastorale doivent converger vers celui de la prière et de l'action sacramentelle, s'en inspirer et s'appuyer sur lui.

Sens de l'Église

Le prêtre et le monde

Les réformes ? Réponse: oui, en commençant par la réforme intérieure: "Renouvelez-vous spirituellement et révélez l'homme nouveau. Les réformes extérieures ne serviraient de rien sans ce continuel renouveau intérieur, sans le souci de modeler notre pensée sur celle du Christ conformément â l'interprétation que nous en offre l'Église.

Le sens et l amour de l'Église sont les sources de sa perpétuelle jeunesse. Il Nous semble parfois que certains parlent de réformes sans avoir cette cordiale et constructive adhésion à l'Église, à ses lois, à ses traditions, à ses aspirations. Nous dirons avec saint Augustin: "Nous avons... l'Esprit-Saint si nous aimons l'Église; et nous aimons l'Église si nous vivons dans son unité et sa charité." (In Joan,, tract. XXXII, 8; P. L., XXXV, 1646.) Croire que nous prêtres, nous pouvons approcher le monde et avoir sur lui une influence chrétienne en prenant ses façons de penser et de vivre serait une illusion. Notre présence au milieu des hommes n'aurait alors plus pour effet de les faire réagir.

L'autorité dans l'Église

L'obéissance ? Sur ce point aussi, que d'inquiétude, que de critiques, que d'impatience! Et pourtant, la réponse est toujours la même: l'autorité dans l'Église est voulue par le Christ. Celui qui estime qu'il faut réviser totalement la discipline ecclésiastique, en prétendant que la législation canonique est dépassée et anachronique, n'est pas sur la bonne voie. Il fait tort à l'Église car il désintègre sa structure spirituelle et sociale il se fait tort à lui-même car il se prive du mérite de la docilité spontanée, filiale et virile, ainsi que du réconfort de l'humilité, du bon exemple et de la confiance.

Certes, l'autorité dans l'Église a incontestablement elle aussi de nouveaux et grands devoirs. Elle devra s'orienter, dans l'exercice de ses fonctions vers les formes que le Concile a indiquées et que lui suggérera l'esprit pastoral dont elle s'inspire. Mais l'oboedientia et pax, si chère au Pape Jean, sera le remède à ce genre d'inquiétude qui, parfois, se fait sentir parmi le clergé.

Confiance dans le Seigneur qui nous a appelés

Et ce dialogue pourrait encore se poursuivre longtemps.

Mais qu'il vous suffise pour le moment d'avoir lu dans Notre cœur Notre compréhension pour vous et spécialement pour le malaise que les événements présents de l'Église et du monde peuvent susciter en vous.

Ayez confiance, frères et fils très chers.

Nous vous dirons avec un excellent et pieux contemporain : "Notre joie d'être prêtres ne repose pas sur une meilleure définition du sacerdoce, pas davantage sur une expérience de son efficacité, mais avant tout sur la confiance totale que nous mettons dans le Seigneur qui nous a appelés, malgré notre faiblesse, à participer à son mystère. Nous disons avec saint Paul: "Je sais en qui j'ai mis ma foi et j'ai la conviction qu'il est capable de garder mon dépôt jusqu'au jour de son retour." (2 Tim. 1, 12 -- L. Lochet.)

Ayez confiance. Que vous y encourage Notre Bénédiction apostolique.

DOCUMENTATION CATHOLIQUE, No 1467, 20 mars 1966, p. 481 s.


La foi dans la présence réelle

La foi dans la présence réelle

Homélie prononcée par S. S. Paul VI le Jeudi saint

Le Jeudi saint, 15 avril 1965, le Saint-Père a célébré la messe dans la basilique du Latran et y a prononcé l’homélie suivante:

Vénérables confrères, chers fils,

Que maintenant le silence se fasse dans nos âmes et qu'un grand recueillement nous rende capables d'entendre la voix du Christ. Elle vient à nous de loin, depuis la dernière nuit de sa vie temporelle, comme un ultime salut à celui qui est son disciple et le suit, comme un testament impérissable, comme un précepte que le temps doit non pas consumer, mais accomplir. Ce qu’il a dit, et que maintenant nous écoutons, est un mémorial. Il a voulu que, au cours des années et des siècles qui suivront, ne soient jamais oubliées les paroles qu'il avait prononcées en ce moment intensément désiré par lui. (Luc, 22, 15.) Ces paroles sont comme l'épilogue d'une histoire sortant de la pénombre d'un sens figuratif; elles sont comme le début d'une époque nouvelle, caractérisée par un réalisme surnaturel, le royaume de Dieu, mais encore exprimé, lui aussi, en symboles et en énigmes compréhensibles seulement à la foi; elles sont le prélude d'un avenir lumineux, une merveilleuse palingénésie eschatologique, jusqu'au moment où Jésus reviendra visible et triomphant, au terme de l'histoire: "donec veniat, jusqu'à ce qu'il vienne." (1 Cor., I1, 26.)

Prions, afin que nous entendions non seulement l'écho, mais la vertu de ces paroles, avec l'ardeur et la confiance des humbles. Prions, afin que les paroles pascales du Christ soient si vivantes et agissantes dans nos âmes qu'elles les fassent participer aux mystères qu'il a renfermés en elles, non seulement pour qu'elles en perpétuent le souvenir, mais pour que nous y communiions. Prions, afin que nous qui avons le bonheur d'entendre ces divines paroles, simples et mystérieuses, nous ne soyons pas distraits ou sourds, sceptiques ou réticents, indolents ou satisfaits, mais prompts à les accueillir, à les vivre, à les annoncer à notre tour comme un secret de renaissance et d'immortalité. Et puis, prions afin que ces paroles, écoutées et accueillies ici, en cette église qui est le centre de toutes les églises, aillent vers toutes les Églises avec une fraternelle et heureuse franchise, et reviennent ici comme en un écho fidèle, comme en un chœur, de toutes les Églises en communion avec celle-ci, pour nous dire, pour dire au monde: le Christ vivant est avec nous.

Ces paroles du Christ, que Nous redirons tout à l'heure, au cours de la messe, les voici: "Prenez et mangez, ceci est mon corps qui sera livré pour vous; faites ceci en mémoire de moi... Ce calice est la nouvelle alliance en mon sang; faites ceci, toutes les fois que vous en boirez, en mémoire de moi." (1 Cor., 11, 24-25.) Ces brèves paroles, combien elles sont denses, simples et profondes ! Nous voudrions tout de suite voir quelle est leur intention: ce sont des paroles qui nous invitent à la Cène, pour laquelle le Seigneur a préparé un aliment surprenant, presque déconcertant: son Corps, son Sang, c'est-à-dire lui-même. Mais que signifie un repas où sont offertes cette nourriture et cette boisson, où se réalise cette présence, sinon l’oblation d'une victime, d'un sacrifice ? Mais comment est-il possible de se faire une idée, ne serait-ce que symbolique, d'une réalité aussi inouïe ? Le Seigneur semble nous répondre: arrêtez votre regard sur les apparences sensibles, sur les espèces sacramentelles dont il a voulu que soient revêtue les nouveaux mystères que je vous ai exposée. Et à travers ces apparences du pain et du vin, élevées à la valeur de signe, cherchez à comprendre quelque chose, à savoir, à adorer, à croire et à aimer beaucoup (cf. saint Thomas, III, 61, 1.)

Les objections de la raison humaine

Frères, fils, fidèles, hommes du monde entier, c'est ici que des difficultés se posent. Nous voudrions comprendre, mais notre seule raison ne suffit plus pour comprendre. Les paroles du Christ, si limpides et si claires, deviennent difficiles pour qui y réfléchit. "Ce langage-là est trop fort." (Jean, 6, 60.) L'esprit humain se rebelle. Et alors, il en est qui s'en vont en hochant la tête, bien décidée à sauvegarder leur respectable, mais petite dignité, leur précieuse, mais modeste raison. Cependant, lorsque l'on sort du banquet eucharistique sacrificiel, on s'aperçoit qu'on ne marche pas dans la nuit. Il fait plus noir dehors que dedans. Erat autem nox (Jean, 13, 30.) Il en est d'autres qui luttent et qui cherchent une issue en faisant des comparaisons entre le récit de l’Écriture et les légendes fantastiques des vieux mystères du paganisme. C'est là une érudition vaine et dépourvue d'esprit scientifique qui, d'elle-même, voile la révélation évangélique. D'autres encore veulent réduire la plénitude de la parole divine. Pour eux, il s'agit simplement d'une Cène rituelle, d'une présence symbolique et non pas réelle; ou bien de choses familières auxquelles on a donné une signification supérieure. Alors le mystère, dans le sens d'une chose obscure pour l'intelligence, demeure et s'épaissit; tandis que le mystère, dans le sens de la réalité divine présente et cachée, se dissipe, en même temps que se dissipe et s'évanouit la parole du Christ.

L'acte de foi

Sa parole divine et toute-puissante, sa parole amie, nous demande une seule offrande, un effort d'intelligence non pas humiliant, mais docile, vigilant et aimant; elle nous demande la foi. Celui qui croit dans la parole du Christ atteint la réalité du Christ. Celui qui accepte sa vérité sera sauvé. Les difficultés dont Nous parlions ne se résolvent que dans un acte de foi sincère et intelligent.

Et nous, ce soir, en célébrant cet office sacré et doux entre tous, vraiment humain et divin, nous sommes invités à faire cet acte décisif, à renouveler notre acte de foi devant le "mystère de la foi" par excellence. Cet acte de foi qui laisse entrer, comme par une fenêtre ouverte, la lumière de la parole du Christ dans nos âmes; qui nous apporte sa présence conceptuelle et spirituelle, précédant sa présence réelle et sacramentelle; qui rassemble nos facultés royales de connaissance et de volonté, nos sentiments et leurs expressions, pour en faire hommage à Celui qui est le Maître, le Seigneur, le Sauveur. Cet acte de foi qui transforme notre pensée et notre cœur d'hommes de ce siècle -- rebelles et sans idées préconçues, mais toujours marqués par les siècles précédents, -- pour les mettre a l'unisson de l'histoire du christianisme, de la tradition qui nous unit aux saints et aux maîtres, aux enfants du peuple de Dieu qui nous ont précédés et attendent dans le sommeil de la paix, en vertu du pain de l'immortalité dont ils se sont nourris, le réveil dans l'éternité. Cet acte de foi qui, certes, nous distingue de ces frères qui ne peuvent encore pas le prononcer avec nous, mais nous fait aimer le Christ vivant et vrai, que nous portons en nous, autant qu'il nous fait désirer de partager avec eux un tel bonheur, une telle paix, une telle félicité. Cet acte de foi qui, en cette sainte soirée, nous permet de célébrer ensemble la Pâque de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et de le savoir avec nous, avec une ineffable certitude, et, pour ainsi dire, de le sentir avec nous, sous l'effet de tant de signes éloquents et de tant d'expériences significatives; cet acte de foi qui nous permet d'entendre encore une fois sa voix puissante et très douce nous dire: "Voici que je suis avec vous." (Matth., 28, 20.)

DOCUMENTATION CATHOLIQUE, 16 mai 1965, No 1448, p. 874-5.



LA VÉNÉRATION ET L'IMITATION DE MARIE, MÈRE DE L'ÉGLISE, MODÈLE DE TOUTES LES VERTUS

Exhortation apostolique " Signum magnum "*


À tous les évêques en paix et en communion avec le Saint-Siège
Paul VI, Pape

Vénérables frères, salut et bénédiction apostolique,

Introduction

Le signe grandiose que saint Jean vit dans le ciel: une femme enveloppée de soleil (1), la liturgie (2) l'interprète, non sans fondement, comme se rapportant à la très sainte Vierge Marie, Mère de tous les hommes par la grâce du Christ rédempteur.
Nous gardons encore, vénérables frères, le souvenir très vif de la grande émotion que Nous avons éprouvée lorsque, au terme de la 3e du IIe Concile œcuménique du Vatican, après la promulgation solennelle de la Constitution dogmatique Lumen gentium (3), Nous avons proclamé l'auguste Mère de Dieu, Mère spirituelle de l'Église, c'est-à-dire de tous les fidèles et des pasteurs sacrés. Grande fut également la joie aussi bien des très nombreux Pères conciliaires que des fidèles présents à cette cérémonie dans la basilique de saint Pierre, ainsi que de tout le peuple chrétien dans le monde entier. Beaucoup alors évoquèrent spontanément le souvenir du premier triomphe grandiose de l'humble Servante du Seigneur (4), lorsque les Pères de l'Orient et de l'Occident, réunis au Concile œcuménique d'Ephèse, en 431, saluèrent Marie du titre de Theotokos : Mère de Dieu. Dans un joyeux élan de foi, la population chrétienne de l'illustre cité s'associa à la joie des Pères et les accompagna à leurs demeures avec des flambeaux. En cette heure glorieuse de l'histoire de l'Église, quel affectueux regard maternel la Vierge Marie n'aura-t-elle pas porté sur les pasteurs et fidèles, reconnaissant dans les hymnes de louange s'élevant principalement en l'honneur de son Fils, et ensuite en son honneur à elle, l'écho du Cantique prophétique qu'elle-même avait chanté au Très-Haut, sous l'inspiration du Saint-Esprit: Mon âme exalte le Seigneur... parce qu'il a jeté les yeux sur son humble servante. Oui, désormais toutes les générations me diront bienheureuse, car le Tout-Puissant a fait pour moi de grandes choses (5).
A l'occasion des cérémonies religieuses qui se déroulent ces jours-ci à Fatima, au Portugal, en l'honneur de la Vierge Mère de Dieu, où elle est vénérée de nombreuses foules de fidèles pour son cœur maternel et miséricordieux (6), Nous désirons attirer encore une fois l'attention de tous les fils de l'Église sur le lien très étroit qui existe entre la Maternité spirituelle de Marie, telle qu'elle est largement illustrée dans la Constitution dogmatique Lumen gentium (7), et les devoirs qu'ont envers elle, en tant que Mère de l'Église, les hommes rachetés. Si, en effet, en vertu des nombreux témoignages des textes sacrés et des Pères, rappelés dans cette même Constitution, on admet que Marie, Mère de Dieu et du Rédempteur (8), lui a été unie par un lien étroit et indissoluble (9), et qu'elle a eu un rôle tout spécial dans le mystère du Verbe incarné et du Corps mystique (10), c'est-à-dire dans l'économie dit salut (11), il apparaît évident que la Vierge, non seulement en tant que Mère très sainte de Dieu, présente aux mystères du Christ (12), mais aussi en tant que Mère de l'Église (13), est légitimement honorée par l'Église d'un culte spécial (14), surtout liturgique (15).
Il n'y a donc pas à craindre que la réforme liturgique, si elle s'effectue selon la formule: Que la règle de la croyance fixe la règle de la prière (16), puisse nuire au culte absolument unique (17), dû à la Vierge Marie en raison de sa dignité de Mère de Dieu. Et, par contre, on ne doit pas craindre non plus que le développement du culte tant liturgique que privé qui lui est rendu puisse rejeter dans l'ombre ou diminuer le culte d'adoration qui est rendu au Verbe incarné, ainsi qu'au Père et à l'Esprit-Saint (18).
Aussi, vénérables frères, sans vouloir rappeler tout l'ensemble de la doctrine traditionnelle au sujet du rôle de la Mère de Dieu dans le plan du salut et de ses rapports avec l'Église, croyons-Nous faire œuvre utile pour les âmes des fidèles en considérant deux vérités très importantes pour le renouveau de la vie chrétienne.

PREMIERE PARTIE

LE CULTE DÛ A MARIE EN TANT QUE MÈRE DE L'ÉGLISE


I. Marie, Mère spirituelle parfaite de l'Église

Voici la première de ces vérités: Marie est Mère de l'Église non seulement parce que Mère de Jésus-Christ ci parce que intimement associée à lui dans l'économie nouvelle, lorsque le Fils de Dieu, par elle, prit la nature humaine pour libérer l'homme du péché par les mystères de sa chair (19), mais encore parce que exemplaire de vertu qui rayonne sur toute la communauté des élus (20). Il en est en effet de la Vierge Marie comme de toute mère humaine : sa tache ne se limite pas à donner la vie elle doit aussi nourrir et élever son enfant. Après avoir participé au sacrifice rédempteur de son Fils, et d'une manière si intime qu'elle mérita d'être proclamée par Lui Mère non seulement de l'apôtre Jean, mais "- qu'il soit permis de l'affirmer - du genre humain en quelque sorte représenté par lui (21), elle continue maintenant, au ciel, à remplir son rôle maternel en coopérant à la naissance et au développement de la vie divine dans chacune des âmes des hommes rachetés. C'est une vérité très consolante qui, par une libre disposition du Dieu très sage, fait partie intégrante du mystère du salut des hommes; elle doit donc être objet de foi pour tous les chrétiens.

2. Marie, Mère spirituelle par son intercession auprès de son Fils

Mais de quelle manière Marie coopère-t-elle au développement de la vie de la grâce chez les membres du Corps mystique ? Avant tout par sa prière incessante inspirée par une ardente charité. La Sainte Vierge, en effet, bien que jouissant de la contemplation de la Sainte Trinité, n'oublie pas ses fils qui, comme elle autrefois, accomplissent leur pèlerinage de foi (22). De plus, comme elle les contemple en Dieu et qu'elle voit bien leurs besoins, en communion avec Jésus-Christ qui est toujours vivant pour intercéder en leur faveur (23), elle se fait leur avocate, leur auxiliatrice, leur secourable médiatrice (24). L'Église a été depuis les premiers siècles persuadée de cette intercession incessante de Marie auprès de son Fils pour le peuple de Dieu, comme en témoigne cette antienne très ancienne qui, avec quelques légères variantes, fait partie de la prière liturgique tant en Orient qu'en Occident: Nous nous réfugions sous la protection de vos miséricordes, ô Mère de Dieu : ne repoussez pas nos prières dans les besoins, mais sauvez-nous de la perdition, ô vous qui êtes seule bénie (25). Et qu'on ne pense pas que l'intervention maternelle de Marie porte préjudice à l'efficacité prédominante et irremplaçable du Christ, notre Sauveur; bien au contraire, c'est de la médiation du Christ qu'elle tire sa force propre et cela en est une preuve éminente (26).

3. Marie, éducatrice de l'Église par l'attrait de ses vertus

La coopération de la Mère de l'Église au développement de la vie divine dans les âmes ne consiste cependant pas uniquement dans son intercession auprès de son Fils. Elle exerce sur les hommes rachetés une autre influence, celle de l'exemple; influence très importante comme l'indique l'adage connu: " La parole émeut, les exemples entraînent. " De même, en effet, que les enseignements des parents acquièrent une efficacité bien plus grande s'ils sont appuyés par l'exemple d'une vie conforme aux règles de la prudence humaine et chrétienne, de même la douceur et le charme qui émanent des très hantes vertus de la Mère de Dieu immaculée, incitent irrésistiblement les âmes à imiter le divin modèle, Jésus-Christ, dont elle a été la plus fidèle image. Aussi le Concile a-t-il déclaré : En se recueillant avec piété dans la pensée de Marie qu'elle contemple dans la lumière du Verbe fait homme, l'Église pénètre avec respect plus avant dans le mystère suprême de l'Incarnation et devient sans cesse plus conforme à son divin Époux (27).

4. La sainteté de Marie, exemple éclairant de parfaite fidélité à la grâce

Il est bon, de plus, de tenir présent à l'esprit que l'éminente sainteté de Marie ne fut pas seulement un don tout spécial de la libéralité divine : elle fut également le fruit de la correspondance continue et généreuse de sa libre volonté aux inspirations intérieures de l'Esprit-Saint. C'est à cause de la parfaite harmonie entre la grâce divine et l'activité de sa nature humaine que la Vierge rendit souverainement gloire à la Très Sainte Trinité et qu'elle est devenue l'honneur insigne de l'Église, laquelle la salue ainsi dans la liturgie : Tu es la gloire de Jérusalem, tu es la joie d'Israël, tu es l'honneur de notre peuple (28).

5. Exemples de vertus mariales dans les pages de l'Évangile

Nous admirons dans les pages de l'Évangile les témoignages d'une si sublime harmonie. A peine fut-elle assurée par l'ange Gabriel que Dieu l'avait choisie comme Mère immaculée de son Fils unique, que, sans hésitation, elle donna son consentement à une œuvre qui devait mobiliser toutes les énergies de sa fragile nature, en déclarant: Je suis la servante
du Seigneur; qu'il m'advienne selon ta parole (29). A partir de ce moment, elle se consacra tout entière au service non seulement du Père céleste et du Verbe incarné; devenu son Fils, mais également de tout le genre humain, ayant bien compris que Jésus, non seulement devait sauver son peuple de l'esclavage du péché, mais serait roi d'un royaume messianique universel et impérissable (30).

6. Marie, servante du Seigneur depuis l'Annonciation jusqu'à sa glorieuse Assomption

La vie de l'Épouse immaculée de Joseph, demeurée vierge dans l'enfantement et après l'enfantement -- comme l'a toujours cru et professé l'Église catholique (31) et comme il convenait à Celle qui avait été élevée à l'incomparable dignité de la maternité divine (32), -- fut donc une vie de communion si parfaite avec son Fils qu'elle en partagea les joies, les douleurs et les triomphes. Et même après que Jésus fut monté au ciel, elle lui demeura unie par un très ardent amour, tout en accomplissant avec fidélité sa nouvelle mission de Mère spirituelle du disciple bien-aimé et de l'Église naissante. On peut dès lors affirmer que toute la vie de l'humble servante du Seigneur, depuis le moment où elle fut saluée par l'ange jusqu'à son assomption à la gloire céleste avec son corps et son âme, fut une vie de service dans l'amour.
C'est pourquoi, Nous associant aux Évangélistes, aux Pères et Docteurs de l'Église, évoqués par le Concile dans la Constitution Lumen gentium (chap. 8), Nous contemplons avec admiration Marie ferme dans la foi, prompte à l'obéissance, simple dans l'humilité, glorifiant le Seigneur avec joie, ardente dans la charité, forte et constante dans l'accomplissement de sa mission jusqu'au sacrifice d'elle-même, communiant pleinement aux sentiments de son Fils qui s'immolait sur la croix pour donner aux hommes une vie nouvelle.

7. Le culte de louange et de gratitude

Devant des vertus si splendides, le premier devoir de tous ceux qui reconnaissent dans la Mère du Christ le modèle de l'Église, c'est de s'unir à elle pour rendre grâce au Très-Haut qui a accompli en Marie de si grandes choses pour le bien de l'humanité tout entière. Mais cela ne suffit pas. Tous les fidèles ont également le devoir de rendre à la très fidèle Servante du Seigneur un culte de louange, de reconnaissance et d'amour puisque selon la sage et douce disposition divine, son libre consentement et sa généreuse coopération aux desseins de Dieu ont eu et ont toujours une grande influence dans l'accomplissement du salut des hommes (33). C'est pourquoi tout chrétien peut faire sienne l'invocation de saint Anselme : Notre-Dame, qui êtes si glorieuse, faites que nous méritions par vous de nous élever jusqu'à Jésus votre Fils, qui par vous a daigné descendre parmi nous (34).

IIe PARTIE

L'IMITATION DES VERTUS DE MARIE


1. La vraie dévotion à Marie reflète ses vertus

Mais ni la grâce du divin Rédempteur, ni l'intercession puissante de sa Mère, qui est aussi notre Mère spirituelle, ni sa très grande sainteté ne pourraient nous conduire au port du salut, si à celles-ci ne correspondait notre volonté persévérante d'honorer Jésus-Christ et Marie par la sainte imitation de leurs sublimes vertus.
Tous les chrétiens ont donc le devoir d'imiter avec respect les exemples de bonté que leur a laissés leur Mère céleste. C'est là, vénérables frères, la seconde vérité sur laquelle Nous voulons attirer votre attention et celle des fidèles confiés à votre ministère pastoral, afin qu'ils suivent docilement l'exhortation des Pères du IIe Concile du Vatican: Que les fidèles se souviennent qu'une véritable dévotion ne consiste nullement dans un mouvement stérile et éphémère de la sensibilité, pas plus que dans une vaine crédulité: la vraie dévotion procède de la vraie foi qui nous conduit à reconnaître la dignité éminente de la Mère de Dieu et nous pousse à aimer cette Mère d'un amour filial et à poursuivre l'imitation de ses vertus (35).
Il ne fait pas de doute que l'imitation de Jésus-Christ soit la voie royale qu'il faut suivre pour parvenir à la sainteté et reproduire en nous, dans la mesure de nos forces, la perfection absolue du Père céleste. Mais si l'Église catholique a toujours proclamé une vérité si sainte, elle a d'autre part affirmé que l'imitation de la Vierge Marie n'empêche nullement les âmes de suivre fidèlement le Christ, elle les incite au contraire davantage à marcher à sa suite, et avec plus de facilité, car, ayant toujours fait la volonté de Dieu, elle fut la première à mériter l'éloge que Jésus adressa à ses disciples: Quiconque fait la volonté de mon Père qui est aux cieux, celui-là m'est un frère et une sœur et une mère (36).

2. " A Jésus par Marie "

La règle générale selon laquelle on va " à Jésus par Marie " vaut donc aussi pour l'imitation du Christ. Que notre foi cependant ne s'en trouve pas troublée, comme si l'intervention d'une créature en tout semblable à nous, hormis le péché, offensait notre dignité personnelle et empêchait l'intimité et le caractère immédiat de nos rapports d'adoration et d'amitié avec le Fils de Dieu. Reconnaissons plutôt la bonté et l'amour de Dieu notre Sauveur (37) qui, en condescendant à notre misère si éloignée de son infinie sainteté, a voulu nous en faciliter l'imitation en nous proposant le modèle de la personne humaine de sa Mère. Celle-ci en effet est la créature humaine qui nous offre l'exemple le plus éclatant et le plus accessible de cette obéissance parfaite par laquelle nous nous conformons avec amour et promptitude aux volontés du Père éternel. C'est le Christ lui-même, comme nous le savons bien, qui voit dans cette pleine adhésion à la volonté de son Père l'idéal suprême de sa conduite d'homme, en déclarant : Je fais toujours ce qu'il lui plaît (38).

3. Marie, nouvelle Ève, aurore du Nouveau Testament

Si alors nous contemplons l'humble vierge de Nazareth dans l'auréole de ses prérogatives et de ses vertus, nous la verrons resplendir à nos regards comme la Nouvelle Ève (39), la sublime Fille de Sion, le sommet de l'Ancien Testament et l'aurore du Nouveau, dans laquelle s'est réalisée la plénitude des temps (40), voulue par Dieu le Père pour la mission de son Fils unique dans le monde. En vérité la Vierge Marie, plus que tous les patriarches et les prophètes" plus que le juste et pieux Siméon, a attendu et imploré la consolation d'Israël... le Christ du Seigneur (41). Elle en a ensuite salué l'avènement par l'hymne du Magnificat quand il descendit dans son très chaste sein pour y assumer notre chair. C'est donc en Marie que l'Église du Christ nous indique l'exemple pour recevoir le Verbe de Dieu dans nos âmes de la manière la plus digne, conformément à la lumineuse expression de saint Augustin: Marie fut donc davantage bienheureuse en recevant la loi dans le Christ qu'en concevant la chair du Christ. La consanguinéité maternelle n'aurait donc servi de rien à Marie si elle ne s'était pas sentie plus heureuse de recevoir le Christ dans son cœur que dans son sein (42). C'est également en elle que les chrétiens peuvent admirer l'exemple qui leur montre comment ils doivent remplir, à la fois avec humilité et magnanimité, la mission que Dieu a confiée à chacun en ce monde, en vue de son propre salut éternel et de celui de son prochain.
Je vous en conjure donc, montrez-vous mes imitateurs, comme je le suis du Christ (43). Ces paroles que saint Paul adressait aux chrétiens de Corinthe, la Mère de l'Église peut à plus forte raison les adresser aux multitudes des croyants qui, en harmonie de foi et d'amour avec les générations des siècles passés, la proclameront bienheureuse (44). C'est une invitation à laquelle il convient de prêter une oreille docile.

4. Message marial d'invitation à la prière, à la pénitence et à la crainte de Dieu

Un message extrêmement utile semble aujourd'hui être adressé aux fidèles de l'Immaculée, qui est toute sainteté, et qui avec son Fils coopère à la restauration de la vie surnaturelle dans les âmes (45). La sainte contemplation de Marie les incite en effet à la prière confiante, à la pratique de la pénitence, à la sainte crainte de Dieu. En s'élevant ainsi vers Marie, ils entendent souvent résonner ces paroles que prononçait Jésus-Christ en annonçant l'avènement du royaume des cieux : Repentez-vous et croyez à la bonne nouvelle (46); ainsi que son avertissement sévère: Si vous ne vous mettez à faire pénitence, vous périrez tous pareillement (47).
Poussés par l'amour, résolus à réparer nos offenses faites à la sainteté et à la justice de Dieu, et confiants dans sa miséricorde infinie, nous devons donc supporter la souffrance de l'esprit et du corps afin d'expier nos péchés et ceux du prochain et d'éviter ainsi la double peine du dam et des sens, c'est-à-dire la perte de Dieu, souverain bien, et le feu éternel (48).

5. Le Christ lui-même nous présente sa Mère comme le modèle de l'Église

Ce qui doit stimuler encore davantage les fidèles à suivre les exemples de la Très Sainte Vierge, c'est le fait que Jésus, en nous la donnant pour Mère, nous l'a tacitement présentée comme le modèle à suivre; il est en effet naturel que les enfants aient les mêmes sentiments que leurs mères et qu'ils reflètent leurs mérites et leurs vertus. C'est pourquoi, de même que chacun de nous peut répéter avec saint Paul : Le Fils de Dieu m'a aimé et s'est livré pour moi (49), de même il peut en toute confiance croire qu'à lui aussi le divin Sauveur a laissé en héritage spirituel sa propre Mère, avec tous les trésors de grâce et de vertu dont il l'avait comblée afin qu'ils parviennent jusqu'à nous par l'influence de sa puissante intercession et notre imitation résolue. C'est pourquoi saint Bernard affirme, à bon droit : En venant en elle, l'Esprit-Saint la combla de grâce pour elle-même; en l'inondant de nouveau, il en fit pour nous une source de grâce surabondante et débordante (50).

6. L'histoire de l'Église est toujours éclairée par la présence édifiante de Marie

Tout ce que Nous venons d'exposer à la lumière du saint Évangile et de la Tradition catholique montre avec évidence que la maternité spirituelle de Marie transcende l'espace et le temps et appartient à l'histoire universelle de l'Église, car elle a toujours été présente en elle par son assistance maternelle. C'est pourquoi aussi nous apparaît clairement le sens de cette affirmation si souvent répétée : on peut bien dire que nous sommes à l'époque mariale. S'il est vrai en effet qu'aujourd'hui, par une grâce insigne du Seigneur, le rôle providentiel de la Très Sainte Vierge Marie dans l'histoire du salut est compris plus profondément dans des milieux très étendus du peuple chrétien, nous ne devons pas en conclure pour autant que ces vérités ont complètement échappé aux époques précédentes ou que les temps futurs pourraient les ignorer. À vrai dire, toutes les périodes de l'histoire de l'Église ont bénéficié et bénéficieront de la présence maternelle de la Mère de Dieu, puisqu'elle restera toujours indissolublement liée au mystère du Corps du Christ, dont le Chef Jésus-Christ est le même hier et aujourd'hui, et le sera à jamais (51).

7. La Mère de l'Église, signe d'unité, encouragement à la parfaite fraternité de tous les chrétiens

Vénérables Frères, Nous sommes persuadé que la pensée de l'Église catholique sur le culte de louange, de reconnaissance et d'amour dû à la Bienheureuse Vierge Marie concorde pleinement avec la doctrine du saint Évangile, telle qu'elle a été interprétée et expliquée d'une façon plus précise par la Tradition tant de l'Orient que de l'Occident. Aussi espérons-Nous que Notre exhortation pastorale à une piété mariale toujours plus fervente et plus fructueuse recueillera l'adhésion généreuse non seulement des fidèles confiés à vos soins, mais aussi de ceux qui, sans jouir de la pleine communion avec l'Église catholique, admirent cependant et vénèrent avec nous dans la Servante du Seigneur, la Vierge Marie, Mère du Fils de Dieu.
Puisse le Cœur immaculé de Marie resplendir devant le regard de tous les chrétiens comme un modèle de parfait amour envers Dieu et envers le prochain; qu'il les amène à fréquenter les sacrements par la vertu desquels ils sont purifiés des taches du péché et en sont préservés; qu'il les incite aussi à réparer les innombrables offenses faites à la divine Majesté; qu'il apparaisse enfin comme un signe d'unité et amène à resserrer les liens de fraternité entre tous les chrétiens au sein de l'unique Église de Jésus-Christ, instruite par l'Esprit-Saint d'un sentiment filial de piété comme il convient pour une Mère très aimante (52).

8. Invitation à renouveler la consécration personnelle au Cœur immaculé de Marie

Et puisque cette année on célèbre le 25e anniversaire de la consécration solennelle de l'Église et du genre humain à Marie, Mère de Dieu et à son Cœur immaculé, faite par Notre Prédécesseur de sainte mémoire, Pie XII, le 31 octobre 1942. à l'occasion du radiomessage à la nation portugaise (53) -- Consécration que Nous-même avons renouvelée le 21 novembre 1964 (54), -- Nous exhortons tous les fils l'Église à renouveler personnellement leur propre consécration au Cœur immaculé de la Mère de l'Église, et à mettre en pratique cet acte très noble de culte en menant une vie toujours plus conforme à la volonté divine (55), dans un esprit de service filial et de sainte imitation de leur Reine du ciel.
Nous exprimons enfin, Vénérables Frères, Notre confiance que, grâce à vos encouragements, le clergé et le peuple chrétien confiés à votre ministère pastoral répondront d'un cœur généreux à Notre exhortation, de telle sorte que leur piété et leur confiance envers la Vierge Mère de Dieu deviennent plus ardentes et plus fermes. Réconforté par cette certitude que l'insigne Reine du. ciel et notre très douce Mère ne cessera jamais d'assister tous et chacun de ses enfants, et ne privera jamais l'Église du Christ tout entière de son céleste patronage, de tout cœur, Nous accordons à vous-mêmes, et à vos fidèles, en gage des divines faveurs et en signe de Notre bienveillance, la Bénédiction apostolique.

Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le 13 mai 1967, quatrième année de Notre pontificat.
PAULUS PP. VI

Notes :

(*) Textes latin et italien dans l'Osservatore Romano du 13 mai 1967. Traduction (et références à notre publication) de la D. C. Les numérotations et les sous-titres sont ceux figurant dans le texte italien de l'exhortation.
(1) Cf. Apoc., 12, 1.
(2) Cf. épître de la messe de l'Apparition de la Bienheureuse Vierge Marie immaculée, le 11 février.
(3) Cf. A. A. S., LVII, 1965, p. 1-67.
(4) Cf. Luc., 1, 38.
(5) Ibid., 1, 46 et 48-49.
(6) Radiomessage de Pie XII du 13 mai 1946 adressé aux fidèles du Portugal à l'occasion du couronnement de la statue de Notre-Dame de Fatima : A. A. S., XXXVIII, 1946, p. 264. (D. C. 1946, no 966, col. 545.)
(7) Cf. chap. VIII. IIIe partie, " la Bienheureuse Vierge et l'Église " : A. A. S., LVII, 1965, p. 62-65. (D. C. 1965, n. 1440, col. 124.)
(8) Cf. ibid., n. 53, p. 58.
(9) Cf. ibid.
(10) Ibid., n. 54, p. 59.
(11) Ibid., n. 55, p. 59.
(12) Ibid., n. 66, p. 65.
(13) Allocution prononcée dans la basilique vaticane devant les Pères conciliaires le Jour de la fête de la Présentation de la Sainte Vierge lors de la clôture de la IIIe session du Concile: A. A. S., LVI, 1964, p. 1016. (D. C. 1964" n. 1437, col. 1544.)
(14) Cf. Const. dogm. Lumen gentium, n. 66 : A. A. S., LVII, 1965, p. 65.
(15) Cf. ibid., n. 67, p. 65.
(16) Pie XII, encycl. Mediator Dei : A.A.S., XXXIX, 1947, p. 541.
1947, p. 541.
(17) Cf. Const. dogm. Lumen gentium, n. A.A.S., LVII, 1965, p. 65.
(18) Ibid., n. 66, p. 60.
(19) Ibid., n. 55, p. 60.
(20) Ibid., n. 65, p. 64; cf. également n. 63.
(21) Cf. ibid., n. 58, p. 61. encycl. Adiutricem populi de Léon XIII, Acta Leonis XIII 15, 1896, p. 302,
(22) Const. dogm. Lumen gentium, n. 58 : A. A. S., LVII, 1965, p. 61.
(23) Hébr., 7, 25.
(24) Cf. Const. dogm. Lumen gentium, n. 62: A. A. S., LVII, 1965, p. 63.
(25) Cf. Dom. F. Mercenier, l'Antienne mariale grecque la plus ancienne, in le Museon 52, 1939, p. 229-233.
(26) Cf. Const. dogm. Lumen gentium, n. 62: A. A. S., LVII, 1965, p. 63.
(27) Ibid., n. 6.5, p. 64.
(28) IIe antienne de Laudes en la fête de l'Immaculée Conception de la Bienheureuse Vierge Marie.
(29) Luc., 1,
(30) Cf. Matth., 1, 21; Luc, 1, 33.
(31) Cf. S. Léon le Grand, lettre à Flavien, Lectis dilectionis tuae: P. L., LIV, 759; idem, lettre à Julien, évêque de Cos, Licet per nostros : P. L., LIV, 803. S. Hormisdas, lettre à l'empereur Justin, Inter ea quae: P. L., LXIII, 514; Pélage I, lettre à Childebert I, Humani generis: P. L., LXIX, 407; Conc. du Latran, oct. 649 sous Martin I, can. 3 : Caspar, ZKG, 51, 1932, p. 88; Conc. de Tolède XVI, Symbol, art. 22: J. Madoz, El Simbolo del Concilio XVI de Toledo, in Estudios Onienses, ser. I, vol. 3, 1946; Const. dogm, Lumen gentium, n. 52, 55, 57, 59, 63 : A. A. S., LVII, 1965, p. 58-64.
(32) Ci- S. Thomas, Sum. Theol., p. I., q. 25, a. 6, ad 4.
(33) Cf. Const. dogm. Lumen gentium, n. 56 : A. A. S., LVII, 1965, p. 60.
(34) Orat., 54: P. L., CLVIII, 961.
(35) Const. dogma. Lumen gentium, n. 67: A.A.S., LVII, 1965, p. 66; cf. S. Thomas, Sum. Theol., P. II-II, q. 81, a. 1, ad 1; P. III, q. 25, sa. 1, 5.
(36) Matth., 12, 50.
(37) Cf. Tit., 3, 4.
(38) Jean, 8, 29.
(39) Cf. S. Irénée, Adv. Haer., III, 22, 4 : P. G., VII, 959; S. Épiphane, Haer., 78, 18 : P. G., XLII, 728-729; S. Jean Damascène, Homil. in Nativitate B. M. V.: P. G., XCVI, 671 s.; Const. dogm.. Lumen gemtium, n. 56: A. A. S., LVII, 1965, p. 60-61.
(40) Gal., 4, 4.
(41) Luc., 2, 25-26.
(42) Serm., 215, I : P. L., XXXVIII, 1074.
(43) I Cor., 4, 16.
(44) Cf. Luc., 1, 48.
(45) Cf. Const. dogm. Lumen gentium, n. 61 A. A. S., LVII, 1965, p. 63.
(46) Marc., 1, 15; cf. Matth., 3, 2; 4, 17.
(47) Luc, 13, 5.
(48) Cf. Matth., 25, 41. Const. dogm. Lumen gentium, n. 48: A. A. S., LVII, 1965, p. 54.
(49) Gal., 2, 20; cf. Eph., 5, 2.
(50) Homil., 2 sur Missus est, n. 2 : P. L., 183, 64.
(51) Hébr., 13, 8.
(52) Const. dogm. Lumen gentium, n. 53: A. A. S., LVII, 1965, p. 59.
(53) Cf. Discorsi e Radiomessaggi di S. S. Pie XII, vol. IV, p. 260-262; cf. A. A. S., XXXIV, 1942, p. 345-346.
(54) Cf. A. A. S., LVI, 1964, p. 1017. (D. C., loc. cit., col. 1546.)
(55) Cf. Oraison de la fête du Cœur immaculé de Marie, le 22 août.

Documentation catholique - Numéro 1495 -- 4 juin 1967


LE PÈLERINAGE DE S. S. PAUL VI À FATIMA


Le pèlerinage à Fatima, dont les objectifs avaient été définis par le Saint-Père au cours de l'audience générale du 3 mai (1), s'est déroulé comme ses trois précédents voyages, au milieu d'une grande ferveur et d'un grand enthousiasme, malgré les objections soulevées ça et là, les unes de caractère politique, par ceux qui ont cru y voir un appui au gouvernement portugais (2), !es autres de caractère plus spécifiquement religieux, en raison des problèmes posés par le culte marial en général et par le sanctuaire de Fatima en particulier (3). Le Pape, cependant, a voulu se faire l'homme de tous, comme il l'a précisé aux journalistes de toutes tendances qui avaient pris place dans la Caravelle Diu, de la Compagnie aérienne portugaise, dans laquelle il s'est envolé de l'aéroport de Fiumicino, à 6 heures du matin, le samedi 13 mai (4).

L'ALLOCUTION AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE PORTUGAISE

Accueilli à l'aéroport de Monte-Real, à 9 h 45, par l'amiral Americo Tomaz, président de la République portugaise, il lui a adressé l'allocution ci-après (5):

MONSIEUR LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE,
Profondément touché de la délicatesse empressée de Votre Excellence, Nous la remercions d'être venue Nous accueillir personnellement à Notre arrivée. Nous remercions aussi Votre Excellence pour les paroles cordiales de bienvenue qu'Elle vient de Nous exprimer.
C'est avec la plus grande satisfaction que Nous touchons le sol portugais. De cette terre bénie de sainte Marie est partie dans le passé, pour les régions les plus lointaines du monde, une troupe généreuse de hérauts de l'Évangile.
Aujourd'hui, de partout vers elle, conflue une pieuse multitude de pèlerins.
Nous aussi Nous venons comme pèlerin. C'est Notre ardent désir de rendre un hommage filial à la Mère de Dieu à Cova da Iria. C'est là à présent que Nous dirigeons Nos pas en esprit d'oraison et de pénitence pour supplier Notre-Dame de Fatima de faire régner l'inestimable bien de la paix dans l'Église et le monde.
Notre sollicitude pastorale, comme le sait bien Votre Excellence, Nous pousse en ce moment particulier de l'histoire de l'Église et de l'humanité à employer toutes Nos forces dans la poursuite de deux buts de la plus grande importance.
Le premier regarde la vie intime de l'Église elle-même. Le second se réfère à la contribution d'amour qu'elle cherche à donner aux hommes de ce monde où elle vit.
Et puisque ces deux intentions sont l'objet de Notre très vive préoccupation, Nous allons à Fatima avec l'humilité et la ferveur d'un pèlerin qui affronte un long voyage pour les confier à Celle que l'Église et le peuple chrétien invoquent sous le doux nom de Marie.
Au commencement de cette marche de foi en terre portugaise, Nous désirerions donc adresser une cordiale salutation à Votre Excellence, monsieur le Président de la République, et aux autorités présentes, au cardinal patriarche de Lisbonne et à tous les membres de l'épiscopat, comme aussi au clergé, aux religieux et religieuses, et à tout le peuple de cette très fidèle nation.
Que Notre-Dame de Fatima fasse descendre sur le Portugal catholique les plus abondantes grâces de bien-être spirituel et matériel, de prospérité, de progrès et de paix.

L'HOMELIE PRONONCEE AU COURS DE LA MESSE A LA COVA DA IRIA

De Monte-Real, S. S. Paré VI s'est rendit en voiture au sanctuaire de Fatima, distant d'une cinquantaine de kilomètres, par Leiria, en traversant lentement plusieurs bourgades où la population lui faisait fête. Arrivé à la Cova da Iria un peu après midi, il traversa l'esplanade salué par !es ovations d'une foule estimée de un million et demi à deux millions de personnes. Là il célébra (en portugais) la messe qu'ont pu suivre des millions de téléspectateurs grâce à l'Eurovision et au satellite Telstar, et au cours de laquelle il prononça l'homélie ci-après (6):

Si grand est Notre désir d'honorer la Très Sainte Vierge Marie, Mère du Christ, et par là même Mère de Dieu et notre Mère, si grande est Notre confiance en sa bonté pour la sainte Église, et pour Notre charge apostolique, si grand est Notre besoin de son intercession près du Christ, son divin Fils, que Nous sommes venu, humble et confiant pèlerin, à ce sanctuaire béni, où se célèbre aujourd'hui le cinquantenaire des apparitions de Fatima et où se commémore le 25e anniversaire de la consécration du monde au Cœur immaculé de Marie.
Et Nous sommes heureux de Nous rencontrer avec vous, Frères et Fils très chers, et de vous associer tous à la manifestation de Notre dévotion à Notre-Dame, et à Notre prière, afin que notre commune vénération soit plus manifeste et plus filiale, plus vive aussi et mieux acceptée notre invocation.
Nous vous saluons, Frères et Fils ici présents, vous spécialement citoyens de cette illustre nation qui dans sa longue histoire a donné à l'Église des saints et des grands hommes, un peuple courageux et croyant; Nous vous saluons, pèlerins venus du voisinage ou venus de loin, vous aussi, fidèles de la sainte Église catholique, qui de Rome, de vos pays et de vos demeures, de partout dans le monde, êtes en ce moment tournés vers cet autel, tous, oui tous, Nous vous saluons.

Nous ne voulons exclure personne de Notre souvenir spirituel

Nous célébrons actuellement avec vous et pour vous la sainte messe, et ensemble nous sommes unis comme les fils d'une même famille près de notre Mère du ciel, pour être admis dans la célébration du Saint Sacrifice, à une communion plus étroite et plus salutaire avec le Christ notre Seigneur et notre Sauveur.
Nous ne voulons exclure personne de Notre souvenir spirituel, parce que Nous voulons que tous vous participiez à cette grâce, celle que Nous demandons au ciel : Nous vous portons dans Notre cœur, vous Nos frères dans l'épiscopat, vous prêtres, et religieux et religieuses, consacrés au Christ dans un amour total; vous aussi, familles chrétiennes, vous êtes présentes à Notre pensée, ainsi que vous, très chers laïcs, qui voulez collaborer avec le clergé pour le développement du règne de Dieu; vous encore, jeunes et enfants, que Nous voudrions avoir tous ici autour de Nous; et vous les affligés et les fatigués, et vous les malades, et ceux qui pleurent, vous qui certainement avez à la mémoire comment le Christ vous a appelés à lui pour vous unir à sa Passion rédemptrice et vous réconforter. Notre regard se porte aussi vers tous les chrétiens non catholiques; mais nos frères dans le baptême; pour eux, Notre souvenir est espoir de parfaite communion, dans l'unité voulue par le Seigneur Jésus. Notre regard s'étend à tout le monde, Nous voulons que Notre charité soit sans limite et en ce moment Nous l'élargissons à l'humanité entière, à tous les gouvernants, à tous les peuples de la terre.

Les intentions qui caractérisent le pèlerinage

Vous savez quelles sont nos intentions spéciales, celles qui veulent caractériser ce pèlerinage. Nous les rappelons ici afin qu'elles donnent une voix à notre prière et qu'elles soient une lumière pour tons ceux qui nous écoutent.

La paix intérieure de l'Église et la pureté de la foi au lendemain du Concile

La première intention est l'Église une, sainte, catholique et apostolique. Nous voulons prier, avons-Nous dit, pour sa paix intérieure.
Le Concile œcuménique a réveillé beaucoup d'énergies au sein de l'Église, il a ouvert des perspectives plus larges dans le champ de sa doctrine, il a appelé tous ses fils à une conscience plus claire, à une collaboration plus intime, à un apostolat plus vivant. Il nous importe qu'un tel avantage et qu'un tel renouvellement se conservent et grandissent.
Quel dommage ce serait si une interprétation arbitraire et non autorisée par le magistère de l'Église faisait de ce réveil une inquiétude désagrégeant sa traditionnelle et constitutionnelle consistance, si elle substituait à la théologie des grands et authentiques maîtres des idéologies nouvelles et particulières, dont le résultat serait d'enlever à la règle de la foi tout ce que la pensée moderne, à qui manque parfois même la lumière de la raison, ne comprend pas, n'apprécie pas, et qui transformerait ainsi la préoccupation apostolique de la charité qui sauve en un accord avec les formes négatives de la mentalité profane et des mœurs mondaines.
Combien serait illusoire notre effort de rapprochement universel s'il n'offrait pas à nos frères chrétiens encore séparés de nous, et à l'humanité, à qui manque notre foi dans sa présentation authentique et dans son originelle beauté, le patrimoine de vérité et de charité dont l'Église est dépositaire et dispensatrice ?
Nous voulons demander à Marie une Église vivante, une Église vraie, unie, une Église sainte. Avec vous Nous voulons prier ici afin que les espérances et les énergies suscitées par le Concile mûrissent en fruits abondants sous l'influence de l'Esprit-Saint dont nous célébrons demain la fête de Pentecôte et de qui vient la vraie vie chrétienne; les fruits énumérés par l'apôtre Paul: " La charité, la joie, la paix, la longanimité, la bénignité, la bonté, la fidélité, la douceur, la tempérance. " (Gal., 5, 22.) Nous voulons prier afin que le culte de Dieu encore et toujours fleurisse dans le monde et que sa loi forme la conscience et les mœurs de l'homme moderne. La foi en Dieu est la lumière suprême de l'humanité; et cette lumière, non seulement ne doit pas être éteinte dans le cœur des hommes, mais doit plutôt être ranimée par le stimulant qui lui vient de la science et du progrès.

L'Église du silence

Cette pensée qui anime et agite Notre prière porte en ce moment Notre souvenir vers ces pays dans lesquels la liberté religieuse est pratiquement opprimée et où la négation de Dieu est présentée comme représentative de la vérité des temps modernes et la libération des peuples, alors que tout ceci est faux. Nous prions pour ces pays; Nous prions aussi pour nos frères croyants de ces nations afin que la force intime de Dieu les soutienne et que leur soit accordée la véritable liberté civile.

La paix du monde

Et maintenant, la seconde intention de Notre pèlerinage remplit Notre âme : le monde, la paix dans le monde.
Vous savez comment la conscience que l'Église a de sa mission dans le monde, une mission d'amour et de service, est aujourd'hui, après le Concile, rendue claire et plus active. Vous savez comment le monde est dans une phase de grandes transformations à cause de son énorme et merveilleux progrès dans la connaissance et la conquête des richesses de la terre et de l'univers. Mais vous savez et vous voyez combien le monde n'est pas heureux, n'est pas tranquille; et la première cause de cette inquiétude est la difficulté pour l'entente, la difficulté pour la paix. Tout semble pousser le monde à la fraternité, à l'unité; et à l'encontre au sein de l'humanité éclatent encore, épouvantables, des conflits continuels. Deux motifs principaux rendent grave cette situation historique de l'humanité : elle regorge d'armes affreusement meurtrières, et elle n'est pas aussi en progrès sur le plan moral que sur plan scientifique et technique.

Plus encore, une grande partie de l'humanité souffre toujours de l'indigence et de la faim, tandis que s'est éveillée en elle la douloureuse conscience de ses besoins face au bien-être d'autrui.

Le monde est en danger

C'est pourquoi Nous disons: le monde est en danger. C'est pourquoi Nous sommes venu au pied de la Reine de la Paix lui demander comme don celui que seul Dieu peut donner : la paix.
Car cette paix, oui, est un don de Dieu, qui suppose l'intervention de son action si bonne, si miséricordieuse et si mystérieuse.
Mais ce n'est pas toujours un don miraculeux; c'est un don qui accomplit ses prodiges dans le secret des cœurs des hommes; un don qui a besoin d'une libre acceptation et d'une libre collaboration. Et alors Notre prière, après s'être tournée vers le ciel, se tourne vers les hommes du monde entier. Hommes, Nous vous disons en ce suprême instant, rendez-vous dignes du don divin de la paix. Hommes, soyez des hommes. Hommes, soyez bons, soyez sages, soyez ouverts à la considération du bien général du monde. Hommes, soyez magnanimes. Hommes, sachez voir votre prestige et votre intérêt non comme étant contraires, mais comme étant solidaires avec le prestige et l'intérêt d'autrui. Hommes, ne pensez pas à des projets de destruction et de mort, de révolution et de subversion; pensez aux projets de commun bien-être et de collaboration sincère Hommes, pensez à la gravité et à l'importance de cette heure qui peut être décisive pour le monde d'aujourd'hui et de demain. Et recommencez à vous approcher les uns des autres avec la volonté de construire un monde nouveau. Oui, le monde des hommes vrais, qui ne pourra jamais être tel sans le soleil de Dieu sur son horizon. Hommes, écoutez à travers notre humble et faible voix résonner l'écho de la parole du Christ : " Bienheureux les doux parce qu'ils posséderont la terre: bienheureux les pacifiques parce qu'ils seront appelés enfants de Dieu. "
Voyez, Fils et Frères qui Nous écoutez, combien le tableau du monde et de ses destinées se présente ici dans son immensité dramatique. C'est le tableau que la Madone découvre devant nous; le tableau qu'elle contemple avec ses yeux épouvantés mais toujours confiants; le tableau que nous contemplerons toujours, et nous en faisons la promesse, en suivant la recommandation que la Madone elle-même nous a donnée : celle de la prière et de la pénitence; Dieu veuille donc que ce tableau du monde n'ait jamais plus à enregistrer de luttes, de tragédies et de catastrophes, mais bien les conquêtes de l'amour et les victoires. de la paix.

A cette messe participaient, dans la tribune d'honneur, le président Tomaz, le président Salazar, une soixantaine de cardinaux et d'évêques (les cardinaux Tisserant et Cicognani accompagnaient le Pape depuis Rome). On remarquait surtout dans cette tribune, outre les parents de Jacinta et Francesco, les deux petits voyants décédés, sœur Lucia, seule survivante des trois enfants auxquels la Vierge était apparue en 1917 (7).

Notes :

(1) Cf. notre numéro précédent, col. 885.
(2) Citons par exemple cette déclaration faite par un porte-parole du ministère des Affaires étrangères d'Algérie :
Les autorités algériennes ont été surprises par cette visite qui n'a pas manqué d'être exploitée contre les peuples opprimés et dominés par le Portugal.
En Algérie, où les souffles novateurs de l'Église de ces dernières années ont été suivis avec intérêt, on ne peut pas ne pas partager la légitime inquiétude des mouvements de libération des pays sous le joug portugais, qui voient dans ce voyage une caution morale au régime colonialiste, rétrograde et raciste de Salazar. (La Croix, 16 mai 1967.)
Le cardinal DUVAL a cependant tenu à préciser au cours d'une messe célébrée à Notre-Dame d'Afrique dans l'après-midi du 13 mai, le caractère " exclusivement religieux " du pèlerinage, où le Pape se fait " l'ambassadeur de l'humanité tout entière auprès de Dieu le Père pour solliciter de sa bienveillance, par l'intercession de la Vierge Marie, la grâce de la paix ". (La Semaine religieuse d'Alger, 18 mai.)
(3) Le pasteur Richard-Molard, par exemple, écrit dans Réforme du 13 mai, sous le titre : " Un voyage irrecevable " : " Le cœur même de l'irrecevabilité de ce voyage avec le protestantisme est la contradiction de ce qu'il légitime avec l'Évangile du salut en Jésus-Christ, seul Sauveur et seul médiateur... Comment concilier Populorum progressio... avec cet hommage à Fatima ? Comment prôner l'émancipation des peuples, leur éducation, leur accession à la liberté aussi bien morale et spirituelle qu'économique, tout en bénissant des formes religieuses qui maintiennent ces peuples dans un tragique sous-développement culturel ? "
Henri Fesquet écrivait cependant dans le Monde du 11 mai : " Ce que peuvent charrier d'impur, de contestable et de superstitieux de tels pèlerinages est évident, mais ne doit pas masquer le reste, qui est l'essentiel. Enfin, ces actes de piété populaire ne sont-ils pas une des manifestations de l' " Église des pauvres " dont on parle tant aujourd'hui sans toujours en accepter les moyens et les conséquences ? "
(4) Un rédacteur du Journal communiste Paese sera a demandé au Pape : " Très Saint-Père, prierez-vous aussi pour les peuples opprimés d'Angola et du Mozambique ? ", Paul VI a répondu: " Pour tous. " (R. Laurentin, le Figaro, 15 mai.)
(5) Pour ce texte, comme pour ceux qui suivent, nous donnons la traduction française communiquée à la presse par Mgr Vallainc, directeur de la salle de presse du Saint-Siège.
(6) Le texte portugais de cette homélie a été publié dans l'Osservatore Romano du 14 mai 1967. Les sous-titres sont de notre rédaction.
Mgr VENANCIO, évêque de Leiria (sur le territoire duquel se trouve Fatima) a déclaré au lendemain de la visite du Pape:
[...] La télévision portugaise avait offert la retransmission des fêtes du Jubilé à toutes les radios du monde. Deux seulement avaient accepté. Mais quand on sut la venue du Pape, dix-huit nations demandèrent le programme - qui d'ailleurs fut transmis par Eurovision et par le satellite. De plus, les États-Unis ont voulu tout enregistrer et filmer en couleur, pour une retransmission ultérieure [...].
(L'Homme nouveau, 13 mai 1967.)
(7) Le P. Pierre Gallay, envoyé spécial, écrit dans la Croix des 15-16 mai :
Quant aux apparitions et au secret de Fatima, la Pape a eu soin de ne pas les mentionner directement. Certes, sœur Lucia dos Santos, carmélite à Coïmbre, la dernière voyante vivante, était à la tribune d'honneur et elle a été acclamée par la foule quand elle apparut après la messe aux côtés de Paul VI, des mains de qui elle avait communié la première. Mais le Pape n'a pas eu de vrai entretien avec elle, et comme sœur Lucia insistait pour parler plus longuement avec lui, le Pape lui répondit : " Je regrette profondément de ne pouvoir m'entretenir avec vous plus longtemps. Dites à votre évêque tout ce que vous désirez me faire savoir, et il me mettra au courant " ...
À tort ou à raison, Fatima apparaissait à certains comme une forteresse de l'anti-Concile. Au nom de je ne sais quel passé on allait jusqu'à opposer Fatima au Pape et aux évêques. Ce sera beaucoup plus difficile à l'avenir. Fatima a été l'occasion pour le Pape de rappeler la nécessité d'une prière et d'une foi telles que beaucoup de chrétiens la vivent et aussi de demander qu'on s'ouvre réellement à Vatican II. Des prêtres portugais, avec lesquels j'ai pu parler, souhaitent ardemment que Fatima devienne aussi un haut lieu de culture spirituelle. " Très peu d'ouvriers et encore moins d'étudiants et d'intellectuels viennent ici. Ils n'y trouvent pas la pastorale dont ils ont besoin. Tout est encore à faire pour eux ", m'ont-ils dit.
Au sujet du secret de Fatima, nous rappelons les déclarations faites par le cardinal Ottaviani le 11 février dernier (D.C. 1967, n. 1490, col. 541). Au cours d'une interview diffusée par la télévision française dans la soirée du 12 mai, le cardinal Ottaviani a apporté cette précision nouvelle que S. S. Paul VI avait également pris connaissance du " secret ".

Documentation catholique - 4 juin 1967 - No 1495

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LA PAIX INTERIEURE DE L'ÉGLISE


Après le pèlerinage de Paul VI à Fatima, l'Osservatore romano (20 mai 1967) a publié, sous ce titre, un éditorial de son directeur, Raimondo MANZINI, dans lequel nous lisons :

Dans son discours aux pèlerins de Fatima, Paul VI a précisé le sens de l'intention de prière pour la " paix intérieure " de l'Église... Il n'y a évidemment pas aujourd'hui de dangers en acte : l'Église n'est pas en guerre, elle n'est pas lacérée intérieurement... Mais cette intention vise des dangers en puissance en ce temps post-conciliaire...

Le Pape dénonce l'ambivalence de ferments qui, s'ils ne sont pas authentifiés et guidés par la docilité et l'esprit surnaturel, peuvent, sans qu'on le veuille, engendrer des résultats négatifs, c'est-à-dire des résultats qui ne servent ni l'union ni le vrai progrès.

S'il ne se rattache pas à la doctrine et à la pratique de toute l'Église - celle d'hier et celle d'aujourd'hui -- le renouveau perdrait son dynamisme le plus puissant et le plus sûr... Certaines positions plus psychologiques que doctrinales donnent l'impression qu'il puisse y avoir un fossé entre le passé et le présent. comme si les définitions du Concile étaient le fruit d'un instant de révélation et non d'un processus cohérent et progressif dans la croissance et le développement de l'organisme ecclésial... Combien cela est loin de ce qu'avait entrevu Jean XXIII !...

On l'a dit et répété: la doctrine du Concile est celle qui est contenue dans les constitutions dogmatiques et pastorales, dans les décrets et déclarations approuvés et promulgués, et non dans les jugements et opinions privés, même si les longs débats conciliaires ont servi à mettre en lumière et à démontrer la vitalité de la recherche, ainsi que la trame mystérieuse et providentielle de l'Esprit-Saint [...].

Documentation catholique - 4 juin 1967 - No 1495


LA PIÉTÉ MARIALE

Audience générale du 10 mai (I)

Chers fils et chères filles,

Au cours de l'audience de la semaine dernière (2), Nous avons annoncé à Nos visiteurs Notre pèlerinage à Fatima, que Nous ferons le 13 mai, s'il plaît à Dieu, d'une façon très rapide, et avec la résolution sincère de l'accomplir comme l'a demandé la Sainte Vierge elle-même, dans un esprit de pénitence et de prière, pour les besoins de l'Église et du monde, et tout spécialement pour la paix. Nous vous dirons aujourd'hui qu'à cette occasion Nous Nous proposons d'adresser à toute l'Église une exhortation à prier et à imiter la Sainte Vierge. Cette exhortation paraîtra samedi, le jour de Notre voyage, afin de mieux faire ressortir sa signification religieuse et d'adresser à la Sainte Vierge un hommage de piété filiale, selon la doctrine et l'esprit du récent Concile œcuménique, sous une forme meilleure que ne Nous le permet Notre très court séjour à Fatima.

Le nom de Marie est devenu un signe de contradiction

Suivant le fil de Nos pensées sur la foi -- qui constitue actuellement le thème de nos entretiens hebdomadaires familiers -- Nous vous rappellerons deux paroles qui se trouvent, l'une au § 67 de la célèbre Constitution conciliaire Lumen gentium, dans le chapitre VIII consacré à la Sainte Vierge, où est énoncé ce principe: " Que les fidèles se souviennent qu'une véritable dévotion ne consiste nullement dans un mouvement stérile et éphémère de la sensibilité, pas plus que dans une vaine crédulité : la vraie dévotion procède de la vraie foi qui nous conduit à reconnaître la dignité éminente de la Mère de Dieu et nous pousse à aimer cette Mère d'un amour filial et à poursuivre l'imitation de ses vertus. " (3) Nous pensons que c'est là la bonne voie, la seule qui soit sûre, pour promouvoir notre culte, notre spiritualité mariale. On sait que le saint nom de Marie est devenu aujourd'hui, en un certain sens, comme celui du Christ, un signe de contradiction (Luc, 2, 34). Certains l'exaltent d'une façon parfois excessive, en outrepassant les limites des justes proportions doctrinales ou culturelles grâce auxquelles la piété mariale se trouve harmonieusement insérée dans le cadre théologique et liturgique qui est propre à l'Église catholique. D'autres, par contre, déprécient et attaquent la piété mariale, dont ils pensent qu'elle éclipse indûment le culte qui est dû au Christ seul. À ce propos, il est consolant de constater que beaucoup de frères chrétiens encore séparés de nous font preuve d'une sérénité et d'une objectivité plus grandes devant la doctrine mariale catholique. Elle n'est plus pour eux " l'hérésie catholique ", même si pour eux le dogme marial constitue encore l'un des plus graves obstacles à l'union avec l'Église catholique dans une même foi. Ces dernières années, le ton de la controverse mariale est devenu plus calme et son contenu plus doctrinal. Pour Notre part, Nous sommes convaincu que c'est dans la foi, aussi bien en tant que vertu nous permettant de reconnaître comme vraie la révélation divine interprétée et enseignée par le magistère de l'Église, qu'en tant que doctrine objective à laquelle tout fidèle doit adhérer, que nous trouvons la lumière, la mesure, la joie de notre culte pour la Mère du Christ, qui est donc, sous divers aspects, Mère de Dieu et notre Mère (cf. R. Laurentin, la Question mariale).

La foi de Marie

L'autre parole qui fait appel à notre foi au sujet du nom royal et doux de Marie, c'est celle qui nous propose la Sainte Vierge comme un exemple de foi (cf. Lumen gentium, 58, 63). N'étaient la brièveté et la simplicité de notre entretien, Nous aimerions méditer longuement sur la foi de Marie, en la considérant en soi et dans la perspective de notre filiale imitation, laquelle nous apparaît tout de suite comme nécessaire et féconde.
Une circonstance très importante doit être soulignée dans le récit de l'Évangile sur Marie : elle fut certainement éclairée intérieurement par un extraordinaire charisme de lumière, que son innocence et sa mission devaient lui assurer. Nous voyons transparaître dans l'Évangile la limpidité cognitive et l'intuition prophétique des choses divines qui inondaient son âme privilégiée. Mais malgré tout, la Sainte Vierge eut la foi, laquelle suppose non pas l'évidence directe de la connaissance, mais l'acceptation de la vérité à cause de la révélation de Dieu. " La Bienheureuse Vierge avança dans son pèlerinage de la foi ", dit le Concile (ibid., n. 58). L'Évangile nous indique son cheminement méritoire, que Nous rappellerons et que Nous célébrerons seulement avec ce merveilleux éloge d'Élisabeth qui nous révèle la psychologie et la vertu de Marie : " Bienheureuse celle qui a cru. " (Luc, 1, 45.) Et nous pourrons trouver la confirmation de cette vertu fondamentale de Marie dans toutes les pages de l'Évangile qui nous disent ce qu'elle était, ce qu'elle a dit, ce qu'elle a fait. Nous nous sentons par là obligés de nous mettre à l'école de ses exemples et de trouver dans son incomparable figure, telle que nous la dépeint son attitude devant le mystère du Christ réalisé en elle, le modèle à suivre pour les esprits qui veulent être religieux selon le plan divin de notre salut.
C'est un modèle de disponibilité, de recherche, d'acceptation, de sacrifice, et aussi de méditation, d'attente, d'interrogation, de maîtrise de soi, d'assurance calme et souveraine dans le jugement et dans l'action. C'est enfin un modèle de plénitude de prière et de communion, propre à cette âme sans pareille, pleine de grâce, emplie de l'Esprit-Saint, mais aussi un modèle de foi, donc un modèle qui nous est proche, que nous pouvons non seulement admirer, mais imiter.

Très chers Fils, demandons à Marie ce don suprême de la foi, ce don qui aujourd'hui est d'autant plus précieux qu'il est moins gardé et moins estimé. C'est ce don qui, plus que tout autre, nous permettra de devenir semblables à Marie, car il fera habiter en nous le Verbe de Dieu qui s'est incarné dans son sein; ce don qui du crépuscule de cette vie présente doit nous conduire à l'aurore du jour éternel.

Nous vous le souhaitons avec Notre Bénédiction apostolique.

Notes :

(1) Texte italien dans l'Osservatore Romano du 11 mai 1967. Traduction et sous-titres de la D. C.
(2) Cf. D. C. 1967, n. 1494, col. 885 (N. D. L. R.).
(3) Cf. D. C. 1965, n. 1440, col. 128 (N. D. L. R.).

Documentation catholique - 4 juin 1967 - No 1495

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