MANUEL DU TIERS-ORDRE
DE NOTRE-DAME DU
MONT-CARMEL ET DE SAINTE THÉRÈSE DE JÉSUS
GRANDES FIGURES ET BEAUX
MODÈLES
Le Général de Sonis
(1825-l887)
Ô Marie, lorsque de
pieuses mains remuaient la
terre qui recouvre la
mort, on savait reconnaître
les nôtres à votre
Scapulaire. Général de Sonis
Si le Tiers-Ordre de Notre-Dame du Mont-Carmel
compte des représentants au sein des familles princières, il en a aussi dans
l'armée.
C'est donc sous le drapeau que nos Tertiaires
contempleront une des figures les plus complètes et les plus séduisantes que
nous offre l'histoire contemporaine de la France et du Carmel. Loin de nous la
pensée de vouloir retracer ici la vie du général de Sonis. Elle a été écrite de
main de maître par Mgr Baunard, et cette Vie, que l'on considère à juste
titre comme son chef-d’œuvre, fait honneur à son auteur comme au héros. Nous
lui empruntons quelques traits accompagnés de quelques réflexions pour
l'édification de nos Tertiaires.
De Sonis ne fut ni un chrétien, ni un officier, ni
un Tertiaire ordinaire. En toutes choses il s'exhaussa au-dessus du vulgaire et
dépassa la mesure des moyennes vertus ; et, s'il plaît à Dieu de glorifier un
jour son serviteur par des miracles, il sera facile d'établir l'héroïcité de
ses vertus pour introduire sa cause en cour de Rome.
Disons un mot :
1° De sa dévotion à la
Très Sainte Vierge
2° De sa dévotion à
saint Joseph, à sainte Thérèse, à saint Jean de la Croix
3° De sa vie intérieure
4° De son caractère
* *
*
I
SA DÉVOTION A LA TRÈS
SAINTE VIERGE
En relisant et en méditant cette belle Vie,
nous avons acquis la certitude que le point de départ des vertus et des dons
versés par Dieu dans l'âme de son serviteur fut sa tendre dévotion à Marie.
Dès sa première enfance il se consacra à la Très
Sainte Vierge. Son premier enfant qui fut une fille, il veut qu'on l'appelle
Marie. Une autre recevra le nom de Marthe-Carmel parce qu'elle naquit le 16
juillet 1861. Dieu la lui ayant reprise bien vite il se console en parlant
« des joies qui vont se perdre dans le ciel car c'est là que mon enfant,
nageant dans un bonheur que le monde ne saurait mesurer, forme une des perles
de cette couronne qui ceint la tête glorieuse de Notre-Dame du Mont-Carmel.
Aussi est-ce là que vont aboutir toutes nos pensées. Si nos larmes tombent vers
la terre, nos yeux se relèvent avec nos cœurs : Sursum corda ! »
Il déborde de joie, à la pensée que ses deux sœurs
sont au service de la Reine du Ciel au Carmel de Poitiers. A Limoges, où il a
organisé l'adoration nocturne en 1853, il est ravi de prier dans une église
consacrée à Notre-Dame : « Nous sommes huit chrétiens qui nous
réunissons sans bruit, à peu près comme des conspirateurs. Nous passons ainsi
des nuits délicieuses dans la chapelle des Oblats de Marie. »
En Afrique c'est le même culte vivant et intime de
la Très Sainte Vierge. Promu officier de la Légion d'honneur le 10 juin 1866,
après une belle expédition dans le désert à la poursuite des tribus rebelles,
il offre sa décoration à la Reine de son cœur. Écoutons-le : « Sans
doute, dit-il, nous avons beaucoup souffert dans le Sahara, mais cette vie est
singulièrement profitable aux âmes comme aux corps ; et les âmes ont plus
à gagner à la mauvaise qu'à la trop bonne fortune. Le résultat humain de tout
cela pour moi, a été la croix d'officier de la Légion d'honneur que je mets aux
pieds de Notre-Dame d'Afrique à Alger, ayant déjà déposé celle de chevalier dans
la chapelle de Notre-Dame des Victoires, à Paris. » Plus tard il ira
déposer la Croix de commandeur de la Légion d'honneur aux pieds de Notre-Dame
de Lourdes. Les insignes de ce qu'il estime le plus, il les offre en hommage à
celle qu'il aime davantage.
Les témoins intimes de sa vie racontent que, dans
son programme, le soir était donné aux causeries de la famille. Et ils
ajoutent : « Il n'ouvrait pas alors d'autres livres que son Petit
Office de la Très Sainte Vierge qu'il récitait chaque jour en sa qualité de
Tertiaire du Carmel. La journée se terminait par le chapelet dit en famille et
par la prière en commun. » Comme on s'étonnait un jour qu'il pût trouver
le temps pour vaquer à tant d'exercices, lui, qui passait pour l'un des
officiers les plus actifs de l'Armée d'Afrique, il répondit en souriant :
« Le bon Dieu multiplie le temps pour ceux qui le servent. » Puis il
expliquait son secret que connaissent bien nos zélés Tertiaires : se lever tôt
et bien régler les heures de sa journée.
* *
*
Dans le combat de Loigny, glorieux comme un chant
d'épopée écrit avec le sang le plus pur de France, et où les noms de Charette,
de Troussures, de Ferron, de Bouillé, de Verthamon et d'autres resplendissent à
côté du sien d'un éclat immortel, ce qui soutint le plus le héros de la journée
et de la nuit du 2 décembre (1870) ce fut la pensée de la Très Sainte Vierge.
C'est l’œil de l'âme fixé sur sa Mère du Ciel qu'il se lance à l'assaut,
d'abord avec ses huit cents hommes, puis, à l'heure la plus désespérée, avec
ses trois cents zouaves, et qu'il passe cette nuit tragique du 2, victime
agonisante sur ce champ de bataille rouge de sang et blanc de neige, comme il
eût fait devant le Saint-Sacrement dans une adoration nocturne.
Le P. Augustin de Jésus-Crucifié, Carme déchaussé
et directeur du Tiers-Ordre de Rennes où le souvenir de sa forte piété est
encore vivant, fut un de ceux qui connurent le mieux son âme. Or il a affirmé
que le 2 décembre 1870, il reçut au cœur une blessure plus profonde que celle
qui brisa sa jambe en vingt-cinq morceaux : ce fut une blessure d'Amour qui ne
devait plus se fermer, juste récompense du ciel envers ce héros qui se montra
aussi grand chrétien que grand Français. « Dans cette nuit du 2 décembre,
ajoute le P. Augustin, la Sainte Vierge fit pour lui des prodiges de bonté. Elle
se présenta à son serviteur et fils très aimé, et fit couler dans son âme
d'ineffables consolations. Ces heures terribles devinrent pour lui des heures
de délices. Sa jambe broyée, l'autre gelée, toutes les horreurs de cette nuit
de terreur et de sang, ses effroyables souffrances, tout cela disparut pendant
toute cette nuit. »
D'ailleurs nous avons le témoignage du héros
lui-même. Dans la description tragique qu'il fait du champ de bataille, il
signale la neige qui tombe, la troupe ennemie qui passe sur son corps et dont
il admire l'ordre, les cris de douleur et les râles d'agonie qu'il entend, la
brute prussienne qui d'un coup de botte achève le commandant de Troussures
gisant à ses côtés, à quatre ou cinq pas, le bon Samaritain qui, au lieu de lui
passer sur le corps, lui dit avec bonté : « Camarade », lui
serre affectueusement la main et verse quelques gouttes d'eau-de-vie dans la
bouche de celui qui était à jeun depuis vingt-quatre heures ; des ombres prussiennes
qui passent avec des lanternes rouges, sans qu'il soit aperçu et sans qu'il
consente à les appeler au secours, préférant mourir plutôt que d'être
prisonnier des Prussiens. Après cet horrible tableau il ajoute : « Je
fus tiré de mon abattement par la contemplation de l'image de Notre-Dame de
Lourdes ; elle ne me quitta plus. Avant la guerre j'avais fait le
pèlerinage, à la Grotte miraculeuse, et j'en avais rapporté les plus vives et
les plus salutaires impressions. Depuis ce moment je ne voyais la Sainte Vierge
que sous l'aspect de la statue de Lourdes, je puis dire que cette douce
image me fut constamment présente pendant toute la nuit que j'ai passée sur
ce sol sanglant où j'ai attendu la mort durant de longues heures. Grâce à
Notre-Dame, ces heures, pour être longues, n'ont pas été sans consolations !
Mes souffrances alors ont été si peu senties, que je n'en ai point conservé le
souvenir. »
Lorsque deux zouaves, enfants du peuple qu'une foi
commune avait placés au milieu de la meilleure noblesse de France, se traînant
vers lui sur la neige, réussirent à l'approcher et lui demandèrent quelques
pieuses paroles, il leur parla de Dieu et de la Sainte Vierge. « Je les
entretins de la mort, dit-il, avec cette liberté que donne la foi dans l'immortalité.
Nous étions sur le seuil de ces espérances éternelles qui forment comme le prix
de ce grand combat qu'on appelle la vie ; et, sur ce seuil, l'Église a placé
Marie afin d'inspirer confiance à ceux qui doivent le franchir. La Vierge
Immaculée fut donc l'objet de mon entretien avec ces deux jeunes gens. »
Il ajoute aussitôt en écrivant au père de Fernand
de Ferron, zouave mort à ses côtés, sa tête appuyée sur l'épaule gauche du
général : « Il n'était pas auprès de moi à l'entrée de la nuit. J'ai dû
être rejoint par votre cher enfant avant l'heure de minuit ; mais je ne me suis
pas aperçu de son visage, quoique je n'aie jamais perdu connaissance. Je priais
Dieu aussi bien que je le pouvais ; mes yeux s'étaient fermés, et je puis
dire que mon âme n'était pas où était mon corps… Je me représentais
toujours Notre-Dame de Lourdes, et je ne cessais de sentir une paix, une
consolation intérieure ineffable. Je ne recommençai à souffrir que lorsque les
hommes s'occupèrent de moi. »
Ces paroles semblent bien indiquer que la Très
Sainte Vierge éleva son âme à un état surnaturel extraordinaire, comme le
croyait le P. Augustin.
La lettre remarquable que lui adressa sa sœur,
Marie-Thérèse de Jésus, maîtresse des novices au Carmel de Coutances, nous
laisse la même impression. Voici ce qu'elle lui raconte : « Cher
bien-aimé Gaston, le premier mot que je dois tracer en t'écrivant est une
action de grâces à Jésus et à Marie et à leurs divins Cœurs. Mon âme est si
émue, cher ami, que les larmes voilent ma vue. Oh ! que rendre au Seigneur
? Quelle adorable bonté ! Mais aussi que de douleurs ! Chose
singulière : durant la nuit si cruelle que tu as passée sur le champ de
bataille, dans cette nuit qu'au ciel nous nommerons bienheureuse, car tu lui devras
en partie la palme du martyre ; dans cette nuit, cher bien-aimé, je fus
réveillée en sursaut par une main qui paraissait vouloir me faire lever.
Toute surprise je me soulevai et me tins assise, croyant que c'était une des
novices qui était malade et qui venait me demander quelque chose. Je demandai :
‘Qui est là ?’ - N'ayant pas de réponse et assurée que personne n'était dans
notre cellule, je pensai à vous tous, mes frères chéris... à vos chers enfants.
J'eus l'impression d'un danger. Peu après nous est arrivée la fatale
nouvelle... »
Marie couvrait donc de son regard ce champ de
bataille devenu le Calvaire de ses meilleurs serviteurs ; et lorsque,
l'année suivante, Charette eut résolu de consacrer solennellement ses zouaves
au Sacré-Cœur, le jour de la Pentecôte, dans la chapelle du grand séminaire de
Rennes, Sonis, empêché d'assister à cette cérémonie accepta de composer
lui-même la formule de cet acte de consécration, que l'aumônier du régiment lut
à sa place. Il y disait : « Et vous, ô divine Marie que nous avons choisie
pour notre mère, à vous aussi nous avons rendu témoignage. Nos champs de
bataille ont vu le long cortège des mères, des épouses et des sœurs en deuil ;
et, lorsque de pieuses mains remuaient la terre qui recouvre la mort, on savait
reconnaître les nôtres à votre Scapulaire. »
* *
*
Nommé en 1871 commandant de la 16e
division, il fut heureux de se rendre à Rennes pour pouvoir assister aux
réunions mensuelles du Tiers-Ordre du Carmel que les Carmes déchaussés avaient
établi dans cette ville. Nos Pères de Bordeaux avaient reçu sa profession dans
le Tiers-Ordre le 17 avril 1869 et le voisinage des Carmes de Rennes le remplit
de joie. « Dans la vie des camps qu'il menait en Afrique depuis dix-huit
années, raconte son historien, il n'avait pas encore rencontré les Pères
Carmes. En arrivant à Rennes il se mit donc sous la direction d'un religieux de
l'Ordre, le R. P. Daniel, Prieur de la Communauté. Le Tiers-Ordre était dirigé
par le P. Augustin de Jésus-Crucifié qui lui succéda bientôt. Son âme prit sous
leur conduite un nouvel élan vers les choses de Dieu. »
Quand il passe de Rennes à Saint-Servan, il veut
que la maîtresse de son cœur soit la reine de son nouveau logis : « J'ai
placé dans le vestibule de mon quartier général, dit-il, une statuette de la
Vierge avec cette inscription en lettres d'or sur fond d'azur : Patrona
hujusce domus praesentissima. Marie est là entourée des plus belles fleurs
de mon jardin, et une lampe a brûlé à ses pieds pendant tout le mois de mai. »
Dans les grandes épreuves, Marie est toute son
espérance. Malgré sa jambe cassée et toujours revêtu de son Scapulaire de
Tertiaire, il voulut prendre part aux grandes manœuvres de septembre 1879. Il
était un des premiers cavaliers de France, mais après le terrible accident,
comment espérer se tenir à cheval ? Or ce général infirme fit à lui seul plus
de besogne que tous ses collègues. Écoutons-le : « J'ai été là comme
partout l'enfant gâté du bon Dieu. J'ai passé à cheval par des chemins
impossibles, dans de véritables fondrières, comme je n'en avais pas encore
vues. Grâce la protection de la Sainte Vierge j'ai pu rester dix heures et même
deux fois douze heures à cheval, à toutes les allures. » Aussi pourra-t-il
dire un jour : « C'est la protection si maternelle de Marie qui me
suit pas à pas depuis que je suis au monde. »
Lorsqu'il eut donné sa démission pour ne pas
participer même indirectement aux odieuses expulsions des religieux en 1880, le
général de Gallifet qui avait pour lui une estime profonde le fit nommer Inspecteur
général de cavalerie à Limoges le 2 mai 1881. Nouvelle faveur de Marie qui
arrache à. notre Tertiaire ce cri de reconnaissance : « Que la Sainte
Vierge est bonne de m’envoyer l'emploi que je désirais au début de son mois de
mai ! »
Enfin nommé dans une Commission du ministère de la
Guerre en 1883 il dut s'établir à Paris. Or, c'est à Passy, près des Carmes,
qu'il fixa sa demeure. « Il avait attaché un grand prix, raconte son
historien, à se placer dans le voisinage des Pères Carmes avec lesquels le
Tiers-Ordre lui avait forgé des liens qui se resserraient davantage chaque
jour. »
Ceux-ci eurent à cœur de n'oublier ni leur
illustre frère ni l'infirme. « Les bons Pères Carmes expulsés, qui sont
dans notre voisinage, a raconté de Sonis, me visitent souvent et me font grand
bien. »
Tout infirme qu'il est, il reste fidèle aux
réunions du Tiers-Ordre : « Le 16 juillet à 9 heures du matin,
dit-il, il y aura une messe de communion générale pour les Tertiaires de
Notre-Dame du Mont-Carmel au Sacré-Cœur de Montmartre. Nous ne manquerons pas à
ce pieux rendez-vous des enfants de sainte Thérèse. » En ce même temps le
général avait la joie de voir Madame de Sonis s'enrôler comme lui dans le
Tiers-Ordre du Mont-Carmel : « Nous voilà donc de la même famille
spirituelle, ce qui est une grande grâce de Dieu et m'a causé une vive joie.
Nous disons tous les jours ensemble notre Office de la Sainte Vierge et nous
sommes très unis dans cet acte de religion, comme dans les autres. »
La dernière lettre du général de Sonis sera datée
du 16 juillet 1887, la fête de la Vierge que notre illustre Tertiaire avait le
plus à cœur. Et elle est adressée à une parente qui, après plusieurs
pèlerinages en Terre Sainte, était entrée au Carmel du Pater de Jérusalem. Le général
la félicite de sa résolution et il est heureux de s'unir particulièrement à
elle par ses prières et sa qualité de Tertiaire du Carmel.
Il venait, disait-il, de célébrer la fête de
Notre-Dame du Mont-Carmel dans l'église des Carmes de Passy où il avait fait la
communion pour elle.
Enfin ce vrai fils de la Vierge et de sainte
Thérèse rend en paix son dernier soupir le 15 août 1887, assisté par le
Révérend P. Albert du Saint-Sauveur, prieur des Carmes de Paris, son confesseur
et son ami, qui nous a parlé très souvent de lui avec une profonde vénération.
Marie venait prendre son serviteur et l'emmener
avec elle au ciel le jour de son Assomption pour l'associer à la gloire de son
triomphe.
Dans la nuit de Loigny il disait aux blessés qui
lui demandaient de leur apprendre à bien mourir : « Marie est placée sur
le seuil de l'éternité pour inspirer la confiance à ceux qui doivent le
franchir. » Il le sut par expérience, et la Sainte Vierge dut longuement
sourire en ouvrant les portes du Paradis à ce membre de son Tiers-Ordre, soit
parce qu’il entrait dans l'éternité au jour de sa fête, soit parce qu'il
portait son Scapulaire gage de sa grande promesse, soit surtout parce qu'il se
présentait les bras pleins d'une moisson d'or.
Ainsi donc l'amour et le service de Marie résument
l'histoire de cette grande âme et Mme de Sonis, écrivant à l’une de ses filles
religieuse, pouvait lui dire : « Il est parti notre bien-aimé !
Notre-Dame, la Sainte Vierge qu'il a tant aimée est venue le chercher
pour le conduire au Ciel en ce jour de sa glorieuse Assomption. Tout mon désir
est d'aimer Dieu davantage afin d’obtenir d'aller bientôt rejoindre mon
bien-aimé au Ciel ! » C'est le plus beau panégyrique de Sonis parce
que c'est le plus autorisé et le plus mérité.
* *
*
II
SA DÉVOTION À SAINT
JOSEPH, À SAINTE THÉRÈSE, À SAINT JEAN DE LA CROIX
À cette tendre dévotion envers la Très Sainte
Vierge, de Sonis joignait le culte de saint Joseph, persuadé, selon le
sentiment de notre Mère sainte Thérèse, que les deux sont inséparables. Trois
faits seulement.
Dans son expédition à travers le désert à la
poursuite de Si-Lalla et des Arabes insurgés, la colonne d'attaque qui
comprenait 2.600 hommes d'infanterie et de cavalerie et 1.900 chameaux était,
après plusieurs journées de marche, à bout de forces. L’ennemi reculait
toujours dans le désert, se cachant dans les solitudes des sables brûlants,
telle la poule d'eau plongeant dans le lac sous les yeux du chasseur qui reste
impuissant sur le rivage. On allait manquer d'eau et dans ces déserts de feu
c'est le désespoir parce que c'est la mort certaine. Les chevaux qui avaient
fait vingt heures de marche n'avaient pas bu depuis la veille. La troupe
tombait de fatigue et le commandant était saisi de frayeur. Que faire devant ce
danger ? C'était pour lui et ses hommes une question de vie ou de mort. « Jamais,
raconte Mgr Baunard, de Sonis n'avait connu d'angoisse plus cruelle. » -
Que fait alors notre Tertiaire ? « Il a recours à saint Joseph, son
protecteur ordinaire dont l'appui ne lui a jamais manqué, affirme Mme de
Sonis ; et il achevait sa longue et ardente prière lorsque les Arabes revinrent
annoncer qu'ils venaient de trouver les puits de Bou-Aroua, éloignés de dix
kilomètres seulement et qu'il y avait de l'eau. On remonta vite à cheval et
enfin on fit halte sur le bord d'un r'dir. Il était rempli d'une eau jaunâtre
et fangeuse mais c'était le salut. »
Dans une autre circonstance (1867), au retour
d'une expédition dans le sud, la colonne qu'il commande va franchir un grand
fleuve desséché ayant plus d'un kilomètre de large pour aller prendre sur
l'autre rive le convoi de vivres qu'on y avait laissé pour poursuivre plus
lestement l'ennemi. Or un orage éclate tout à coup et la trombe d'eau
remplissant le lit du fleuve, empêchera le retour. L'anxiété était grande, car
on allait être surpris, coupé et englouti. Que fait de Sonis? Comme s'il eut
été dans la chapelle de son Tiers-Ordre, « il se met à genoux sur le bord
de la rivière, il recommande sa colonne à la particulière sauvegarde de saint
Joseph, protecteur et sauveur de la Sainte Famille. Pendant ce temps le long
défilé avançait, se pressait, arrivait. A peine le dernier chameau avait-il
atteint le bord que les eaux se précipitèrent à flots derrière lui balayant
tout sur leur passage. Il n'y eut pas un seul homme ni une seule bête
d'enlevés. »
Après les années 1867 et 1868 qui avaient
nécessité beaucoup de dépenses, de Sonis qui se trouvait à Laghouat était dans
le besoin. On était au mois de mars. Il se prosterne aux pieds de saint Joseph
pour lequel les trois Ordres du Carmel professent le culte le plus tendre et le
plus profond. Il s'engage à faire tous les ans une neuvaine d'action de grâces
s'il lui procure la somme qui lui manquait. Le lendemain un pli arrivait à
Laghouat contenant 7.000 francs en billets de banque, sans autre lettre d'envoi
que cette simple ligne sur un petit papier blanc : De la part de saint
Joseph. Il finit par connaître plus tard son bienfaiteur qu'il remercia
profondément. Devenu général, il voulut malgré les protestations de ce dernier
opérer la restitution complète de la somme que saint Joseph lui avait si
providentiellement obtenue.
En 1875, sa fille aînée s'était consacrée au
Seigneur et faisait ses premiers vœux. Ne pouvant y assister son père lui
écrivit : « Je ne serai point à vos noces et ce m'est un chagrin pour moi
et pour nous tous. Saint Joseph me remplacera auprès de vous. Pour vous
ma bien chère entant soyez Marie de Jésus pour le temps et pour l'éternité. »
Il eut également une grande dévotion à notre Père
saint Jean de la Croix qu'il appelait le Grand Saint et à notre Mère
sainte Thérèse car il voulut choisir le jour de sa fête pour entrer dans le
Tiers-Ordre, le 15 octobre 1862.
* *
*
III
SA VIE INTÉRIEURE.
Les progrès que de Sonis réalisa dans la vie
intérieure furent merveilleux et cet homme des camps, des expéditions
laborieuses et des batailles sanglantes pourrait être proposé, même à des
religieux contemplatifs, comme modèle d'oraison. Signalons quelques traits de
cette faveur qu'il dut assurément à la Très Sainte Vierge.
On sait sa passion pour le cheval et
l'incomparable cavalier qu'il était. Aussi est-ce sur ce point vif que Dieu
l'éprouva, comme il éprouve ses amis. En mai 1852 il fit une terrible chute et
sa bête anglaise faillit le tuer. Il se confessa comme s'il allait mourir. Or,
à cette heure dramatique, Dieu éclaira cette âme d'une manière extraordinaire.
Il reçut du ciel sur la vanité du monde et la grandeur de l'éternité une
lumière si vive qu'il écrivait l'année suivante : « Plus je vais et plus
je vois que tout est néant dans ce monde. »
Son historien résume ainsi ses qualités morales et
religieuses qui s'allumaient et s'alimentaient toutes au foyer de son oraison
et à la flamme de sa vie intérieure : « Sa piété, dit-il, était toute
militaire, si j'ose dire : droite, franche, généreuse, allant ouvertement sans
relâche comme sans détours, jusqu'au bout de sa foi, jusqu'au bout de ses
devoirs. Avec cela de l'enjouement, de l'aménité, de l'esprit, nulle
ostentation, nulle bravade ; une modestie aisée, une humilité sincère, la
vérité en tout ; de plus dans la société une extrême réserve, une disposition à
la discrétion et au silence, avec un fonds de rêverie qui trahissait l'habitude
de l'entretien intérieur. Puis vis-à-vis de Dieu, comme à l’égard du
prochain, une tendresse profonde, une sensibilité délicate, des élans de cœur
magnifiques, les élévations mystiques des religieux, les ardeurs des apôtres
avec l'intrépidité chevaleresque des soldats, voilà ce que le monde vit dès
lors dans Sonis, et ce qui ne va cesser de grandir jusqu'à son dernier jour. »
C'est à partir de cette chute de cheval qu'il
s'impose la méditation tous les jours et c'est à cet exercice, complété par la
communion fréquente, qu'il est redevable de toutes ses vertus.
Après la victoire de Metlili il resta quelque
temps à Laghouat, où il vécut avec la régularité non pas seulement d'un soldat,
mais d'un religieux. L'officier attaché à sa personne écrit : « M. de
Sonis donnait à Dieu la première part de ses journées. Le matin de bonne heure,
avant de descendre dans son bureau, il se retirait dans une pièce isolée et il
faisait sa prière, souvent seul, quelquefois avec moi. Il lisait et méditait
régulièrement un chapitre de quelque livre de piété, de préférence l'Évangile
ou l'Imitation. A six heures et demie ou sept heures, il se rendait à la messe
et cela silencieusement ; je l'y accompagnais. Je me souviens qu'en traversant
la place qui sépare l'hôtel du commandant de l'église de la ville, il
m'arrivait quelquefois de le faire sourire par quelque propos juvénile. Il m'en
reprenait ensuite, me faisant remarquer que les musulmans étaient sérieux quand
ils se rendaient à la prière, et que ma gaieté d'enfant pourrait paraître
déplacée à leurs yeux. »
Chaque dimanche, écrit un prêtre de Laghouat, il
était le premier aux offices ; plusieurs fois par semaine il se présentait à la
sainte table et la nuit du jeudi au vendredi saint il se faisait enfermer seul
dans l'église pour passer la nuit entière devant le Saint-Sacrement, selon
l'usage du Carmel. C'était ce qu'il appelait sa veillée des armes.
Son officier d'ordonnance rapporte que lorsque ses
expéditions vers le sud se faisaient en Carême il ne retranchait rien pour cela
à sa manière de vivre ; il ne mangeait que le soir et, quant à ses prières, il
les faisait à cheval ou la nuit sous sa tente. La pratique de l'oraison et la
fidélité à la vie intérieure lui obtiennent de telles faveurs qu'il fait à l'un
de ses intimes cet aveu significatif : « Dieu m'a donné de voir si clair
en ces choses de l’autre monde et il m'a si souvent éclairé d'une si vive
lumière, que ne pas suivre la voie est pour moi un grand crime. »
C'est surtout dans le désert qu'il vivait ses
pensées éternelles, à la vue des sables immenses et aussi du firmament d'azur
sans nuages qui lui rappelait le ciel.
Parmi mille choses ardentes, gracieuses,
spirituelles, confiantes que Sonis sème dans ses lettres, raconte Mgr Baunard,
la pensée de l'union à Dieu surnage et domine tout. La prière et la communion
sont ses liens d'affection. Sa formule n'est pas Adieu, mais À Dieu en deux
mots, selon l'usage de nos pères : « Toujours à Dieu, explique-t-il ;
là seulement nous trouverons la paix dont toute notre âme a besoin, la consolation
de tant de peines dont la vie est remplie, l'apaisement des souffrances et la
satisfaction de l'amour. »
Parlant de sa sainte épouse, il écrit à un ami : « Dieu
dans sa bonté ne cesse de bénir notre union. Nos liens qui se resserrent chaque
jour sont en Dieu et pour Dieu, et notre affection mutuelle est de plus en plus
solide parce qu'elle repose sur l'amour de Dieu. » Aussi pensait-il que
pour aimer excellemment, il faut aimer divinement. « J'aimerais mieux,
disait-il, savoir mes enfants misérables et même les voir mourir de misère, que
de les savoir non pas impies, mais seulement indifférents. Et pourtant, Dieu
sait si je les aime ! Mais qu'est-ce que la vie comparée à l'éternité ? » Cette
pensée de l'éternité qui est le grand levier de la sainteté ne le quitte pas et
lui inspire des actes héroïques de vertu. Lors du premier anniversaire de
Loigny, il refuse de s'y rendre sous le prétexte qu'il sera retenu à Paris,
mais en fait pour éviter les éloges publics si mérités que lui vaudrait sa
présence sur le champ de bataille qu'il a immortalisé à jamais. D'ailleurs,
s'il veut s'oublier lui- même, il n'a garde d'oublier les autres comme il le
témoigne dans sa lettre à Mgr Pie qui devait prononcer l'oraison funèbre : « Votre
Grandeur appréciera sûrement le motif qui me fait désirer que mon nom soit
écarté. De fidèle à évêque, de chrétien à confesseur, je puis dire que je
n'ai pas semé pour moissonner ici-bas. » Il ajoute qu'il n'a été qu'un
faible instrument entre les mains de la Providence : « Je suis une
preuve éclatante pour les plus aveugles de ce que peut faire la foi, et dans ma
vie je n'ai rien fait qui vaille, qui soit sorti de moi. Permettez-moi
d'ajouter que le monde est sévère pour nous autres chrétiens et bien sévère. Il
n'aime pas les compliments à l'adresse des fidèles lorsqu'ils partent de haut,
et il a raison puisqu'il estime que nous devons donner l'exemple de la
modestie, voire même de l’humilité. Il serait donc d'un bon exemple qu'il ne
fût pas question de moi puisque j'ai l'insigne honneur d’être compté parmi ceux
qui font profession de la foi catholique. » Aux accents de cette humilité
si sincère et si touchante, on croit entendre l'écho de la voix de l'humble
sainte Thérèse dont notre tertiaire fut l'un des fils les plus distingués. C'est
dans ce même sentiment de foi profonde que cet officier si intérieur ne cessait
d'affirmer que la première force de l'armée est la force morale et donc
religieuse, puisqu'il n'y a pas de morale sans religion. C'est l'antithèse de
la force brutale : la force prime le droit. « On aura beau élever
des forteresses, disait-il, forger des armes perfectionnées, dérober à l'ennemi
sa tactique, entraîner les troupes par des marches forcées ; c'est bien ; mais
la force morale n'en reste pas moins, pour l'armée, la première force. »
Tel est, sous l'uniforme et le Scapulaire, ce
tertiaire du Carmel : un homme intérieur. Son historien parlant de son séjour à
Saint-Servan (1874-1880) peut dire : « Il se trouve alors
solitaire, sans autre stimulant au devoir que le pur amour du devoir, mais
résolu à l'avance à lui sacrifier tout ce qu'il était et ce qu'il avait :
popularité, crédit, position, avenir, en attendant l'occasion de lui en faire
un sacrifice plus héroïque encore. Cette force d'âme invincible, ce courage grandissant
au sein d'une infirmité qui le réduit à n'être plus qu'un tronçon humain, est
un spectacle rare. C'est un des plus admirables triomphes de l'âme sur le
corps qu'il ait été donné de contempler en ce siècle. »
Cette vie intérieure d'oraison où il forge ses
meilleures armes, il s'efforce aussi d'en procurer les bienfaits à ceux qu'on
lui recommande. Il conseille à un sergent-major de se confesser chaque semaine,
de se lever à cinq heures du matin, de mettre de côté le casino et de réciter
le chapelet. Puis il ajoute : « Je l'ai vivement pressé de
donner tous les matins quelques minutes à la méditation. »
Pour recommander la prière mentale ou vocale il
trouve des termes magnifiques qui vont droit au cœur : « La prière,
dit-il, c'est la seule consolation, la seule joie qu'on veuille nous laisser,
parce qu'on ne peut pas nous l'enlever. Usons-en à cœur joie. C'est un levier qui
soulève le monde des âmes. »
Dans ses épreuves il s'écriait : « Que la
volonté de Dieu soit faite ! Ah ! qu'il fera bon se reposer dans la
stabilité de l'éternité ! » Aussi rien ne le troublait et Gallifet
disait de lui : « Personne mieux que lui ne sait commander et obéir. »
Père de douze enfants dont dix survivants, il met
sa confiance en Dieu : « J'espère que la Providence, qui m'a toujours
traité en enfant gâté, ne m'abandonnera pas. J'ose dire que je lui suis
plus fidèle à mesure que les temps sont plus durs. » Aussi quel n'est pas
son courage dans les épreuves ! « Jamais, dit-il, depuis mon
amputation, je ne me suis trouvé à pareille fête ! Je n'ai pas oublié
qu'une bonne partie de mon corps est déjà réduite en poussière et que, dégagé
d'une partie du poids qui nous attache à la terre, je serais bien coupable si
je n'obéissais pas à ce mouvement de la grâce qui nous attire en haut. »
Le P. Albert nous a souvent déclaré n'avoir jamais
rencontré dans son long ministère une âme à la fois mieux trempée et plus
riche. Ce qui le ravissait le plus c'était de le voir dans notre chapelle de
Passy, recueilli devant le tabernacle et immobile dans son adoration comme s'il
eut été en extase ; ou bien encore devant Notre-Dame du Mont-Carmel aux pieds
de laquelle il avait coutume de réciter le Petit Office de la Sainte Vierge.
C'était, disait-il, un spectacle des plus touchants, et il connaissait
plusieurs membres de notre Tiers-Ordre parisien et des personnes du quartier
qui se rendaient exprès dans notre église, sans qu'il pût s'en douter, afin de
s'édifier à sa vue. Or, d'après le témoignage du même Père, cette ferveur dans
la prière était chez lui le fruit de ses longues méditations et de ses progrès
dans la vie intérieure. Les Tertiaires qui purent le voir après sa mort et
prier auprès de sa dépouille furent émerveillés de la beauté de ses traits,
reflet d'une splendeur surnaturelle et récompense de sa vie d'union avec Dieu.
Le royaume de Dieu est au dedans de nous-mêmes, a dit Notre-Seigneur. Or, à la
mort, l'âme des saints, passant des ombres de la foi au plein soleil de la
vision béatifique, projette quelques rayons de son éclat sur cette poignée de
poussière qui fut son enveloppe.
* *
*
IV
DE SON CARACTÈRE
De Sonis fut l’homme de devoir par excellence et
de discipline, fidèle à sa conscience jusqu'à l'héroïsme.
Citons quelques traits de ce noble caractère.
Il aimait passionnément la peinture, mais il y
perdait beaucoup de temps. Que fit-il alors un jour ? Il brisa ses pinceaux et
jeta ses couleurs. « Je ne faisais que des croûtes, et toute ma vie je n'aurais
pas fait autre chose. » Or, il sentait bien que sa vocation était de faire
autre chose que des croûtes.
Étant encore lieutenant, il s'impose la messe
quotidienne et la communion hebdomadaire pour rester plus pur que d'autres ; il
tient sa résolution. Il sent parfois les atteintes du respect humain. Voulant
donner le coup de grâce à ce que sa raison lui montrait comme une absurdité et
une faiblesse, il va à Saint-Michel (Limoges). « Allons, se dit-il, à
genoux ! Et ne rougissons pas de Jésus-Christ crucifié. » Et
aussitôt, en pleine église et devant le public étonné, le jeune et brillant
officier des hussards s'agenouille et fait lentement son signe de croix.
Malgré les difficultés et les fatigues du métier
il voulut observer strictement les jeûnes de l'Église, lui, en service presque
chaque jour depuis le matin jusqu'à deux heures et évidemment dispensé de ce
précepte.
Même rigueur pour l'observance du vendredi.
Thiers, enchanté d'avoir placé à Rennes un commandant de corps qu'il savait
royaliste et qui, à ce titre, surveillerait mieux les côtes normandes où l’on
craignait un débarquement de Napoléon III, l'invita à sa table. L'homme d'État
fut plein de prévenances mais son commensal ne mangeait pas : c'était un
vendredi. Informés, M. et Mme Thiers firent aussitôt servir maigre et
multiplièrent leurs excuses à leur invité dont ils admirèrent plus que jamais
le noble caractère.
Le même Napoléon, débarquant à Alger, demanda à
Mac-Mahon un officier de mérite et de distinction pour l'attacher à sa
personne. Sonis fut désigné et d'abord consulté. Il refusa net, tout en
remerciant pour l'honneur proposé. Motif : Il était trop royaliste pour servir
librement l'empereur. Il brûlait de servir la France, mais il refusa de se
mettre à la disposition d'un parti politique qui n'était pas le sien.
Dans sa situation, on devine le nombre de soldats
et d'officiers recommandés à sa protection. Sa réponse est invariable, et il ne
veut protéger et favoriser que le mérite. D'un tempérament naturellement vif,
son premier mouvement était vite corrigé. Il avait collé dans un coin de son
bureau l'image de Jésus crucifié. Dès qu'il se sentait trop ému, un regard
porté de ce côté pacifiait tout.
M. de Freycinet ayant publié des inexactitudes sur
son compte et sur la conduite du 17e Corps, Sonis fournit des
rectifications dont l'ancien ministre reconnut le bien fondé et qui valurent au
héros de Loigny une lettre qui honore l'esprit de son auteur et le caractère du
destinataire. Dans cette circonstance le général fit entendre à Freycinet
quelques vérités qui durent lui paraître un peu dures mais que la postérité a
pleinement ratifiées et au delà, surtout depuis la grande guerre. « Ne
croyez pas, Monsieur, que cette guerre puisse jamais être comptée, comme vous
le dites, au nombre des plus glorieuses de nos annales : le ministre dont vous
étiez le délégué à la guerre a justement flétri ses capitulations honteuses.
Pour être juste, Monsieur, vous ne devez pas moins flétrir les troupes qui ont
mis bas les armes par dizaines de mille. Jamais elles ne pourront se justifier
devant la postérité. Et maintenant, plaise à Dieu que nous sachions être
modestes et qu'en nous débarrassant de cette vanité nationale qui fut
une des principales causes de nos malheurs nous remportions sur nous-mêmes la
seule victoire qui puisse nous en préparer d'autres pour l'avenir. »
Un jour, au moment où allait expirer son congé de
disponibilité, il est devant le ministre qui le prend pour un solliciteur : « Que
demandez-vous? lui dit-il. - Je ne demande qu'à servir mon pays. Je n'ai
aucune prétention, je suis parti d'Algérie comme général de brigade et je
servirai comme colonel, si cela vous convient. - Ma foi, répondit le ministre,
vous et Charette, vous êtes les seuls de votre espèce. »
Vers cette époque on lui offrit une recette
générale. Il refuse, toujours par devoir : « Je n’ai pu m'empêcher de rire
à l'idée de me voir en face d'un coffre-fort, maniant des pièces d'or avec
lesquelles j'ai été brouillé toute ma vie, et qui ne pourraient manquer de me
faire mauvaise figure et de me jouer quelque vilain tour. J'ai donc renvoyé
ceux qui voulaient faire de moi un financier et j'ai gardé ma pauvreté. Je
veux vivre et mourir dans la peau d'un soldat. » Son colonel, le futur
général Marmier, étonné de son courage et édifié par ses vertus, disait de lui
: « Quel homme que de Sonis ! et quel chrétien convaincu ! Nous
n'avions quelquefois que du cheval mort à manger dans nos expéditions et,
malgré cela, il n'a jamais fait gras le vendredi. C'est l'officier le plus
étonnant de l'armée. »
Devant le devoir il n’admettait pas les
effacements ni les reculs. « Nous vivons dans un temps, disait-il, où il
faut être chèvre ou chou, prendre parti et porter son drapeau à la main. »
Le fervent Tertiaire écrit encore : « En France, vous êtes bien contristés
par quelques milliers de sots, admirateurs de Renan, mais aussi vous êtes bien
consolés par la communion de six mille chrétiens de Notre-Dame. Ici, c'est un
silence de mort qui fait peur. Il n'y a point de place pour Dieu. Je ne
sais pas comment l'on peut être chrétien et ne pas croire qu'un jour doit
venir où Dieu rappellera à ce peuple ce qu'il est. Le sang coule à l'heure
présente en Afrique. Que de pauvres âmes quittent cette terre dans un
douloureux état ! On pleure sur la séparation des corps, mais après dix-huit
siècles de christianisme, on ne pense pas plus à leurs âmes que du temps des
Scipion. »
Lorsqu'après de pressantes instances il obtient de
voler au secours de sa chère France envahie, et avant de quitter pour toujours
cette terre d'Afrique, il écrit le 1er novembre 1870 ces paroles
sublimes qui suffiraient à elles seules à immortaliser son nom : « Lorsque
Dieu se mêle de donner des leçons, il les donne en maître. Rien ne manque à
celle que la France reçoit en ce moment. Pour nous, demandons à Dieu qu'il
ne nous quitte pas, et qu'il nous fasse la grâce de savoir mourir comme un
chrétien doit finir, les armes à la main, les yeux au Ciel, la poitrine en face
de l'ennemi, en criant : Vive la France ! En partant pour
l'armée, je me condamne à mort. Dieu me fera grâce, s'il veut ; mais je
l'aurai tous les jours dans ma poitrine, et vous savez bien que Dieu ne
capitule jamais, jamais ! » Dieu lui révéla-t-il quelque chose de
cet avenir qui pour nous est le terrible passé d'hier ? En 1879, comme s'il
pressentait la grande guerre qui a bouleversé le monde, il écrivait : « J'ai
toujours cru qu'il fallait un sang généreux versé pour le salut de la France.
Les nations sont cependant guérissables, mais que le traitement sera dur, ô mon
Dieu ! Nous sommes destinés à des luttes terribles. L'avenir sent la poudre et
le pétrole aussi. »
Terminons enfin par cette considération si
pratique pour nos Tertiaires. Notre cher frère assistait très régulièrement aux
réunions du Tiers-Ordre. Nul n'écoutait mieux et ne profitait davantage. Nulle
part, raconte son historien, le général ne se trouvait plus chez lui et ne
livrait plus librement son âme à l'effusion de l'amour divin que dans les
réunions mensuelles du Tiers-Ordre. « Son exactitude y était exemplaire,
nous écrit le Directeur de cette association. Lorsqu'un de ses serviteurs
l'avait aidé à monter à sa place, il s'y tenait, durant l’instruction, immobile
comme une statue, ou mieux attentif et recueilli comme un ange. C'est là
surtout que plus d'une fois j'ai pu voir combien cet homme, si maître de
lui-même, était pourtant sensible aux touches de la grâce. Il avait parfois de
la peine à en supporter le poids. Dans ces moments d'émotion, ses yeux si vifs
devenaient plus ardents encore. Je voyais qu'il mordait fortement sa moustache
pour dominer et dissimuler ce qui se passait en lui. Il m'était facile, à moi
qui le connaissais, de comprendre qu'alors il ne pouvait plus comprimer le trop
plein de son cœur. C'est que le général de Sonis avait été favorisé de très
grandes grâces et, par moments, malgré son indomptable énergie, il était
impuissant à retenir le flot qui montait en lui et inondait tout son être.
Malgré ces faveurs divines si précieuses, quelle
humilité dans ce serviteur de Dieu ! Dans son testament spirituel il écrit
ces lignes qu'il est impossible de lire sans émotion et que notre Père saint
Jean de la Croix aurait signées :
« Mon Dieu, me voici devant vous, pauvre,
petit, dénué de tout. Je ne suis rien, je n'ai rien, je ne puis rien ; je suis
là à vos pieds, plongé dans mon néant. Je voudrais avoir quelque chose à vous
offrir, mais je ne suis que misère. Vous, vous êtes mon tout, vous êtes ma
richesse !
« Mon Dieu, je vous remercie d'avoir voulu
que je ne fusse rien devant vous. J'aime mon humiliation, mon néant. Je vous
remercie d'avoir éloigné de mon esprit quelques satisfactions d'amour-propre,
quelques consolations du cœur. Je vous remercie des déceptions, des
inquiétudes, des humiliations. Je reconnais que j’en avais besoin et que ces
biens auraient pu me retenir loin de vous.
« Ô Mon Dieu, soyez béni quand vous
m'éprouvez. J'aime à être brisé, consumé, détruit pour vous. Anéantissez-moi de
plus en plus. Que je sois à l'édifice non comme la pierre travaillée et polie
par la main de l'ouvrier, mais comme le grain de sable obscur, dérobé à la
poussière du chemin. Je ne désire rien, sinon que votre volonté soit faite.
Vous êtes mon maître et je suis votre propriété. Tournez et
retournez-moi ; détruisez et travaillez-moi. je veux être réduit à rien
pour l'amour de vous. Ô Jésus, que votre main est bonne même au plus fort de
l’épreuve. Que je sois crucifié, mais crucifié par vous ! »
Il dit un jour : Je veux être enterré comme un
pauvre ; pas de cérémonial, pas d'épitaphe, pas de tombe. Une simple pierre, et
comme inscription Miles Christi, soldat du Christ.,
Tel est notre Frère de Sonis, modèle accompli et
attrayant de toutes les vertus qui font de lui un héros aux yeux de l’armée et
de la France et un saint aux yeux de l'Église et du Carmel.
Tertiaires qui avez l'honneur d'arborer le même
drapeau et de vivre de la même règle marchez courageusement sur ses traces et
comme lui suivez la route droite qui conduit au sommet. Invoquez-le aussi afin
qu'il plaise à Dieu de glorifier son serviteur et à l'Église de placer bientôt
sur ses autels celui qui restera une des plus belles figures de la France
contemporaine et la gloire du Tiers-Ordre carmélitain.