Saint
Joseph Benoît Cottolengo
Le Saint de l’abandon total à la divine Providence
1786-1842
Il existe à
Turin un immense complexe, en fait c’est presque une petite ville en soi,
nommée Piccola Casa della
Divina Provvidenza. Elle réunit une
douzaines de communautés religieuses, hommes et femmes, et de
« Familles » de séculiers, voués respectivement à une variété
d’œuvres de charité, ou à la vie contemplative. Dans l’harmonie, on y partage un objectif commun : le
soulagement des souffrances physiques et spirituelles du prochain. Le fondateur de cette œuvre extraordinaire
est le Saint dont nous relatons ci-après l’histoire.
Joseph Benoît Cottolengo naquit dans
l’antique cité de Brà, en Piémont, le 3 mai 1786. Il appartenait à une famille
aisée, mais recommandable surtout par sa piété et sa charité chrétienne. Sa
mère, pieuse et bienfaisante, ne négligea rien pour former l’enfant à la vertu.
Les soins maternels ne furent pas perdus; dès ses plus jeunes années, Joseph
manifesta une prédilection remarquable pour les choses de Dieu, et une charité
extraordinaire envers !es pauvres. Âgé d’à peine cinq ans, il laissait déjà
entrevoir ce qu’il serait plus tard.
Un jour, muni
d’une corde, il allait de chambre en chambre en prenant, le plus gravement du
monde, d’interminables mesures. «Que signifient tous ces calculs, lui demande
sa mère, et que prétends-tu trouver? Je
voudrais savoir combien de lits la maison peut contenir, dit l’enfant, car
lorsque je serai grand, je compte la remplir de malades.»
À cet amour des
défavorisés se joignait une délicatesse de conscience peu commune. Un des
grands remords de sa vie fut d’avoir gardé un simple sou trouvé sous une
chaise. Et cependant, c’est à peine s’il l’avait conservé quelques instants,
car pris de remords, il avait couru le rapporter à sa mère.
Quelques années
plus tard, Joseph Benoît commença ses études, mais sans aucun succès. Tout
travail intellectuel lui était un supplice: son esprit semblait
irrémédiablement fermé. Il fallut une espèce de miracle pour changer ce
désespérant état de choses. Réalisant l’inutilité de ses efforts, Joseph eut
recours au ciel: il s’adressa spécialement à saint Thomas d’Aquin et obtint la
grâce demandée. En peu de temps, Joseph put regagner le temps perdu et devint
le modèle des écoliers.
À dix-sept ans,
sa rhétorique achevée, il dut songer au choix d’une carrière. Après mûre
réflexion, il se décida pour l’état ecclésiastique vers lequel, du reste, il se
sentait porté depuis sa première enfance. Commencées au sein de sa famille, ses
études théologiques s’achevèrent au Séminaire d’Asti, où sa piété et son
inépuisable douceur lui attirèrent l’estime et l’affection de ses confrères et
de ses maîtres. Enfin, le 8 juin 1811, il reçut le sacerdoce des mains de Mgr
Solaro, ancien évêque d’Aoste.
Après quelques
mois passés au milieu des siens, le jeune prêtre fut envoyé en qualité de
vicaire à Cornégliano, un bourg d’environ 2000 âmes. Là encore, son affabilité
lui gagna toutes les sympathies. Son ministère auprès des malades était particulièrement
apprécié. «Quand il arrive, disait-on, on dirait que la maladie a peur de lui,
elle s’en va.» Il demeura cependant peu de temps à Cornégliano, et se rendit à
Turin pour y perfectionner ses études. Deux ans plus tard, soit le 14 mars 1816,
il soutint avec brio sa thèse de doctorat. Le chanoine Agodino, supérieur d’une
congrégation fort estimée à Turin, le Corpus Domini, avait assisté à
l’examen. Émerveillé des réponses du jeune candidat, il voulut à tout prix le
compter au nombre de ses prêtres, si bien que, le 29 mai 1818, Joseph fut reçu
chanoine de la Très Sainte Trinité, et membre du Corpus Domini.
Cette étape est
importante dans la vie de Cottolengo: il avait toujours tendrement aimé les
pauvres et les malades, mais désormais il ne vivra plus que pour eux. Vieillards
sans ressources, veuves dans la misère et chargées d’enfants, ouvriers sans
travail et sans pain, ce fut là sa compagnie habituelle et sa famille
d’adoption. Quant à lui, il se privait même du nécessaire, et lorsqu’on le
rencontrait dans les rues de Turin avec une soutane usée et un gros manteau à
poil, il disait jovialement à ceux qui se montraient surpris: «Ne voyez-vous
pas que je suis une bête féroce?» Tout l’argent épargné s’en allait aux
pauvres, ses chers amis, ses bien-aimés frères, comme il se plaisait à
les appeler. Est-il besoin de dire qu’ils accouraient toujours plus nombreux?
En même temps que
la charité, toutes les autres vertus ne cessaient de croître chez Cottolengo.
Selon le vœu de ses jeunes années, il travaillait véritablement à devenir un
saint. Déjà on racontait de lui des choses merveilleuses. Un matin, comme il
se rendait à la paroisse pour la messe, il aperçut un marchand debout sur le
seuil de sa porte et profondément absorbé dans ses méditations. Arrivé près de
lui, Cottolengo dit tout haut, sans s’arrêter: «Pensez ou ne pensez pas; ce qui
vous occupe en ce moment ne se réalisera pas.» Piqué au vif autant que surpris,
le marchand qui, en effet, était alors préoccupé d’une affaire importante,
multiplia ses efforts pour faire mentir le prophète. Peine perdue, il ne put
jamais atteindre le but qu’il s’était proposé.
Cottolengo
n’avait cependant pas encore trouvé sa véritable voie. Il avait beau se
dépouiller de tout, vendre ses livres, emprunter de tous côtés pour donner
davantage, il n’arrivait qu’à soulager quelques misères isolées, et ce
résultat était bien en-dessous de son rêve. La soif de dévouement qui dévorait
son âme ne pourrait être apaisée tant qu’il y aurait autour de lui quelque infortune
sans secours, quelque désespoir sans consolation. Mais comment arriver à un
pareil résultat? Selon son habitude lorsqu’il se trouvait en présence d’une
difficulté, Cottolengo redoubla ses prières, et la lumière attendue ne tarda
pas à briller. Un jour, le chanoine Valetti lui présenta un livre: «Lisez ce
livre, lui dit-il. Au moins vous aurez quelque trait édifiant à raconter, quand
nous converserons ensemble.» Cottolengo prit et lut: c’était la vie de saint
Vincent de Paul que Dieu lui envoyait manifestement pour lui montrer la route.
La
"Piccola Casa" de la Providence
Comme toutes les
grandes œuvres de charité, la Piccola Casa eut d’humbles commencements
et fut inspirée par un événement fortuit. Après avoir lu l’admirable vie de
saint Vincent de Paul, Cottolengo avait compris la manière dont il faut
entendre la véritable charité, mais il hésitait encore sur les moyens à
prendre. Or, pendant qu’il élaborait ses plans dans la retraite et le silence,
une pauvre femme nommée Marie Gonet, arrivait à Turin le 2 septembre 1827.
Enceinte et dangereusement malade, elle alla vainement frapper à la
porte de tous les hôpitaux de Turin. Repoussée de toutes parts, elle finit par
échouer dans une misérable auberge où elle expira bientôt. Cottolengo, qui s’était
trouvé là pour l’assister à ses derniers moments, se jura de tout faire pour
prévenir de pareils accidents. Il s’entoure aussitôt de personnes pieuses,
leur expose son projet, les supplie de lui venir en aide, et se met en quête
d’un local.
Il trouva
d’abord, au fond d’une cour, quelques petites pièces qu’il jugea convenables
pour les débuts de l’œuvre et il s’empressa de les louer. Mais lorsque les
voisins surent de quoi il était question, ils firent une telle esclandre que le
propriétaire dut résilier le bail. Forcé de chercher ailleurs, Cottolengo ne
tarda pas à louer deux chambres à l’Arcade Rouge, presque en face du Corpus
Domini.
L’installation ne
fut pas longue: on commanda quatre lits chez le menuisier, et un ami du saint
prêtre, Rolando, les transporta lui-même sur ses épaules. Le 17 janvier 1828,
les deux premiers malades furent installés. D’autres ne tardèrent pas à suivre
et on dut louer successivement, à mesure qu’elles devenaient vacantes, toutes
les chambres de la maison. Un médecin et un pharmacien charitables, le
Dr Laurent Granetti, médecin du roi, et Paul Anglesio offrirent gratuitement
leurs services. Quelques personnes pieuses donnèrent de l’argent. D’ailleurs,
pour toutes choses, on s’en remit à la Providence, dont le secours ne cessa de
se manifester d’une manière merveilleuse en faveur de la Piccola Casa, comme
Cottolengo se plaisait à nommer son hôpital.
Un jour, dans les
débuts, le saint fondateur manquait de dix francs pour payer ses comptes. On
sonne à la porte; il va ouvrir et se trouve en présence d’une personne inconnue
qui lui remet dix francs et se retire sans rien dire.
Les
Vincentines
L’œuvre
grandissant rapidement, il fallut songer à se procurer des aides. Au début,
douze dames charitables se partageaient le soin des malades, tout en vaquant à
leurs occupations ordinaires. Mais bientôt elles ne purent suffire à la tâche
et Cottolengo dut se hâter de mettre à exécution un projet médité dès le
début. Admirablement secondé par Marie-Anne Pullini, une veuve, il entreprit de
fonder, à l’exemple de saint Vincent de Paul, une Société de véritables mères,
uniquement occupées du soin des malades. On les nomma d’abord Filles
de la Charité, puis Vincentines ou Filles de Saint-Vincent.
Spécialement
destinées au soin des pauvres, ces saintes filles ne devaient pas multiplier
les pratiques de piété, mais s’exercer de toutes manières à la charité, à la
douceur et à la patience. Telles étaient les directives de Cottolengo pour
elles. «Votre charité doit se manifester avec tant de bonne grâce qu’elle gagne
le cœur, leur disait-il. Soyez semblables à un plat bien servi, dont la seule
vue fait plaisir. Soyez promptes à soigner les malheureux. Que jamais on n’ait
besoin de vous appeler deux fois. Suspendez toute autre occupation, quelque
sainte qu’elle puisse être. Tenez-vous, pour ainsi dire, constamment sur vos
ailes pour voler au secours du prochain.»
Lui-même,
d’ailleurs, les encourageait par son exemple à ne vivre qu’avec les malades et
pour les malades. Maintes fois on le vit mettre la main à l’œuvre, s’occupant
des moindres détails et ne craignant pas de prendre un balai ou une brosse,
panser une plaie ou laver la vaisselle. Plus habituellement, on voyait le bon
supérieur allant de lit en lit, s’arrêtant auprès de chaque malade, exhortant
les uns, consolant les autres, ayant pour tous une bonne parole, un trait
pieux, une anecdote joyeuse. Il leur donnait même des bonbons, des oranges, des
grenades, ne leur refusant que ce qui pouvait nuire à leur santé.
Plus d’une fois
il eut à souffrir de la malpropreté des nouveaux venus; ses parents ou ses
confrères lui reprochaient de rapporter des visites aux pauvres autre chose
que des mérites! Mais le désir de faire du bien lui faisait oublier toute
considération moins importante. S’il apercevait sur la place, devant l’église,
quelques beaux fruits dont ses malades avaient envie, il allait les acheter et
les portait lui-même, aurait-il été à ce moment-là en costume de cérémonie. Il
habituait les gens à le voir agir avec une simplicité absolue qui était pour
lui, soit une occasion de pratiquer l’humilité, soit une manière de se
distraire.
Il avait amené à l’Arcade
Rouge un mendiant aveugle et prenait un soin particulier de son corps et
de son âme. Souvent il conversait avec lui et lui parlait de la splendide
lumière du paradis qui le consolerait un jour de n’avoir pas joui de celle
d’ici-bas. L’aveugle prenait un plaisir extrême à ces petits serinons et lui
demanda un jour qui il était. «Moi, dit en riant Cottolengo, je suis le
savetier de la maison. -- Peste! rétorque le bonhomme, si un savetier parle
aussi bien, que serait-ce du supérieur de la maison qui, paraît-il, est un
saint?» En toutes ses activités, Cottolengo n’avait pourtant qu’un seul but en
vue: il voulait ramener ses malades à la fréquentation des sacrements. Quand il
parla de confession, le mendiant déclara qu’il voulait se confesser au
directeur de la maison. «Mais, mon ami, dit Cottolengo, c’est moi le directeur!
Vous! allons donc, farceur de savetier!» Et tous les deux d’éclater de rire. On
eut beaucoup de peine à rétablir la vérité dans l’esprit du mendiant.
Avec un tel
directeur, l’œuvre ne pouvait manquer de grandir: les malades affluaient de
toutes parts, et le nombre des religieuses croissait de jour en jour. Bientôt,
on ne se contenta plus de soigner les malades à l’hôpital. Cottolengo demanda à
ses filles d’aller aussi à domicile porter secours à ceux que, pour une raison
ou pour une autre, on ne pouvait accueillir à la Piccola Casa. De ce
côté-là aussi le champ était vaste, et Rolando, chargé par son ami de découvrir
les misérables, était un infatigable pourvoyeur. Le bien se faisait donc et
tout semblait marcher à souhait.
Pluie d’épreuves
Comme un chêne
jette dans la terre des racines d’autant plus profondes qu’il est plus exposé
au souffle des tempêtes, ainsi les œuvres de Dieu sont d’autant plus
inébranlables qu’elles ont été plus agitées au souffle des tribulations. Les
difficultés vinrent en effet bientôt, nombreuses et cruelles, assaillir le
saint directeur: de la part de sa famille d’abord, qui rêvait pour lui une
situation plus honorable aux yeux du monde et plus en vue. De la part des fournisseurs,
aux exigences desquels on ne pouvait pas toujours faire face immédiatement. De
la part même, enfin, des chanoines du Corpus Domini, scandalisés et
inquiets des entreprises par trop audacieuses, disaient-ils, de leur charitable
confrère. Plaisanteries mordantes, paroles dures, reproches amers, Cottolengo
supporta tout et continua sans s’émouvoir, mais pour se heurter à des
difficultés plus redoutables encore.
Une des jeunes
personnes qui s’étaient vouées à l’œuvre avait inspiré, sans le savoir, une
violente passion à un jeune homme de la ville. Ce malheureux, hors de lui-même,
vient un jour à la sacristie, se jette sur Cottolengo, le saisit à la gorge, et
il l’aurait infailliblement étranglé, sans le secours du sacristain. La
suffocation était même si avancée, qu’il en fit une maladie assez sérieuse.
Ces persécutions,
loin de décourager Cottolengo, ne faisaient qu’exciter son zèle. Deux fois
encore on tenta de l’assassiner. Visiblement protégé par la Providence, il
s’attacha plus que jamais à ses malades et à ses pauvres. Le jour arrivait
pourtant où il allait falloir s’arrêter, du moins pour quelque temps.
Au mois de
septembre 1831, le choléra ayant ravagé quelques provinces du Piémont, les
autorités de Turin, craignant pour la ville, multiplièrent les mesures de salubrité.
Les voisins de l’Arcade Rouge ne manquèrent pas de dépeindre la Piccola
Casa comme un foyer d’infection. Ils s’adressèrent au ministre de
l’Intérieur, le suppliant de faire fermer l’hôpital, ou tout au moins de
prendre à son endroit les mesures les plus sévères. Celui-ci, trouvant leurs
réclamations légitimes, fit signifier aux chanoines du Corpus Domini qu’ils
devaient fermer sans retard cet asile. L’avocat Costa fut chargé de l’affaire
et, comme il était l’ennemi déclaré de Cottolengo, tout fut bientôt réglé: le
fondateur reçut l’ordre de renvoyer ses malades. Pourtant, on lui permettait
hypocritement de les transporter hors de la ville, ce qu’on savait bien
lui être impossible.
Sans se
décourager, Cottolengo fut obligé de distribuer ses infirmes dans les divers
hospices de Turin. Le Supérieur du Corpus Domini l’accabla de reproches
devant tous ses confrères réunis, lui reprochant sans doute son «imprévoyance».
Le serviteur de Dieu écouta très paisiblement tout ce qu’on voulut lui dire et
se contenta de répondre doucement: «J'ai toujours dit, et on répète chaque jour
dans mon pays de Brà que la bonne culture des choux exige qu’on les
transplante. Nous transplanterons donc, et tout ira pour le mieux. -- Comment?
s’écria-t-on de toutes parts, vous ne renoncez pas à vos entreprises? Où vous
établirez-vous et que mettrez-vous dans votre établissement? Je m’établirai où Dieu voudra: quant aux
pauvres et aux malades, ils ne me manqueront pas; on m’a enlevé ceux que
j'avais, mais je saurai en trouver d’autres, et j'en veux plus de mille.»
En attendant que
la bourrasque fût passée et que l’heure propice sonnât pour reprendre son
œuvre, Cottolengo s’appliqua à former ses Sœurs avec plus de soin encore que
par le passé. Elles ne restèrent d’ailleurs pas inactives: l’Arcade Rouge étant
vide, il les y laissa. De là, elles rayonnèrent dans toute la ville, portant à
domicile les soins qu’elles ne pouvaient plus donner à la Piccola Casa, et
le bien se continua sous une forme différente.
Cette situation
ne devait pas durer longtemps: l’œuvre allait renaître, plus jeune et plus
forte, au moment où elle semblait irrémédiablement perdue.
Le
«Valdocco»
Il y avait alors,
près des murailles au nord-ouest de Turin, un lieu solitaire, presque tout
entier en prairies et en terrains vagues. Quelques rares auberges de troisième
ordre étaient semées çà et là, toutes fort mal famées et plus mal fréquentées
encore. On n’y entendait que blasphèmes, on n’y voyait que désordres de tout
genre. L’homme de Dieu ne s’effraya pas d’un tel voisinage, bien fait pourtant
pour arrêter tout autre que lui. Au Valdocco, il sentait autour de lui
de l’espace et cela lui suffisait. Pour tout le reste, il s’en remettait à la
Providence.
L’asile de l’Arcade
Rouge était fermé depuis sept mois, lorsque Cottolengo estima qu’il était
temps de rouvrir un nouvel abri à ses chers malades. Il loua donc au Valdocco
une humble maison composée de deux chambres, une écurie et un grenier à
foin. Lui-même, aidé d’amis fidèles, travailla aux premiers déblaiements. On
transporta ensuite l’ancien mobilier qu’on était parvenu à sauver du naufrage,
et bientôt on fut installé.
Le premier malade
fut introduit le 2 7 avril 1832: c’était un jeune homme atteint de la gangrène,
qu’on avait amené sur une charrette traînée par un petit âne. Peu de jours
après, on avait quatre malades; deux mois après, vingt-cinq. Il fallait un
médecin. Cottolengo revint frapper à la porte du Dr Granetti qui s’empressa de
se mettre tout entier à son service. La Piccola Casa de la Providence était
fondée, et elle ne cessa de s’agrandir d’une façon merveilleuse.
Un jour, Albert,
le fière de Cottolengo, vint le visiter. Mais au lieu d’admirer le dévouement
de son frère, il lui fit des reproches: «Encore du nouveau! dit-il. Comme la
première fois, vous allez vous exposer aux railleries de tous! -- Ce qui
arrivera, vous le verrez,» répondit tranquillement Joseph Benoît. Et, montrant
de la main un vaste emplacement, il ajouta: «Je vois déjà toute cette plaine
couverte des constructions de la Providence.» La prophétie devait se réaliser
pleinement. Déjà malades et infirmières croissaient rapidement en nombre, en
dépit des obstacles.
Le bien ne se
faisait pas sans peine. Nous avons dit quel était l’entourage de l’hospice:
cette populace grossière et dégradée qui fréquentait les tavernes voisines n’épargna
ni les tracasseries, ni les insultes, et les pauvres Sœurs eurent souvent à
souffrir. Mais, formées à la patience et à la résignation, elles n’en étaient
plus à compter les insultes comme une épreuve, et elles continuaient
paisiblement leurs charitables travaux. Elles étaient d’ailleurs sans cesse
encouragées par leur saint directeur qui leur annonçait, avec une assurance
imperturbable, des jours meilleurs pour l’avenir: «Voyez, leur disait-il,
cette rivière, ces champs, ces terrains incultes: nous occuperons tout, car
Dieu veut cette œuvre, et I1 la fera grandir comme le grain de sénevé. Quant à
nos ennemis, ils deviendront nos enfants.» Et de fait, plusieurs des insulteurs
les plus acharnés furent heureux plus tard d’obtenir un lit à la Piccola Casa
et d’y mourir dans la paix de Dieu.
Il est à peu près
superflu de dire que l’administration du Valdocco n’avait rien de commun
avec celle de ces hôpitaux où l’on ne saurait entrer sans mille formalités
pendant lesquelles les malades ont tout le loisir de mourir sans secours. Pour
être admis, il suffisait d’être pauvre ou souffrant: on voyait alors les portes
s’ouvrir toutes grandes. S’il y avait quelque préférence, c’était pour les plus
repoussants. Une fois entrés, ils étaient absolument les maîtres: directeur et
infirmières étaient entièrement à leur service.
Pour les
finances, on ne s’en inquiétait pas: Dieu devait y pourvoir et II n’y manquait
pas. D’économies, il n’en fallait pas parler, et Cottolengo n’était jamais plus
content que lorsqu’il ne lui restait rien. Un jour, il n’avait plus que trois
ou quatre sous dans sa bourse: «Je n’ai jamais été si heureux! s’écria-t-il.
On va voir maintenant que ce n’est pas Cottolengo qui soutient cette œuvre,
mais le bon Dieu tout seul.» Il avait, du reste, un moyen tout spécial de
s’assurer des ressources. Une Sœur vint lui dire, une fois, qu’il ne restait
plus rien pour faire face aux premiers besoins. «Tant mieux, ma Sœur, dit-il
joyeusement. Allons vite chercher quatre ou cinq malades et logeons-les dans quelque
coin: le bon Dieu sera bien obligé de nous envoyer de quoi les nourrir, eux et
les autres.» On courut chercher quelques nouveaux pensionnaires et les
ressources ne manquèrent pas d’arriver avec eux.
Merveilles
de la charité
On vivait donc au
jour le jour, au Valdocco, et pourtant, on ne reculait pas devant la
dépense lorsqu’il s’agissait du bien-être des pensionnaires. Les bâtiments
étaient vastes, bien aérés, parfaitement sains: chaque catégorie de malades
avait ses appartements séparés, et on fournissait à chacun le régime le plus
convenable à son état. Cottolengo et ses religieuses n’avaient pas toujours le
nécessaire, mais les malades ne devaient manquer de rien. C’était un principe
inviolable et sacré. Comment pouvait-on suffire à tout? C’est le secret de la
Providence qui veillait visiblement à ce que Son serviteur ne manquât de rien
pour ses hôtes.
Le chanoine
Louis, frère du saint fondateur, venait parfois le remplacer. Il disait un
jour à deux visiteurs: «Au moment de son départ, mon frère m’a confié ce petit
sac, en me disant d’y puiser pour tous les besoins de la maison, sans compter.
J'ai beau en tirer de l’argent, il ne s’épuise jamais.»
Il y avait
pourtant des heures où, humainement parlant, tout semblait désespéré. On avait
acheté, on avait construit, il fallait payer de grosses sommes, et il n’y avait
pas un sou dans la maison. Inutile de fouiller les armoires; Cottolengo ne
gardait jamais rien, ou s’il lui restait quelque monnaie, il la donnait vite à
quelque nécessiteux. Un soir, au moment de se coucher, il trouva sur lui une
petite somme et la déposa sur une table boiteuse à côté de son lit: il ne put
dormir. Il lui semblait que la table s’agitait pour lui reprocher son manque
de confiance en Dieu. On comprend qu’à l’heure des échéances, il était rare
qu’on pût y faire face. Mais Cottolengo ne se troublait pas, et tout finissait
par s’arranger grâce à la divine Providence et à la confiance sans bornes de
notre Saint.
Le boulanger de
la maison avait fait pour dix-huit mille francs d’avances, et Cottolengo qui
n’avait rien à lui donner, le priait d’attendre encore. Le boulanger patienta.
Un bon jour pourtant cet homme eut absolument besoin de cet argent pour faire
honneur à ses propres engagements. Il hésitait à réclamer l’argent de
nouveau, lorsqu’un inconnu l’aborde: «Faites-moi la grâce, lui dit-il sans
préambule, de me mettre au courant de ce que vous doit la Piccola Casa. --
Dix-huit mille francs, répond le boulanger un peu surpris. -- C’est bien.
Veuillez me signer la quittance, je règle le compte.» On ne put jamais savoir
le nom du bienfaiteur, mais les pauvres ne manquèrent pas de pain.
D’autres fois,
les créanciers étaient moins commodes. Un beau jour, l’un d’entre eux alla
jusqu’à menacer la vie du Père s’il n’était pas payé à l’instant. Joignant le
geste à la parole, il tira de dessous ses vêtements une arme dont il était tout
prêt à se servie Or, selon son habitude, Cottolengo n’avait pas un sou sur lui.
Très ému, ne sachant plus comment s’en tirer, il porte machinalement la main à
sa poche et, surprise! il en sort un rouleau contenant exactement la somme
exigée, plus une pièce d’or qui se détache d’elle-même et roule sur le
plancher. Le créancier, intégralement payé, se retire confus de sa violence. À
peine est-il sorti que le serviteur de Dieu appelle une religieuse, Sœur
Télesphore, et la prie de chercher une pièce d’or qui doit être dans quelque
coin. Puis lorsqu’on l’a trouvée, il dit: «Ceci est la monnaie de la
Providence; gardez-la précieusement, car Dieu vient de faire, il y a quelques
instants, un grand miracle.»
On n’en finirait
pas, s’il fallait citer tous les traits de ce genre: ils se comptent par
centaines dans la vie du Saint qui, selon l’expression d’un de ses amis,
semblait avoir fait un pacte avec la Providence.
Les Frères
de Saint-Vincent de Paul
La Piccola
Casa se développait dans de telles proportions qu’il était à craindre que
les Religieuses fussent incapables, à brève échéance, de suffire à la tâche. Il
fallait s’assurer d’autres auxiliaires. Cottolengo y pourvut en fondant une
nouvelle famille religieuse, les Frères de Saint-Vincent de Paul qui,
eux aussi, eurent pour mission unique de se dévouer au soin des malades. Le travail
ne devait pas leur manquer. C’est qu’on ne soignait pas seulement les infirmes
à l’hôpital; on allait encore les soigner à domicile. Il y avait toujours un
certain nombre de Frères et de Religieuses spécialement chargés de porter
secours chez eux à tous les misérables qu’on pouvait découvrir, surtout aux
pauvres honteux.
Le zèle du bon
prêtre ne connaissait pas de bornes: il veillait lui-même à tout et trouvait
encore le temps nécessaire pour se faire le compagnon de jeux des plus
déshérités. Un jour, l’archevêque de Verceil arrive à la Piccola Casa et
trouve Cottolengo en train de faire une partie de boules avec un pauvre
idiot nommé Doro: «Un petit instant, Monseigneur, un petit instant, je
vous prie! J'ai là un partenaire qui se fâcherait si je le laissais en plan si
brusquement.» Le prélat, fort charitable lui-même, attendit patiemment, et loin
de se formaliser, il félicita Cottolengo.
Il serait
difficile de calculer même approximativement le nombre de malheureux recueillis,
soignés et consolés à la Piccola Casa. Cottolengo qui n’admettait pas
qu’on pût faire des épargnes et tenir une comptabilité, ne voulait pas non plus
qu’on connût le chiffre des hospitalisés. Il était intraitable sur ce chapitre
et punissait sévèrement ceux qui essayaient de transgresser ses ordres.
Aujourd’hui encore, paraît-il, si un visiteur du Valdocco demande le
nombre des malades, on lui répond doucement: «Sept ou huit mille.» Ce qui est
vrai, dans l’ensemble.
De même qu’on ne
comptait pas ceux qu’on recevait, on acceptait tous les types de malades sans
discrimination. Tout le monde était accueilli, et chacun mis à la place
convenant le mieux à son état. Aussi y avait-il là un peu de tout: des aliénés,
des aveugles, des sourds-muets. On admettait aussi des vieillards, et des
petits enfants abandonnés. La Providence pourvoyait aux besoins de tout ce
monde-là, et la joie régnait au milieu de toutes ces misères.
Un prêtre
étranger, visitant la Piccola Casa, s’arrêta tout ému devant un enfant
de quatorze ans, infirme au delà de tout ce qu’on peut imaginer: une seule
jambe, un bras à l’état rudimentaire, à l’extrémité duquel pendait une masse de
chair inerte en guise de main. Le prêtre lui adresse quelques paroles que
l’enfant écoute tranquillement, assis sur les marches d’une grande croix
élevée au milieu du préau. Puis, se levant tout à coup, il se met à sauter sur
son unique jambe avec une gaieté à faire envie aux heureux du monde. Il était
un des favoris de Cottolengo, et il ne lui restait, disait-il, rien à désirer,
puisqu’il était enfant de Dieu et de la Piccola Casa. Il savait d’ailleurs
écrire de son unique main, et il était chargé de surveiller les cérémonies à la
chapelle. Que d’efforts il avait fallu fournir pour arriver à de pareils
résultats!
Cottolengo, qui
avait une prédilection pour les plus misérables, avait reçu au nombre de ses
invalides un homme assez âgé déjà, venant on ne sait d’où, et monstrueusement
difforme. Sa taille était énorme; à la place des deux jambes, il avait une
masse de chair qui se terminait en cône, de telle sorte qu’il rampait sur la
terre comme un serpent. Avec cela, sa voix était rude, son caractère irascible,
sauvage et grossier. Cottolengo en fit son protégé. Il passa avec lui de
longues heures, essayant de gagner sa confiance, l’entourant d’affection et de
prévenances délicates. Insensiblement, cette nature sauvage s’humanisa, et
l’objet de tant de soins devint un chrétien d’une douceur et d’une piété
admirables.
Fondations
et Congrégations religieuses
Une œuvre aussi
étendue que celle du Valdocco semblerait plus que suffisante pour
absorber la vie et les forces d’un homme, quels que puissent être d’ailleurs
son zèle et son dévouement. Cependant, Joseph Cottolengo fit bien plus encore;
il faudrait un volume pour parler des œuvres multiples qu’il eut le courage
d’entreprendre et la sagesse de mener à bonne fin.
La première en
date de ces œuvres, après l’institution des Vincentines et des Frères
de Saint-Vincent, dont nous avons déjà parlé, fut l’établissement du
monastère du Suffrage, fondé en 1840. Dès 1835, il méditait
l’institution de ce couvent. Une Sœur nommée Gertrude était à la dernière
extrémité. Agenouillés au pied de son lit, son père et sa mère sanglotaient.
Cottolengo arrive, il se penche vers la mourante, lui adresse quelques paroles,
et se tournant vers ses parents: «Pourquoi pleurer ainsi? leur dit-il. Demeurez
en paix, votre fille ne mourra pas encore: elle a trop à faire à la Piccola
Casa. Avant de nous quitter, elle sera abbesse d’un couvent.»
De fait, en dépit
des prévisions des médecins, Sœur Gertrude guérit et devint la première
supérieure du monastère du Suffrage. Cette congrégation était d’abord
simplement destinée à recevoir toute Vincentine qui, après dix ans de vie
active, se sentirait fatiguée et éprouverait le besoin de repos et de
recueillement. Mais on ne tarda pas à admettre des jeunes filles venant
directement du monde, et la nouvelle famille religieuse eut pour mission
spéciale de prier pour les âmes du Purgatoire, d’où son nom: du Suffrage. Après
avoir soulagé les malheureux de ce monde, on venait en aide aux âmes souffrantes
de l’autre monde.
Bientôt après
naquit une autre congrégation: celle des Filles de la Pitié qui avaient
pour mission spéciale d’honorer la Passion et la mort du Sauveur ainsi que les
douleurs de la très Sainte Vierge. Ces religieuses intercédèrent aussi
spécialement en faveur des agonisants. Cottolengo désirait que ces Sœurs
fussent au nombre de trente-trois, en mémoire des trente-trois années que le
Sauveur a passées ici-bas. La règle est d’une austérité peu commune: Cottolengo
défendit sévèrement d’y rien changer, non plus qu’au costume, car il assurait
les avoir reçus des mains de la Mère de Dieu.
L’institution des
Carmélites, destinées à prier spécialement pour l’Église et son Chef, mérite
d’être racontée. Le serviteur de Dieu y pensait depuis longtemps, mais n’en
avait dit mot à personne. Un matin, il arrive de bonne heure à Cavoretto où se
trouvaient vingt ou vingt-cinq Vincentines. Il va droit à la cuisine et,
désignant une marmite sur le feu: «Qu’avez-vous là? demande-t-il à brûle-pourpoint.
-- La viande pour le dîner, répondent les Sœurs un peu surprises. -- Oh!
reprit-il, que voulez-vous faire de cela? Portez cette viande au fermier à qui
elle fera grand plaisir. Quant à vous, Dieu vous destine à être bientôt
Carmélites, vouées par conséquent à l’abstinence la plus stricte, ails,
oignons, légumes, en un mot, ce que la Providence voudra bien vous envoyer.»
Toutes les Sœurs acceptent la proposition. Une supérieure est nommée séance
tenante, le silence perpétuel est établi, et les exercices commencent.
Les diverses
fondations mentionnées plus haut avaient excité les railleries des uns, les
critiques des autres: celle des Sœurs de Sainte Thaïs souleva des
fureurs. Appelé en 1840 à prêcher une mission dans Turin, Cottolengo vit venir
à son confessionnal une pécheresse qui donnait toutes les marques de la plus
vive contrition et ne demandait que les moyens de persévérer dans ses bonnes
résolutions. Après beaucoup de prière, Cottolengo décida d’ouvrir un asile pour
les malheureuses victimes de la débauche. Selon sa coutume, il mena les choses
avec rapidité, et trois jours après, la maison était achetée, prête, meublée,
et la clôture organisée. Il avait fait venir, pour cette œuvre, cinq de ses
Carmélites.
Le refuge fut mis
sous la protection de sainte Thaïs, la célèbre pénitente dont on peut lire la
vie dans les Pères du Désert. L’œuvre se développa rapidement, et les
repenties furent bientôt au nombre de trente, remarquables par leur ferveur et
leur mortification.
Cette fondation
ne faisait pas l’affaire des libertins. Ils se déchaînèrent en imprécations
contre une telle retraite et vinrent souvent la nuit vociférer sous les
fenêtres, menaçant Cottolengo de mort. De fait, il fut assailli plusieurs fois
et roué de coups. On remarqua qu’à partir de ce moment, sa santé s’était
altérée, et son linge, taché de sang à la poitrine, fit soupçonner qu’il avait
reçu là quelque blessure grave.
Il y aurait
beaucoup à dire sur les autres fondations de Cottolengo. Citons seulement: les Tommasini
qui se destinent au sacerdoce, les Filles de la divine Bergère qui
expliquent le catéchisme dans les infirmeries, les Sœurs de la Sainte-Croix chargées
du soin de la lingerie de la maison, les Sœurs de Sainte Elyane qui
lavent sans répit pour les pauvres. Tant chez les hommes que chez les femmes,
on compte aussi les Sourds-Muets, les Épileptiques, les Invalides.
Chacune de ces Familles possède son pavillon et sa cour et un emploi
adapté au plus grand nombre de ses membres.
L’auteur de tant
d’œuvres admirables ne pouvait demeurer inconnu, malgré le soin qu’il prenait
pour demeurer caché. Lorsqu’il visitait quelqu’une de ses maisons, il ne
pouvait échapper aux témoignages de vénération que lui prodiguaient les
fidèles. C’était à qui pourrait l’entretenir un instant, lui baiser la main,
recevoir sa bénédiction, si bien que les pauvres Sœurs qu’il venait visiter ne
trouvaient plus le temps de le voir.
Le gouvernement
du roi Charles-Albert demeura longtemps sans se douter ou sans paraître se
douter de l’existence de la Piccola Casa. Mais, lorsque le nombre des
admissions dépassa six cent, on s’émut en haut lieu. Les ministres adressèrent
un rapport au roi, lui signalant le danger de laisser subsister une maison
qui, sans rentes ni bien-fonds, devait pourvoir chaque jour aux besoins de tant
de monde. Le roi chargea immédiatement le Comte Tonduto de l’Escarène, ministre
de l’Intérieur, de faire une enquête et de lui en communiquer le résultat. Le
Comte fit appeler Cottolengo, l’interrogea longuement et n’en put guère tirer
d’autre explication que ces mots: «La Providence pourvoit à tout.»
Le roi fut ravi
d’avoir dans ses États un homme capable d’accomplir de pareils prodiges de
charité et voulut assurer à la fondation du saint prêtre une existence légale.
Le décret royal disait: «Nous ordonnons que cet établissement continue d’être
gouverné d’après les règlements et lois voulus par Cottolengo, à qui nous
laissons toute liberté, sans qu’il ait à rendre compte de ses déterminations à
qui que ce soit.» Cet acte était daté du 27 août 1833.
Non content de ce
témoignage d’estime, le monarque envoyait, trois jours après, au bon Père, la
décoration de l’Ordre des saints Maurice et Lazare, distinction très recherchée.
Un des premiers officiers de la couronne fut chargé de cette mission. Il dut
lutter longtemps contre la modestie de Cottolengo qui ne se résigna que
lorsqu’on lui eut fait observer combien son refus serait désobligeant pour le
roi. À partir de ce jour, Charles-Albert entoura le pieux chanoine de marques
d’estime et de vénération. «Je le compte, disait le prince, parmi mes amis les
plus chers.» Il le protégea, en effet, contre toutes les calomnies et toutes
les intrigues, le fit venir souvent pour s’entretenir avec lui et manifesta
plusieurs fois le désir de visiter la Piccola Casa. L’homme de Dieu
éluda toujours la demande, craignant de perdre le secours de la Providence
s’il paraissait s’appuyer sur celui des grands de la terre.
Le roi
Charles-Albert ne fut pas le seul à discerner les mérites de Cottolengo. Dès
1834, le pape Grégoire XVI lui avait adressé un bref où il approuvait son
œuvre, le louait de son zèle et le félicitait des succès obtenus. En même
temps, il lui envoyait une médaille d’argent. De l’approbation, personne n’en
sut rien en dehors de l’archevêque de Turin; quant à la médaille, elle fut
discrètement vendue et convertie en aliments pour les pauvres.
Une autre
distinction flatteuse l’attendait encore, celle-là impossible à dissimuler. Un
prince d’Orléans, visitant un jour la Piccola Casa, fut émerveillé;
d’autres Français de marque s’en revinrent aussi enthousiasmés et publièrent
partout la renommée du saint prêtre. La Société Montyon-Franklin décida alors
de décerner la grande médaille à Cottolengo. La médaille fut d’abord remise au
roi de Sardaigne, afin qu’en passant par les mains du monarque, elle acquit un
nouveau prix. Puis ce fut le prince héritier, Victor-Emmanuel, qui se rendit au
Valdocco, escorté des premiers personnages de la cour et de l’ambassade
française,, pour remettre la médaille à Cottolengo. A cette nouvelle, l’homme
de Dieu demeurait tout confus: «Est-il possible, murmurait-il, qu’on ne veuille
pas me laisser tranquille!» Il lui fallut pourtant bien s’exécuter et subir
tous les éloges accoutumés en pareille circonstance.
Vie intime
et prodiges
Tous ces
honneurs, après lesquels les humains ont coutume de courir. ne touchaient pas
le saint fondateur. Il demeura toujours l’homme simple et modeste des premiers
jours, ne soupçonnant pas qu’on pût s’occuper de lui, ne vivant que pour ses
pauvres et ses malades et ne s’inquiétant que de leurs besoins.
Avec
l’accroissement de sa famille religieuse, les maisons se multiplièrent.
Cottolengo trouva encore le moyen de suffire à tout, ne semblant jamais
fatigué. En vain, des envieux tentèrent-ils de lui enlever une partie de son
influence et peut-être de ruiner son œuvre en l’obligeant à constituer un
Conseil d’administration. Lui, toujours si prompt à s’effacer lorsqu’il ne
s’agissait que de sa personne, devenait intraitable dès qu’il était question de
l’avenir de son œuvre: «À Dieu ne plaise, disait-il, que nous donnions un
Conseil d’administration à la Providence! C’est elle seule qui règne et
gouverne à la Piccola Casa, et je ne sache pas que nous ayons jamais eu
à nous en plaindre.» Et il continua jusqu’à la fin à veiller à tout par
lui-même.
On pourrait
croire qu’un homme occupé de tant de détails matériels, et menant une existence
si active, n’avait guère le temps de songer à la vie intérieure: qu’on se
détrompe. Une charité extérieure si ardente ne pouvait venir que d’une âme
fortement imprégnée de toutes les vertus et arrivée à un haut degré d’union à
Dieu. Et d’abord, de tout ce que nous venons de dire, il résulte clairement que
Cottolengo possédait une foi à transporter les montagnes. Ne pourrait-on pas
dire que sa vie tout entière ne fut qu’un acte de foi merveilleux en la
Providence? Cette vertu, il la recommandait en toute circonstance: il voulait
qu’elle fût profondément enracinée dans l’âme de ceux qui vivaient autour de
lui; il la prêchait sans cesse, et cette prédication fut souvent appuyée par
des miracles.
En 1848, une
Sœur, dangereusement malade, répugnait aux remèdes. Elle se leva péniblement et
vint trouver le Père qui était sur le point de quitter la maison: «Mon Père,
lui dit-elle, j'ai les mauvaises fièvres, et je viens vous demander la pénitence.
-- Quelle pénitence? C’est une bénédiction, que vous voulez dire. -- Ah! c’est
vrai, dit la Sœur; je prends un mot pour un autre: donnez-moi votre bénédiction.
-- Ayez la foi, ma fille, la vraie foi, et vous verrez.» Comme elle insistait,
il répéta: «Ayez la foi, vous dis-je, c’est elle qui doit vous guérie» Et la
pauvre religieuse se retira toute triste, sans avoir pu obtenir de bénédiction.
Puis, se souvenant tout à coup de ce qui lui avait été dit, elle s’excita à un
acte de foi bien sincère et fut guérie à l’instant.
Une autre vertu
qui lui était bien chère et pour ainsi dire naturelle était la simplicité.
Vivant avec les simples et les humbles, il s’était fait petit comme eux, et
c’est là un trait distinctif de son caractère. À le voir et à l’entendre, nul
n’eût pu deviner qu’un tel homme était capable de concevoir et d’exécuter des
œuvres comme celles qu’il avait entreprises. On l’eût pris plutôt pour un
esprit bien ordinaire, tant il y avait de simplicité et d’absence de
recherche dans toute sa manière de faire. Ses rapports avec ceux qui
l’entouraient étaient empreints d’une familiarité pleine de bonhomie et de
cordialité. Il avait surtout le talent de s’accommoder en un clin d’œil au
genre de conversation de ses interlocuteurs. Un brave homme, l’entretenant un
soir de ses affaires, en vint à parler des auberges et des différentes
espèces de vins qu’on y servait. Cottolengo le suivit sur ce terrain avec tant
d’habileté et d’entrain qu’un témoin disait ensuite: «Si on ne savait pas que
le Père ne boit pas un verre de vin par mois, on aurait pu le prendre pour un
de ces gosiers dont la soif est insatiable et qui ont d’autant plus besoin de
boire qu’ils ont bu davantage.»
Dans les mille
accidents de la vie ordinaire, il était d’une jovialité charmante. Un
sacristain maladroit ayant laissé tomber sur Cottolengo une burette d’huile, il
dit: «À présent, me voilà un beau garçon!» et il alla tranquillement changer
d’habit. Par bonheur, il en avait ce jour-là de rechange, ce qui ne lui
arrivait pas toujours.
Il avait la
répartie fort vive, surtout lorsqu’il pouvait en tirer quelque profit pour ses
pauvres. Un de ses collègues du Corpus Domini le taquinait un jour sur
la largeur de ses épaules, qu’il comparait à celles d’une bête de somme: «C’est
bien jugé, dit Cottolengo, mais pour mieux apprécier la solidité de ces
épaules-là, essayez d’y mettre cent écus, et vous verrez comme je les porte
aisément.» Pris au piège, le chanoine s’exécuta. Cottolengo prit l’argent, et
souriant avec un brin de malice: «Demain, dit-il, je reviendrai pour la même
besogne, si cela peut vous distraire.»
Sa douceur était
légendaire; les insultes et les outrages semblaient ne pas plus l’émouvoir que
les compliments. Un voisin de la Piccola Casa, gêné par la présence de
tant de malades et de pauvres, ne manquait jamais de manifester son dépit par
des paroles désobligeantes. Un jour, l’ayant rencontré avec son fière Albert,
il l’accabla des injures les plus grossières. Cottolengo écouta jusqu’au bout,
et lorsque l’autre n’eut plus rien à dire, il s’éloigna paisiblement, non sans
avoir salué, comme il avait coutume de le faire auparavant. «Je ne vous
comprends pas, dit le Père Albert. Quand on a affaire à des gens si grossiers,
on passe au moins sans les voie -- Vraiment non, dit Cottolengo; avec de la
patience, on vient à bout de tout, et saint Paul nous apprend qu’il faut
vaincre le mal par le bien.» C’était sa maxime favorite vis-à-vis de ceux qui
cherchaient à lui nuire.
Il y aurait
beaucoup à dire sur sa piété, sur le respect avec lequel il traitait les saints
Mystères et tout ce qui se rapportait au culte divin. Mais il convient de remarquer
surtout sa dévotion envers la Sainte Vierge. Sa confiance en Marie n’avait
point de bornes, et dès qu’une difficulté se présentait, il avait recours à
Elle avec une candeur d’enfant. Marie avait été établie la grande patronne de
son œuvre, sous le titre de la Vierge du Rosaire. Mais il aimait encore
à placer sous Sa protection spéciale les différents détails. Ainsi, par une
ingénieuse application, il l’avait établie patronne de la pharmacie, sous le
vocable de Virgo prudentissima.
Celle qu’il
appelait «sa douce Mère» Se plut souvent à lui témoigner Sa bienveillance
par des faits miraculeux. Vers la fin de septembre 1839, la Sœur chargée de la
surveillance du four court annoncer à
Cottolengo qu’il
ne reste plus rien en fait de farine et qu’il n’y aura pas une once de pain
pour le lendemain. «Qu’importe, répond le Père! pourquoi vous inquiétez-vous de
cela?» La Sœur, assez peu satisfaite de cette réponse, insistait pour qu’on se
procurât un peu de farine. «Vous voyez bien, reprit le Père, qu’il est trop
tard et qu’il pleut à torrents. Comment voulez-vous qu’on fasse sortir
quelqu’un en ce moment?» Quelques instants après, il s’informe auprès d’une
autre Sœur si le réfectoire est libre, en demandant la clé sous prétexte qu’il
avait besoin d’y entrer. La Sœur, intriguée, et pensant qu’il voulait
vérifier si tout était en ordre, le suit doucement et se risque à regarder par
le trou de la serrure. Elle l’aperçoit, agenouillé devant l’image de la Vierge
et priant les bras en croix. Quelques minutes plus tard, on frappait
violemment à la porte d’entrée: c’était un homme qui conduisait une voiture
attelée de deux chevaux et chargée de farine. Il déclara avoir mission de
déposer cette farine à la Piccola Casa sans dire d’où elle venait.
Informé du fait, Cottolengo ne manifesta aucune surprise et ordonna
tranquillement de faire le pain nécessaire.
Une autre fois, à
Cavoretto, harcelé par un créancier, il se prosterne devant une statue de
Marie. Deux fois il crut entendre une voix intérieure qui lui disait de
regarder aux pieds de la Madone; cédant enfin à la troisième invitation, il
découvre à cet droit une somme supérieure à celle dont il avait besoin et, en
payant le créancier, il lui disait: «Gardez bien cet argent, c’est le fruit
d’un miracle.» Les prodiges de ce genre abondent dans la vie de Cottolengo.
Il est à peine
besoin de dire qu’un tel homme était d’une mortification parfaite. À
l’entendre, pourtant, à certains jours on ne s’en serait guère douté, si on ne
l’avait écouté jusqu’à la fin. Payer chopine était une de ses
expressions favorites, et Rolando en savait quelque chose. Lorsqu’il y avait
quelque corvée un peu plus dure: «Rolando, disait Cottolengo, veux-tu que je te
paye une chopine?» Et Rolando acceptait. La corvée achevée, le Père payait la
chopine, mais il paraît que le vin frétait pas des plus capiteux, car Rolando
s’en allait toujours en murmurant: «Le vin de don Cottolengo ne me brouillera
pas la tête.»
Un soir, l’homme
de Dieu, rencontrant dans la rue le chanoine Rénaldi, en face d’un hôtel: «Eh
bien! dit-il, nous Voilà à la cantine: est-ce que nous n’entrerons pas boire
chopine?» Le chanoine répond en souriant que, pour la nouveauté du fait, il
accepte volontiers. Ils entrent et, prenant à part l’hôtelier, Cottolengo lui
demande s’il n’aurait pas quelques mesures de bon vin blanc pour ses malades.
Comme on lui répondit qu’il y en avait, il demanda à le goûter. «Voilà, dit-il,
notre chopine,» et il en but une gorgée. Après quoi il ordonna qu’on en portât
une certaine quantité à la Piccola Casa. «Quant au paiement, ajouta-t-il,
ne vous en inquiétez pas: le chanoine Rénaldi s’en charge.» Et, comme celui-ci
se récriait: «Allons, mon cher ami, vous paierez, croyez-moi. Vous avez voulu
venir à l’auberge: vous ne ferez pas banqueroute maintenant.» Rénaldi paya,
les pauvres burent le vin, et Cottolengo continua à boire de l’eau comme par le
passé.
Il semble que
toutes les actions de sa vie aient convergé, sans exception, vers ce but
unique: soulager les malheureux, toujours, en tous lieux, par tous les moyens.
Mais, tout en s’occupant des corps, il s’inquiétait surtout des âmes, ne
négligeant rien pour les gagner à Jésus-Christ. Doué lui-même d’une piété
angélique, il avait le don précieux de toucher les cœurs, et les conversions
qu’il opéra sont sans nombre.
Combats
corps à corps avec le diable
Le démon trouvait
en lui un adversaire trop redoutable pour ne pas tenter par tous les moyens
d’entraver son œuvre. A la Piccola Casa, on était bien persuadé que l’esprit
du mal lui livrait de fréquents et terribles assauts. De nombreux faits de la
vie du serviteur de Dieu prouvent que cette croyance était fondée. Plusieurs
fois, le matin, quand il voulait s’habiller, il ne trouvait plus aucun de ses
vêtements. On les découvrait ensuite dans des endroits où personne n’aurait
pensé les chercher. Quand on lui en parlait: «Le larron, disait-il (c’est le
nom qu’il donnait à Satan), le larron est venu; c’est lui qui m’a joué ce tour
pour m’empêcher de dire la Messe.»
Un jour, un
personnage bien vêtu se présente à la Piccola Casa. Sœur Dorothée
entrebâille la porte tout juste assez pour lui dire que le Père n’est pas
disponible en ce moment. L’inconnu insiste, pousse la porte brusquement et
monte d’un trait jusqu’à la chambre de Cottolengo. Indignée, la Sœur le suit et
attend sa sortie pour dire sa façon de penser à ce brutal personnage. Elle
attendit assez longtemps. Enfin, le Père parut seul. «Mais, mon Père,
qu’avez-vous fait de cet homme qui, tout à l’heure, est monté chez vous malgré
moi? t Oh! ne vous en inquiétez pas, repartit le Père. Il appartient à une race
qui passe à travers les portes fermées; il m’a donné bien du mal, mais enfin il
est parti!»
Une autre fois, le
larron se présenta sous la forme d’un gentilhomme: «I1 est venu me
tourmenter, avouait l’homme de Dieu, car il ne peut souffrir notre maison. J'ai
dû soutenir contre lui une lutte terrible, mais il est vaincu.» À mesure que
les combats de ce genre se multiplièrent, Cottolengo prit plus facilement le
dessus et, vers la fin de sa vie, sa présence seule suffisait pour mettre en
fuite l’esprit du mal.
En revanche, Dieu
Se plaisait à inonder Son fidèle serviteur de grâces et de lumières. Il lui
accorda, dans une foule de circonstances, le pouvoir de lire dans les âmes et
de sonder l’avenir. Comme dans un cas, on le pressait de donner le voile à une
novice dont on avait lieu d’être satisfait, il céda, mais en ajoutant: «Vous
le voulez, soit; mais je vous prédis que cette jeune fille, si pressée
aujourd’hui de revêtir l’habit religieux, viendra me demander bientôt de le quitter.»
La prédiction se réalisa moins de deux ans après.
Rolando, dont
nous avons parlé plusieurs fois et qui était l’ami intime du Père, lui présenta
un jour deux jeunes gens qu’il croyait faits pour la vie religieuse. Cottolengo
les considéra un instant: «Celui-ci, dit-il, fera bien; l’autre, nous n’en
pourrons rien tirer» Effectivement, le premier commença ses études, réussit à
merveille, et mourut après avoir reçu le sous-diaconat; le second ne put jamais
rien faire de bon et ne tarda pas à quitter le Valdocco.
Souvent il lui
arriva de dire à un pénitent qui se présentait à son confessionnal: «Vous avez
commis telle faute, et c’est cela qui vous tourmente.» Même dans l’intérêt
matériel de sa maison, il eut maintes fois des lumières extraordinaires. Une
nuit, au milieu des ténèbres, il donna l’ordre d’aller veiller sur un point de
la maison qu’il indiqua. On y découvrit, en effet, deux malfaiteurs qui s’y
étaient cachés. Il fit aussi des prédictions très précises sur le développement
de son œuvre et la destinée de ses principaux collaborateurs. 11 semblait
vraiment que lorsqu’il s’agissait de ses fondations, Dieu lui eût donné tout
pouvoir sur le présent et l’avenir; rien n’était caché pour lui, et rien ne lui
résistait.
Au printemps de
1836, Sœur Claire fut subitement prise par des douleurs aiguës au genou, et
elle souffrit pendant six mois. Les médecins, après avoir essayé tous les
remèdes, conseillèrent de l’envoyer aux eaux d’Acqui. Cottolengo se mit à
sourire: «Bah! dit-il, je lui destine un lieu où elle guérira plus sûrement.»
Les médecins n’insistèrent pas. Un mois après, les douleurs devenant plus
vives, le serviteur de Dieu fait appeler la Sœur qui avait toutes les peines du
monde à marcher et lui dit: «Ma Sœur, je vous ai désignée pour aller à
l’hôpital de Fossano où vous tiendrez la secrétairerie.» Sœur Claire était
stupéfaite, mais ne dit mot. «Allez en paix, continua doucement le Père; je
vous donne ma bénédiction. En dépit de vos craintes, vous ferez honneur à la Piccola
Casa. » Sœur Claire se retira guérie, ne souffrit plus jamais de son mal,
et s’acquitta de sa charge à la grande édification de tous.
Un soir,
Cottolengo dit à un prêtre nommé Moccafiché: «Dans quinze jours, je ne serai
plus de ce monde.» Et la prophétie se réalisa. Au mois de février 1842, après
avoir passé plusieurs semaines à mettre en règle une foule d’affaires qui ne
semblaient pas pressées, il envoya chercher son frère Albert. On était au
second dimanche du Carême. Albert arriva fort surpris, et il le fut bien plus encore
lorsque, après une journée tout entière passée dans de longues causeries,
Joseph le retint à dîner, ce qu’il n’avait jamais fait. Puis, au moment de se
séparer: «Adieu, Albert, dit le serviteur de Dieu, n’oubliez pas notre bonne
affection. Je vous bénis.»
Les jours
suivants, Cottolengo visita toutes ses maisons, et partout il laissa clairement
entendre qu’il était venu pour la visite des suprêmes adieux. En bénissant ses
filles du Suffrage, il leur dit: «Ceci est ma dernière bénédiction.»
Sa santé, en
effet, déclinait rapidement et déjà il avait ressenti les premières atteintes
de la fièvre typhoïde. Il jugea alors qu’il était temps, selon son expression, de
rendre les armes. Tous les remèdes étaient inutiles; son âme était mûre
pour le ciel. Le saint malade s’éteignait doucement, toujours occupé de ses
pensées familières, les pauvres, la Piccola Casa, ses auxiliaires et ses
amis.
Les derniers
jours se passèrent dans de vives souffrances, mais jamais on ne l’entendit
proférer une plainte. Il reçut les derniers sacrements avec une piété
angélique et rendit le dernier soupir à 8 heures du soir, le 30 avril 1842, la
veille du mois consacré à Marie qu’il avait tant aimée. Il était à la veille de
ses 57 ans.
On se pressa à
ses funérailles: chacun voulait donner au Saint un dernier témoignage
de respect et de vénération. Des faits miraculeux se produisirent sur sa tombe;
des grâces nombreuses furent obtenues par son intercession.
Le 19 juin 1877,
le pape Pie IX signait le décret autorisant l’introduction de la cause de
béatification. Il fut, en effet, béatifié en 1917 et canonisé en 1934.
Sources: Les
Contemporains, Paris, Maison de la Bonne Presse, Volume 4, No15.
Bouyssonie, «Cottolengo, le saint Vincent de Paul italien»: M. Raviolo, «Cottolengo»,
le Saint, l’Œuvre, l’Esprit, Turin; R.P. Pierre-Paul Gastaldi, Vén. Joseph Benoît Cottolengo, Les
prodiges de la charité chrétienne. Paris, Blond & Barral, 1894.
Magnificat, Vol. XXXVIII, Nos 1-2