L'OSSERVATORE ROMANO
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Une prière qui reflète l’âme de Marie et la
bonté insurpassable de son Fils
Le rosaire est une prière qui porte le
reflet de l'âme de Marie. C'est une prière simple, qui s'énonce aisément et
dans laquelle peut passer un grand élan du cœur. C'est une prière où s'exprime
l'admiration pour le déploiement merveilleux de la grâce. Elle a également pour
caractéristique de concentrer notre regard sur Jésus, car la mère est invoquée
en raison de son fils. Elle a plus spécialement pour mérite de prendre sa substance
dans l’Évangile: d'une part les mots de l'Ave sont empruntés aux textes de
l'Annonciation et à la Visitation, et d'autre part les mystères livrés à la
méditation sont suggérés par les récits évangéliques.
Si te rosaire nous aide à découvrir la figure de Marie, il nous invite à
réfléchir sur sa manière de prier. Nous pouvons deviner chez celle qui a été
choisie pour devenir la mère du Christ une intense vie de prière. En vertu de
ta plénitude de grâce qui lui avait été accordée dès le premier insde son existence,
Marie vivait d'un contact habituel avec Dieu. Elle se servait des formules de
prière apprises dans la religion juive, mais elle n'en faisait pas une
récitation mécaou routinière, car elle désirait penser sincèrement et
profondément les paroles qu'elle adressait à Dieu. Dans sa prière s'exprimait
la spontanéité de sa personne; c'était une prière qui jaillissait de sa vie la
plus intime.
L'épisode de Cana nous fournit l'exemple d'une prière adressée à Jésus, prière
remarquable par la simplié de son expression. Marie demanà son
fils de remédier au manque de vin, car elle veut éviter que ta fête de noces
ait un piteux dénouement; elle a pitié de la pauvreté des époux qui n 'ont pu
se procurer une quantité suffisante de vin. Par-dessus tout, elle désire que
son fils fasse un miracle et manifeste ainsi te pouvoir supérieur qu'il possède
et qu'il n 'a pas enexercé. C'est tout cela qu'elle veut exprimer par les mots:
«ils n'ont plus de vin» (Jn 2, 4). Elle n'aurait pu être plus brève, plus
simple, dans sa demande. En se bornant à exposer la situation, elle indique
suffisamment à Jésus la menace qui pèse sur la fête et elle montre qu'elle
place en lui toute sa confiance pour une intervensouveraine, miraculeuse. C'est
cette confiance audacieuse qui a obtenu satisfaction.
En outre, l'épisode met en lumière une autre qualité de la prière de Ma sa
persévérance. La réponse de Jésus à la demande paraissait peu fa elle rappelait
la distance qui existait entre lui et sa mère depuis la vie publique, et elle
affirmait que l'heure du premier miracle n 'était pas encore venue. Malgré ce
redoutable obstacle, Marie, qui avait tout confié à Jésus, maintint sa
confiance et persista dans sa démarche. Elle fit même preuve d'une nouvelle
audace en recommandant aux serviteurs d'exécul'ordre qui leur serait donné,
même s'ils n'en comprenaient pas la rai Elle fit ainsi connaître à son fils
qu'elle attendait le miracle pour cette heure-là. Sa prière eut plein succès.
La confiance manifestée par Marie fut fa source de l'efficacité de sa prière.
Dans sa simplicité, sa demanavait fait au Christ l'hommage d'une totale
confiance, et devant l'obstacle, cette confiance, au lieu de perdre son élan,
s'était renforcée.
Telle est la confiance qui doit caériser la prière du rosaire. En particulier,
le chrétien qui adresse sa prière à Marie peut toujours lui rapqu'elle a obtenu
de Jésus à Cale miracle qu'elle désirait par une persévérance qui avait franchi
l'obsta La persévérance dans le rosaire peut donc espérer le bon aboutissede la
prière par-dessus les obstacles.
En portant le reflet de la confiance de Marie, le rosaire peut obtenir les
merveilles qui viennent de la bonté insurpassable du Christ.
R.P. Jean GALOT, s.j.
Le Cardinal Ratzinger répond aux objections
soulevées contre la Déclaration «Dominus Iesus »
La pluralité des confessions ne relativise pas
l’exigence de la vérité
Le quotidien allemand «Frankfurter Allgemeine Zeitung» avait invité S.
Em. le Card. Joseph Ratzinger, Préfet de la Congrégation pour la Doctrine de la
Foi, à répondre, dans un entretien publié le 22 septembre 2000 aux principales
objections soulevées contre la Déclaration «Dominus Iesus» (cf. notre édition
n. 36 du 5 septembre 2000). Même si les questions et les réponses reflètent le
contexte allemand, le texte de l'entretien offre des clarifications
intéressantes et utiles dépassant ce contexte. C'est pourquoi L'Osservatore
Romano publie une traduction de cet entretien, en omettant les parties qui
concernent la situation allemande.
Monsieur le Cardinal, êtes-vous à la tête
d'une structure dans laquelle «existent des tendances à l'idéologisation et à
la pénétration excessive d'éléments de foi étrangers et fondamentalistes?». Le
reproche est contenu dans une communication diffusée la semaine dernière par la
section allemande de la Société européenne pour la théologie catholique
Je dois confesser que je suis très ennuyé par ce
type de déclarations. Je connais par cœur depuis très longtemps ce vocabulaire,
dans lequel les concepts de fondamentalisme, centralisme romain et absolutisme
ne manquent jamais. Je pourrais formuler certaines déclarations tout seul, sans
même attendre de les recevoir, car elles se répètent chaque fois,
indépendamment du thème qui est traité.
Je me demande pour quelle raison ils n'inventent
pas quelque chose de nouveau.
Vous voulez dire que les critiques sont fausses
parce que trop souvent répétées?
Non, toutefois, dans ce type de critique
prédéfinie, les divers thèmes ne sont pas traités.
Certains formulent des critiques avec beaucoup de
facilité parce qu'ils considèrent tout ce qui vient de Rome du point de vue de
la politique et du partage du pouvoir, et qu'ils n'affrontent pas les contenus.
En effet, les contenus sont assez explosifs.
Peut-on vraiment s'étonner du fait qu'un document dans lequel on prétend que
seul le christianisme est le dépositaire de la vérité et où l'on méconnaît le
statut ecclésial aux anglicans et aux protestants, rencontre une opposition
aussi forte?
Tout d'abord, je désire exprimer ma tristesse et ma
déception, car les réactions publiques, à part certaines exceptions louables,
ont complètement ignoré le véritable thème de la Déclaration. Le document
commence par les paroles «Dominus Iesus»; il s'agit de la brève formule de foi
contenue dans la Première Épître aux Corinthiens, verset 12, 3, dans laquelle
Paul a résumé l'essence du christianisme: Jésus est le Seigneur.
Par cette Déclaration, dont il a suivi la rédaction
pas à pas, le Pape a voulu offrir au monde une grande et solennelle
reconnaissance de Jésus-Christ comme Seigneur au moment culminant de l'Année
Sainte, en apportant ainsi avec fermeté ce qui est essentiel au centre de cet
événement, toujours sujet à des manifestations extérieures.
Le ressentiment de nombreuses personne concerne
précisément cette «fermeté». Au moment culminant de l’Année Sainte, n’aurait-il
pas été plus opportun d’envoyer un signal aux autres religions au lieu
d’autoconfirmer sa propre foi?
Au début de ce millénaire, nous nous trouvons
dans une situation semblable à celle décrite par Jean à la fin du sixième
chapitre de son Évangile Jésus avait expliqué clairement sa nature divine
dans l’institution de l’Eucharistie. Dans le verset 66, nous lisons «Dès
lors, beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n’allaient plus avec
lui » Aujourd'hui, dans les discours généraux, la foi en Christ risque de
s'affadir et de se perdre en discussions. Avec ce document, le Saint-Père, en
tant que Successeur de l'Apôtre Pierre, a voulu dire: «Seigneur, à qui
irons-nous? Tu as les paroles de vie éternelle. Nous, nous croyons, et nous
avons reconnu que tu es le Saint de Dieu» (Jn 6, 68sq). Le document veut être
une invitation faite à tous les chrétiens à s'ouvrir à nouveau à la
reconnaissance de Jésus-Christ comme Seigneur et à conférer ainsi à l'Année
Sainte une signification profonde. Cela m'a fait plaisir que M. Kock, Président
des Églises protestantes d’Allemagne, dans sa réaction, par ailleurs très
contenue, ait reconnu cet élément important du texte et qu'il l'ait comparé à
la Déclaration de Barmen, avec laquelle, en 1934, la «Bekennende Kirche», à ses
débuts, refusa l’Église du Reich créée par Hitler. Le professeur Jüngel, de
Tübingen, a trouvé lui aussi dans ce texte -- malgré ses réserves sur la partie
ecclésiologique -- un souffle apostolique, semblable à la Déclaration de
Barmen. En outre, le Primat de l’Église anglicane, l'Archevêque Carey, a
manifesté son soutien reconnaissant et ferme au thème véritable de la
Déclaration. Pourquoi la majeure partie des commentateurs, en revanche,
l'ignore-t-il? J'aimerais connaître la réponse.
L'élément explosif à caractère
politico-ecclésial est contenu dans la partie du document relative à
l’œcuménisme. Eberhard Jüngel s’est prononcé pour les évangélistes, affirmant
que le document néglige le fait que toutes les Églises «à leur façon» veulent
être ce que, de fait, elles sont: «Église une, sainte, catholique,
apostolique». L’Église catholique se fait-elle donc des illusions lorsqu'elle
prétend en avoir l'exclusivité, du moment que, selon Jüngel, elle partage ces
droits avec les autres Églises?
Les questions ecclésiologiques et œcuméniques, dont
tous parlent à présent, occupent seulement une partie limitée du document,
qu'il nous a paru nécessaire de rédiger pour souligner la présence vivante et
concrète du Christ dans l'Histoire. Je m'étonne que Jüngel dise que l’Église
une, sainte, catholique et apostolique est présente dans toutes les Églises à
leur façon et avec cela (si j'ai bien compris) qu'il considère résolue la
question de l'unité de l’Église. Cependant ces nombreuses «Églises» se
contredisent! Si elles sont toutes «Église» à leur façon, alors cette Église
est un ensemble de contradictions et n'est pas en mesure d'offrir aux hommes
des orientations claires.
Mais de cette impossibilité normative
dérive-t-il également une impossibilité effective?
Que toutes les communautés ecclésiales
existantes aient recours au même concept d’Église me semble contraire à leur
conscience de soi. Luther considérait que l’Église, au sens théologique et
spirituel, ne pouvait pas s'incarner dans la grande structure institutionnelle
de l’Église catholique, qu'il considérait même un instrument de l'Antéchrist.
Selon sa vision, l’Église était présente là où la parole était annoncée
correctement et où les sacrements étaient administrés d’une façon juste. Luther
lui-même reconnut impossible de considérer comme Église les Églises locales
soumises aux Princes: il s’agissait d’institutions externes d’assistance
sûrement nécessaires, mais pas des Églises au sens théologique. Et qui pourrait
dire aujourd’hui que des structures nées des hasards de l’histoire, comme par
exemple l’Église de l’Assia-Waldeck et du Schaumburg-Lippe, sont des Églises de
la même façon que l’Église considère être? Il est clair que l'union des Églises
luthériennes en Allemagne (VELKD) et l'Union des Églises protestantes en
Allemagne (EKD) ne veulent pas être «Église». En effectuant un examen réaliste,
il semble que la réalité des Églises pour les protestants réside ailleurs, et
non pas dans ces institutions appelées Églises régionales. C'est de cela qu'on
aurait dû discuter.
Le fait est que désormais, la partie évangélique
considère la définition «communauté ecclésiale» comme une offense. Les dures
réactions à votre document en sont une claire démonstration.
La prétention de nos amis luthériens me semble
franchement absurde, c'est-à-dire que nous considérions ces structures nées des
hasards de l'histoire comme des Églises, de la même façon que nous croyons que
l’Église catholique est une Église, fondée sur la succession des apôtres dans
l'épiscopat. Il serait plus juste que nos amis évangélistes nous disent que
pour eux, l’Église est quelque chose de différent, une réalité plus dynamique
et qui n'est pas aussi institutionnalisée, même dans la succession apostolique.
La question n'est alors pas de savoir si les Églises existantes sont toutes
Églises de la même façon, ce qui évidemment n'est pas le cas, mais en quoi
consiste ou ne consiste pas l’Église. En ce sens, nous n'offensons personne en
disant que les structures évangéliques effectives ne sont pas Église au sens où
l’Église catholique désire l'être. Elles-mêmes ne désirent pas l'être.
Cette. question a-t-elle été abordée par le
Concile Vatican II?
Le Concile Vatican II a cherché à accueillir cette
façon différente de déterminer le lieu de l’Église, en affirmant que les
Églises évangéliques effectives ne sont pas Église de la même façon que
l’Église catholique considère l'être, mais qu'en celles-ci existent des
«éléments de salut et de vérité». Il se peut que le terme «éléments» n'ait pas
été la meilleure formule. Néanmoins, son sens fut d'indiquer une vision
ecclésiologique, selon laquelle l’Église n'existe pas en structure, mais dans
l'événement de la prédication et de l'administration des sacrements. La façon
dont le débat est mené à présent est sans aucun doute erroné. J'aurais souhaité
qu'il n'y ait pas besoin de préciser que la Déclaration de la Congrégation pour
la Doctrine de la Foi a seulement repris les textes conciliaires et les
documents post-conciliaires, sans rien ajouter, ni rien ôter.
En revanche, Eberhard Jüngel y voit quelque
chose de différent. Le fait qu'à son époque, le Concile Vatican II n'ait pas
affirmé que l'unique et seule Église du Christ est exclusivement l’Église
catholique romaine suscite des perplexités chez Jüngel. Dans la Constitution «Lumen
gentium», on dit seulement que l’Église du Christ «subsiste dans l’Église
catholique gouvernée par le Successeur de Pierre et par les évêques en
communion avec lui», en n'exprimant aucune exclusivité avec le mot latin
«subsistit».
Encore une fois, je ne réussis malheureusement
pas à suivre le raisonnement de mon estimé collègue Jüngel. J’étais présent
lorsqu’au cours du Concile Vatican II fut choisie l’expression «subsistit», et
je peux dire que je la connais bien. Malheureusement, dans un entretien, on ne
peut pas entrer dans les détails. Pie XII, dans son Encyclique, avait dit:
l’Église catholique romaine «est» l’unique Église de Jésus-Christ. Cela parut
exprimer une identité totale, en raison de laquelle il n’y avait pas d’Église
en dehors de la communauté catholique. Toutefois, il n’en est pas ainsi: selon
la doctrine catholique, bien évidemment également partagée par Pie XII, les
Églises locales de l’Église orientale séparée de Rome sont d'authentiques
Églises locales; les communautés nées de la Réforme sont constituées
différemment, comme je viens de le dire. Dans celles-ci, l’Église existe au
moment où se vérifie l'événement.
Mais alors, ne devrait-on pas dire: il n'existe
pas une Église unique. Elle est partagée en divers fragments?
En effet, de nombreux contemporains la considèrent
ainsi. Il existerait seulement des fragments ecclésiaux et il faudrait chercher
le meilleur des divers morceaux. Mais s'il en était ainsi, on couronnerait le
subjectivisme: chacun devrait alors se composer son propre christianisme et, à
la fin, le goût personnel résulterait déterminant.
Peut-être est-ce précisément la liberté qui
revient au chrétien, à faire interpréter un tel «patchwork» également comme
subjectivisme ou individualisme?
L’Église catholique, comme l'orthodoxe, est
convaincue qu'une définition du genre est inconciliable avec la promesse du
Christ et avec la fidélité à son égard. L’Église du Christ existe vraiment et
pas en fragments. Elle n'est pas une utopie inaccessible, mais une réalité
concrète. Le «subsistit» entend précisément cela : le Seigneur garantit
l'existence de l’Église contre toutes nos erreurs et nos péchés, qui sans aucun
doute et de façon évidente, sont présents en elle. Avec le «subsistit», on a
également voulu dire que, bien que le Seigneur maintienne sa promesse, il
existe une réalité ecclésiale également en-dehors de la communauté catholique
et c'est précisément cette contradiction qui constitue la plus forte invitation
à rechercher l'unité. Si le Concile avait simplement voulu dire que l’Église de
Jésus-Christ est galement dans l’Église catholique, il aurait dit une
banalité. Le Concile serait entré en nette contradiction avec toute l'histoire
de foi de l’Église, ce qui ne serait venu à l'esprit d'aucun Père conciliaire.
Les arguments de Jüngel sont à caractère
philologique et, dans ce sens, il considère que l'interprétation de la
Congrégation pour la Doctrine de la Foi, que vous venez d'exposer, est
«déviante». En effet, selon la terminologie de la Vieille Église «subsiste»
également l'unique être divin et non pas en une seule Personne, mais en trois
Personne. La question qui naît de cette réflexion est la suivante : si Dieu
«subsiste» donc dans la différence entre le Père, le Fils et l'Esprit Saint et
toutefois ne se sépare pas de lui-même, créant ainsi trois identités
réciproques, pourquoi cela ne pourrait-il pas être valable également pour
l’Église qui représente le «mysterium trinitatis» dans le monde?
Je suis désolé de devoir encore une fois m'opposer
à Jüngel. Tout d'abord, il faut observer que l’Église d'Occident, dans la
traduction de la formule trinitaire en latin, n'a pas accueilli directement la
formule orientale, dans laquelle Dieu est un être en trois hypostases
(«subsistances»), mais qu'elle a traduit le mot «hypostase» par le terme
«personne» parce qu'en latin, le mot subsistance comme tel n’existait pas et
n’aurait donc pas été adapté pour exprimer l’unité et la différence entre Père,
Fils et Esprit Saint.
Mais je suis surtout très déterminé à lutter contre
cette tendance toujours plus répandue à transférer le mystère trinitaire
directement à l’Église. Cela n’est pas correct. En agissant ainsi, nous
finirons par croire en trois divinités.
L'Osservatore Romano, N. 42 (2644) - 17 octobre 2000
Nous publions ci-dessous la suite de l'entretien accordé par le Cardinal
Ratzinger au quotidien allemand Frankfurter Allgemeine Zeitung, à propos
des obsoulevées contre la Déclaration «Dominus Iesus» et dont la première
partie a été publiée dans notre numéro précédent (cf. ORLF n. 42, du 17 octobre
2000).
En somme, pourquoi ne peut-on pas comparer l' «identité» du Père, du Fils et
de l'Esprit Saint avec la diversité des communautés ecclésiales? La formule de
Jüngel n'est-elle pas fascinante et pleine d'harmonie?
Entre les communautés ecclésiales, il existe de nombreux contrastes et
quels contrastes! Les trois «Personnes» consun seul Dieu dans une unité auet
suprême. Lorsque les Pères conciliaires remplacèrent la parole «est» par la
parole «subsistit» ils le fidans un but bien précis. Le conexprimé par «est»
(être) est plus ample que celui exprimé par «subsis». «Subsister» est une façon
bien précise d'être, c'est-à-dire être comme un sujet qui existe en soi. Les Pères
conciliaires entendaient donc dire que l'être de l’Église, en tant que telle,
est une entité plus vaste que l’Église catholique romaine, mais dans cette
dernière, elle acquiert, de manière inégalable, le caractère de véritable
sujet.
Revenons en arrière. On est frappé par la sémantique singulière parfois
présente dans les documents ecclésiaux. Vous avez vous-même souligné que
l'expression «éléments de Vérité», qui est centrale dans le débat
actuel, n'est pas vraiment opportune. L'expreséléments de vérité ne
trahit-elle pas une sorte de concept chimique de la vérité? La vérité comme
système périodique des éléments? L'idée de pouséparer par des théorèmes la vérié
de ce qui est faux ou de la vérité partielle, n'est-elle pas un tant soit peu
autoritaire, à partir du moment où certhéorèmes prétendent réduire la réalité
complexe de Dieu à un modèle dessiné au compas?
La constitution ecclésiale du Concile Vatican II parle d'«éléments nombreux
de sanctification et de vérité» qui se trouvent hors de l'organisme visible de
l’Église (I n. 8); le décret sur l’œcuménisme cite certains de ces éléments:
«La Parole de Dieu écrite, la vie de grâce, la foi, l'espérance et la charité,
d'autres dons intérieurs du Saint-Esprit et d'autres éléments visibles» (I n.
3). Peut-être existe-t-il un meilleur terme qu'«éléments», mais la
signification réelle est claire: la vie de la foi, au service de laquelle se
trouve l’Église, est une structure multiple et on peut y distinguer divers
éléments qui sont à l'intérieur ou même à l'extérieur de celle-ci.
Malgré cela, n'est-il pas surprenant que l'on veuille rendre intelligible,
à travers des théorèmes, un phénomène qui échappe à toute vérification
empicomme celui de la foi religieuse?
En ce qui concerne la foi et le fait qu'elle soit compréhensible à travers des
théorèmes, on déforme le dogme si on le considère comme un ensemble de
théorèmes: le contenu de la foi s'exprime dans sa profession, qui trouve son
moment privilégié dans l'administration du Sacrement du Baptême, et qui fait
donc partie d'un processus existentiel. Il est l'expression d'une nouvelle
orientation de l'existence que, cependant, nous ne nous offrons pas tout seuls,
mais que nous recevons en don. Cette nouorientation de l'existence signifie
dans le même temps sortir de notre moi et de notre individualisme pour entrer
dans cette communauté de fidèles qui s'appelle l’Église. Le point central de la
formule du Baptême est la reconnaissance du Dieu trinitaire. Tous les dogmes
successifs ne sont autres que des précisions de cette profession et font en
sorte que son orientation de fond, le don de soi au Dieu vivant, reste
inchangée. Ce n'est que lorsque l'on interprète le dogme de cette façon qu'on
le comprend d'une manière juste.
Cela signifie-t-il que de cette perspecspirituelle, on n'arrive plus ainsi
au contenu de la foi?
Non, la foi chrétienne possède sa certitude de contenu. Il ne s'agit pas d'une
immersion dans une dimension mystico-inexprimable, dans laquelle on n'arrive
jamais au contenu. Le Dieu en qui le chrétien croit, nous a montré son visage
et son cœur en Jésus-Christ: il s'est révélé à nous. Comme l'a dit saint Paul,
ce caractère concret de Dieu était déjà un scandale pour les Grecs et na il
l'est encore aujourd'hui. Cela est inévitable.
On est également frappé par la facilié avec laquelle, dans son propre
doecclésial, on est enclin à se déclarer «blessé» ou «plein de douleur» face à
des définitions concernant le contenu de la foi. Comment expliquez-vous un
telle moralisation de l'affronteintellectuel, qui apparaît désorcomme une
constante pour les théologiens?
Il ne s'agit pas seulement d'une moralisation, mais également d'une
politisation: le Magistère est considéré comun pouvoir auquel opposer un autre
pouvoir. Déjà, au siècle dernier, Ignaz Döllinger avait exprimé l'idée que dans
l’Église, l'opinion publique devait s'opau Magistère et que dans celle-ci, les
théologiens devaient jouer un rôle déterminant. Toutefois, les croyants
s'éloignèrent alors en masse de Döllinger et soutinrent le Concile Vatican Ier.
Je considère que la dureté de certaines réactions s'explique également par le
fait que les théologiens se sentent menacés dans leur liberté académique et
veulent intervenir en défense de leur mission intellectuelle. Naturellement, un
rôle déterminant est également joué par le climat alimenté par la culture
sécuère, qui peut davantage s'accorder avec le protestantisme qu'avec l’Église
catholique.
Je sens une certaine ironie quand vous parlez de la mission intellectuelle
des théologiens. Mais alors, qu'en est-il de la liberté académique des
théologiens catholiques? Insister sur une ecclésialité de la théologie fidèle à
la docn'est-il pas un conditionnement? Et lorsque l’on confère le droit
d’enseigner la doctrine ecclésiale (nihil obstat) la transparence ne fait-elle
pas souvent défaut?
Pour la théologie, adhérer à la foi de l’Église n’est pas une soumission à
des conditions étrangères à la théologie. La théologie est, de par sa nature,
destinée à comprendre la foi de l’Église, qui est le présupposé de son
existence. En outre, dans certains cas, les responsables ecclésiaux
évangéliques ont dû priver les professeurs de la mission d'enseigner car ils
avaient abandonné les fondements de leur mission. En ce qui nous concerne et à
propos du nihil obstat, nous devons tout d'abord nous rappeler qu'une
chaire d'enseignement n'est un droit pour personne. Les Faculés de théologie ne
sont pas obligées de communiquer à chaque candidat le motif pour lequel ils
n'ont pas été choiet de motiver leur décision. Nous communiquons à nos évêques
pour quelle raison, selon nous, on ne peut pas accorder le nihil obstat à
un type de candidat. Il revient ensuite à l’Évêque de décider de quelle façon
le communiquer. Dans un certain nombre de cas, un échange épistolaire a été ené
avec les candidats, dont les explications ont souvent permis de transforune
décision négative en une décipositive.
La critique effectuée par Peter Hünermann se fonde sur ce qui suit: à
travers le renforcement de l'obligation de jurer fidélité, on exige que les
théologiens et le clergé considèrent également valables des enseignements liés
indirectement à la vérité de la foi révélée, mais pas explicitement révélés.
J'ai déjà traité de façon détaillée les fausses informations qui existent à ce
propos, dans deux interventions que j'ai faites dans «Stimmen der Zeit», en
1999, et dans un article contenu dans le livre de Wolfgang Beinert, publié
cette année, «Gott - ratlos vor dem Bösen?», c'est pourquoi je serai bref.
Hünermann formule sa critique contre ce que l'on appelle le second niveau de la
profesde foi, qui distingue l'enseignement valable et lié de façon indissoluble
à la Révélation de la vraie Révélation. Il est absolument faux d'affirmer que
les Pères du premier et du deuxième Concile du Vatican auraient expressément
refué cette distinction. C'est précisément le contraire qui est vrai. Le
concept de Révélation a été réélaboré au début de l'âge moderne avec le
développement de la pensée historique. On commença à faire une distinction
entre ce qui avait été effectivement révélé et ce qui déride la Révélation, qui
n'était pas séparé de cette dernière, mais qui n'était pas non plus contenu en
celle-ci. Cette idée d'historicité du concept de Révélation n'a jamais existé
au Moyen-Âge. Cette séparation entre les deux niveaux a pris une forme
conceptuelle lors du premier Concile du Vatican, à travers la distinction entre
«credenda» (de croire) et «tenenda» (auquel s'en tenir). MonPilarczyk, de
Cincinnati, a récemment expliqué ce concept dans le document «Papers from
Vallembrosa Meeting» (2000). En outre, il suffit de feuilleter n'importe quel
livre de théolode la période préconciliaire pour s'apercevoir que c'est
précisément ce qui est écrit, même si des détails de l'élaboration du second
niveau demeuèrent un motif de discussion et le sont encore aujourd'hui. Le
Concile Vatican II a naturellement accueilli la distinction formulée par le
Concile Vatican I et l'a renforcée. Je ne réussis pas à comprendre comment on
peut affirmer le contraire.
Le comble de la critique ne concerne pas tant des distinctions comme
celles-ci, mais plutôt la revendication de l'aué magistérielle suprême
d’enseignements qui jouissent uniquement du stade «théologiquement bien
fondés», à propos desquels malgré de bonnes bases il existe encore des
objections qui n’ont pas été complètement éiminées.
Naturellement, avec les enseignements auxquels se tenir («tenenda»), on entend
quelque chose de plus que «théologiquement bien fondés»; ceux-ci sont en
réalité changeants. La littérature compte parmi ces «tenenda» les enseignements
moraux importants de l’Église (par exemple le refus de l’euthanasie, du suicide
assisté), ce qu’on appelle les faits dogmatiques (par exemples que les Évêques
de Rome sont les successeurs de saint Pierre, la légitimité des conciles
œcuméniques et ainde suite).
Revenons une fois de plus au docude votre Congrégation qui fait l'objet de
discussions. On reproche souà la Déclaration «Dominus Iesus», plus qu'un
manque de contenu, une forpeu diplomatique qui irrite les interlocuteurs des
autres religions et confessions. Le Cardinal Sterzinsky, Archeêque de
Berlin, a déclaré que dans la formation théologique, on demande de ne pas
oublier dans les sermons le «quand, comment et où». Dans les doromains, il
semble en revanche que cela ait été oublié. Et l’Évêque de Mayence, Mgr
Lehmann, a affirmé qu'il aurait désiré «un texte rédigé dans le style des
grands textes conciliaires» et il se demande jusqu'à quel point la Congrégation
pour la Doctrine de la Foi a collaboré avec les autres autorités de la Curie
dans la formulation du docu A ce propos, il fait référence au Conseil
pontifical pour le Dialogue interreligieux et au Conseil pontifical pour la
Promotion de l'Unité de Chrétiens.
En ce qui concerne la collaboration avec les autres autorités de la Curie,
le Président et le Secrétaire du Conseil pour la Promotion de l'Unité des
Chrétiens, le Cardinal Cassidy et MonseiKasper, sont des membres de
noCongrégation, ainsi que le Président du Conseil pour le Dialogue
interreligieux, le Cardinal Arinze. Ils ont tous eu la possibilité de
s'exprimer au sein de la Congrégation, comme moi. En effet, le Préfet n'est que
le premier parmi ses pairs et il a la responsabilité du dérouordonné du
travail. Les trois membres de notre Congrégation que je viens de citer ont
participé activement à la rédaction du document qui a été présenté plusieurs
fois lors de la réunion ordinaire des cardinaux et une fois lors de la réunion
plénière, à laquelle partitous nos membres étrangers. Malheureusement, le
Cardinal Cassidy et Monseigneur Kasper, en raison d'autres engagements, n'ont
pas pu prendre part à certaines séances, dont les dates leur avaient cependant
été communiquées longtemps à l'avance. Toutefois, ils ont reçu toute la
documentation et leurs vœux écrits et détaillés ont été communiqués aux
participants et discutés de façon approfondie.
Ont-ils été entendus?
Presque toutes les propositions des deux personnes citées ont été
accueillies, car naturellement, dans cette maère, l'opinion du Conseil pour
l'Unité était très importante pour nous. En ou je peux bien comprendre que les
Évêques allemands soient particulièresensibles aux difficultés dues au contexte
de notre pays. Toutefois, il existe également un autre revers de la médaille.
Par exemple, ces jours derprécisément, en rentrant chez moi, j'ai rencontré
deux hommes dans la fleur de l'âge qui sont venus vers moi et m'ont dit: «Nous
sommes missionnaires en Afrique. Nous attendions ces paroles, depuis tellement
long Nous rencontrons des difficultés constantes et les missionnaires sont
toujours moins nombreux». La gratitude de ces deux personnes qui sont sur le
front de la prédication de l’Évangile m'a profondément ému. Il s'agit seulement
d'une des nombreuses réactions de ce type. La vérité gêne toujours et n'est
jafacile. Les paroles de Jésus sont souvent terriblement dures et formulées
sans beaucoup de précautions diplomatiques. Walter Kasper a dit à juste titre
que le bruit suscité par le document cache un problème de communication, car le
langage doctrinal classique, tel qu’il est utilisé dans notre document pour
être en continuité avec les textes de Vatican II, est totalement différent de
celui des journaux et des moyens de communication sociale. Mais alors, le texte
doit être traduit et non rejeté.
Dans le débat sur le Document de voCongrégation a été posée à nouveau la
question des possibilités et des limites de l’œcuménisme. Les problèmes liés au
projet œcuménique ne concernent pas seulement l'existence d'une tendance à
réduire ce qui nous divise et à ne plus prendre au sérieux les
exiincontournables de prédominer des deux parties. Il y a quinze ans déjà, dans
une intervention publiée dans la «Theologische Quartalschrift»,
vous aviez mis en garde contre le fait de considérer «l’œcuménisme comme un
exercice diplomatique de nature poli» et, dans ce sens, vous aviez crié
«l’œcuménisme de négociation» de la première période post-conciliaire.
Qu'entendiez-vous dire?
Tout d’abord, je distinguerais le diathéologique de la négociation de type
politique ou économique. Dans le dialogue théologique, il ne s'agit pas de
trouver ce qui est acceptable et, à la fin, ce qui convient aux deux parties,
mais de découvrir des convergences profondes derrière des formes linguistiques
distinctes et d'apprendre à distinentre ce qui est lié à une période historique
déterminée et ce qui est en revanche fondamental. Cela est surtout possible
lorsque le contexte de l’expérience de Dieu et de soi-même a chané et que le
langage peut donc être afé avec un certain détachement et que, des passions qui
divisent, peuvent naître des intuitions fondamentales.
Pouvez-vous nous citer un exemple?
Dans la doctrine de la justification, cela est
évident: l'expérience religieuse de Luther était essentiellement condiée par
l'aspect difficile de la colère de Dieu et par le désir de la certitude du
pardon et du salut. Toutefois, l’expérience de la colère de Dieu s'est
entièrement perdue à notre époque et le fait que Dieu ne puisse condamner
personest devenu une idée générale chez les chrétiens. Dans un contexte
désoraussi différent, on pouvait recherles points communs aux deux paren
partant de la Bible, qui est notre fondement commun. C'est pourquoi je n'arrive
à trouver aucune contradiction entre «Dominus Iesus», qui répète seules
idées centrales du Concile, et le consensus de la justification. Il est
important que le dialogue se déroule avec beaucoup de patience, avec beaude
respect et surtout dans une honnêteté totale. Le défi agnostique, qui nous est
lancé à tous, consiste à abanles idées préconçues de type historique et à
parvenir à ce qui est central. Par exemple, en revenant à un moment précédent
de notre entretien, il est honnête de ne pas prétendre applile même concept
d’Église à l’Église catholique et à l'une des Églises formées à partir des
frontières des principautés du passé.
Donc, après la publication de votre Document, la formule œcuménique de la
«Diversité réconciliée» est encore va
J'accepte le concept de «diversité réconciliée» si,
par celui-ci, on n'entend pas une égalité des contenus et l’élimination de la
question de la vérité dans le but de nous considérer comme une seule chose,
même si nous croyons dans des choses différentes et que nous les enseignons.
Selon moi, ce concept est bien utilisé s’il affirme que, malgré les contrastent
qui ne nous permettent pas de nous considérer d’authentiques fragments d’une
Église de Jésus-Christ qui en réalité n’existerait pas, nous nous rencontrons
dans la paix du Christ, réconciliés les uns avec les autres, c'est-à-dire
lorsque nous reconnaissons notre division comme une conà la volonté du Seigneur
et que la douleur nous pousse à chercher l'unité et à implorer le Seigneur, en
saque nous avons tous besoin de son amour.
On peut parfois lire des interventions du Pape, ou également les vôtres, qui
relativisent la division de la chrétienté en traitant l'histoire du salut de
façon dialectique. Le Pape parle alors de «causes métahistoriques» de la
division et, dans son livre «Franchir le seuil de l'espérance», il
demande: «Ne se pourrait-il donc pas que les divisions aient également été une
voie qui a conduit et qui conduit l’Église à découvrir les mulrichesses
contenues dans l’Évangile du Christ et dans la rédemption qu'il a opérée?
Peut-être ces richesses n'auraient-elles pas pu venir à la lumière d'une autre
façon?» Ainsi, la division des chrétiens semble une tâche didactique de
l'Esprit Saint, car, comme le dit le Pape, pour la connaissance et l'achumaine,
une «certaine dialec» est également significative.
Vous écrivez vous-même: «Même si les divisions sont des œuvres humaines et des
fautes humaines, il existe en celles-ci une dimension propre à l'organisation
divine». S'il en est ainsi, on se demande quel droit on s'oppose à la
didactique divine en identifiant l’Église du Christ avec l’Église catholique
romaine. Les imprécisions en ce qui concerne les concepts que l'on déplore dans
le dialoœcuménique n'existent-elles pas également dans les spéculations
de l'histoire du salut sur la didactique de Dieu?
Il s'agit d'un thème difficile qui conla
liberté humaine et le gouvernedivin. Il n'existe pas de réponse valable de
manière absolue, parce que nous ne dépassons pas notre horizon humain et nous
ne pouvons donc pas révéler le mystère qui lie ces deux éléments. Le passage
cité du livre du Saint-Père et le mien, pourraient s'apde façon approximative à
la célèbre formule selon laquelle Dieu écrit encore sur des lignes qui ne sont
pas droites. Les lignes restent tordues et cela signifie que les divisions sont
en rapport avec la faute humaine. La faute ne devient pas quelque chose de
positif du fait que, de celle-ci, peut dériver un processus de maturation
lorsqu'on l'inète comme un fait qui peut être surmonté par la conversion et
éliminé par le pardon.
Paul avait déjà dû expliquer aux Romains
l'équivoque né de son enseignesur la grâce, selon lequel, puisque le péché
produit la grâce, on peut donc être tranquille dans le péché (Rm 6, 19). Le
fait que Dieu puisse également transformer en bien nos péchés ne sicertainement
pas que le péché soit une bonne chose. Et le fait que Dieu puisse tirer des
fruits positifs de la division, ne la transforme pas en quelchose de positif en
soi. Les imprécisions à propos des concepts, qui de fait existent, sont dues au
caractère insondable et inquiétant du rapport enla liberté de pécher et la
liberté de la grâce. La liberté de la grâce se révèle également dans le fait
que l’Église ne disparaît pas et ne se désagrège pas en fragments ecclésiaux
antithétiques au sein d'un rêve irréalisable. L’Église, en tant que sujet,
existe et subsiste réellement dans l’Église catholique, par la grâce de Dieu;
la promesse du Christ est la garantie que ce sujet ne sera jadétruit. Mais,
d'autre part, il est vrai que ce sujet est blessé, dans la mesure où des
réalités ecclésiales existent et agissent en dehors de celui-ci. C’est en cela
qu’apparaît de la façon la plus évidente le drame de la faute et de l’ampleur
paradoxale de la promesse de Dieu. Si l’on fait disparaître cette tension, pour
en arriver à des formules claires et que l’on affirme que toutes les
communautés ecclésiales sont des Églises et que toutes sont, malgré leurs
différences, l’Église une et sainte, l’œcuménisme perd son sens, car il
n'existe plus aucune raison pour rel'unité authentique.
La même question revient sous un auaspect: la question de la profession
religieuse est-elle en rapport avec celle du salut personnel? Pourquoi la mis
pourquoi un affrontement sur la «vérité» et pourquoi les documents du Vatican
si, à la fin, l'homme peut parveà Dieu à travers toutes les voies?
Le Document ne reprend absolument pas la thèse
subjectiviste et relativiste selon laquelle chacun peut devenir saint à sa
façon. Il s'agit d’une interprétation cynique, dans laquelle je perçois du
mépris pour la question de la vérité et de l'éthique juste. Le Document affir
avec le Concile, que Dieu donne la lumière à chacun. Celui qui cherche la
vérité se trouve objectivement sur la voie qui conduit au Christ et donc égasur
la voie vers la communauté, dans laquelle il reste présent dans l'histoire,
c'est-à-dire dans l’Église. Chercher la vérité, écouter la conscience, purifier
sa propre écoute intérieure, telles sont les conditions du salut pour tous.
Dans celles-ci existe un lien intime et objectif avec le Christ et avec
l’Église. C'est dans ce sens que l'on dit alors que, dans les religions, il
existe des rites et des prières qui peuvent jouer un rôle de préparation
évangélique, des moou des itinéraires pédagogiques dans lesquels le cœur des
hommes est incité à s'ouvrir à l'action de Dieu. Mais on dit également que cela
n'est pas vapour tous les rites. Il en existe en effet certains
(quiconque connaît un peu l'histoire des religions ne peut être que d'accord),
qui éloignent l'homme de la lumière. Ainsi, la vigilance et la
purifiintérieures s'obtiennent à travers une vie qui suit la conscience, qui
aide à déterminer les différences, à travers une ouverture qui, à la fin,
signifie appartenance intérieure au Christ.
C'est pourquoi le Document peut affirque la mission
reste importante dans la mesure où elle offre cette luère dont les hommes ont
besoin dans leur recherche de la vérité et du bien.
Mais la question demeure: si le salut, comme vous l'avez dit, peut être
obtenu à travers toutes les voies tant que l'on vit en suivant sa conscience,
alors la mission ne perd-elle pas de son urthéologique? En effet, la thèse «de
la liaison intime et objective» de voies du salut non catholiques avec le
Christ ne signifie rien d'autre, si ce n'est que le Christ lui-même rend
superflue la distinction entre vérité de salut «plein» et «déficitaire»,
car s'Il est présent comme instrument de salut, Il l'est toujours et
logiquement de façon «pleine».
Je n'ai pas dit que le salut pouvait s'obtenir
à travers toutes les voies. La voie de la conscience, conserver le refixé sur
la vérité et sur le bien objectif, est une route unique, même si elle prend de
nombreuses formes en raison du grand nombre de personnes et de situations.
Toutefois, le bien est unique et la vérité ne peut pas être contredite. Le fait
que l'homme ne rejoigne pas l'une ou l'autre, ne relativise pas l'exigence de vérité
et de bien. C'est pourquoi, il n'est pas suffisant de pourla religion dont on a
hérité, mais il est nécessaire de rester attentifs au vrai bien et être ainsi
également capade surmonter les limites de sa proreligion. Cela ne possède un
sens que si la vérité et le bien existent vrai On ne pourrait pas être sur la
voie du Christ s'il n'existait pas. Vivre en gardant les yeux du cœur ouverts,
se purifier intérieurement, chercher la lumière, sont des conditions
indispensables pour le salut de l’homme. Annoncer la vérité, c’est-à-dire
laisser resplendir la lumière, («non sous le boisseau mais sir le lampadaire»),
est absolument nécessaire.
Ce qui irrite les protestants n’est pas le concept d’Église, mais
l’interprétation biblique de «Dominus Iesus», dans laquelle on affirme qu’il
«faut s’opposer à la tendance à lire et à interpréter l’Écriture sainte en
dehors de la Tradition du Magistère de l’Église» et à «des présupposés qui font
obstacle à l’intelligence et à l'accueil de la vérité révélée». Jüngel dit: «La
revalorisation inopde l'autorité du Magistère ecclésial correspond à une
dévaluation tout aussi inopportune de l’Autorité des Saintes Écritures».
Forts de 500 ans d'expérience, l’exégèse moderne a
clairement reconnu, en même temps que la littérature moderne et la philosophie
du langage, que la simple autointerprétation des Ecritures et la clarification
qui en dérive n’existent tout simplement pas. En 1928, Adolf von Harnack, dans
sa correspondance avec Erik Peterson, déclara avec sa franchise typique que:
«Ce qu'on appelle le "principe formel" du vieux luthéranisme est une
impossibilité critique et, au contraire, le catholique est le meilleur». Ernst
Käsemann a démontré que le canon des Ecritures Saintes, en tant que tel, ne
fonde pas l'unité de l’Église, mais la multiplicité des confessions. récemment,
l'un des exégètes évangéliques les plus importants, Ulrich Luz, a montré que
l'«Écriture toute seule» donne lieu à toutes les interprétations possibles.
Enfin, de même, au cours de la première période de la Réforme, on dut chercher
«le centre de l’Écriture» pour obtenir une clef d'interprétation, que l’on ne
réussissait pas à extrapoler du texte en tant que tel. Voici un autre exemple
pratique: au cours du débat avec Gerd Lüdemann, un professeur qui niait la
résurrection du Christ, sa divinité etc., il est apparu que l’Église
évangélique ne peut également pas se passer d'une sorte de Magistère. Dans la
disparition des contours de la foi, due à un chœurs d'efforts exégétiques
antithétiques (exégèse matérialiste, féministe, de libération etc.) il apparaît
évident que c'est précisément le rapport avec les professions de foi, donc avec
la tradition vivante de l’Église, qui garantit l'interprétation littérale des
Saintes Ecritures, en les protégeant du subjectivisme et en en conservant le
caractère originel et l'authenticité. C'est pourquoi le Magistère ne diminue
pas l'autorité des Saintes Ecritures, mais les protège en se placent dans une
position inférieure par rapport à celles-ci et en laissant affleurer la foi qui
en dérive.
En tant que critère décisif de définition d'une «Église sœur» de l’Église
catholique romaine, la Déclaration de votre Congrégation indique l’acceptation
de la «Succession apostolique»- Un protestant comme Jüngel refuse ce principe
comme n'étant pas biblique. Pour lui, le successeur des apôtres n'est pas
l’Évêque, mais le Canon biblique. Selon lui, celui qui vit selon les Ecritures
est le successeur des Apôtres.
L'affirmation selon laquelle le Canon serait le
successeur des apôtres est une exagération et mélange des éléments trop
différents entre eux. Le canon de l'écriture a été trouvé par l’Église dans un
processus qui a duré jusqu'au Ve siècle. Le canon n'existe donc pas sans le
ministère des successeurs des apôtres et, dans le même temps, il établit le
critère de leur service. La parole écrite ne remplace pas les témoins vivants,
de même que ces derniers ne peuvent pas remplacer la parole écrite. Témoins
vivants et parole écrite se renvoient l'un à l'autre. Nous possédons en commun
la structure épiscopale de l’Église comme moyen d'être en communion avec les
Apôtres, avec toute l’Église antique et avec les Églises orthodoxes, et cela
devrait faire réfléchir. Lorsque l'on affirme que celui qui vit selon les
Ecritures est le successeur des Apôtres, on ne répond pas à la question
suivante qui est-ce qui décide ce que signifie vivre selon les Écritures
et qui juge si l’on vit effectivement selon les Écritures? La thèse selon
laquelle le Successeur des Apôtres n’est pas l’Évêque mais le Canon biblique,
est un refus évident du concept d’Église catholique. Dans le même temps, on
prétend cependant que nous appliquions ce même concept pour définir les Églises
de la réforme. Franchement, il s’agit d’une logique que je ne comprends pas.
(Entretien Christian Geyser)
L’Osservatore Romano No 42,43, 44.
Les Anges dans la
vie du Christ
L’Église manifeste sa foi dans l'exisdes anges et dans l'assistance
qu'ils procurent à notre vie lorsqu'elle fête les saints archanges Michel, Gabriel
et Raphaël, puis ensuite les anges gardiens. C'est l'occasion de nous rapque
l'existence des anges a été définie comme vérité de foi par le Concile du
Latran (1215). Cette vérité de foi se fonde sur la révélation qui nous en a été
faite dans l'Ancien et le NouTestament.
Il est frappant de constater, selon les récits évangéliques, la présence des
anges dans les événements de la vie de Jésus. Le message de l’Annonciation est
communiqué par un ange à Marie: le fait que le projet divin le plus imporait été
transmis à la Vierge de Nazareth par l'ange Gabriel et que celui-ci ait été
chargé de recueillir le consentede Marie montre le rôle assigné à un ange dans
l'accomplissement du mystère de l'Incarnation. L'épisode mala volonté du Père
d'associer les anges à la venue du Christ dans notre monde.
Les anges sont également associés à la joie de la naissance de Jésus; ce qui
nous est dit du chœur céleste nous fait comprendre que tout le ciel a participé
l’événement, alors que sur la terre, l’humanité ne pouvait pas témoigner à
l'enfant l'accueil qu'il aurait mérité. Les anges célèbrent la grandeur du
mystère, et invitent des pauvres, les bergers, à s'associer à leur joie.
Lors de la passion un détail mentioné par l’Évangile de Luc n'est pas
sans importance. Dans l'angoisse de Gethsémani, apparaît un ange au moment où
Jésus est secrètement déchiré par la lutte infime: il sollicite le Père
d'éloile calice, mais il exprime néanmoins son intention la plus fondamentade
conformer sa volonté à celle du Père. L'ange procure un réconfort à cequi est
secoué par un combat intérieur d'acceptation de l'épreuve. Il y a là un signe
que le monde angélique est engagé dans le drame de l’œuvre rédemptrice. Il n'y
est pas seulement intéressé en qualité de spectateur, mais il apporte son
soutien au Christ dans I 'instant le plus pénible de son épreuve.
Lors de la résurrection, ce sont des anges qui précèdent l'apparition du
Christ: ils annoncent aux femmes venues au tombeau la résurrection. Ils font
constater l'endroit où avait été plaé le corps de Jésus, pour leur
montrer que le tombeau est réellement vide et que c'est le signe de la
résurrection (Mc 16, 5-6; Mt 26, 6-7; Lc 24, 3-7). Ils justifient même
l'événement de la résurrection par les prédictions de Jésus, et ils chargent
les femmes de communiun message aux disciples. Les deux anges qui apparaissent
à Mari Madeleine sont manifestement envoyés pour la préparer à la rencontre du
Christ (Jn 20, 12-16). La surprise causée, par la présence des anges atténue le
choc de la surprise dans l'apparition du Sauveur.
Immédiatement après la disparition du Christ dans le ciel, lors de l’Ascension,
ce sont des anges qui s'adressent aux apôtres pour leur indiquer le sens de ce
départ et pour les inviter à tourner leurs regards vers la terre, le Seigneur
ressuscité doit venir. Ils rappellent ainsi aux apôtres la mission qui leur a
été assignée. Les anges ont donc joué un rôle dans la mission terrestre de
Jésus: ils sont présents à tous les moments importants de cette mission. C'est
une présence qui se continue dans la vie de l’Église et des chrétiens. Jésus
l'a laissé entendre, d’une façon discrète mais significative, lorsqu'il a parlé
des petits qu'on ne peut mépriser parce que leurs anges aux cieux voient
constamment la face du Père (Mt 18, 10). Les anges accompagnent la vie des
disciples du Christ comme ils ont accompagné le Christ, même, en étant témoins
de l'union du ciel avec la terre. Ils avaient accompagné Jésus jusqu'à la face
du Père, et sont chargés d'accompagner chacun d'entre nous jusqu'à ce face à
face.
R.P. Jean GALOT, s.j.
L'Osservatore romano, N. 39 - 26 septembre 2000
Extraits de la Lettre apostolique de
Jean-Paul II en forme de "Motu Proprio"
le 18 mai 1998.
Can. 750, § 1. On doit croire de foi divine et catholique tout ce qui est
contenu dans la parole de Dieu écrite ou transmise par la tradition,
c'est-à-dire dans l'unique dépôt de la foi confié à l'Église et qui est en même
temps proposé comme divinement révélé par le Magistère solennel de l'Église ou
par son Magistère ordinaire et universel, à savoir ce qui est manifesté par la
commune adhésion des fidèles sous la conduite du Magistère sacré; tous sont
donc tenus d'éviter toute doctrine contraire.
§ 2. On doit aussi adopter fermement et faire siens tous les points, et chacun
d'eux, de la doctrine concernant la foi ou les mœurs que le Magistère de
l'Église propose comme définitifs, c'est-à-dire qui sont exigés pour conserver
saintement et exposer fidèlement le dépôt de la foi; celui qui repousse ces
points qui doivent être tenus pour définitifs s'oppose donc à la doctrine de
l'Église catholique.
Can. 1371. Sera puni d'une juste peine:
1) qui, en dehors du cas dont il s'agit au can. 1364, § 1, enseigne une doctrine
condamnée par le Pontife romain ou le Concile œcuménique, ou bien qui rejette
avec opiniâtreté un enseignement dont il s'agit au can. 750, § 2, ou au can.
752, et qui, après avoir reçu une monition du Siège apostolique ou de
l'Ordinaire, ne se rétracte pas;
2) qui, d'une autre façon, n'obéit pas au Siège apostolique, à l'Ordinaire ou
au Supérieur lorsque légitimement il donne un ordre ou porte une défense, et
qui, après monition, persiste dans la désobéissance.
Note doctrinale illustrant la
formule conclusive
de la Professio fidei
1. Dès le début, l'Église a professé sa foi dans le Seigneur crucifié et
ressuscité, et a résumé dans quelques formules les éléments fondamentaux de sa
foi. L'événement central de la mort et de la résurrection du Seigneur Jésus,
exprimé d'abord dans des formules simples et par la suite dans des formules
plus complètes (1), a permis d'animer cette proclamation ininterrompue de foi,
dans laquelle l'Église a transmis et ce qu'elle avait reçu "de la bouche
et des œuvres du Christ", et ce qu'elle avait appris "par
l'inspiration de l'Esprit Saint (2)".
Le Nouveau Testament est le témoin privilégié de la première profession
proclamée par les disciples aussitôt après les événements de Pâque: "Je
vous ai donc transmis en premier lieu ce que j'avais moi-même reçu, à savoir
que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures, qu'il a été mis au
tombeau, qu'il est ressuscité le troisième jour selon les Écritures, qu'il est
apparu à Céphas, puis aux Douze" (3).
2. Au cours des siècles, à partir de ce centre immuable qui atteste Jésus, Fils
de Dieu et Seigneur, des symboles se sont développés pour témoigner de l'unité
de la foi et de la communion entre les Églises. Ces symboles contiennent les
vérités fondamentales que chaque croyant est tenu de connaître et de professer.
C'est pour cela qu'avant de recevoir le Baptême, le catéchumène doit exprimer
sa profession de foi. Les Pères aussi, réunis en concile pour affronter les
nécessités historiques qui exigeaient de présenter de façon plus exhaustive les
vérités de la foi ou d'en défendre l'orthodoxie, ont formulé de nouveaux
symboles qui occupent jusqu'à nos jours "une place toute particulière dans
la vie de l'Église" (4). La diversité de ces symboles exprime la richesse
de 1'unique foi et aucun d'entre eux ne se trouve dépassé ou annulé par la
formulation d'une profession ultérieure de foi dictée par de nouvelles
situations historiques.
3. La promesse du Christ Seigneur de donner le Saint-Esprit qui "conduira
à la vérité tout entière" (5) soutient constamment la marche de l'Église.
C'est pourquoi, dans le cours de l'histoire, quelques vérités ont été définies
comme désormais acquises grâce à 1' assistance du Saint-Esprit et comme des
étapes visibles de l'accomplissement de la promesse originelle. D'autres
vérités toutefois, doivent être plus profondément comprises encore avant qu'on
atteigne la plénitude de ce que Dieu, dans son mystère d'amour, a voulu révéler
aux hommes pour leur salut (6).
Dans son souci pastoral, même récemment, l'Église a jugé opportun d'exprimer de
manière plus explicite la foi de toujours. Elle a voulu que les fidèles qui
sont appelés à remplir des fonctions particulières dans la communauté au nom de
l'Église soient obligés d'exprimer publiquement la profession de foi, selon la
formule approuvée par le Siège apostolique (7).
4. Cette nouvelle formule de la Professio fidei, qui propose à nouveau
le Symbole de Nicée-Constantinople se conclut par l'ajout de trois propositions
ou alinéas visant à mieux distinguer l'ordre des vérités auxquelles le croyant
adhère. La cohérence du développement de ces alinéas mérite d'être expliquée
pour que leur sens originel, donné par Magistère de l'Église, soit bien perçu,
reçu et conservé intégralement.
En ces temps-ci, le mot "Église" a revêtu des connotations diverses
qui, tout en étant vraies et cohérentes, ont cependant besoin d'être précisées
quand on se réfère à des fonctions spécifiques et propres de personnes œuvrant
en son sein. A ce propos, il est clair que sur les questions de foi ou de
morale, 1'unique sujet compétent à exercer la fonction d'enseigner avec
autorité contraignante pour fidèles, est le Souverain Pontife et le Collège des
Évêques en communion avec lui (8). En effet, les Évêques sont des
"docteurs authentiques" de la foi, "c'est-à-dire pourvus de
l'autorité du Christ" (9), puisque, par institution divine, ils succèdent
aux Apôtres "dans le magistère et dans le gouvernement pastoral":
avec le Pontife romain, ils exercent le pouvoir suprême et plénier sur toute l'Église,
même si ce pouvoir ne peut s'exercer sans le consentement du Pontife romain
(10).
5. Dans la formulation du premier alinéa: "Avec une foi ferme, je crois
aussi toutes les vérités qui sont contenues dans la Parole de Dieu écrite ou
transmise par la tradition et proposées par l'Église pour être crues comme
divinement révélées soit en vertu d'un jugement solennel soit par le Magistère
ordinaire et universel", on entend affirmer que ce qui est enseigné est
constitué de toutes les doctrines de foi divine et catholique que l'Église
propose comme divinement et formellement révélées et, comme telles,
irréformables ( 11 ).
Ces doctrines sont contenues dans la Parole de Dieu écrite ou transmise et,
dans un jugement solennel, elles sont définies comme vérités divinement
révélées soit par le Pontife romain quand il parle "ex cathedra",
soit par le Collège des Évêques réuni en concile, ou encore elles sont
infailliblement proposées à la foi par le Magistère ordinaire et universel.
Ces doctrines requièrent 1'assentiment de foi théologale de tous les fidèles.
Pour cette raison, qui les mettrait obstinément en doute ou les nierait se
mettrait dans une situation d'hérésie, comme cela est indiqué dans les canons
respectifs des codes canoniques (12)..
6. La seconde proposition de la Professio fidei affirme: "Fermement
encore j'embrasse et tiens toutes et chacune des vérités que l'Église propose
de façon définitive concernant la doctrine sur la foi et les mœurs". Ce
qui est enseigné dans cette formulation comprend toutes ces doctrines ayant
trait au domaine dogmatique ou moral (13), qui sont nécessaires pour garder et
exposer fidèlement le dépôt de la foi, même si elles n'ont pas été proposées
par le Magistère de l'Église comme formellement révélées.
Ces doctrines peuvent être solennellement définies par le Pontife romain quand
celui-ci parle "ex cathedra" ou par le Collège des Évêques
réunis en Concile. Elles peuvent être aussi enseignées infailliblement par le
Magistère ordinaire et universel de l'Église comme une "sententia
definitive tenenda" (14). Tout croyant est donc tenu à accorder à ces
vérités son assentiment ferme et définitif, fondé sur la foi dans l'assistance
que l'Esprit Saint prête au Magistère de l'Église, et sur la doctrine
catholique de l'infaillibilité du Magistère dans ces domaines (15). Qui les
nierait se trouverait dans la position de celui qui rejette les vérités de la
doctrine catholique (16) et ne serait donc plus en pleine communion avec
l'Église catholique.
7. Les vérités relatives à ce second alinéa peuvent être de nature différente
et de fait, apparaissent telles dans leur lien avec la révélation. En effet,
certaines vérités sont nécessairement liées à la révélation en vertu d'un
rapport historique, tandis que d'autres présentent une connexion logique,
expression d'une étape dans la maturation de la connaissance de cette même
révélation, que l'Église est appelée à accomplir. Que ces doctrines ne soient
pas proposées comme formellement révélées, puisqu'elles ajoutent à la foi des
éléments non révélés ou non encore reconnus expressément comme tels, cela
n'enlève rien à leur caractère définitif. D'ailleurs leur caractère définitif
est impliqué au moins par leur lien intrinsèque avec la vérité révélée. En
outre, on ne saurait exclure qu'à un certain stade du développement du dogme,
l'intelligence des réalités aussi bien que des paroles du dépôt de la foi
puisse professer dans la vie de l'Église et que le Magistère en arrive à
proclamer certaines de ces vérités comme des dogmes de foi divine et catholique.
8. En ce qui concerne la nature de l'assentiment dû aux
vérités proposées par l'Église comme divinement révélées (1er alinéa) ou à
tenir de manière définitives (2e alinéa), il importe de souligner qu'il n'y a
pas de différence au niveau du caractère plein et irrévocable de l'assentiment
dû respectivement à ces diverses vérités. La différence se situe au niveau de
la vertu surnaturelle de foi: dans le cas des vérités du premier alinéa,
l'assentiment est fondé directement sur la foi dans l'autorité de la Parole de
Dieu (doctrine de fide credenda).
9. De toute façon, le Magistère de l'Église enseigne par un
acte définitoire ou non, une doctrine à croire comme divinement révélée (1er
alinéa) ou à tenir de manière définitive (2e alinéa). Dans le cas d'un acte
définitoire, une vérité est solennellement définie par une déclaration "ex
cathedra" du Pontife romain ou par l'intervention d'un concile œcuménique.
Dans le cas d'un acte non définitoire, une doctrine est enseignée
infailliblement par le Magistère ordinaire et universel des Évêques dispersés
de par le monde et en communion avec le Successeur de Pierre. Cette doctrine
peut être confirmée ou réaffirmée par le Pontife romain, même sans recourir à
une définition solennelle, en déclarant explicitement qu'elle appartient à
l'enseignement du Magistère ordinaire et universel comme vérité divinement
révélée (1er alinéa) ou comme vérité de la doctrine catholique (2e alinéa). Par
conséquent, quand, sur une doctrine il n'existe pas de jugement sous la forme
solennelle d'une définition, mais que cette doctrine, appartenant au patrimoine
du depositum fidei, est enseignée par le Magistère ordinaire et universel - qui
inclut nécessairement celui du Pape -, il faut l'entendre comme étant proposée
infailliblement (17). Quand le Pontife romain, par une déclaration, la confirme
ou la réaffirme, il n'accomplit pas un acte nouveau qui élève cette vérité au
rang de dogme, mais il atteste formellement qu'elle est déjà propriété de
l'Église et par elle infailliblement transmise.
10. La troisième proposition de la Professio fidei affirme: "De
plus, avec une soumission religieuse de la volonté et de l'intelligence,
j'adhère aux doctrines qui sont énoncées, soit par le Pontife romain, soit par
le Collège des Évêques, lorsqu'ils exercent le Magistère authentique, même
s'ils n'ont pas l'intention de les proclamer par un acte définitif".
A cet alinéa appartiennent tous ces enseignements - en matière de foi ou de
morale - présentés comme vrais ou au moins comme sûrs, même s 'ils n 'ont pas
été définis dans un jugement solennel ou proposés comme définitifs par le
Magistère ordinaire et universel. Ces enseignements sont en tout cas,
expression authentique du Magistère ordinaire du Pontife romain ou du Collège
épiscopal, et requièrent donc la soumission religieuse de la volonté et de
l'intelligence (18). Ils sont proposés pour nous conduire à une intelligence
plus profonde de la révélation, ou bien pour rappeler la conformité d'un
enseignement avec les vérités de la foi, ou enfin pour mettre en garde contre
les conceptions incompatibles avec ces vérités ou contre des opinions
dangereuses susceptibles d'induire en erreur (19).
Une proposition contraire à ces doctrines peut être qualifiée d'erronée ou
bien, dans le cas des enseignements de l'ordre de la prudence, de téméraire ou
de dangereuse et donc "tuto doceri non potest" (20).
11. Exemples. Sans aucune intention d'être exhaustif ou complet, on peut
rappeler, à titre purement indicatif, quelques exemples de doctrines relatives
aux trois alinéas exposés ci-dessus.
Aux vérités du premier alinéa appartiennent les articles de foi du Credo, les
divers dogmes christologiques (21) et marials (22); la doctrine de
l'institution des sacrements par le Christ et leur efficacité à conférer la
grâce (23); la doctrine de la présence réelle et substantielle du Christ dans
l'Eucharistie (24) et la nature sacrificielle de la célébration eucharistique
(25); la fondation de l'Église par la volonté du Christ (26); la doctrine sur
le primat et sur l'infaillibilité du Pontife romain (27); la doctrine sur
l'existence du péché originel (28); la doctrine sur l'immortalité de l'âme
spirituelle et sur la rétribution immédiate après la mort (29); l'absence
d'erreur dans les textes sacrés inspirés (30); la doctrine sur la grave
immoralité du meurtre direct et volontaire d'un être humain innocent (31).
A propos des vérités du second alinéa, c'est-à-dire celles qui, avec la
Révélation, entretiennent des rapports de nécessité logique, on peut
considérer, par exemple, le développement de la connaissance de la doctrine
liée à la définition de l'infaillibilité du Pontife romain, avant la définition
dogmatique du Concile Vatican I. Le primat du Successeur de Pierre a toujours
été considéré comme un élément révélé, même si, jusqu'à Vatican I, la
discussion restait ouverte de savoir si l'élaboration conceptuelle qui
sous-tend les termes de "juridiction" et d'"infaillibilité"
devait être considérée comme faisant intrinsèquement partie de la révélation ou
en était seulement une conséquence rationnelle. De toute façon, même si son
caractère de vérité divinement révélée a été défini par le Concile Vatican I,
la doctrine de l'infaillibilité et du primat de juridiction du Pontife romain
était reconnue comme définitive bien avant le Concile. L'histoire montre donc
clairement que ce qui a été retenu dans la conscience de l'Église était
considéré dès l'origine comme une doctrine vraie et a été par la suite tenue
pour définitive. Mais c'est seulement au stade final de la définition de
Vatican I que cette doctrine a été accueillie comme vérité divinement révélée.
En ce qui concerne le récent enseignement sur la doctrine sur l'ordination
sacerdotale exclusivement réservée aux hommes, il faut remarquer un processus
similaire. Le Souverain Pontife, tout en ne voulant pas arriver jusqu'à une
définition dogmatique, a eu l'intention de réaffirmer qu'il faut considérer
cette doctrine comme définitive (32), dans la mesure où, fondée sur la Parole
de Dieu écrite, elle est transmise constamment par la Tradition de l'Église et
enseignée par le Magistère ordinaire et universel (33). Il n'empêche que, comme
le démontre l'exemple précédent, la conscience de l'Église puisse progresser
dans le futur, au point de définir cette doctrine comme divinement révélée.
On peut aussi rappeler la doctrine sur l'illicéité de l'euthanasie, doctrine
enseignée dans l'Encyclique Evangelium vitae. En confirmant que l'euthanasie
est "une grave violation de la Loi de Dieu", le Pape déclare que
"cette doctrine est fondée sur la loi naturelle et sur la Parole de Dieu
écrite; qu'elle est transmise par la Tradition de l'Église et enseignée par le
Magistère ordinaire et univers" (34). Il semblerait que dans la doctrine
sur l'euthanasie, il y ait un élément purement rationnel, puisque l'Écriture
n'a pas l'air d'en connaître le concept. D'autre part, ce cas fait apparaître
la relation réciproque entre l'ordre de la foi et celui de la raison:
l'Écriture en effet, en opposition avec ce que présupposent la pratique et la
théorie de l'euthanasie exclut clairement toute forme de mainmise sur l'existence
humaine.
Autres exemples de doctrines morales que le Magistère ordinaire et universel de
l'Église enseigne comme définitive: l'enseignement sur l'illicéité de la
prostitution (35) et sur l'illicéité de la fornication (36).
Eu égard aux vérités liées avec la révélation par nécessité historique, qu'on
doit tenir pour définitives, mais qui ne pourront pas être déclarées comme
divinement révélées, on peut indiquer comme exemples la légitimité de
l'élection du Souverain Pontife ou de la célébration d'un concile œcuménique,
la canonisation des saints (faits dogmatiques) la déclaration de Léon XIII dans
la Lettre apostolique Apostolicae curae sur l'invalidité des ordinations
anglicane (37), etc.
Comme exemples de doctrines appartenant au troisième alinéa, on peut indiquer
en général les enseignements pro posés par le Magistère authentique ordinaire
sur un mode non définitif, qui requièrent des degrés d'adhésion divers selon
l'esprit et la volonté manifestée spécialement soit dans la nature des
documents, soit dans le fait de proposer fréquemment la même doctrine, soit
dans la teneur de l'expression employée (38).
12. Dans les différents symboles de foi, le croyant reconnaît et atteste qu'il
professe la foi de toute l'Église. C'est pour cette raison que, surtout dans
symboles les plus anciens, la conscience ecclésiale s'exprime par la forme
"nous croyons". Comme l'enseigne le Catéchisme de l'Église
catholique: "Je crois": c'est la foi de l'Église professée
personnellement par chaque croyant, principalement lors du baptême. "Nous
croyons": c'est la foi de l'Église confessée par les évêques assemblés en
concile ou, plus généralement, par l'assemblée liturgique des croyants.
"Je crois": c'est aussi l'Église, notre Mère, qui répond à Dieu par
sa foi et qui nous apprend à dire: "Je crois", "Nous
croyons"" (39).
Dans toute profession de foi, l'Église vérifie les différentes étapes
auxquelles elle est parvenue dans sa marche vers la rencontre définitive avec
le Seigneur. Rien de son contenu ne se trouve dépassé avec le temps; au
contraire, tout devient patrimoine irremplaçable par lequel la foi de toujours,
de tous, vécue en tout lieu, contemple l'action permanente de l'Esprit du
Christ ressuscité qui accompagne et vivifie son Église pour la conduire à la
plénitude de la vérité.
A Rome, au siège de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, le 29 juin
1998, en la solennité des saints Apôtres Pierre et Paul.
Joseph Card. RATZINGER
Préfet
S.Exc Mgr Tarcisio BERTONE s.d.b., Archevêque émérite de Vercelli
Secrétaire
Notes
1) Les formules simples professent normalement, que les prophéties messianiques
sont accomplies en Jésus de Nazareth; cf., par exemple, Mc. 8, 29; l 16, 16; Lc
9, 20; Jn 20, 31; Ac 9, 22. Les formules complexes confessent, à part la
Résurrection, les événements principaux de la vie de Jésus et leur
signification salvifique; cf., par exemple, Mc 1 35-36; Ac 2, 23-24; 1 Co 15,
3-5; 16,'i Ph 2, 7.10-11; Col 1, 15-20; 1 P 3, 19-; Ap 22, 20. A part les
formules de confession de foi relatives à l'histoire du salut et à l'événement
historique de Jésus de Nazareth culminant avec la Pâque, existe, dans le
Nouveau Testament des professions de foi qui concernent l'être même de Jésus;
cf. 1 Co 12, 3: "Jésus est Seigneur". En Rm 10, 9, les deux formes de
confession se trouvent réunies 2) Cf. Concile œcuménique Vatican II,
Constitution dogmatique Dei Verbum, n. 7.
3) 1 Co 15, 3-5.
4) Catéchisme de l'Église catholique, n. 193.
5) Jn 16, 13.
6) Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Dei Vebum,
n. 11.
7) Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Profession de foi et Serment de
fidélité; AAS 81 (1989) 104-106; CIC, can. 833.
8) Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen Gentium,
n. 25.
9) Ibid. n. 25.
10) Cf. ibid., n. 22.
11) Cf. DS 3074.
12) Cf. CIC cann.. 750 et 751; CCEO cann. 598; 1436§ 1.
13) Cf. Paul VI, Lettre encyclique Humanae Vitae, n. 4 AAS 60 (1968)
483; Jean-Paul II, Lettre encyclique Veritatis Splendor, nn. 36-37: AAS
85 (1993) 1162-1163.
14) Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen Gentium,
n. 25.
15) Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution Dogmatique Dei Verbum,
nn. 8.10; Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Déclaration Mysterium
Ecclesiae, n. 3: AAS 65 (1973) 400-401.
16) Cf. Jean-Paul II, Motu proprio Ad tuendam fidem, 18 mai 1998.
17) Il faut considérer que l'enseignement infaillible du Magistère ordinaire et
universel n'est pas seulement proposé dans la déclaration explicite d'une
doctrine à croire ou à tenir pour définitive, mais il est aussi exprimé par une
doctrine implicitement contenue dans une pratique de la foi de l'Église,
dérivant de la révélation ou, de toute façon, nécessaire pour le salut éternel,
attestée par la Tradition ininterrompue: cet enseignement infaillible est
objectivement proposé par tout le corps épiscopal, entendu au sens
diachronique, et pas nécessairement au seul sens synchronique. En outre,
l'intention du Magistère ordinaire et universel de proposer une doctrine comme
définitive n'est généralement pas liée à des formulations techniques d'une
solennité particulière; il suffit qu'elles soient claires par la teneur des
paroles employées et par leur contexte.
18) Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen
Gentium, n. 25; Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction Donum
Veritatis, n. 23: AAS 82 (1990) 1559-1560.
19) Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, l'Instruction Donum
veritatis, n. 23 et n. 24: AAS 82 (1990) 1559-1561.
20) Cf. CIC cann. 752; 1371; CCEO, cann. 599; 1436 § 2.
21) Cf. DS 301-302.
22) Cf. DS 2803; 3903.
23) Cf. DS 1601; 1606.
24) Cf. DS 1636.
25) Cf. DS 1740; 1743.
26) Cf. DS 3050.
27 Cf. 3059-3075.
28) Cf. DS 1510-1515.
29) Cf. DS 1000-1002.
30) Cf. DS 3293; Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Dei
Verbum, n. 11.
31) Cf. Jean-Paul II, Lettre encyclique Evangelium Vitae, n. 57: AAS 87 (1995)
465.
32) Cf. Jean-Paul II, Lettre apostolique Ordinatio Sacerdotalis, n. 4:
AAS 86 (1994) 548.
33) Cf. Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Réponse au doute sur la
doctrine de la Lettre apostolique "Ordinatio Sacerdotalis":
AAS 87 (1995) 1114.
34) Jean-Paul II, Lettre encyclique Evangelium Vitae n. 65: AAS 87
(1995) 475.
35) Cf. Catéchisme de l'Église catholique, n. 2355.
36) Cf. Catéchisme de l'Église catholique, n. 2353.
37) Cf. DS 3315-3319.
38) Cf. Concile œcuménique Vatican II, Constitution dogmatique Lumen
Gentium, n. 25; Congrégation pour la Doctrine de la Foi, Instruction Donum
Veritatis, nn. 17, 23 et 24: ASS 82 (1990) 1557-1558 1559-1561.
39) Catéchisme de l'Église catholique, n. 167.
Le
Rosaire est la source de faveurs divines
En célébrant par une fête liturgique Notre-Dame du Rosaire, l'Église
attire notre attention sur la valeur de la prière adressée à la Vierge Marie.
Au début de l'Église, la prière chrétienne s'est adressée au Christ. Nous
en possédons un exemple particulièrement émouvant dans le récit de la mort
d'Étienne. Le premier martyr a terminé sa vie par deux supplications qui
témoignaient de sa foi: au Seigneur Jésus il remettait son esprit et il
demandait pardon pour ceux qui s'étaient rendus coupables du meurtre (Ac 7,
59-60). C'étaient les supplications que le Christ avait adressées au Père au
moment de sa mort; en les adressant au Christ lui-même, Étienne reconnaissait
en lui le Fils de Dieu, maître absolu de la vie.
Par la suite, la prière chrétienne s'est tournée vers Marie pour implorer
son intercession et sa protection. La plus ancienne prière mariale qui nous
soit parvenue était en usage en Égypte, au troisième siècle; le Sub tuum sollicitait
de Marie un secours dans le danger: "Sous ta garde, nous cherchons refuge,
sainte Mère de Dieu". Dans cette prière, nous trouvons la plus ancienne
attestation du titre "Mère de Dieu". Ce titre est employé comme une
garantie d'exaucement de la prière; il exprime la plus haute dignité de Marie,
l'influence qu'elle peut exercer sur son Fils qui est Dieu.
Là se manifeste la valeur singulière de la prière mariale. La prière
adressée à tous les autres saints possède une valeur, car tous ont une mission
et une capacité d'intercession. Mais la prière adressée â Marie est d'une
efficacité supérieure du fait qu'elle est mère du Christ. Marie est la créature
la plus proche du Sauveur, celle dont la voix est la plus autorisée pour faire
entendre dans le ciel les aspirations de tous ceux qu'elle regarde comme ses
enfants. Les chrétiens sont persuadés qu'en raison de son intimité avec son
fils, Marie peut obtenir, de façon irrésistible, toute sorte de faveurs. Plus
précisément, en l'invoquant comme Mère de Dieu, ils ont confiance qu'elle a
plein accès à la toute-puissance divine.
Cette invocation se répète en chaque Ave lors de la récitation du
rosaire, juste avant que se prononcent les mots: "priez pour nous".
Marie elle-même doit prier pour nous obtenir ce que nous demandons. Elle ne
dispose pas personnellement de la souveraineté divine, à la différence de son
fils. C'est ainsi que dans la gloire céleste elle ne cesse d'être en
supplication pour nous tous. Elle fait siennes nos demandes et les présente,
avec une ardeur maternelle, au Christ souverain, qui possède tout pouvoir sur
la terre comme au ciel. Sa voix maternelle ne peut jamais se heurter à un
refus. C'est ainsi que le rosaire est la source de faveurs spirituelles
abondantes pour celui qui prie, pour les personnes qu'il espère aider et pour
l'Église.
Cependant, avant de solliciter l'intercession de la Mère de Dieu, le
rosaire nous invite à nous tourner un bref instant vers la beauté de son
visage. En reprenant l'appellation élogieuse de l'ange "pleine de
grâce", nous nous remettons face à l'incomparable sainteté qui faisait
rayonner l'âme de la Vierge, et qui actuellement dans le ciel manifeste la
splendeur qui était demeurée dans l'ombre au cours de sa vie terrestre. Nous
reconnaissons en Marie la femme parfaite, celle qui représente l'idéal d'une
existence humaine, toute saisie par l'amour divin.
En la proclamant bénie entre les femmes, nous nous tournons en même temps
vers son Fils, source de toute bénédiction. Notre regard veut donc se faire
contemplatif avant de se faire suppliant. Le rosaire nous permet de goûter un
bonheur de contemplation tout en stimulant l'ardeur de notre supplication.
Jean GALOT
RÉFLEXIONS DE LA CONGRÉGATION POUR LA DOCTRINE DE LA FOI
La Primauté du Successeur de Pierre dans le mystère de
l'Église
1. En la période actuelle de la vie de l'Église, la question de la Primauté de Pierre et de ses Successeurs revêt une importance particulière, également au niveau œcuménique. Jean-Paul II s'est fréquemment exprimé à ce propos, en particulier dans l'Encyclique Ut unum sint, dans laquelle il a voulu expressément adresser aux pasteurs et aux théologiens l'invitation à "trouver une forme d'exercice de la Primauté ouverte à une situation nouvelle, mais sans renoncement aucun à l'essentiel de sa mission" (1).
La Congrégation pour la Doctrine de la Foi, accueillant l'invitation du Saint-Père, a décidé de poursuivre l'approfondissement de ce thème en organisant un symposium de nature purement doctrinale sur La Primauté du Successeur de Pierre, qui s'est déroulé au Vatican du 2 au 4 décembre 1996, et dont les Actes ont été publiés (2).
2. Dans le Message adressé aux participants du symposium, le Saint-Père a écrit: "L'Église catholique est consciente d'avoir conservé, en fidélité à la Tradition apostolique et à la foi des Pères, le ministère du Successeur de Pierre" (3). Il existe en effet une continuité au cours de l'histoire de l'Église dans le développement doctrinal à propos de la Primauté. En rédigeant ce texte, qui apparaît en appendice au volume susmentionné des Actes (4), la Congrégation pour la Doctrine de la Foi s'est appuyée sur la contribution des chercheurs qui ont pris part au symposium, sans pourtant prétendre en offrir une synthèse ni traiter de questions qui font l'objet de nouvelles études. Ces "Considérations" -- en marge du symposium -- ont pour seul but de rappeler les points essentiels de la doctrine catholique sur la Primauté, grand don du Christ à son Église en tant que service nécessaire à l'unité, et qui a également souvent été, comme le révèle l'histoire, une défense de la liberté des évêques et des Églises particulières, face aux ingérences du pouvoir politique.
I
Origine,
finalité et nature de la Primauté
3. "Le premier, Simon appelé Pierre" (5). En soulignant de façon significative la primauté de Simon Pierre, saint Matthieu introduit dans son Évangile la liste des Douze Apôtres, qui dans les deux autres Évangiles synoptiques et dans les Actes, commence également par le nom de Simon (6). Cette liste, dotée d'une profonde valeur de témoignage, ainsi que d'autres passages évangéliques (7) révèlent avec clarté et simplicité que le canon néo-testamentaire a reçu les paroles du Christ relatives à Pierre et à son rôle dans le groupe des Douze (8}. C'est pourquoi, déjà dans les premières communautés chrétiennes, comme plus tard dans toute l'Église, l'image de Pierre est restée présente comme celle de l'Apôtre qui, malgré sa faiblesse humaine, fut expressément constitué par le Christ à la première place parmi les Douze et appelé à accomplir dans l'Église une fonction propre et spécifique. Il est le roc sur lequel le Christ édifiera son Église (9); il est celui qui, une fois converti, ne manquera pas à sa foi et confirmera ses frères (10); il est, enfin, le Pasteur qui guidera toute la communauté des disciples du Seigneur (11).
Dans la figure, dans la mission et dans le ministère de Pierre, dans sa présence et dans sa mort à Rome -- attestées par la plus antique tradition littéraire et archéologique -- l'Église contemple une réalité profonde, qui entretient une relation fondamentale avec son ministère de communion et de salut: "Ubi Petrus, ibi ergo Ecclesia" (12). L'Église, dès ses débuts et avec une clarté croissante, a compris que, de même qu'existe la succession des Apôtres dans le ministère des évêques, le ministère de l'unité, confié à Pierre, appartient quant à lui à la structure éternelle de l'Église du Christ et que cette succession se produit dans les lieux de son martyre.
4. En se fondant sur le témoignage du Nouveau Testament, l'Église catholique enseigne, comme doctrine de foi, que l'Évêque de Rome est le Successeur de Pierre dans son service primatial au sein de l'Église universelle (13); cette succession explique la prééminence de l'Église de Rome (14), également enrichie par la prédication et le martyre de saint Paul.
Dans le dessein divin sur la Primauté en tant que "charge confiée personnellement par le Seigneur à Pierre, le premier des Apôtres, et destinée à être transmise à ses successeurs" (15), se manifeste déjà la finalité du charisme pétrinien, c'est-à-dire "l'unité de foi et de communion" (16) de tous les croyants. En effet, le Pontife romain, en tant que Successeur de Pierre, est "le principe perpétuel et visible et le fondement de l'unité qui lie entre eux soit les évêques, soit la multitude des fidèles" (17), et c'est pourquoi il possède une grâce ministérielle spécifique pour servir cette unité de foi et de communion qui est nécessaire pour accomplir la mission salvifique de l'Église (18).
5. La Constitution Pastor aeternus du Concile Vatican I indique dans le prologue la finalité de la Primauté, en consacrant ensuite le corps du texte à l'exposition du contenu ou domaine de sa juridiction. Pour sa part, le Concile Vatican II, en réaffirmant et en complétant les enseignements de Vatican I (19) a principalement traité du thème de la finalité, en prêtant une attention particulière au mystère de l'Église comme Corpus Ecclesiarum (20). Cette considération permit de souligner avec davantage de clarté que la fonction primatiale de l'Évêque de Rome et la fonction des autres évêques ne sont pas en opposition, mais se trouvent dans une harmonie originelle et essentielle (21).
C'est pourquoi, "lorsque l'Église catholique affirme que la fonction de l'Évêque de Rome répond à la volonté du Christ, elle ne sépare pas cette fonction de la mission confiée à l'ensemble des évêques, eux aussi "vicaires et légats du Christ" (Lumen gentium, n. 27). L'Évêque de Rome appartient à leur "collège" et ils sont frères dans le ministère" (22). On doit également affirmer, réciproquement, que la collégialité épiscopale ne s'oppose pas à l'exercice personnel de la Primauté et qu'elle ne doit pas la relativiser.
6. Tous les évêques sont sujets à la sollitudo omnium Ecclesiarum (23), en tant que membres du Collège épiscopal qui succède au Collège des Apôtres, dont fait également partie l'extraordinaire figure de saint Paul. Cette dimension universelle de leur episkopè (surveillance) est indissociable de la dimension particulière relative aux charges qui leur sont confiées (24). Dans le cas de l'Évêque de Rome -- Vicaire du Christ à la façon de Pierre comme Chef du Collège des Évêques (25) --, la sollicitudo omnium ecclesiarum acquiert une force particulière, car elle est accompagnée du pouvoir total et suprême dans l'Église (26): un pouvoir vraiment épiscopal, qui n'est pas que suprême, total et universel, mais également immédiat, sur tous, tant les pasteurs que les autres fidèles (27). C'est pourquoi, le ministère du Successeur de Pierre n'est pas un service qui atteint chaque Église particulière de l'extérieur, mais il est inscrit dans le cœur de chaque Église particulière, dans laquelle "l'Église du Christ agit et est vraiment présente" (28), et c'est pourquoi il comporte l'ouverture au ministère de l'unité. Cette intériorité du ministère de l'Évêque de Rome dans chaque Église particulière est également l'expression de l'intériorité mutuelle entre Église universelle et Église particulière (29).
L'épiscopat et la Primauté réciproquement liés et inséparables, sont une institution divine. . Au cours de l'histoire, l'Église a institué des formes d'organisation ecclésiastique dans lesquelles est également exercé un principe de primauté. L'Église catholique est, en particulier, bien consciente de la fonction des sièges apostoliques dans l'Église antique, en particulier de celles considérées comme pétriniennes -- Antioche et Alexandrie -- en tant que points de référence de la Tradition apostolique, autour de laquelle s'est développé le système patriarcal. Ce système appartient à l'influence de la Providence ordinaire de Dieu sur l'Église, et contient, dès les débuts, le lien avec la tradition pétrinienne (30).
II.
L'exercice de la Primauté
et ses modalités
7. L'exercice du ministère pétrinien doit être compris -- pour qu'il "ne perde rien de son authenticité et de sa transparence" (31) -- à partir de l'Évangile, c'est-à-dire de son insertion essentielle dans le mystère salvifique du Christ et dans l'édification de l'Église. La Primauté diffère de par son essence et son exercice des fonctions de gouvernement existant dans les sociétés humaines (32): il ne s'agit pas d'un bureau de coordination ou de présidence, elle ne se réduit pas à une Primauté d'honneur, et ne peut pas non plus être conçue comme une monarchie de type politique.
Le Pontife Romain est -- comme tous les fidèles -- soumis à la Parole de Dieu, à la foi catholique et il est garant de l'obéissance de l'Église et, en ce sens, servus servorum. Il ne décide pas selon son propre arbitre, mais devient la voix de la volonté du Seigneur, qui parle à l'homme à travers l'Écriture vécue et interprétée par la Tradition; en d'autres termes, la episkopè de la Primauté possède des limites issues de la loi divine et de l'inviolable constitution divine de l'Église contenue dans la Révélation (33). Le Successeur de Pierre constitue le roc qui, contre l'arbitraire et le conformisme, garantit une fidélité rigoureuse à la Parole de Dieu: d'où également le caractère martyrologique de sa Primauté, qui implique un témoignage personnel d'obéissance à la croix.
8. Les caractéristique de l'exercice de la Primauté doivent être comprises à partir de deux prémisses fondamentales: l'unité de l'épiscopat et le caractère épiscopal du Primat lui-même. L'épiscopat étant une réalité "une et indivise" (34), la Primauté du Pape comporte la faculté de servir effectivement l'unité de tous les évêques et de tous les fidèles, et "s'exerce à divers niveaux qui concernent la vigilance sur la transmission de la Parole, sur la célébration sacramentelle et liturgique, sur la mission, sur la discipline et sur la vie chrétienne" (35); à ces niveaux, par la volonté du Christ, tous dans l'Église -- les évêques et les autres fidèles -- doivent obéissance au Successeur de Pierre, qui est également le garant de la légitime diversité des rites, des disciplines et des structures ecclésiastiques entre Orient et Occident.
9. La Primauté de l'Évêque de Rome, étant donné son caractère épiscopal, se réalise tout d'abord à travers la transmission de la Parole de Dieu; elle possède donc une responsabilité spécifique et particulière dans la mission évangélisatrice (36), car la communion ecclésiale est une réalité essentiellement destinée à s'étendre: "Évangéliser est la grâce et la vocation propre à l'Église, son identité la plus profonde" (37).
La tâche épiscopale qui est celle du Pontife Romain en ce qui concerne la transmission de la parole de Dieu s'étend également au sein de toute l'Église. En tant que telle, elle est une tâche magistérielle suprême et universelle (38); il s'agit d'une fonction qui implique un charisme: une assistance particulière de l'Esprit Saint au Successeur de Pierre, qui comporte également, dans certains cas, la prérogative de l'infaillibilité (39). Comme "toutes les Églises sont en pleine et visible communion, parce que les Pasteurs sont en communion avec Pierre et sont ainsi dans l'unité du Christ" (40), de même, les évêques sont témoins de la vérité divine et catholique lorsqu'ils enseignent en communion avec le Pontife Romain (41).
10. En même temps que la fonction magistérielle de la Primauté, la mission du Successeur de Pierre pour toute l'Église comporte la faculté d'exécuter les actes de gouvernement ecclésiastique nécessaires ou appropriés pour promouvoir et défendre l'unité de foi et de communion; parmi ceux-ci, on peut par exemple citer: accorder le mandat pour l'ordination de nouveaux évêques, exiger d'eux la profession de foi catholique; aider chacun à rester dans la foi professée. Bien évidemment, il existe de nombreuses autres façons possibles, plus ou moins contingentes, d'accomplir ce service à l'unité: promulguer des lois pour toute l'Église, établir des structures pastorales au service de diverses Églises particulières, doter de force obligatoire les décisions des Conciles particuliers, approuver des instituts religieux supradiocésains, etc. En raison du caractère suprême du pouvoir de la Primauté, il n'existe aucune instance à propos de laquelle le Pontife Romain doive répondre juridiquement de l'exercice du don reçu: "prima sedes a nemine iudicatur" (42). Toutefois, cela ne signifie pas que le Pape possède un pouvoir absolu. Écouter la voix des Églises est, en effet, un signe du ministère de l'unité, également une conséquence de l'unité du Corps épiscopal et du sensus fidei de tout le Peuple de Dieu; et ce lien apparaît substantiellement doté d'une force et d'une sécurité plus grandes que les instances juridiques – une hypothèse par ailleurs irrecevable, car privée de fondement – auxquelles le Souverain Pontife devrait répondre. La dernière responsabilité inéluctable du Pape trouve sa meilleure garantie, d'une part, dans son insertion dans la Tradition et dans la communion fraternelle et, de l'autre, dans la confiance en l'assistance de l'Esprit Saint qui gouverne l'Église.
11. L'unité de l'Église, au service de laquelle se place de façon particulière le ministère du Successeur de Pierre, atteint sa plus haute expression dans le Sacrifice eucharistique, qui est le centre et la racine de la communion ecclésiale; une communion qui se fonde également nécessairement sur l'unité de l'épiscopat. C'est pourquoi, "toute célébration de l'Eucharistie est faite en union non seulement avec son propre évêque mais également avec le Pape, avec l'ordre épiscopal, avec tout le clergé et avec tout le peuple. Toute célébration valable de l'Eucharistie exprime cette communion universelle avec Pierre et avec toute l'Église, ou bien objectivement elle la réclame" (43), comme dans le cas des Églises qui ne sont pas en pleine communion avec le Siège apostolique.
12. "L'Église en pèlerinage porte dans ses sacrements et ses institutions, qui relèvent de ce temps, la figure du siècle qui passe" (44). C'est également pourquoi, l'immuable nature de la Primauté du Successeur de Pierre s'est exprimée au cours de l'histoire à travers des modalités d'application adaptées aux circonstances d'une Église en pèlerinage dans ce monde en mutation.
Les contenus concrets de son exercice caractérisent le ministère pétrinien dans la mesure où ils expriment fidèlement l'application aux circonstances de lieu et de temps des exigences de la finalité ultime qui lui est propre (l'unité de l'Église). Un développement majeur ou moindre de ces contenus concrets dépendra, à chaque époque de l'histoire, de la necessitas Ecclesiae. L'Esprit Saint aide l'Église à connaître cette necessitas et le Pontife Romain, en écoutant la voix de l'Esprit dans les Églises, cherche la réponse et l'offre au moment et de la façon qu'il considère opportuns.
En conséquence, ce n'est pas en recherchant le minimum d'attributions exercées au cours de l'histoire que l'on peut déterminer la base de la doctrine de foi sur les compétences de la Primauté. Donc, le fait qu'une tâche déterminée ait été accomplie à une certaine époque, ne signifie pas à lui seul que cette tâche doive nécessairement toujours être réservée au Pontife Romain; et, vice versa, le seul fait qu'une fonction déterminée n'ait jamais été exercée auparavant par le Pape n'autorise pas à conclure que cette fonction ne pourra en aucune façon être exercée, à l'avenir, comme une compétence du Pape.
13. En tous cas, il est fondamental d'affirmer que le discernement à propos de la concordance entre la nature du ministère pétrinien et les éventuelles modalités de son exercice est un discernement qui doit être accompli in Ecclesia, c'est-à-dire avec l'assistance de l'Esprit Saint et dans un dialogue fraternel du Pontife Romain avec les autres évêques, selon les exigences concrètes de l'Église. Mais, dans le même temps, il est clair que seul le Pape (ou bien le Pape avec le Concile œcuménique) possède, en tant que Successeur de Pierre, l'autorité et la compétence pour prononcer le dernier mot sur les modalités d'exercice de son propre ministère pastoral dans l'Église universelle.
14. En rappelant les points essentiels de la doctrine catholique sur la Primauté du Successeur de Pierre, la Congrégation pour la Doctrine de la Foi est certaine que la réaffirmation autorisée de ces acquisitions doctrinales offre une plus grande clarté sur la route à suivre. En effet, ce rappel est également utile pour éviter les rechutes, toujours possibles, dans des attitudes partiales et unilatérales déjà rejetées par l'Église dans le passé (fébronianisme, gallicanisme, ultramontanisme, conciliarisme, etc.) Mais surtout, en considérant le ministère du Serviteur des serviteurs de Dieu comme un grand don de la miséricorde divine à l'Église, nous trouverons tous -- avec la grâce de l'Esprit Saint -- l'élan pour vivre et conserver fidèlement la communion effective et pleine avec le Pontife Romain sur la route quotidienne de l'Église, selon la volonté du Christ (45).
15. La pleine communion voulue par le Seigneur, entre ceux qui se confessent ses disciples, requiert la reconnaissance commune d'un ministère ecclésial universel "où tous les évêques se reconnaissent unis dans le Christ et où tous les fidèles trouvent la confirmation de leur foi" (46). L'Église catholique professe que ce ministère est le ministère primatial du Pontife Romain, Successeur de Pierre, et soutient avec humilité et fermeté "que la communion des Églises particulières avec l'Église de Rome, et de leurs évêques avec l'Évêque de Rome, est une condition essentielle -- selon le dessein de Dieu -- de la communion pleine et visible" (47). Les erreurs humaines et les manquements parfois graves n'ont pas manqué dans l'histoire de la Papauté: En effet, Pierre lui-même reconnaît qu'il est un pécheur (48). Pierre, homme faible, fut élu comme roc, précisément pour qu'il apparaisse de façon évidente que la victoire n'appartient qu'au Christ et qu'elle n'est pas le résultat des forces humaines. Le Seigneur voulut porter dans des vases d'argile (49) son trésor à travers les temps: ainsi la fragilité humaine est devenue le signe de la vérité des promesses divines.
Quand et comment atteindra-t-on le but si désiré de l'unité de tous les chrétiens? "Comment y parvenir? Par l'espérance en l'Esprit qui sait éloigner de nous les spectres du passé et les souvenirs douloureux de la séparation; Il sait nous accorder lucidité, force et courage pour entreprendre les démarches nécessaires, en sorte que notre engagement soit toujours plus authentique" (50). Nous sommes tous invités à nous confier à l'Esprit Saint, à nous confier au Christ, en nous confiant à Pierre.
Joseph Card. RA'I'ZINGER
Préfet
S.Exc. Mgr Tarcisio BERTONE Archevêque émérite de Vercelli
Secrétaire
(1) Jean-Paul II, Lett. enc. Ut unum sint, 25-V-1995, n. 95.
(2) La Primauté du Successeur de Pierre, Actes du Symposium théologique, Rome 2-4 décembre 1996, Librairie éditrice vaticane, Cité du Vatican 1998.
(3) Jean-Paul II, Lettre au Cardinal Joseph Ratzinger, in Ibid., p. 20.
(4) La Primauté du Successeur de Pierre dans le ministère de l'Église, Considérations de la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, in Ibid., appendice, pp. 493-503. Le texte est également publié dans un fascicule à part, édité par la Librairie éditrice vaticane.
(5) Mt 10, 2.
(6) Cf. Mc 3, 16; Lc 6, 14; Ac 1, 13.
(7) Cf. Mt 14, 28-31; 16, 16-23 et par.; 19, 27-29 et par.; 26, 33-35 et par.; Lc 22, 32; Jn 1, 42; 6, 57-70; 13, 36-38; 21, 15-19.
(8) Le témoignage du ministère pétrinien se trouve dans toutes les expressions, bien que différentes, de la tradition néotestamentaire, tant dans les Synoptiques -- dans différents passages de Matthieu et de Luc, et également de saint Marc --, que dans le corps paulinien et dans la tradition johanique, toujours avec des éléments originels, différents en ce qui concerne les aspects narratifs mais profondément concordants dans leur signification essentielle. C'est un signe que la réalité pétrinienne fut considérée comme une donnée constitutive de l'Église.
(9) Cf. Mt 16, 18.
(10) Cf. Lc 22, 32.
(11) Cf. Jn 21, 1.5-17. A propos du témoignage néotestamentaire sur la Primauté, cf. également Jean-Paul II, Lett. enc. Ut unum sint, nn. 90 sq.
(12) Saint Ambroise de Milan, Enarr. in Ps., 40, 30: PL 14, 1134.
(13) Cf. par exemple saint Siricius I, Lett. Directa ad decessorem, 10-11-385: Denz-Hün, n. 181; Conc. de Lyon II, Professio fidei de Michel Paléologue, 6-VII-1274 Denz-Hün; Clément: VI, Lett. Super quibusdam, 29-1X-1351: Denz-Hün, n. 1053; Conc. de Florence, Bulle Laetentur caeli, 6-VI1-1439: Denz-Hün, n. 1307; Pie IX, Lett. enc. Qui pluribus, 9.X1-1846: Denz-Hün, n. 2781; Conc. Vatic. I, Cons. dogm. Pater aeternus, cap.2: Denz-Hün, nn. 3056-3058; Conc. Vatican II, Cons. dogm. Lumen gentium, cap. III, nn. 21-23; Catéchisme de l'Église catholique, n. 882; etc.
(14) Cf. Saint Ignace d'Antioche, Epist. ad Romanos, Intr.: SChr 10, 106-107; Saint Irénée de Lyon, Adversus haereses, III, 3, 2: SChr 211, 32-33.
(15) Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 20.
(16) Conc. Vatican I, Const. dogm. Pastor aeternus, préambule: Denz-Hün, n. 3051. Cf. saint Léon I le Grand, Tract. in Natale eiusdem, IV, 2: CCL 138, p. 19.
(17) Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 23. cf. Conc. Vatican I, Const. dogm. Pastor aeternus, préambule: Denz-Hün, n. 3051; Jean-Paul II, Enc. Ut unum sint, n. 88. cf. Pie IX, Lett. du Saint office aux Évêques d'Angleterre, 16-1X-1864: Denz-Hün, n. 2888; Léon XIII, Lett. enc. Satis cognitum, 29-V1-1896: Denz-Hün, nn. 3306-3310.
(18) Cf. Jn 17, 21-23; Conc. Vatican II, décr. Unitatis redintegratio, n. 1; Paul VI, Exhort. ap. Evangelii nuntiandi, 8-XI1-1975, n. 77: AAS 68 (1976) 69; Jean-Paul II, Lett. enc. Ut unum sint, n. 98.
(19) Cf. Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 18.
(20) Cf. Ibid., n. 23.
(21) Cf. Conc. Vatican I, Const. dogm. Pastor aeternus, cap. 3: Denz-Hün, n. 3061; cf. Déclaration collective des Évêques allemands, janv.-fév. 1875: Denz-Hün, nn. 3112-3113; Léon XIII, Lett. enc. Satis cognitum, 29-V1-1896: Denz-Hün, n. 3310; Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 27. Comme l'expliqua Pie IX dans l'Allocution à la suite de la promulgation de la Constitution Pastor aeternus: "Summa ista Romani Pontificis auctoritas, Venerabiles Fratres, non opprimit sed adiuvat, non destruit sed aedificat, et saepissime confirmat in dignitate, unit in caritate, et Fratrum, scilicet Espiscoporum, jura firmat atque tuetur" (Mansi 52, 1336 A/B).
(22) Jean-Paul II, Lett; enc. Ut unum sint, n. 95.
(23) 2 Co 11, 28.
(24) La priorité ontologique que l'Église universelle, dans son mystère essentiel, possède à l'égard de chaque Église particulière (cf. Congr. pour la Doctrine de la Foi, Lett. Communionis notio, 28-V-1992, n. 9) souligne également l'importance de la dimension universelle du ministère de chaque évêque.
(25) Cf. Conc. Vatican I, Const. dogm. Pastor aeternus, chap. 3: Denz-Hün, n. 3059; Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 22; cf. Conc. de Florence, Bulle Laetentur caeli, 6-VI1-1439: Denz-Hün, n. 1307.
(26) Cf. Conc. Vatican I, Const. dogm. Pastor aeternus, chap. 3: Denz-Hün, nn. 3060.3064.
(27) Cf. Ibid.; Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 22.
(28) Cf. Conc. Vatican II, Décr. Christus Dominus, n. 11.
(29) Cf. Congr. pour la Doctrine de la Foi, Lett. Communionis notio, n. 13.
(30) Cf. Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 23; Décr. Orientalium Ecclesiarum, nn. 7 et 9.
(31) Jean-Paul II, Lettr. enc. Ut unum sint, n. 93.
(32) Cf. ibid., n. 94.
(33) Cf. Déclaration collective des Évêques allemands, janv.-fév. 1875: Denz-Hün, n. 3114.
(34) Conc. Vatican I, Const. dogm. Pastor aeternus, préambule: Denz-Hün, n. 3051.
(35) Jean-Paul II, Lett. enc. Ut unum sint, n. 94.
(36) Cf. Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 23; Léon XIII, Lettr. enc. Grande munus, 30-1X-1880: ASS 13 (1880) 145; C. de D.C. can. 782 1.
(37) Paul VI, Exhort. ap. Evangelii nuntiandi, n. 14. cf. C. de D.C. can. 781.
(38) Cf. Conc. Vatican I, Const. dogm. Pastor aeternus, chap. 4: Denz-Hün, nn. 3065-3068,
(39) Cf. ibid. Denz-Hün, nn. 3073-3074; Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 25; C. de D.C. can 749 1; CCEO can. 597 1.
(40) Jean-Paul II, Lett. enc. Ut unum sint, n. 94.
(41) Cf. Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 25.
(42) C. de D.C., can; 1404; CCEO, can. 1058. cf. Conc. Vatican I, Const. dogm. Pastor aeternus, chap. 3: Denz-Hün, n. 3063.
(43) Cong. pour la Doctrine de la Foi, Lett. Communionis notio, n, 14. cf. Catéchisme de l'Église catholique, n. 1369.
(44) Conc. Vatican II, Const. dogm. Lumen gentium, n. 48.
(45) Cf. Conc; Vatican IF, Const. dogm. Lumen gentium, n. 15.
(46) Jean-Paul II, Lett. enc. Ut unum sint, n. 97.
(47) Ibid.
(46) Cf. Lc 5, 8. (49) Cf. 2 Co 4, 7.
(50) Jean Paul II, Lett. enc. Ut unum sint, n. 102.
Prière du Pape
Jean-Paul II pour la troisième année préparatoire
au grand Jubilé de l'An 2000
Béni sois-tu, Seigneur, Père qui es aux cieux, car dans ta miséricorde infinie tu t'es penché sur la misère de l'homme et tu nous as donné Jésus, ton Fils, né d'une femme, notre sauveur et notre ami, notre frère et notre rédempteur. Merci, Père plein de bonté, pour le don de l'année jubilaire; fais qu'elle soit un temps favorable, une année de grand retour à la maison paternelle, où, dans ton grand amour, tu attends tes fils égarés pour leur donner le baiser du pardon et les accueillir à ta table, revêtus des habits de fête.
À toi, Père, sans fin notre louange!
Père très clément, en cette année sainte, que notre amour pour toi et pour notre prochain s'affermisse; que les disciples du Christ promeuvent la justice et la paix; que la Bonne Nouvelle soit annoncée aux pauvres, et que l'Église Mère fasse sentir son amour de prédilection aux petits et aux laissés-pour-compte!À toi, Père, sans fin notre louange!
Père juste, que le Grand Jubilé soit une occasion favorable pour que tous les catholiques retrouvent la joie de vivre à l'écoute de ta parole et dans l'abandon à ta volonté; qu'ils découvrent la valeur de la communion fraternelle en rompant ensemble le pain et en te louant par des hymnes et des cantiques inspirés par l'Esprit!
À toi, Père, sans fin notre louange!
Père riche en miséricorde, fais que le saint Jubilé soit un temps d'ouverture, de dialogue et de rencontre avec tous ceux qui croient au Christ et avec les membres des autres religions; dans ton immense amour, montre généreusement ta miséricorde à tous!
À toi, Père, sans fin notre louange!
Dieu, Père tout-puissant, fais que tous tes fils comprennent que sur le chemin qui mène à toi, fin ultime de l'homme, ils sont accompagnés avec bonté par Marie, la très sainte icône du pur amour, choisie par toi pour être Mère du Christ et Mère de l'Église.
À toi, Père, sans fin notre louange!
À toi, Père de la vie, commencement sans commencement, bonté suprême et lumière éternelle, avec le Fils et avec l'Esprit, honneur et gloire, louange et reconnaissance pour les siècles sans fin. Amen!
Journée missionnaire mondiale - Le message du Saint-Père pour la journée qui sera célébrée le 24 octobre 1999
Le Père est la source de l'engagement apostolique de l'Église
I. Chaque année, la Journée mondiale des Missions constitue pour l'Église une occasion précieuse pour réfléchir sur sa nature missionnaire. Se rappelant toujours du mandat du Christ: "Allez donc, de toutes les nations faites des disciples, les baptisant au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit" (Mt 28, 19), l'Église est consciente d'être appelée à annoncer aux hommes de tous les temps et de tous les lieux l'amour du Père unique, qui, en Jésus-Christ, veut réunir ses enfants dispersés (cf. Jn 11, 52).
En cette dernière année du siècle qui nous prépare au grand Jubilé de l'An 2000, retentit avec vigueur l'invitation à élever le regard et le cœur vers le Père, pour Le connaître "comme Il est, et comme le Fils nous L'a révélé" (Catéchisme de l'Église catholique, n. 2779). En lisant dans cette optique le "Notre Père", prière que le Divin Maître lui-même nous a enseignée, nous pouvons comprendre plus facilement quelle est la source de l'engagement apostolique de l'Église, et quelles sont les raisons fondamentales qui la rendent missionnaire "jusqu'aux extrémités de la terre".
Notre Père qui es aux Cieux
2. L'Église est missionnaire, parce qu'elle annonce inlassablement que Dieu est le Père, rempli d'amour pour tous les hommes. Chaque être humain et chaque peuple cherche, parfois même sans le savoir le visage mystérieux de Dieu, que seul le Fils Unique, qui est dans le sein du Père, nous a révélé en plénitude (cf. Jn 1, 18). Dieu est "Père de Notre Seigneur Jésus-Christ", et "il veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité" (I Tm 2, 4). Tous ceux qui accueillent sa grâce découvrent avec émerveillement qu'ils sont fils du Père Unique, et ils se sentent débiteurs envers tous de l'annonce du salut.
Cependant, dans le monde contemporain beaucoup de personnes ne reconnaissent pas le Dieu de Jésus-Christ comme Créateur et Père. Certaines personnes, parfois également à cause des croyants, ont opté pour l'indifférence et l'athéisme; d'autres, cultivant une religiosité vague, se sont construits un Dieu à leur propre image et ressemblance; d'autres encore le considèrent comme un être totalement inaccessible.
La tâche des croyants est de proclamer et de témoigner que bien qu'il "habite une lumière inaccessible" (I Tm 6, 16), le Père céleste, à travers son Fils incarné dans le sein de la Vierge Marie, mort et ressuscité, s'est fait proche de tout homme et le rend capable "de lui répondre, de le connaître et de l'aimer" (CEC, n. 52).
Que ton Nom soit sanctifié
3. La conscience que la rencontre avec Dieu accroît et élève la dignité de l'homme, amène le chrétien à prier ainsi: "Que Ton Nom soit sanctifié", c'est-à-dire: "Que devienne lumineuse en nous Ta connaissance, afin que nous puissions connaître l'ampleur de tes bienfaits, l'étendue de tes promesses, la sublime Majesté et la profondeur de tes jugements" (Saint François, Sources franciscaines, n. 268).
Le chrétien demande que Dieu soit sanctifié dans ses enfants d'adoption, mais également chez tous ceux que sa révélation n'a pas encore atteints, conscient que c'est grâce à la sainteté qu'Il sauve la création tout entière.
Pour que le Nom de Dieu soit sanctifié parmi les Nations, l'Église s'emploie à faire participer l'humanité et le monde créé, au dessein que le Créateur, "dans sa bienveillance, avait formé par avance", "pour être saints et immaculés en sa présence dans l'amour" (Ép 1, 9.4).
Que ton Règne vienne, que ta volonté soit faite
4. Par ces paroles, les croyants demandent la venue du Royaume de Dieu et le retour glorieux du Christ. Toutefois, ce désir ne les détournent pas de leur mission quotidienne dans le monde; au contraire, il les y engage plus profondément. La venue du Royaume est désormais l'œuvre de l'Esprit Saint, que le Seigneur a envoyé "pour parfaire son œuvre dans le monde et réaliser toute sanctification" (Missel Romain, Prière Eucharistique IV).
Dans la culture moderne, s'est répandu un sentiment d'attente d'une nouvelle ère de paix, de bien-être, de solidarité, de respect des droits, d'amour universel. Éclairée par l'Esprit, l'Église annonce que ce Royaume de justice, de paix et d'amour, déjà proclamé dans l'Évangile, se réalise de manière mystérieuse tout au long des siècles, grâce aux personnes, aux familles et aux communautés qui choisissent de vivre de manière radicale les enseignements de Jésus, selon l'esprit des Béatitudes.
Grâce à leur engagement, la société temporelle elle-même est encouragée à évoluer vers des objectifs de plus grande justice et de plus grande solidarité. L'Église proclame également que la volonté du Père est "que tous les hommes soient sauvés et arrivent à la connaissance de la vérité" (1 Tm 2, 4) à travers l'adhésion au Christ, dont le commandement, "qui résume tous les autres et nous manifeste sa volonté, est que nous nous aimions les uns les autres, comme Il nous a aimés" (CEC, n. 2822).
C'est pourquoi, Jésus nous invite à prier et nous enseigne que l'on entre dans le Royaume des Cieux non pas en disant "Seigneur, Seigneur", mais en faisant "la volonté du Père", de son Père, "qui est dans les Cieux" (Mt 7, 21).
Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour
5. A notre époque, il existe la très vive conscience que tous ont droit au "pain quotidien", c'est-à-dire à ce qui est nécessaire pour vivre. On ressent également l'exigence d'une juste équité et d'une solidarité partagée, unissant les êtres humains entre
eux. Malgré cela, un très grand nombre d'entre eux vivent encore d'une manière qui ne correspond pas à leur dignité de personnes. Il suffit de penser aux zones de misère et d'analphabétisme qui existent dans plusieurs continents, à la carence de logements et au manque d'assistance sanitaire et de travail, aux pressions politiques, et aux guerres qui
déciment les populations de régions entières de la terre.
Quelle est la tâche des chrétiens face à ces situations dramatiques? Quel rapport existe-t-il entre la foi au Dieu vivant et vrai et la solution des problèmes qui tourmentent l'humanité? Comme je l'ai écrit dans Redemptoris missio, "le développement d'un peuple ne vient pas d'abord de l'argent, ni des aides matérielles, ni des structures techniques, mais bien plutôt de la formation des consciences, du mûrissement des mentalités et des comportements. C'est l'homme qui est le protagoniste du développement, et non pas l'argent ni la technique.
L'Église éduque les consciences en révélant aux peuples le Dieu qu'ils cherchent sans le connaître, en leur révélant la grandeur de l'homme créé à l'image de Dieu (n. 58). En annonçant que les hommes sont les enfants du même Père, et donc frères, l'Église apporte sa contribution à la construction d'un monde caractérisé par la fraternité authentique. La communauté chrétienne est appelée à coopérer au développement et à la paix, grâce à des œuvres de promotion humaine, des institutions d'éducation et de formation au service des jeunes, la dénonciation constante des persécutions et des injustices en tout genre. Mais l'apport spécifique de l'Église est l'annonce de l'Évangile, la formation chrétienne des individus, des familles, des communautés, étant bien consciente que sa mission "n'est pas d'agir directement sur le plan économique, technique, politique, ou de contribuer matériellement au développement, mais [elle] consiste essentiellement à offrir aux peuples non pas "plus d'avoir" mais "plus d'être", en réveillant les consciences par l'Évangile. Le développement humain authentique doit se fonder sur une évangélisation toujours plus profonde" (ibid. 58).Pardonne-nous nos offenses
6. Le péché est présent depuis ses débuts dans l'histoire de l'humanité. Il brise le lien originel de la créature avec Dieu, avec de graves conséquences pour sa vie et pour celle des autres. Ensuite, comment ne pas souligner aujourd'hui que les multiples expressions du mal et du péché trouvent souvent un allié dans les moyens de communication sociale? Et comment ne pas observer que "pour beaucoup de gens, le moyen principal d'information et de formation", ce sont précisément les différents moyens de communication sociale, qui "guident et inspirent les comportements individuels, familiaux et sociaux" (Redemptoris missio, n. 37/c)?
Le travail missionnaire ne peut pas ne pas apporter aux individus et aux peuples l'annonce joyeuse de la Bonté miséricordieuse du Seigneur. Le Père, qui est dans les Cieux, comme le révèle clairement la parabole du fils prodigue, est bon et pardonne le pécheur repenti, il oublie la faute et redonne la sérénité et la paix. Tel est le visage authentique de Dieu, Père rempli d'amour, qui donne la force pour vaincre le mal par le bien, et qui rend capable celui qui lui rend son amour, de contribuer à la Rédemption du monde.
Comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés
7. En raison de sa mission, l'Église est appelée à rendre présente la réalité rassurante de la paternité divine, non seulement à travers les paroles, mais surtout par la sainteté des missionnaires et du Peuple de Dieu. "L'élan renouvelé vers la mission ad gentes -- écrivais-je dans Redemptoris missio --, demande de saints missionnaires. Il ne suffit pas de renouveler les méthodes pastorales, ni de mieux organiser et de mieux coordonner les forces de l'Église, ni d'explorer avec plus d'acuité les fondements bibliques et théologiques de la foi: il faut susciter un nouvel élan de sainteté chez les missionnaires et dans toute la communauté chrétienne" (n. 90).
Face aux conséquences terribles et multiples du péché, les croyants ont la tâche d'offrir des signes de pardon et d'amour. Ce n'est que si dans leur vie ils ont déjà effectué l'expérience de l'Amour de Dieu, qu'ils pourront être capables d'aimer les autres de manière généreuse et transparente. Le pardon est une très haute expression de la charité divine, accordée en don à ceux qui le demandent avec insistance.
Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal
8. Par ces dernières requêtes, nous demandons à Dieu, dans le "Notre Père", de ne pas permettre que nous prenions la voie du péché et de nous libérer d'un mal qui est souvent inspiré par un être personnel, Satan, qui veut faire obstacle au dessein de Dieu et à l'œuvre de salut qu'Il a accomplie dans le Christ.
Conscients qu'ils sont appelés à apporter l'annonce du salut dans un monde dominé par le péché et par le Malin, les chrétiens sont invités à se confier à Dieu, en Lui demandant que la victoire sur le Prince de ce monde (cf. Jn 14, 30), gagnée une fois pour toutes par le Christ, devienne une expérience quotidienne de leur vie.
Dans des contextes sociaux fortement dominés par des logiques de pouvoir et de violence, la mission de l'Église est de témoigner de l'amour de Dieu et de la force de l'Évangile, qui éliminent la haine et la vengeance, l'égoïsme et l'indifférence. L'Esprit de la Pentecôte renouvelle le peuple chrétien, racheté par le Sang du Christ. Ce petit troupeau, pauvre en moyens humains mais libre de tout ce qui pourrait le conditionner, est envoyé partout comme ferment pour une humanité nouvelle.
Conclusions
9. Très chers frères et sœurs, la Journée des Missions offre à chacun la possibilité de mieux souligner cette vocation missionnaire commune, qui pousse les disciples du Christ à devenir des apôtres de son Évangile de réconciliation et de paix. La mission de salut est universelle; pour tout homme et pour tout l'homme. C'est la tâche de l'ensemble du Peuple de Dieu, de tous les fidèles. Le caractère missionnaire doit donc être la passion de chaque chrétien; une passion pour le salut du monde et un engagement ardent pour instaurer le Royaume du Père.
Pour que cela se produise, il y a besoin d'une prière incessante qui alimente le désir d'apporter le Christ à tous les hommes. Il y a besoin de l'offrande de sa propre souffrance, en union avec celle du Rédempteur. Il y a également besoin d'un effort personnel pour soutenir les organismes de coopération missionnaire. Parmi eux, je vous invite à considérer de façon particulière les œuvres pontificales missionnaires, qui ont pour tâche de demander la prière pour les missions, de soutenir leur action, et de procurer les moyens pour leur activité d'évangélisation. Elles travaillent en étroite collaboration avec la Congrégation pour l'Évangélisation des Peuples, qui coordonne l'effort missionnaire en commun avec les Églises particulières et avec les différentes Institutions missionnaires présentes dans la Communauté ecclésiale tout entière.
Nous célébrerons, le 24 octobre prochain, la dernière Journée mondiale des Missions de ce millénaire, au cours duquel l'œuvre évangélisatrice de l'Église a porté des fruits vraiment extraordinaires. Nous rendons grâce au Seigneur pour le bien immense accompli par les missionnaires et, tournant notre regard vers l'avenir, nous attendons avec confiance l'aube d'un nouveau Jour.
Tous ceux qui travaillent aux avant-postes de l'Église sont comme les sentinelles sur les murs de la Cité de Dieu, à qui nous demandons: "Veilleur, où en est la nuit?" (Is 21, 11), et qui reçoivent la réponse suivante: "C'est la voix de tes guetteurs: ils élèvent la voix, ensemble ils poussent des cris de joie, car ils ont vu de leurs propres yeux que le Seigneur revient à Sion" (Is 52, 8). En chaque lieu de la terre, leur témoignage généreux annonce: "Alors que nous sommes proches du troisième millénaire de la Rédemption, Dieu est en train de préparer pour le christianisme un grand printemps que l'on voit déjà poindre" (Redemptoris missio, n. 86).
Que Marie, "l'Étoile du Matin", nous aide à répéter avec une ardeur toujours nouvelle son "Fiat" au dessein de salut du Père, afin que tous les peuples et toutes les langues puissent voir sa gloire (cf. Is 66, 18).
En exprimant ces souhaits, j'envoie de grand cœur aux missionnaires et à tous ceux qui soutiennent la cause missionnaire, une Bénédiction Apostolique spéciale.Au Vatican, le 23 mai 1999, solennité de la Pentecôte.
Joannes Paulus II
LA
MORT COMME RENCONTRE AVEC LE PÈRE
Allocution du Saint-Père au cours de l’Audience générale du 2 juin 1999
Lecture : Ap 14, 13
I. Après avoir réfléchi sur le destin commun de l'humanité, tel qu'il se
réalisera à la fin des temps, nous voulons aujourd'hui tourner notre attention
vers un autre thème qui nous touche de près: la signification de la mort.
Aujourd’hui, il est devenu difficile de parler de la mort car la société du
bien-être à tendance à occulter cette réalité, dont la seule pensée procure de
l’angoisse. En effet, comme l'a observé le Concile, "en face de la mort
l'énigme de la condition humaine atteint son sommet" (Gaudium et spes,
n. 18). Mais, sur cette réalité, la Parole de Dieu nous offre une lumière
qui éclaire et réconforte, même si c'est de façon progressive.
Dans l'Ancien Testament les premières indications sont offertes par
l’expérience commune des mortels, qui n'est pas encore illuminée par
l'espérance d'une vie bienheureuse après la mort. On pensait, tout au plus, que
l'existence humaine se concluait dans le "sheól", lieu d'ombres,
incompatible avec la vie en plénitude. A ce propos, les paroles du Livre de Job
sont très significatives: "Et ils durent si peu les jours de mon
existence! Cesse donc de me fixer, pour me permettre un peu de joie, avant que
je m'en aille sans retour au pays des ténèbres et de l'ombre épaisse, où
règnent l'obscurité et le désordre, où la clarté même ressemble à la nuit
sombre" (Jb 10, 20-22).
2. Dans cette vision dramatique de la mort la révélation de Dieu se fait
lentement jour, et la réflexion humaine s'ouvre à un nouvel horizon qui recevra
une pleine lumière du Nouveau Testament.
On comprend tout d'abord que, si la mort est l'ennemi inexorable de
l'homme, qui tente de le vaincre et de le reconduire sous son pouvoir, Dieu ne
peut pas l'avoir créée, car il ne peut pas se réjouir de la perte des vivants
(cf. Sg I, 13). Le projet originel de Dieu était différent, mais il fut
contrarié par le péché commis par l'homme sous l'influence du démon, comme
l'explique le Livre de la Sagesse: "Oui, Dieu a créé l'homme pour l'incorruptibilité,
il en a fait une image de sa propre nature; c'est par l'envie du diable que la
mort est entrée dans le monde: ils en font l'expérience, ceux qui lui
appartiennent? (Sg 2, 23-24). Jésus reprend également cette conception (cf. Jn
8, 44) et
c'est sur elle que se fonde l'enseignement de saint Paul sur la
rédemption du Christ, nouvel Adam (cf. Rm 5, 12.17; I Co 15, 21). Par sa mort
et sa résurrection, Jésus a vaincu le péché et la mort qui en est la
conséquence.
3. A la lumière de ce que Jésus a accompli, on comprend l'attitude de
Dieu le Père face à la vie et à la mort de ses créatures. Le Psalmiste avait
déjà eu l'intuition que Dieu ne peut pas abandonner ses fidèles serviteurs dans
le sépulcre, ni permettre que son saint voie la corruption (cf. Ps 16, 190).
Isaïe parle d'un avenir où Dieu éliminera la mort pour toujours, en essuyant
"les pleurs sur tous les visages" (Is 25, 8) et en ressuscitant les
morts à une vie nouvelle: "Tes morts revivront, tes cadavres
ressusciteront. Réveillez-vous et chantez, vous qui habitez la poussière, car
ta rosée est une rosée lumineuse, et le pays va enfanter des ombres" (ibid.,
26, 19). Ainsi, à la mort comme réalité obligatoire pour tous les vivants,
vient se superposer l'image de la terre qui, en tant que mère, s'apprête à la
naissance d'un nouvel être vivant et donne le jour au juste, destiné à vivre en
Dieu. C'est pourquoi, même si les justes "ont, au yeux des hommes subis
des châtiments, leur espérance était pleine d'immortalité" (Sg 3, 4).
L'espérance de la résurrection est magnifiquement affirmée dans le second
Livre des Maccabées par sept frères et par leur mère, au moment de subir le
martyre. L'un d'eux déclare: "C'est du Ciel que je tiens ces membres, mais
à cause de ses lois je les méprise et c'est de lui que j'espère les recouvrer
de nouveau" (2 M 7, 11); un autre, "sur le point d'expirer s'exprima
de la sorte "Mieux vaut mourir de la main des hommes en tenant de Dieu
l'espoir d'être ressuscité par lui" (Ibid., 7, 14). De façon
héroïque, leur mère les encourageait à affronter la mort avec cette espérance
(cf. ibid., 7, 29).
4. Dans la perspective de l'Ancien Testament les prophètes invitaient
déjà à attendre "le jour du Seigneur" avec une âme droite, sinon
celui-ci serait "ténèbre et non lumière" (cf. Am 5, I8.20). Dans la
plénitude de la révélation du Nouveau Testament, il est souligné que tous
seront soumis au jugement (cf. i P 4, 5; Rm 14, 10). Mais face à celui-ci, les
justes ne devront rien, craindre, car ils sont les élus destinés à recevoir
l’héritage promis; ils seront placés à la droite du Christ qui les appellera
les "bénis de mon Père" (Mt 25, 34; cf. 22, 14; 24, 22.24).
La mort, dont le croyant fait l'expérience en tant que membre du Corps
mystique, ouvre la voie vers le Père, qui nous a en effet démontré son amour
dans la mort du Christ, "victime d'expiation pour nos péchés" (1 Gn
4, 10; cf. Rm 5, 7). Comme l'affirme le Catéchisme de l’Église catholique, la
mort "pour ceux qui meurent dans la grâce du Christ, est une participation
à la mort du Seigneur, pour pouvoir également avoir part à sa
résurrection" (n. 1006).
Jésus "nous aime et nous a lavés de nos péchés par son sang .... il
a fait de nous une royauté de prêtre pour son Dieu et Père" (Ap 1, 5-6).
Il faut certes passer à travers la mort, mais désormais avec la certitude que
nous rencontrerons le Père lorsque "cet être corruptible aura revêtu
l'incorruptibilité et que cet être mortel aura revêtu l'immortalité" (1 Co
15, 54). Alors on verra clairement que "la mort a été engloutie dans la victoire"
(Ibid.) et on pourra l'interpeller avec une attitude de défi, sans peur:
"Où est-elle, ô mort, ta victoire? Où est-il, ô mort, ton aiguillon?"
(Ibid., 55).
C'est précisément en raison de cette vision chrétienne de la mort que
saint François d'Assise pouvait s'exclamer dans le Cantique des Créatures:
"Loué soit mon Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle" (Sources
franciscaines, n. 263). Face à cette perspective réconfortante, on comprend
la béatitude annoncée par le Livre de l'Apocalypse, presque comme un
couronnement des béatitudes évangéliques: "Heureux les morts qui meurent
dans le Seigneur; dès maintenant – oui, dit l'Esprit – qu'ils se reposent de
leurs fatigues, car leurs œuvres les accompagnent" (Ap 14, 13).
LA
SAINTETÉ S'OBTIENT PAR LE SACRIFICE
Observer les commandements du
Seigneur, c’est faire naître en chacun un homme nouveau
Dans l'après-midi du dimanche 6
juin 1999, le Pape Jean-Paul II a présidé, à l’aéro-club d'Elblag, l'Acte de
dévotion au Sacré-Cœur de Jésus. Au terme de l'Acte de dévotion, après
l'adresse de salut de l’Évêque diocésain, S.Exc. Mgr Andrzej Józef Sliwi½
ski, le Saint-Père a prononcé l'homélie suivante:
1. "Nous rendons honneur à
ton Cœur, ô notre Jésus, ô Jésus...".
Je rends grâce à la Divine
Providence de pouvoir, avec vous qui êtes ici présents, rendre louange et
gloire au Sacré-Cœur de Jésus, dans lequel s'est manifesté de la façon la plus
complète l'amour paternel de Dieu. Je me réjouis, de ce que la pieuse pratique
de réciter ou de chanter, chaque jour du mois de juin, les Litanies au
Sacré-Cœur de Jésus est si vivante en Pologne et se poursuit toujours.
Je salue toute les personnes
présentes aujourd'hui à cette Messe, qui se déroule un dimanche après-midi. Je
salue de façon particulière Mgr Andrzej, pasteur de ce diocèse, l’Évêque
auxiliaire et tout l'épiscopat polonais, ainsi que le Cardinal-Primat qui a
célébré la Messe aujourd’hui; je salue également les prêtres, les personnes
consacrées et tout le Peuple de Dieu du diocèse d'Elblag. J'adresse une cordiale
bienvenue aux pèlerins de Russie, du district de Kalingrad, venus ici avec leur
Archevêque, Mgr Tadeusz. Je salue également les fidèles de l'Église
grecque-catholique. Je salue toute la jeune Église d'Elblag, particulièrement
unie à la figure de saint Adalbert. Non loin d'ici ~ selon la tradition ~ il
donna sa vie pour le Christ, à Swiety Gai. Au cours de l'histoire, la mort de
ce martyr a produit des fruits abondants de sainteté sur cette terre. En ce
lieu, je voudrais rappeler la bienheureuse Dorota de Matowy, épouse et mère de
neuf enfants, et également la servante de Dieu Regina Protmann, fondatrice de
la Congrégation des Sœurs de Sainte-Catherine, que -- si Dieu le veut --
l'Église élèvera à la gloire des autels, au cours de ce pèlerinage, par l'intermédiaire
de mon ministère à Varsovie. Un fils de cette terre sera également inscrit dans
l'album des bienheureux, dom Wladyslaw Demski, qui donna sa vie dans le camp de
concentration de Sachsenhausen, en défendant publiquement la croix outragée de
façon sacrilège par ses bourreaux. Vous avez repris ce magnifique héritage
spirituel et vous devez le protéger, le développer et construire l'avenir de
cette terre et de l’Église d'Elblag, sur le fondement solide de la foi et de la
vie religieuse.
2. "Cœur de Jésus, source de
vie et de sainteté, aie pitié de nous".
Ainsi l'évoquons-nous dans les
Litanies. Tout ce que Dieu voulait nous dire à propos de sa personne et de son
amour, il l'a déposé dans le cœur de Jésus et, à travers ce cœur, il l'a
exprimé. Nous nous trouvons face à un mystère insondable. A travers le Cœur de
Jésus, nous lisons l'éternel dessein divin du salut du monde. Et il s'agit d'un
projet d'amour. Les litanies que nous avons chantées de façon admirable
contiennent toute cette vérité.
Nous sommes venus ici aujourd'hui,
pour contempler l'amour du Seigneur Jésus, sa bonté qui embrasse chaque homme;
pour contempler son Cœur ardent d'amour pour le Père, dans la plénitude de
l'Esprit Saint. Le Christ qui nous aime, nous montre son Cœur comme source de vie
et de sainteté, comme source de notre rédemption. Pour comprendre de façon
approfondie cette invocation, il faut peut-être revenir à la rencontre de Jésus
avec la Samaritaine, dans la petite ville de Sychar, près du puits, qui se
trouvait là depuis l'époque du patriarche Jacob. Elle était venue puiser de
l'eau. Alors Jésus lui dit: "Donne-moi à boire", et elle lui
répondit: "Comment ! toi qui es juif, tu me demandes à boire à moi qui
suis une femme samaritaine ?". L’évangéliste ajoute alors que les juifs ne
s'entendaient pas avec les Samaritains. Elle reçut alors la réponse de Jésus:
"Si tu savais le don de Dieu et qui est celui qui te dit: Donne-moi à
boire, c'est toi qui l'aurais prié et il t'aurait donné de l'eau vive [...]
l'eau que je lui donnerai deviendra en lui source d'eau jaillissant en vie
éternelle" (cf. Jn 4, 1-14). Ce sont là des paroles mystérieuses.
Jésus est une source; c'est de lui
que jaillit la vie divine de l'homme. Il suffit de s'approcher de lui, de
demeurer en lui, pour obtenir cette vie. Et qu'est-ce que cette vie, sinon le
début de la sainteté de l'homme? De la sainteté qui est en Dieu et que l'homme
peut atteindre avec l'aide de la grâce? Nous désirons tous boire au cœur divin,
qui est source de vie et de sainteté.
3. "Heureux qui observe le
droit, qui pratique en tout temps la justice"-(Ps 105 [106], 3).
Chers frères et sœurs, la
méditation de l'amour de Dieu, qui s'est révélé dans le Cœur de son Fils, exige
de l'homme une réponse cohérente. Nous n'avons pas seulement été appelés à
contempler le mystère de l'amour du Christ, mais à y participer. Le Christ dit:
"Si vous m'aimez, observez mes commandements" (Jn 14, 15). De cette
façon, il nous lance un appel puissant et, dans le même temps, il nous pose une
condition: si tu veux m'aimer, observe mes commandements, observe la sainte loi
de Dieu, pratique les sentiers que Dieu t'a indiqués et que je t'ai indiqués à
travers l'exemple de ma vie.
La volonté de Dieu est que nous
observions ses commandements, c'est-à-dire la loi de Dieu donnée sur le Mont
Sinaï à Israël, à travers Moïse. La loi donnée à tous les hommes. Nous
connaissons ces commandements. Beaucoup d'entre vous les répètent chaque jour
dans la prière. Il s'agit d'une coutume très belle et pieuse. Répétons-les tels
qu'ils sont écrits dans le Livre de l'Exode, pour confirmer et pour renouveler
ce que nous nous rappelons.
"Je suis Yahvé, ton Dieu, qui
t'ai fait sortir du pays d’Égypte, de la maison de servitude:
Tu n'auras pas d'autres dieux
devant moi.
Tu ne prononceras pas le nom de
Yahvé ton Dieu à faux,
tu te souviendras du jour du
sabbat pour le sanctifier;
honore ton père et ta mère afin
que se prolongent tes jours sur la terre que
te donne Yahvé ton Dieu.
Tu ne tueras pas.
Tu ne commettras pas d'adultère.
Tu ne voleras pas.
Tu ne porteras pas de témoignage
mensonger contre ton prochain.
Tu ne convoiteras pas la maison de
ton prochain.
Tu ne convoiteras pas la femme de
ton prochain" (cf. Ex 20, 2-7).
Voilà le fondement de la morale
donnée à l'homme par le Créateur: le Décalogue, les dix paroles de Dieu
prononcées avec fermeté sur le Sinaï et confirmées par le Christ lors du
discours sur la Montagne, dans le contexte des huit béatitudes. Le Créateur,
qui est dans le même temps le législateur suprême, a inscrit dans le cœur de
l'homme tout l'ordre de la vérité. Cet ordre conditionne le bien et l'ordre
moral et il constitue la base de la dignité de l'homme créé à l'image de Dieu.
Les commandements ont été donnés pour le bien de l'homme, pour son bien
personnel, familial et social. Ils représentent véritablement la route à suivre
pour l'homme. L'ordre matériel à lui seul ne suffit pas. Il doit être complété
et enrichi par l'ordre surnaturel. Grâce à celui-ci, la vie acquiert un sens
nouveau et l'homme devient meilleur. En effet, la vie a besoin de forces et de
valeurs divines, surnaturelles, ce n'est qu'alors qu'elle acquiert sa pleine
splendeur.
Le Christ confirma cette loi de
l'Ancienne Alliance. Dans le discours de la montagne, il parla avec clarté à
ceux qui l'écoutaient: "N'allez pas croire que je suis venu abolir la Loi
ou les Prophètes: je ne suis pas venu abolir mais accomplir" (Mt 5, 17).
Le Christ est venu pour accomplir la loi, tout d'abord, pour la compléter dans
son contenu et sa signification, puis pour en révéler ainsi son sens complet et
toute sa profondeur : la loi est parfaite lorsqu’elle est imprégnée de
l’amour de Dieu et du prochain. L'amour est ce qui décide de la perfection
morale de l'homme, de sa ressemblance avec Dieu. "Celui qui a mes commandements
et les garde, ~ dit le Christ ~ c'est celui-là qui m'aime; or celui qui m'aime
sera aimé de mon Père; et je l'aimerai et je me manifesterai à lui" (Jn
14, 21). La fonction liturgique d'aujourd'hui, consacrée au Très Saint Cœur de
Jésus, nous rappelle cet amour de Dieu, intensément désiré par l'homme, et elle
indique qu'une réponse concrète à cet amour consiste à observer dans la vie
quotidienne les commandements de Dieu. Dieu a voulu qu'ils ne s'effacent pas de
la mémoire, mais qu'ils demeurent imprimés pour toujours dans les consciences
des hommes, afin que l'homme, en connaissant et en observant les commandements,
"ait la vie éternelle".
4. "Heureux qui observe le
droit". Le Psalmiste appelle ainsi celui qui marche sur la voie des
commandements et les observe jusqu'à la fin (cf. Ps 118 [119], 32-33). En
effet, l'observance de la loi divine est le fondement pour obtenir le don de la
vie éternelle, c'est-à-dire du bonheur qui ne connaît pas de fin. A la question
du jeune homme riche: "Maître, que dois-je faire de bon pour obtenir la
vie éternelle?" (Mt 19, 16). Jésus répondit: "Su tu veux entrer dans
la vie, observe les commandements" (Mt 19, 17). Cet appel du Christ est
particulièrement actuel dans la réalité d'aujourd'hui, dans laquelle de
nombreuses personnes vivent comme si Dieu n'existait pas. La tentation
d'organiser le monde et sa propre vie sans Dieu, voire même contre Dieu, sans
ses commandements et sans l’Évangile, existe et nous menace également. Et la
vie humaine et le monde construits sans Dieu, se retourneront à la fin contre
l'homme. Nous en avons eu de nombreuses preuves en ce XXe siècle qui s'achève.
Transgresser les commandements divins, abandonner le chemin tracé par Dieu,
signifie tomber dans l'esclavage du péché, et "le salaire du péché est la
mort" (Rm ó, 23).
Nous nous trouvons face à la
réalité du péché. Celui-ci constitue une offense à Dieu, il constitue une
désobéissance à Dieu, à sa loi, à la norme morale, que Dieu donna à l'homme, en
l'inscrivant dans le cœur humain, en la confirmant et la perfectionnant à
travers la Révélation. Le péché s'oppose à l'amour de Dieu pour nous et
détourne nos cœurs de Lui. Le péché est "l'amour de soi porté jusqu'au
mépris de Dieu", comme le dit saint Augustin (De Civitate Dei, 14, 28). Le
péché est un mal profond, dans toutes ses dimensions. A commencer par le péché
originel et en passant par tous les péchés personnels de chaque homme, par les
péchés sociaux, les péchés qui pèsent sur toute l'histoire de l'humanité.
Nous devons constamment être conscients
de ce grand mal, nous devons constamment acquérir une sensibilité subtile et
une claire connaissance du germe de mort contenu dans le péché. Il s'agit ici
de ce que l'on a l'habitude d'appeler le sens du péché. Il puise sa source à la
conscience morale de l'homme, il est lié à la connaissance de Dieu, au sens de
l'union avec le Créateur, Seigneur et Père. Plus cette conscience de l'union
avec Dieu est profonde, renforcée par la vie sacramentelle de l'homme, et par
la prière sincère, plus le sens du péché est clair. La réalité de Dieu révèle
et illumine le mystère de l'homme. Faisons tous ce qui est en notre pouvoir
pour rendre nos consciences sensibles et les sauvegarder de la déformation ou
de l’insensibilité.
Voyons quelles sont les grandes
tâches que Dieu nous assigne. Nous devons établir en nous un homme véritable, à
l’image et à la ressemblance de Dieu. Un homme qui aime la loi de Dieu et qui
veut vivre selon celle-ci. Le Psalmiste qui s’écrie : "Pitié pour
moi, Dieu, en ta bonté, en ta grande tendresse efface mon péché, lave-moi tout
entier de mon mal et de ma faute purifie-moi" (Ps 50 [51], 3-4), n’est-il
pas pour nous un exemple touchant d’un homme qui se repenti devant Dieu ? Il
désire la metanoia de son propre cœur, pour devenir une créature nouvelle,
différente, transformée par la puissance de Dieu.
Saint Adalbert se présente à nous.
Nous ressentons sa présence ici, car c’est sur cette terre qu’il donna sa vie
pour le Christ. Depuis mille ans, il nous dit, à travers le témoignage du
martyre, que la sainteté s’obtient par le sacrifice, qu’il n’y a pas de place
pour le compromis, qu’il faut être fidèle jusqu’au bout, qu’il faut avoir le
courage de protéger l’image de Dieu dans son âme, jusqu’au sacrifice suprême.
Sa mort comme martyr lance un appel aux hommes afin que, en mourant au mal et
au péché, ils laissent naître en eux un homme nouveau, un homme de Dieu, qui
observe les commandements du Seigneur.
5. Très chers frères et sœurs,
nous contemplons le Sacré-Cœur de Jésus, qui est source de vie, car à travers
lui s’est accomplie la victoire sur la mort. Il est également source de
sainteté, car en lui est vaincu le péché, qui est l’ennemi de la sainteté,
l’ennemi du développement spirituel de l’homme. Du cœur du Seigneur Jésus,
commence la sainteté de chacun de nous. Apprenons de ce Cœur l’amour pour Dieu
et la compréhension du mystère du péché – mysterium iniquitatis.
Accomplissions des actes de
réparation au Divin Cœur pour les péchés commis par nous et par nos proches.
Réparons le refus de la bonté et de l’amour de Dieu.
Approchons-nous chaque jour de
cette source d’où jaillissent les sources d’eau vive. Avec la Samaritaine,
demandons : "Donne-moi cette eau", car elle donne la vie
éternelle.
Cœur de Jésus, foyer ardent de
charité,
Cœur de Jésus, source de vie et de sainteté,
Cœur de Jésus, propitiation pour nos péchés
– aie pitié de nous. Amen.
Jean-Paul II
Du Cœur de Jésus crucifié naît la nouvelle humanité,
rachetée du péché
En cette année du centenaire de la consécration du genre humain au Sacré-Cœur de Jésus, décrétée par le Pape Léon XIII et à l'occasion de la fête du Sacré-Cœur, un pèlerinage a été organisé à Paray-le-Monial en France. Nous publions ci-dessous le Message que le Saint-Père a fait parvenir, à travers le Président de la Conférence des Évêques de France, à tous les participants à ce moment de prière:
A Monseigneur Louis-Marie Billé Archevêque de Lyon,
Président de la Conférence des Évêques de France
I. Au moment où de nombreux pèlerins s'apprêtent à célébrer solennellement
à Paray-le-Monial la fête du Sacré-Cœur et de faire mémoire de la consécration
du genre humain au Sacré-Cœur de Jésus faite par le Pape Léon XIII il y a cent
ans, je suis heureux, à travers vous, de leur adresser mes cordiales
salutations et de m'unir à leur démarche spirituelle ainsi qu'à celle de toutes
les personnes qui font en ce jour un acte d'offrande au Sacré-Cœur.
2. A la suite de saint Jean Eudes, qui nous a appris à contempler Jésus
lui-même, le cœur des cœurs, dans le cœur de Marie et de les faire aimer tous
les deux, le culte rendu au Sacré-Cœur s'est répandu, notamment grâce à sainte
Marguerite-Marie, religieuse de la Visitation à Paray-le-Monial. Le 11 juin
1899, invitant tous les Évêques à s'associer à sa démarche, Léon XIII demandait
au Seigneur d'être le Roi de tous tes fidèles, ainsi que des hommes qui l'ont
abandonné ou de ceux qui ne le connaissent pas, le suppliant de les amener à la
Vérité et de les conduire vers Celui qui est la Vie. Dans l'Encyclique Annum
sacrum, il avait exprimé sa compassion pour les hommes qui sont loin de Dieu
et son désir de les confier au Christ Rédempteur.
3. L'Église ne cesse de contempler l'amour de Dieu, manifesté de manière
sublime et particulière sur le Calvaire, lors de la passion du Christ,
sacrifice qui est rendu sacramentellement présent à chaque Eucharistie.
"Du cœur très aimant de Jésus procèdent tous les sacrements, mais surtout
le plus grand de tous, le sacrement d'amour, par lequel Jésus voulut être le
compagnon de notre vie, la nourriture de nos âmes, sacrifice d'une valeur
infinie" (S. Alphonse de Liguori, Méditation II sur le cœur aimant de
Jésus à l'occasion de la neuvaine en préparation de la fête du
Sacré-Cœur). Le Christ est un foyer brûlant d'amour qui appelle et qui
apaise: "Venez à moi, [...] car je suis doux et humble de cœur" (Mt 1
I, 28-29).
Le cœur du Verbe incarné est le signe de l'amour par excellence; aussi
ai-je personnellement souligné l'importance pour les fidèles de pénétrer le
mystère de ce cœur débordant d'amour pour les hommes, qui contient un message d
'une extraordinaire actualité (cf. Encyclique Redemptor hominis n. 8).
Comme l'écrivait saint Claude La Colombière, "voici le Cœur qui a tant
aimé les hommes qu'il n'a rien épargné, jusqu'à s'épuiser et à se consumer afin
de témoigner son amour" (Écrits spirituels, n. 9).
4. A l'approche du troisième millénaire, "l'amour du Christ nous
presse" (2 Co 5,i 14), pour que nous fassions connaître et aimer le
Sauveur, qui a versé son sang pour les hommes. "Pour eux, je me consacre
moi-même, afin qu'ils soient, eux aussi, consacrés dans la vérité" (Jn 17,
19). J'encourage donc vivement les fidèles à adorer le Christ, présent dans le
Saint Sacrement de l'autel, le laissant guérir nos consciences, nous purifier,
nous illuminer et nous unifier. Dans la rencontre avec Lui, les chrétiens
puiseront la force pour leur vie spirituelle et pour leur mission dans le
monde. En effet, dans le cœur à cœur avec le divin Maître, découvrant l'amour
infini du Père, ils seront de vrais adorateurs en esprit et en vérité. Leur foi
en sera ravivée; ils entreront dans le mystère de Dieu et seront profondément
transformés par le Christ. Dans les épreuves et dans les joies, ils
conformeront leur vie au mystère de la Croix et de la Résurrection du Sauveur
(cf. Concile oecum. Vatican II, Gaudium et spes, n. I0). Ils deviendront
chaque jour davantage des fils dans le Fils. Alors, par eux, l'amour se
répandra dans le cœur des hommes, pour que se construise le Corps du Christ qui
est l'Église et que s'édifie aussi une société de justice, de paix et de
fraternité. Ils seront des intercesseurs de l'humanité tout entière, car toute
âme qui s'élève vers Dieu élève aussi te monde et contribue mystérieusement au
salut gratuitement offert par notre Père des cieux.
J'invite donc tous les fidèles à poursuivre avec piété leur dévotion au culte te du Sacré-Cœur de Jésus, en l'adaptant à notre temps, pour qu'ils ne cessent d'accueillir ses insondables richesses, qu'ils y répondent avec joie en aimant Dieu et leurs frères, trouvant ainsi la paix, entrant dans une démarche de réconciliation et affermissant leur espérance de vivre un jour en plénitude auprès de Dieu, dans la compagnie de tous les saints (cf. Litanies du Sacré-Cœur). Il convient aussi de transmettre aux générations futures le désir de rencontrer le Seigneur, de fixer leur regard sur Lui, pour répondre à l'appel à la sainteté et pour découvrir leur mission spécifique dans l'Église et dans le monde, réalisant ainsi leur vocation baptismale (cf. Concile oecum. Vatican II, Lumen gentium, n. 10). En effet, la "charité divine, don très précieux du Cœur du Christ et de son Esprit", se communique aux hommes, pour qu'ils soient, à leur tour, des témoins de l'amour de Dieu (Pie XII, Encycl. Haurietis aquas, III).
5. Invoquant l'intercession de la Vierge Marie, Mère du Christ et de
l'Église, à laquelle j'ai consacré les hommes et les nations le 13 mai 1982, je
vous accorde bien volontiers la Bénédiction apostolique, ainsi qu'à tous les
fidèles qui, à l'occasion de la fête du Sacré-Cœur, se rendront en pèlerinage à
Paray-le-Monial ou qui participeront avec dévotion à une célébration liturgique
ou à un autre moment de prière au Sacré-Cœur.
Du Vatican, le 4 juin 1999.
Jean-Paul II
Centenaire de la consécration de l’humanité
au Divin Cœur de Jésus
A l'occasion du centenaire de la consécration du genre humain au Divin Cœur de Jésus, le Pape Jean-Paul II a adressé un Message à tous les fidèles du monde. "A l'occasion de la solennité du Sacré-Cœur et du mois de juin, -- a dit le Saint-Père -- j'ai souvent exhorté les fidèles à persévérer dans la pratique de ce culte, qui contient un message qui est, de nos jours, d'une extraordinaire actualité, car du Cœur du Fils de Dieu, mort sur la Croix, a jailli la source éternelle de la vie qui donne l'espérance à tout homme. Du Cœur de Jésus crucifié naît la nouvelle humanité, rachetée du péché. L'homme de l'An 2000 a besoin du Cœur du Christ pour connaître Dieu et pour se connaître lui-même; il a besoin de lui pour construire la civilisation de l'amour"". Nous publions ci-dessous le texte du Message du Saint-Père:
Chers frères et sœurs,
1. Le centenaire de la consécration du genre humain au Divin Cœur de
Jésus, que mon prédécesseur Léon XIII a décrétée pour toute l’Église par l'Encyclique
Annum sacrum (25 mai 1899: Leonis XIII P.M. Acta, XIX, Rome 1900,
pp. 71-80) et réalisée le 11 juin 1899, nous incite tout d'abord à la gratitude
envers Celui "qui nous aime, qui nous a délivrés de nos péchés par son
sang, qui a fait de nous le royaume et les prêtres de Dieu son Père" (Ap
l, 5-6).
Cette heureuse circonstance est plus que jamais opportune pour réfléchir
sur le sens et sur la valeur de cet important acte ecclésial.
Par l'Encyclique Annum sacrum, le Pape Léon XIII a confirmé
ce qui avait été accompli par ses prédécesseurs afin de protéger religieusement
et de mettre davantage en lumière le culte et la spiritualité du Sacré-Cœur.
Par cette consécration, il entendait obtenir "des fruits merveilleux tant
pour le nom chrétien que pour la société universelle des hommes" (l.c., p.
71). En demandant que soient consacrés non seulement les croyants mais aussi
tous les hommes, il donnait une nouvelle orientation et un nouveau sens à la
consécration qui avait déjà été mise en pratique depuis deux siècles par des
personnes, des groupes, des diocèses, des nations.
C'est pourquoi la consécration du genre humain au Cœur de Jésus fut
présentée par Léon XIII comme "la plénitude et le couronnement de tous les
honneurs que l'on a coutume de rendre au Sacré-Cœur" (Annum sacrum,
l.c., p. 72). L'encyclique explique que cette consécration est due au Christ
Rédempteur du genre humain pour ce qu'il est en lui-même et pour ce qu'il a
fait en faveur de tous les hommes. Puisque dans le Sacré-Cœur le chrétien
trouve le symbole et l'image de l'amour infini du Christ, amour qui nous pousse
à nous aimer les uns les autres, il ne peut pas ne pas percevoir l'exigence de
sa participation personnelle à l’œuvre du salut. C'est pourquoi tout membre de
l’Église est invité à considérer que la consécration, c'est se donner soi-même
et se faire l'obligé de Jésus-Christ, Roi "des enfants prodigues",
Roi qui appelle tout le monde "au port de la vérité et à l'unité de la
foi", Roi de tous ceux qui attendent d'être conduits "à la lumière et
au Royaume de Dieu" (Formule de consécration). La consécration
ainsi entendue doit donc être rapprochée de l'action missionnaire de l’Église
elle-même, car elle répond au désir du Cœur de Jésus de répandre dans le monde,
par les membres de son Corps, son dévouement total au Royaume, et d'unir
toujours davantage son Église dans l’offrande au Père et dans le fait d’exister
pour les autres.
La valeur de ce qui s’est passé le 11 juin 1899 a été confirmé d’une
manière autorisée par ce qu’ont écrit mes prédécesseurs qui ont apporté un
approfondissement doctrinal au sujet du culte envers le Sacré-Cœur et qui ont
décrété le renouvellement périodique de l’acte de consécration. Parmi eux, il
m’est agréable de rappeler : le saint successeur de Léon XIII, le Pape Pie
X, qui décida en 1906 de renouveler la consécration tous les ans; le Pape Pie
XI, de vénérée mémoire, qui la mentionna dans les Encycliques Quas primas, dans
le cadre de l'année sainte de 1925, et Miserentissimus Redemptor; son
successeur, le Serviteur de Dieu Pie XII, qui traita ce sujet dans les
encycliques Summi Pontificatus et Haurietis aquas. Le Serviteur
de Dieu Paul VI, à la lumière du Concile Vatican II, voulut en parler dans la
lettre apostolique Investigabiles divitias et dans la lettre Diserti
interpretes, adressée aux Supérieurs majeurs des Instituts qui prennent leur
nom du Cœur de Jésus, le 25 mai 1965.
Personnellement, je n'ai pas manqué non plus d'inviter bien souvent mes
Frères dans l'épiscopat, les prêtres, les religieux et les fidèles à développer
dans leur vie et à entretenir les formes les plus authentiques du culte envers
le Cœur de Jésus. En cette année consacrée à Dieu le Père, je rappelle ce que
j'ai écrit dans l'Encyclique Dives in misericordia: "L’Église
semble professer et vénérer d'une manière particulière la miséricorde de Dieu
quand elle s'adresse au Cœur du Christ. En effet, nous approcher du Christ dans
le mystère de son Cœur nous permet de nous arrêter sur ce point -- point
central en un certain sens, et en même temps le plus accessible sur le plan
humain -- de la révélation de l'amour miséricordieux du Père, qui a constitué
le contenu central de la mission messianique du Fils de l'homme" (n. 13).
A l'occasion de la solennité du Sacré-Cœur et du mois de juin, j'ai souvent exhorté
les fidèles à persévérer dans la pratique de ce culte, qui contient "un
message qui est, de nos jours, d'une extraordinaire actualité", car
"du Cœur du Fils de Dieu, mort sur la Croix, a jailli la source éternelle
de la vie qui donne l'espérance à tout homme. Du Cœur de Jésus crucifié naît la
nouvelle humanité, rachetée du péché. L'homme de l'An 2000 a besoin du Cœur du
Christ pour connaître Dieu et pour se connaître lui-même; il a besoin de lui
pour construire la civilisation de l'amour" (Audience générale du 8 juin
1994: Insegnamenti, XVII, 1 [1994], p. 1152; ORLF n. 24 du 14 juin
1994).
La consécration du genre humain de 1899 constitue un pas d'une importance
toute spéciale sur la route de l’Église et il est toujours bon de la renouveler
chaque année en la fête du Sacré-Cœur. Il faut en dire autant de l'Acte de
réparation que l'on a coutume de réciter lors de la fête du Christ Roi. Les
paroles suivantes de Léon XIII sont toujours d'actualité: "II faut donc
recourir à celui qui est la voie, la vérité et la vie. On a erré, qu'on
revienne dans la voie; les ténèbres ont obscurci les esprits, que la lumière de
la vérité dissipe cette ombre; la mort nous a saisis, conquérons la vie"
(Annum sacrum, l.c., p. 78). N'est-ce pas là le programme du Concile
Vatican II et de mon pontificat lui-même?
2. Alors que nous nous préparons à célébrer le grand Jubilé de l'An 2000,
ce centenaire nous aide à contempler avec espérance notre humanité et à
entrevoir le troisième millénaire illuminé par la lumière du mystère du Christ,
qui est "le Chemin, la Vérité et la Vie" (Jn 14, 6).
En constatant que "les déséquilibres dont souffre le monde
d'aujourd'hui sont liés à un déséquilibre plus fondamental, qui s'enracine dans
le Cœur même de l'homme" (Conc. œcum. Vat. II, Const. past. sur
l’Église dans le monde de ce temps Gaudium et spes, n. 10), la foi
découvre avec bonheur que "le mystère de l'homme ne s'éclaire vraiment que
dans le mystère du Verbe incarné" (ibid., n. 22), car, "par son
incarnation, le Fils de Dieu lui-même s'est en quelque sorte uni à tout homme.
Il a travaillé avec des mains d'homme, il a pensé avec une intelligence
d'homme, il a agi avec une volonté d'homme, il a aimé avec un Cœur
d'homme" (ibid.). Dieu a décidé que le baptisé, "associé au mystère
pascal, devenant conforme au Christ dans la mort", peut, "fortifié
par l'espérance", aller "au-devant de la résurrection", mais
cela vaut "aussi pour tous les hommes de bonne volonté, dans le Cœur
desquels la grâce agit de façon invisible" (ibid.). "Tous les hommes
– comme le rappelle encore le Concile Vatican II – sont appelés à cette union
avec le Christ, qui est la lumière du monde, de qui nous venons, par qui nous
vivons, vers qui nous tendons" (Const. dogm. sur l’Église Lumen
gentium, n. 3).
La constitution dogmatique sur l’Église enseigne que, "par la
régénération et l'onction de l'Esprit Saint, les baptisés sont consacrés pour
être une demeure spirituelle et un sacerdoce saint, en vue d’offrir, par toutes
les activités de l’homme chrétien, des sacrifices spirituels et d’annoncer les
actes de puissance de celui qui les appelés des ténèbres à son admirable
lumière (cf. 1 P 2, 4-10). C’est pourquoi tous les disciples du Christ,
persévérant dans la prière et louant ensemble Dieu (cf. Ac 2, 42-47), doivent
s’offrir en hostie vivante, sainte et agréable à Dieu (cf. Rm 12, 1), porter
témoignage du Christ sur toute l’étendue de la terre, et rendre compte, à ceux
qui le demandent, de l’espérance qui est en eux de la vie éternelle (cf. I P 3,
15)" (ibid., n. 10). Face à la tâche de la nouvelle évangélisation, le
chrétien qui, tourné vers le Cœur du Christ, Seigneur du temps et de
l'histoire, se consacre à lui et en même temps consacre ses frères, se retrouve
porteur de sa lumière. Animé par son esprit de service, il aide à ouvrir à tous
les êtres humains la perspective d'être élevés vers leur plénitude personnelle
et communautaire. "Auprès du Cœur du Christ, le Cœur de l'homme apprend à
connaître. le sens véritable et unique de sa vie et de son destin, à comprendre
la valeur d'une vie authentiquement chrétienne, à se garder de certaines
perversions du Cœur humain, à joindre l'amour filial envers Dieu à l'amour du
prochain" (Message à la Compagnie de Jésus, 5 octobre 1986: Insegnamenti
IX, 2 [1986], p. 843).
Je désire exprimer mon approbation et mes encouragements à tous ceux qui,
à quelque titre que ce soit, continuent dans l’Église à cultiver, à approfondir
et à promouvoir le culte envers le Cœur du Christ, avec un langage et des
formes adaptés à notre temps, de manière à pouvoir le transmettre aux
générations futures dans l'esprit qui l'a toujours animé. Aujourd'hui encore,
il s'agit d'amener les fidèles à fixer leur regard d'adoration sur le mystère
du Christ, Homme-Dieu, pour devenir des hommes et des femmes de vie intérieure,
des personnes qui entendent et qui vivent l'appel à la vie nouvelle, à la
sainteté, à la réparation, qui est une coopération apostolique au salut du
monde. Des personnes qui se préparent à la nouvelle évangélisation,
reconnaissant le Cœur du Christ comme le Cœur de l’Église: il est urgent que le
monde comprenne que le christianisme est la religion de l'amour.
Le Cœur du Sauveur invite à remonter jusqu'à l'amour du Père, qui est la
source de tout amour authentique: "En ceci consiste l'amour: ce n'est pas
nous qui avons aimé Dieu, mais c'est lui qui nous a aimés et qui a envoyé son
Fils en victime de propitiation pour nos péchés" (1 Jn 4, 10). Jésus
reçoit sans cesse de son Père, riche en miséricorde et en compassion, l’amour
qu’Il prodigue aux hommes (cf. Ep 2, 4; Jc 5, 11). Son Cœur révèle, en
particulier, la générosité de Dieu envers le pécheur. En réagissant au péché,
Dieu ne diminue pas son amour mais il l'élargit en un mouvement de miséricorde
qui devient initiative de rédemption.
La contemplation du Cœur de Jésus dans l'Eucharistie incitera les fidèles
à chercher en ce Cœur le mystère insondable du sacerdoce du Christ et de celui
de l’Église. Elle leur fera goûter, en communion avec leurs frères, la douceur
spirituelle de la charité à sa source même. Les aidant personnellement à
redécouvrir leur Baptême, elle les rendra plus conscients de leur dimension
apostolique qu'il leur faut vivre dans la diffusion de la charité et dans la
mission évangélisatrice. Chacun s'engagera davantage à prier le Maître de la vigne
(cf. Mt 9, 38) d'accorder à l’Église "des pasteurs selon son Cœur"
(cf. Jr 3, 15) qui, passionnés du Christ Bon Pasteur, modèlent leur Cœur à
l'image du sien et soient disposés à parcourir les routes du monde pour
proclamer à tous qu'Il est le Chemin, la Vérité et la Vie (cf. Exhort. apost.
post-synodale Pastores dabo vobis, n. 82). A cela s'ajoutera l'action
réelle pour que beaucoup de jeunes d'aujourd'hui, dociles à la voix de l'Esprit
Saint, soient incités à laisser résonner au plus profond de leur Cœur les
grandes attentes de l’Église et de l'humanité, et à répondre à l'invitation du
Christ de se consacrer avec Lui, dans l'enthousiasme et la joie, "pour la
vie du monde" (Jn 6, 51).
3. La coïncidence de ce centenaire avec la dernière année de préparation
au grand Jubilé de l'An 2000, qui a pour but d'"élargir les horizons des
croyants selon la perspective même du Christ: la perspective du "Père qui
est au cieux" (cf. Mt 5, 45)" (Lettre apost. Tertio millennio
adveniente, n. 49), constitue une bonne occasion pour présenter le Cœur de
Jésus "fournaise ardente de charité, ...symbole et image expressive de
l'amour éternel dont "Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné son Fils
unique" (Jn 3, 16)" (Paul VI, Lettre apost. Investigabiles
divitias n. 5: AAS 57 [1965], p. 268; ORLF n. 12 du 19 mars 1965). Le Père
"est amour" (1 Jn 4, 8. 16), et le Fils unique, le Christ, manifeste
son mystère tandis qu’il révèle pleinement l’homme à l’homme.
La parole prophétique rappelée par saint Jean : "Ils
regarderont celui qu’ils ont transpercé" (Jn 19, 37; cf. Za 12, 10) a pris
forme dans le culte envers le Cœur de Jésus. C’est un regard contemplatif, qui
s’efforce de pénétrer au cœur des sentiments du Christ, vrai Dieu et vrai
homme. Dans le culte, le croyant confirme et approfondit l'accueil du mystère
de l'Incarnation, qui a rendu le Verbe solidaire des hommes, témoin de la
recherche que fait d'eux son Père. Cette recherche naît au plus intime de Dieu,
qui "aime" l'homme "éternellement dans le Verbe" et qui
"veut l'élever dans le Christ à la dignité de fils adoptif" (Lettre
apost. Tertio millennio adveniente, n. 7). En même temps, la dévotion au
Cœur de Jésus scrute le mystère de la Rédemption pour y découvrir la dimension
d'amour qui a animé son sacrifice de salut.
L'action de l'Esprit Saint, à laquelle Jésus a attribué l'inspiration de
sa mission (cf. Lc 4, 18; Is 61, I) et dont, au cours de la dernière Cène, il
avait promis l'envoi, est vive dans le Cœur du Christ. L'Esprit aide à pénétrer
la richesse du signe du côté transpercé du Christ, d'où est sortie l’Église
(cf. Conc. oecum. Vat. II, Const. sur la sainte Liturgie Sacrosanctum
Concilium, n. 5). "En effet ~ comme Paul VI a eu l'occasion de l'écrire
– du Cœur transpercé du Rédempteur est née l’Église, elle en est nourrie,
puisque le Christ "s'est livré pour elle, afin de la sanctifier en la
purifiant par le bain d'eau qu'une parole accompagne" (Ep 5, 25-26)"
(Lettre Diserti interpretes, 25 mai 1965). Et, par l'Esprit Saint,
l'amour dont le Cœur de Jésus est rempli se répand dans le Cœur des hommes (cf.
Rm 5, 5) et les entraîne à l'adoration de son "insondable richesse"
(Ep 3, 8) et à la prière filiale et confiante au Père (cf. Rm 8, 15-16), par
l'intermédiaire du Ressuscité, "toujours vivant pour intercéder en notre
faveur" (cf. He 7; 25).
4. Le culte du Cœur du Christ, "siège universel de la communion avec Dieu
le Père ,... "siège de l'Esprit Saint" (Audience générale du 8 juin
1994: Insegnamenti, XVII, I [1994], p. 1152; ORLF n. 24 du 14 juin
1994), tend à renforcer nos liens avec la Sainte Trinité. La célébration du
centenaire de la consécration du genre humain au Sacré-Cœur prépare donc les
fidèles au grand Jubilé, tant pour ce qui est de son objectif de
"glorification de la Trinité, dont tout provient et vers laquelle tout
s'oriente dans le monde et dans l'histoire" (Lettre apost. Tertio
millennio adveniente, n. 55), que pour son orientation vers l'Eucharistie
(cf. ibid.), dans laquelle la vie que le Christ est venue apporter en abondance
(cf. Jn 10, 10) est communiquée à ceux qui se nourriront de Lui pour vivre de
Lui (cf. Jn 6, 57). Toute la dévotion au Cœur de Jésus, en chacune de ses
manifestations, est profondément eucharistique: elle s'exprime par des
exercices de piété qui incitent les fidèles à vivre en accord avec le Christ,
"doux et humble de Cœur" (Mt 11, 29), et elle s'approfondit dans
l'adoration. Elle s'enracine et elle trouve son sommet dans la participation à
la Messe, surtout le dimanche, où les Cœurs des Croyants réunis fraternellement
dans la joie écoutent la Parole de Dieu, apprennent à accomplir avec le Christ
l'offrande d'eux-mêmes et de toute leur vie (cf. Const. Sacrosanctum
Concilium, n. 48), se nourrissent à la table pascale du Corps et du Sang du
Seigneur et, partageant pleinement l'amour qui fait battre son Cœur,
s'efforcent d'être toujours davantage des évangélisateurs et des témoins de
solidarité et d'espérance.
Rendons grâce à Dieu, notre Père, qui nous a révélé son amour dans le
Cœur du Christ et nous a consacrés par l'onction de l'Esprit Saint (cf. Const.
dogm. Lumen gentium, n. 10) de sorte que, unis au Christ, L'adorant en
tout lieu et agissant saintement, nous Lui consacrions le monde lui-même (cf.
ibid., n. 34) et le nouveau Millénaire.
Conscients du grand défi qui nous attend, invoquons l'aide de la Vierge
Sainte, Mère du Christ et Mère de l’Église. Que ce soit Elle qui guide le
Peuple de Dieu au-delà du seuil du Millénaire qui va commencer. Qu'elle
l'éclaire sur le chemin de la foi, de l'espérance et de la charité ! Qu'elle
aide en particulier chaque chrétien à vivre avec générosité
et cohérence la consécration au Christ qui a son fondement dans le
sacrement du Baptême et qui trouve une heureuse confirmation dans la
consécration personnelle au Sacré-Cœur de Jésus, lui qui est le seul en qui
l'humanité peut trouver le pardon et le salut.
Varsovie, le 11 juin 1999, solennité du Sacré-Cœur de Jésus.
Jean-Paul II
Audience
aux participants à la XIVe Assemblée plénière du Conseil pontifical pour la
Famille.
La valeur irremplaçable de la famille
Fondée
sur le mariage, la famille est le noyau des liens sociaux
Dans la matinée du vendredi 4 juin 1999, le Pape Jean-Paul II a reçu en Audience les participants à la XIVe Assemblée plénière du Conseil pontifical pour la Famille. Nous publions ci-dessous le discours prononcé par le Saint-Père à cette occasion:
Messieurs les Cardinaux, Vénérés Frères dans l'épiscopat et le sacerdoce,
Illustres membres du Conseil pontifical pour la Famille,
Très chers frères et sœurs !
1. C'est pour moi une grande joie de vous recevoir à l'occasion de la
XIVe Assemblée plénière du Conseil pontifical pour la Famille et de la
Rencontre de réflexion sur le thème: "Paternité de Dieu et paternité
dans la famille", d'une si grande importance théologique et pastorale.
Je vous salue tous avec affection et, en particulier, je salue ceux qui
participent pour la première fois à une rencontre organisée par votre
dicastère. Je remercie le Président, Monsieur le Cardinal Alfonso López
Trujillo, des aimables paroles qu'il m'a adressées au nom de tous.
Le thème de la paternité, que vous avez choisi pour l'actuelle Assemblée
plénière, fait référence à la troisième année de préparation au grand Jubilé,
consacrée précisément au Père de notre Seigneur Jésus-Christ. Il s'agit d'un
thème sur lequel il convient de réfléchir, dans la mesure où aujourd'hui, la
figure du père dans le domaine de la famille tend à s'atténuer, voire même à
disparaître. A la lumière de la paternité de Dieu, "de qui toute paternité,
au ciel et sur la terre, tire son nom" (Ep 3, 15), la paternité et la
maternité humaines, acquièrent tout leur sens, leur dignité et leur
grandeur. "Tout en étant biologiquement semblables à celles d'autres êtres
de la nature, la paternité et la
maternité humaines ont en elles-mêmes, d'une manière essentielle et exclusive,
une "ressemblance" avec Dieu, sur laquelle est fondée la famille
entendue comme communauté de vie humaine, comme communauté de personnes unies
dans l'amour (communio personarum)" (Gratissimam sane, n. 6).
2. Nous sentons encore vif dans notre âme l'écho de la récente célébration de
la Pentecôte, qui nous conduit à proclamer avec espérance l'affirmation de
saint Paul: "En effet, tous ceux qu'anime l'Esprit de Dieu sont fils de
Dieu" (Rm 8, 14). De même qu'il est
l'âme de l’Église, (cf. Lumen gentium, n. 7), L'Esprit Saint doit être
aussi celui de la famille, petite église domestique. Il doit être pour
tout noyau familial un principe intérieur de vitalité et d'énergie, qui
maintient toujours ardente la flamme de l'amour conjugal
dans le don réciproque des conjoints.
C'est l'Esprit Saint qui nous conduit au Père céleste et qui fait jaillir de
nos cœurs la prière confiante et joyeuse: "Abba, Père!" (Rm 8,
15; Ga 4, 6). La famille chrétienne est appelée à se distinguer en tant que
milieu de prière partagée, dans laquelle, avec une liberté de fils, l'on
s'adresse à Dieu en l'appelant avec le nominatif affectueux de
"Notre Père!". L'Esprit Saint nous aide à découvrir le visage du Père
comme modèle parfait de la paternité dans la famille.
Depuis quelques temps se répètent les attaques contre l'institution familiale:
II. s’agit d’atteintes d'autant plus dangereuses et insidieuses qu’elles
méconnaissent la valeur irremplaçable de la famille fondée sur le mariage. On
arrive à proposer de fausses alternatives à celui-ci en sollicitant la
reconnaissance administrative. Mais lorsque les lois qui devraient être au
service de la famille, bien fondamental pour la société, se tournent contre
elle, elles acquièrent une alarmante capacité destructrice.
Ainsi, dans certains pays, l’on veut imposer à la société ce que l’on
appelle les "unions de fait", renforcées par une série d'effets
légaux qui érodent le sens même de l'institution familiale. Les "unions de
fait" sont caractérisées par la précarité et par l'absence d'un engagement
irréversible qui engendre des droits et des devoirs et respecte la dignité de
l'homme et de la femme. On veut conférer, en revanche, une valeur juridique à
une volonté éloignée de toute forme de lien définitif. Avec de telles prémices,
comment peut-on espérer en une procréation véritablement responsable, qui ne se
limite pas à donner la vie, mais qui comprenne également l'apprentissage et
l'éducation que seule la famille peut garantir dans toutes ses dimensions? De
telles positions finissent par représenter un grave danger pour le sens de la
paternité humaine, de la paternité dans la famille.
C'est ce qui a lieu de diverses façons lorsque les familles ne sont pas
bien constituées.
3. Lorsque l’Église expose la vérité sur le mariage et la famille, elle
ne le fait pas seulement sur la base des données de la Révélation, mais
également en tenant compte des postulats du droit naturel, qui sont à la base
du véritable bien de la société elle-même et de ses membres. En effet, il n'est
pas sans importance pour les enfants de naître et d'être éduqués dans un foyer
constitué par des parents unis dans une alliance fidèle. Il est possible
d'imaginer d'autres formes de relations et de cohabitation entre les sexes,
mais aucune d'elles ne constitue, malgré l'avis contraire de certains, une
authentique alternative juridique au mariage, mais plutôt un affaiblissement de
celui-ci. Dans les soi-disant "unions de fait", on remarque une
carence plus ou moins grave d'engagement réciproque, un désir paradoxal de
maintenir intacte l'autonomie de la volonté au sein d'un rapport qui devrait
être relationnel. Ce qui manque dans les cohabitations en dehors du mariage,
est, en somme, l'ouverture confiante à un avenir à vivre ensemble, qu'il
revient à l'amour d'activer et de fonder et qui est du devoir spécifique du
droit de garantir. En d'autres termes, c'est précisément le droit qui manque,
non pas dans sa dimension extrinsèque de simple ensemble de normes, mais dans
sa plus authentique dimension anthropologique de garantie de la coexistence
humaine et de sa dignité.
En outre, lorsque les "unions de fait" revendiquent le droit à
l'adoption, elles montrent clairement qu'elles ignorent le bien supérieur de
l'enfant et les conditions de base qui lui sont dues pour une formation
adéquate. Les "unions de fait" entre homosexuels constituent d'autre
part une déplorable distorsion, de ce qui devrait être une communion d'amour et
de vie entre un homme et une femme, dans un don réciproque ouvert à la vie.
4. Aujourd'hui, en particulier dans les nations les plus riches sur le
plan économique, se diffuse, d'une part, la peur d'être parent et, de l'autre,
l'ignorance du droit qu'ont les enfants à être conçus dans le contexte d'un don
humain total, présupposé indispensable pour leur croissance sereine et
harmonieuse.
C'est ainsi qu'est affirmé un prétendu droit à la paternité-maternité à
tout pris, dont on recherche la réalisation à travers des intermédiaires à
caractère technique, qui comportent une série de manipulations illégales sur le
plan moral.
Une autre caractéristique du contexte social dans lequel nous vivons est
la propension de nombreux parents à renoncer à leur rôle pour prendre celui de
simples amis de leurs enfants, s'abstenant des rappels à l'ordre et des
corrections, même lorsque celles-ci seraient nécessaires pour éduquer dans la
vérité, avec certes toute l'affection et la tendresse possibles. Il est donc
opportun de souligner que l'éducation des enfants est un devoir sacré et une tâche
solidaire des parents, que ce soit du père ou de la mère: il exige la chaleur,
la proximité, le dialogue, l'exemple. Les parents sont appelés à représenter
dans le foyer domestique le bon Père des cieux, unique modèle parfait dont on
doit s'inspirer.
Paternité et maternité, par la volonté de Dieu lui-même, se placent dans
un rapport de participation intime à son pouvoir créateur, et ont, par
conséquent, une relation réciproque intrinsèque. J’ai écrit à ce propos dans la
Lettre aux Familles : "La maternité suppose nécessairement,
la paternité suppose nécessairement la maternité: c'est le fruit de la dualité
accordée par le Créateur à l'être humain "dès l'origine"" (Gratissimam
sa-
ne, n. 7).
C'est également pour cette raison que la relation entre l'homme et la femme
constitue le noyau des liens sociaux: tout en étant la source de nouveaux êtres
humains, celle-ci lie étroitement entre eux les conjoints, devenus une seule
chair et, à travers eux, les familles respectives.
5. Très chers frères et sœurs, tout en vous remerciant pour l'engagement avec
lequel vous œuvrez en défense de la famille et de ses droits, je vous assure de
mon constant souvenir dans la prière. Que Dieu rende féconds les efforts de
ceux qui, dans toutes les parties du monde, se consacrent à cette grande cause.
Qu’ils fassent en sorte que la famille, rempart protégeant l’humanité
elle-même, puisse résister à toute attaque.
Avec ces sentiments, j'ai plaisir, en cette occasion, à renouveler une
invitation chaleureuse aux familles, afin qu'elles participent à la troisième
Rencontre mondiale avec les Familles, qui se tiendra dans le cadre du grand
Jubilé de l'An 2000. J'adresse également cette invitation aux associations et
aux mouvements, en particulier à ceux pro vita et pro-familia. A
la lumière du mystère de Nazareth, nous approfondirons ensemble la paternité et
la maternité sous l'optique du thème que j'ai choisi pour l'occasion: "Les
enfants, printemps de la famille et de la société". La mission des
pères et des mères, appelés, à travers un pacte d'amour, à collaborer avec le
Père céleste à la naissance de nouveaux êtres humains, fils de Dieu, est grande
et noble.
Que la Madone, Mère de la Vie et Reine de la Famille, fasse de chaque
foyer domestique, à l'image de la Famille de Nazareth, un lieu de paix et
d'amour.
Que ma Bénédiction, que je vous donne volontiers, à vous tous ici
présents ainsi qu'à tous ceux qui, dans le monde entier, ont à cœur le destin
de la famille, vous apporte le réconfort.
**********
Déclaration lors de la XIVe
Assemblée plénière du Conseil pontifical pour la Famille.
Paternité de Dieu et paternité dans la famille
Une
réflexion d’experts pour valoriser le rôle du père dans la famille
A l'appel du Conseil pontifical pour la Famille, des experts se sont
réunis pour réfléchir, avec les membres du Conseil, sur la paternité dans la
famille, à la lumière de la Paternité divine. Éclairés par les contributions
des différentes sciences, et guidés par les expériences acquises en ce domaine,
ils présentent certains des points analysés au cours de ce débat et qui leur
paraissent importants.
Nous avons entendu le message que le Saint-Père nous a délivré à l'occasion de notre rencontre sur la paternité humaine. Dans sa densité, sa profondeur théologique et sa visée anthropologique, ce message couronne nos débats. Il nous encourage aussi à présenter un résumé de nos réflexions.
1) L'Église catholique se prépare dans la joie à célébrer ses deux mille ans d'existence, lors du grand Jubilé de l'An 2000. Avec une profonde motivation théologique, spirituelle et pastorale, le Saint-Père nous a invités à consacrer cet ultime temps de préparation à une réflexion centrée sur le mystère de la paternité divine et sur tout ce qui en découle pour la famille humaine.
2) Cette année, l'Église catholique a donc médité et réfléchi sur le Père. Elle fait cette réflexion au moment même où, dans la société civile, la paternité est entourée de beaucoup de confusions et où le père semble dévalorisé, voir même disqualifié. Cette crise de la paternité n'est pas étrangère aux difficultés auxquelles se heurte la famille. Nous savons en effet que la famille est aujourd'hui la cible d'attaques systématiques et radicales. Les familles souffrent trop souvent de l'absence de père. Sur cette absence de fait vient se greffer un changement d'attitude vis-à-vis de la paternité. Ces deux éléments conjugués ont créé une culture ambiante alimentant de nombreuses préventions et même des attaques contre l'idée même de paternité.
3) Le père était traditionnellement considéré comme le chef, comme celui qui avait autorité, énonçait la norme, garantissait l'ordre et la sécurité. C'était celui qui protégeait, mais également qui introduisait l'enfant dans les luttes de la vie adulte (1). Or, voici que nous assistons à la faillite du père.
Au cours des récentes décennies, s'est répandue l'idée selon laquelle l'homme et la femme seraient de simples "gagneurs de pain" et des "donneurs de soins" tout à fait interchangeables. Cette conception a surtout été popularisée à partir de l'idéologie du "gender" (2). Elle débouche sur la disqualification du père, qui est pour ainsi dire considéré comme superflu. Finalement, la paternité se voit réduite à une fonction biologique fugace: le père engendre, mais son potentiel éducatif est de plus en plus évanescent.
Disons de suite que la situation des pères, ainsi présentée, s'observe avant tout dans les pays riches, dits "développés". Mais les médias s'emploient à divulguer cette figure peu flatteuse du père partout dans le monde.
4) Si l'on essaie d'analyser les composants actuels de cette crise de la paternité, on relève un certain nombre de constantes qu'il suffira d'évoquer:
– Négation de la différence, pourtant évidente du point de vue physique et psychologique: la différenciation sexuelle est présentée comme sans importance.
– Confusion délibérée des sexes engendrant une crise de l'identité masculine et une inflation du maternel. Partout, le rôle de la mère et de la femme en général est majoré.
– Tendance à découper la paternité en tranches: père biologique, père affectif, père éducateur, père œdipien, père payeur, père de remplacement, etc.
– Tendance à réduire la famille à l'enfant, seul élément stable alors que gravitent autour de lui différents "pères" et différentes "mères", dans une recomposition incessante, fragile et instable.
– Tendance ambiguë de l'État à appuyer les situations monoparentales.
– Dévalorisation de la fonction éducative du père, par exemple au niveau de l'éducation sexuelle de ses enfants.
– Extension de cette dévalorisation à tous les secteurs de la société où cette fonction éducative paternelle est déléguée, en particulier à l'école.
– Renonciation de nombreux géniteurs à leur rôle de parents, ainsi que nous l'a rappelé le Saint-Père "pour prendre celui de simples "amis" de leurs enfants, s'abstenant des rappels à l'ordre et des corrections, même lorsque celles-ci seraient nécessaires pour éduquer dans la vérité" (3).
5) La dévalorisation de la fonction paternelle va de pair avec la contestation de la famille fondée sur le mariage, c'est-à-dire sur l'institutionnalisation de la différence. Cette contestation se fait au bénéfice de modèles d'associations dans lesquels se dissout précisément le rôle éducatif du père. Ce rôle est en effet basé sur l'union hétérosexuelle féconde et sur la permanence du père aux côtés de la mère. L'apparition de formes de polygamie ou de polyandrie échelonnées dans le temps n'améliore pas la situation éducative des familles. De plus, dans certains pays, l'État veut imposer à la société des lois légitimant les "unions de fait" et leur reconnaissant des avantages sociaux et des droits identiques à ceux des familles. "Lorsque les lois", comme nous l'a dit Jean Paul II, "qui devraient être au service de la famille, bien fondamental pour la société, se tournent contre elle, elles acquièrent une alarmante capacité destructrice" (4).
6) Enfin, la disqualification du père, l'excessive attention portée au féminin et au maternel peut pénétrer de façon insidieuse les esprits les mieux intentionnés, et cela au sein de l'Église catholique elle-même, comme on peut l'observer, par exemple, dans certains manuels ou "parcours" de catéchèse offerts aux enfants, ou lorsque se manifeste une influence de type féministe radical ou favorable à l'homosexualité.
7) La confusion des rôles, l'effondrement du pôle paternel, l'incertitude du mâle sur son identité, sur son rôle d'éducateur, l'attribution de la fonction paternelle à toute une série d'intervenants sociaux en oubliant qu'elle doit partir du géniteur et que l'enfant a besoin d'un père intégral, tout cela ne va pas sans graves conséquences sur les pères eux-mêmes, sur les familles, sur les enfants, et sur la société.
Les études sociales montrent les effets négatifs de cette disparition du rôle paternel dans l'éducation des enfants. Dans la psychologie de ceux-ci, l'image paternelle est floue, voire négative, objet de mépris et de rejet. Seule l'image de la mère apparaît clairement. Or, c'est primordialement le père qui permet à l'enfant, et plus précisément au garçon, de se distinguer, de devenir lui-même.
La théorie du "gender", qui porte à son apogée la négation de la bipolarité homme-femme, porte inévitablement à des conséquences funestes, car elle dissuade les enfants d'intégrer la dimension sexuée de leur personnalité.
8) Retards scolaires, difficulté de concentration, tricherie, ou hyperactivité, difficultés de relation avec les autres affectent de façon évidente les enfants de pères absents. Ces troubles du développement psycho-intellectuel et affectif entraînent un taux croissant de délinquance, de marginalisation, d'insociabilité, et, rapidement, de criminalité chez les jeunes ainsi défavorisés. La diffusion actuelle de l'homosexualité chez les garçons témoigne de ces troubles. Chez les filles, en particulier chez les adolescentes, se répand la plaie de l'avortement ainsi que l'incapacité à entrer dans une relation affective vraie. La banalisation de la cohabitation, la descente dans l'enfer de la drogue, l'extension du SIDA trouvent certaines de leurs racines dans la crise de la paternité.
Les drames dont plusieurs écoles aux USA ont été récemment le théâtre, et qui ont profondément choqué l'Amérique, témoignent de façon tragique de la faillite d'un système éducatif d'où le père a été éliminé, et d'où il s'est laissé éliminer. De plus, ces enfants qui ont souffert de n'avoir pas de père dans leur éducation auront eux-mêmes bien du mal à s'ouvrir au don d'eux-mêmes, à fonder une famille stable, à éduquer leurs propres enfants.
9) Face à tant de difficultés, qui semblent signaler le naufrage de la
paternité, face à un monde désemparé, certes, mais qui ne reconnaît pas ses
erreurs, les chrétiens sont pressés de proclamer l'annonce de la paternité de
Dieu et de la paternité humaine qui en quelque sorte la prolonge. En somme, la
Bonne Nouvelle que nous avons à proclamer tient en peu de mots: l'homme est
enfant de Dieu.
10) Nous avons perdu le sens de la paternité de Dieu et cette perte a entraîné l'érosion du sens de l'admiration et de l'adoration. Nous avons confondu paternité et. paternalisme, ou même despotisme. Or, Jésus nous a révélé avec une profondeur inespérée le mystère de la paternité de Dieu (cf. Rm 8). C'est Jésus qui nous a enseigné à avoir l'audace de nous adresser à Dieu en l'appelant "Notre Père". Cette invocation – Abba, Père – est un cri libérateur, qui révèle que nous ne sommes plus esclaves, mais fils adoptifs, dans et par le Fils. Dieu se fait proche de nous. Révélé en Jésus, l'Emmanuel, Dieu est Père parce qu'il donne la vie et qu'il la donne "en abondance" (Jn 10. 10), "jusqu'au bout" (Jn 13, 1), intégralement, totalement, dans la plénitude de sa générosité. C'est pourquoi la paternité de Dieu atteint son sommet dans l'événement de Pâques, quand le Père ressuscite son Fils bien aimé.
11) La paternité spirituelle du prêtre représente et rend présente cette paternité divine. Elle en diffracte la prodigieuse réalité surnaturelle dans la proclamation de la Parole, la célébration liturgique et la distribution des grâces sacramentelles. Comme père de tous les membres de la communauté, le prêtre ne peut faire acception de personne. Son cœur, à l'image du cœur de Dieu, ne peut assigner aucune limite à la générosité, ne peut s’accommoder d'aucune exclusion.
12) La même Parole qui révèle à l'homme la paternité de Dieu éclaire aussi sa propre paternité. C'est ainsi que, dès son début, le Livre de la Genèse nous montre que la Création est essentiellement instauration de relations. Plus précisément, Dieu communique sa vie. L'humanité, dès l'instant où elle existe, est montrée comme une réalité relationnelle, sexuée: "Homme et femme il les créa" (Gn 1, 27). C'est de cette humanité que Dieu déclare qu'elle est "très bonne" (Gn 1, 31), et, plus mystérieusement encore, qu'elle est "à son image" (Gn 1, 27). L'homme et la femme y sont invités à créer par délégation, à procréer, et cette invitation s'exprime en des termes riches d'une singulière densité personnelle.
13) Nous sommes bénéficiaires et dépositaires, grâce à la Bible, d'une anthropologie que l'homme, abandonné à ses seules forces, eut été totalement incapable d'imaginer. Au cœur de cette anthropologie, la relation interpersonnelle apparaît comme un accord, une harmonie entre les différences. Ces différences, nous les vivons, certes, dans la difficulté; elles sont affectées d'un certain coefficient de violence, car aucune relation n'est à l'abri du péché. Cependant, en acceptant d'entrer dans la filiation adoptive à la suite du Christ, l'humanité peut se refaire et des recréer. Elle apprend ce qui est la paternité de Dieu, de qui toute paternité tire son nom au ciel et sur la terre (Ep 3, 8). Elle apprend donc aussi à vivre de manière juste la paternité qu'elle a à exercer à l'égard de ses propres enfants. Bref, grâce à la Révélation, nous savons que la paternité n'est source ni de tyrannie, ni de crainte, mais qu'elle est puissance créatrice et libératrice, qu'elle est dynamisme, attention, affection, miséricorde, pardon.
14) Il faut réaffirmer avec assurance certaines données de l'anthropologie philosophique, concernant en particulier la bipolarité sexuelle et la cornplémentarité. Cette bipolarité est le prototype de toute relation interpersonnelle. Mais les chrétiens doivent plus particulièrement faire porter leur effort sur la redécouverte de l'anthropologie biblique pour y retrouver la source d'une vision de l'homme selon le cœur du Père de toute tendresse. Cet effort doit s'épanouir dans une recherche théologique en profondeur portant sur la paternité. Les chrétiens doivent retrouver le sens de l'humain selon la vérité divine, en contemplant l'effusive paternité du Dieu trinitaire, où le Père engendre le Fils et où l'Esprit procède du Père et du Fils.
15) Comment valoriser cette image du père au travers de nos discours et de nos gestes ? Il est indispensable que, aiguillonnés par les défis et les épreuves du moment, les chrétiens fassent l’inventaire des trésors de sagesse qui sont confiés à l’Église du Christ. Ainsi, un soin particulier doit être apporté à une catéchèse ravivant ces connaissances de foi. Une lecture du texte biblique dans l’esprit que rappelle la Constitution Dei verbum, doit y contribuer. De
même doit-on veiller .à ce que. les grands textes du Magistère récent, consacrés à ces questions, soient effectivement reçus et médités par les chrétiens. A cet égard, Familiaris consortio, Mulieris dignitatem, la Lettre aux Familles du Pape Jean Paul II, sont des documents incontournables.
16) Cette catéchèse doit être offerte en premier lieu aux enfants. Il serait souhaitable à ce propos que des hommes participent à l’élaboration et à la mise en œuvre de cette préparation catéchétique afin d'éviter les écueils d'une présentation unilatéralement féminine de la Révélation. Il serait également opportun de réviser le contenu de certains programmes et livres catéchétiques, influencés par l'idéologie du "gender" et de l’interchangeabilité des sexes. Cette catéchèse devrait aussi s'adresser aux jeunes adultes et aux couples. Il est souhaitable que pasteurs et théologiens organisent pour les fidèles des rencontres de formation et de partage sur le thème de la paternité.
17) Certains moments sont spécialement propices à une transmission de ces valeurs chrétiennes. La période où un couple se prépare au mariage, celle où il prépare le baptême d'un enfant, font certainement partie de ces temps privilégiés. De même, on doit avoir le souci de trouver les gestes qui, au sein de la communauté ecclésiale, sont capables de signifier de manière parlante la dimension évangélique de la paternité.
18) La communauté chrétienne doit, de plus, savoir venir en aide, dans un esprit de solidarité et de vraie générosité, à toutes les familles mises en difficulté par l'absence d'un père, soit en raison d'un deuil, soit en raison d'une longue séparation due à un travail à l'étranger, soit en raison d'un abandon, que celui-ci soit temporaire ou définitif.
19) Les chrétiens sont dépositaires d'un trésor: la Parole qui leur est confiée est forte de la force même de Dieu. Nous avons un héritage, proposé d'abord à Israël, porté à son accomplissement par la Révélation du Christ, confirmé par l'Esprit Saint, transmis par l'Église. Puissent les parents, père mère, aidés par leurs pasteurs, prendre à cœur leur tâche et leur devoir d'éducateurs, et ainsi refléter, "dans le foyer domestique", par "la chaleur, la proximité, le dialogue, l'exemple" (5), l'image du Père des Cieux, "unique modèle parfait dont on doit s 'inspirer" (6).
1) P. Brechon, La famille, idées
traditionnelles et idées nouvelles, Le Centurion, 1976, pp.15-25, 28-33. J.
Arenes, La Filiation aujourd'hui, Tychique, mai 1997 (Document 706,
Pastorale familiale, Commission de la Famille, Conférence épiscopale
française).
2) Selon cette idéologie, les rôles de l'homme et de la femme dans la société
seraient un pur produit de l'histoire et de la culture. L'homme serait libre de
choisir l'orientation sexuelle qui lui plaît, quel que soit son sexe
biologique. Cette idéologie du "gender" a été projetée sur la
scène mondiale le de la Conférence de Pékin organisée par l'ONU en 1995.
3) cf. Discours du Pape aux participants à la XIV° Assemblée plénière du
Conseil pontifical pour la Famille, p.3 de ce même journal.
4) Ibid.
5) Ibid.
6) Ibid.
Position officielle du Saint-Siège sur les Actions
clés pour l'application ultérieure du Programme d'action de la Conférence du
Caire sur Population et Développement (2 juillet 1999)
Le Saint-Siège, conformément à sa nature et à sa mission particulière, en
s'associant à l'adoption du document final de la Session spéciale de
l'Assemblée générale sur la révision et l'évaluation d'ensemble de
l'application du Programme d'action de la Conférence internationale sur
Population et développement, désire soumettre son interprétation du document
intitulé Actions clés pour l'application ultérieure du Programme d'action de
la Conférence internationale sur Population et Développement.
1. En ce qui concerne les termes de "santé sexuelle", "santé de reproduction", et "santé sexuelle et de reproduction", le Saint-Siège considère qu'ils s'appliquent à une conception holistique de la santé, comprenant la personne dans la totalité de sa personnalité, esprit et corps, et encourageant la réalisation de la maturité personnelle dans la sexualité, dans l'amour mutuel et dans la prise de décision qui caractérise la relation conjugale conformément aux normes morales. Le Saint-Siège ne considère pas l'avortement ou l'accès à l'avortement comme une dimension de ces termes.
2. A propos des termes de "contraception", "planification familiale", "droits de reproduction" et "possibilité pour les femmes de contrôler leur fertilité", "plus grande gamme des services de planification familiale", "nouvelles options", et "méthodes insuffisamment utilisées", et tout autre terme concernant les services de planification familiale et de régulation de la fertilité, le fait que le Saint-Siège s'associe au consensus ne doit en aucun cas être interprété comme un changement de sa position bien connue sur les méthodes de planification familiale que l'Église catholique considère comme moralement inacceptables ou sur les services de planification familiale qui ne respectent pas la liberté des époux, la dignité humaine et les droits humains des personnes concernées.
3. En référence à tous les accords internationaux, en particulier à tout accord existant mentionné dans ce document, le Saint-Siège réserve sa position à cet égard, en fonction de son acceptation ou non-acceptation de la part du Saint-Siège.
4. En référence au terme de "couples et individus", le Saint-Siège considère que ce terme signifie les couples mariés et individus homme et femme qui constituent ce couple. Le document, en particulier dans l'usage qu'il fait de ces termes, reste marqué par une compréhension individualiste de la sexualité qui n'accorde pas l'attention due à l'amour mutuel et à la prise de décision qui caractérise toute relation conjugale.
5. Le Saint-Siège interprète les références à la "famille" ou aux "familles" à la lumière du Principe 9 du Programme d'action, c'est-à-dire en termes de devoir de renforcer la famille, cellule fondamentale de la société, et en termes de mariage comme partenariat égal entre un homme et une femme, c'est-à-dire, mari et femme.
6, En ce qui concerne le terme de "genre", le Saint-Siège réserve sa position à l'interprétation selon laquelle ce terme est enraciné dans l'identité sexuelle biologique, c'est-à-dire les deux sexes, masculin et féminin.
7. Le Saint-Siège réaffirme que l'éducation des "jeunes gens", y compris les "enfants", "adolescents", "jeunes hommes" et "jeunes femmes", y compris l'éducation sur la santé sexuelle et la santé de reproduction, est avant tout et fondamentalement le droit, le devoir et la responsabilité des parents, conformément à la Déclaration universelle des Droits de l'homme, art. 26, paragraphe 3: "Les parents ont le droit de choisir le type d'éducation qu'ils donneront à leurs enfants".
8. En ce qui concerne l'accès des "jeunes gens", y compris les "adolescents", "jeunes hommes" et "jeunes filles" aux services de planification familiale et aux services de santé de reproduction, le Saint-Siège considère que cela signifie les couples mariés et individus, homme et femme, qui composent le couple. A cet égard, le Saint-Siège désire souligner l'aspect particulier d'amour mutuel et de décision qui caractérise la relation conjugale.
9. En particulier en ce qui concerne le paragraphe 73 (a), le Saint-Siège interprète "les droits de l'adolescent à la vie privée, à la confidentialité et au consentement informé" dans le contexte de problèmes entourant, inter alia, l'abus sexuel, la violence ou l'inceste. Afin que les parents puissent assumer leurs droits, devoirs et responsabilités à guider leurs enfants, leurs droits humains préalables dans le choix de l'éducation de leurs enfants ne doit pas être abrogé et tous les efforts doivent être accomplis par les gouvernements et la société pour assister les parents dans l'accomplissement de ce rôle essentiel. A cet égard, le Saint-Siège interprète "dans le respect de leurs valeurs culturelles et de leurs croyances religieuses" comme se référant aux valeurs culturelles et aux croyances religieuses des parents, c'est-à-dire jusqu'à ce que l'adolescent atteigne la majorité. Le Saint-Siège demande que cette interprétation figure au paragraphe 73 (a).
10. En ce qui concerne le paragraphe 63, le Saint-Siège affirme que la vie humaine commence au moment de la conception et que la vie doit être défendue et protégée. Le Saint-Siège ne saurait jamais accepter l'avortement ou des politiques favorisant l'avortement. De plus, le Saint-Siège affirme que le droit de conscience du personnel des services de santé est assuré, inter alia, par l'art. 18 de la Déclaration universelle des Droits de l'Homme. Le Saint-Siège demande que cette interprétation figure au paragraphe 63.
Le Saint-Siège demande que cette Déclaration d'interprétation soit inclue verbatim dans le rapport final de la 21e session spéciale de l'Assemblée générale.
L'Osservatore Romano, N. 31 - 3 août 1999
Combattre le péché et les " structures du
péché "
Allocution du Saint-Père au cours de l’Audience générale du 25 août 1999
Lecture: Mt 4, 1-4
1. En continuant à réfléchir sur le chemin de conversion, soutenus par la
certitude de l'amour du Père, nous voulons aujourd'hui porter notre attention
sur le sens du péché tant personnel que social.
Considérons tout d'abord l'attitude de Jésus venu précisément libérer les
hommes du péché et de l'influence de Satan.
Le Nouveau Testament souligne avec force l'autorité de Jésus sur les
démons, qu'il chasse "avec le doigt de Dieu" (Lc 11, 20). Dans la
perspective évangélique, la libération des possédés (cf. Mc 5, 1-20) prend une
signification plus pro[onde que la simple guérison physique, dans la mesure où
le mal physique est mis en relation avec un mal intérieur. La
maladie dont Jésus libère est tout d'abord celle du péché. Jésus lui-même
l'explique à l'occasion de la guérison du paralytique: "Eh bien!
pour que vous sachiez que le Fils de l'homme a le pouvoir de remettre les
péchés sur la terre, je te l'ordonne, dit-il au paralytique, lève-toi, prends
ton grabat et va-t'en chez toi" (Mc 2, 10-11). Avant encore de le
faire dans les guérisons, Jésus a vaincu le péché en surmontant lui-même les
"tentations" auxquelles le diable le soumettait lors de la période
qu'il passa dans le désert après le baptême reçu de Jean (cf. Mc 1, 12-13; Mt
4, 1-11; Lc 4, 1-13). Pour combattre le péché (lui se cache en nous et autour
de nous, nous devons suivre les traces de Jésus et apprendre le goût du
"oui" qu'il a sans cesse prononcé, répondant au projet d'amour du
Père. Ce "oui" demande tout notre engagement, mais nous ne pourrions
pas le prononcer sans l'aide de la grâce, que Jésus lui-même nous a obtenue à
travers son œuvre rédemptrice.
2. En regardant à présent le monde contemporain, nous devons constater
que la conscience du péché s'y est considérablement affaiblie. En raison d'une
indifférence religieuse diffuse, ou du refus de ce que la droite raison et la
Révélation nous disent de Dieu, le sens de l'alliance de Dieu et de ses
commandements vient à manquer chez de nombreux hommes et femmes. Ensuite, la
responsabilité humaine est très souvent obscurcie par la prétention d’une
liberté absolue, qui se considère menacée et conditionnée par Dieu, législateur
suprême.
Le drame de la situation contemporaine, qui semble abandonner certaines
valeurs morales fondamentales, dépend en grande partie du sens du péché. A ce
propos, nous nous apercevons à quel point le chemin de la "nouvelle
évangélisation devra être long. Il faut restituer à la conscience le sens de
Dieu, de sa miséricorde, de la gratuité de ses dons, afin qu'elle puisse
reconnaître la gravité du péché, qui dresse l'homme contre son Créateur.
La valeur de la liberté personnelle doit être reconnue et défendue comme un don
précieux de Dieu, s'opposant ainsi à la tendance à la faire disparaître
dans la chaîne des conditionnements sociaux ou à la détacher de son
incontournable référence au Créateur.
3. Il est également vrai que le péché personnel possède toujours une
valeur sociale. Alors qu'il offense Dieu et porte préjudice à lui-même, le
pécheur se rend également responsable du mauvais témoignage et des influences
négatives liées à son comportement. Même lorsque le péché est intérieur, il
produit cependant une aggravation de la condition humaine et constitue une
diminution de cette contribution que chaque homme est appelé à apporter au
progrès spirituel de la communauté humaine.
En plus de tout cela, les péchés des personnes consolident les formes de
péché social qui sont précisément le fruit de l'accumulation de nombreuses
fautes personnelles. Les véritables responsabilités demeurent évidemment celles
des personnes, car la structure sociale en tant que telle n'est pas le
sujet d'actes moraux. Comme le rappelle l'Exhortation apostolique post-synodale
Reconciliatio et paenitentiae, "[l’Église] quand elle parle de situations
de péché ou quand elle dénonce comme péchés sociaux certaines
situations ou certains comportements collectifs de groupes sociaux plus ou
moins étendus, ou même l'attitude de nations entières et de blocs de nations,
sait et proclame que ces cas de péché social sont le fruit,
l'accumulation et la concentration de nombreux péchés personnels [...]
Les vraies responsabilités sont donc celles des personnes" (n. 16).
Il est toute fois indéniable que, comme j’ai déjà eu l’occasion plusieurs
fois de l’affirmer, l’interdépendance des systèmes sociaux, économiques et
politiques, crée dans le monde d'aujourd'hui de multiples structures de péché,
(cf. Sollicitudo rei socialis, n. 36; Catéchisme de l’Église
catholique, n. 1869). Il existe une terrible force d'attraction du mal qui
font juger "normales" et "inévitables" beaucoup
d'attitudes. Le mal grandit et influence avec des effets dévastateurs les
consciences, qui restent désorientées et ne sont même pas en mesure d'opérer un
discernement. Si l'on pense ensuite aux structures du péché qui freinent le
développement des peuples les plus désavantagés du point de vue économique et
politique (cf. Solicitudo rei socialis, n. 37), on aurait presque
envie de baisser les bras face à un mal moral qui semble inéluctable. Beaucoup
de personnes ressentent sentiment d'impuissance et d'égarement face à une
situation écrasante, qui paraît sans issue. Mais l'annonce de la
victoire du Christ sur le mal nous donne la certitude que même les structures
du mal les plus enracinées peuvent être vaincues et remplacées par des
"structures de bien" (cf. ibid., n. 39).
4. La "nouvelle évangélisation" affronte ce défi. Elle doit
s'engager afin que tous les hommes retrouvent conscience que dans le Christ, il
possible de vaincre le mal par le bien. Il faut former les consciences
au sens de la responsabilité personnelle, intimement liée aux impératifs moraux
et à la conscience du péché. Le chemin de conversion implique
l'exclusion de toute connivence avec ces structures de péché qui conditionnent
aujourd'hui de manière particulière les personnes dans les divers contextes de
vie.
Le Jubilé peut constituer une occasion providentielle pour que les
individus et les communautés marchent dans cette direction, en promouvant une
authentique "métanoia", c'est-à-dire un changement de mentalité, qui
contribuera à la création de structures plus justes et plus humaines, au
bénéfice du bien commun.
L’Osservatore Romano - N. 35 - 31 août 1999
DIEU N’EST PAS LE RIVAL
DE LA GRANDEUR DE L’HOMME MAIS LE PLUS SÛR GARANT DE SA LIBERTÉ ET DE SON PLEIN
ÉPANOUISSEMENT
Conclusions de l'Assemblée plénière du Conseil pontifical de la Culture,
par le Cardinal Paul Poupard
Nous publions ci-dessous les conclusions de l'Assemblée plénière du
Conseil pontifical de la Culture, prononcées par son Président, le Cardinal
Paul Poupard le vendredi 20 novembre 1999:
Chers amis,
1. Nous voici déjà parvenus au terme de notre Plenaria, des journées fort brèves mais très intenses, vécues dans la prière, l'invocation à l'Esprit Saint, l'écoute les uns des autres, le partage fraternel et la fraction du pain. Nous avons revécu l'expérience de la première communauté chrétienne décrite dans les Actes des Apôtres. Ensemble nous rendons grâces au Seigneur qui nous a rassemblés, et en votre nom à tous, je remercie notre Saint-Père le Pape Jean-Paul II pour son Message Autographe qui nous a éclairés et encouragés, en nous renouvelant son estime et sa confiance, avec sa Bénédiction apostolique pour continuer avec intelligence et courage, foi, espérance et amour, la tâche si difficile, mais absolument nécessaire qui est la nôtre dans l’Église au seuil du IIIe millénaire.
Nous avons tous en mémoire, dans l'intelligence et dans le cœur, les contributions remarquables qui ont marqué cette Plenaria, remarquables de sérieux, de gravité, d'authenticité, d'amour de l'Église et d'amour des hommes, toutes empreintes de la foi au Christ, la prière à l'Esprit Saint, l’espérance dans la miséricorde du Père, marquées aussi par la prise de conscience d'une mutation culturelle importante qui implique pour tous les responsables d'Église un engagement décidé pour une Pastorale de la Culture renouvelée au seuil du IIIe millénaire.
Les défis que nous avons identifiés et auxquels nous devons répondre exigent beaucoup des Églises particulières et tout particulièrement des évêques. Le Conseil pontifical de la Culture renouvelle toute sa disponibilité à leur égard.
2. Beaucoup d'illusions du temps de l'après-Concile sont tombées. Le mot, magique à cette époque, de dialogue, se trouve redimensionné. Il n'est pas une fin en soi, mais un moyen, un moment, une attitude nécessaire des messagers que nous sommes de la Bonne Nouvelle de l'Amour du Christ.
A cet égard, plusieurs affirmations se sont clairement manifestées: l'importance pour le dialogue, de l'affirmation paisible et sereine de l'identité chrétienne propre, y compris dans le vêtement pour les prêtres, la nécessité de la prière, l'importance de la religion populaire, le besoin de guides spirituels, le retour de la compassion et de la miséricorde, de l'adoration et de la contemplation. Les mêmes perceptions viennent de l'ensemble des nouveaux Mouvements dans l'Église, qui privilégient le spirituel par rapport au socio-politique, et l'amour constructeur de l'Église à la place de la critique systématique négative et destructrice.
Une autre prise de conscience importante est que le dialogue ne saurait se limiter à des échanges intellectuels, qui ne peuvent intéresser que des cercles restreints d'intellectuels, "les non-croyants pensants", comme il a été dit. La majeure partie des gens est formée de femmes et d'hommes qui ne théorisent pas l'existence, mais la vivent. Chez eux, la plupart du temps, quand ils ne sont pas croyants, le problème du sens, et du sens des sens semble ne pas se poser, sauf dans les moments les plus graves, de la naissance des enfants à la mort des parents, de l'amour et de la souffrance, qui sollicitent l'attention des pasteurs.
3. Par ailleurs, dans la culture dominante, une tendance très forte marginalise la foi chrétienne et souvent ridiculise les exigences éthiques de la "sequela Cristi", la vie chrétienne. Il en résulte comme un complexe d'infériorité de la part des chrétiens, qui les empêche d'être le levain dans la pâte et le sel de la terre capables d'incarner la culture des Béatitudes au cœur de notre temps. A cet égard, une remarque importante a été faite: pourquoi les chrétiens se sentent-ils obligés toujours de se justifier de leur foi au Christ, comme s'il s'agissait d'une attitude incongrue, et pourquoi ne demandent-ils jamais aux non-croyants, aux athées, de justifier leur athéisme ?
Déjà le philosophe Étienne Gilson, dans un livre trop peu connu en son temps et absolument oublié aujourd'hui, retenait: "l'athéisme difficile". En d'autres termes, si nous avons toujours à rendre compte, comme le demandait déjà l'Apôtre Pierre, avec douceur et respect, de l’espérance qui nous habite, nous avons aussi à demander à ceux qui affichent leur athéisme de s'en justifier intellectuellement, de nous en donner les raisons. Pour Étienne Gilson, aucun doute: personne n'a jamais pu prouver que Dieu n'existe pas. Il est important que les croyants, que les chrétiens, en prennent conscience et vivent et témoignent leur foi au Christ sans complexe.
4. Une autre prise de conscience est celle du combat spirituel qui est celui de la vie chrétienne. Des forces obscures et parfois coordonnées s'opposent à l'Église. La culture de la vie rencontre une contre-culture de mort. La plupart des gens n'en sont pas conscients et vivent dans un matérialisme inconscient, un hédonisme attrayant, un pragmatisme sans transcendance.
C'est là que l'Église rencontre aujourd’hui l'une de ses difficultés les plus grandes à proposer le message évangélique de Jésus comme le chemin, la vérité, la vie. Notre culture de la tolérance tolère tout, sauf l'absolu de la vérité. Et toute proposition qui se présente comme un Absolu est retenue comme dangereuse, car porteuse de violence. La culture dominante a une peur profonde des propositions forte qu'elle amalgame avec les attitudes fondamentalistes, très justement combattues. D'où la tentation pour les chrétiens, surtout pour ceux qui occupent des responsabilités importantes dans les champs de la politique, de l'économie, de l'éducation et de la culture, de mettre leur foi entre parenthèses et même sous le boisseau. Comment créer une culture chrétienne, si les chrétiens ont pour première préoccupation de cacher leur appartenance au Christ ? Les institutions internationales elles-mêmes affirment de plus en plus une tendance à ne prendre en compte les religions qu'en les vidant de leur contenu spécifique, en les réduisant à leur plus petit commun dénominateur, en une sorte de syncrétisme mou, vaguement spirituel, au nom d'une transcendance sans Transcendant. Cet humanisme immanentiste se traduit en relativisme devant la vérité, nihilisme en philosophie, scepticisme devant les normes éthiques, permissivité dans le comportement quotidien. L'un des défis les plus grands pour l'Église aujourd'hui est de convaincre la culture dominante que Dieu n'est pas le rival de la grandeur et du bonheur de l'homme, mais le plus sûr garant de sa liberté et de son plein épanouissement humain.
5. A cet égard, autant il est difficile de répondre à des questions qui ne sont pas posées, autant il est nécessaire de privilégier d'autres voies de rencontre avec les hommes et les femmes qui vivent la culture de notre temps marquée par l'indifférence: l'art comme expression du mystère de l'invisible rendu visible à nos sens, la liturgie empreinte de beauté et incitatrice au recueillement, la charité effective qui sait découvrir par-delà les frontières des visages de frères et d'amis, la joie offerte et l'espérance partagée qui donnent saveur au présent et un avenir au futur, en élargissant l'horizon, du temps à l'éternité, avec la promesse d'un accomplissement total de la personne, véritable humanisme, intégral et solidaire: tout homme et tout l'homme.
Devant les grandeurs et les misères de l'anthropologie moderne, le retour à l'anthropologie biblique permet de répondre aux défis anthropologiques de la culture dominante des pays sécularisés qui n'est pas sans retentissement à l'intérieur même du peuple chrétien. Ce n'est pas à de vagues compromis que nous appelle la foi au Christ, mais au discernement éclairé par la prière à l'Esprit Saint soutenu par les communautés de foi vivante, d'espérance partagée et de charité en actes, qui sont attrayantes pour les nouvelles générations des jeunes, plus en quête de témoins concrets que de maîtres abstraits.
6. C'est tout le défi de l'inculturation de l’Évangile en toutes les cultures de tous les continents, dont le fruit est le nouvel humanisme chrétien aux dimensions du monde. L’Évangile assimilé dans la prière et vécu dans l'Église rend de plus en plus humains ceux qui par leurs promesses baptismales doivent devenir de plus en plus divins. En ce sens, la relation entre l’Évangile et la culture est analogue à celle entre le Logos et l'humanité. Et le processus complexe de l'inculturation devient une démarche de foi pour ouvrir à chaque communauté son chemin vers le Christ, Verbe incarné, et pour présenter à l'Église des voies d'accès au cœur d'un ensemble de cultures, en vue de l’évangélisation. Quelques domaines privilégiés ont été présentés, au nombre de sept: la traduction de la Parole révélée dans les langues locales, la catéchèse dans les langues du pays, la liturgie où les signes et les symboles des cultures traditionnelles sont repris, rejetés ou réinterprétés en vue d'une signification nouvelle, l'art en son style propre sous toutes ses formes: littérature, poésie, rythmes, chants, gestes et danses, peintures, sculptures, statuaire, les modes de comportements sociaux des communautés chrétiennes, les espaces et les temps sacrés, et enfin la dynamique de l'Église comme famille de Dieu, si importante pour les cultures africaines en particulier.
7. L'inculturation demande une implication de toute l'Église, et singulièrement des Églises locales en liaison constante avec le Saint-Siège, garant de la catholicité de l'Église apostolique, et en même temps un effort renouvelé d'évangélisation missionnaire. Souvent, seule une faible couche de la population est sécularisée, et théorise l'athéisme, l'agnosticisme, le sécularisme. La plupart vivent dans une culture quotidienne sans idéologie, mais pragmatique. C'est l'anthropocentrisme à outrance. Que Dieu existe ou non, la vie continue: qu'est-ce que cela change? disent les gens. Et souvent dans le peuple, latino-américain en particulier, c'est une véritable dichotomie. La pensée et la sensibilité demeurent imprégnées d'une mentalité sacrale confusionnelle, pleine de rites et de mythes plus ou moins syncrétistes, superstitieux, dévotionnistes, mais la pratique quotidienne en est détachée. Bien plus, le contenu de la référence religieuse demeure évanescent. Sur 80% des personnes qui déclarent croire en Dieu, pour 80% de ces 80% ce Dieu n'a aucun contenu personnel, mais est une espèce de grande référence cosmique. Et lorsque l'Église met l'accent sur l'engagement socio-politique, le peuple va chercher dans les sectes la référence religieuse dont il a besoin. Dans cette perspective, contrairement aux analyses prospectives de sociologues des dernières décennies, le vide provoqué par le dépérissement des Églises, bien loin d'être un désert ouvert à l'athéisme, se remplit très vite par la poussée des sectes, et parfois la résurgence de cultes sataniques.
8. L 'univers post-communiste est profondément marqué dans la culture par le passage du collectivisme à l’individualisme. Après avoir été contre son gré soumis à la grande machine étatique, l'individu en revient aux besoins primaires antiques: panem et circenses, du pain et des jeux. Dans ce contexte, la pastorale de la culture doit privilégier le contact patient et l'ouverture généreuse vers les artistes, encourager les fêtes paroissiales et diocésaines, proposer des débats sur les grands thèmes bibliques comme sur les faits les plus importants de la vie quotidienne du moment, utiliser le pouvoir éducatif du sport, et veiller à la bonne tenue des musées, bibliothèques et archives de l'Église.
Une attention particulière doit être portée à l'influence de la culture médiatique. Sans préjugés exclusivistes, il est important de promouvoir les moyens de communications sociales propres à l’Église, au triple niveau paroissial, diocésain et national, aussi bien dans la presse que dans la radio. Et en même temps, il est nécessaire que des laïcs chrétiens bien formés soient présents et agissants dans les médias publics, aussi bien que privés.
Dans tous les cas, les chrétiens doivent se libérer des complexes d'infériorité devant la culture dominante et ne pas succomber à une fausse exigence de la tolérance qui voudrait les réduire au silence et les empêcher de donner leur témoignage d'une culture spécifiquement catholique.
Dans la culture post-communiste, le matérialisme pratique a pris la place du matérialisme dialectique et suscité une forme inédite de capitalisme sauvage, véritable totalitarisme pratique. Dans cette situation nouvelle, le dialogue entre la foi et la culture trouve son champ privilégié dans le domaine éthique. Aucune démocratie ne peut vivre sans une axiologie reconnaissant des valeurs éthiques fondamentales. La dignité de l'homme et sa responsabilité morale constituent la base du dialogue à l'aube du IIIe millénaire. Et contrairement aux prophètes de malheur sur l'avenir de la vie religieuse dans les sociétés post-communistes, qui prévoyaient une chute brutale due à ce que la vitalité de l’Église aurait hier été motivée davantage par une opposition politique au système totalitaire que par les principes évangéliques, le nombre des vocations sacerdotales demeure aussi élevé aujourd’hui en Pologne qu'il y a dix ans.
Devant les nouveaux défis du nouveau millénaire, l'Église avec une grande espérance ne cesse de proposer l'insertion du Message spécifique de l’Évangile dans les cultures de notre temps comme un nouvel Humanisme chrétien où "le Christ manifeste pleinement l'homme à lui-même et lui découvre la sublimité de sa vocation" (Gaudium et spes, 22).
L'OSSERVATORE ROMANO - N. 48 - 30 novembre 1999
SOLENNITE DE L
'IMMACULEE CONCEPTION
DIEU A RÉALISÉ UN CHEF-D'ŒUVRE DE
GRÂCE
Dans le don d'une sainteté intégrale accordé à Marie dès le premier
moment de son existence s 'exprime pleinement le principe de la souveraineté de
la grâce. Au milieu d'un monde pécheur, la grâce divine a fait surgir une
créature absolument pure et lui a conféré une perfection sans aucune ombre. Le
plan du Père qui voulait envoyer son Fils à l'humanité requérait pour la femme
destinée à le mettre au monde une parfaite sainteté, qui soit le reflet
intégral de la perfection divine.
Le commencement de l'œuvre du salut s'est réalisé en Marie par une
effusion de grâce qui a atteint un sommet, sommet au caractère exceptionnel qui
ne devait pas se reproduire en une autre créature au cours de l'histoire, parce
qu'il était lié au mystère unique de l'incarnation. En préparation à ce
mystère, Dieu a réalisé un chef d'œuvre; l'Esprit Saint a déployé sans mesure
sa puissance de sanctification pour remplir l'âme de Marie d'une sainteté
surabondante, digne d'accueillir sur la terre le Fils de Dieu. Celle qui allait
recevoir le titre de mère de Dieu non seulement devait échapper à toute
souillure qui aurait constitué un obstacle dans ses relations avec son Fils
mais devait posséder la plus haute noblesse spirituelle pour l'harmonie la plus
complète avec celui qui possède une sainteté infinie. C'est le Saint-Esprit qui
a rendu Marie capable d'accueillir comme mère le Sauveur de l'humanité; il a
assuré en
elle, dès le premier moment de sa vie, cette capacité. II a fait en sorte
qu'elle soit entièrement transparente à la grâce, à une grâce qui s'est emparée
de toute sa personne pour la rendre immaculée et débordante de vie divine.
Le privilège de l'immaculée conception est tellement surprenant que de
nombreux siècles de réflexion doctrinale sur Made furent nécessaires pour que
cette vérité s'impose à la foi de l'Église. La difficulté à laquelle se sont
heurtés beaucoup de théologiens dans le passé concernait l'exigence universelle
de rédemption, à laquelle Marie n'aurait pu être soustraite. I1 paraissait
inévitable, pour expliquer que Made avait été rachetée, d'admettre qu'elle
avait dû être atteinte par la contamination de la faute primitive. La
difficulté ne fut résolue que lorsque la théologie comprit le mode exceptionnel
de rédemption propre à Marie: celle qui était destinée à devenir la mère de
Jésus a été rachetée non par libération mais par préservation du péché. En
raison des mérites du Christ Sauveur, elle a été préservée de toute souillure.
II importe de souligner que cette préservation est uniquement due à la
grâce. Au premier moment de son existence, Marie n'aurait pu avoir aucun
mérite: la sainteté qui lui a été donnée vient de l'œuvre rédemptrice du
Christ. De cette œuvre, Marie a reçu une application anticipée. En elle, la
puissance salvatrice du Christ, qui se révélera plus tard dans l'Évangile, a
montré la plénitude de son efficacité.
Le fait que Marie ait reçu par anticipation le fruit du sacrifice
rédempteur nous aide à mieux comprendre que l'humanité qui a précédé la venue
du Christ a bénéficié par avance des conséquences de l'œuvre rédemptrice. Marie
en a bénéficié d'une manière exceptionnelle, mais beaucoup d'autres ont reçu,
longtemps avant le sacrifice du Calvaire, les biens spirituels qui devaient en
résulter. L'Immaculée conception nous procure donc la garantie que les
multitudes humaines ont déjà pu recevoir, bien avant le Christ, les grâces de
salut qui leur étaient destinées.
Le privilège de l'immaculée conception, qui éclaire le passé, a surtout
un retentissement sur l'avenir de l'Église. La grâce accordée à Marie inaugure
tout le régime qui animera la vie de l'humanité jusqu'à la fin du monde. Le
chef-d'œuvre accompli dans l'âme de Marie contient la promesse de toutes les
merveilles de vie divine qui sont entrées et continueront à entrer dans le
développement de la vie de l'Église et des chrétiens. Le trésor confié à Marie
au premier moment de son existence dévoile progressivement sa force
d'expansion, si bien que la conception immaculée de Marie se révèle comme un
enrichissement offert à tous.
R.P. Jean Galot, s.j.
L'Osservatore Romano - N. 48 -
30 novembre 1999
L'IMMIGRATION DES MUSULMANS EN EUROPE
M. Alain BESANÇON
Membre de l'"Institut de France-Académie des Sciences morales et
politiques" (France)
L'immigration des musulmans en Europe est un fait nouveau: 4 à 5 millions en
France seulement, soit un chiffre comparable à celui des catholiques
pratiquants. L'histoire enseigne que la cohabitation pacifique de l'Islam et du
christianisme est précaire (cf. Afrique du Nord, Proche Orient, Espagne,
Balkans). Ensuite, qu'une Église incertaine de sa foi est en danger de passer à
l'Islam (Nestoriens, Monophysites de Syrie et d'Égypte, Donatistes du Maghreb,
Ariens d'Espagne).
Aujourd'hui des auteurs catholiques exaltent les valeurs de l'Islam jusqu'à
perdre de vue les frontières qui séparent la Bible du Coran. D'autre part, dans
les banlieues islamisées, bien des chrétiens se sentent menacés, ce qui peut
susciter des réactions fâcheuses.
Il conviendrait d'œuvrer dans 3 directions:
1. Avoir le courage de regarder la réalité comme elle est, et en particulier de ne pas noyer le problème de l'Islam dans celui de l'immigration en général.
2. Instruire les chrétiens de ce qu'est l'Islam, notamment dans ses aspects directement contraires à la foi chrétienne, tout en enseignant le respect et la charité à l'égard de l'homme musulman.
3. Instruire les chrétiens dans leur propre religion. Ainsi, il n'est pas admissible que les médias catholiques emploient couramment des expressions fautives comme: "les trois religions révélées", "les trois religions abrahamiques", "les trois religions du livre".
Osservatore Romano - N. 42 - 19 octobre 1999 - IIe Assemblée pour l'Europe du Synode des Évêques
LA SCIENCE NE PEUT PAS SAUVER LE MONDE
Jérôme Lejeune
Professeur de Génétique fondamentale à l'Université de Paris
Membre de l'Académie Pontificale des Sciences
n° 1, janvier 1988
La transmission
de la vie
La pornographie biologique
Le respect de la nature humaine
Stérilité du couple
Les maladies génétiques
Faust et Promothée
Discours prononcé par le Professeur Jérôme Lejeune devant les Pères Synodaux,
le 8 octobre 1987
L'Osservatore Romano du 20 octobre 1987
En marge des développements de la technologie, on observe actuellement une
curieuse évolution du sens que l'on donne aux mots. Quel novateur assez hardi
s'aviserait de parler de morale de reproduction? On dit de nos jours éthique.
Et bien que ces deux termes, l'un latin, l'autre grec, aient même valeur
sémantique, ils ne recouvrent plus la même marchandise.
Celui qui parle de morale entend que les mœurs devraient se conformer à des
lois supérieures, alors que celui qui parle d'éthique sous-entend que les lois
devraient se conformer aux mœurs.
Depuis deux mille ans et plus, la médecine se bat contre la maladie et contre
la mort, mais certains prétendent aujourd'hui que cet engagement n'est plus
irréversible. Dans les débats sur le respect de la vie ou sur l'élimination des
patients, la rhétorique la plus passionnée et la plus destructive paraît
l'emporter sur la raison. Jamais exemple plus terrible n'en a été donné qu'à
l'Abbaye de Royaumont il y a quelque quatorze années.
Une femme très impressionnante, parlant avec autorité au nom d'une association
dont elle refusa de révéler le nom, déclara:
"Nous voulons détruire la civilisation judéo-chrétienne. Pour la détruire
nous devons détruire la famille. Pour détruire la famille nous devons
l'attaquer dans son maillon le plus faible, l'enfant qui n'est pas né encore.
Donc nous sommes pour l'avortement".
Je cite de mémoire, car sur les cinquante journalistes présents, aucun ne
rapporta ce propos, mais ces quelques mots révèlent pourquoi les discussions
sur ce sujet ont toujours un goût amer.
A l'évidence, certains manipulateurs de l'opinion utilisent des questions
techniques comme des armes antichrétiennes, qu'il s'agisse de la fabrication
artificielle d'êtres humains in vitro ou de l'élimination délibérée de sujets
très jeunes ou très malades, ou très âgés. Ils savent que toute dépréciation de
la nature humaine est un coup porté à la Foi. Dans son livre Aborting
America, le docteur Bernard Nathanson, aujourd'hui devenu un fervent avocat
de la vie, révèle la stratégie forgée par le petit groupe qui avorta
l'Amérique. Réalisant que pour tout catholique "l'avortement et
l'infanticide sont des crimes abominables", ils décidèrent de ne jamais
attaquer l'Église de front, mais de toujours s'en prendre à la
"hiérarchie" présentée comme une puissance hostile et anonyme. Ainsi
pensaient-ils détacher certains et les irriter contre leurs évêques: si le
pasteur est menacé, peut-être le troupeau se dispersera-t-il?
On agitera devant vous le spectre de la science prétendument bâillonnée par une
morale dépassée, on lèvera contre vous l'étendard tyrannique de
l'expérimentation à tout va... Évêques, n'ayez pas peur. Vous avez les paroles
de vie.
La transmission de la vie
La Vie a une très longue histoire mais chacun de nous a un commencement bien
précis, le moment de la conception. Les enfants sont constamment unis à leurs
parents par un lien matériel, la longue molécule d'ADN sur laquelle se trouve
inscrite toute l'information génétique en un langage invariablement
miniaturisé. Dans la tête d'un spermatozoïde il y a un mètre d'ADN, coupé en 23
morceaux. Chacun d'eux est minutieusement replié en spirale pour former de
petits bâtonnets bien visibles avec un microscope ordinaire, les chromosomes.
Sitôt que le spermatozoïde a perforé la zone pellucide, véritable sac de
plastique dans lequel l'ovule est enrobé, la membrane devient brusquement
impénétrable à toute autre cellule reproductrice. En termes purement
opérationnels ce verrouillage confirme que sitôt que les 23 chromosomes
paternels apportés par le spermatozoïde et les 23 maternels portés par l'ovule
sont réunis, toute l'information nécessaire et suffisante pour édicter la
constitution génétique du nouvel être humain se trouve rassemblée.
Dès le début de la vie l'âme et le corps, l'esprit et la matière sont si
étroitement imbriqués que nous utilisons le même mot pour définir comment une
idée nous vient à l'esprit ou comment un être vient à la vie. L'enfant ou
l'idée sont d'abord conçus: la vie du corps et celle de l'esprit requièrent
d'abord une conception.
Le fait que l'enfant se développe ensuite pendant neuf mois dans le sein de sa
mère ne modifie en rien la condition humaine: au commencement il y a un message
et ce message est la vie; et si ce message est un message humain, alors cette
vie est une vie humaine.
Parce que des maladies vénériennes et d'autres états pathologiques peuvent
obstruer les trompes (dans lesquelles la rencontre du spermatozoïde et de
l'ovule a normalement lieu), on a proposé de contourner l'obstacle par une
intervention chirurgicale délicate mais minime, un ovule mûr est prélevé sur
l'ovaire et déposé dans une fiole; l'addition de spermatozoïdes entraîne la
fécondation.
Quelques jours plus tard, le minuscule embryon d'un millimètre et demi de
diamètre, qui s'organise fébrilement à l'intérieur de la zone pellucide peut
être transféré dans l'utérus de sa mère. Si les premiers techniciens , les
docteurs Edwards et Steptoe, prirent le risque de transférer la très petite
Louise Brown, le premier bébé conçu par fécondation extra-corporelle, dans
l'utérus de Mme Brown, c'est parce que toute la génétique et toute la biologie
leur assuraient que ce petit être n'était ni une tumeur ni un parasite mais
bien un être humain merveilleusement jeune, le propre enfant de Mr et Mme
Brown.
Avec des milliers d'enfants déjà conçus de cette façon, c'est un fait
expérimental que d'affirmer que l'être humain débute à la conception.
Protégé dans sa capsule de survie (la zone pellucide d'abord, puis les
membranes du sac amniotique dont il s'enveloppe ensuite) le tout jeune être
humain est exactement aussi viable et autonome qu'un cosmonaute sur la lune.
Les fluides vitaux doivent être fournis par le vaisseau-mère. A ce jour, nous
ne possédons pas de distributeur artificiel de fluides: le gîte et la
nourriture doivent être fournis par l'organisme féminin. La croissance complète
in vitro, l'ectogénèse, si courante chez les animaux inférieurs n'est pas
réalisable, pour l'instant dans note espèce.
La pornographie biologique
Pour exprimer la durée qu'on mesure avec une horloge et la chaleur qu'on
contrôle avec un thermomètre nous utilisons la même racine latine, le temps et
la température. Ces deux notions sont effectivement étroitement liées puisque
la température est une mesure statistique de l'agitation des particules et que
ce mouvement désordonné est la définition même de l'écoulement du temps. Le
refroidissement ralentit l'agitation et le temps local coule moins vite. Près
du zéro absolu, le temps paraît s'arrêter tout à fait.
L'extraordinaire vitalité des spermatozoïdes et aussi des embryons très jeunes,
leur permet de supporter le froid intense et d'être ainsi conservé, si l'on
peut dire, dans un temps suspendu. D'où les banques de sperme, très employées
en art vétérinaire, et la possibilité de banques d'embryons humains que
certains rêvent d'exploiter.
Depuis la mise en conserve de produits de qualité garantie, jusqu'à leur
transfert (après réchauffement) dans des utérus de louage, il serait tout à
fait déplacé de discuter ici toutes les modalités proposées. La gémellité
artificielle est même envisagée, soit pour tester les qualités les qualités
génétiques sur le "double" ainsi sacrifié, soit pour le préserver
comme un stock de pièces détachées en vue d'un éventuel remplacement d'organes.
Dans un registre moins sophistiqué, les "mères porteuses" sont fort à
la mode; étrange pudibonderie moderne que cette production d'enfants adultérins
par seringue médicalement téléguidée. Plus aberrante encore étant, neuf mois
plus tard, la vente de son enfant par la mère biologique!
Dans plusieurs pays se développe une campagne réclamant le droit d'expérimenter
sur des embryons humains. Exactement comme l'avaient fait les avorteurs, les
promoteurs de l'expérimentation sur l'homme, prétendent bruyamment qu'au nom de
la démocratie, les catholiques n'ont pas le droit d'imposer leur morale aux
autres. Argument fort étrange en vérité puisqu'il prétend empêcher une certaine
catégorie de citoyens d'avoir leur mot à dire, alors que la démocratie,
justement, n'existe que si les citoyens peuvent exprimer librement leur opinion
par un vote.
Le respect de la nature humaine
L'expression nature humaine, n'est guère en vogue ces temps-ci. Il n'empêche
que la nature humaine existe. Les chromosomes des anthropoïdes ressemblent en
gros à ceux de l'homme, mais certaines particularités sont typiques de chaque
espèce. Un coup d'œil au microscope permet de reconnaître aisément les
chromosomes d'un chimpanzé de ceux d'un gorille, ou d'un orang-outan, ou, bien
sûr d'un homme. Mais l'examen microscopique n'est même pas indispensable.
Dans chaque ville deux endroits fort instructifs méritent d'être visités: le
campus universitaire et le jardin zoologique.
On voit parfois dans les universités de très éminents spécialistes se demander
gravement si dans leur prime jeunesse, leurs propres enfants n'étaient pas,
après tout, des animaux. Mais jusqu'ici dans les zoo on n'a jamais vu des
chimpanzés réunis en congrès se demander si un beau jour, leurs enfants ne
deviendraient pas des universitaires! La seule conclusion possible est qu'il y
a bien une différence!
Et cette différence devient flagrante lorsqu'il s'agit de la reproduction.
Autant qu'on puisse imaginer leur psychologie, les chimpanzés ont
vraisemblablement des pulsions sexuelles assez comparables aux nôtres. Mais le
plus malin des chimpanzés ne pourra jamais comprendre qu'il existe une relation
causale entre la copulation et la survenue d'un petit chimpanzé, quelque neuf
mois plus tard.
L'homme est la seule créature qui ait toujours su que l'amour et la procréation
sont unis par nature. Les anciens ne représentaient-ils pas la passion
amoureuse sous les traits d'un enfant?
Cette connaissance donne sa dignité au comportement reproductif de notre
espèce. Il n'est pas naturel de dissocier l'amour charnel de la procréation,
mais il est pleinement conforme d'utiliser les lois de la nature pour contrôler
la procréation. D'où la chasteté continue dans le célibat et l'abstention
périodique dans le mariage.
En un mot:
- la contraception toxique, qui est de faire l'amour sans faire l'enfant,
- la fécondation extra-corporelle qui est de faire l'enfant sans faire l'amour,
- l'avortement qui est défaire l'enfant,
- et la pornographie qui est défaire l'amour, sont des pratiques contraires à
la nature du mariage.
Au tout début de l'être, dès le moment de la conception, la nature humaine est
là. C'est elle qui nous enseigne que l'embryon n'est ni une denrée périssable
qu'on congèle ou décongèle à volonté, ni un bien de consommation qu'on vend ou
qu'on négocie, ni un matériel d'expérimentation, ni un stock de pièces
détachées. Dès sa plus tendre jeunesse l'embryon humain est un membre à part
entière de notre espèce et doit être protégé de toute exploitation.
Mais ce respect de la nature humaine n'impose-t-il pas de nouveaux tabous, et
ne risque-t-il pas, à parler net, d'être un empêchement grave pour la
recherche? A cette question souvent posée (la dialectique ne perd pas ses
droits), la réponse est claire: absolument non. Pour comprendre pourquoi,
examinons deux questions: le combat contre la stérilité et la lutte contre les
maladies génétiques.
Stérilité du couple
L'acte conjugal est la seule façon naturelle de déposer les cellules
reproductrices mâles à l'intérieur du corps féminin par l'union des deux
personnes. Cette union physique qui seule est capable de rendre valide et
définitif l'engagement des personnes est un acte désiré et voulu par les époux.
La fécondation de l'ovule par un spermatozoïde surviendra éventuellement des
heures plus tard, mais l'union des cellules reproductrices est alors une
conséquence de la physiologie corporelle et ne dépend plus du contrôle
conscient et délibéré des époux.
Il existe donc une différence de nature entre l'apport des gamètes masculins,
par l'union des personnes, l'acte de l'amour proprement dit, et l'union des
gamètes, l'acte de fécondation à l'échelle cellulaire. Il en résulte que si le
technicien se substitue au mari pour apporter les gamètes, il accomplit alors,
par seringue interposée, l'acte naturellement réservé à l'union des époux. En
ce sens il y a substitutio personnarum.
En revanche, si le technicien supprime l'obstacle qui empêchait l'union des
cellules reproductrices, on lève la difficulté hormonale ou autre qui gênait la
fécondation, il s'agit bien alors d'un adjutorium naturae.
Cette distinction purement opérationnelle entre les deux possibilités d'action
(d'ailleurs strictement conforme à la doctrine exposée dans l'instruction Donum
Vitae), n'est nullement académique. Qu'il me soit permis de citer à ce sujet la
réflexion un peu choquante mais fort éclairante d'une femme venant de subir le
transfert de son embryon, après fécondation extra-corporelle. L'anesthésiste,
le gynécologue et le biologiste venaient d'opérer dans une atmosphère
respectueuse, égayée par une musique douce. Quelques instants plus tard la
future mère, à son mari troublé lui demandant comment la chose s'était passée,
répondit tout à trac: "j'ai fait l'amour avec les trois". Cette
phrase qui, peut être, brave l'honnêteté est une description réaliste, que
seule une femme pouvait découvrir, de la substitutio personnarum dont nous parlions
précédemment.
Reste à remarquer que les conséquences de la fécondation extra-corporelle sont
redoutables pour l'embryon. Le technicien qui l'élève pendant 2 ou 3 jours ou
le conserve au froid pendant des années, est en fait le seul à avoir la puissance
parentale effective sur l'enfant. D'où les risques d'exploitation précédemment
évoqués et tous les usages pervers imaginés déjà ou encore inimaginables. En
revanche, l'enfant conçu in corpore materno, se trouve protégé de tous ces
dangers par le lieu même de sa conception. Non seulement le sein maternel est
un abri incomparablement mieux équipé chimiquement et physiologiquement que le
laboratoire le plus performant, mais ce temple secret est peut être le seul
lieu véritablement digne de la venue au monde d'un nouvel être humain appelé
d'emblée à l'éternité.
S'il m'était permis de risquer une opinion, je dirais que le long détour hors
du corps maternel impliqué par la fécondation extra-corporelle n'est pas une
solution favorable et que les progrès et l'aide à la nature le feront
considérer dans un avenir proche comme une complication indésirable et
nullement nécessaire. Deux écoles apparaîtront: - l'une guérira la stérilité
(par les plasties, les greffes, le génie biologique, que sais-je); - l'autre
s'obstinera dans la fécondation hors du corps de la femme, mais son but avoué
ne sera plus la lutte contre l'infertilité mais l'emprise arbitraire sur le
destin des hommes.
Les maladies génétiques
L'amniocentèse, la biopsie chorionique, ou les imageries modernes permettent
une détection précoce de certaines anomalies. L'élimination des enfants
reconnus malades est le but avoué de ces pratiques. Il ne faut pas oublier que
dans presque tous les pays cette élimination des enfants dits anormaux a servi
au lancement des campagnes en faveur de l'avortement: le bataillon des
malheureux, des malformés a ouvert la brèche à l'élimination des mal venus, des
mal aimés!
La santé par la mort est l'avortement de la médecine. Toute l'histoire est là
pour nous démontrer que ceux qui ont délivré l'humanité de la peste et de la
rage n'étaient pas ceux qui brûlaient les pestiférés dans leurs maisons ou
étouffaient les enragés entre deux matelas. C'est la maladie qu'il faut
vaincre, non le patient qu'il faut attaquer.
Il y a deux ans le Parlement britannique discutait d'un projet de loi visant à
protéger l'embryon humain de toute exploitation. A ce moment en effet certains
expérimentateurs réclamaient le droit d'utiliser jusqu'au 14ème jour de leur
vie des embryons conçus in vitro. Ils prétendaient que cette licence leur
permettrait de mieux comprendre, voire de guérir, plusieurs affections
redoutables dont la mucoviscidose, la dystrophie musculaire, l'hémophilie et la
trisomie 21.
Pourtant, il était évident qu'on ne pouvait pas étudier la pathologie
pulmonaire, la physiologie musculaire, la coagulation sanguine ou encore le
fonctionnement cérébral, sur des embryons de 14 jours chez qui justement les
poumons, les muscles, le sang, le cerveau ne sont pas encore individualisés. De
plus, aucun protocole ne pouvait et ne peut toujours démontrer que ces
investigations n'auraient pas pu être menées in anima vili et que
l'expérimentation sur des membres de notre espèce était techniquement
nécessaire.
Cet appétit de chair humaine avait cependant une raison. Dans les pays
longtemps civilisés, qui ont aboli par décret ce que depuis deux mille ans et
plus, tous les maîtres de la médecine avaient constamment juré "je ne
procurerai pas de poison ni suggérerai pareil usage et je ne procurerai pas de
moyens abortifs", la vie de l'être humain très jeune n'a plus aucune
valeur. Alors qu'un embryon de chimpanzé coûte toujours fort cher; il faut bien
entretenir l'élevage.
En deux ans les progrès de la biologie moléculaire ont permis d'isoler les
gênes de la mucoviscidose, de la dystrophie musculaire, de la chorée de
Huntington et du retinoblastome, sans qu'un seul embryon humain ait été
sacrifié pour cela. Des prélèvements minimes sur des patients consentants ont
permis toutes les investigations nécessaires.
Aucune des découvertes majeures des deux dernières années n'a violé le respect
de la nature humaine.
Quant au facteur antihémophilique qui permet aux malades de mener une vie
normale, des bactéries habilement modifiées par génie génétique le fourniront
bientôt en abondance, éliminant ainsi le dernier risque de transmission du SIDA
par des produits sanguins contaminés.
Cette dernière maladie, le SIDA, est d'ailleurs un exemple de la difficulté des
prédictions dites scientifiques. Autant qu'on puisse l'affirmer, aucun
généticien, aucun inmunologiste n'avait prévu l'existence d'un virus capable de
sidérer les défenses de l'organisme, mais affecté d'une fragilité si grande que
seule l'injection intraveineuse ou intrarectale, puisse en assurer la
sémination. La transmission contre nature, par échange de seringues chez les
drogués ou par sodomie chez les homosexuels n'était prévue dans aucun traité
d'épidémiologie.
Quant aux recherches sur les maladies de l'intelligence, et en particulier la
trisomie 21, elles se poursuivent sans que les patients, quel que soit leur
âge, aient à redouter un manque de respect de la part des chercheurs.
Ces remarques ne signifient nullement que toutes ces maladies sont déjà
vaincues. Plus simplement, elles permettent d'affirmer, en se fondant sur
l'expérience la plus ancienne et la plus récente que respecter la nature
humaine n'empêche pas le progrès mais bien plutôt le stimule.
Les promoteurs de l'avortement eugénique ou de l'exploitation technique des
embryons humains ont cru pouvoir enfermer les médecins catholiques dans un
cruel dilemme:
- ou bien vous prenez part à cette mission de recherche et de destruction, et
vous participez au massacre des innocents;
- ou bien vous refusez de soulager l'angoisse des familles redoutant la naissance
d'un enfant incurable et vous vous en lavez les mains.
Non, la médecine n'est pas forcée de choisir entre deux rôles affreux celui
d'Hérode ou celui de Pilate.
La victoire sur la maladie est possible, et bien que je ne possède nullement le
don de la prophétie, il est une chose dont je suis totalement assuré: les
médecins respectueux de la vie, n'abandonneront jamais, et Deo juvante,
l'emporteront un jour.
Faust et Promothée
S'il est une question qui hante la réflexion des hommes c'est bien celle du péril
atomique. L'Académie Pontificale s'est à plusieurs reprises souciée de cet
immense danger.
Le terrible et le merveilleux esprit prométhéen qui nous pousse à dérober le
feu du ciel a conféré à notre génération une puissance incommensurable avec
notre propre prudence. En forgeant, à coups de génie, des armes énormes
capables de détruire la civilisation, les fils de Tubalcaïb ont mis en danger
l'humanité tout entière.
Mais par un étrange abandon, certains fils d'Esculape dont l'unique mission
était de protéger la vie, paraissent aujourd'hui changer de camp. Éliminer les
mal portants, requérir contre l'innocent, ou exploiter le plus faible, tout
cela pour s'arroger le pouvoir de manipuler l'être humain, est peut-être un
danger moins bruyant et moins aveuglant que celui des engins atomiques, mais
c'est peut-être une bombe encore plus puissante pour détruire les dernières
défenses morales de la société.
Faust qui fut le premier, même en rêve, à fabriquer un homoncule dans une
bouteille, et qui par la magie de Méphistophélès construisit un monde sans
amour et sans Dieu, et Prométhée qui fut le premier à voler la foudre pour
livrer à ses successeurs l'énergie qui fait étinceler les soleil, ces deux
figures ne sont pas seulement des fictions poétiques. Elles ont aujourd'hui les
deux faces du pouvoir redoutable que peut nous conférer la science sans
conscience, ultime tentation de l'orgueil absolu.
Autant et plus peut-être que les physiciens atomistes, les médecins et les
professions de santé ont besoin d'une évangélisation nouvelle. Elle est très
simple en vérité: nous savons par la douloureuse expérience de l'explosion
nucléaire et de l'expérimentation humaine que la Science seule ne peut pas
sauver le monde.
Alors, permettez-moi, Pères très vénérés du Synode, de vous soumettre la
conclusion à laquelle je suis personnellement arrivé. Dans toutes les questions
morales soulevées par les applications possibles de la science, de la
rhétorique passionnelle et la dialectique habile parviendront presque toujours
à farder la vérité. Les Comités d'Éthique éructeront solennellement leurs
oracles contradictoires sans écarter la vraie menace: la technique est
cumulative, la sagesse ne l'est pas.
Mais une phrase une seule, dictera notre conduite. L'argument qui ne trompe pas
et qui d'ailleurs juge tout, le mot même de Jésus : "Ce que vous avez fait
au plus petit d'entre les miens, c'est à moi que vous l'avez fait".
Si les théoriciens de la physique et les praticiens de la biologie n'oublient
jamais cette phrase, les techniques les plus puissantes resteront au service de
la famille des hommes. Mais s'ils l'oublient, alors tout pourrait être redouté
d'une science dénaturée.