En ce
triste temps de guerre
« Il est facile », écrit le
vénérable Trappiste Dom Vital Lehodey, dans son livre intitulé Le saint
Abandon, « de voir la main de la Providence dans la peste, la famine,
les inondations, la tempête et les autres calamités de ce genre, parce
que les éléments insensibles obéissent à Son autorité sans jamais Lui résister.
Mais comment voir la Providence dans la persécution avec sa méchanceté satanique,
ou dans la guerre avec ses fureurs ? Elle y est cependant...
« Au-dessus des hommes bons ou mauvais,
et jusque derrière les suppôts de l'enfer, il y a l'Arbitre suprême, la Cause
première qui les mène, à leur insu peut-être, et sans laquelle rien ne peut se
faire. La politique des princes, les ordres des chefs, l'obéissance des
soldats, les projets ténébreux des persécuteurs, leur mise à exécution par les
subalternes, les ruines et la souffrance qui résulteront de là, tout a été
prévu jusqu'au moindre détail; tout a été combiné et décrété dans les conseils
de la Providence. Il se forme une étrange collaboration de la malice
de l'homme et de la sainteté de Dieu.
« L’infiniment Saint ne peut cesser
de haïr le mal; Il le tolère pourtant, afin de ne pas reprendre aux hommes le
libre usage de leur liberté. Mais Sa Justice imprescriptible demandera compte à
chacun en son temps... En attendant, Dieu veut utiliser, pour parvenir à Ses
fins, la malice des hommes et leurs fautes, comme leurs bonnes dispositions et
leurs saintes œuvres. De sorte que même le désordre de l'homme rentre dans
l'ordre de la Providence.
« Du côté des hommes, il peut y
avoir beaucoup à reprendre, Dieu les jugera. Du côté de la Providence,
"tout est juste, tout est sage, tout est bon, tout est droit, tout vise à
un but louable, tout aboutit à un résultat final, absolument et infiniment
aimable. Néron est un monstre, mais il fait des martyrs. Dioclétien pousse
jusqu'à leurs dernières limites les fureurs de la persécution, mais il prépare
la réaction et l'avènement de Constantin. Arius est un démon incarné qui
voudrait ravir à Jésus-Christ Sa divinité, mais il provoque les définitions de
l'Église sur cette divinité même. Les Barbares, se jetant sur le vieux monde,
l'inondent de sang, mais ils préparent à l’Évangile une race capable d'être
chrétienne... La Révolution française bouleverse tout, mais à son occasion la
vigueur et la vie renaissent dans la société chrétienne forcée à la résistance[1]".
Providence divine et liberté humaine
« À notre époque de persécution, il
est visible que Satan est délié, et qu'il a reçu permission de cribler le
juste. "Pourquoi ce triomphe des méchants? Pourquoi cette apparente
défaite de l'Église ? Pourquoi cette perversion de la masse ? Pourquoi ces gouvernements
impies qui perdent les peuples ? Pourquoi cet effacement et cet attiédissement
de ceux que l'on appelle bons ? Pourquoi, en un mot, cet empire du mal sur le
bien[2]
?"
« Pourquoi ? Par respect de la
liberté qui est la condition du mérite et du démérite. Dieu laisse faire. Mais
quand Il jugera qu'il en est temps, pour renverser les méchants, pour réveiller
les endormis, pour ranimer les tièdes, pour défendre les justes, Il laissera
déchaîner sur le monde coupable une guerre universelle. Le fléau paraît : il se
fait un silence impressionnant, la politique se tait, la foi se réveille, les
églises se remplissent. On oubliait Dieu; on se souvient qu'Il est le Maître
des événements.
« Comment ne pas le voir ? Les
hommes qui ont déchaîné la tempête ne savent ni la diriger ni s'en garantir.
Mais Dieu, tout en Se réservant de faire pleine justice à Son heure, utilisera
la prévoyance des uns et l'imprévoyance des autres, les engins perfectionnés et
les plans habilement conçus, le courage et les brillantes actions, les fautes,
la malice et même le crime. Tout Lui sert à promener le fléau sur les nations,
les familles et les individus. Il ne le fera cependant que dans la mesure
utile à Ses fins : que l'on tombe à genoux, Il S'apaise volontiers. Mais si les
bonnes impressions des premiers jours se dissipent, si les yeux s'obstinent à
rester fermés et les cœurs sans repentir, aura-t-on le droit d'être surpris
que la guerre se prolonge, et qu'il surgisse d'autres féaux peut-être ?
Vaudrait-il mieux que, persévérant dans leur funeste oubli des lois divines,
les nations continuent de courir à l'abîme, et les âmes à l'enfer ?
« Mais une telle sévérité dans un
Dieu si bon, comment l'expliquerez-vous? Pour s'en étonner, il faut n'avoir
point compris les droits de Dieu méconnus, Son amour méprisé, la multitude de
Ses grâces et l'excès de notre malice, les joies de l'éternité bienheureuse ou
les tourments d'un enfer sans fin. C'est précisément parce qu'Il est infiniment
bon, que notre Père des cieux nous aime sans faiblesse, et comme il le faut
pour notre éternité.
«Toutes les prospérités du monde
seront le pire des fléaux, si elles endorment les âmes dans
l'insouciance et l'oubli, et si le réveil n'a lieu qu'au fond de l'abîme. Au
contraire, les plus effrayantes calamités, quand même elles dureraient des
années entières, sont peu de chose auprès d'un enfer éternel. Elles sont même
une grande miséricorde du côté de Dieu, et pour nous une heureuse fortune, si
nous pouvons à ce prix désarmer la justice divine, éviter l'enfer et recouvrer
nos droits au Ciel.
«Tel est le dessein de notre Père
céleste. Il n'aime pas à punir. Si nous l’y contraignons par l'oubli de nos
devoirs et de nos vrais intérêts, c'est notre faute. Si nous faisons les
révoltés quand Il nous corrige, c'est notre faute plus grande encore. Après
tout, Dieu ne Se hâte point de sévir; pour n'avoir pas à le faire, Il menace
longtemps, Il use même de tant de patience que les faibles s'en étonnent et que
les méchants blasphèment. Le jour viendra donc, enfin, où il faudra bien que
Dieu travaille, comme souverain justicier, à rétablir l'ordre, et, comme père
et Sauveur des âmes, à les ramène dans la voie du salut, par les moyens de
rigueur, puisqu'elles s'obstinent à rendre inutiles les moyens de douceur.
« Les fléaux de Dieu apportent aux
uns l'épreuve, aux autres le châtiment, à toutes les bonnes volontés des grâces
de renouvellement. Heureux qui sait les comprendre et les mettre à profit !
"Ces désastres, dit le Père de Caussade, sont autant de coups de
prédestination pour plusieurs. Mais il faut bien avouer qu'ils peuvent être en
même temps, pour d'autres, des coups de réprobation. Ce ne sera pourtant que
par leur faute, et leur très grande faute; car quoi de plus raisonnable et de
plus facile, en un sens, que de faire de nécessité vertu ? Pourquoi se raidir
inutilement et criminellement contre la main paternelle de Dieu, qui ne nous
châtie que pour nous détacher des misérables biens d'ici-bas ? Sa colère même
vient de Sa miséricorde, Il ne nous frappe que pour nous retirer du péché et
nous sauver. Comme un sage chirurgien, Il coupe jusqu'au vif les chairs
pourries, afin de conserver la vie et de préserver le reste du corps[3].''
Que faire au milieu des calamités ?
– « Nous
humilier sous la puissante main de Dieu[4],
et nous abandonner
à Sa Providence avec une soumission filiale, dans l'intime conviction que c'est
Dieu qui a tout conduit, que Ses desseins impénétrables ont pour principe
l'amour des âmes, et qu'Il saura mettre au service du bien les
événements les plus déconcertants. Et pour ce qui nous concerne personnellement,
nous souvenir que nous sommes dans la main de notre Père des Cieux. S’Il veut
nous sauver, il Lui est aussi facile de le faire au milieu de tous les périls,
que de nous appeler à Lui quand aucun danger n'apparaît menaçant; et s’Il veut
nous éprouver, que Son saint nom soit toujours béni !
– « Faire notre
devoir de notre mieux, et nous dévouer pour le bien commun, suivant les temps
et les circonstances, et comme notre situation le permet. "Quand c'est la
tempête, c'est la tempête. Le marin s'y résigne et travaille. Faisons de même.
N'entrons point dans l'agitation des flots qui nous ballottent, et tenons-nous
au roc de la Providence, en disant: Ô mon Dieu, je Vous adore, je Vous loue,
j'accepte l'épreuve, je subis le temps, et je me tiens dans la paix[5].''
– « En
conséquence, il faut prier, prier encore, prier toujours. Demandons,
cherchons, frappons, crions. Importunons Dieu, et pour qu'Il abrège la
calamité, si tel est Son bon plaisir et, d'une façon absolue, pour qu'il y ait
le moins possible d'âmes à périr dans la tourmente, pour que les foules reviennent
à Dieu d'un cœur contrit et humilié, que les Saints se multiplient, que
l'Église soit plus fidèlement écoutée, et Dieu moins offensé.
« Et puisque la prière jointe au
jeûne est (spécialement) bonne, et que l'aumône fait trouver miséricorde[6],
au jour des calamités, c'est le temps ou jamais de nous renouveler
dans la fidélité à tous nos devoirs, et d'ajouter à nos sacrifices
obligatoires quelques mortifications de surcroît, pour mieux apaiser le juste
courroux du Ciel. Car les calamités sont, en général, la punition du péché,
et, plus elles sont universelles et terribles, plus le flot de l'iniquité a dû
provoquer la colère divine. Rien de mieux à faire que d'améliorer notre propre
vie, et d'offrir au Maître irrité, au Père méconnu, un redoublement d'amour et
de fidélité pour nous, un large tribut d'amende honorable et de réparation pour
les nôtres et pour le monde coupable. »
Dom Vital
Lehodey, Le saint Abandon, Paris, Lecoffre, 8e éd., 1942, p. 162-168.