NOTRE PÈRE
« Le feu éprouve le fer », et la tentation
l'homme juste.
Nous ne savons souvent ce que nous pouvons,
mais la tentation montre ce que nous sommes.
Imitation de Jésus-Christ, L. I,
chap. XIII.
Les catholiques de langue française, depuis plus de trois
siècles, récitaient ainsi le Notre Père :
Notre Père, qui êtes aux cieux
Que votre nom soit sanctifié.
Que votre règne arrive.
Que votre volonté soit faite sur la terre comme au
ciel.
Donnez-nous aujourd’hui notre pain quotidien.
Et pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons
à ceux qui nous ont offensés.
Et ne nous laissez pas succomber à la tentation.
Mais délivrez-nous du mal. Ainsi soit-il.
Or voilà qu’en 1964, dans un esprit
d’œcuménisme, une Commission mixte[1]
(catholiques, orthodoxes, protestants) entreprit de faire adopter une traduction
commune du Notre Père :
Notre Père qui es aux cieux,
que ton nom soit sanctifié,
que ton règne vienne,
que ta volonté soit faite sur la terre
comme au ciel.
Donne-nous aujourd'hui notre pain de ce jour.
Pardonne-nous nos offenses,
comme nous pardonnons aussi à ceux qui
nous ont offensés.
Et ne nous soumets pas à la tentation,
mais délivre-nous du Mal.
On note immédiatement le tutoiement.
L’usage actuel du vous comme forme de respect et de politesse est établi
depuis le XVIIe siècle. Cependant, en français moderne, l’usage
du tu peut être à la fois très familier et tout à fait respectueux. Lorsque Jésus nous dit d’appeler notre Père Abba, c’est-à-dire Papa, il est permis de
penser qu’il nous invite, en certaines circonstances, à tutoyer affectueusement
et avec respect notre Père du Ciel.
Pour ce qui est des autres
changements, chacun pourra juger de la pertinence ou de l’utilité de remplacer arrive
par vienne, quotidien par de ce jour, ou d’ajouter aussi. Ces modifications ne tirent guère à conséquence,
hormis sans doute le fait d’ajouter une majuscule à Mal. Ce changement est d’ailleurs justifié car dans cette demande,
« le Mal n’est pas une abstraction, mais il désigne une personne, Satan,
le Mauvais, l’ange qui s’oppose à Dieu »[2].
Il en va tout autrement lorsqu’on remplace « ne nous
laissez pas succomber à la tentation » par « ne nous soumets
pas à la tentation », car cela
implique nécessairement que Dieu pourrait nous tenter, ce qui serait un
blasphème.
En effet, « Que nul, quand il est tenté, ne
dise : ‘Ma tentation vient de Dieu.’ Car Dieu ne peut être tenté de faire
le mal et ne tente personne. Chacun est tenté par sa propre convoitise, qui
l’entraîne et le séduit » (Jc 1.13-14). Si Dieu
ne peut nous tenter, comment donc pouvons-nous Lui demander de ne pas nous
soumettre à la tentation[3] ?
La tentation vient toujours du Mauvais et nous devons demander à Dieu de nous
aider à ne pas y succomber en suivant l’exhortation de Jésus à ses
disciples : « Veillez et
priez afin de ne pas tomber [succomber] au pouvoir de la tentation » (Mt
26.41 ; Mc 14.38 ; Lc
22.40).
La chose est d’une extrême
importance car rien n’est plus dangereux, nous dit le Saint Curé d’Ars, que de
n’être pas tenté[4] ! Sainte Thérèse
d'Avila n'est pas moins catégorique : « Considérez d'abord un point
absolument certain pour moi. Ceux qui arrivent à la perfection ne demandent
pas à Dieu d'être délivrés des souffrances, des tentations, des persécutions ni
des combats[5]. »
On
sait que le Pape Léon XIII avait entendu Satan
demander à Dieu 75 ans pour détruire l’Église. Le Seigneur avait répondu :
« Tu as le temps ; tu as le pouvoir. Fais ce que tu veux. »
C’est alors que le Pape avait composé une prière afin d'invoquer l'intercession
de l'Archange Michel. Cette prière a été récitée à la conclusion de la messe à
partir de 1886. Elle a été retirée après Vatican II.
Face
à l’intérêt croissant des jeunes pour le satanisme et l’occultisme,
l’Université pontificale Regina Apostolorum annonçait
récemment l’organisation d’un cours intitulé « Exorcisme et prière de
libération » réservé aux prêtres et aux étudiants en licence de théologie
qui se préparent au sacerdoce. Pourquoi ne pas rétablir également la prière à
Saint Michel du Pape Léon XIII ?
Voilà bientôt un demi-siècle que
l’Église se voit livrée aux attaques du Prince des ténèbres sans pouvoir
invoquer la défense du Prince de la milice céleste, et que ses fidèles
présentent ingénument à Dieu, dans le Notre Père, une sixième demande pour le
moins ambiguë. Faut-il s’étonner alors de la voir aussi meurtrie ?
Ne serait-il pas temps qu’une
Commission mixte se réunisse à nouveau pour lever l’ambiguïté d’une traduction
dite « œcuménique » que bien des théologiens, tant catholiques que
protestants, considèrent « absurde » sinon blasphématoire[6] ?
Jean-Claude Lemyze
Janvier 2005
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[1] La documentation
catholique, 1442, 21 février 1965, p. 384.
[2] Catéchisme de l’Église catholique, n. 2851.
[3] C’est ce qu’explique
d’ailleurs le Catéchisme de l’Église
catholique au numéro 2846 en précisant que « le terme
grec … signifie … ‘ne nous laisse pas succomber à la
tentation’ » !
[4] Le
plus grand de tous les malheurs, c'est de n'être pas tenté, puisqu'il y a lieu
de croire que le démon nous regarde comme lui appartenant et qu'il n'attend que
la mort pour nous traîner en enfer. Rien n'est plus facile à concevoir. Voyez
un chrétien qui cherche tant soit peu le salut de son âme, tout ce qui
l'environne le porte au mal, il ne peut souvent pas même lever les yeux sans
être tenté, malgré toutes ses prières et ses pénitences. Et un vieux pécheur
qui, peut-être depuis vingt ans, se roule et se traîne dans les ordures, il
dira qu'il n'est pas tenté ! tant pis, mon ami, tant pis ! C'est précisément ce
qui doit vous faire trembler, c'est que vous ne connaissez pas les tentations ;
parce que, dire que vous n'êtes pas tenté, c'est comme si vous disiez qu'il n'y
a plus de démon ou qu'il a perdu toute sa rage contre les chrétiens. « Si vous
n'avez point de tentations, nous dit saint Grégoire, c'est que les démons sont
vos amis, vos conducteurs et vos pasteurs. En vous laissant passer
tranquillement votre pauvre vie, à la fin de vos jours, ils vous traîneront
dans les abîmes. Saint Augustin nous dit
que la plus grande tentation, c'est de ne point avoir de tentation, parce que
c'est être une personne réprouvée, abandonnée du bon Dieu et livrée entre les
mains de ses passions.
Saint Jean-Marie Vianney (1786-1859), Sermons
Club du Livre chrétien, Paris, 1958.
[5] Le
chemin de la perfection, Sainte Thérèse d’Avila, Éditions du Seuil, p. 216.
[6] Ne nous laisse pas entrer en tentation, Raymond Jacques Tournay, o.p., École biblique et archéologique française, in Nouvelle
revue théologique, 120 (1998), 440-443.