Les trois conversions
et les trois voies
par
le R. P. Rég. Garrigou-Lagrange, 0. P.
AVANT-PROPOS
Ce petit livre, écrit sous une forme
accessible à toutes les âmes intérieures, est comme le résumé de deux
ouvrages, bien qu’il se puisse facilement comprendre avant de les avoir lus.
Dans Perfection chrétienne et
contemplation, nous avons vu, selon les principes formulés par saint Thomas
et par saint Jean de la Croix, que la perfection chrétienne consiste
spécialement dans la charité selon la plénitude des deux grands préceptes : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout
ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton esprit, et ton
prochain comme toi-même » (Luc, X, 27). Nous y avons vu aussi que la contemplation
infuse des mystères de la foi, mystères de la sainte Trinité présente en
nous, de l’Incarnation rédemptrice, de la Croix, de l’Eucharistie, est dans la
voie normale de la sainteté.
En suivant les mêmes principes nous
avons traité ailleurs[1]
des purifications nécessaires pour arriver à l’amour parfait de Dieu et
du prochain, et nous nous sommes attaché en particulier à montrer que la
purification passive des sens marque l’entrée dans la voie illuminative, et
celle de l’esprit l’entrée dans la voie unitive des parfaits.
On nous a demandé de divers côtés de
résumer ces deux ouvrages pour mettre mieux en relief quelles sont, de ce point
de vue, les grandes lignes de la théologie ascétique et mystique.
Pour ne pas purement et simplement
nous répéter, et pour considérer les choses d’une façon à la fois plus simple
et plus haute, nous parlerons ici des trois âges de la vie de l’esprit et des
trois conversions qui constituent le commencement de chacun d’eux.
Un premier chapitre traite de la vie
de la grâce et du prix de la première conversion. Dans les chapitres suivants
il est parlé du progrès de la vie spirituelle, en insistant sur la nécessité de
deux autres conversions ou transformations, qui marquent, l’une le début de la
voie illuminative, et l’autre le commencement de la voie unitive des parfaits.
La division du progrès spirituel
selon les trois voies, communément reçue depuis saint Augustin et Denys, est
devenue banale, en tant qu’invariablement reproduite par tous les traités de
spiritualité, mais on découvre sa vérité profonde, son sens, sa portée, son
intérêt vital, lorsqu’on l’explique, comme l’a indiqué saint Thomas, par analogie
avec les divers âges de la vie corporelle, et aussi, ce qu’on oublie trop
souvent, par comparaison aux divers moments de la vie intérieure des Apôtres.
Les Apôtres furent immédiatement formés par Notre-Seigneur, et leur vie
intérieure doit, toute proportion gardée, disent les saints, se reproduire en
nous. Ils sont nos modèles surtout pour le prêtre, et tout chrétien doit en un
certain sens être apôtre et vivre assez du Christ pour le donner aux autres.
Ce sur quoi nous insisterons ici, ce
sont surtout des vérités élémentaires. Mais nous oublions souvent que les
vérités les plus hautes et les plus vitales sont précisément les plus
élémentaires approfondies, longuement méditées et devenues objet de
contemplation surnaturelle[2].
Si l’on demandait à bien des personnes familiarisées avec
l’Évangile : « Y est-il quelque part
question de la seconde conversion ? »
beaucoup répondraient peut-être négativement. Il est pourtant une parole assez
claire de Notre-Seigneur à ce sujet.
Saint Marc, IX, 32, rapporte que lors du dernier passage de Jésus en
Galilée, quand il arriva avec les Apôtres à Capharnaüm, il leur demanda : « De quoi parliez-vous en chemin ? »
« Mais ils gardèrent le silence, dit l’Évangéliste ; car en chemin
ils avaient discuté entre eux qui était le plus grand. » – Et en saint
Matthieu, XXIII, 3, où est rapporté le même fait, on lit : « Jésus, faisant venir un petit enfant, le
plaça au milieu d’eux et leur dit : «
Je vous le dis, en vérité, si vous ne vous CONVERTISSEZ PAS et ne
devenez pas comme les petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des
cieux[3].
» Ne s’agit-il pas ici clairement de la seconde conversion ? Jésus parle aux Apôtres qui l’ont suivi,
qui ont pris part à son ministère, qui vont communier à la cène et dont trois
l’ont suivi sur le Thabor. Ils sont en état de grâce, et il leur parle pourtant
de la nécessité de se convertir, pour entrer profondément dans le royaume de
Dieu ou dans l’intimité divine. A Pierre en particulier il est dit (Luc, XXII,
32) : « Simon, Simon, voici que Satan
vous a réclamés pour vous cribler comme le froment ; mais j'ai prié pour toi,
afin que ta foi ne défaille point ; et toi, quand tu seras converti, affermis
tes frères. » Il s’agit là de la seconde conversion de Pierre, qui aura lieu à
la fin de la Passion, sitôt après son reniement. C’est surtout de la seconde
conversion que nous parlerons dans ce petit livre.
CHAPITRE I
La vie de la Grâce
et le prix de la première conversion
Amen, amen, dico vobis : Qui credit in me, habet vitam aeternam.
« En vérité, en vérité, je vous le dis : Celui qui croit en moi a la vie éternelle.
»
(Jean., VI, 47)
La vie intérieure est pour chacun de
nous l’unique nécessaire ; elle devrait constamment se développer en notre âme
plus encore que ce que nous appelons la vie intellectuelle, scientifique,
artistique ou littéraire. Elle est la vie profonde de l’âme, de l’homme tout
entier, et non pas seulement de l’une ou l’autre de ses facultés.
L’intellectualité elle-même gagnerait beaucoup si, au lieu de vouloir
supplanter la spiritualité, elle reconnaissait sa nécessité, sa grandeur et
bénéficiait de son influence, qui est celle des vertus théologales et des dons du
Saint-Esprit.
Quel grave et profond sujet celui
qui est exprimé en ces deux mots :
Intellectualité et spiritualité ! Il est assez évident aussi que sans une vie
intérieure sérieuse il ne saurait y avoir d’influence sociale vraiment profonde
et durable.
La nécessité de la vie intérieure
Le besoin pressant de revenir à la
pensée de l’unique nécessaire se fait particulièrement sentir en ce temps de
malaise et de désarroi général, où tant d’hommes et tant de peuples, perdant
de vue notre vraie fin dernière, mettent celle-ci dans les biens terrestres et
oublient combien ils diffèrent des biens spirituels et éternels.
Il est pourtant clair, comme l’a dit
saint Augustin, que les mêmes biens matériels, à l’opposé de ceux de
l’esprit, ne pleurent en même temps appartenir intégralement à plusieurs[4].
La même maison, la même terre, ne
peuvent simultanément appartenir en totalité à plusieurs hommes, ni le même
territoire à plusieurs peuples. D’où le conflit terrible des intérêts,
lorsqu’on met fiévreusement sa fin dernière en ces biens inférieurs.
Au contraire, saint Augustin se
plaît à y insister, les mêmes biens spirituels peuvent appartenir
simultanément et intégralement à tous et à chacun, sans que celui-ci nuise à la
paix de l’autre ; nous les possédons même d’autant mieux que nous sommes
plusieurs à en jouir ensemble. Nous pouvons ainsi posséder tous simultanément,
sans nous gêner les uns les autres, la même vérité, la même vertu, le même
Dieu. Ces biens spirituels sont assez riches et universels pour appartenir en
même temps à tous et pour combler chacun de nous. Bien plus, nous ne possédons
pleinement une vérité que si nous l’enseignons aux autres, que si nous leur
faisons part de notre contemplation ; nous n’aimons vraiment vertu que si nous voulons
la voir aimée par autrui, nous n’aimons sincèrement Dieu que si nous voulons le
faire aimer. Tandis qu’on perd l’argent que l’on donne ou que l’on dépense, on
ne perd pas Dieu en le donnant aux autres, on le possède même d’autant mieux.
Et au contraire nous le perdrions si par ressentiment nous roulions qu’une
seule âme fût privée de Lui, si nous voulions exclure une âme de notre amour,
même celle de ceux qui nous persécutent et nous calomnient.
Il y a dans cette vérité très simple
et très haute, si chère à saint Augustin, une grande lumière : Si les biens matériels divisent les
hommes d’autant plus qu’on les recherche pour eux-mêmes, les biens spirituels unissent
les hommes d’autant plus profondément qu’on les aime davantage.
Ce grand principe est un de ceux qui
font le mieux sentir la nécessité de la vie intérieure. Il contient aussi
virtuellement la solution de la question sociale et de la crise économique mondiale
qui sévit à l’heure actuelle. Il est exprimé simplement dans l’Évangile : « Cherchez le royaume de Dieu, et tout
le reste vous sera donné par surcroît » (Matthieu., VI, 33 ; Luc, XII, 31).
Le monde se meurt en ce moment de l’oubli de cette vérité fondamentale,
pourtant élémentaire pour tout chrétien.
Les vérités les plus profondes et les plus vitales
sont en effet précisément des vérités élémentaires longtemps méditées,
approfondies, et devenues pour nous vérités de vie, ou objet de contemplation
habituelle.
Le Seigneur à. l’heure actuelle
montre aux hommes combien ils se trompent en voulant se passer de Lui, en
mettant leur fin dernière dans la jouissance terrestre, en renversant l’échelle
des valeurs, ou, comme on disait autrefois, la subordination des fins. On veut
alors dans l’ordre matériel de la jouissance sensible produire le plus
possible ; on croit compenser ainsi par le nombre la pauvreté des biens
terrestres ; on construit des machines toujours plus perfectionnées pour
produire toujours plus et mieux et avoir un plus grand profit ; c’est là le but
dernier. Que s’ensuit-il ? Cette
surproduction ne peut s’écouler, elle devient inutilisable et elle nous
tue en conduisant au chômage actuel, où l’ouvrier sans travail est dans
l’indigence, tandis que d’autres meurent de pléthore. C’est une crise, dit-on ;
en réalité, c’est plus qu’une crise, c’est un état général, et qui devrait être
révélateur, si nous avions des yeux pour voir, comme dit l’Évangile : on a mis la fin dernière de l’activité
humaine là où elle n’est pas, non en Dieu, mais dans la jouissance d’ici-bas.
On veut trouver le bonheur dans l’abondance des biens matériels, qui ne
sauraient le donner. Loin d’unir les hommes, ils les divisent, et cela d’autant
plus qu’on les recherche pour eux-mêmes et plus âprement. Le partage ou la
socialisation de ces biens ne serait pas un remède, et ne donnerait pas le
bonheur, tant que les biens terrestres conserveront leur nature et que l’âme
humaine, qui les dépasse, conservera la sienne. D’où la nécessité pour chacun
de nous de penser à l’unique nécessaire et de demander au Seigneur des
saints qui ne vivent que de cette pensée et qui soient les grands
animateurs dont le monde a besoin. Dans les périodes les plus troublées, comme
à l’époque des Albigeois et plus tard à l’éclosion du Protestantisme, le Seigneur
envoya des pléiades de saints. Le besoin ne s’en fait pas moins sentir
aujourd’hui.
Quel est le principe ou la source de la vie
intérieure ?
Il importe d’autant plus de rappeler
la nécessité et la vraie nature de la vie intérieure que bien des erreurs ont
altéré l’idée qui nous en est donnée par l’Évangile, par les Épîtres de saint
Paul et par toute la Tradition. Il est manifeste en particulier que cette idée
de vie intérieure subit une altération profonde dans la théorie luthérienne de
la justification ou conversion, d’après laquelle les péchés mortels dans l’âme
du converti ne sont pas positivement effacés par l’infusion de la vie
nouvelle de la grâce sanctifiante et de la charité. D’après cette théorie, les
péchés mortels dans l’âme du converti sont seulement couverts, voilés par
la foi au Christ rédempteur, et ils cessent d’être imputés à celui qui les a
commis. L’homme est réputé juste par la seule imputation extérieure de
la justice du Christ, mais il n’est pas ainsi intérieurement justifié,
intérieurement renouvelé. De ce point de vue, pour que l’homme soit juste aux
yeux de Dieu, il n’est pas nécessaire qu’il ait la charité infuse et des âmes
en Dieu. Somme toute, le juste ainsi
conçu, malgré sa foi au Christ rédempteur, reste dans son péché non effacé,
dans sa corruption ou mort spirituelle[5].
Cette conception, qui méconnaissant
si gravement notre vie surnaturelle et en réduisait l’essence à la foi au
Christ, sans la grâce sanctifiante et la charité. sans les œuvres méritoires,
devait conduire peu à peu au naturalisme, pour lequel le juste est celui
qui, abstraction faire de tout Credo, estime et conserve l’honnêteté
naturelle, dont ont parlé les meilleurs philosophes païens avant le
Christianisme[6].
De ce second point de vue on
n’examine même plus la question souverainement importante : L’homme dans
l’état actuel peut-il, sans la grâce divine, arriver à observer tous les préceptes
de la loi naturelle, y compris ceux relatifs à Dieu ? Peut-il, sans la grâce, arriver à aimer, non par simple
velléité, mais efficacement le Souverain Bien, Dieu, auteur de notre
nature, plus que soi et par-dessus tout ? – Les premiers protestants auraient répondu négativement, comme
l’ont toujours fait les théologiens catholiques[7]
; le protestantisme libéral, né de l’erreur luthérienne, ne se pose même plus
la question et n’admet plus la nécessité de la grâce ou d’une vie surnaturelle, infuse.
La question revient pourtant
toujours en termes plus généraux :
L’homme peut-il sans un secours supérieur se dépasser lui-même et aimer
vraiment et efficacement plus que soi la Vérité et le Bien ?
Il est clair que tous ces problèmes
sont essentiellement liés à celui de la nature même de notre vie intérieure,
qui est une connaissance du Vrai et un amour du Bien, ou pour mieux dire, une
connaissance et un amour de Dieu.
Pour rappeler ici toute l’élévation
de l’idée que l’Écriture et surtout l’Évangile nous donnent de la vie
intérieure, sans faire un cours de théologie sur la justification et sur la
grâce sanctifiante, nous soulignerons une vérité fondamentale de la
spiritualité, disons même de la mystique chrétienne, telle que l’Église
catholique l’a toujours conçue.
Tout d’abord il est manifeste que
selon l’Écriture la justification ou conversion du pécheur ne couvre pas
seulement ses péchés comme d’un voile, mais les efface par l’infusion d’une vie
nouvelle. Le Psalmiste supplie dans le Miserere : « Aie pitié de moi, ô Dieu, selon ta
bonté ; selon ta grande miséricorde, efface mes transgressions. Lave-moi complètement de mon iniquité et
purifie-moi de mon péché. Purifie-moi avec l’hysope, et je serai pur. Lave-moi,
et je serai plus blanc que la neige... Efface toutes mes iniquités. O Dieu,
crée en moi un cœur pur et renouvelle au dedans de moi un esprit ferme. Ne
me rejette pas loin de tu face, ne me retire pas ton esprit saint. Rends-moi la
joie de ton salut et soutiens-moi par un esprit de bonne volonté ». (Ps. L,
3-15).
Les Prophètes parlent de même : Le Seigneur dit par Isaïe, XLIII, 25 : « C’est moi, moi seul, qui efface tes
prévarications, Israël, pour l’amour de moi. » Très souvent dans la Bible revient
l’expression : « C’est moi
qui enlève l’iniquité, qui efface le péché. » Comme le rapporte l’Évangile de saint Jean, I, 29, Jean-Baptiste
dit en voyant Jésus qui venait vers lui
: « Voici l’Agneau de Dieu qui ôte le péché du monde. » On lit de même dans la 1ère
Épître de saint Jean, I, 7,
: « Le sang de Jésus nous purifie de tout péché. » Et saint Paul écrit, I Corinthiens VI,
10 : « Ni les
impudiques, :ni les idolâtres, ni les
adultères,... ni les voleurs, ni les calomniateurs, ni les rapaces, ne
posséderont le royaume de Dieu. Voilà pourtant ce que vous étiez, du moins
quelques-uns d’entre vous ; mais vous avez été lavés, mais vous avez
été sanctifiés, mais vous avez é/é justifiés au nom du Seigneur
Jésus-Christ et par l’Esprit de notre Dieu. »
Si du reste, dans
la justification où conversion de l’impie, les péchés étaient seulement voilés
et non effacés, l’homme serait à la fois juste et injuste, justifié et en état
de péché. Dieu aimerait le pécheur comme son ami, malgré sa corruption, que son
amour serait impuissant à lui enlever. Le Sauveur n’aurait pas effacé les
péchés du monde, s’il ne délivrait pas le juste de la servitude du péché. Ce
sont là, encore une fois, des vérités élémentaires pour tout chrétien ; leur
connaissance approfondie, quasi expérimentale et constamment vécue, est la
contemplation des saints.
La réalité de la grâce
et de notre filiation divine adoptive
Le péché mortel ne peut être ainsi effacé
et remis que par l’infusion de la grâce sanctifiante et de la charité, qui
est l’amour surnaturel de Dieu et des âmes en Dieu. Ézéchiel, XXXVI, 25,
l’annonce en disant au nom du Seigneur
: « Je répandrai sur vous une eau pure, et vous serez purs ; je vous
purifierai de toutes vos souillures et de toutes vos abominations. Je
vous donnerai un cœur nouveau, et je, mettrai au dedans de vous un esprit
nouveau. J'ôterai de votre chair le cœur de pierre, et je vous donnerai un
cœur de chair. Je mettrai au dedans de vous mon Esprit, et je ferai que
vous suivrez mes ordonnances. »
Cette eau pure qui régénère est
celle de la grâce, qui nous vient du Sauveur, dont il est dit dans l’Évangile
de saint Jean, I, 16 : « C’est de sa
plénitude que nous avons tous reçu et grâce sur grâce. » « Par Jésus-Christ
Notre-Seigneur nous avons reçu la grâce », lisons-nous dans l’Épître aux
Romains, I, 5 : « l’amour de Dieu
est répandu dans nos cœurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné » (Romains,
V, 5). – « A chacun de nous la grâce a été donnée selon la mesure du don du Christ
» (Éphésiens, IV, 7)-
S’il en était autrement, l’amour
incréé de Dieu pour celui qu’il convertit serait seulement affectif, et non pas
effectif et agissant. Or l’amour incréé de Dieu pour nous, comme le montre
bien saint Thomas (Ia, q. 20, a. 2, et Ia IIae q. 110, a. I), est un amour qui,
loin de supposer l’amabilité en nous, la pose en nous. Son amour
créateur nous a donné et nous conserve notre nature et l’existence, son amour
vivificateur produit et conserve en nous la vie de la grâce qui nous rend aimables
à ses yeux, non plus seulement comme ses serviteurs, mais comme ses
enfants.
La grâce sanctifiante, principe de
notre vie intérieure, fait vrai vraiment de nous les enfants de Dieu, parce
qu’elle est une participation de sa nature. Nous ne saurions être, comme le
Verbe, ses fils par nature, mais nous le
sommes réellement par grâce et par adoption.
Et tandis que l’homme qui adopte un enfant ne le transforme pas
intérieurement, mais le déclare seulement son héritier, Dieu, en nous aimant comme
des fils adoptifs, nous transforme, nous vivifie intérieurement par une
participation de sa vie intime, proprement divine.
C’est ce nous lisons dans l’Évangile
de Jean, I, 11-13 : «Le Verbe
vint chez lui, et les siens ne l’ont pas reçu. Mais à tous ceux qui l’ont reçu il
a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu, à eux qui croient en son
nom, qui non du sang, ni de la volonté de la chair, ni de la volonté de
l’homme, mais de Dieu sont nés. » Notre-Seigneur le disait lui-même à
Nicodème : « En vérité, en vérité je te
le dis, nul, s’il ne renaît de l’eau et de l’Esprit, ne peut entrer dans
le royaume de Dieu. Car ce qui est né de la chair est chair, et ce qui est né
de l’Esprit est esprit. Ne t’étonne pas
de ce que je t’ai dit : il faut
que vous naissiez de nouveau[8] » (Jean III, 5).
Saint Jean dit de même : « Quiconque est né de Dieu ne commet
point le péché, parce que la semence de Dieu demeure en lui ; et il ne
peut pécher, parce qu’il est né de Dieu (I Jean, III, 9). En d’autres termes : la semence de Dieu, qui est la grâce, accompagnée de l’amour de
Dieu, ne peut exister avec le péché mortel qui nous détourne de Dieu, et si
elle n’exclut pas le péché véniel, dont saint Jean parle plus haut, I, 8, elle
ne saurait en être le principe, mais elle tend à le faire disparaître de plus
en plus.
L’apôtre saint Pierre parle, s’il
est possible ; encore plus clairement lorsqu’il dit : « Par le Christ la puissance divine a accompli les grandes et
précieuses promesses, afin de nous rendre ainsi participants de la nature
divine » (II Petri I, 4). C’est aussi ce qu’exprime l’apôtre saint Jacques,
lorsqu’il écrit : « Tout don excellent,
toute grâce parfaite descend d’en haut, du Père des lumières, en qui n’existe
aucune vicissitude, ni ombre de changement. De sa propre volonté, il nous a
engendrés par la parole de la vérité, afin que nous soyons comme les prémices
de ses créatures » (Ep. Jacob., I, 18).
La grâce sanctifiante est vraiment
une participation réelle et formelle de la nature divine, car elle est le
principe d’opérations proprement divines ; lorsque au ciel elle sera
arrivée en nous à son plein développement et ne pourra plus se perdre, elle
sera le principe d’opérations qui auront absolument le même objet formel que
les opérations incréées de la vie intime de Dieu, elle nous permettra de le
voir immédiatement comme Il se voit et de l’aimer comme Il s’aime : « Mes bien-aimés, dit saint Jean, nous
sommes maintenant enfants de Dieu, est ce que nous serons un jour n’a
pas encore été manifesté ; mais nous savons qu’au temps de cette manifestation
nous Lui serons semblables, parce que nous le verrons tel qu’il est (I Jean., 3, 2).
C’est là ce qui nous montre
le mieux ce qu’est la nature intime de la grâce sanctifiante, principe de notre
vie intérieure. Il importe d’y insister. C’est un des points les plus
consolants de notre foi, c’est aussi une des vérités de vie qui relève le plus
le courage au milieu des difficultés de l’existence présente.
La vie éternelle commencée
Pour saisir ce que doit être la vie
intérieure en elle-même et en ses différentes phases, il faut voir d’abord non
seulement quel est son principe, mais aussi quel doit être son plein
épanouissement.
Or si nous interrogeons sur ce point
l’Évangile, il nous dit que la vie de la grâce, donnée par le baptême et
nourrie par l’Eucharistie, est comme le germe de la vie éternelle.
Dès le début de son ministère,
Notre-Seigneur, dans le Sermon sur la montagne, tel qu’il est rapporté par saint
Matthieu, dit à tous ceux qui l’écoutent, et c’est le fond du discours : « Soyez parfaits comme votre Père
céleste est parfait.» (Matth., V, 48). Il ne dit pas : « soyez parfaits comme des anges », mais «
comme votre Père céleste est parfait ». C’est donc qu’il apporte un principe de
vie qui est une participation de la vie même de Dieu. Au-dessus des
divers règnes de la nature : règne
minéral, végétal, animal, au-dessus du règne de l’homme et même au-dessus de
l’activité naturelle des anges, c’est la vie du règne de Dieu ; vie dont le
plein épanouissement s’appelle, non pas seulement la vie future dont ont parlé
les meilleurs philosophes avarie le Christianisme, mais la vie éternelle, mesurée,
comme celle de Dieu, non par le temps futur, mais par l’unique instant de
l’immobile éternité.
La vie future dont parlent les
philosophes est naturelle, presque semblable à la vie naturelle des anges,
tandis que la vie éternelle, dont parle l’Évangile, est essentiellement
surnaturelle autant pour les anges que pour nous ; elle est non seulement
suprahumaine, mais supraangélique, elle est proprement divine. Elle consiste à voir
Dieu immédiatement comme Lui-même se voit et à l’aimer comme Il s’aime.
C’est pourquoi Notre-Seigneur peut dire
: « Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait », puisque
vous avez reçu une participation de sa vie intime.
Tandis que
l’Ancien Testament ne parlait guère qu’en figure de la vie éternelle,
symbolisée par la terre promise, le Nouveau, en particulier l’Évangile de
saint Jean, en parle constamment, et depuis lors il est pour ainsi dire
impossible de finir un sermon sans désigner par ces termes la béatitude suprême
à laquelle nous sommes appelés.
Bien plus, si nous demandons à
l’Évangile, surtout à celui de saint Jean, ce qu’est la vie de la grâce, il
nous répond : C’est la vie éternelle
commencée.
Notre-Seigneur dit en effet à six
reprises dans le quatrième Évangile : «
Celui qui croit en moi a la vie éternelle[9]
» ; non seulement il l’aura plus tard s’il persévère, mais en un sens il l’a
déjà. « Celui qui mange ma chair et boit mon sang a la vie éternelle, et je le
ressusciterai au dernier jour[10].
» – Que veulent dire ces paroles ? –
Notre-Seigneur les explique plus loin (Jean, VIII, 51-53) : « En vérité, en vérité le vous le dis,
quiconque gardera ma parole (par la pratique des préceptes) ne verra
jamais la mort. » Stupéfaits, les Juifs lui répliquent : « Nous voyons maintenant qu’un démon est en
toi : Abraham est mort, les prophètes
aussi, et toi, tu dis : Quiconque
gardera ma parole ne goûtera jamais la mort !... Qui donc prétends-tu être ? » C’est alors que Jésus leur dit : « Avant qu’Abraham fût, je suis » (Ibid.,
58).
Que veut nous faire entendre
Notre-Seigneur lorsque à plusieurs reprises il affirme : « Celui qui croit en moi a la vie
éternelle » ? – Il veut dire : Celui qui croit en moi d’une foi vive,
unie à la charité, à l’amour de Dieu et du prochain, a la vie éternelle commencée.
En d’autres termes :Celui qui croit
en moi a en germe une vie surnaturelle qui est identique en son fond avec la
vie éternelle. Le progrès spirituel ne peut tendre en effet vers la vie de
l’éternité que s’il en suppose le germe en nous, et un germe de même nature.
Dans l’ordre naturel, le germe contenu dans le gland ne pourrait pas devenir un
chêne s’il n’était pas de même nature que lui, s’il ne contenait pas à l’état
latent la même vie. Le petit enfant ne pourrait pas non plus devenir un homme s’il
n’avait pas une âme raisonnable, si la raison ne sommeillait pas en lui. Ainsi
le chrétien de la terre ne pourrait pas devenir un bienheureux du ciel s’il
n’avait pas reçu au baptême la vie divine.
Et comme on ne peut connaître la
nature du germe contenu dans le gland qu’en la considérant à son état parfait
dans le chêne, de même on ne peut connaître la vie de la grâce qu’en la
considérant dans son épanouissement dernier, dans la gloire qui est sa
consommation. « Gratia est semen gloriae », dit toute la Tradition.
Au fond, c’est la même vie
surnaturelle, la même grâce sanctifiante et la même charité, avec deux
différences. Ici-bas nous connaissons surnaturellement et infailliblement Dieu,
non dans la clarté de la vision, mais dans l’obscurité de la foi, et de plus
nous espérons le posséder d’une façon inamissible, mais, tant que nous sommes
sur la terre, nous pouvons le perdre par notre faute.
Malgré ces deux différences,
relatives à la foi et à l’espérance, c’est la même vie, la même grâce
sanctifiante et la même charité. Notre-Seigneur le dit à la Samaritaine : « Si scires donum Dei : Si tu savais le don de Dieu, c’est toi
qui m’aurais demandé à boire... Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai
n’aura plus soif ; au contraire, l’eau que Je lui donnerai deviendra en lui
une source jaillissante jusqu’à la vie éternelle » (Jean, IV, 10-14). Dans
le temple, le dernier jour de la fête des Tabernacles, Jésus debout dit aussi à
haute voix, non seulement pour des âmes privilégiées, mais pour tous : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à
moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves d’eau vive couleront de
sa poitrine (Jean, VII, 37). Il disait cela, ajoute saint Jean, de
l’Esprit, que devaient recevoir ceux qui croient en lui. » Le Saint-Esprit est
appelé fons vivus, fons vitae.
Jésus dit encore : « Si quelqu’un m’aime (la foi seule
ne suffit pas), il gardera ma parole, et mon Père l’aimera, et nous
viendrons en lui et nous ferons en lui notre demeure » (Jean, XIV, 23). Qui
viendra ? Non seulement la grâce, don créé, mais les Personnes divines : « Mon Père et moi » et aussi le
Saint-Esprit promis. La Trinité sainte habite donc en nous, dans l’obscurité de
la foi, un peu comme elle habite dans l’âme des saints du ciel qui la voient à
découvert. « Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu, et Dieu en
lui » (I Joan., IV, 16).
Cette vie intérieure surnaturelle
est très supérieure au miracle, qui n’est qu’un signe sensible de la parole de
Dieu ou de la sainteté de ses serviteurs. Même la résurrection d’un mort, qui
restitue surnaturellement au cadavre la vie naturelle, n’est pour ainsi dire
rien en comparaison de la résurrection d’une âme qui se trouvait dans la mort
spirituelle du péché et qui reçoit la vie essentiellement surnaturelle de la
grâce.
C’est vraiment, dans la pénombre de la foi,
la vie éternelle commencée[11].
C’est ce qui fait dire encore à
Notre-Seigneur : « Le royaume de Dieu
ne vient pas de manière à frapper les regards. On ne dira point : Il est ici ou là ; car voyez, le
royaume de Dieu est au milieu de vous »(Luc,XVII, 20). Il est là caché en
vous, en vos âmes, comme le grain de sénevé, comme le ferment qui fera lever
toute la pâte, comme le trésor enfoui dans un champ, comme la source d’où
provient le fleuve d’eau vive, qui ne tarit jamais.
C’est encore ce qui fait dire à
saint Jean dans sa 1ère
Épître : « Nous savons que
nous sommes passés de la mort à la vie, si nous aimons nos frères » (I
Joan., III, 14). « Je vous ai écrit ces choses, pour que vous sachiez que
vous avez la vie éternelle, vous qui croyez au nom du Fils de Dieu » (I
Joan., v, 13). « La vie éternelle consiste à vous connaître, vous le seul vrai
Dieu et celui que vous avez envoyé, Jésus-Christ » (Joan., XVII, 3).
Saint Thomas exprime cette, doctrine
lorsqu’il écrit : « Gratia nihil
aliùd est quam quaedam inchoatio gloriae in nobis (Ia IIae, q. 24. a. 3, ad
2m ; Item, Ia. IIae, q.69, a.2 ; de Veritate, q. 14, a. 2) : La grâce n’est autre chose qu’un certain
commencement de la gloire en nous. »
Bossuet dit de même : « La vie éternelle commencée consiste
à connaître Dieu par la foi (unie à l’amour), et la vie éternelle consommée
consiste à voir Dieu face à face et à découvert. Jésus-Christ nous donne l’une
et l’autre parce qu’il nous l’a méritée et qu’il en est le principe dans tous
les membres qu’il anime[12].
»
C’est ce que la liturgie exprime
aussi en disant dans la préface de la messe pour les défunts : « Tuis enim fidelibus, Domine, vita
mutatur, non tollitur : Pour vos
fidèles, Seigneur, la vie n’est pas ôtée, mais changée et transfigurée. »
Le prix de la vraie conversion
On voit ainsi la grandeur de la
conversion qui fait passer l’âme de l’état de péché mortel ou de
dissipation et d’indifférence à l’égard de Dieu à l’état de grâce, où
déjà elle aime Dieu plus que soi et par-dessus tout, au moins d’un amour d’estime,
sinon encore d’un amour vraiment généreux et victorieux de tout égoïsme.
Le premier état était un état de
mort spirituelle, où plus ou moins consciemment on ramenait tout à soi, où
l’on voulait se faire le centre de tout, et où l’on devenait de fait esclave de
tout, de ses passions, de l’esprit du monde et de l’esprit du mal.
Le second état est un état de vie,
où nous commençons sérieusement à nous dépasser nous-mêmes et à ramener tout à
Dieu, aimé plus que nous. C’est l’entrée dans le règne de Dieu, où l’âme docile
commence à régner avec Lui sur ses passions, sur l’esprit du monde et celui du
mal.
On conçoit dès lors que saint Thomas
ait écrit : « Bonum gratiae unius
(hominis),majus est, quam bonum naturae totius universi » (Ia IIae, q. 11,3,
a. 9, ad 2) : Le moindre degré de grâce
sanctifiante dans une âme, dans celle par exemple d’un petit enfant après son
baptême, vaut plus que le bien naturel de tout l’univers. Cette seule grâce
vaut plus que toutes les natures créées prises ensemble, y compris les natures
angéliques, car les anges ont eu besoin, non pas de rédemption, mais du don
gratuit de la grâce pour tendre vers la béatitude surnaturelle à laquelle Dieu
les appelait. Saint Augustin dit que Dieu en créant la nature des anges leur a fait
le don de la grâce : « Simul in eis
coudens naturam et largiens gratiam[13]
», et il tient que « la justification de l’impie est chose plus grande que la
création du ciel et de la terre[14]
», plus grande même que la création des natures angéliques.
Saint Thomas ajoute : « La justification d’un pécheur est
proportionnellement plus précieuse que la glorification d’un juste, car le don
de la grâce dépasse plus l’état de l’impie, qui était digne de peine, que le
don de la gloire ne dépasse l’état du juste, qui, du fait de sa justification,
est digne de ce don[15].
» Il y a beaucoup plus de distance entre la nature de l’homme ou même entre
celle de l’ange le plus élevé et
la grâce qu’entre la grâce et la gloire. La nature créée la plus haute n’est
nullement le germe de la grâce, tandis que celle-ci est bien le germe de la vie
éternelle, semen gloriae.
Il se passe donc au confessionnal,
au moment de l’absolution du pécheur, quelque chose de plus grand
proportionnellement que l’entrée d’un juste. dans la gloire.
C’est cette doctrine que Pascal
exprime en disant dans une des plus belles pages des Pensées, qui est
sur ce point le résumé de l’enseignement de saint Augustin et de saint
Thomas : « La distance infinie des
corps aux esprits figure la distance infiniment plus infinie des esprits à la
charité, car elle est surnaturelle[16]...
Tous les corps, le firmament, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent
pas le moindre des esprits ; car il connaît tout cela, et soi, et les corps,
rien. Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes
leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité, cela est
d’un ordre infiniment plus élevé. – De tous les corps ensemble, on ne
saurait en faire réussir une petite pensée
: cela est impossible et d’un autre ordre. De tous les corps et esprits,
on n’en saurait tirer un mouvement de vraie charité : cela est impossible et d’un autre ordre surnaturel[17].
»
On voit dès lors combien grande fut
l’erreur de Luther sur la justification, lorsqu’il voulut l’expliquer, non par
l’infusion de la grâce et de la charité qui remet les péchés, mais seulement
par la foi au Christ sans les œuvres, sans l’amour, ou par la simple imputation
extérieure des mérites du Christ, imputation qui couvrait les péchés, sans les
effacer, et laissait ainsi le pécheur dans sa souillure et sa corruption. La
volonté n’était pas dès lors régénérée par l’amour surnaturel de Dieu et des
âmes en Dieu. – La foi aux mérites du Christ et l’imputation extérieure
de sa justice manifestement ne suffisent pas pour que le pécheur soit justifié
ou converti, il faut encore qu’il veuille observer les préceptes, surtout les
deux grands préceptes de d’amour de Dieu et du prochain : « Si quelqu’un m’aime, il gardera ma
parole, et mon Père l’aimera, et nous viendrons et nous ferons en lui notre
demeure » (Jean, XIV, 23). « Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu,
et Dieu en lui » (I Joan., IV, 16).
Nous sommes ici dans un ordre très
supérieur à l’honnêteté naturelle, et celle-ci ne peut être pleinement réalisée
sans la grâce, nécessaire à l’homme déchu pour aimer efficacement et plus que
soi le Souverain Bien, Dieu, auteur de notre nature[18].
Notre raison par ses seules forces conçoit bien que nous devons aimer ainsi l’Auteur
de notre nature, mais notre volonté dans l’état de déchéance ne peut y parvenir,
à plus forte raison ne peut-elle pas par ses seules forces naturelles aimer Dieu,
Auteur de la grâce, puisque cet amour est d’ordre essentiellement
surnaturel, autant pour l’ange que pour nous. – Nous voyons dès lors quelle est
l’élévation de la vie surnaturelle que nous
avons reçue au
baptême, et ce que doit être par suite notre vie intérieure.
Cette vie éternelle commencée
constitue tout un organisme spirituel, qui doit se développer jusqu’à
notre entrée au ciel. La grâce sanctifiante, reçue dans l’essence de
l’âme, est le principe radical de cet organisme impérissable, qui devrait
durer toujours, si le péché mortel, qui est un désordre radical, ne venait
parfois le détruire[19].
De la grâce sanctifiante, germe de la gloire, dérivent les vertus infuses,
d’abord les vertus théologales, dont la plus haute, la charité, doit,
comme la grâce sanctifiante, durer toujours. « La charité ne passera jamais,
dit saint Paul... Maintenant ces trois choses demeurent : la foi, l’espérance, la charité ; mais la
plus grande des trois c’est la charité » (I Cor., XIII, 8, 13). Elle durera
toujours, éternellement, lorsque la foi aura disparu pour faire place à la vision,
et lorsque à l’espérance succédera la possession inamissible de Dieu
clairement connu.
L’organisme spirituel se complète
par les vertus morales infuses, qui portent sur les moyens, tandis que
les vertus théologales regardent la fin dernière. Ce sont comme autant de
fonctions admirablement subordonnées, infiniment supérieures à celles de notre
organisme corporel. On les appelle :
prudence chrétienne, justice, force, tempérance, humilité, douceur, patience,
magnanimité, etc.
Enfin pour remédier à l’imperfection
de ces vertus qui, sous la direction de la foi obscure et de la prudence,
gardent une manière encore trop humaine d’agir, il y a les sept dons du
Saint-Esprit, qui habite en nous. Ils sont comme des voiles sur la barque
et nous disposent à recevoir docilement et promptement le souffle d’en haut,
les inspirations spéciales de Dieu, qui nous permettent d’agir d’une
manière non plus humaine, mais ,divine, avec l’élan qu’il faut avoir pour
courir dans la voie de Dieu et ne pas reculer devant les obstacles.
Toutes ces vertus infuses et ces
dons grandissent avec la grâce sanctifiante et la charité, dit saint Thomas (Ia
IIae, q. 66, a. 2), comme les cinq doigts de la main se développent ensemble,
comme tous les organes de notre corps augmentent en même temps. De la sorte on
ne conçoit pas qu’une âme ait une haute charité sans avoir le don de
sagesse à un degré proportionné, soit sous une forme nettement contemplative,
soit sous une forme pratique plus directement ordonnée à l’action. La sagesse
d’un saint Vincent de Paul n’est pas absolument semblable à celle d’un saint
Augustin, mais l’une et l’autre est infuse.
Tout l’organisme spirituel se
développe donc en même temps, quoique sous des formes variées. Et de ce point
de vue, comme la contemplation infuse des mystères de la foi est un acte
des dons du Saint-Esprit, qui dispose normalement à la vision
béatifique, ne faut-il pas dire qu’elle est dans la voie normale de la
sainteté ? – Il suffit ici de toucher
la question, sans y insister davantage[20].
Pour mieux voir le prix de cette vie
éternelle commencée, il faut entrevoir ce que sera son plein
épanouissement au ciel et combien il dépasse ce qu’eût été notre béatitude et
notre récompense si nous avions été créée dans un état purement naturel.
Si nous avions été créés en l’état
de pure nature, avec une âme spirituelle et immortelle, mais sans la vie de la
grâce, même alors notre intelligence eût été faite pour la connaissance du vrai
et notre volonté pour l’amour du bien. Nous aurions eu pour fin de connaître
Dieu, Souverain Bien, Auteur de notre nature, et de l’aimer par-dessus tout.
Mais nous ne l’aurions connu que par le reflet de ses perfections dans ses
créatures, comme les grands philosophes païens l’ont connu, d’une façon
pourtant plus certaine et sans mélange d’erreurs. Il eût été pour nous la Cause
première et l’Intelligence suprême qui a ordonné toutes choses.
Nous l’aurions aimé comme l’Auteur
de notre nature d’un amour d’inférieur à supérieur, qui n’eût pas été une
amitié, mais plutôt un sentiment fait d’admiration, de respect, de reconnaissance,
sans cette douce et simple familiarité qui est au cœur des enfants de Dieu.
Nous aurions été ses serviteurs, mais non pas ses enfants.
Cette fin dernière naturelle est
déjà très haute. Elle ne saurait produire la satiété, pas plus que notre œil ne
se lasse de voir l’azur du ciel. De plus, c’est une fin spirituelle qui, à la
différence des biens matériels, peut être possédé par tous et chacun, sans que
la possession de l’un nuise à celle de l’autre et engendre la jalousie ou la
division.
Mais cette connaissance abstraite et
médiate de Dieu eût laissé subsister bien des obscurités, en particulier sur la
conciliation intime des perfections divines. Nous en serions toujours restés à
épeler et à énumérer ces perfections absolues, et toujours nous nous serions
demandé comment se peuvent concilier intimement la toute-puissante bonté et la
permission divine du mal, d’un mal parfois si grand qu’il déconcerte notre
raison, comment aussi peuvent s’accorder intimement l’infinie miséricorde et
l’infinie justice.
Dans cette béatitude naturelle, nous
n’aurions pu nous empêcher de dire :
Si pourtant je pouvais le voir ce Dieu, source de toute vérité et de
toute bonté, le voir immédiatement comme Il se voit !
Ce que ni la raison la plus
puissante, ni l’intelligence naturelle des anges ne peuvent découvrir, la
Révélation divine nous l’a fait connaître. Elle nous dit que notre fin dernière
est essentiellement surnaturelle et qu’elle consiste à voir Dieu
immédiatement face à lace et tel qu’il est, sicuti est (I Cor., XIII, 12 ;
I Joan., III, 2). « Dieu nous a prédestinés à devenir conformes à l’image de
son Fils unique, pour que celui-ci soit le premier-né entre plusieurs
frères » (Rom.,
VIII, 29). « L’œil de l’homme n’a pas vu, l’oreille n’a pas entendu, son cœur
ne peut désirer les choses que Dieu prépare à ceux qui l’aiment » (I Cor., II,
9).
Nous sommes appelés à voir Dieu, non
pas seulement dans le miroir des créatures, si parfaites soient-elles, mais à
le voir immédiatement, sans l’intermédiaire d’aucune créature, et même
sans l’intermédiaire d’aucune idée
créée[21],
car celle-ci, si parfaite qu’on la suppose, ne pourrait représenter tel qu’il
est en soi Celui qui est la Pensée même et le Vrai infini, un pur éclair
intellectuel éternellement subsistant, et la vive flamme de l’Amour sans
mesure.
Nous sommes appelés à voir toutes
les perfections divines concentrées et intimement unies dans leur source
commune : la Déité, à voir comment la Miséricorde la plus tendre et la
Justice la plus inflexible procèdent d’un même Amour infiniment généreux et
infiniment saint, comment cet Amour, même en son bon plaisir le plus libre,
s’identifie avec la pure Sagesse, comment il n’y a rien en lui qui ne soit
sage, et rien dans la Sagesse qui ne se convertisse en Amour. Nous sommes
appelés à contempler l’éminente simplicité de Dieu, pureté et sainteté
absolues, à voir l’infinie fécondité de la nature divine s’épanouissant en
trois Personnes, à contempler l’éternelle génération du Verbe, « splendeur du
Père et figure de sa substance », à voir l’ineffable spiration du Saint-Esprit,
terme de l’amour commun du Père et du Fils, qui les unit dans la plus absolue
diffusion d’eux-mêmes. Le Bien est naturellement diffusif de soi, et plus il
est d’ordre élevé, plus il se donne intimement et abondamment[22].
Nul ne peut dire la joie et l’amour
que produira en nous cette vision, amour de Dieu si pur et si fort que rien ne
pourra plus le détruire ni l’amoindrir en quoi que ce soit.
Si donc nous voulons connaître le
prix de la grâce sanctifiante, et celui de la vraie vie intérieure, il faut
nous dire qu’elle est la vie éternelle commencée, malgré les deux différences
qui tiennent à la foi et à l’espérance. Nous ne connaissons Dieu ici-bas que
dans l’obscurité de la foi, et, tout en espérant le posséder, nous pouvons le
perdre, mais, malgré ces deux différences, c’est la même vie en son fond, la
même grâce sanctifiante et la même charité, qui doivent durer éternellement.
Telle est la vérité fondamentale de la spiritualité chrétienne. Il s’ensuit que notre vie intérieure doit être une vie d’humilité, en se rappelant toujours que son principe, la grâce sanctifiante, est un don gratuit, et qu’il faut toujours une grâce actuelle pour le moindre acte salutaire, pour faire le moindre pas en avant dans la voie du salut. Elle doit être aussi une vie de mortification, comme le demande saint Paul : « Semper mortificationem Jesu in corpore nostro circumferentes, ut et vita Jesu manifestetur in corporibus nostris » (II Cor., IV, 10) ; c’est-à-dire que nous devons de plus en plus mourir au péché et à ses suites qui restent en nous, pour que Dieu règne profondément en nous, jusqu’au fond de l’âme. Mais notre vie intérieure doit être surtout une vie de foi, d’espérance, de charité, d’union à Dieu par la prière incessante ; elle est surtout la vie des trois vertus théologales et des dons du Saint-Esprit qui les accompagnent, dons de sagesse, d’intelligence, de science, de piété, de conseil, de force et de crainte de Dieu. Nous pénétrerons ainsi et savourerons de plus en plus les mystères de la foi. C’est dire que toute notre vie intérieure tend vers la contemplation surnaturelle des mystères de la Vie intime de Dieu et de l’Incarnation rédemptrice, elle tend surtout vers une union à Dieu toujours plus intime, prélude de l’union toujours actuelle et inamissible, qui sera la vie éternelle consommée.
Les trois tiges de la vie spirituelle
Si telle est la vie de la grâce et
la constitution de l’organisme spirituel des vertus infuses et des dons, il n’est
pas étonnant qu’on ait souvent comparé le développement de la vie intérieure
aux trois âges de la vie corporelle :
l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte. Saint Thomas (IIa IIae, q. 24, a. 9)
a indiqué lui-même cette comparaison. Il y a là une analogie qui vaut la peine
d’être suivie, en observant surtout la transition d’une période à l’autre.
On admet généralement que l’enfance
dure jusqu’à l’époque de la puberté vers quatorze ans, bien que la première
enfance cesse à l’éveil de la raison, vers sept ans.
L’adolescence va de quatorze à vingt
ans. Vient ensuite l’âge adulte, où l’on distingue la période qui précède la
pleine maturité, et celle qui, à partir de trente-cinq ans environ, la suit,
avant le déclin de la vieillesse.
La mentalité change avec les
transformations de l’organisme ; l’activité de l’enfant n’est pas, a-t-on dit,
celle d’un homme en miniature, ou d’un adulte fatigué : l’élément qui domine en elle n est pas le même. L enfant ne
discerne pas encore, n’organise pas rationnellement, mais il suit surtout
l’imagination et les impulsions de la sensibilité ; et même lorsque sa raison
commence à s’éveiller, elle reste extrêmement dépendante des sens ; un enfant
nous demanda un jour : « Qu’est-ce que
vous enseignez cette année ? – Le
traité de l’homme. – De quel homme ? »
Son intelligence n’arrivait pas encore à la conception abstraite et universelle
de l’homme comme homme.
Or ce qui est à remarquer, pour le
sujet qui nous occupe, c’est surtout la transition de l’enfance à l’adolescence,
et celle de l’adolescence à l’âge adulte.
Au sortir de l’enfance, vers l’âge
de quatorze ans, à l’époque de la puberté, il y a une transformation non
seulement organique, mais psychologique, intellectuelle et morale. L’adolescent
ne se contente plus de suivre son imagination comme l’enfant ; il commence à
réfléchir aux choses de la vie humaine, à la nécessité de se préparer à exercer
tel métier ou telle fonction ; il n’a plus la manière enfantine de juger
des choses de la famille, de la société, de la religion ; sa personnalité
morale commence à se former avec le sens de l’honneur, de la bonne réputation.
Ou, au contraire, en traversant mal cette période appelée l’âge ingrat, il se
déprave et commence à mal tourner. C’est une loi : il faut sortir de l’enfance en se développant normalement ;
autrement, ou bien l’on prend une mauvaise direction, ou bien l’on reste un
arriéré ou un anormal instable, peut-être même un nain. « Qui n’avance pas,
recule. »
C’est ici que l’analogie devient
éclairante pour la vie spirituelle :
nous verrons que le commençant qui ne devient pas, comme il le faudrait, un
progressant, tourne mal ou reste une âme attardée, attiédie et comme un nain
spirituel. Ici aussi : « Qui n’avance
pas, recule », comme l’ont dit souvent les Pères de l’Église.
Poursuivons l’analogie. Si la crise
de la puberté à la fois physique et morale est un moment difficile à passer, il
en est de même d’une autre crise qu’on peut appeler celle de la première
liberté, qui introduit l’adolescent dans l’âge adulte vers vingt ans. Le jeune
homme, qui physiquement est alors tout à fait formé, doit commencer à prendre
sa place dans la vie sociale : il fait
le service militaire, bientôt il sera temps pour lui de se marier et de
devenir à son tour un éducateur, à moins qu’il n’ait reçu de Dieu une vocation
plus haute. Plusieurs traversent mal cette crise de la première liberté, et,
comme le prodigue, en s’éloignant de la maison paternelle, confondent la
liberté avec la licence. Ici encore la loi est de sortir de l’adolescence pour
passer à l’âge adulte, en se développant normalement ; autrement on s’engage
dans une fausse voie, ou l’on reste un arriéré, de ceux dont on dit : Il sera un enfant toute sa vie.
Le véritable adulte n’est pas
seulement un grand adolescent ; il a une mentalité nouvelle ; il est préoccupé
de questions plus générales auxquelles l’adolescent ne s’intéresse pas encore ;
il comprend l’âge inférieur, mais il n’est pas compris par lui ; la
conversation sur certains sujets n’est pas possible ou serait très
superficielle.
Il y a quelque chose de semblable,
dans la vie spirituelle, entre le progressant et le parfait. Le parfait doit
comprendre les âges qu’il a traversés lui-même, mais il ne peut demander d’être
pleinement compris par ceux qui s’y trouvent encore.
Ce que nous voulons surtout noter
ici, c’est que, de même qu’il y a une crise plus ou moins manifeste et
plus ou moins bien supportée pour passer de l’enfance à l’adolescence, celle de
la puberté, d’ordre à la fois physique et psychologique, il y a une crise
analogue pour passer de la vie purgative des commençants à la vie illuminative
des progressants. Cette crise a été décrite par plusieurs grands spirituels,
notamment par Tauler[23],
surtout par saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive des
sens[24],
par le P. Lallemant, S.J.[25],
et plusieurs autres sous le nom de seconde conversion.
De même encore que l’adolescent,
pour arriver comme il faut à l’âge adulte, doit bien traverser l’autre crise
de la première liberté et ne pas abuser de celle-ci dès qu’il n’est plus sous
les yeux de ses parents, ainsi, pour passer de la vie illuminative des
progressants à la véritable vie d’union, il y a une autre crise spirituelle,
mentionnée par Tauler[26],
décrite par saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive de
l’esprit[27], et qui
mérite d’être appelée une troisième conversion, ou mieux une transformation de
l’âme.
C’est saint Jean de da Croix qui a
le mieux noté ces deux crises à la transition d’un âge à l’autre. On voit
qu’elles répondent à la nature de l’âme humaine (à ses deux parties : sensitive et spirituelle), elles
répondent aussi à la nature de la semence divine, à la grâce sanctifiante,
germe de la vie éternelle, qui doit de plus en plus vivifier toutes nos
facultés et inspirer tous nos actes, jusqu’à ce que le fond de l’âme soit
purifié de tout égoïsme et soit véritablement tout à Dieu.
Saint Jean de la Croix, sans doute,
décrit le progrès spirituel tel qu’il apparaît surtout chez les contemplatifs
et chez les plus généreux d’entre eux, pour arriver le plus directement
possible à l’union à Dieu. Il montre ainsi dans toute leur élévation quelles
sont les lois supérieures de la vie de la grâce. Mais ces lois s’appliquent
aussi d’une façon atténuée, chez bien d’autres âmes, qui n’arrivent pas à une
si haute perfection, mais qui pourtant avancent généreusement, sans revenir en
arrière.
Dans les chapitres qui suivent, nous
voudrions précisément montrer que, selon l’enseignement traditionnel, il doit
y avoir dans la vie spirituelle des commençants, au bout d’un certain temps,
une deuxième conversion, semblable à la deuxième conversion des Apôtres à la
fin de la Passion du Sauveur, et que, plus tard, avant d’entrer dans la vie
d’union des parfaits, il doit y avoir comme une troisième conversion ou
transformation de l’âme, semblable à celle qui se produisit chez les Apôtres
le jour de la Pentecôte.
Cette différence des trois âges de
la vie spirituelle n’est pas, on le voit, sans importance. On s’en rend compte
particulièrement dans la direction. Tel vieux directeur arrivé à l’âge des
parfaits peut n’avoir lu que très peu les auteurs mystiques, et cependant il
répond généralement bien et de façon immédiatement applicable à des questions
délicates en matière fort élevée, et il y répond dans les termes de l’Évangile,
par telle ou telle parole de l’Évangile du jour, sans avoir même l’air de se
douter de l’élévation de ses réponses. Tandis que tel jeune prêtre, qui a
beaucoup lu les auteurs mystiques, mais qui en est peut-être encore lui-même à
l’âge des commençants, ne semble avoir des choses de la vie spirituelle qu’une
connaissance livresque et pour ainsi dire verbale.
La question qui nous occupe est donc
au plus haut point une question de vie. Il importe de la considérer du point de
vue traditionnel ; on voit alors tout le sens et la portée de l’adage des
Pères : « Dans la voie de Dieu, qui
n’avance pas recule », et l’on voit aussi que notre vie intérieure d’ici-bas
doit arriver à être comme le prélude normal de la vision béatifique. En ce sens
profond elle est, comme nous l’avons dit, la vie éternelle commencée, «
inchoatio vitae aeternae »[28].
« En vérité, en vérité je vous le dis, celui qui croit en moi a la vie
éternelle, qui credit in me habet vitam aeternam, et je le ressusciterai
au dernier jour » (Jean, VI, 47-55).
CHAPITRE II
La seconde conversion
Entrée dans la voie illuminative
Convertimini ad me, ait Dominus,
et salvi eritis.
« Convertissez-vous, dit le
Seigneur, et vous serez sauvés. »
(Isaïe, XLV, 22.)
Nous avons vu que la vie de la grâce
dès ici-bas est la vie éternelle commencée, le germe de la gloire, «
semen gloriae », et qu’il y a sur terre trois âges de la vie spirituelle, comparables
à l’enfance, à l’adolescence et à l’âge adulte. Nous avons aussi noté que,
comme il y a, à quatorze ans environ, une crise pour passer de la seconde
enfance à l’adolescence, et une autre vers vingt ans pour entrer dans l’âge
pleinement adulte, il y a deux crises analogues dans la vie spirituelle, l’une
qui marque la transition à la voie illuminative des progressants, et l’autre
qui prépare l’entrée dans la voie unitive des parfaits.
La première de ces crises a été
appelée quelquefois une seconde conversion. C’est d’elle que nous devons
parler maintenant.
La liturgie, surtout certains jours,
comme pendant l’Avent et tout le Carême, parle périodiquement de la nécessité
de se convertir, même à ceux qui vivent déjà chrétiennement, mais d’une manière
encore trop imparfaite.
Les auteurs
spirituels ont aussi assez souvent parlé de la seconde conversion, nécessaire
chez le chrétien qui, après avoir déjà sérieusement pensé à son salut et fait
effort pour marcher dans la voie de Dieu, commence à retomber selon la pente de
sa nature dans une certaine tiédeur et fait penser à une plante qui a été
greffée et qui tend à revenir à l’état sauvage. Certains auteurs spirituels ont
particulièrement insisté sur la nécessité de cette seconde conversion,
nécessité qu’ils avaient connue par expérience, comme le Bx Henri Suso, Tauler.
Saint Jean de la Croix a même montré profondément que l’entrée dans la voie
illuminative est marquée par une purification passive des sens, qui est une
seconde conversion, et l’entrée dans la voie unitive, par une purification
passive de l’esprit, qui est une conversion plus profonde encore de toute l’âme
en ce qu’elle a de plus intime. Parmi les spirituels de la Compagnie de Jésus,
le P. Lallemant, dans son beau livre La Doctrine Spirituelle, a écrit
aussi : « Il arrive d’ordinaire deux conversions à la plupart des saints et
aux religieux qui se rendent parfaits : l’une par laquelle ils se dévouent
au service de Dieu, l’autre par laquelle ils se donnent entièrement à
la perfection. Cela se remarqua dans les Apôtres, quand Notre-Seigneur les
appela, puis quand il leur envoya le Saint-Esprit, de même en sainte Thérèse,
en son confesseur le P. Alvarez, et en plusieurs autres. Cette seconde
conversion n’arrive pas à tous les religieux, et c’est par leur négligence[29].
»
Cette question est d’un grand
intérêt pour toute âme intérieure. Parmi les saints qui en ont le mieux parlé
avant saint Jean de la Croix et qui ont ainsi préparé son enseignement, il faut
compter sainte Catherine de Sienne. Elle touche ce sujet à plusieurs reprises
dans son Dialogue et dans ses Lettres d’une façon très réaliste et très
pratique qui souligne d’un trait de lumière l’enseignement communément reçu
dans l’Église[30].
En suivant ce qu’elle a écrit, nous
parlerons d’abord de cette seconde conversion chez les Apôtres, puis de ce
qu’elle doit être en nous : quels défauts la rendent nécessaire, quels grands
motifs doivent l’inspirer, enfin quels fruits elle doit porter.
La seconde conversion des Apôtres
Sainte Catherine de Sienne parle
explicitement de la seconde conversion des Apôtres dans son Dialogue, au
chapitre 63[31].
Leur première conversion avait eu
lieu, lorsque Jésus les avait appelés en leur disant : « Je ferai de vous des
pécheurs d’hommes. » Ils suivirent Notre-Seigneur, écoutèrent avec une vive
admiration son enseignement, virent ses miracles, prirent part à son
ministère. Trois d’entre eux le virent transfiguré sur le Thabor. Tous
assistèrent à l’institution de l’Eucharistie, ils furent alors ordonnés prêtres
et communièrent. Mais lorsque l’heure de la Passion, pourtant souvent prédite
par Jésus, arriva, les Apôtres abandonnèrent leur Maître. Pierre même, qui l’aimait
cependant beaucoup, s’égara jusqu’à le renier trois fois. Notre-Seigneur avait
dit à Pierre après la Cène, ce qui rappelle le prologue du .livre de Job
: « Simon, Simon, voici que Satan vous a réclamés pour vous cribler comme le
froment, ut vos cribraret sicut triticum ; mais j’ai prié pour toi, afin
que ta foi ne défaille point, et toi quand tu seras converti, et tu
aliquando conversus, affermis tes frères. » – « Seigneur, lui dit Pierre,
je suis prêt à aller avec vous en prison et à la mort. » Et Jésus lui dit : «
Pierre, je te le dis, le coq ne chantera pas aujourd’hui que tu n’aies nié
trois fois de me connaître » (Luc, XXII, 31-34).
De fait, Pierre tomba, et renia son
Maître même en jurant qu’il ne le connaissait pas.
Quand commença sa seconde
conversion ? Sitôt après son triple
reniement, comme il est rapporté en saint Luc, XXII, 61 : « Au même instant,
comme il parlait encore, le coq chanta. Le Seigneur, s’étant retourné,
regarda Pierre. Et Pierre se souvint de la parole que le Seigneur lui avait
dite : Avant que le coq chante aujourd’hui, tu me renieras trois fois. Et
étant sorti, il pleura amèrement. » Sous le regard de Jésus et la grâce qui
l’accompagna, ce repentir de Pierre dut être bien profond et comme le principe
d’une vie nouvelle.
Au sujet de cette seconde conversion
de Pierre, il faut se rappeler ce que dit saint Thomas, IIIa, q. 89, a. 2 :
Même après une faute grave, si l’âme a un repentir vraiment fervent et proportionné au degré de
grâce perdu, elle recouvre ce degré de grâce ; elle peut même revivre à un
degré supérieur, si elle a une contrition plus fervente encore. Elle n’est donc
pas obligée de recommencer son ascension au début, mais elle la continue en la
reprenant au point où elle était arrivée quand elle est tombée[32].
Celui qui trébuche à mi-côte et se
relève aussitôt, continue la montée.
Tout porte à penser que Pierre, par
la ferveur de son repentir, non seulement recouvra le degré de grâce qu’il
avait perdu, mais fut élevé à un degré de vie surnaturelle supérieur. Le
Seigneur avait permis cette chute pour qu’il fût guéri de sa présomption,
devint plus humble, et mit sa confiance non plus en soi-même mais en Dieu.
Il est dit dans le Dialogue de
sainte Catherine de Sienne, ch. 63 : « Pierre se retira dans le silence pour y
pleurer, après avoir commis la faute de renier mon Fils. Sa douleur était cependant
encore imparfaite, et elle le demeura quarante jours durant, jusque après
l’Ascension. (Elle demeura imparfaite malgré les apparitions du Sauveur.) Mais
quand ma Vérité fut retournée vers moi selon son humanité, Pierre et les
autres disciples se retirèrent dans leur maison, pour attendre l’avènement de
l’Esprit-Saint, que ma Vérité leur avait promis. Ils s’y tenaient enfermés,
comme retenus par la crainte, parce que leur âme n’était pas parvenue à l’amour
parfait. » Ils ne furent vraiment transformés qu’à la Pentecôte.
Il y eut pourtant là, pour Pierre et
pour les Apôtres, avant la fin de la Passion du Sauveur, une seconde conversion
manifeste, qui se confirma les jours suivants. Après sa résurrection,
Notre-Seigneur leur apparut à plusieurs reprises, il les éclaira, comme il
donna aux disciples d’Emmaüs l’intelligence des Écritures, et spécialement il
fit réparer à Pierre son triple reniement, après la pêche miraculeuse, par un
triple acte d’amour. Comme le
rapporte saint Jean, XXI, 15, Jésus dit à Simon Pierre : « Simon, fils de
Jean, m’aimes-tu plus que ceux-ci ? Il lui répondit : Oui, Seigneur, vous
savez que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes agneaux. Il lui dit une
seconde fois : Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? Pierre lui répondit :
Oui, Seigneur, vous savez bien que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes
agneaux. Il lui demanda pour la troisième fois : Simon, fils de Jean,
m’aimes-tu ? Pierre fut attristé de ce qu’il lui demandait pour la
troisième fois : M’aimes-tu ? et il lui répondit : Seigneur, vous connaissez
toutes choses, vous savez que je vous aime. Jésus lui dit : Pais mes brebis. »
Puis il lui annonça en termes voilés son martyre : « Lorsque tu seras vieux, tu
étendras tes mains et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudras point.
»
Le triple reniement était réparé par
ce triple acte d’amour. C’était l’affermissement de la seconde conversion de
Pierre et une certaine confirmation en grâce avant la transformation de la
Pentecôte.
Il y avait eu aussi pour saint Jean
quelque chose de spécial juste avant la mort de Jésus. Jean, comme les autres
Apôtres, avait abandonné Notre-Seigneur quand Judas arriva avec des hommes
armés, mais, par une grâce invisible très forte et très douce, Jésus attira le
disciple bien-aimé au pied de sa croix, et la seconde conversion de Jean eut
lieu lorsqu’il entendit les sept dernières paroles du Sauveur qui expirait.
Ce que doit être notre seconde conversion. Les
défauts qui la rendent nécessaire.
Sainte Catherine montre dans son Dialogue,
ch. 6o et 63, que ce qui s’est passé chez les Apôtres, nos modèles
immédiatement formée par Notre-Seigneur, doit se reproduire d’une certaine
manière en nous. Et même il faut dire que si les Apôtres ont eu besoin d’une
seconde conversion, à plus forte raison en avons-nous besoin nous-mêmes. La
Sainte insiste particulièrement sur les défauts qui rendent nécessaire cette
seconde conversion, surtout sur l’amour-propre. Il subsiste à des degrés
divers dans les âmes imparfaites, malgré l’état de grâce, et il est la source
d’une multitude de péchés véniels, de défauts habituels, qui deviennent comme
des traits du caractère et qui rendent nécessaire une vraie purification de
l’âme, même chez ceux qui d’une certaine manière ont été sur le Thabor, ou qui
ont souvent participé au banquet eucharistique, comme les Apôtres à la Cène.
Dans son Dialogue, ch. 6o,
sainte Catherine de Sienne parle de cet amour-propre en décrivant l’amour
mercenaire des imparfaits, qui, sans y prendre garde, servent Dieu par
intérêt, par attachement aux consolations soit temporelles soit spirituelles,
et qui, lorsqu’ils en sont privés, versent des larmes de tendresse sur
eux-mêmes[33].
C’est un mélange en soi étrange[34],
mais de fait très fréquent en nous, d’un amour de Dieu, qui a sa sincérité, et
d’un amour désordonné de soi-même. On aime sans doute Dieu d’un amour d’estime
plus que soi, sans quoi on ne serait pas en état de grâce, on aurait perdu la
charité, mais on s’aime encore soi-même d’une façon déréglée. On n’est pas
assez arrivé à s’aimer saintement soi-même pour Dieu et en lui. Cet état d’âme
n’est ni blanc, ni noir ; ce sont des grisailles, où il y a pourtant plus de
blanc que de noir. On monte, mais il y a encore quelque tendance à redescendre.
On lit en ce chapitre 6o du Dialogue
– c’est le Seigneur qui parle : « Parmi ceux qui sont devenus mes
serviteurs de confiance, il en est qui me servent avec foi, sans crainte
servile : ce n’est pas la seule crainte du châtiment, c’est l’amour qui les
attache à mon service (ainsi Pierre avant la Passion). Mais cet amour ne
laisse pas d’être imparfait, parce que ce qu’ils cherchent dans ce
service (au moins pour une bonne part encore), c’est leur propre
utilité, c’est leur satisfaction ou le plaisir qu’ils trouvent en Moi. La
même imperfection se rencontre aussi dans l’amour qu’ils ont pour leur
prochain. Et sais-tu ce qui démontre l’imperfection de leur amour ? Dès qu’ils sont privés des consolations
qu’ils trouvaient en Moi, cet amour ne leur suffit plus et ne peut plus se
soutenir. Il languit et souvent il va se refroidissant de plus en plus
vis-à-vis de Moi, quand, pour les exercer dans la vertu et les arracher à leur
imperfection, je leur retire ces consolations spirituelles et leur envoie des
luttes et des contrariétés. Je n’en agis ainsi pourtant que pour les amener à
la perfection, pour leur apprendre à se bien connaître, à prendre
conscience qu’ils ne sont rien et que d’eux-mêmes ils ne possèdent aucune
grâce[35].
L’adversité doit avoir pour
effet de les porter à chercher un refuge en Moi, à me reconnaître comme leur
bienfaiteur, à s’attacher à Moi seul par une humilité vraie...
« S’ils ne reconnaissent pas leur
imperfection, avec le
désir de devenir parfaits, il est impossible qu’ils ne retournent pas en
arrière. » C’est ce qu’ont dit souvent les Pères : « Dans la voie de Dieu,
qui n’avance pas recule. » Comme l’enfant qui ne grandit pas, ne reste pas un
enfant, mais devient un nain, le commençant qui n’entre pas quand il le
faudrait dans la voie des progressants ne reste pas un commençant, mais devient
une âme attardée. Il semble, hélas ! que la grande majorité des âmes se
trouve, non pas dans une des trois catégories des commençants, des progressants
et des parfaits, mais dans celle des attardés
? – Où sommes-nous personnellement
? – C 'est souvent bien mystérieux, et ce serait une vaine curiosité de
rechercher à quel point de l’ascension nous sommes parvenus ; mais encore
faut-il ne pas se tromper de route, et ne pas prendre par mégarde celle qui
redescend.
Il importe donc de dépasser l’amour
qui reste mercenaire, et qui le reste parfois à son insu. Dans ce même chapitre
6o, il est dit : « C’est de cet amour imparfait que saint Pierre aimait le bon
et doux Jésus, mon Fils unique, lorsqu’il éprouvait si délicieusement la
douceur de son intimité (sur le Thabor). Mais dès que vint le temps de la
tribulation, tout son courage l’abandonna. Non seulement il n’eut pas la force
de souffrir pour lui, mais à la première menace la peur la plus servile eut
raison de sa fidélité et il le renia en jurant qu’il ne l’avait jamais connu. »
Sainte .Catherine de Sienne, au
chapitre 63 de ce même Dialogue, montre que l’âme imparfaite, qui aime
le Seigneur d’un amour encore mercenaire doit faire ce que fit Pierre après le
reniement. Il n’est pas rare que la Providence permette aussi pour nous à ce
moment quelque faute bien visible pour nous humilier et nous obliger à rentrer
en nous-mêmes.
« Alors, dit le Seigneur (ibidem),
après avoir reconnu la gravité de sa faute et en être sortie, l’âme
commence à pleurer, par crainte du châtiment ; puis elle s’élève à la
considération de ma miséricorde, où elle trouve satisfaction et avantage. Mais
elle est, dis-je, toujours imparfaite et, pour l’amener à la perfection...je
me retire d’elle, non par grâce, mais par le sentiment[36]...
Ce n’est pas ma grâce que je lui enlève, mais la jouissance qu’elle en éprouvait...
pour l’exercer à me chercher Moi-même en toute vérité... avec désintéressement,
foi vive, et haine d’elle-même. » Et comme Pierre répara son triple reniement
par trois actes d’amour plus pur et plus fort, l’âme éclairée doit faire de
même.
Saint Jean de la Croix dira, à la
suite de Tauler, pour noter trois signes de cette seconde conversion : « On ne
trouve ni goût ni consolation dans les choses divines, ni dans les choses
créées... On garde pourtant le souvenir de Dieu, avec une sollicitude et un souci
pénible : on craint de ne pas le servir... On ne parvient pas à méditer en
recourant au sens de l’imagination, car Dieu commence à se communiquer, non
plus par les sens, comme avant, au moyen du raisonnement, mais d’une façon plus
spirituelle, par un acte de simple contemplation (Nuit obscure, l. I,
c. 9).
Les progressants ou avancés entrent
ainsi, selon saint Jean de la Croix, dans « la voie illuminative, où Dieu
nourrit et fortifie l’âme par contemplation infuse » (Nuit obscure, 1. I, ch.
14).
Sainte Catherine de Sienne, sans
apporter encore autant de précision, insiste particulièrement sur un des
signes de cet état : la connaissance expérimentale de notre misère et
de notre profonde imperfection, connaissance qui n’est pas précisément acquise
; c’est le Seigneur qui la donne, comme il regarda Pierre sitôt après le
reniement. Alors Pierre reçut une grâce de lumière, il se souvint, et étant
sorti, il pleura (Luc, XXII, 61).
A la fin de ce même chapitre 63 du Dialogue,
le Seigneur dit, et c’est ce que développera saint Jean de la Croix dans la
nuit passive des sens : « Je me retire de l’âme encore très imparfaite pour
qu’elle voie et connaisse son péché. En se voyant en effet privée de
consolation, elle en éprouve une peine qui l’afflige ; elle se sent
faible,
incertaine, prête au découragement (sa présomption, comme celle de Pierre, est tombée), et cette expérience
lui fait découvrir la racine de l’amour-propre spirituel qui est en elle. C’est
pour elle un moyen de se connaître, de s’élever au-dessus d’elle-même, de
siéger au tribunal de sa conscience, pour ne pas laisser passer ce sentiment
sans lui infliger réprimande et correction. Elle doit alors s’armer de la
sainte haine de soi, pour arracher .la racine de l’amour-propre qui vicie
ses actes, et pour vivre vraiment et tout à fait de l’amour divin[37].
»
La Sainte remarque au même endroit
que de nombreux périls attendent l’âme qui est mue seulement par un amour
mercenaire. Ce sont, dit-elle, des âmes qui veulent aller au Père,
sans passer par Jésus crucifié, et ,qui se scandalisent de la croix, qui
leur est donnée pour les sauver[38].
Quel sont les grands motifs qui doivent inspirer
la seconde conversion,
et quels en sont les fruits ?
Le premier motif qui doit l’inspirer
est exprimé par le précepte suprême qui est sans limites : « Tu aimeras le
Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, de
tout ton esprit »(Luc, X, 27). Ce précepte demande l’amour de Dieu pour
lui-même, et non par intérêt et attachement à notre satisfaction personnelle ;
il dit même que nous devons aimer Dieu de toutes nos forces, lorsque
l’heure de l’épreuve a sonné pour nous, pour arriver finalement à l’aimer de
tout notre esprit, lorsque nous serons établis au-dessus des fluctuations
de la sensibilité en cette partie supérieure de l’âme, lorsque nous serons
devenus des « adorateurs en esprit et en vérité ». De plus, ce précepte suprême
est sans limites : la perfection de la charité est le but vers lequel tous les
chrétiens doivent tendre, chacun selon sa condition, celui-ci dans le
mariage, tel autre dans la vie sacerdotale ou dans la vie religieuse.
Sainte Catherine de Sienne y insiste
aux chapitres 11 et 47 du Dialogue et rappelle que, pour observer
parfaitement le précepte de l’amour de Dieu et du prochain, il faut avoir
l’esprit des conseils, c’est-à-dire l’esprit de détachement à l’égard des biens
terrestres, et, selon l’expression de saint Paul, il faut en user comme n’en
usant pas (ch. 47).
Le grand motif de la seconde
conversion est ainsi exprimé au chapitre 60 : « Mes serviteurs doivent
sortir de ces sentiments d’amour mercenaire, pour devenir de vrais fils
et me servir sans intérêt personnel. Je récompense tout labeur, je rends à
chacun selon son état et selon ses œuvres. Aussi, s’ils ne délaissent pas
l’exercice de l’oraison et des autres bonnes œuvres, et s’ils vont toujours
avec persévérance, en progressant dans la vertu, ils arriveront à cet amour
de fils. Et Moi, je les aimerai à mon tour comme on aime des enfants, parce
que je réponds toujours par le même amour à l’amour qu’on a pour moi. Si vous
m’aimez comme un serviteur aime son maître, je vous aimerai en maître, vous
payant votre dû selon votre mérite ; mais je ne me manifesterai pas moi-même à
vous. Les secrets intimes, on les livre à son ami, parce qu’on ne fait
qu’un avec son ami. On ne fait pas qu’un avec son serviteur...
« Mais si mes serviteurs rougissent
de leur imperfection, s’ils se mettent à aimer la vertu, s’ils s’emploient avec
haine à arracher d’eux-mêmes la racine de l’amour-propre spirituel, si, du haut du tribunal de la conscience
et faisant appel à la raison, ils ne souffrent dans leur cœur aucun mouvement
de crainte servile et d’amour mercenaire sans les redresser par la lumière de
la très sainte Foi, je te dis qu’en agissant ainsi ils me seront si
agréables, qu’ils auront accès au cœur de l’ami. Je me manifesterai
moi-même à eux, ainsi que l’a proclamé ma Vérité quand elle a dit : « Celui
qui m’aime sera aimé de mon Père ; et moi je l’aimerai, et je me manifesterai à
lui » (Jean, XIV, 21). Ces derniers mots expriment la connaissance que
Dieu nous donne de lui-même par une inspiration spéciale. C’est la
contemplation, qui procède de la foi éclairée par les dons, de la foi unie à
l’amour, qui savoure et pénètre les mystères.
Un second motif qui doit inspirer la
seconde conversion, c’est le prix du sang du Sauveur, que Pierre ne
comprit pas avant la Passion, malgré ces paroles de la Cène : « Ceci est
mon sang qui va âtre répandu pour vous » (Luc, XXII, 20). Il ne commença même à
le bien comprendre qu’après la Résurrection. On lit à ce sujet dans te Dialogue,
ch. 60 : « Voilà ce que mes serviteurs doivent voir et comprendre (au milieu
des contrariétés et épreuves que je permets pour eux) ; c’est que je ne veux
rien d’autre que leur bien, leur sanctification, par le sang de mon Fils
unique, dans lequel ils ont été lavés de leurs iniquités. En ce sang ils
peuvent connaître ma vérité, et ma vérité la voici : c’est pour leur donner la
vie éternelle que je les créai à mon image et ressemblance, et que Je
les créai à nouveau dans le sang de mon propre Fils, en faisant d’eux mes
fils adoptifs. »
Voilà ce que comprit saint Pierre
après sa faute et après la Passion du Sauveur ; alors seulement il comprit la
valeur infinie du précieux sang répandu pour notre salut, du sang rédempteur.
On entrevoit ici la grandeur de
Pierre humilié ; il est ici beaucoup plus grand qu’au Thabor, car il a le sens
de sa misère et de l’infinie bonté du Très-Haut. Quand Jésus avait annoncé pour
la première fois qu’il devait aller à Jérusalem pour y être crucifié, Pierre,
prenant son Maître à part, lui avait dit : « A Dieu ne plaise, cela ne peut
arriver. » Il avait alors parlé, sans y prendre garde, contre toute l’économie
de la Rédemption, contre tout le plan de la Providence, contre le motif même
de l’Incarnation. Et c’est pourquoi Notre-Seigneur lui avait répondu : «
Arrière de moi, Satan ; tu n’as que des idées humaines, tu ne comprends rien
aux choses de Dieu. » Et maintenant après sa faute et sa conversion, Pierre
humilié a le sens de la Croix, et il entrevoit le prix infini du précieux sang.
On comprend pourquoi
sainte Catherine ne cesse de parler, dans son Dialogue et dans ses
Lettres, du sang qui donne l’efficacité au baptême et aux autres sacrements[39].
A chaque messe, lorsque le prêtre l’élève sur l’autel, notre foi en sa puissance
rédemptrice devrait devenir plus grande et plus vive.
Un troisième motif qui doit enfin
inspirer la seconde conversion, c’est l’amour des âmes à sauver, amour
inséparable de l’amour de Dieu, puisqu’il en est ,l’effet et le signe ; il doit
devenir en tout chrétien digne de ce nom un véritable zèle, qui inspire
toutes les vertus[40].
Cet amour des âmes en sainte Catherine la porta à s’offrir en victime pour le
salut des pécheurs. On lit dans l’avant-dernier chapitre du Dialogue, qui
en est le résumé : « Tu m’as demandé que Je lasse miséricorde au monde... Tu
me suppliais de délivrer le corps mystique de la sainte Église des ténèbres et
des persécutions, t’offrant toi-même pour que je punisse sur toi les iniquités
de certains de mes ministres... Je t’ai dit que je veux faire miséricorde au
monde, en te montrant que la miséricorde est ma marque distinctive. C’est par
miséricorde, c’est à cause de l’amour ineffable que j’eus pour l’homme, que
j’envoyai mon Verbe, mon Fils unique[41]...
« Je te promis aussi, et je te
promets encore, que par la grande patience de mes serviteurs je reformerai mon
Épouse ; je vous invitai tous à souffrir pour elle, en te confiant la douleur
que me cause l’iniquité de certains de mes ministres... En même temps et par
contraste, tu as pu considérer la vertu de ceux qui vivent comme des anges...
C’est par vos larmes et par vos humbles et continuelles prières que je veux
faire miséricorde au monde. »
Les fruits de cette seconde
conversion sont, comme il arriva pour Pierre, un commencement de
contemplation par l’intelligence progressive du grand mystère de la
Croix ou de la Rédemption, intelligence vécue de la valeur infinie du sang
du Sauveur répandu pour nous.
Avec cette contemplation naissante,
c’est une union à Dieu plus dégagée des fluctuations de la sensibilité,
plus pure, plus forte, plus continuelle. Par suite c’est, sinon la joie, du
moins la paix qui s’établit peu à peu dans l’âme au milieu même de
l’adversité. C’est cette conviction, non plus seulement abstraite, théorique,
confuse, mais concrète et vécue, que dans le gouvernement de Dieu tout est
ordonné à la manifestation de sa bonté[42].
Le Seigneur lui-même l’exprime à la fin du Dialogue, ch. 166 : « Rien n
'a été fait et rien ne se fait que par le conseil de ma divine providence. Dans
tout ce que Je permets, dans tout ce que Je vous donne dans les
tribulations et dans les consolations temporelles ou spirituelles, Je ne
fais rien que pour votre bien, pour que vous soyez sanctifiés en moi, et pour
que ma Vérité s’accomplisse en vous. » C’est ce que dit saint Paul (Rom.,
VIII, 28) : « tout concourt au bien de ceux qui aiment Dieu » et qui
persévèrent dans cet amour.
N’est-ce pas là la conviction qui
s’établit dans l’âme de Pierre et des Apôtres après leur seconde conversion, et
aussi dans l’âme des disciples d’Emmaüs, lorsque Notre-Seigneur ressuscité
leur donna l’intelligence progressive du mystère de la Croix : « O hommes sans
intelligence et dont le cœur est lent à croire tout ce qu’ont dit les
prophètes ! leur dit-il. Ne fallait-il pas que le Christ souffrit ces
choses et qu’il entrât dans sa gloire ? Et, commençant par Moïse et
parcourant tous les prophètes, il leur expliqua tout ce qui avait été dit de
lui dans toutes les Écritures » (Luc, XXIV, 25). Ils le reconnurent à la
fraction du pain.
Ce qui est arrivé à ces disciples
sur le chemin d’Emmaüs doit nous arriver aussi, si nous sommes fidèles, sur le
chemin de l’éternité. Si pour eux et pour les Apôtres il dut y avoir une
seconde conversion, à plus forte raison elle est nécessaire pour nous. Et sous
cette nouvelle grâce de Dieu nous dirons aussi : « Nonne cor nostrum ardens
erat in nobis dura loqueretur in via : Notre cœur ne brillait-il pas
au dedans de nous, lorsqu’il nous parlait en chemin et nous expliquait les
Écritures ? »
La théologie aide ainsi à découvrir le sens profond de
l’Évangile ; mais plus elle avance, plus en un sens elle doit se cacher ; elle
doit disparaître un peu comme saint Jean-Baptiste après avoir annoncé
Notre-Seigneur. Elle aide à trouver le sens profond de la Révélation divine
contenue dans l’Écriture et la Tradition, et quand elle a rendu ce service, il
convient qu’elle s’efface. Pour restaurer les cathédrales, remettre quelques
pierres ciselées au bon endroit, il faut faire un échafaudage ; mais les
pierres remises, l’échafaudage est enlevé et la cathédrale apparaît de nouveau
dans toute sa beauté. La théologie sert aussi à nous montrer la fermeté des fondements
de l’édifice doctrinal du dogme, la solidité de sa structure, la proportion de
ses parties, et quand elle nous la fait entrevoir, elle s’efface devant la
contemplation surnaturelle qui procède de la foi éclairée par les dons, de la
foi pénétrante et savoureuse, unie à l’amour[43].
Il en est ainsi dans la question qui
nous occupe, question vitale par excellence, de l’ordre de la vie intime de
Dieu.
CHAPITRE III
La troisième conversion
ou transformation de l’âme,
entrée dans la voie unitive des parfaits
Repleti sunt omnes Spirita Sancto
(Ils furent tous remplis de
l’Esprit-Saint”
(Actes, II, 4)
Nous avons parlé de la seconde
conversion nécessaire à l’âme intérieure pour sortir de la voie des commençants
et entrer dans celle des progressants ou voie illuminative. Plusieurs auteurs
spirituels ont dit, nous l’avons vu, que cotte deuxième conversion avait eu
lieu pour les Apôtres à la fin de la Passion du Sauveur, spécialement pour Pierre
après le triple reniement.
Saint Thomas note dans son
Commentaire sur saint Matthieu, c. XXVI, 74, que ce repentir de Pierre se
produisit aussitôt, dès que le Seigneur le regarda et qu’il fut efficace et
définitif.
Mais cependant Pierre et les Apôtres
furent lents à croire à la résurrection du Sauveur, malgré le récit que les
saintes femmes leur firent de ce miracle qui avait été plusieurs fois annoncé
par Jésus. Ce récit leur parut du délire (Luc, XXIV, 11).
De plus, s’il furent lents à croire
à la résurrection du Sauveur, ils montrèrent, dit saint Augustin[44],
de la précipitation à voir se réaliser la restauration du royaume d’Israël,
telle qu’ils se la représentaient. On le voit par la question qu’ils posèrent à
Notre-Seigneur le jour même de l’Ascension : lorsque Jésus leur annonça de
nouveau la venue du Saint-Esprit, ils lui demandèrent : « Est-ce alors,
Seigneur, que vous restaurerez le royaume d’Israël ? » (Actes I, 16). Il y
aura encore beaucoup à souffrir avant la restauration du royaume, et elle sera
très supérieure à ce qu’entrevoient les disciples.
Aussi les auteurs spirituels ont-ils
plusieurs fois parlé d’une troisième conversion ou transformation des Apôtres,
qui eut lieu le jour de la Pentecôte. Voyons premièrement ce qu’a été en eux
cette transformation et ensuite ce qu’elle doit être, toute proportion gardée,
en nous.
Cette transformation fut préparée en
eux par ce fait que, depuis l’Ascension, Jésus priva définitivement les siens
de sa présence sensible.
Lorsque Notre-Seigneur priva pour
toujours les Apôtres de la vue de sa sainte humanité, il dut y avoir pour eux
une grande souffrance, à laquelle on ne pense généralement pas assez. Étant donné
que le Sauveur était devenu leur vie, comme le dit saint Paul : « Mibi vivere
Christus est », et que l’intimité avec lui grandissait tous les jours, ils
durent avoir une impression de solitude des plus profondes, comme une
impression de désert, de détresse et de mort. Ce dut être d’autant plus senti
que Notre-Seigneur leur avait annoncé toutes les souffrances à venir. On peut
en avoir une faible idée lorsque, après avoir vécu sur un plan supérieur
pendant une fervente retraite, sous la conduite d’une âme sacerdotale pleine
de Dieu, on est repris par la vie de tous les jours, qui semble nous priver
soudain de cette plénitude. Les Apôtres restèrent les yeux levés vers le ciel ;
ce n’était plus l’écrasement de la sensibilité comme pendant la Passion, mais
c’était une privation complète, qui dût mettre un instant leur esprit en
déroute. Pendant la Passion, Jésus était encore là ; maintenant il était dérobé
à leurs regards, et ils se crurent totalement privés de lui.
C’est dans cette obscurité de
l’esprit qu’ils furent préparés à l’effusion de grâces de la Pentecôte.
La descente du Saint-Esprit sur les Apôtres
« Tous, dans un même esprit,
réunis dans le Cénacle,
persévéraient dans la prière,
avec quelques femmes
et Marie, mère de
Jésus... »
(Actes, 1,14)
Comme il est rapporté dans les Actes
des Apôtres, II, 1-4 : « Le jour de la Pentecôte étant arrivé (c’est-à-dire
celui de la Pentecôte juive qui se célébrait cinquante jours après Pâques), les
Apôtres étaient tous ensemble en un même lieu. Tout à coup il vint du ciel un
bruit comme celui d’un vent violent, et il remplit toute la maison où ils
étaient assis. Et ils virent paraître comme des langues de feu qui se
partagèrent et se posèrent sur chacun d’eux. Ils furent tous remplis du
Saint-Esprit, et ils se mirent à parler d’autres langues, selon que
l’Esprit-Saint leur donnait de s’exprimer. »
Le bruit venu du ciel, semblable à
celui d’un vent impétueux, était le signe de l’action mystérieuse et très
efficace du Saint-Esprit. En même temps les langues de feu qui se posèrent sur
chacun des Apôtres symbolisaient ce qui allait se produire dans leur âme.
Il n’est pas rare qu’une grande
grâce soit précédée par un fait sensible frappant, qui nous tire de notre
somnolence ; c’est comme un réveil divin.
Ici le symbolisme est des plus
clairs. Comme le feu purifie, éclaire et réchauffe, le Saint-Esprit en cet
instant purifia profondément, éclaira et enflamma l’âme des Apôtres. Voilà bien
la purification profonde de l’Esprit[45].
Et saint Pierre expliqua (Actes, II, 17) que c’était ce qu’avait annoncé le
Prophète Joël (II, 28...) : « Dans les derniers jours, dit le Seigneur, je
répandrai mon Esprit sur mes serviteurs et mes servantes, et ils prophétiseront...
Alors quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé. »
Le Saint-Esprit habitait déjà dans
l’âme des Apôtres, mais par cette mission visible[46],
il vint augmenter en eux les trésors de la grâce, des vertus et des dons, en
les éclairant et les fortifiant, pour qu’ils soient capables d’être les témoins
du Sauveur jusqu’aux extrémités de la terre, au péril de leur vie. Les langues
de feu sont un signe que le Saint-Esprit alluma dans l’âme des Apôtres cette
vive flamme d’Amour dont parlera saint Jean de la Croix.
Alors s’accomplit la parole de
Notre-Seigneur (Jean, XIV, 26) : « Le Saint-Esprit, que mon Père vous
enverra, vous enseignera et vous remettra en mémoire tout ce que je vous ai
dit. » Les Apôtres se mirent alors à parler « en langues nouvelles, en
célébrant les merveilles de Dieu, magnalia Dei », si bien que les
étrangers témoins du phénomène, « habitants de la Mésopotamie..., de la
Cappadoce, du Pont, de l’Asie, de l’Égypte, Romains, Crétois et Arabes de
passage à Jérusalem étaient dans l’étonnement de les entendre parler l’idiome
de leur pays natal » (Actes, II, 8-12). C’était un signe qu’ils devaient
commencer à prêcher l’Évangile aux différentes nations, comme Jésus le leur
avait ordonné : « Allez, enseignez toutes les nations » (Matth., XXVIII,
19).
Quels lutent les effets
de la descente du Saint-Esprit ?
Les Actes nous le montrent : Les
Apôtres furent éclairés et fortifiés, et leur influence sanctifiante
transforma les premiers chrétiens ; ce fut un élan de ferveur profonde dans
l’Église naissante.
Tout d 'abord les Apôtres furent
beaucoup plus éclairés intérieurement par le Saint-Esprit sur le prix du
sang du Sauveur, sur le mystère de la Rédemption, qu’annonçait tout
l’Ancien Testament et que réalisait le Nouveau. Ils reçurent la plénitude de
la contemplation de ce mystère, qu’ils devaient prêcher aux hommes, pour les
sauver. Saint Thomas dit que « la prédication de la parole de Dieu doit dériver
de la plénitude de la contemplation[47]
». C’est ce qui se réalisa hautement alors, comme on le voit par les premiers
sermons de saint Pierre rapportés dans les Actes, et par celui de saint Étienne
avant son martyre. Ces paroles de saint Pierre et d’Étienne rappellent les mots
du Psalmiste : « lgnitum eloquium tuum vehementer, et servus tuus dilexit
illud (Ps. CXVIII, I40) : Tes paroles, ô Seigneur, sont des paroles de
feu, et ton serviteur les aime. »
Les Apôtres et les disciples, hommes
sans culture, le jour de l’Ascension demandaient encore au divin Maître : «
Seigneur, le temps est-il venu où vous rétablirez le royaume d’Israël ? (Act., I, 6). Jésus leur avait alors répondu
: . Ce n’est pas à vous de connaître les temps, ni les moments que le
Père a fixés de sa propre autorité. Mais lorsque le Saint-Esprit descendra sur
vous, vous serez revêtus de force et vous me rendrez témoignage à Jérusalem,
dans toute la Judée, dans la Samarie et jusqu’aux extrémités de la terre. »
Et voilà maintenant que Pierre, qui
avait tremblé devant une femme pendant la Passion, qui avait été si lent à
croire à la résurrection du Sauveur, vient dire aux Juifs avec une autorité et
une certitude que Dieu seul peut donner : « Jésus de Nazareth, cet homme à
qui Dieu a rendu témoignage pour vous par les miracles qu’il a opérés ....
CET HOMME VOUS AYANT ÉTÉ LIVRÉ SELON LE DESSEIN IMMUABLE ET LA PRESCIENCE DE
DIEU, vous l’avez attaché à la croix, et mis à mort par la main des
impies[48].
Dieu l’a ressuscité... (comme David l’avait annoncé)... C’est ce
Jésus, que Dieu a ressuscité, nous en sommes tous témoins..., qui a été
élevé au ciel,... et qui a répandu cet Esprit que vous voyez et entendez... Que
toute la maison d’Israël sache donc avec certitude que Dieu a fait Seigneur
et Christ ce Jésus que vous avez crucifié » (Actes II, 22-36). C’est tout
le mystère de l’Incarnation rédemptrice, Pierre voit maintenant que Jésus a
été une victime volontaire, il contemple la valeur infinie de ses mérites et du
sang répandu.
Les Actes
ajoutent que ceux qui entendirent ce discours, « le cœur transpercé par ces
paroles, dirent à Pierre et aux autres Apôtres : « Frères, que
ferons-nous ? » Pierre leur répondit : «
Repentez-vous, et que chacun soit baptisé au nom de Jésus-Christ, pour obtenir
le pardon de vos péchés, et vous recevrez le don du Saint-Esprit. » C’est
ce qui fut fait, et les Actes disent (II, 41) .qu’environ trois mille personnes
ce jour-là se convertirent et reçurent le baptême.
Les jours suivants, Pierre dit aux
Juifs dans le temple, après la guérison d’un boiteux de naissance obtenue au
nom de Jésus : « Vous avez fait mourir l’Auteur
de la vie[49], que Dieu a ressuscité des morts, nous
en sommes tous témoins... Ce Jésus que vous avez crucifié... est la pierre
rejetée par vous de l’édifice et qui est devenue la pierre angulaire. ET
LE SALUT N’EST EN AUCUN AUTRE ; car il n’y a pas sous le ciel un autre nom qui
ait été donné aux hommes, par lequel nous devions être saurés » (Actes, II, 14
; IV, 11-12). En ce récit des grâces de la Pentecôte n’accordons pas
l’attention principale au don des langues et aux charismes de ce genre, mais à
cette illumination spéciale qui fait entrer les Apôtres dans les profondeurs du
mystère de l’Incarnation rédemptrice et plus particulièrement dans celui de la
Passion du Sauveur. C’est le mystère dont Pierre n’avait pu porter la première
prédiction faite par Jésus annonçant qu’il serait crucifié. Simon Pierre avait
dit : « A Dieu ne plaise, Seigneur! cela ne vous arrivera pas! » Jésus lui
avait répondu : « Tu n’as pas l’intelligence des choses de Dieu, tu n’as que
des pensées humaines » (Matth., XVI, 22-23). Maintenant Pierre a l’intelligence
des choses de Dieu, il contemple toute l’économie du mystère de l’Incarnation
rédemptrice ; et ce n’est pas lui seulement qui est ainsi éclairé, ce sont tous
les Apôtres qui rendent témoignage comme lui, ce sont les disciples et surtout
le premier martyr, le diacre saint Étienne, qui, avant de mourir lapidé,
rappelle aux Juifs tout ce que Dieu a fait pour le peuple élu à l’époque des
patriarches, au temps de Moïse et depuis, jusqu’à la venue du Sauveur (Actes,
VII, 1-53).
Mais les Apôtres, le jour de la
Pentecôte, ne furent pas seulement éclairés, ils furent grandement fortifiés
et confirmés. Jésus leur avait annoncé : « Vous serez revêtus de la force de
l’Esprit-Saint » (Actes, I, 6). Eux qui avant la Pentecôte étaient encore
craintifs deviennent courageux, et ils le seront tous jusqu’au martyre.
Pierre et Jean, arrêtés et traduits devant le Sanhédrin, affirment que « le
salut n’est en aucun autre » qu’en Jésus-Christ (Actes, IV, 12).
Arrêtés de nouveau et battus de
verges, « les Apôtres sortirent du Sanhédrin joyeux d’avoir été jugés dignes
de souffrir des opprobres pour le nom de Jésus. Et chaque jour, dans le temple
et dans les maisons, ils ne cessaient d’annoncer Jésus comme le Christ »
(Actes, IV, 41, 42). Ils donnèrent tous pour lui le témoignage de leur sang.
Qui leur avait donné cette force ? Le
Saint-Esprit, en allumant la vive flamme de la charité dans leur cœur.
Telle fut leur troisième conversion,
qui fut une. transformation de leur âme. Leur première conversion avait fait
d’eux des disciples attirés par la sublime prédication du Maître ; la seconde,
à la fin de la Passion, leur avait fait entrevoir la fécondité du mystère de la
Croix qui fut éclairé ensuite par la résurrection ; la troisième leur donne la
conviction profonde de ce mystère, dont ils ne cesseront de vivre jusqu’au
martyre.
La transformation des Apôtres se
manifeste enfin par leur influence sanctifiante, par l’élan de ferveur profonde
qu’ils communiquèrent aux premiers chrétiens. Comme le montrent les Actes (II,
42-47 ;IV, 32-37 ;V, 1-11), la vie de l’Église naissante fut d’une
sainteté admirable, « la multitude des fidèles n’avait qu’un cœur et qu’une
âme » (IV, 32), tout était commun entre eux, ils vendaient leurs biens et
en apportaient le prix aux Apôtres qui distribuaient à chacun selon ses
besoins. Ils s’assemblaient tous les jours pour prier ensemble, écouter la
prédication des Apôtres, célébrer l’Eucharistie. On. les voyait souvent
ensemble en prière et on était frappé de la charité qui régnait parmi eux. «
C’est à ce signe, avait dit Notre-Seigneur, qu’on reconnaîtra que vous
êtes mes disciples. »
Bossuet a admirablement exprimé
cette ferveur profonde des premiers chrétiens dans son IIe Sermon pour le jour
de la Pentecôte : « Ils sont fermes contre les périls, mais ils sont tendres
à aimer leurs frères ; et l’Esprit tout-puissant, qui les pousse, sait bien
le secret d’accorder de plus opposées contrariétés... Il leur donne un cœur de
chair... attendri par la charité... et il les fait aussi de fer et d’airain
pour résister à tous les périls... Il affermit et il amollit, mais d’une façon
extraordinaire ; puisque ce sont les mêmes cœurs des disciples, qui semblent
être des cœurs de diamant par leur fermeté invincible, qui deviennent des
cœurs humains et des cœurs de chair par la charité fraternelle. C’est l’effet
de ce feu céleste, qui se repose aujourd’hui sur eux. Il amollit les cœurs des
fidèles, il les a, pour ainsi dire, fondus en un seul...
« Les Apôtres du Fils de Dieu
étaient autrefois en querelle au sujet de la primauté ; mais depuis que le
Saint-Esprit les a faits un cœur et une âme, ils ne sont plus jaloux ni
contentieux. Ils croient tous parler par Pierre, ils croient présider avec
lui, et si son ombre guérit les malades, toute l’Église prend part à ce don et
s’en glorifie en Notre-Seigneur. » – Ainsi nous devons nous regarder les uns
les autres comme des membres du même corps mystique, dont le Christ est la
tète, et, loin de nous laisser aller à la jalousie et à l’envie, nous devons
jouir saintement des qualités de notre prochain, dont nous profitons
nous-mêmes, comme la main tire avantage de ce que l’œil voit et l’oreille
entend.
Tels furent les
fruits de la transformation des Apôtres et des disciples par l’Esprit-Saint.
Le Saint-Esprit a-t-il été ainsi
envoyé pour produire ces fruits merveilleux dans l’Église naissante
seulement ?
Évidemment, non.
Il continue le même secours dans la suite des générations. Son action dans
l’Église apparaît par la force invincible qu’il lui donne. On le vit pendant
les trois siècles de persécution et par la victoire qu’elle remporta dans la
suite sur tant d’hérésies.
Toute communauté chrétienne doit
donc se conformer aux exemples donnés par l’Église naissante. Que devons-nous
apprendre d’elle ?
A n’être qu’un cœur et qu’une âme,
en bannissant les divisions, à travailler à l’extension du règne de Dieu dans
le monde, malgré les difficultés qui s’y opposent. A croire fermement et
pratiquement à l’indéfectibilité de l’Église, qui est toujours sainte, et qui
ne cesse de produire des saints. Nous devons aussi, à l’exemple des premiers
chrétiens, porter avec patience et avec amour les souffrances que Dieu nous envoie.
Croyons de tout notre cœur au Saint-Esprit, qui ne cesse d’animer l’Église, et
à la communion des saints qu’elle est dans les âmes les plus généreuses qui
vivent le plus de sa vie, elle nous apparaîtrait très belle, malgré les
imperfections humaines qui se mêlent à l’activité de ses enfants.
Nous nous
affligeons à bon droit de certaines taches, mais n’oublions pas que, s’il y a
parfois de la boue dans la vallée au pied des montagnes, sur les sommets il y
a toujours une neige d’une blancheur éclatante, un air très pur, et une vue
merveilleuse qui élève constamment vers Dieu.
La purification de l’esprit
nécessaire à la perfection chrétienne
Cor mundum crea in me, Deus.
« Seigneur, créez en moi un cœur
pur. »
(Ps. L,12.)
Nous avons vu que la transformation
des Apôtres le jour de la Pentecôte a été pour eux comme une troisième
conversion. Il doit y avoir quelque chose de semblable dans la vie de tout
chrétien, pour qu’il passe de l’âge des progressants à celui des parfaits. Il
doit y avoir ici, dit saint Jean de la Croix, une purification radicale de
l’esprit, comme il a fallu une purification profonde de la sensibilité,
pour passer de l’âge des commençants à celui des progressants, communément
appelée voie illuminative. Et comme la première conversion, par laquelle nous
nous détournons du monde pour commencer à marcher dans la voie de Dieu,
suppose les actes de foi, d’espérance, d’amour de Dieu et de contrition,
il en est de même des deux suivantes ; mais ici les actes des vertus
théologales sont beaucoup plus profonds : le Seigneur, qui nous fait produire
ces actes, creuse le sillon dans le même sens, mais bien plus profondément.
Voyons 1e pourquoi cette
troisième conversion est nécessaire chez les progressants, 2e comment
le Seigneur purifie l’âme à ce moment, 3e quels sont les
fruits de cette troisième conversion.
La nécessité de cette purification de l’esprit
Bien des imperfections subsistent
chez ceux qui progressent dans la voie de Dieu ; si leur sensibilité a été en
grande partie purifiée des défauts de sensualité spirituelle, de paresse, de
jalousie, d’impatience, les taches du vieil homme restent dans
l’esprit comme une rouille, qui ne disparaîtra que sous l’action d’un feu
intense, semblable à celui qui descendit sur les Apôtres le jour de la
Pentecôte. C’est saint Jean de la Croix lui-même qui fait ce rapprochement. Cf.
Nuit obscure, I. II, ch. VI.
Cette rouille se trouve jusque dans
le fond des facultés supérieures : intelligence et volonté. C’est un
attachement à soi-même qui empêche l’âme d’être profondément unie à Dieu. De là
vient que nous sommes souvent sujets à la distraction dans la prière, à
l’hébétude, à l’incompréhension des choses de Dieu, et aussi à l’épanchement
de l’esprit au dehors, à des affections naturelles, nullement ou peu inspirées
par la charité. Les mouvements de rudesse et d’impatience ne sont pas rares.
De plus, bien des âmes assez avancées s’attachent beaucoup trop à leur
manière personnelle de voir, en spiritualité, et se figurent parfois
recevoir des inspirations spéciales de Dieu, là où elles sont le jouet de leur
fantaisie ou de l’ennemi du bien. Elles s’enflent ainsi de présomption,
d’orgueil spirituel, de vanité, dévient du vrai chemin, et égarent d’autres
âmes.
Cette matière est inépuisable, dit
saint Jean de la Croix[50],
et encore ne considère-t-il guère que les défauts relatifs à la vie purement
intérieure ; que serait-ce si l’on considérait les défauts qui nuisent à la
charité fraternelle et à la justice dans les rapports avec les supérieurs, les
égaux et les inférieurs, ou ceux qui entachent la pratique de nos devoirs
d’état, et l’influence que nous pouvons exercer ?
Avec l’orgueil spirituel subsiste
aussi souvent de l’orgueil intellectuel, de la jalousie, une secrète ambition.
Les sept péchés capitaux se retrouvent ici transposés dans la vie de l’esprit,
qu’ils altèrent encore profondément.
C’est ce qui montre, dit saint Jean
de la Croix (ibid., ch. II), la nécessité « de la forte lessive »,
qu’est la purification passive de l’esprit, nouvelle conversion, qui doit
marquer l’entrée dans la vie parfaite.
« Même après avoir traversé la nuit
des sens, dit le saint Docteur, ibid., ch. III, les avancés dans leur
manière d’agir et de traiter avec Dieu restent vulgaires[51]
; l’or de l’esprit n’est pas encore passé par le creuset ; ils comprennent Dieu
de façon puérile et en parlent de même. Comme le dit saint Paul (I Cor., XIII,
11), ils gardent des sentiments de petits enfants, pour n’avoir pas encore
atteint la perfection ou l’union avec Dieu. Elle seule donne l’âge mûr
où l’esprit réalise de grandes choses, son activité étant alors plus divine
qu’humaine. » Avant cette troisième conversion on peut encore en un sens dire
des âmes, selon l’expression d’Isaïe (LXIV, 6), que leurs justices sont encore
pareilles à un linge souillé ; une dernière purification s’impose.
Comment Dieu purifie-t-il l’âme
au moment de cette troisième conversion
ou transformation ?
Il semble d’abord qu’il la
dépouille, au lieu de l’enrichir. Pour la guérir de tout orgueil spirituel
et intellectuel, et pour lui manifester le fond de misère qu’elle porte encore
en elle, il laisse l’entendement dans les ténèbres, la volonté dans l’aridité,
parfois dans l’amertume et l’angoisse. L’âme, dit alors saint Jean de la Croix
après Tauler, doit marcher « aveuglément selon la pure Foi, qui est nuit
obscure pour les puissances naturelles[52]
». Saint Thomas a dit souvent : fides est de non visis : l’objet de la foi est non vu, il
est obscur ; le grand Docteur ajoutait même qu’on ne peut en même temps croire
et voir une même chose sous le même aspect, car ce qui est cru comme tel n’est pas
vu[53].
Or il s’agit maintenant d’entrer dans les profondeurs ou les hauteurs de la
foi, comme lorsque les Apôtres après l’Ascension furent privés de la présence
sensible de Jésus qui leur avait dit (Jean, XVI, 7) : « Expedit vobis ut ego
vadam ; si enim non abiero, Paraclitus non veniet ad vos ; si autem abiero,
mittare eum ad vos : Il est bon que je m’en aille ; car si je ne m’en
vais pas, le Consolateur ne viendra pas en vous ; mais si je m’en
vais, le vous l’enverrai. » Saint Thomas explique admirablement ces paroles
en son Commentaire sur saint Jean : il dit que les Apôtres, attachés par un
amour naturel à l’humanité du Christ, n’étaient pas encore assez élevés par
l’amour spirituel de sa divinité, et n’étaient pas encore capables de
recevoir spirituellement le Saint-Esprit comme il convenait, et comme il le
faudrait au milieu des tribulations qui les attendaient lorsque Jésus les aurait
privés de sa présence sensible.
Le Seigneur semble donc d’abord, en
cette purification comme dans les précédentes, dépouiller l’âme, la laisser
dans l’obscurité et l’aridité. Elle doit avoir pour devise : « Fidélité et
abandon. » C’est .ici surtout que se vérifie la parole de Jésus : « Qui
sequitur me non ambulat in tenebris, sed habebit lumen vitae : Celui qui me suit ne marche pas dans
les ténèbres, mais il aura la lumière de vie » (Jean, VIII, 12).
Ici l’âme spécialement éclairée par
la lumière purificatrice du don d’intelligence commence à pénétrer « les
profondeurs de Dieu », comme dit saint Paul[54].
Ici sont purifiées de tout alliage
humain l’humilité et les trois vertus théologales. L’âme pressent alors de
plus en plus, sans la voir, l’infinie pureté et grandeur de Dieu, au-dessus de
toutes les idées que nous pouvons nous faire de lui ; elle pressent de même toutes
les richesses surnaturelles de la sainte âme du Christ, qui contenait dès
ici-bas la plénitude de grâce, « tous les trésors de la sagesse et de la
science » (Coloss., II, 3). Un peu comme les Apôtres au jour de la Pentecôte,
elle entrevoit les profondeurs du mystère de l’Incarnation rédemptrice, la
valeur infinie des mérites du Christ, mort pour nous, sur la croix, comme le
disent saint Pierre dans ses premiers sermons et saint Étienne avant son
martyre. C’est comme une connaissance vécue, quasi expérimentale du monde
surnaturel, de la vie chrétienne profonde ; c’est comme un nouveau regard sur
elle. Et par contraste l’âme perçoit beaucoup mieux sa misère. La principale
souffrance intérieure d’un saint Paul de la Croix, d’un saint Curé d’Ars, était
alors de se sentir très loin de l’idéal du sacerdoce, dont la grandeur leur
apparaissait de plus en plus dans l’obscurité de la foi, en même temps qu’ils
voyaient toujours mieux les besoins immenses des âmes très nombreuses qui s’adressaient
à eux et imploraient leurs prières et leur secours. Cette troisième conversion
ou purification est, on le voit, l’œuvre du Saint-Esprit, qui éclaire l’âme par
le don d’intelligence[55].
Comme à la lueur d’un éclair pendant cette nuit, il illumine l’âme du juste
qu’il veut purifier. Ce juste lui a dit souvent : « lllumina oculos meos,
ne unquam obdormiam in morte : Ëclaire mes yeux, pour que je ne m’endorme
pas dans la mort » (Ps. XII, 5). -- « Deus meus, illumina tenebras meas : 0 mon
Dieu, éclaire mes ténèbres » (Ps. XVII, 29). – « Cor mundum crea in me,
Deus, et spiritum rectum innova in visceribus meis. Ne proficias me a
facie tua, et spiritum sanctam tuam ne auferas a me. Redde mihi laetitiam
salataris tui, et spiritu principali confirma me. Docebo iniquos via tuas, et
impii ad te convertentur... et exultabit lingua mea jastitiam tuam : 0 Dieu,
crée en moi un cœur pur, et renouvelle en moi un esprit rectifié. Ne me
rejette pas loin de ta face. Ne me retire pas ton Esprit Saint. Rends-moi la
joie de ton salut... Et je célébrerai ta miséricorde, et les impies se convertiront.
Ouvre mes lèvres, Seigneur, ma bouche chantera ta justice et ta bonté » (Ps. L,
12).
L’âme purifiée redit au Christ
Jésus, pour qu’il les réalise en elle, les paroles qu’il a prononcées : « Je
suis venu jeter un feu sur la terre, et que désiré-je sinon qu’il se répande
partout ? »(Luc, XII, 49.)
Cette troisième purification ou
conversion se fait, on le voit, comme le dit saint Jean de la Croix[56],
« par une influence de Dieu dans l’âme pour la purifier de ses ignorances et
imperfections habituelles. Les contemplatifs la nomment Contemplation infuse,
où Dieu instruit l’âme en secret, et en perfection d’amour, sans qu’elle y
intervienne, sans qu’elle comprenne même en quoi cette contemplation infuse consiste
».
Cette grande purification ou
transformation se présente sous des formes différentes chez les purs contemplatifs comme un saint
Bruno, et chez des âmes vouées à l’apostolat ou aux œuvres de miséricorde comme
un saint Vincent de Paul, mais le fond en est le même : chez les uns et
chez les autres sont purifiées de tout alliage humain l’humilité et les trois
vertus théologales ; dont le motif formel apparaît de plus en plus au-dessus de
tout motif secondaire. L’humilité grandi beaucoup selon la gradation décrite par
saint Anselme et rapportée par saint Thomas : « 1e connaître qu’on
est méprisable, 2e souffrir
de l’être, 3e avouer
qu’on l’est, 4e vouloir
que le prochain le croie, 5e
supporter patiemment qu’on le dise, 6e accepter d’être traité comme une personne digne de mépris,
7e aimer d’être
traité ainsi. » Tel saint Dominique, qui allait de préférence dans les parties
du Languedoc où il était maltraité et ridiculisé, et qui éprouvait une sainte
joie de se sentir devenir plus semblable à Notre-Seigneur humilié pour nous.
Alors apparaissent de plus en plus
dans toute leur élévation les motifs formels des trois vertus théologales : Vérité
suprême révélatrice, miséricorde toujours secourable, souveraine bonté
infiniment aimable pour elle-même. Ces trois motifs apparaissent comme
trois étoiles de première grandeur dans la nuit de l’esprit, pour nous guider
sûrement vers le terme de notre voyage.
Les fruits de cette troisième
conversion sont les mêmes que ceux de la Pentecôte, lorsque les Apôtres furent
éclairés et fortifiés et que, transformés, ils transformèrent à leur tour par
leur prédication les premiers chrétiens, comme le montre le livre des Actes en
rapportant les premiers sermons de saint Pierre et celui de saint Étienne,
premier martyr.
Les fruits de
cette troisième conversion sont surtout, avec une humilité vraie, profonde, une
foi vive pénétrante qui commence à goûter les mystères de l’au-delà,
c’est comme un avant-goût de la vie éternelle.
C’est aussi une espérance très
ferme, très confiante, en la miséricorde divine toujours secourable. Pour
arriver à cela, il faut avoir, comme dit saint Paul, « espéré contre toute
espérance ».
Mais le fruit le plus élevé de cette
troisième conversion est un très grand amour de Dieu, très pur et
très lori, qui ne se laisse arrêter par aucune contradiction ou
persécution, comme le fut l’amour des Apôtres qui étaient joyeux de souffrir
pour Notre-Seigneur. Cet amour est fait d’un ardent désir de la perfection, c’est
la faim et la soif de la justice de Dieu, qui s’accompagne du don de
force, pour triompher de tous les obstacles. C’est la réalisation parfaite
ici-bas du précepte suprême : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu, de tout ton
cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, de tout ton .esprit. »
Désormais le fond de l’âme est
tout à Dieu. L’âme est enfin arrivée à vivre presque continuellement en la
partie supérieure d’elle-même de la vie de l’esprit, elle est une adoratrice
en esprit et en vérité. C’est là dans l’obscurité de la foi comme le
prélude de la vie de l’éternité : « quaedam inchoatio vitae aeternae ».
C’est la réalisation de la parole du Sauveur : « Si quelqu’un a soif, qu’il
vienne à moi et qu’il boive, et des fleuves d’eau vive couleront de sa poitrine
: Si quis sitit, veniat ad me et bibat, et flumina de ventre ejus fluent
aquae vivae. » C’est vraiment l’eau vive jaillissant en vie éternelle, comme
l’annonçait Jésus à la Samaritaine : « Si scires donum Dei .... petiisses a
me, et dedissem tibi aquam vivam... Aqua quam ego dabo ei fiet in eo fons aquae
salientis in vitam aeternam. »
Prière au Saint-Esprit
Esprit Saint, venez en mon cœur ;
attirez-le à vous par votre puissance, mon Dieu, et donnez-moi la charité avec
la crainte filiale. Gardez-moi, ô Amour ineffable, de toute mauvaise pensée,
réchauffez-moi, enflammez-moi de votre très doux amour, et toute peine me
semblera légère! Mon Père, mon doux Seigneur, assistez-moi dans toutes mes
actions! Jésus amour, Jésus amour.
(Sainte Catherine de Sienne)
Le chrétien qui s’est consacré à Marie médiatrice selon la formule du
bienheureux Grignon de Montfort, puis au Sacré-Cœur, trouvera des trésors dans
la consécration souvent renouvelée au Saint-Esprit. Toute l’influence de Marie
nous conduit à l’intimité du Christ, et l’humanité du Sauveur nous conduit au
Saint-Esprit, qui nous introduit dans le mystère de l’adorable Trinité.
Consécration et prière au
Saint-Esprit
0 Saint-Esprit, divin Esprit de
lumière et d’amour, je vous consacre mon intelligence, mon cœur, ma volonté et
tout mon être pour le temps et l’éternité.
Que mon intelligence soit toujours
docile à vos célestes inspirations et à l’enseignement de la sainte Église
catholique dont vous êtes le Guide infaillible ; que mon cœur soit toujours
enflammé de l’amour de Dieu et du prochain ; que ma volonté soit toujours
conforme à la volonté divine, et que toute ma vie soit une imitation fidèle de
la vie et des vertus de Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, à qui, avec le
Père et Vous, ô Esprit-Saint, soient honneur et gloire à jamais. Ainsi soit-il.
Indulgence de 300
jours à gagner une fois par jour, applicable aux âmes du Purgatoire.
S. S. Pie X.
Pour renouveler
cette consécration, if suffit de redire les premières lignes de la formule.
CHAPITRE IV
Le Problème des trois âges de la vie spirituelle
en théologie ascétique et mystique
Ce chapitre, écrit surtout pour les
théologiens, est moins utile pour la plupart des âmes intérieures, qui en
trouveront la substance sous une forme plus simple et plus vivante au chapitre
suivant.
Un des plus grands problèmes de la
spiritualité consiste à se demander : En quel sens faut-il entendre la
division traditionnelle des trois voies purgative, illuminative et unitive,
selon la terminologie de Denys, ou des commençants, des progressants
et des parfaits, selon une terminologie antérieure ?
On a donné de cette division
traditionnelle deux interprétations notablement différentes, suivant qu’on a
considéré la contemplation infuse des mystères de la foi et l’union à Dieu qui
en résulte comme appartenant à la voie normale de la sainteté ou comme
des faveurs extraordinaires non seulement de fait mais de droit.
Position du problème
Cette divergence d’interprétation
apparaît si l’on compare la division de la théologie ascético-mystique généralement
suivie jusqu’à la seconde moitié du XVIIIe siècle à celle donnée par plusieurs auteurs qui ont écrit
depuis lors. Elle est manifeste par exemple si l’on compare le traité de
Vallgornera, O.P., Mystica theologia divi Thomas (1662), et les deux
ouvrages de Scaramelli, S. J., Direttorio ascetico (1751) et Direttorio
mistico.
Vallgornera suit à peu près le Carme
Philippe de la Sainte Trinité, en rapprochant la division donnée par celui-ci
de celle des auteurs antérieurs et de certains textes caractéristiques de saint
Jean de la Croix sur l’époque où apparaissent généralement tes purifications
passives des sens et de l’esprit[57].
Il partage son traité écrit pour les âmes contemplatives en trois parties :
1e De la voie purgative, propre aux commençants, où il traite de la purification active des
sens externes et internes, des passions, de l’intelligence et de la volonté,
par la mortification, la méditation, la prière, et à la fin de la purification
passive des sens, où commence la contemplation infuse et par où l’on
est élevé à la voie illuminative, comme le dit saint Jean de la Croix, au début
de la Nuit obscure, 1. I, ch. VIII et XIV.
2e De
la voie illuminative, propre aux progressants, où, après un chapitre
préliminaire sur les divisions de la contemplation, il est parlé des dons du
Saint-Esprit, de la contemplation infuse, qui procède surtout des
dons d’intelligence et de sagesse, et qui est déclarée désirable pour toutes
les âmes intérieures, comme moralement nécessaire à la pleine perfection de la
vie chrétienne. Cette deuxième partie de l’ouvrage, après quelques articles
relatifs aux grâces extraordinaires (visions, révélations, paroles
intérieures), s’achève par un chapitre en neuf articles relatif à la purification
passive de l’esprit qui marque le passage à la voie unitive. C’est bien
encore ce qu’avait dit saint Jean de la Croix, Nuit obscure, l. II, ch.
II et XI.
3e De
la vie unitive, propre aux parfaits, où il est question de l’intime union
de l’âme contemplative avec Dieu et de ses degrés jusqu’à l’union
transformante.
Vallgornera considère cette division
comme traditionnelle, vraiment conforme à la doctrine des Pères, aux principes
de saint Thomas et à l’enseignement de saint Jean de la Croix et des plus
grands mystiques qui ont écrit sur les trois âges de la vie spirituelle, en
notant comment se fait généralement la transition de l’un à l’autre[58].
Toute différente est la division
donnée par Scaramelli et plusieurs auteurs qui le suivent.
Tout d’abord Scaramelli traite de
l’Ascétique et de la Mystique, non pas dans le même ouvrage, mais en deux
ouvrages séparés. Le Direttorio ascetico, deux fois plus long que l’autre,
comprend quatre traités : 1e
Les moyens de la perfection, 2e Les obstacles (ou la voie purgative),
3e Les dispositions prochaines à la perfection chrétienne,
consistant dans les vertus morales au degré parfait (ou la voie des
progressants) 4e La perfection essentielle du chrétien, consistant
dans les vertus théologales et spécialement dans la charité (l’amour de
conformité chez les parfaits).
Ce Directoire ascétique ne parle
pour ainsi dire pas des dons du Saint-Esprit. Le haut degré des vertus morales
et théologales, qui y est décrit, ne se réalise pourtant pas sans eux, selon
l’enseignement commun des Docteurs.
Le Direttorio mistico comprend cinq traités : 1e
Introduction, où il est question des dons du
Saint-Esprit et
des grâces gratis datae. – 2e De la contemplation acquise et
de l’infuse, à laquelle, Scaramelli le reconnaît (ch. XIV), suffisent les
dons. – 3e Des degrés de la contemplation infuse indistincte, du
recueillement passif à l’union transformante ; au ch. XXXII, Scaramelli
reconnaît que plusieurs auteurs enseignent que la contemplation infuse peut
être désirée humblement par toutes les âmes intérieures, mais il finit par
conclure que pratiquement, avant d’avoir reçu un appel spécial, il est mieux de
ne pas la désirer : « Altiora te ne quaesieris. » Item, tr : I, c. 1, n. 10.
– 4e Des degrés de la
contemplation infuse distincte (visions et paroles intérieures extraordinaires).
– 5e Des purifications passives des sens et de l’esprit.
On est étonné de trouver seulement à
la fin de ce directoire mystique le traité de la purification passive des sens,
qui marque pour saint Jean de la Croix et les auteurs cités plus haut l’entrée
dans la vie illuminative.
La divergence entre cette nouvelle
manière de diviser la théologie ascético-mystique et la précédente provient
manifestement de ce que les anciens auteurs, à l’opposé des nouveaux, soutenaient
que toutes les âmes vraiment intérieures peuvent humblement désirer et demander
à Dieu la grâce de la contemplation infuse des mystères de la foi, des mystères
de l’Incarnation, de la Passion du Sauveur, de la sainte Messe et de la vie
éternelle, mystères qui sont autant de manifestations de l’infinie bonté de
Dieu ; ils considéraient cette contemplation surnaturelle et confuse comme
moralement nécessaire à l’union à Dieu en laquelle consiste la pleine
perfection de la vie chrétienne.
On peut dès lors se demander si la
nouvelle division, telle qu’elle est proposée par exemple par Scaramelli, ne
diminue pas l’unité et l’élévation de la vie spirituelle
parfaite. En séparant de la sorte l’ascétique de la mystique, conserve-t-on
assez l’unité du tout que l’on divise ainsi ? Une bonne division, pour
être, non pas superficielle et accidentelle, mais nécessairement fondée, doit
reposer sur la définition même du tout à diviser, sur la nature de ce tout, qui
est ici la vie de la grâce, appelée par la tradition « grâce des
vertus et des dons[59]
», car les sept dons du Saint-Esprit, étant connexes avec la charité, sont
partie de l’organisme spirituel[60]
et, comme l’enseigne saint Thomas, nécessaires au salut, à plus forte raison à
la perfection[61].
De même la nouvelle conception ne
diminue-t-elle pas l’élévation de la perfection évangélique,
lorsqu’elle en traite en ascétique en faisant abstraction des dons du
Saint-Esprit, de la contemplation infuse des mystères de la foi et de l’union
qui en résulte ? Tout en insistant beaucoup
sur l’ascèse, ne l’amoindrit-elle pas, n’affaiblit-elle pas les motifs de pratiquer la mortification et d’exercer
les vertus en perdant de vue l’intimité divine à laquelle tout ce travail
doit conduire ? Éclaire-t-elle assez sur le sens des épreuves, des
aridités prolongées qui arrivent généralement lorsqu’on passe d’un âge de la
vie spirituelle à un autre ? Cette conception
nouvelle ne diminue-t-elle pas aussi l’importance et la gravité de la
mystique, qui, séparée ainsi de l’ascétique, semble devenir un luxe dans la
spiritualité de quelques privilégiés, et un luxe qui n’est pas sans danger ?
Enfin et surtout cette manière de voir n’amoindrit-elle pas les voies
illuminative et unitive, lorsqu’elle en parle du simple point de vue ascétique
? Ces deux voies peuvent-elles normalement exister sans l’exercice des
dons du Saint-Esprit proportionné à celui de la charité et des autres vertus
infuses ? Y a-t-il six voies (trois
ascétiques et ordinaires et trois mystiques et extraordinaires non
seulement de fait mais de droit), et non pas seulement trois voies, trois âges
de la vie spirituelle, comme disaient les anciens ? Ne semble-t-il pas que les traités ascétiques des voies
illuminative et unitive, dès qu’on les sépare de la mystique, ne contiennent
que des considérations abstraites sur les vertus morales puis
théologales, ou que, s’ils parlent pratiquement et concrètement du
progrès et de la perfection de ces vertus, comme le fait Scaramelli,
cette perfection, selon l’enseignement de saint Jean de la Croix, est manifestement
inaccessible sans les purifications passives et sans le concours des dons
du Saint-Esprit ? C’est le cas de rappeler les paroles de sainte Thérèse : « Il
faut, disent certains livres, être indifférent au mal qu’on dit de nous, se
réjouir même plus que si l’on en disait du bien, on doit faire peu de cas
de l’honneur, être très détaché de ses proches... et quantité d’autres choses
du même genre. A mon avis ce sont là de purs dons de Dieu, ces biens sont
surnaturels[62]. »
Pour mieux conserver l’unité et l’élévation
de la vie intérieure, telle que l’Évangile et les Épîtres nous la font
connaître, nous proposons la division suivante. Elle est conforme à celle de la
grande majorité des auteurs qui ont écrit avant la seconde moitié du XVIIIe
siècle, et, en mentionnant une forme imparfaite des voies illuminative
et unitive, notée par saint Jean de la Croix (Nuit obscure, 1. I, c.
XIV.), elle sauvegarde aussi la part de vérité contenue, croyons-nous, dans la
conception plus récente.
Division proposée des trois âges de la vie
spirituelle
Au-dessus des pécheurs endurcis, des
âmes sensuelles qui vivent dans la dissipation, la conversion ou justification
nous met dans un état de grâce, que le péché ne devrait plus détruire en nous,
et qui comme un germe surnaturel devrait se développer sans arrêt jusqu’à son
plein épanouissement dans la vision immédiate de l’essence divine et l’amour
parfait et inamissible.
Après la conversion devrait donc
commencer sérieusement la vie purgative, où les commençants aiment
Dieu en fuyant le péché mortel et le péché véniel délibéré par la mortification
extérieure et intérieure et par la prière. Mais de fait cette vie purgative se
trouve sous deux formes bien différentes : chez les uns, vraiment peu
nombreux, elle est intense, généreuse, c’est la voie étroite de la
parfaite abnégation décrite par les saints ; chez beaucoup d’autres, c’est
une vie purgative diminuée, qui comporte elle-même bien des degrés
depuis les bonnes âmes un peu faibles, jusqu’aux âmes attiédies et attardées
qui retombent parfois dans le péché mortel. Il faudra faire une remarque
semblable pour les deux voies supérieures, et distinguer en elles un état
faible et un autre intense.
La transition à la vie illuminative se fait à la suite
des consolations sensibles qui viennent généralement récompenser l’effort
généreux de la mortification. Comme on s’attarde en ces consolations, le bon
Dieu les enlève, l’âme se trouve alors dans l’aridité sensible plus ou moins
prolongée de la purification passive des sens. Cette purification se
poursuit sans arrêt chez les âmes généreuses et les conduit par la
contemplation infuse initiale à fa vie illuminative pleine ; chez les âmes
moins généreuses, qui fuient la croix, cette purification est souvent
interrompue, et elles ne jouiront que d’une vie illuminative amoindrie, et ne
recevront la contemplation infuse que de loin en loin[63].
La nuit passive des sens apparaît ainsi comme une seconde conversion, plus ou
moins parfaite.
La vie illuminative pleine comporte la contemplation infuse indistincte
des mystères de la foi, qui a commencé dans ta nuit passive des sens. Elle se
présente sous deux formes normales : l’une nettement contemplative, comme
chez beaucoup de saints du Carmel ; l’autre active, comme chez un saint
Vincent de Paul, qui à la lumière des dons de sagesse et de conseil voit
constamment dans les pauvres et les petits enfants abandonnés des membres
souffrants du Christ. Parfois cette vie illuminative pleine comporte,
non seulement la contemplation infuse des mystères de la foi, mais aussi des
grâces extraordinaires, visions, révélations, paroles intérieures, décrites
par sainte Thérèse dans sa propre vie.
La transition à la vie unitive se fait à la suite des
lumières plus abondantes ou d’un apostolat plus facile ou plus rayonnant, qui
sont comme la récompense de la générosité du progressant, mais dans
lesquels, par un reste d’orgueil, il se complaît. Alors, si le Seigneur veut
efficacement conduire le progressant à la vie unitive parfaite, il le fait
passer par la nuit de l’esprit, purification douloureuse de la partie
supérieure de l’âme. Si elle est très surnaturellement supportée, elle ne
s’interrompt pour ainsi dire pas jusqu’à ce qu’elle conduise à la vie
unitive parfaite ; si la générosité fait défaut, il n’y aura qu’une vie
unitive amoindrie. Cette douloureuse purification représente dans la vie des
serviteurs de Dieu la troisième conversion.
La vie unitive parfaite comporte la contemplation infuse des
mystères de la foi et une union passive presque continuelle. Elle se présente,
comme la précédente, sous deux formes normales : l’une presque exclusivement
contemplative, comme chez un saint Bruno, un saint Jean de la Croix ;
l’autre apostolique, comme chez un saint Dominique, un saint François,
un saint Thomas, un saint Bonaventure. Parfois la vie unitive parfaite comporte,
non seulement la contemplation infuse et l’union passive presque
continuelle, mais aussi des grâces extraordinaires, comme la vision de
la sainte Trinité reçue par sainte Thérèse et décrite par elle dans la VIIe
Demeure. En cette vie unitive parfaite, qu’elle s’accompagne ou non de faveurs
extraordinaires, il y a évidemment bien des degrés, jusqu’aux plus grands
saints, jusqu’aux Apôtres, à saint Joseph et à Marie.
Cette division des trois âges de la
vie spirituelle peut se résumer dans le tableau suivant à lire de bas en haut :
les trois purifications ou conversions y figurent comme transition d’un état à
un autre.
Le progrès spirituel
Vie unitive des parfaits
pleine : extraordinaire, ex. avec vision de la
Sainte Trinité
ordinaire : forme purement contemplative
forme apostolique
faible :union peu continue, souvent interrompue
Purification passive de l’esprit plus ou moins
bien supportée
Vie illuminative des progressants
pleine : extraordinaire, ou accompagnée de visions, révélations...
ordinaire : sous forme nettement contemplative
;
sous forme active, ex. St Vincent de Paul
faible : actes transitoires de contemplation infuse
Purification passive des sens plus ou moins bien
supportée
Première conversion ou justification
Vie purgative des commençants
généreuse : âmes ferventes
faible :âmes attiédies ou attardées non sans rechutes
Première conversion ou justification
On peut comparer cette division des
trois âges de la vie spirituelle à ce que nous enseigne la tradition,
surtout à la doctrine de saint Thomas sur la grâce des vertus et des dons et à
celle de saint Jean de la Croix sur les purifications passives, la
contemplation infuse et l’union parfaite, prélude normal de la vie du ciel.
Comparons-la pour l’instant à la division des trois âges de la vie corporelle,
l’enfance, l’adolescence et l’âge adulte.
Saint Thomas[64],
on le sait, a proposé lui-même cette comparaison, et il y a là, nous l’avons
vu, une analogie qui vaut la peine d’être suivie, en observant surtout la
transition d’une période de la vie à l’autre.
La transition d’un âge à l’autre dans la vie
spirituelle
Comme la mentalité de l’enfant
n’est pas celle de l’adolescent, ni la mentalité de celui-ci celle de l’adulte,
de sorte que sur bien des choses la conversation entre eux n’est pas possible,
de même la mentalité du commençant, qui se trouve dans la vie purgative,
n’est pas celle de celui qui avance dans la vie illuminative, ni celle du
parfait arrivé à la vie d’union. Le parfait doit comprendre les âges qu’il a
traversés lui-même, mais il ne peut demander d’être pleinement compris par
ceux qui s’y trouvent encore.
De plus, comme il y a une crise plus
ou moins manifeste et plus ou moins bien supportée pour passer de l’enfance à
l’adolescence, celle de la puberté d’ordre à la fois physiologique et
psychologique, il y a une crise analogue pour passer de la vie purgative des
commençants à la vie illuminative des progressants. Cette crise a été décrite
par plusieurs grands spirituels, notamment par Tauler[65],
surtout par saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive des
sens[66],
par le Père Lallemant, S.J., sous le nom de seconde conversion[67].
De même encore que l’adolescent,
pour arriver comme il faut à l’âge adulte, doit bien traverser l’autre crise
de la première liberté et ne pas abuser de celle-ci, ainsi, pour passer de la
vie illuminative des progressants à la véritable vie d’union, il y a une autre
crise spirituelle mentionnée par Tauler[68],
décrite par saint Jean de la Croix, sous le nom de purification passive de
l’esprit, et qui mérite d’être appelée, nous l’avons vu, une troisième
conversion (Nuit obscure, I. II, ch. 1 à 18).
C’est saint Jean de la Croix qui a
le mieux noté ces deux crises à la transition d’un âge à l’autre. On voit
qu’elles répondent à la nature même de l’âme humaine et à la nature de la
semence divine, qu’est la grâce sanctifiante. Dans la Nuit obscure, l.
I, c. 8, après avoir parlé des imperfections spirituelles des commençants, il
écrit : « La nuit ou purification des sens donne à l’âme sa pureté en la
dépouillant selon sa partie sensitive et en accommodant le sens à l’esprit...
Elle est commune ; elle se produit chez le grand nombre des commençants. »
Puis il ajoute, ibid., c. 14 : « Quand cette demeure de la sensualité se
trouve ainsi pacifiée, que les passions sont mortifiées, les convoitises
éteintes et les appétits calmés et endormis sous l’influence de la Nuit
purificatrice (des sens), l’âme peut s’échapper pour s’engager dans la voie de
l’esprit. Elle commence à compter parmi les Progressants ou Avancés, et
se trouve dans la voie qu’on nomme aussi illuminative. C’est là que
Dieu, selon sa volonté, nourrit et fortifie l’âme par contemplation infuse, sans
qu’elle y participe par discours, aide active ou coopération propre. Comme je
l’ai déjà dit, tel est l’effet de la Nuit et purification des sens. »
Les mots que nous venons de
souligner dans ce texte sont très significatifs, et ils reproduisent exactement
l’original espagnol.
Ensuite saint Jean de la Croix, Nuit
obscure, 1. II, ch. II, traite des imperfections propres aux avancés ou
progressants, rudesse naturelle, besoin d’épanchement au dehors,
présomption, orgueil secret qui subsiste encore, et montre la nécessité de la purification
passive de l’esprit, crise douloureuse, et troisième conversion, nécessaire
pour entrer pleinement dans la vie d’union des parfaits, qui, comme le
dit saint Thomas, « veillent surtout à adhérer à Dieu, à jouir de Lui, et
aspirent ardemment à la vie éternelle, pour être avec le Christ (IIa IIae, q.
24, a. 9) ».
Cette doctrine de la Nuit obscure
se retrouve dans le Cantique spirituel, en particulier dans la division du
poème et dans l’argument qui précède la première strophe (Item, str. 4, str. 6,
str. 22, v. 1).
On a objecté parfois : Cette haute
conception de saint Jean de la Croix dépasse notablement la conception commune
des auteurs spirituels, qui parlent dans un sens moins mystique de la vie
illuminative des progressants et de la vie d’union des parfaits. Il semble
donc bien que les commençants, dont il est question dans la Nuit
obscure, ne sont pas ceux dont on parle d’habitude, mais ceux qui
débutent, non dans la vie spirituelle, mais dans les voies mystiques.
A cela il est aisé de répondre que
la conception de saint Jean de la Croix correspond admirablement à la nature de
l’âme (sensitive et spirituelle), non moins qu’à celle de la grâce, et que les
commençants dont il parle sont bien ceux qu’on nomme ainsi d’habitude ; il
suffit pour s’en convaincre de voir les défauts qu’il trouve en eux :
gourmandise spirituelle, penchant à la sensualité, à la colère, à l’envie, à la
paresse spirituelles, à l’orgueil qui les porte à « avoir le confesseur spécial
pour les mauvais cas, l’autre restant réservé à la confidence exclusive du
bien, pour qu’il garde une excellente opinion de son pénitent (Nuit obscure, 1.
I, ch. II) ». Ce sont là de vrais commençants, nullement avancés dans l’ascèse.
Seulement, lorsqu’il parle des trois voies purgative, illuminative et unitive,
saint Jean de la Croix les prend, non pas en un sens amoindri, mais dans leur plénitude
normale. En cela il conserve la tradition des Pères, de Clément
d’Alexandrie, de Cassien, de saint Augustin, de Denys, et des grands docteurs
du Moyen-Âge : saint Anselme, Hugues de Saint-Victor, saint Albert le Grand,
saint Bonaventure et saint Thomas.
Cela apparaît en particulier par la distinction
traditionnelle des degrés de l’humilité, qui, par suite de la connexion des
vertus, correspondent aux degrés de la charité, d’autant que l’humilité est une
vertu fondamentale, en tant qu’elle écarte l’orgueil, principe de tout péché.
Cette gradation traditionnelle relative à l’humilité ne conduit. pas à une
moindre perfection que celle dont parle saint Jean de la Croix. Nous avons vu
comment saint Thomas (IIa IIae, q. 161,
a.6) la rapporte selon saint Anselme : « 1e Connaître qu’on est
méprisable, 2e souffrir de l’être, 3e avouer qu’on
l’est, 4e vouloir
que le prochain le croie, 5e supporter patiemment qu’on le dise, 6e
accepter d’être traité comme une personne digne de mépris, 7e aimer
à être traité ainsi. »
Sainte Catherine de Sienne, l’auteur
de l’Imitation, dans la suite saint François de Sales, et tous les
spirituels ne parlent pas autrement des degrés de l’humilité, correspondants à
ceux de l’amour de Dieu. Tous les livres d’ascétique disent même qu’il faut se
réjouir dans les tribulations et lorsqu’on nous calomnie ; mais, comme le
remarque sainte Thérèse, cela suppose déjà de grandes purifications, celles
même dont parle saint Jean de la Croix, et c’est la résultante d’une grande
fidélité au Saint-Esprit.
Ce n’est pas seulement la
distinction traditionnelle des degrés de l’humilité qui confirme la conception
des trois âges de la vie que nous donne saint Jean de la Croix, c’est aussi la
division classique conservée par saint Thomas (Ia IIae, q. 61, a. 5) des
vertus politiques, nécessaires à la vie en société, des vertus
purificatrices (purgatoriae) et des vertus de l’âme purifiée. Saint
Thomas ne dit-il pas (ibid.), en décrivant les « virtutes purgatoriae »
: « la prudence méprise toutes les choses du monde pour la contemplation des
choses divines ; elle dirige toutes les pensées vers Dieu. La tempérance
abandonne, autant que la nature le peut supporter, ce qu’exige le corps. La
force empêche de s’effrayer devant la mort et devant l’inconnu des choses
supérieures. La justice enfin porte à entrer pleinement dans cette voie toute
divine ». Les vertus de l’âme purifiée sont supérieures encore. Tout cela n’est
certes pas inférieur à ce qu’écrira plus tard saint Jean de la Croix, ni non
plus ce que dit le Docteur angélique de l’union immédiate de la très pure
charité avec Dieu qui habite en nous[69].
Enfin la division proposée des trois
âges de la vie ne répond-elle pas aussi aux trois mouvements de la
contemplation décrits par saint Thomas (IIa IIae, q. 180, a. 6), à la suite de
Denys : 1e contempler la bonté de Dieu dans le miroir des
choses sensibles, s’élever tout droit vers elle en se rappelant les
paraboles que Jésus prêchait aux commençants ; 2e contempler la
divine bonté dans le miroir des vérités intelligibles, ou des mystères
du salut ; s’élever vers elle par un mouvement en spirale de la nativité
du Sauveur jusqu’à son Ascension ; 3e contempler la souveraine bonté
en elle-même, dans l’obscurité de la foi, en décrivant plusieurs fois le
même cercle, pour revenir toujours sur la même vérité infinie, la mieux
entendre et en vivre profondément.
Il est bien certain que saint Jean
de la Croix suit cette route traditionnelle, jalonnée par les grands docteurs
venus avant lui ; mais il décrit le progrès spirituel tel qu’il apparaît
surtout chez les contemplatifs, et chez les plus généreux d’entre eux, pour
arriver « le plus directement possible à l’union à Dieu[70]
». Il montre ainsi quelles sont les lois supérieures de la vie de la
grâce et du progrès de la charité. Mais ces lois s’appliquent aussi d’une façon
atténuée chez bien d’autres âmes, qui n’arrivent pas à une si haute perfection,
mais qui pourtant avancent généreusement, sans revenir en arrière. Ainsi un peu
en toutes choses on distingue un temps fort et un temps faible. Par exemple
dans les ouvrages de médecine on décrit les maladies telles qu’elles sont à
l’état aigu, tout en notant qu’elles se présentent souvent sous une forme
atténuée.
Ceci dit, il nous sera plus facile
de voir quelles sont les caractéristiques des trois voies, en insistant sur la
purification ou conversion qui précède chacune des trois, alors même qu’il n’y
aurait pas de rechute dans le péché mortel, qu’après la justification l’âme
resterait en état de grâce.
Nous allons étudier de ce point de
vue ce qui constitue l’état d’âme des commençants celui des progressants et
celui des parfaits, pour bien voir qu’il n’y a pas là seulement des cadres
conventionnels, mais un véritable progrès vital fondé sur la nature même de la
vie spirituelle, c’est-à-dire sur la nature de l’âme et celle cette semence
divine, qui est le germe de vie éternelle, semen gloriae[71].
CHAPITRE V
Caractères de chacun
des trois âges de la vie spirituelle
Justurn deàuxit Dominus per
vias rectas.
« Le Seigneur conduit le juste
par des voies droites. »
(Sap.,X, 10.)
Nous avons vu les conceptions qui
ont été proposées des trois âges de la vie spirituelle, et surtout celle qui se
présente comme la plus traditionnelle. Après avoir dit quelle analogie, existe
entre ces trois périodes de la vie de l’âme et celles de la vie du corps :
enfance, adolescence, âge adulte, nous avons particulièrement noté comment la
transition se fait d’un fige spirituel à l’autre par un moment difficile qui
rappelle ce qu’est, dans l’ordre naturel, la crise qui se produit chez l’enfant
vers quatorze ou quinze ans et celle de la première liberté chez l’adolescent
qui arrive vers vingt et un ans à l’âge adulte. Nous avons vu aussi comment ces
différentes périodes de la vie intérieure correspondent à celles qui se
remarquent dans la vie des Apôtres.
Nous voudrions de ce point de vue,
et d’après les principes de saint Thomas et de saint Jean de la Croix, décrire brièvement
ce qui constitue chacun de ces trois âges des commençants, des progressants
et des parfaits, pour y montrer les moments successifs d’une évolution
véritablement normale, répondant à la fois à la division des deux
parties de l’âme (les sens et l’esprit) et à la nature de « la grâce des
vertus et des dons » qui vivifie l’âme de plus en plus, élève ses facultés
inférieures et supérieures, jusqu’à ce que le fond de l’âme[72]
soit purifié de tout égoïsme ou amour-propre, et soit véritablement, sans
aucun mensonge ; tout à Dieu. Il y a là, nous allons le voir, une suite logique
très frappante ; c’est la logique de la vie, qui a sa nécessité à elle, commandée
par la fin ultime :
« Justum
deduxit Dominus per vias rectas :Le Seigneur conduit le juste par des voies
droites. »
L’âge des commençants
La première conversion est le
passage de l’état de péché à l’état de grâce, soit par le baptême, soit par la
contrition et l’absolution Si l’innocence baptismale n’a pas été conservée.
La théologie explique longuement au traité de la grâce ce qu’est la justification
chez l’adulte, comment et pourquoi elle requiert, sous l’influx de la
grâce, les actes de foi, d’espérance, de charité, de contrition ou de
détestation du péché commis[73].
Cette purification par l’infusion de la grâce habituelle et la rémission des
péchés est en un sens le type, l’ébauche des purifications à venir, qui
elles aussi comporteront des actes de foi, d’espérance, d’amour, de contrition.
Souvent cette première conversion se produit après une crise plus ou
moins douloureuse, où l’on se sépare progressivement de l’esprit du
monde, comme le prodigue, pour revenir à Dieu. C’est le Seigneur qui fait le
premier pas vers nous, comme l’a enseigné l’Église contre le
semipélagianisme[74], c’est lui
qui nous inspire le bon mouvement, la bonne volonté initiale, qui est le
commencement du salut. Pour cela, par sa grâce actuelle et par l’épreuve, il
laboure en quelque sorte notre âme, avant d’y déposer la semence divine ; il
creuse une première fois le sillon, sur lequel il reviendra plus tard dans
le même sens et
beaucoup plus profondément pour extirper les mauvaises racines qui restent,
comme le fait le vigneron pour libérer la vigne, qui a déjà grandi, de tout ce
qui l’empêche de se développer.
Après cette première conversion, si
l’âme en état de grâce ne retombe pas, ou si du moins elle ne tarde pas à se
relever pour aller de l’avant[75],
elle se trouve dans la voie purgative des commençants.
La mentalité ou l’état d’âme du
commençant peut se décrire en observant surtout en lui ce qu’il y a de
principal dans l’ordre du bien : la connaissance de Dieu et de soi-même et l’amour
de Dieu. Il est sûr qu’il y a des commençants particulièrement favorisés,
comme les grands saints à leurs débuts, qui ont un plus haut degré de grâce que
bien des progressants ; ainsi il y a au point de vue naturel de petits
prodiges, mais enfin ce sont encore des enfants, et l’on peut dire en quoi
consiste généralement la mentalité de ceux qui débutent. Ils commencent à
se connaître eux-mêmes, à voir leur misère, leur indigence, et doivent
chaque jour examiner attentivement leur conscience pour se corriger. En même
temps ils commencent à connaître Dieu, dans le miroir des choses
sensibles, de celles de la nature ou des paraboles, par exemple en celles
de l’enfant prodigue, de la brebis perdue, du bon Pasteur. C’est le mouvement droit d’élévation vers
Dieu, qui rappelle celui de l’alouette lorsqu’elle s’élève de la terre vers le
ciel en poussant un cri[76].
– En cet état, il y a un amour de Dieu
proportionné ; les commençante vraiment généreux aiment le Seigneur avec
une sainte crainte du péché, qui leur fait fuir le péché mortel, même le
péché véniel délibéré, par la mortification des sens et des passions déréglées,
ou de la concupiscence de la chair, de celle des yeux et de l’orgueil.
Après un certain temps de cette
généreuse lutte, ils reçoivent, d’habitude, comme récompense, des consolations
sensibles dans la prière, dans l’étude aussi des choses divines. Le
Seigneur fait ainsi la conquête de leur sensibilité, puisqu’ils vivent
surtout par elle ; il la détourne des choses dangereuses et l’attire vers lui.
En ces moments le commençant généreux aime déjà Dieu « de tout son cœur », mais
pas encore de toute son âme, de toutes ses forces, ni de tout son esprit. Les
auteurs spirituels parlent souvent de ce lait de la consolation qui est
alors donné. Saint Paul dit lui-même, I Cor. III, 2 : « Ce n’est pas
comme à des hommes spirituels que j'ai pu vous parler, mais comme à des hommes
charnels, comme à de petits enfants dans le Christ. Je vous ai donné du lait à
boire, non de la nourriture solide, car vous n’en étiez pas capables. »
Mais alors qu’arrive-t-il
généralement ? Presque tous les
commençants, en recevant ces consolations sensibles, y prennent trop de complaisance,
comme si elles étaient, non pas un moyen, mais une fin. Elles ne
tardent pas dès lors à devenir un obstacle, occasion de gourmandise
spirituelle, de curiosité dans l’étude des choses divines, d’orgueil
inconscient lorsqu’on aime en parler, sous prétexte d’apostolat, comme si on
était déjà un maître. Alors reparaissent, dit saint Jean de la Croix (Nuit
obscure, 1. I, ch. 1 à 7), les sept péchés capitaux, non plus sous leur
forme grossière, mais dans l’ordre des choses spirituelles, comme autant
d’obstacles à la vraie et solide piété.
Par suite, rien de plus logique et
de plus vital comme transition, une seconde conversion est nécessaire, celle
que décrit saint Jean de la Croix sous le nom de purification passive des
sens, « commune chez le grand nombre des commençants (Nuit obscure, 1.
I, ch. 8) » pour les introduire « dans la vie illuminative des avancés, où Dieu
nourrir l’âme par la contemplation infuse (Ibid., ch. 14) ». Cette
purification se manifeste par une aridité sensible prolongée, dans
laquelle le commençant est dépouillé des consolations sensibles, où il se
complaisait trop. S’il y a, dans cette aridité., un vif désir de Dieu, de
son règne en nous et la crainte de l’offenser, c’est un second signe qu’il y a
là une purification divine. Et plus encore si à ce vif désir de Dieu s’ajoute
la difficulté à l’oraison de faire des considérations multiples et raisonnées,
et l’inclination à regarder simplement le Seigneur avec amour (Ibid.,
ch. 9). C’est là le troisième signe, qui montre que la seconde conversion
s’accomplit, et que l’âme est élevée vers une forme de vie supérieure, qui est
celle de la voie illuminative.
Si l’âme supporte bien cette
purification, sa sensibilité se soumet de plus en plus à l’esprit ; l’âme est
guérie de la gourmandise spirituelle, de la superbe qui la portait à se poser
en maître ; elle apprend à mieux connaître son indigence. Il n’est pas rare
que viennent alors d’autres difficultés purificatrices, par exemple dans
l’étude, dans la pratique des divers devoirs d’état, dans les relations avec
les personnes auxquelles on était trop attaché et que le Seigneur éloigne
parfois brusquement et douloureusement de nous. Assez souvent surgissent en
cette période d’assez fortes tentations contre la chasteté et la patience,
permises par Dieu pour que par une vigoureuse réaction ces vertus, qui ont leur
siège dans la sensibilité, se fortifient et s’enracinent vraiment en nous. La
maladie peut aussi venir alors nous éprouver.
Dans cette crise le Seigneur laboure
l’âme de nouveau, il creuse beaucoup plus profondément le sillon, qu’il a déjà
tracé au moment de la justification, ou première conversion ; il extirpe les
mauvaises racines ou les restes du péché, « reliquias peccati ».
Cette crise certes n’est pas sans
danger, comme dans
l’ordre naturel celle de quatorze ou quinze ans. Quelques-uns se montrent ici
infidèles à leur vocation. Plusieurs ne traversent pas cette épreuve de
façon à entrer dans la vie illuminative des progressants, et ils restent
dans une certaine tiédeur ; ce ne sont plus à proprement parier de vrais
commençante, mais plutôt des âmes attardées ou attiédies. En eux
se réalisent en un sens les paroles de la sainte Écriture : « ils n’ont pas
reconnu le temps de la visite du Seigneur[77]
», l’heure de la seconde conversion. Ces âmes, surtout si elles sont dans la
vie religieuse ou dans la vie sacerdotale, ne tendent pas assez à la perfection
; sans y prendre garde, elles en arrêtent beaucoup d’autres et sont un pénible
obstacle à celles qui voudraient sérieusement .avancer. Ainsi assez souvent la
prière commune, au lieu d’être contemplative, se matérialise, devient mécanique
; au lieu de porter les âmes, les âmes doivent la porter ; elle peut devenir,
hélas ! anticontemplative.
Chez ceux au contraire qui
traversent cette crise avec profit, elle apparaît, selon saint Jean de la
Croix (Nuit obscure, 1. I, ch. 14), comme le commencement de la
contemplation infuse des mystères de la foi, accompagnée du vif désir de la
perfection. Alors Sous l’illumination surtout du don de science (Cf. S.
Thomas, IIa IIae, q. 9, a. 4.), le commençant, qui devient un progressant et
entre dans la vie illuminative, connaît beaucoup mieux sa misère, la vanité des
choses du monde, de la recherche des honneurs et des dignités ; il se
dégage de ces attardements ; il le faut pour « faire le pas », comme dit
le P. Lallemant, pour entrer dans la voie illuminative. C’est alors comme une
vie nouvelle qui commence, tel l’enfant qui devient adolescent.
Il est vrai que cette purification
passive des sens, même pour ceux qui y entrent, est plus ou moins manifeste
et aussi plus ou moins bien supportée. Saint Jean de la Croix l’a noté (Nuit
obscure, 1. I, ch. 9, fin.) en parlant de ceux qui s’y montrent moins
généreux : « Pour eux la nuit de sécheresse du sens est souvent interrompue.
Tour à tour elle se fait sentir et disparaît ; tantôt la méditation discursive
est impossible et à un autre moment elle devient aisée... Ceux-là n’achèvent
jamais de sevrer le sens de façon à faire abandon des considérations et
raisonnements ; ils n’ont cette grâce que par intermittence. » Cela
revient à dire qu’ils n’ont qu’une vie illuminative diminuée. Ce que saint
Jean de la Croix explique davantage plus loin[78]
par leur manque de générosité : « Il faut expliquer ici pourquoi il en est si
peu qui parviennent à ce haut état de perfection et d’union à Dieu. Ce n’est
certes pas que Dieu veuille limiter cette grâce à un petit nombre d’âmes
supérieures, son désir est plutôt que la haute perfection soit commune à
tous... Il envoie de légères épreuves à une âme et elle se montre faible, elle
fuit aussitôt toute souffrance, ne veut accepter aucune douleur... Alors
Dieu ne continue pas à purifier ces âmes... qui veulent être parfaites, sans se
laisser mener par la voie d’épreuves qui forme les parfaits. »
Telle est la transition plus ou
moins généreuse à une forme de vie supérieure. Jusqu’ici il est aisé de
voir la suite logique et vitale des phases par lesquelles l’âme doit passer. Ce
n’est pas une juxtaposition mécanique d 'états successifs, c’est le
développement organique de la vie.
L’âge des progressants ou avancés
La mentalité des progressants ou
avancée doit se décrire comme la précédente en insistant surtout sur leur
connaissance et leur amour de Dieu. Avec la connaissance d’eux-mêmes se
développe une connaissance quasi expérimentale de Dieu, non plus
seulement dans le miroir des choses sensibles de la nature ou des paraboles,
mais dans le miroir des mystères du salut, avec lesquels ils se
familiarisent de plus en plus, et que le Rosaire, école de contemplation, met sous
leurs yeux tous les jours. Ce n 'est plus seulement dans le miroir du ciel
étoilé, de la mer ou des montagnes, qu’on contemple la grandeur de Dieu, ce
n’est plus seulement dans celui des paraboles du Bon Pasteur ou de l’enfant
prodigue, c’est dans le miroir incomparablement supérieur des mystères de l
'Incarnation et de la Rédemption[79].
Selon la terminologie de Denys, conservée par saint Thomas (IIa IIae, q. 180,
a. 6), par un mouvement en spirale l’âme s’élève, des mystères de
l’Incarnation ou de l’enfance du Christ, à ceux de sa Passion, de sa
Résurrection, de son Ascension, et de sa Gloire, et dans ces mystères elle contemple
le rayonnement de la souveraine bonté de Dieu, qui se communique ainsi
admirablement à nous. Dans cette contemplation plus ou moins fréquente, les
avancés reçoivent, selon leur fidélité et générosité, une abondance de lumière,
par le don d’intelligence, qui leur fait pénétrer ces mystères de plus
en plus et leur en fait saisir la beauté si haute et si simple, accessible aux
humbles qui ont le cœur pur.
Dans l’âge précédent le Seigneur
avait fait la conquête de leur sensibilité, il se soumet ici profondément
leur intelligence, en l’élevant au-dessus des préoccupations excessives et
des complications d’une science trop humaine. Il les simplifie en les
spiritualisant.
Par suite et très normalement, ces
progressants, ainsi éclairés sur les mystères de la vie du Christ, aiment
Dieu, non pas seulement en fuyant le péché mortel et le péché véniel délibéré,
mais en imitant les vertus de Notre-Seigneur, son humilité, sa douceur,
sa patience, en observant non seulement les préceptes nécessaires à tous, mais
les conseils évangéliques de pauvreté, de chasteté, d’obéissance, ou du moins
l’esprit de ces conseils, et en évitant les imperfections.
Comme il est arrivé dans l’âge
précédent, cette générosité, est récompensée, non plus précisément par
des consolations sensibles, mais par une plus grande abondance de lumière dans
la contemplation et l’apostolat, par de vifs désirs de la gloire de Dieu
et du salut des âmes, par une plus grande facilité pour prier. Il
n’est pas rare qu’il y ait ici l’oraison de quiétude, où la volonté est un
moment captivée par l’attrait de Dieu. Il y a aussi dans cette période une
grande facilité pour agir au service de Dieu, pour enseigner, diriger,
organiser des œuvres, etc. C’est là aimer Dieu, non plus seulement de tout son
cœur, mais « de toute son âme », de toutes ses activités, pas encore pourtant «
de toutes ses forces », ni de « tout son esprit », car on n 'est pas encore
établi en cette région supérieure qui s’appelle l’esprit.
Qu’arrive-t-il alors généralement ?
Quelque chose de semblable à ce qui est arrivé chez les commençants récompensés
par des consolations sensibles ; il arrive qu’on se complaît, par un orgueil
inconscient, en cette grande facilité de prier ou d’agir, d’enseigner, de
prêcher. On tend à oublier que ce sont là des dons de Dieu, et on en jouit avec
un esprit propre, qui ne convient nullement à un adorateur en esprit et en
vérité. C’est pour le Seigneur sans doute et pour les âmes qu’on travaille,
mais on ne s’oublie vraiment pas assez ; par recherche inconsciente de soi et
empressement naturel on s’extériorise en perdant la présence de Dieu ; on croit
peut-être porter beaucoup de fruit, et ce n’est pas sûr. On devient trop sûr de
soi, on se donne trop d’importance, on s’exagère peut-être fort ses talents ; on
oublie sa propre misère, tandis qu’on ne voit que trop celle des autres ; la
pureté d’intention, le vrai recueillement, la droiture parfaite, font souvent
défaut ; il y a encore du mensonge dans la vie : le fond de l’âme, comme
dit Tauler, n’est véritablement pas assez à Dieu ; on lui offre après
coup une intention qui n’est guère qu’à moitié pour lui. Saint Jean de la Croix
(Nuit obscure, l. II, ch. 2) a noté ces défauts des avancés tels qu’ils
apparaissent chez les purs contemplatifs, qui « écoutent leur fantaisie,
croyant y trouver des conversations avec Dieu et les saints », ou qui sont
séduits par les illusions du malin. Des défauts non moins notables, signalés
par exemple par saint Alphonse, se trouvent chez les hommes apostoliques qui
ont charge d’âmes. Ces défauts des avancés apparaissent surtout dans les
contradictions qu’ils ont à souffrir, dans les grands conflits d’opinions,
où quelquefois, même à cet âge de la vie spirituelle, des vocations peuvent sombrer.
Il devient alors manifeste que l’on ne garde pas assez la présence de Dieu, et
qu’en le cherchant on se cherche encore beaucoup soi-même. D’où la nécessité
d’une troisième purification, de la forte lessive de la purification de
l’esprit, pour nettoyer le fond infime des facultés supérieures.
Sans cette troisième conversion, on
n’entrera pas dans la vie d’union, qui est l’âge adulte de la vie spirituelle.
Cette nouvelle crise est décrite par
saint Jean de la Croix (Nuit obscure, 1. II, ch. 3 et suivants.) dans
toute son acuité et sa profondeur telle qu’elle arrive chez les grands
contemplatifs, qui du reste souffrent d’habitude non seulement pour être
purifiés, mais pour les âmes pour lesquelles ils se sont offerts. Cette épreuve
se trouve un peu autrement chez les hommes apostoliques, très généreux, qui
arrivent à une haute perfection, mais elle est souvent moins manifeste chez
eux, parce qu’elle est mêlée aux grandes souffrances de l’apostolat.
En quoi consiste essentiellement
cette crise ? – L’âme semble alors
comme dépouillée, non plus seulement des consolations sensibles, mais de
ses lumières sur les mystères du salut, de ses ardents désirs, de celle
facilité à agir, à enseigner, à prêcher, où elle se complaisait par un
secret orgueil, en se préférant aux autres. C’est le temps d’une grande
aridité non seulement sensible, mais spirituelle, pendant l’oraison
et l’office. Il n’est pas rare que surgissent alors de fortes tentations, non
plus précisément contre la chasteté et la patience, mais contre les vertus de
la partie la plus élevée de l’âme, contre la foi, l’espérance, la charité
envers le prochain, et même la charité envers Dieu, qui semble cruel d’éprouver
ainsi les âmes en un pareil creuset. Assez généralement en cette période de la
vie surviennent de grandes difficultés dans l’apostolat : détractions,
entraves, échecs. Il arrive assez souvent alors que l’apôtre ait à souffrir de
calomnies et de l’ingratitude des âmes auxquelles il a fait longtemps du bien
; cela doit le conduire à les aimer plus purement pour Dieu et en Lui. Ainsi
cette crise ou purification passive de l’esprit est comme une mort mystique, la
mort du vieil homme selon les paroles de saint Paul : « notre vieil homme a été
crucifié avec Jésus-Christ, afin que le corps du péché fût détruit (Rom. VI, 6)
». Il faut « se dépouiller du vieil homme corrompu par des convoitises
trompeuses et vous renouveler dans votre esprit et vos pensées, en revêtant
l’homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables
(Éph. IV, 22) ».
Tout cela est profondément rationnel
; c’est la logique du développement de la vie surnaturelle. « Parfois, dit
saint Jean de la Croix, dans les étreintes de la purification, l’âme se sent
blessée et meurtrie d’amour fort. Il s’agit d’une ardeur qui s’allume dans
l’esprit, lorsque l’âme accablée de peines est très vivement blessée d’amour
divin. » Le feu de l’amour de Dieu est comme celui qui progressivement dessèche
le bois, le pénètre, l’enflamme et le transforme en lui[80].
Les épreuves de cette période sont permises par Dieu pour conduire les avancés
à une foi plus haute, à une espérance plus ferme, à un amour plus pur ; car il
faut absolument que le fond de leur âme soit à Dieu et à Lui seul. On
entend alors le sens des paroles de l’Écriture : « Le Seigneur éprouve les
justes, comme l’or dans la fournaise, et il les reçoit comme une hostie
d’holocauste (Sagesse, III, 6.). » « Les justes crient vers le Seigneur, et il
les entend ; il les délivre de toutes leurs angoisses. Il est près de ceux qui
ont le cœur brisé... Fréquentes sont les tribulations des justes, mais le
Seigneur les en délivre (Ps. XXX, 18-23.). »
Cette crise, comme la précédente,
n’est pas sans danger ; elle demande une grande magnanimité, de la vigilance,
une foi souvent héroïque, l’espérance contre toute espérance, qui se transforme
en abandon parfait. Le Seigneur pour la troisième fois laboure
l’âme, mais beaucoup plus profondément, si profondément même que l’âme
semble bouleversée sous ces afflictions spirituelles, dont les
prophètes ont souvent parlé, en particulier Jérémie au chapitre III
des Lamentations.
Celui qui traverse cette crise aime
Dieu, non plus seulement de tout son cœur et de toute son âme,
mais, selon la gradation de l’Écriture (Deutéron., VI, 5 ; Luc., X, 27.)
de toutes ses forces, et s’apprête à l’aimer « de tout son esprit », à
devenir « un adorateur en esprit et en vérité » établi en quelque sorte
en cette partie supérieure de l’âme qui doit tout diriger en nous.
L’âge des parfaits
Quel est l’état d’âme des parfaits
après cette purification, qui a été pour eux comme une troisième
conversion ? Ils connaissent Dieu d’une façon quasi expérimentale et presque
continuelle ; non seulement pendant les heures de l’oraison ou de l’office
divin, mais au milieu des occupations extérieures, ils ne perdent pas la
présence de Dieu. Tandis que, au début, l’homme encore égoïste pense
constamment à lui-même et, sans y prendre garde, ramène tout à soi, le parfait
pense constamment à Dieu, à sa gloire, au salut des âmes, et y fait comme
d’instinct tout converger. La raison en est qu’il ne contemple plus seulement
Dieu dans le miroir des choses sensibles, des paraboles, ou dans celui des
mystères de la vie du Christ, ce qui ne peut durer tout le long du jour ; mais
dans la pénombre de la foi il contemple la bonté divine en elle-même, un
peu comme nous voyons constamment la lumière diffuse qui nous entoure et qui
éclaire d’en haut toutes choses. C’est, selon la terminologie de Denys, gardée
par saint Thomas (IIa IIae, q. 180, a. 6), le mouvement de la contemplation,
non plus droit ou en spirale, mais circulaire, semblable au vol de
l’aigle, qui, après s’être élevé très haut, aime à décrire plusieurs fois le
même cercle, et à planer comme immobile en scrutant l’horizon.
Cette contemplation très simple
écarte les imperfections qui proviennent de l’empressement naturel, de la
recherche inconsciente de soi, du manque de recueillement habituel.
Ces parfaits se connaissent
eux-mêmes non plus seulement en eux-mêmes, mais en Dieu, leur principe et leur
fin ; ils s’examinent en pensant à ce qui est inscrit de leur existence au
livre de vie, et ils ne cessent de voir l’infinie distance qui les sépare de
leur Créateur ; d’où leur humilité. Cette contemplation quasi expérimentale de
Dieu procède du don de sagesse et, à raison de sa simplicité, elle peut être presque
continuelle : au milieu du travail intellectuel, des conversations, des
occupations extérieures, elle dure, tandis qu’il ne peut en être de même de la
connaissance de Dieu dans le miroir des paraboles ou dans celui des mystères
du Christ.
Enfin, comme l’égoïste, pensant
toujours à soi, s’aime mal lui-même à propos de tout, le parfait, pensant
presque toujours à Dieu, l’aime constamment, non plus seulement
en fuyant le péché, ou en imitant les vertus de Notre-Seigneur, mais « en
adhérant à Lui, en jouissant de lui, et, comme le dit saint Paul, il désire
partir pour être avec le Christ[81]
». C’est le pur amour de Dieu et des âmes en Dieu, c’est le zèle apostolique,
plus ardent que jamais ; mais humble, patient et doux. C’est là vraiment aimer
Dieu, non plus seulement « de tout son cœur, de toute son âme, de toutes
ses forces », mais, selon la gradation, « de tout son esprit », car le
parfait ne s’élève plus seulement de loin en loin à cette région supérieure de
lui-même, il y est établi ; il est spiritualisé et surnaturalisé ; il est
devenu vraiment « un adorateur en esprit et en vérité ». Ces âmes gardent
presque toujours la paix au milieu même des circonstances les plus
pénibles et les plus imprévues et la communiquent assez souvent aux plus
troublés. C’est ce qui fait dire à saint Augustin que la béatitude des
pacifiques correspond au don de sagesse, qui, avec la charité, domine en ces
âmes, dont l’exemplaire éminent, après la sainte âme du Christ, est la
bienheureuse Vierge Marie.
Ainsi se manifeste, pensons-nous, la
légitimité de la division traditionnelle des trois âges de la vie spirituelle,
telle qu’un saint Thomas, une sainte Catherine de Sienne, un Tauler, un saint
Jean de la Croix, l’ont comprise. Le passage d’un âge à l’autre s’explique fort
logiquement par la nécessité d’une purification qui de fait est plus ou moins
manifeste. Il n’y a pas là des cadres artificiellement juxtaposés de façon
mécanique, C’est un développement vital, où chaque étape a sa raison d’être.
Si la chose n’est pas toujours comprise, c’est qu’on ne prend pas assez garde
aux défauts des commençants même généreux, ni à ceux des avancés ; c’est qu’on
ne voit pas assez dès lors la nécessité d’une seconde et même d’une
troisième conversion ; c’est qu’on oublie que chacune de ces
purifications nécessaires est plus ou moins bien supportée et introduit
ainsi dans un degré plus ou moins parfait de vie illuminative ou de vie d’union[82].
Si l’on ne fait pas assez attention
à la nécessité de ces purifications, on ne peut se faire une juste idée de ce
que doit être l’état d’âme des progressants et des parfaits. C’est de la nécessité
d’une nouvelle conversion que parlait saint Paul lui-même en écrivant aux
Colossiens, III, 10 : « N’usez point de mensonge les uns envers les autres,
puisque vous avez dépouillé le vieil homme avec ses œuvres, et revêtu l’homme
nouveau, qui, se renouvelant sans cesse à l’image de celui qui l’a créé,
atteint la connaissance parfaite... Revêtez-vous surtout de la charité, qui
est le lien de la perfection. »
CHAPITRE VI
La Paix du règne de Dieu, prélude de la vie du
Ciel
Si l’on suit la voie de générosité,
d’abnégation, de dépouillement, indiquée par les saints, on finit par
connaître et expérimenter les joies du règne profond de Dieu en nous.
Les délices vraiment spirituelles
viennent de la croix, de l’esprit de sacrifice, qui fait mourir en nous les inclinations
déréglées, et assure la première place à l’amour de Dieu et des âmes en Dieu, à
la charité qui est la source de la paix, de la tranquillité de l’ordre. Les
joies profondes ne pénètrent pas l’âme aussi longtemps que les sens et
l’esprit ne sont pas purifiés et affinés, par nombre de tribulations et de
souffrances qui détachent du créé. Comme il est dit dans les Actes des Apôtres,
XIV, 21 : « C’est par beaucoup de tribulations qu’il nous faut entrer dans le
royaume de Dieu. »
Le réveil divin
Après cette nuit obscure et
douloureuse, il y a, dit saint Jean de la Croix, comme un réveil divin : « L’âme
songe à quelqu’un qui s’éveille, et dont le premier acte est d’aspirer
l’air... C 'est comme si elle disait : Vous vous réveillez, ô Verbe-Ëpoux, dans
le centre et le fond de mon âme, là où vous demeurez en secret et en silence
comme maître souverain (Vive Flamme, 4e str. v. 1)). » Ce
réveil de Dieu est une inspiration du Verbe qui manifeste son règne, sa gloire
et sa suavité intime (Ibid.).
Cette inspiration laisse
transparaître la face de Dieu rayonnante de grâces et les œuvres qu’il
accomplit. « C’est là la grande jouissance de ce réveil : connaître les
créatures par Dieu, et non pas Dieu par les créatures, connaître les effets par
leur cause, et non pas la cause par les effets (Ibid.). » C’est alors qu’est
exaucée la prière du Psalmiste : « Réveille-toi ! Pourquoi dors-tu, Seigneur
? Réveille-toi. – Exsurge, quare obdormis, Domine ? Exsurge et ne repellas in
finem. Quare faciem tuam avertis ? oblivisceris inopiae nostrae et
tribulationis nostrae » (Ps. XLIII. 24). « Réveille-toi, Seigneur »,
c’est-à-dire, remarque saint Jean de la Croix (Ibid.), « réveille-nous, parce
que c’est nous qui sommes endormis... réveille-nous pour que nous
reconnaissions et aimions les biens que tu ne cesses de nous offrir. »
Cette grâce est exprimée dans
le psaume XXXIX : « Exspectans, exspectavi Dominum, et intendit mihi : En
attendant, j’ai attendu le Seigneur, et il s’est incliné vers moi, il a exaucé
ma prière ; il m'a retiré de la fosse et de la fange où je me débattais, il a
affermi mes pas, il a mis dans ma bouche un cantique nouveau. »
Dans ce « réveil puissant et glorieux
» l’âme est comme aspirée par l’Esprit-Saint, qui la sature de sa bonté et de
sa gloire, « et ainsi il se fait aimer d’un amour inexprimable, et qui est
au-dessus de tout sentiment dans les profondeurs de Dieu (Ibid. 4e
str. v. 6 fin). »
Ces grâces préparent à l’autre
réveil de l’instant suprême de la mort, où l’âme, sortant de son corps, se
verra immédiatement comme substance spirituelle, comme les anges se voient.
Quant au réveil définitif, ce sera celui de l’instant de l’entrée dans la gloire,
dans la vision immédiate de Dieu. Bienheureux les saints pour qui l’instant de
la mort est précisément celui de l’entrée dans la gloire, de sorte qu’au moment
où leur âme se sépare du corps, elle voit Dieu face à face et se voit en Dieu
avant de se voir en elle-même. Pendant qu’autour d’eux on pleure leur départ,
ils sont arrivés au terme de leur course dans la clarté de la vision qui les
béatifie. Ils sont entrés, comme dit l'Évangile, dans la béatitude même de leur
Maître : « intra in gaudium Domini tui ».
Vive flamme
Dès ici-bas chez les parfaits le
réveil divin produit dans l’âme une flamme d’amour qui est une participation
de cette vive flamme qu’est l’Esprit-Saint lui-même : « L’âme le
sent déjà « présent en elle, non seulement comme un feu qui la consume et la
transforme en suave dilection, mais encore comme un feu qui brûle en elle et
jaillit en flamme... C’est là l’opération du Saint-Esprit dans l’âme qu’a
transformée l’amour. Ses actes intérieurs sont des jets de flamme... C’est
pourquoi ces actes d’amour sont d’un prix inestimable ; car, par un
seul, l’âme mérite plus et vaut davantage que par tout ce qu’elle a pu faire au
cours d’une vie entière... de même que la flamme vaut plus que le bois
incandescent qui la produit... Ainsi, en cet état, l’âme ne fait pas d’actes
par elle-même, c’est le Saint-Esprit qui les fait et les provoque en elle... et
à chaque fois que la flamme s’élance, elle croit entrer dans la vie
éternelle... elle savoure quelque chose de l’éternelle béatitude. C’est là goûter
le Dieu vivant, selon la parole du Psaume LXXXIII, 3 : « Cor meum et caro
mea exsultaverunt in Deum vivum : Mon cœur et ma chair tressaillent dans le
Dieu vivant (Ibid., 1ère stro., v. 1-2). »
Cette flamme ne se communique qu’en
blessant, mais cette blessure est douce, salutaire et, au lieu de donner la mort, elle augmente la
vie (Ibid.). L’âme que l’amour blesse le plus est la plus sainte (Ibid.).
Aussi saint Jean de la Croix dit-il que « cette blessure est délicieuse »
; et il ajoute : « cela eut lieu notamment quand le Séraphin blessa saint
François (d’Assise) ».
Lorsque le cœur brûle ainsi d’amour
pour son Dieu, l’âme contemple des lampes de feu qui éclairent d’en haut toutes
choses ; ce sont les perfections divines : Sagesse, Bonté, Miséricorde,
Justice, Providence, Toute-Puissance. Elles sont pour ainsi dire les couleurs
de l’arc-en-ciel divin, qui s’identifient sans se détruire dans la vie intime
de Dieu, dans la Déité, comme les sept couleurs de l’arc-en-ciel terrestre
s’unissent dans la lumière blanche, d’où elles procèdent. « Toutes ces lampes
s’unissent en une lumière, en un foyer, bien que chaque attribut garde
sa lumière et son feu (Ibid. 3e str., v. 1 ; Traduc.
Hoornaert, 2e éd. p. 195). »
Alors les puissances de l’âme se
trouvent comme fondues dans les splendeurs des lampes divines (Ibid., 3e
strophe, v. 5 et 6.) ; c’est
vraiment le prélude de la vie éternelle.
L’âme est subtilement blessée
d’amour par chacune de ces lampes, et sous l’action des flammes réunies, plus
blessée encore et plus vivante dans l’amour de la vie divine. Elle se rend bien
compte qu’il s’agit d’un amour de vie éternelle, qui est la somme de tous les
biens, et comme l’âme sent de quelque façon la nature de cette vie, elle voit
la vérité des paroles du Cantique : « Fortis est ut mors « dilectio...
lampades ejus, lampades ignis atque flammarum : L’amour est fort comme la
mort,... les lampes d’amour sont des lampes de feu et de flamme (Ibid., v. 1,
p.195). »
La flamme que doivent entretenir
dans leur lampe les vierges sages est une participation de celle-là (Matth.,
XXV, 4-7).
Comme il est dit dans un très beau
commentaire du Cantique des cantiques récemment paru : « L’amour divin est un
feu dévorant. Il pénètre l’âme jusque dans son fond. Il la brûle, il la consume,
il ne la détruit pas. Il la transforme en lui-même. Le feu matériel, qui
pénètre le bois jusqu’à ses dernières fibres et le fer jusqu’à la plus cachée
de ses molécules, voilà son image, mais combien imparfaite ! Par moments,
sous l’influence d’une grâce plus forte, l’âme embrasée d’amour divin lance
des flammes. Elles montent droit vers Dieu. Il est leur principe comme il est
leur fin, c’est pour lui en effet que l’âme se consume. La charité qui soulève
l’âme est une participation créée, finie, analogique, c’est vrai, de la charité
incréée, mais c’est une participation réelle, positive, formelle de cette
flamme substantielle de Jéhovah[83].
»
On comprend pourquoi saint Jean de
la Croix a souvent comparé l’union transformante de l’âme pénétrée par Dieu à
l’union de l’air et du feu dans la flamme, qui n’est autre que de l’air
enflammé. Sans doute il y a toujours la distance infinie qui sépare le Créateur
de la créature, mais Dieu par son action se rend si intime à l’âme purifiée,
qu’il la transforme en quelque sorte en lui, qu’il la déifie, par
l’augmentation de la grâce sanctifiante ; qui est une participation réelle et
formelle de sa vie intime, ou de sa nature même, de la Déité.
Alors l’amour unitif devient dans
l’âme purifiée comme une marée de feu qui grandit et la remplit tout entière (Vive
Flamme, 2e str., v. 2). Cet amour, peu perceptible au début,
grandit de plus en plus, et l’âme éprouve une faim plus pressante de Dieu, et
une soif ardente, celle dont parlait le psalmiste en disant : « Sitivit in
te anima mea, quam multipliciter tibi caro mea : Mon âme a soif de toi, mon
Dieu, tout mon être aspire vers toi » (Ps. LXII, 2) (Nuit obscure, I.
II, ch. XI). C’est vraiment la béatitude de ceux qui ont faim et soif de la
Justice de Dieu. C’est vraiment le prélude de la vie du ciel, et comme un
commencement de l’éternelle vie, « quaedam inchoatio vitae aeternae »,
avait dit saint Thomas (IIa IIae, q.24, a. 3, ad 2); c’est ici-bas
l’épanouissement normal mais suprême de la vie de grâce, germe de la gloire, semen
gloriae.
Combien nous sommes loin du simili
que peut nous offrir le lyrisme d’une imagination exaltée, où ne se trouve
aucune connaissance profonde de Dieu, aucune abnégation à la base, et aucune
générosité d’amour. Il n’y a pas plus de ressemblance entre les deux, qu’entre
la verroterie et le diamant.
Que conclure de cette doctrine, qui
peut paraître trop haute pour nous ?
Elle serait certes beaucoup trop
haute, si nous n’avions pas reçu au baptême la vie de la grâce qui doit
s’épanouir, en nous aussi, en vie éternelle, et si nous ne recevions pas
souvent la sainte communion, qui a précisément pour effet d’augmenter cette vie
de la grâce. Rappelons-nous que chacune de nos communions devrait être
substantiellement plus fervente que la précédente, puisque chacune doit
augmenter en nous l’amour de Dieu et nous disposer à recevoir Notre-Seigneur
avec une plus grande ferveur de volonté le lendemain.
Comme il est dit dans Vive
Flamme, 2e str., v. 5, les âmes intérieures, qui ont désiré
cette union, y arriveraient si elles ne fuyaient pas les épreuves que le
Seigneur leur envoie pour les purifier.
N’est-ce pas la même doctrine qui se
trouve exprimée dans le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, ch. 53
et 5h, là où est expliquée la parole de Notre-Seigneur : « Si quelqu’un a
soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive, et des fleuves d’eau vive couleront de
sa poitrine. »
« Tous, y est-il dit, vous avez été
appelés, en général et en particulier, par ma Vérité, mon Fils, lorsque, dans
l’angoisse du désir, il criait dans le temple : « Qui a soif, qu’il vienne à
moi et boive »... Ainsi vous êtes invités à la source d’eau vive de la
grâce. Il vous faut donc passer par lui, qui est devenu votre pont, et marcher
avec persévérance, sans que ni épine, ni vents contraires, ni prospérités, ni
adversités, ni autres peines que ce soit, vous puissent faire regarder en
arrière. Persévérez, jusqu’à ce que vous me trouviez, Moi, qui vous donne l’eau
vive ; et c’est par l’intermédiaire de ce doux Verbe d’amour, mon Fils unique,
que je vous la donne...
« Seulement, la première condition,
c’est d’avoir soif. Car ceux-là seuls qui ont soif sont invités : Qui a soif,
est-il dit, qu’il vienne à moi etl qu’il boive. Celui donc qui n’a pas
soif ne saurait persévérer dans son voyage, la moindre fatigue l’arrête ou le
moindre plaisir le distrait... La persécution l’épouvante et, dès qu’elle l’effleure,
le voilà qui tourne le dos .... L’intelligence doit fixer son regard sur
l’amour ineffable que je vous ai montré, dans mon Fils unique. Et parce
qu’alors l’homme est rempli de ma charité et de l’amour du prochain, il se
trouve par là même accompagné de nombreuses et réelles vertus. C’est dans cet
état que l’âme est disposée à avoir soif : elle a soif de la vertu, soif de
mon honneur, soif du salut des âmes ; toute autre soif est
éteinte et morte en elle. Elle marche en sécurité,... dépouillée de
l’amour-propre ; elle s’est élevée au-dessus d’elle-même et des choses
périssables... Elle contemple l’amour profond que je vous ai manifesté dans le
Christ crucifié... Son cœur, vide des choses qui passent, se remplit de
l’amour céleste qui donne accès aux eaux de la grâce. Arrivée là, l’âme passe
par la porte du Christ crucifié et goûte l’eau vive, en se désaltérant en moi,
qui suis l’océan de la paix. »
S’il en est ainsi, que conclure
pratiquement ? Nous devons dire au Seigneur et lui redire souvent cette prière
: « Seigneur, faites-moi connaître les obstacles que, d’une façon plus ou moins
consciente,. je mets au travail de la grâce en moi. Donnez-moi la force de les
écarter, et si j’étais négligent à le faire, daignez les écarter vous-même,
dussé-je en souffrir beaucoup.
« Que voulez-vous, mon Dieu, que je
fasse pour vous aujourd’hui ? Faites-moi connaître ce qui en moi vous déplaît.
Rappelez-moi le prix de votre sang, versé pour moi, celui de la communion
sacramentelle ou spirituelle, qui nous permet pour ainsi dire de boire à la
plaie de votre Cœur si bon.
« Augmentez, Seigneur, mon amour
pour vous. Faites que notre conversation intérieure ne cesse pour ainsi dire
pas, que je ne me sépare jamais de vous, que je reçoive tout ce que vous voulez
me donner, et que je n’arrête pas la grâce, qui doit rayonner sur d’autres âmes
pour les éclairer et les vivifier. »
Pax in veritate
De la sorte, comme le dit saint
Thomas, l’homme ne vit plus pour lui-même, mais pour Dieu : « Non sibi
vivit, sed Deo » (IIa IIae, q. 17, a. 6, ad 3). Il peut dire : « Mihi
vivere Christus est, et mori lucrum : Le
Christ est ma vie, et la mort pour moi est un gain » (Philip. I, 21). Ce qui
est ma vie, ce n’est plus l’étude, ni l’activité naturelle, c’est le Christ
lui-même.
Telle est la route qui conduit à
cette connaissance quasi expérimentale et presque continuelle de la sainte
Trinité qui habite en nous. C’est ce qui faisait dire à sainte Catherine de
Sienne à la fin de son Dialogue, ch. 167 :
« O Trinité éternelle ! O
Déité ! O Nature divine, qui avez donné un tel prix au sang de votre
Fils ! Vous, Trinité éternelle, vous êtes une mer sans fond où plus je me
plonge, plus je vous trouve, et plus je vous trouve, plus je vous cherche
encore. De vous, jamais on ne peut dire : C’est assez ! L’âme qui se
rassasie dans vos profondeurs vous désire sans cesse, parce qu’elle est
toujours affamée de vous... Vous êtes le feu qui brûle toujours et ne s’éteint
jamais, le feu qui consume en lui-même tout amour-propre de l’âme, qui fond
toute glace et qui éclaire. Cette lumière est un océan où l’âme se plonge
toujours plus profondément et trouve la paix. » Sainte Catherine de Sienne nous
donne ici le meilleur commentaire vécu des sublimes paroles de saint Paul aux
Philippiens, IV, 7 : « Et pax Dei, quae exsuperat omnem sensum, custodiat
corda vestra et intelligentias vestras in Christo Jesu : Que la paix de Dieu, qui surpasse
toute intelligence, garde vos cœurs et vos pensées dans le Christ Jésus. »
C’est là le fruit de la troisième conversion, qui est vraiment le prélude de
la vie du ciel.
NOTE
L’appel à la contemplation infuse
des mystères de la toi
Nous avons dit plus haut et
longuement développé ailleurs[84]
que les sept dons du Saint-Esprit sont connexes avec la charité, saint
Thomas l’enseigne formellement (IIa IIae, q. 68, a. 5), et que par suite ils se
développent avec elle. On ne saurait donc avoir un haut degré de charité sans
avoir à un degré proportionné les dons d’intelligence et de sagesse, qui sont,
avec la foi, le principe de la contemplation infuse des mystères
révélés. Cette contemplation chez les uns, comme chez un saint Augustin, se
porte plus immédiatement sur les mystères eux-mêmes, chez d’autres, comme chez
un saint Vincent de Paul, sur les conséquences pratiques de ces mystères, par
exemple sur la vie des membres du corps mystique de Jésus-Christ, mais elle
est infuse chez les uns et chez les autres. Le mode supra-humain des dons, qui
provient de l’inspiration spéciale du Saint-Esprit et qui dépasse le mode
humain des vertus[85],
est d’abord latent, comme dans la vie ascétique, puis il devient manifeste
et fréquent dans la vie mystique. Le Saint-Esprit en effet inspire
d’habitude les âmes selon le degré de leur docilité habituelle ou de leurs
dispositions surnaturelles (vertus infuses et dons). C’est là l’enseignement
nettement traditionnel..
Nous avons aussi
montré ailleurs[86] qu’il n’y a
pas pour saint Thomas un mode humain des dons qui serait spécifiquement
distinct de leur mode suprahumain, car le premier pourrait se perfectionner
toujours sans jamais atteindre le second, et ne lui serait pas essentiellement
ordonné.
Or s’il n’y a pas pour les
dons de mode humain spécifiquement distinct de l’autre, il suit,. comme
nous l’avons souvent dit, qu’il y a pour toutes les âmes vraiment intérieures
un appel général et éloigné à la contemplation infuse des mystères de la
foi, qui seule leur donnera l’intelligence profonde, vécue des mystères de
l’Incarnation rédemptrice, de la présence de Dieu en nous, du sacrifice du
Calvaire perpétué en substance sur l’autel pendant la messe, et du mystère de
la Croix qui doit se reproduire dans toute vie chrétienne profonde. Comme nous
l’avons souvent expliqué[87],
qui dit « appel général éloigné » ne dit pas encore « appel individuel et
prochain », de même l’ « appel suffisant » se distingue de l’ « appel efficace
».
On nous a récemment concédé sur ce
point une chose que nous ne demandons pas, que « l’élément négatif de la
perfection, c’est-à-dire le détachement des créatures doit être le même pour
toutes les âmes : total, absolu, universel » ; « il ne peut y avoir de
degrés dans l’absence de défauts volontaires. Le plus minime comme le plus
grand détruit la perfection,... il suffit d’être retenu par un fil ».
Nous ne croyons pas que le
détachement des créatures soit le même pour les plus grands saints et
pour les âmes arrivées à une perfection moindre. La raison en est surtout que
la perfection exclut, non seulement les défauts directement volontaires, mais
ceux indirectement volontaires, qui proviennent de la négligence et
d’une certaine tiédeur relative, d’un secret égoïsme peu conscient, qui empêche
que le fond de l’âme soit tout à Dieu. Il y a de même une certaine
corrélation entre le progrès intensif de la charité et son extension, qui fait
qu’elle exclut progressivement jusqu’aux obstacles que nous mettons de façon
plus ou moins consciente au travail de la grâce en nous.
Si donc, comme on le concède, toute
âme est appelée à exclure, par son progrès dans l’amour de Dieu, tout défaut
volontaire, même le plus minime, fût-il seulement indirectement volontaire,
elle n’y arrivera pas sans une haute charité. Cette charité devra sans doute être
proportionnée à sa vocation ; elle ne sera pas pour Bernadette de
Lourdes ce qu’elle était pour saint Paul ; mais ce devra être une haute
charité, sans quoi le fond de l’âme ne sera pas tout à Dieu, il y aura encore
de l’égoïsme, qui se manifestera assez souvent par des défauts au moins
indirectement volontaires.
L’âme pour être parfaite doit avoir
un degré de charité supérieur à celui qu’elle avait lorsqu’elle n’était encore
que parmi les commençants ou parmi les progressants, tout comme dans l’ordre
corporel l’âge pleinement adulte suppose une force physique supérieure à celle
de l’enfance et de l’adolescence, bien qu'il y ait accidentellement des
adolescents plus vigoureux que des hommes faits[88]
Que s’ensuit-il au sujet de la purification
du fond de l’âme, qui est nécessaire pour l’exclusion de tout égoïsme et
secret orgueil ? On a écrit récemment à ce sujet en une étude sur cette
question :
« J’admets que les purifications
passives (qui sont d’ordre mystique) soient nécessaires pour arriver à la
pureté requise par l’union mystique ; c’est le sens dans lequel parle saint
Jean de la Croix... Mais je nie que les purifications passives soient
nécessaires pour la pureté requise dans l’union d’amour par conformité des volontés.
– La raison de cette différence est profonde. Pour l’union mystique, qui
implique contemplation et amour infus, la purification active ne suffit pas,
pour cette raison que la pureté de la volonté ne suffit pas. Il est
nécessaire qu’y soit ajoutée une espèce de pureté psychologique de la
substance et des puissances, consistant à être accommodées au mode d’être de
l’infusion divine. »
La grande question qui se pose alors
est celle-ci : Est-ce que, selon saint Jean de la Croix, les purifications
passives ne sont pas nécessaires pour la pureté profonde de la volonté, qui
exclut l’égoïsme plus ou moins conscient et quantité de défauts indirectement
volontaires incompatibles avec la pleine perfection de la charité, des vertus
infuses et des dons, qui se développent avec la charité, comme autant de
fonctions du même organisme spirituel ?
A cette question extrêmement
importante, la réponse pour nous n’est pas douteuse.
Il suffit de lire dans la Nuit
obscure, I, I, , ch. II à II, la description des défauts des
commençants qui rendent nécessaire la purification passive des sens ; il ne
s’agit pas seulement de ceux qui s’opposent à l’espèce de pureté psychologique
dont on vient de nous parler, mais de ceux qui sont contraires à la pureté
morale de la sensibilité et de la volonté. Ce sont même, dit saint Jean de
la Croix, les sept péchés capitaux transposés dans l’ordre de la vie de piété,
comme la gourmandise spirituelle, la paresse spirituelle, l’orgueil spirituel.
Même remarque
s’il s’agit, Nuit obscure, 1. II, ch. I et II, des défauts des avancés
qui rendent nécessaire la purification passive de l’esprit ; il s’agit « des
taches du vieil homme, qui restent encore dans l’esprit, comme une rouille
qui ne disparaîtra que sous l’action d’un feu intense ». Ces avancés, dit saint
Jean de la Croix, sont en effet sujets à des affections naturelles ; ils ont
des moments de rudesse, d’impatience ; il y a encore en eux un secret orgueil
spirituel, et un égoïsme, qui fait que plusieurs usent de façon peu détachée
des biens spirituels, ce qui les engage dans la voie des illusions. D’un mot le
fond de l’âme non seulement n’a pas encore la pureté psychologique, mais la
pureté morale qu’il faudrait. Tauler avait parié dans le même sens, préoccupé
surtout de purifier le fond de l’âme de tout amour-propre ou égoïsme plus ou
moins conscient. Nous croyons donc que les purifications passives sont
nécessaires à cette pureté morale profonde ; or celles-ci sont d’ordre
mystique. Elles ne se présentent pas toujours sous une forme aussi nettement
contemplative que celle décrite par saint Jean de la Croix, mais dans la vie
des saints, même les plus actifs, comme un saint Vincent de Paul, les chapitres
consacrés à leurs peines intérieures prouvent qu’elles ont un fond
commun, que saint Jean de la Croix a montré mieux que personne.
Une dernière
concession fort importante nous a été faite au sujet de ce passage célèbre de Vive
Flamme, st. 2, v. 5 :
« Il faut expliquer ici pourquoi il
en est si peu qui parviennent à ce haut état de perfection et d’union à Dieu.
Ce n’est certes pas que Dieu veuille limiter cette grâce à un petit nombre
d’âmes supérieures. Il désire plutôt que tous soient parfaits ; mais Il
trouve peu de vases capables de contenir une si haute et si sublime perfection.
Les éprouve-t-il un peu ? Il sent les vases fragiles au point de fuir la peine,
de se refuser à porter tant soit peu sécheresse et mortification... Alors
il s’arrête de les purifier. »
On nous a dernièrement concédé : « Nous
admettons que saint Jean de la Croix traite ici de l’état de mariage spirituel,
et qu’il affirme que la volonté de Dieu est que toutes les âmes parviennent à
cet état ; mais nous nions que cela implique l’affirmation d’un appel
universel à la mystique... La confusion provient, pensons-nous, de ce qu’on ne
fait pas la distinction de deux éléments inclus par saint Jean de la Croix dans
les deux degrés d’union appelés fiançailles et mariage spirituels. L’un
de ces deux éléments est essentiel et permanent ; l’autre accidentel et
passager. L’élément essentiel est l’union des volontés entre Dieu et l’âme,
union qui résulte de l’absence de défunts volontaires et de la perfection
de la charité ; L’élément accidentel consiste dans l’union actuelle des
puissances, union mystique au sens propre du mot et qui ne peut être
continue. »
De ce point de vue, l’union
transformante ou mariage spirituel peut exister en une personne sans
qu’il y ait jamais en elle union mystique, qui en serait un élément accidentel,
comme les paroles intérieures ou la vision intellectuelle de la sainte
Trinité dont parle sainte Thérèse (VIIe
Demeure, ch. I et II) . Il nous paraît certain au contraire que, selon
saint Jean de la Croix, l’union transformante ne saurait exister sans qu’il y
ait au moins de temps en temps une contemplation très élevée des perfections
divines, contemplation infuse[89],
qui procède des dons, arrivés alors à un degré proportionné à celui de la
charité parfaite. « C’est, dit-il, comme lorsque le feu, après avoir blessé le
bois de sa flamme et l’avoir desséché, le pénètre enfin et le transforme en lui
» (Vive Flamme, str. 1, v. 4).
De plus, ce qui est, à nos yeux,
absolument certain, c’est que l’union profonde des volontés entre Dieu et
l’âme, qu’on vient de reconnaître comme élément essentiel de l’union
transformante, suppose la purification morale du fond de l’âme, purification
de l’amour-propre ou égoïsme plus ou moins conscient, source de quantité de
défauts au moins indirectement volontaires, et cette purification morale du
fond de l’âme requiert, nous l’avons vu, selon saint Jean de la Croix les
purifications passives, qui éliminent les défauts des commençants et ceux
des avancés.
Aussi maintenons-nous ce qu’avec de
nombreux théologiens dominicains et carmes nous avons dit de la doctrine de saint
Thomas sur les dons, et de celle de saint Jean de la Croix. Nous rappellerons
surtout, pour terminer, ces deux textes importants : Nuit obscure, 1. I,
ch. 8 : « La purification passive des sens est commune, elle se produit chez
le grand nombre des commençants » ; or, étant passive, elle est d’ordre
mystique. Nuit obscure, 1. II, ch. 14 : « Les progressants ou avancés se
trouvent dans la voie illuminative ; c’est là que Dieu nourrit et
fortifie l’âme par la contemplation infuse. » Celle-ci est donc bien
dans la voie normale de la sainteté, avant même la voie unitive, et dès lors
comment une âme pourrait-elle être dans le mariage spirituel ou union
transformante sans avoir jamais cette contemplation infuse des mystères de la
foi, qui n’est autre que l’exercice éminent des dons du Saint-Esprit, lesquels
se développent en nous avec la charité ?
Nous ne pouvons admettre qu’un
esprit de la valeur de saint Jean ait voulu seulement noter une chose
accidentelle en écrivant l’avant-dernier texte que nous venons de citer et
par lequel nous terminerons : « Les progressants ou avancés se trouvent dans la
voie illuminative ; c’est « là que Dieu nourrit et fortifie l’âme par contemplation
infuse. »
TABLE DES MATIÈRES
CHAPITRE
PREMIER
Vie de la grâce
et le prix de la première conversion
CHAPITRE II
Seconde
conversion, entrée dans la voie illuminative
CHAPITRE III
Troisième
conversion ou transformation de l’âme, entrée dans la voie unitive des parfaits
CHAPITRE IV
Problème des
trois âges de la vie spirituelle en théologie ascétique et mystique
CHAPITRE V
Caractères de
chacun des trois âges de la vie spirituelle
CHAPITRE VI
La paix du règne
de Dieu, prélude de la vie du ciel
Note. – L’appel à la contemplation infuse des
mystères de la foi
[1] L’Amour de Dieu et la Croix de Jésus.
[2] Le Dialogue de sainte Catherine de Sienne, que nous citerons souvent, est un exemple frappant de ce que nous notons ici. Quand on le lit vers l’âge de vingt ou vingt-cinq ans, il arrive qu’on n’est pas saisi par la doctrine qu’il expose, car il semble seulement rappeler des vérités élémentaires et s’adresse peu à la sensibilité, à l’imagination, mais surtout aux facultés supérieures et à l’esprit de foi. Lorsqu’on le relit plus tard, à l’époque où l’âme est mûrie, on voit que les vérités élémentaires qu’il contient y sont dites d’une manière très haute et très profonde, avec du reste un grand calme. Il fut dicté par la Sainte pendant qu’elle était en extase. Carte doctrine s’harmonise aisément avec celle de saint Thomas d’une part et avec celle de saint Jean de la Croix. On n’a jamais noté d’opposition entre sainte Catherine de Sienne et le Docteur angélique, et nous ne voyons pas celle qu’on pourrait signaler entre elle et l’auteur de la Nuit obscure
[3] Ce qui s’oppose le plus à cette voie d’enfance c’est, comme on dit en français, de « vouloir faire le malin ».
[4] Saint Thomas cite souvent
cette pensée chère à saint Augustin :
cf. Ia IIae, q. 28, a. 4, ad 2 ; IIIa, q. 53, a. 1, ad 3 : « Bona spiritualia possunt simul a
pluribus (integraliter) possideri, non autem bona corporalia. »
[5] Luther disait même : « Pecca forliter et crede firmius : Pèche fortement et crois plus ferme
encore, tu seras sauvé. » Ces paroles n’étaient pas, dans sa pensée, une
exhortation à pécher, mais une manière très catégorique d’exprimer que les bonnes
œuvres sont inutiles au salut, que la foi au Christ rédempteur suffit. Il dit
bien : « Si tu crois, les bonnes œuvres
suivront nécessairement ta foi » (édition de Weimar, XII, 559, f1523f). Mais,
comme on l’a dit très justement, « dans sa pensée, elles suivront comme une
sorte d’épiphénomène la foi salutaire » (J. Maritain, Notes sur Luther, appendice
à la 2e édition française des Trois Réformateurs). De plus,
la charité suivra plutôt comme amour du prochain, que comme amour de Dieu. D’où
la dégradation de la notion de charité, qui est peu à peu vidée de son contenu
surnaturel et théologal, pour signifier surtout les œuvres de miséricorde.
Il reste que pour Luther la foi au Christ Sauveur suffit à la justification, alors même que le péché n’est pas effacé par l’infusion de la charité ou de l’amour surnaturel de Dieu.
[6] Comme le dit très’ bien
J. Maritain, loc. cit. : « En
fait, suivant la théologie luthérienne, c’est nous-mêmes et nous seuls qui nous
saisissons du manteau du Christ pour en « couvrir toutes nos hontes », et qui
usons de cette « habileté de sauter de notre péché sur la justice du
Christ et par là d’être aussi certains de posséder la piété du Christ que
d’avoir notre corps à nous ». Pélagianisme de désespoir ! En définitive,
c’est à l’homme d’opérer sa rédemption lui-même en se forçant à une confiance
éperdue en Christ. La nature humaine n’aura qu’à rejeter comme un vain
accessoire théologique le manteau d’une grâce qui n’est rien pour elle et à
reporter sur soi sa foi-confiance, pour devenir cette jolie bête affranchie,
dont l’infaillible progrès continu enchante aujourd’hui l’univers. C’est ainsi
que, dans la personne de Luther et dans sa doctrine, nous assistons – sur le
plan même de l’esprit et de la vie religieuse – à l’avènement du Moi.
« Nous disons qu’il en
est ainsi en fait, c’est un résultat inévitable de la théologie de Luther. Cela n 'empêche pas cette théologie
de verser simultanément, et en théorie, dans
l’excès contraire (il n’est pas rare de voir chez
Luther, comme chez Descartes, une erreur extrême faire équilibre à une erreur
diamétralement opposée). Alors Luther nous dit que le salut et la foi sont
tellement l’œuvre de Dieu et du Christ, qu’eux seuls en sont les agents,
sans aucune coopération de notre part...
« La théologie de Luther
oscillera sans cesse entre ces deux solutions
: en théorie, c’est, semble-t-il, la première qui prévaudra (le Christ
seul sans notre coopération est l’auteur de notre salut) ; mais, comme il est
psychologiquement impossible
de supprimer l’activité humaine, c’est la seconde qui, inévitablement,
prévaudra en fait. » En réalité le protestantisme libéral versera dans
le naturalisme.
[7] Cf. saint Thomas, Ia , IIae, q. 109, , a. 3 : « Homo in statu naturae integrae dilectionem suiipsius referebat ad amorem Dei, sicut ad finem, et similiter dilectionem omnium aliarum rerum, et ita Deum diligebat plus quam seipsum et super omnia. Sed in statu naturae corruptae homo ab hoc deficit secundum appetitum voluntatis rationalis, quae propter corruptionem naturae sequitur bonum privatum, nisi sanetur per gratiam Dei. » Ibid., a. 4 : « In statu naturae corruptae, non potest homo implere omnia mandata divina sine gratia sanante. »
[8] Ce passage est un de ceux dont l’Église nous a donné l’interprétation’ authentique (Concile de Trente, sess. VII, de Bapt., can. 2). Il doit s’entendre de la régénération par le baptême dont il affirme la nécessité. Au moins le baptême de désir, en l’absence de l’autre, est nécessaire au salut.
[9] Jean., III, 36 ; v, 24, 39 ; VI, 40, 47, 55.
[10] Jean., VI, 55.
[11] C’est là une idée chère à saint Jean, elle se retrouve aussi dans l’Apocalypse. Cf. E.-B. ALto, O.P., L’Apocalypse de saint Jean, Paris, p. 229 : « Aussi, dans ces heureux vainqueurs (xv, 2), ne verrons-nous pas exclusivement des martyrs... La comparaison avec la scène analogue de VII, 9-fin, et, plus loin, avec le Millenium du ch. XX, nous fait croire bien plutôt qu’il s’agit de toute l’Église, militante et triomphante, qui se révèle au Prophète dans son indissoluble unité ; ceux qui vivent ici-bas de la grâce sont déjà, en leur vie intérieure, transportés au ciel, concitoyens des bienheureux qui sont dans la gloire (Phil., III, 20). Déjà ils peuvent faire vibrer les harpes divines. » -- Cf. idid., p. 286, sur xx, 4 : « ... C’est le règne indivis de l’Église militante et triomphante » une des idées maîtresses de l’Apocalypse. »
[12] Méditations sur l’Évangile, IIe P., 37e jour, in Joannem XVII, 3.
[13] Cité de Dieu, 1. XII, c. 9.
[14] In Joann., tract. 92 in c. XIV, 12.
[15] Ia II ae, q. 1113, a. 9.
[16] En réalité il y a plus de distance entre toute nature créée, même angélique, et la vie intime de Dieu, dont la charité est une participation, qu’entre les corps et les esprits créés. Toutes les créatures, même les plus élevées, sont à une distance infinie de Dieu et, en ce sens, elles sont également infimes.
[17] Pensées, édition E. Havet, p. 269.
[18] Cf. saint Thomas, Iae IIae, q. 109, a. 3 et 4.
[19] Cf. St Thomas, Ia IIae, q. 87, a. 3.
[20] Nous l’avons longuement traitée ailleurs : Perfection chrétienne et contemplation, t. II, p. 430-462.
[21] Cf. saint Thomas, Ia, q. 12, a. 2.
[22] Cf. saint Thomas, C. Gentes, 1. IV, c. XI.
[23] IIe Sermon de Carême, et Sermon pour le lundi avant le Dimanche des Rameaux.
[24] Nuit obscure, 1. I, c. 9 et 10.
[25] Doctrine spirituelle, IIe Principe, section II, ch. 6, a.2.
[26] Sermon pour le lundi avant les Rameaux.
[27] Nuit obscure, 1. II, ch. 1 à 13.
[28] Saint Thomas, IIa IIae, q. 24, a. 3, ad 2. – Iia IIae, q. 69, a. 2.
[29] La Doctrine Spirituelle, IIe Principe, section II, ch. 6, a. 2.
[30] Il ne s’agit pas ici d’une révélation privée portant sur quelque fait contingent futur ou sur quelque vérité nouvelle, c’est une contemplation plus pénétrante de ce qui est déjà dit dans l’Évangile. C’est la réalisation de la parole de Jésus : « Le Saint-Esprit vous enseignera et vous remettra en mémoire tout ce que je vous ai dit » (Jean, XIV, 26).
[31] Souvent dans ce Dialogue
il est aussi question évidemment de la première conversion, par laquelle l’âme
passe de l’état de dissipation ou d’indifférence à l’état de grâce, et à
plusieurs reprises le Seigneur y dit : « Que nul ne soit assez fou pour
remettre sa conversion au dernier instant de sa vie, car il n’est pas
sûr que, à raison de son Obstination, je ne lui fasse entendre le langage de ma
divine justice... Personne ne doit donc tant différer ; et cependant, si, par
sa faute, on a perdu la grâce, on ne doit pas laisser, jusqu’à la fin,
d’espérer d’être baptisé dans le sang » (Dialogue, ch. 75, trad.
Hurtaud).
Mais il est nettement question aussi dans ce Dialogue de la seconde conversion, qui fait passer l’âme de l’état imparfait à la résolution profonde de tendre réellement et généreusement désormais à la perfection chrétienne.
[32] L’enseignement de saint Thomas est fort clair : « Contingit intensionem motus poenitentis quandoque proportionatam esse majori gratiae, quam fuerit illa, a qua ceciderat per peccatum, quandoque aequali, quandoque vero minori. Et ideo poenitens quandoque resurgit in majori gratia, quam prius habuerat, quandoque autem in aequali, quandoque etiam in minori » (IIIae, q. 89, a. 2). Plusieurs théologiens modernes pensent qu’on peut recouvrer un haut degré de grâce perdu même par une attrition tout juste suffisante. Saint Thomas et les anciens théologiens ne l’admettent pas. Et nous voyons qu’analogiquement à la suite d’une indélicatesse notable une bonne amitié entre deux hommes ne revit au degré où elle existait d’abord que s’il y a, non seulement un sincère regret, mais un regret proportionné à la faute commise et à la profondeur de l’amitié qui existait avant cette faute.
[33] Item, Dialogue, ch. 89.
[34] Chez l’ange selon saint Thomas, ce mélange n’est pas possible, car ils ne peuvent pécher véniellement. Ils sont très saints ou très pervers. Ou bien ils aiment Dieu parfaitement, ou bien ils se détournent de lui par un péché mortel irrémissible. Cela vient de la vigueur de leur intelligence, qui s’engage à fond dans la voie où elle entre. Cf. Ia IIae, q. 89, a. 4.
[35] C’est la connaissance quasi expérimentale de la distinction de la nature et de la grâce, connaissance toute différente de celle que donne la théologie spéculative. On apprend aisément d’une façon abstraite cette distinction des deux ordres, mais la voir pour ainsi dire concrètement et d’une manière presque continuelle, cela suppose un grand esprit de foi, qui, à ce degré, n’existe guère que chez les saints.
[36] Ainsi Notre-Seigneur priva ses disciples de sa présence sensible et leur dit : « Il convient que je m’en aille » ; il convenait en effet qu’ils fussent quelque temps privés de la vue de son humanité pour être élevés à une vie spirituelle plus haute, plus dégagée des sens, et qui ensuite, fortifiée ; s’exprimerait sensiblement jusque par le sacrifice de leur vie, par leur constance dans le martyre.
[37] On comprend que la Sainte
emploie ce mot de « haine » pour exprimer l’aversion que nous devons avoir pour
cet amour-propre ou amour désordonné de soi-même, qui est le principe de tout
péché.
L’amour-propre, dit-elle, ch. 122,
l’amour égoïste de soi-même, rend l’âme injuste envers Dieu, envers le
prochain, envers elle-même ; il détruit en elle la vie sainte, la soif du
salut, le désir des vertus. Il l’empêche de réagir comme il le faudrait
contre les injustices les plus criantes ; on ne le fait pas, parce qu’on
craindrait de compromettre sa situation, et on laisse opprimer les faibles. «
L’amour-propre a empoisonné le monde et le corps mystique de la sainte Église ;
il a couvert de plantes sauvages et de fleurs fétides le jardin de l’Épouse
» (Dialogue, ch. x22).
« Tu sais, dit le Seigneur à la Sainte (ch. 51), que tout mal a sa source dans l’amour égoïste de soi-même, et que cet amour est comme une ténèbre qui recouvre la lumière de la raison » et diminue considérablement le rayonnement de la lumière de la foi. –C’est ce que dit souvent saint Thomas (Ia IIae, q. 77, a. 4) : « L’amour désordonné de soi-même est la source de tout péché et obscurcit le jugement, car lorsque la volonté et la sensibilité sont mal disposées (portées à l’orgueil ou à la sensualité), tout ce qui est conforme à ces inclinations déréglées paraît bon.
[38] Dialogue, ch. 75.
[39] Dialogue, ch. 75,115 et 127.
[40] Ibid., ch. 7.
[41] Ces paroles expriment nettement que le motif de l’Incarnation fut un motif de miséricorde, comme le montre aussi saint Thomas, IIIa, q.1, a. 3.
[42] Rien de plus facile que de concevoir spéculativement que la Providence ordonne au bien toutes choses sans exception ; mais qu’il est rare de le bien voir concrètement, lorsque arrive quelque grande épreuve imprévue, qui semble briser notre vie. Rares sont ceux qui y voient tout de suite une des plus grandes grâces, celle de leur seconde ou de leur troisième conversion. Le vénérable Bondon, prêtre très écouté de son évêque et de plusieurs évêques de France, reçut un jour, à la suite d’une calomnie, une lettre de son évêque qui le frappait subitement de suspense et lui interdisait de dire la messe et de confesser. Aussitôt il se jeta au pied de son crucifix, en remerciant Notre-Seigneur de cette grâce dont il se jugeait indigne. Il était parvenu à la conviction concrète et vécue, dont parle ici sainte Catherine de Sienne, que dans le gouvernement de Dieu tout, absolument tout, est ordonné à la manifestation de sa bonté.
[43] C’est ainsi que saint Thomas à la fin de sa vie est élevé à une contemplation surnaturelle des mystères de la foi, qui ne lui permet plus de dicter la fin de la Somme théologique, la fin du traité de la Pénitence. Il ne peut plus composer des articles avec un « status quaestionis » sous forme de trois difficultés, un corps d’article et des réponses aux objections. L’unité supérieure à laquelle il est conduit lui montre les principes d’une manière toujours plus simple et plus rayonnante, et il ne peut plus descendre à la complexité de l’exposé didactique.
[44] Cf. SAINT AUGUSTIN, in Joannem, tr. 25, n° 3, et Sermon 265, n. 2-4
[45] C’est à la lumière de ce qui est dit ici de cette effusion de grâces purificatrices et transformatrices qu’il faut lire les articles de saint Thomas sur les dons d’intelligence et de sagesse, sur la purification qu’ils opèrent en nous, et qu’il faut lire aussi la Nuit obscure de saint Jean de la Croix.
[46] Cf. Saint Thomas, Ia q. 43, a. 6, ad I.
[47] Saint Thomas, IIa IIae, q. 188, a. 6 : « Ex plenitudine contemplationis derivatur doctrina et praedicatio. »
[48] Il faut noter que dans ce texte et en plusieurs autres semblables le dessein immuable est mentionné avant la prescience dont il est le fondement. Dieu a prévu de toute éternité le mystère de la Rédemption, parce que de toute éternité il a voulu le réaliser.
[49] L’Auteur de la vie ne peut être que Dieu même. Cette expression a la même portée que celle de Jésus : Je suis la voie, la vérité et la vie. Jésus n’a pas seulement eut la vérité et la vie, il est la vérité et la vie. Et pour cela il faut qu’il soit l’Être même : « Je suis Celui qui suis. »
[50] Saint Jean de la Croix, Nuit obscure, 1. II, ch. 2.
[51] Même Pierre, appelé à devenir un si grand saint, après sa seconde conversion considère comme du délire, malgré les prédictions de Jésus, ce que disent les saintes femmes du tombeau du Seigneur trouvé vide.
[52] Nuit obscure, 1. II, c. IV.
[53] « Creditum non est visum » (IIa IIae, q. 1, a. 5).
[54] Cor., II, 10 : « Spiritus enim omnia scrutatur, etiam profunda Dei... Nos autem accepimus... Spiritum qui ex Deo est, ut sciamus quae a Deo donata sunt nobis. »
[55] S. Thomas, IIa IIae, q. 8, a. 8 : «Hanc munditiam mentis (depuratae a phantasmatibus et erroribus) facit donum intellectus... Etsi non videamus de Deo quid est, videmus tamen quid non est ; et tante in hac vita Deum perfectius cognoscimus, quanto magis intelligimus eum excedere quidquid intellectu comprehenditur... Hec pertinet ad donum intellectus inchoatum, secundum quod habetur in via. »
[56] Nuit obscure, 1. II, c. v.
[57] Philippe de la Sainte-Trinité expose les mêmes idées dans le prologue de sa Summa Theologiae mysticae (éd. 1874, p. 17).
[58] Un autre dominicain, Giov. Maria di Laurio, dans sa Teologia mislica parue à Naples en 1743, divise de même son ouvrage, en plaçant au même endroit la purification passive des sens comme transition à la voie illuminative (p. 113), et la purification passive de l’esprit comme disposition à la vie unitive parfaite (p. 303), selon la doctrine de saint Jean de la Croix.
[59] Cf. Saint Thomas, IIIa, q. 62., a. 2 : « Utrum gratia sacramentalis aliquid addat super gratiam virtutum et donorum » ; où il est rappelé que la grâce habituelle ou sanctifiante perfectionne l’essence de l’âme et que d’elle dérivent dans les facultés les vertus infuses (théologales et morales) et les sept dons du Saint-Esprit, qui sont dans l’âme comme les voiles sur la barque pour recevoir comme il convient le souffle d’en haut.
[60] (1) Ia IIae, q. 68, a. 5 : « Sicut virtutes morales connectuntur sibi invicem in prudentia ; ita dona Spiritus Sancti connectuntur sibi invicem in caritare ; ira scilicet quod qui caritatem habet, omnia dona Spiritus Sancti habet, quorum nullum sine caritate haberi potest. »
[61] (2) Ia IIae, q. 68, a. 2, où sont citées ces paroles de la sainte Écriture : « Le Seigneur n’aime que celui qui habite avec la sagesse » (Sagesse, VII, 28), et « Tous ceux qui sont conduits par l’Esprit de Dieu sont fils de Dieu » (Rom., VIII, 14).
[62] Vie, ch.XXXI ; Obras, t. I, p. 257.
[63] Cf. saint Jean de la Croix, Nuit obscure, I. I, ch. IX et XIV ; Vive Flamme, 2e strophe, v. 5.
[64] IIa IIae, q. 24, a. 9.
[65] Deuxième Sermon de Carême, et Sermon pour le lundi avant le Dimanche des Rameaux (n. 3 et 4), qui, dans la traduction latine de Surius, est au 1er Dimanche après l’Octave de l’Épiphanie.
[66] Nuit obscure, 1. I, c. IX et X : Signes caractéristiques de la nuit des sens. – Conduite à tenir à ce moment.
[67] Doctrine Spirituelle, IIe Principe, section II, c. 6, a.2, édit. Paris, Gabalda, 1908, p. 113... et ibid., p. 91, 123, 143, 187, 301, sq.
[68] Sermon sur le lundi avant les Rameaux, tr. fr. du P. Hugueny, éditions de la Vie Spirituelle, t. I, p. 262, 263 ; n. 7 : Épreuves par lesquelles commence la vie du troisième degré. – 8 : Raison de ces épreuves. – 9 : L’union divine dans les facultés supérieures.
[69] IIa IIae, q. 27, a. 4, 5, 6 : « Utrum Deus possit in hac vita immediate amari, totaliter amari ; utrum ejus dilectio habeat modum. »
[70] Cf. P. Louis de la Trinité, O. C. D., Le Docteur mystique ; 1929, Paris, Desclée, de Brouwer, p. 55.
[71] Une des particularités fort intéressante cette question est celle à laquelle pensait Sa Sainteté Pie X, lorsque, en avançant l’époque de la première communion, il disait :Il y aura des saints parmi les enfants ; paroles qui semblent réalisées par les grâces très spéciales accordées à ces enfants, partis si vite vers le ciel, et qui font aujourd’hui germer de nombreuses vocations religieuses et sacerdotales : la petite Nelly, Arme de Guigné, Guy de Fontgalland, Marie-Gabrielle T. Guglielmina quelques autres en Belgique et en Hollande, rappellent la Bse Imelda, morte d’amour pendant l’action de grâce de sa première communion. Seigneur, qui a dit : Laissez venir à moi les petits enfants, peut évidemment préserver très particulièrement leurs âmes et les embellir de très bonne heure ; il jette dans les âmes la semence divine plus ou moins belle selon son bon plaisir. Cf. Collection « Parvuli », chez P. Lethielleux, Paris.
[72] Cette expression, très aimée de Tauler, a le même sens que « cime de l’âme » ; la métaphore seule change suivant qu’on considère les choses sensibles soit comme extérieures soit comme inférieures.
[73] Cf. Concile de Trente, sess. VI, cap. 6 (Denzinger, n. 798), et saint Thomas, Ia IIae, q. 113, a. 1 à 8 inclusivement.
[74] Cf. Concile d’Orange (Denzinger n. 176, 178, sq.)
[75] Saint Thomas explique (IIIa, q. 89, a. 5, ad 3) que le relèvement est proportionnel à la ferveur de la contrition ; c’est-à-dire si quelqu’un avait deux talents avant de pécher mortellement, et n’a ensuite qu’une contrition suffisante, mais relativement faible, il ne recouvrera peut-être qu’un talent (resurgit in mineri caritate) ; pour qu’il retrouve le même degré de grâce et de charité que celui qu’il avait perdu, il faudra une contrition plus fervente et proportionnée à la faute et au degré de grâce perdu.
[76] Le commençant considère bien aussi parfois la bonté divine dans les mystères du salut, mais il n’est pas encore familiarisé avec eux, ce n’est pas le propre de son état.
[77] Luc, XIX, ~A ; Jérémie, L, 31 ; Ps. XCIV, 8 ; Hebr., III, 8 ; XV, 4, 7.
[78] Vive Flamme, seconde strophe, vers v. --Item Cantique spirituel, IVe P., strophe 39, vers le début.
[79] Le progressant contemple aussi à ses heures la bonté divine dans la nature et dans les paraboles évangéliques, mais ce n’est pas le propre de son état, il est maintenant familiarisé avec les mystères du salut. Il n’atteint pas encore pourtant, si ce n’est rarement et de façon fugitive, le mouvement circulaire ou la contemplation des parfaits qui s’arrête à la bonté divine en elle-même.
[80] Le progrès de la connaissance et de l’amour de Dieu qui caractérise cette purification est précisément ce qui la distingue des souffrances qui à certains égards lui ressemblent, comme celles de la neurasthénie. Ces dernières peuvent n’avoir rien de purificateur, mais on peut aussi les supporter par amour de Dieu et en esprit d’abandon. – De même les souffrances qui sont la suite de notre manque de vertu, d’une sensibilité non disciplinée et exaspérée, ne sont pas par elles-mêmes purifiantes, bien qu’on puisse, elles aussi, les accepter comme une humiliation salutaire, suite de nos fautes, et pour leur réparation.
[81] IIa IIae, q. 24, a. 9 – Certes, répondrai-je à M. II. Bremond, cette adhésion à Dieu, acte direct, qui est au principe des actes discursifs et réfléchis du parfait, contient la solution du problème de l’amour pur de Dieu concilié avec un légitime amour de soi, car c’est vraiment s’aimer en Dieu, en l’aimant plus que soi.
[82] Le Carme Philippe de la
Sainte-Trinité, dans le prologue de sa Summa Theologiae mysticae (éd.
1874, p. 17), met bien lui aussi la purification passive des sens comme transition entre la voie purgative et la voie illuminative, et la purification passive de l’esprit comme disposition à la vie d’union. En cela, comme en beaucoup de choses, Th. Vallgornera, O. P., l’a suivi, il l’a même souvent littéralement copié. Antoine du Saint-Esprit, O.C. D., a fait de même en le résumant dans son Directorium mysticum.
[83] Virgo fidelis, Commentaire spirituel du Cantique des cantiques, suivi de « Conseils aux âmes d’oraison », par Robert de Langeac. Paris, Lethielleux., 1931, p. 279.
[84] Perfection chrétienne et contemplation, t. I, p. 338-417, t. II, p. 430-477
[85] IIa IIae, q. 68, a. I, et Perfection chrétienne et contemplation, t. I, p. 355-385, t. II, p. 52-64.
[86] Cf. Vie Spirituelle, nov. 1932 (Supplément) : Les dons ont-ils un mode humain ? p. 65-83.
[87] Perfection chrétienne et contemplation, t. II, p. 419-430.
[88] « Non sunt judicanda ea quae sunt per se, per ea quae sunt per accidens. »
[89] Pour saint Jean de la Croix, « dans la voie illuminative Dieu nourrit l’âme par la contemplation infuse » (Nuit, 1. II, ch. XIV) ; à plus forte raison dans 1a voie unitive.