LA CONTEMPLATION
I
De sa nature
1 -- Ce qu'est la contemplation
infuse.
La Théologie mystique est le
couronnement de la Théologie dogmatique et morale. Dans ces pages, on
s'efforcera de donner quelques idées précises sur la nature de la contemplation,
et, par là même, de dissiper les idées fausses qu'on s'en fait souvent. Nous ne
ferons que résumer succinctement la doctrine des grands maîtres : St Thomas, St
Bonaventure, St Jean de la Croix, St François de Sales, Ste Thérèse, doctrine
si bien mise en lumière ces dernières années dans la Vie Spirituelle. Nous ne
saurions donc nous égarer en ces délicates matières.
La contemplation dite surnaturelle, ou passive, ou
mystique, ou infuse, ou mieux la contemplation tout court, pour parler le
langage des anciens, est un regard simple et amoureux de l'âme sur Dieu et les
choses de Dieu que produit en nous le Saint-Esprit par ses dons
d'intelligence et de sagesse.[1] Sainte
Thérèse l'appelle surnaturelle parce que, dit-elle, « on ne peut
l'acquérir ni par industrie, ni par effort, quelque peine que l'on prenne pour
cela. Quant à s'y disposer, on le peut », ajoute-t-elle aussitôt. (Rel. LIV). La contemplation dont il s'agit excède en effet la portée
de notre nature, le mode humain de nos facultés aidées de la grâce commune. Et
parce que dans cette contemplation « on n'agit pas, on reçoit », (dit
Saint Jean de la Croix, Vive Flamme).
On lui donne aussi le nom de passive. Mais, qu'on le remarque bien : passivité
n'est nullement synonyme d'oisiveté, d'annihilation de nos facultés. Bien au
contraire. Il y a surélévation de nos facultés. Leur mode humain d'agir a fait
place au mode surhumain des dons. Mais cette action du Saint-Esprit dans l'âme reste
si mystérieuse, si cachée, si inaccessible à notre raison discursive qu'on
l'appelle couramment contemplation mystique. (Cf. Nuit obscure, L. II, ch. V.)
Pour l'expliquer, il faudrait
pénétrer dans les secrets de la grâce sanctifiante et découvrir comment les
dons du Saint-Esprit rendent connaturels en nous des actes proprement divins.
Aussi ne nous étonnons pas que Saint Denys ait appelé cette contemplation
surnaturelle « un rayon de ténèbres » et que l'âme qui la reçoit, si elle
n'est pas encore purifiée, se croit en effet dans les ténèbres, alors qu'en
réalité, elle est aveuglée et éblouie dans une immense splendeur, tout comme le
hibou devant les rayons du soleil.
Le nom qui convient le mieux à cette
contemplation mystique est celui d'infuse, parce qu'il désigne l'élément qui
la constitue. Saint Jean de la Croix la définit en effet une science d'amour,
une connaissance infuse et amoureuse de Dieu. (Cf. Nuit obs. L. II, chap. XVII). Voilà le double élément de la contemplation mystique
: connaissance infuse, amour infus. Tantôt c'est la lumière qui domine, tantôt
c'est l'amour, et à des degrés qui varient, pour ainsi dire, jusqu'à l'infini.
Pour prévenir toute erreur, disons
bien vite que cette connaissance quasi expérimentale de Dieu, toute
surnaturelle, si sublime soit-elle dans ses degrés les plus élevés, n'est jamais
une intuition immédiate et positive de Dieu ; elle ne peut jamais être le face
à face réservé à la vision béatifique. Elle reste une connaissance
« analogique », connaissance d'un autre ordre : elle reste dans l'ordre de
la foi. Le contemplatif ne voit pas Dieu comme il est, « sicuti
est ». Ecoutons Saint Augustin s'écriant au sortir d'une haute
contemplation :
Je vous ai connu, Seigneur, parce que vous m'avez
rempli de la lumière de la foi. Mais de quelle sorte vous ai-je connu ? Ce n'est
pas dans votre divine essence, mais seulement dans le miroir de cette
intelligence que vous m'avez communiquée. Je ne vous ai point connu comme vous
êtes à vous-même, mais comme vous êtes et comme vous opérez en moi par votre
grâce. J'aperçois bien l'éclat de cette lumière, et je sens bien l'ardeur de
cette charité que vous avez répandue dans mon cœur ; et par ces impressions de
sagesse et d'amour, je connais en quelque façon votre être divin, qui est le
principe et l'origine de cette sagesse et de cet amour que je goûte. Je vous
connais donc, Seigneur, non pas selon ce que vous êtes à vous-même, mais selon
ce que vous êtes à mon âme. Et que lui êtes-vous, ô mon Dieu ?.. Ah ! j'entends
que vous lui répondez après l'avoir remplie d'effroi par vos foudres et par vos
éclairs, après avoir pénétré et amolli sa dureté par votre lumière et par votre
amour, après lui avoir ouvert l'oreille et donné l'intelligence : Je suis ton
Dieu, ton créateur, ton sauveur, ton roi, ton ami, ton époux, je suis seul ton
salut, ta gloire et ton éternelle béatitude (Sol. XXXI).
Sainte Thérèse a bien parlé
quelquefois de sens intérieurs analogues aux extérieurs ; mais c'est dans le
sens que leur donnait Saint Bonaventure pour qui les sens spirituels ne sont
que les actes les plus parfaits des vertus théologales et non point des
habitudes nouvelles, de nouveaux organes surnaturels de perception. Soutenir
ceci, ce serait aller tout à fait à l'encontre de l'enseignement de Saint
Thomas. (Cf. II a. II œ, q.
5 a, 1. ad. 1 m.) et de la pensée constante de Sainte Thérèse. Qu'on veuille
bien le remarquer : c'est à propos du premier degré de l'oraison infuse
qu'elle parle de ces sens intérieurs. Dans sa relation LIV
on lit :
Voilà la première oraison surnaturelle que je crois
avoir expérimentée... L'oraison dont je parle est un recueillement intérieur
qui se fait sentir à l'âme et durant lequel on dirait qu'elle a en elle-même
d'autres sens analogues aux extérieurs, parfois même, elle les entraîne après
elle. Elle sent le besoin de fermer les veux du corps, de ne rien entendre ; de
ne rien voir, de vaquer uniquement à ce qui l'occupe alors tout entière : je
veux dire cet entretien seul à seul avec Dieu.
Et on lui ferait dire qu'à ce début de la vie
mystique, on aurait une prise de vue directe sur Dieu, alors que dans le récit
d'une des visions les plus élevée qu'elle eut à la fin de sa vie, elle emploiera
les mots « dans une sorte de représentation, il me fut montré » (Rel. XL). Dans
la contemplation mystique, nous restons dans l'ordre de la foi : mais dans le
mode supra humain des dons que Dieu seul peut produire et qui permet à l'âme
de se reposer, dès cette terre, dans sa fin dernière expérimentalement
pressentie.
2 – Ce que n'est pas la contemplation
infuse.
Si l’essence de la contemplation
mystique est du domaine de la grâce sanctifiante gratum faciens[2],
il faut la distinguer des visions et des révélations, des paroles intérieures
et autres charismes, grâces extraordinaires, dites gratis datœ, incomparablement inférieures
à la grâce sanctifiante[3].
Ces grâces peuvent être accordées
dans la contemplation infuse, mais elles font si peu partie de son essence que
des âmes peuvent en être gratifiées sans être en état de grâce. Elles sont si
peu nécessaires à la haute sainteté que pour arriver à la consommation de
celle-ci dans l'union transformante, Saint Jean de la Croix, exige de l'âme à
leur égard un oubli, un dégagement total. Il consacre plusieurs chapitres de la
Montée du Carmel à prouver cette
nécessité. Pour ce grand théologien, il était de toute évidence que ces visions
et ces connaissances n'ont aucune proportion avec Dieu et sont incapables de
servir de moyens immédiats à l'union. S'y arrêter, c'est s'attarder dans te
chemin spirituel :
Celui qui aspire à s'unir à Dieu ne doit pas tenir
compte de ses connaissances, de ses sentiments ou de son imagination, mais il
doit adhérer simplement par la foi à l'essence divine ; les conceptions les
plus sublimes de l'intelligence humaine restant à une distance incommensurable
des perfections de Dieu, et de ce que sa pure possession nous révèlera un
jour (Montée, L. Il, ch. I.).
C'est pour avoir confondu ces choses
essentiellement différentes : contemplation infuse et révélations ou visions,
qu'on croit ne pouvoir aspirer à celle-là, qu'on se méfie même et qu'on se
prive des biens ineffables qui en découlent.
Sans tomber dans cette grossière
erreur, combien s'imaginent que contemplation mystique est synonyme de
lumières sublimes et de consolations enivrantes ! Et parce qu'elles n'éprouvent
que ténèbres et désolations, sècheresses et distractions, ces âmes croient
être bien loin de Dieu, inaptes à la contemplation, alors qu'elles y sont
peut-être déjà très avancées. D'autres. au contraire. enivrées de consolations
sensibles ou emportées par leur imagination se figureront être très
contemplatives et n'auront rien encore de la contemplation infuse. Ce n'est
pas d'avoir beaucoup de pensées et de consolations à l'oraison qui peut faire
conclure qu'on est dans l'état mystique. Ces jouissances peuvent très bien
n'être que le résultat du travail de notre esprit, et le fruit de notre
tendresse naturelle excitée par la grâce ; si excellentes soient-elles, elles
restent du travail humain. La contemplation mystique débute ordinairement par
une grande aridité, par une impossibilité de
produire des actes distincts. Cette impossibilité, ou, tout au moins cette
difficulté de discourir est un des trois signes qu'exige Saint Jean de la
Croix, ce grand maître de la Mystique, pour abandonner l'oraison ordinaire. (Cf.
Montée L. lI, ch. XI et XII,
et Nuit obscure L. II ch. IX).
Quand le divin rayon de la contemplation envahit
l'âme..., il la pacifie et la remplit de sa douce lumière spirituelle sans
quelle s'en doute et lorsqu'elle se trouve dans les ténèbres (Montée, L. Il ch. IX).
Et un peu plus loin, Saint Jean de la Croix dit de cette lumière : Elle est parfois si délicate, si subtile,
surtout quand elle est tout à fait pure, simple et parfaite, que l'âme tout en
la possédant ne la remarque et ne l'expérimente pas (Montée, ch. XII)[4].
Et quand le divin soleil est arrivé
à son plein midi dans une âme, il y produit ce que les mystique appellent « la
grande ténèbre », ténèbre lumineuse certes, mais intraduisible en idées
distinctes. « C'est ne pas comprendre tout en entendant », dira Sainte Thérèse. L'obscurité plus ou moins
translumineuse, pour me servir d'une expression de Saint Denys, est te fond de
l'état de contemplation infuse.
Les extases et les ravissements ne
sont pas non plus de l'essence de la contemplation ; ce ne sont que des faits
concomitants qui varient suivant les tempéraments des sujets et les dispositions
de la Providence. Ils ne sont en réalité que le contrecoup, sur des organismes
très différents, d'un état spirituel qu'ils ne caractérisent pas. Ils accusent
autant la faiblesse de celui qui reçoit que l'excellence de la grâce reçue.
L'extase n'est que la défaillance de la nature sous le poids des opérations
divines. La Sainte Vierge n'a jamais eu d'extase, car tout en elle était
harmonisé pour la plénitude de la grâce. Telle âme pourra avoir, sans extase,
une illumination du don de Sagesse beaucoup plus sublime qu'une autre avec des
ravissements qui la soulèveront bien haut de terre, et elle arrivera au sommet
de la montagne de l'amour sans avoir passé par ce « chemin raccourci »
dont parle Sainte Thérèse. (Château Ve D. ch. IIl). Pour d'autres,
ces ravissements et ces extases sont nécessaires à leur entière purification,
et ne cesseront que lorsqu'elles seront arrivées à l'union transformante comme
l'ont constaté Saint Jean de la -Croix[5] et
Sainte Thérèse[6].
Par cela même que ces faits extraordinaires servent à l'avancement de l'âme, on
ne saurait les rattacher aux grâces gratis
datœ, mais ce ne sont cependant que des
« accessoires » et des « conséquences » de l'état mystique.
3 -- Où nous conduit la contemplation
infuse.
Il nous semble avoir suffisamment
dégagé l'idée fondamentale de la contemplation mystique et insisté sur sa
forme aride du début. Il nous reste à jeter un coup d'œil rapide sur les cimes
où elle nous conduit[7],
sommets rarement atteints, mais où se trouve seulement le plein développement
normal de la grâce sanctifiante. Nous nous bornerons
à citer une page de l’admirable cantique de Saint Jean de ta Croix, célébrant
le mariage spirituel ; elle suffira à nous montrer à quel point la contemplation,
dès cette vie, peut nous faire entrer dans la vie intime de Dieu.
Dans la
transformation dont jouit l'âme en cette vie, bien qu'elle n'arrive jusqu'à la
mesure de clarté et d'évidence qu'elle atteindra dans l'éternité, cette
aspiration de l'Esprit Saint passe néanmoins très fréquemment de Dieu à l'âme
et de l'âme à Dieu, en lui faisant savourer des délices d'amour inénarrables. C'est
là, si je ne me trompe, ce que l'Apôtre saint Paul a voulu nous enseigner par
ces paroles : Parce que vous êtes
les enfants de Dieu, il a épanché dans vos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie
en vous : Père, Père (Galat. V.6). C'est ce
que ne cessent de dire les bienheureux au Ciel, et les âmes parfaites sur la terre.
Il n'est
donc pas impossible, comme on peut le voir par tout ce que nous venons d'indiquer,
que l'âme devienne, par participation, capable, d'un acte aussi sublime que
celui par lequel elle aspire en Dieu, aussi bien que Dieu aspire en elle. En
admettant que Dieu lui accorde la faveur de l'unir à l'auguste Trinité, faveur
qui la rend déiforme et Dieu par participation, qu'y a-t-il d'incroyable à ce
qu'elle puisse accomplir en Dieu son œuvre de connaissance, d'intelligence et
d'amour, ou, pour mieux dire, à ce qu'elle la reçoive toute faite dans la Très
Sainte Trinité, en union avec elle, et comme elle, non pas toutefois par ses
propres industries, mais par communication et participation, Dieu produisant lui-même
toutes ces merveilles dans l'âme ?
C'est là ce
qui rend l'âme parfaitement semblable à Dieu, et c'est précisément là ce que l'on
peut appeler transformation en chacune des trois adorables Personnes, en leur puissance,
en leur sagesse et en leur amour. C'est pour la faire parvenir jusqu'à cet
abîme de gloire qu'il l'a créée à son image et à sa ressemblance.
Mais comprendre
ou exprimer comment s'accomplit ce prodige de grâce, c'est chose absolument impossible.
Tout ce qu'on peut faire, c'est de dire que le Fils de Dieu nous a obtenu cet
incomparable honneur, d'être, en réalité, les enfants de Dieu. C'est la prière
qu'Il adressa pour nous à Dieu son Père, comme nous le voyons par ces paroles
de l'Evangile selon saint Jean : Mon Père, je veux que là où je suis, ceux que
vous m'avez donnés y soient aussi, avec moi, afin qu'ils contemplent la
gloire que j'ai reçue de Vous (XII 24) et que par conséquent
ils accomplissent en nous par participation, la même œuvre que j’accomplis par
nature, c'est-à-dire, qu'ils concourent à aspirer le Saint-Esprit.
Je ne prie
seulement, dit-il encore, pour mes disciples ici présents, mais aussi pour ceux
qui doivent croire en moi par leur parole, afin que tous ensemble ils ne soient
qu’un, comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en Vous, que de même ils soient
en nous et que le monde croie que vous m'avez envoyé. Je leur ai communiqué
aussi la gloire que Vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un comme vous et moi
pour qu'ils soient consommés dans l'unité, et que le monde connaisse que vous
m'avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé moi-même (St
Jean XVII, 20-24)[8].
Seul pénètre tout le sens de ces
paroles du Christ Jésus, qui a atteint ce sommet de l'amour transformant ; mais
qui peut douter que l'Evangile est le bien commun de tous les fidèles et que
tous peuvent espérer voir se réaliser en eux les paroles de leur Maître et Sauveur
? Sur ces hauteurs de la contemplation, nous restons dans la vie de foi « lumen fidei »
mais le développement parfait de la vie de la grâce est atteint, elle n'a plus
qu'à donner son fruit d'éternité : «
lumen gloriae ».
II
Du désir de la
contemplation Infuse
Si nous admettons avec le prince de
la théologie, Saint Thomas,[9] que
la contemplation infuse est un fruit des dons du Saint-Esprit, nous répondons
sans hésiter : On peut, et même on doit désirer la contemplation. En désirant
cette contemplation infuse, nous ne désirons pas, répétons-le encore une fois,
visions et révélations ni même ravissements et extases, du moins dans ce
qu'ils ont d'extérieur ; nous ne faisons que désirer le développement normal de
la grâce sanctifiante, son plein épanouissement, en un mot la sainteté qui est
la perfection de la charité.
Or. nous sommes tous tenus de tendre
à la perfection de la charité[10] : Vous aimerez
le Seigneur de tout votre cœur, de
toute votre âme, de toutes vos forces (Deut. VI, 5). Soyez parfaits comme votre Père céleste est
parfait (Mat. V. 48). Cette charité
doit donc croître sans cesse. Avec la charité, croissent dans les mêmes
proportions les vertus infuses et les dons que nous avons reçus avec elle au
baptême. Il arrivera donc un moment dans la vie du chrétien fidèle, où,
normalement, les dons prendront une telle extension, qu'ils prédomineront
habituellement sur le mode humain de nos facultés pour remédier de mieux en
mieux à l'imperfection de celui-ci.
Qu'on se rappelle l'enseignement de
la théologie sur les dons du Saint-Esprit : par les dons, l'âme ne se dirige
plus elle-même avec le concours de la grâce - grâce coopérante ; elle est
dirigée et mue directement par l'inspiration divine - grâce opérante[11].
Lorsqu'une âme soumise de cette façon au régime des dons fera oraison, les
dons d'intelligence et de sagesse interviendront normalement et elle jouira
de la contemplation infuse. La contemplation est donc l'oraison des parfaits
ou du moins de ceux en qui le règne de la charité est déjà avancé. « S'il
arrivait qu'une âme ayant fait tout ce qui est en son pouvoir n'obtint pas cet
état mystique, ce serait par suite d'une disposition exceptionnelle de la
Providence que Sainte Thérèse qualifie de jugement très secret de Dieu ; il y
aurait là comme une dérogation aux lois mystiques.[12] »
(P. Garate S. J. Razon y Fé, juillet 1908).
Et on viendrait dire aux âmes avides
de perfection et d'amour que c'est de la présomption d’aspirer à l'état mystique
! N'est-ce pas pour tous que l'Evangéliste a consigné cette parole du Sauveur à
la pauvre Samaritaine pécheresse : Si
vous saviez le don de Dieu et qui est celui qui vous demande à boire, vous-même
lui en auriez fait la demande et il vous eût donné de l'eau vive (St
Jean, IV, 9).
Sainte Thérèse parle constamment de
la contemplation comme étant cette eau vive promise par Notre-Seigneur :
Considérez que Notre-Seigneur nous convie tous ;
puisqu’il est la vérité même, nous ne saurions en douter. Si ce banquet n'était
pas général, il ne nous y appellerait pas tous, et quand même il nous
appellerait, il ne dirait : « Je
vous donnerai à boire. » Il aurait pu dire : « Venez tous, vous ne perdrez rien à me
servir ; quant à cette eau céleste, j'en donnerai à qui il me plaira. » Mais
comme il ne met de restriction ni dans son appel, ni dans sa promesse, je tiens
pour certain que tous ceux qui ne s'arrêteront pas en route boiront enfin de
cette eau vive. Daigne Notre-Seigneur, qui nous la promet, nous faire la grâce
de la chercher comme il convient (Ch. de
perf., ch. XIX).
Elle ne veut pas que les délais de la grâce nous
découragent : « Notre Seigneur tarde quelquefois beaucoup à visiter une
âme, mais il lui donne d'un seul coup et en une visite ce qu'il a donné aux
autres en plusieurs années » (Ch. de
Perf., ch. XVIII). « Comment faut-il débuter ?
Je le répète, ce qui est d'une importance majeure, d'une importance capitale,
c'est d'avoir une résolution ferme, une détermination absolue, inébranlable,
de ne s'arrêter point qu'on ait atteint la source, quoi qu'il arrive ou puisse
survenir, quoi qu'il en puisse coûter » (Ch. de Perf., ch. XXI).
Qu'on ne dise pas que Sainte Thérèse
est une grande Sainte qui n'a écrit que pour une élite : Sainte Thérèse de
l'Enfant Jésus n'enseigne pas autre chose dans sa « petite voie ». Si le
bon Dieu a fait de cette humble contemplative la thaumaturge de notre siècle,
serait-ce pas pour accréditer cette voie d'enfance spirituelle, de sainte
audace dans la confiance ? : « O Jésus, que ne puis-je dire à toutes les
âmes ta condescendance ineffable ! Je sens que si par impossible tu en trouvais
une plus faible que la mienne, tu te plairais à la combler de faveur, plus
grandes encore,[13]
pourvu qu'elle s'abandonnât avec une entière confiance à ta miséricorde infinie
! » Quelles sont ces faveurs ? Elle n'eut pas d'autre extase que celle dans laquelle
elle mourut, mais elle connut toutes tes ascensions de l'amour dans la foi nue
jusqu'à l'union transformante[14]. Qui
en pourrait douter, puisque dans son simple langage, elle nous dit : « Je sens
en mon caeur des désirs immenses, et c'est avec confiance que je vous demande
de venir prendre possession de mon âme... Je sais que je ne serai -jamais
digne de ce que j'espère, je vous tends seulement la main comme une mendiante,
très sûre que vous m'exaucerez pleinement. »
Pourvu que nous la demandions avec
cette humilité, jamais nous ne saurions demander trop ardemment la grâce de
l'union à Dieu par la contemplation jusqu'à la transformation d'amour. Humblement et ardemment : nous
rapprochons à dessein ces deux mots ; ils n'impliquent aucune contradiction,
ils s'appellent. L'ardeur du désir procède naturellement de la conviction de
son impuissance, de sa pauvreté. C'est de la profondeur de la misère humblement
reconnue que s'élèvent les supplications les plus ferventes vers la miséricorde.
« Vous êtes l'Etre et moi je suis le néant. Faites, Seigneur, suivant nos
deux natures. Dieu qui êtes, donnez comme vous êtes, sans réserve, afin que je
vous reconnaisse. Je suis celui qui ne suis pas, et j'ai besoin de tout.
Exaucez-moi sans mérites comme vous m'avez créé de rien » (E. Hello).
Demander humblement, c'est demander
non pour notre satisfaction, notre glorification, mais pour la gloire de Dieu : Non pas à nous. Seigneur, non pas à nous,
mais à votre nom donnez la gloire (Ps.
XIII).
Il est de sa gloire que nous portions
beaucoup de fruits de sainteté. « Or, sans les dons mystiques, écrivait
Saint Ignace à Saint François de Borgia, toutes nos pensées, paroles, actions,
sont imparfaites, froides et troubles. Nous devons donc désirer tes dons du
Saint-Esprit afin que par eux, elles deviennent justes, ardentes, et claires
pour le service de Dieu. » Et un de ses fils, le Père Lallemant a dit
après lui : « De deux personnes qui se consacrent au service de Dieu, l'une se
donne toute aux bonnes oeuvres et l'autre s'applique à purifier son coeur et à
retrancher ce qui s'oppose en elle à la grâce ; cette dernière arrivera deux
fois plus tôt à la perfection que la première.... Sans la contemplation, jamais
on n'avancera beaucoup dans la vertu et l'on ne sera bien propre à faire
avancer les autres. Mais avec elle, on fera plus, et pour soi et pour les
autres en un mois. qu'on en ferait sans elle en dix ans » (P. Lallemant,
S. J. Doctrine Spirituelle).
A ce point de vue, la vie de sainte
Thérèse est tout à fait suggestive ; la
Sainte nous y montre comment l'oraison transforma sa vie ; au fur et à mesure
que son oraison s'élevait, ses vertus prenaient de merveilleux accroissements.
Ce qui est hors de doute, c'est que les vertus tirent
de cette oraison (d'union) plus de vigueur que de la précédente qui est celle
de quiétude. L'âme se trouve toute changée, et grâce au parfum qu'exhalent les fleurs,
la voilà, sans savoir comment, qui accomplit de grandes choses. Le Seigneur veut
que ces fleurs s'épanouissent et que l'âme constate qu'elle a des vertus. Néanmoins,
elle voit très bien qu'elle était incapable de les acquérir, et qu'en effet,
elle n'a pu y arriver durant de longues années, tandis qu'en peu d'instants, le
céleste jardinier lui en a fait don. Elle s'établit par là dans une humilité
bien supérieure et beaucoup plus profonde, car elle reconnaît avec plus
d'évidence qu'elle n'a rien fait, absolument rien ; elle a simplement consenti
à recevoir de Dieu ses grâces, et sa volonté les a « embrassées » (Vie, ch. XVII).
Dans l'oraison surnaturelle, le Seigneur s'approche
de l'âme, et en un moment lui enseigne plus de vérités, lui donne sur le néant
de toutes choses plus de lumière qu'elle n'aurait pu en acquérir en bien des
années par la voie ordinaire où notre vue n'est pas libre, aveuglés que nous
sommes par la poussière du chemin. Ici, sans que nous sachions comment, Dieu
nous transporte lui-même au terme du voyage. (Ch. de perf, ch. XIX).
Le Seigneur peut agir de telle sorte en un seul ravissement
qu'il reste peu à travailler pour acquérir la perfection. Nul, en effet, s'il
n'en a l'expérience, ne peut se former une idée des trésors dont Dieu enrichit
alors une âme. Selon moi, aucune industrie de notre part ne peut atteindre
jusque-là. Je ne nie pas qu'avec l'aide de Dieu par des efforts soutenus
pendant des années et en suivant la voie tracée par ceux qui ont composé sur
l'oraison des traités méthodiques, on ne puisse parvenir, au prix de bien des
peines, à la perfection et à un véritable détachement. Mais ce ne sera jamais
avec cette rapidité. Ici, le Seigneur accomplit son œuvre sans aucun travail de
notre part. Il détache entièrement une âme de la terre, et lui donne l'empire
sur tout ce qui s'y trouve.» (Vie, ch : XXI)[15].
Ce ne sont pas seulement les grâces
de force et de lumière de la contemplation infuse que nous devons désirer, ce
sont aussi ses purifications passives qui purifient l'âme de telle sorte
qu'elles lui tiennent lieu de purgatoire au dire de Saint Jean de la Croix[16] et
de Sainte Thérèse[17].
Ces âmes méritent d'entrer droit au ciel en quittant la terre[18].
Voilà bien l'ordre de la divine Bonté qui ne nous a créés que pour nous faire
part de son bonheur. Aussi est-il normal, le temps de l'épreuve étant fini, de
recevoir immédiatement la récompense. Si les cas en sont rares en fait, ils
n'ont rien d'extraordinaire en droit ; et ainsi nous arrivons à cette conclusion
que l'union transformante, ultime degré de la contemplation infuse, est le sommet
du développement normal de la grâce sanctifiante[19].
III
Des dispositions à la
contemplation infuse
Mais, dira-t-on, si la contemplation
infuse entre dans le développement normal de la charité, pourquoi si peu en
sont-ils gratifiés, pourquoi moins encore parviennent-ils aux états les plus
élevés de cette contemplation ?
D'abord, il faut répondre que la
contemplation infuse est le partage de beaucoup plus de chrétiens qu'on ne le
pense ordinairement, et qu'une âme peut en atteindre les sommets sans que rien
d'extraordinaire ne paraisse au dehors : Il faut bien cependant le reconnaître
avec Sainte Thérèse et Saint Jean de la Croix, le nombre de ceux qui arrivent
au mariage spirituel est très restreint, même dans les cloîtres où l'on se voue
à la contemplation. En parlant de l'oraison de quiétude, la sainte
Réformatrice dit : « Sur le grand nombre d'âmes qui arrivent jus que-là, il y
en a si peu qui passent outre comme elles le devraient, qu'en vérité j'ai honte
de le dire » (Vie,, ch. XV).
Et Saint Jean de la
Croix, dans la Nuit obscure, L. 1,
ch. IX, s'exprime ainsi : « Tous ceux qui s'adonnent
expressément à la vie spirituelle ne sont pas conduits par Dieu jusqu'à la
contemplation parfaite, pas même la moitié d'entre eux n'y arrive ; le pourquoi
? Dieu le sait bien.[20] »
Notre-Seigneur ne l'avait-il pas dit
déjà : Combien la porte de la vie est
étroite, combien la voie qui y mène est resserrée et qu'il y en va peu qui la
trouvent ! (Mat. VII.14).
La grande sainteté est rare.
Pourquoi ?
En face de ce douloureux problème,
inclinons-nous d'abord devant les décrets adorables de la prédestination en
répétant la parole de Saint Paul : Ce n'est
au pouvoir ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de celui à qui
Dieu fait miséricorde (Rom. IX.16). Confessant
avec Bossuet deux grâces, l'une (suffisante) qui laisse la volonté sans excuse
devant Dieu, l'autre (efficace) qui ne lui permet pas de se glorifier elle-même,
laissons à la sagesse divine les raisons de ses miséricordieuses préférences –
l’amour pur l’exige ainsi -- et cherchons ce qui, du côté de l'homme, peut mettre
obstacle au don de Dieu. S'il nous est impossible de l'acquérir, nous pouvons
du moins nous y disposer.
Cette grâce de la contemplation
infuse s'obtient, comme les autres grâces, par la prière : prière humble,
persévérante et confiante ; persévérante parce que humble ; elle ne croit jamais
avoir assez supplié pour obtenir un bien d'une telle valeur ; confiante parce
qu'elle a les promesses de la vérité même : Vous
demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera (Jean. XV.7).
Mais comment priera avec cette
confiance et cette persévérance celui qui doute de la bonne volonté de Dieu à
son endroit et s'imagine que c'est présomption que d'aspirer à cette contemplation
?[21]
Beaucoup d'âmes se privent des
grâces de choix de Dieu parce qu'elles ne croient pas assez au « trop grand
amour » dont parle Saint Paul. Si vous croyiez, il s'échapperait de votre
sein des sources d'eau vive, clamait Notre-Seigneur dans le temple à la
fête des Tabernacles et l'Evangéliste d'ajouter : Il disait cela de l'Esprit qui devait leur être donné (Jean VII, 37-39).
L'Esprit avec ses dons : cette promesse se rapporte donc bien à notre
contemplation infuse, fruit des dons. Il faut croire pour que ce don nous soit
départi. Dilata os tuum
et implebo illud (Ps. LXXX, 11).
C'est notre manque de confiance en la bonté diffusive du bien suprême qui fait
obstacle à son rayonnement sur nous. « On obtient de Dieu autant qu'on en
espère », disait Saint Jean de la Croix.
On ne peut excéder en confiance. La
présomption n'est pas un excès de confiance, c'est uniquement une confiance
mal fondée, basée sur nos mérites au lieu d'être basée sur la miséricorde et
les promesses du Dieu qui secoure : «
Deus auxilians ».
La présomption serait aussi de
demander sans remplir les conditions auxquelles Dieu veut nous accorder la
grâce de la contemplation infuse. Examinons brièvement quelles sont ces
conditions.
Les Saints de tous les siècles,
depuis les Pères du désert jusqu'à la suave petite Sainte de Lisieux, sont
unanimes pour enseigner que s'il y a si peu de contemplatifs, c'est qu'il y en
a peu qui savent renoncer à toutes choses périssables » (Imit., liv. III,
ch. 31, v. 1). Cassien dit que la contemplation est
donnée à l'homme comme en récompense «
quasi in proemio » de ses longs efforts et de ses
bonnes actions. (Coll. XIV, 9.)
Remarquons en passant qu'en ces
quelques mots sont indiqués tout ensemble et la part de l'homme, et la gratuité
du don de Dieu. « On l'acquiert du fruit de ses œuvres ». Il le répète dans
ses Conférences sur tous les tons : « Le vrai, l'unique procédé pour parvenir à
la contemplation, c'est la sainteté de la vie, c'est la pureté du cœur[22].
Vouloir tout de suite se lancer dans la contemplation avant de s'être corrigé
de ses vices et de s'être fortifié dans les vertus, c'est faire fausse route.[23] »
Plus explicitement que l'auteur des Conférences, Saint Jean de la Croix
développe cette doctrine du dépouillement universel nécessaire pour arriver à
l'union divine. Voici le programme qu'il trace au début de la Montée du Carmel à l'âme désireuse d'en
atteindre les sommets :
Que l'âme se porte toujours[24] :
Non au plus facile, mais au plus difficile ;
Non au plus savoureux, mais au plus insipide ;
Non -à ce qui plaît, mais à ce qui déplaît ;
Non à ce qui est un sujet de consolation, mais plutôt
de désolation ;
Non au repos, mais au travail ;
Non à désirer le plus, mais le moins ;
Non pas à ambitionner ce qu'il y a de plus élevé et
de plus précieux, mais ce qu'il y a de plus bas et de plus méprisable ;
Non à
vouloir quelque chose, mais à ne rien vouloir ;
Non à rechercher le meilleur en toutes choses, mais
le pire, désirant d'entrer pour l'amour de Jésus-Christ dans un total
dénuement, une parfaite pauvreté d'esprit, et un renoncement absolu par rapport
à tout ce qu'il y a dans le monde » (Liv.
I, ch. 13).
Et ce dépouillement ne doit pas
seulement se pratiquer dans les choses sensibles et temporelles, il doit
s'étendre encore aux choses spirituelles.
L'homme
vraiment spirituel recherche en Dieu l'amertume et non les délices, il préfère
la souffrance à la consolation, la privation de tout bien à la jouissance, les
sècheresses et les afflictions aux douces communications du ciel, bien
persuadé que c'est là suivre le Christ, et se renoncer soi-même. Agir différemment,
c'est se rechercher soi-même en Dieu, c'est attacher aux présents et aux faveurs
de Dieu, ce qui est diamétralement opposé à l'amour vrai. Chercher Dieu
purement, c'est, non seulement se priver de tout plaisir, mais c'est encore se
porter à choisir, pour l'amour du Christ, tout ce qu'il y a de moins attrayant,
soit dans le service de Dieu, soit dans les communications avec le monde. Tel
est vraiment l'amour divin.
Quel n'est pas mon désir de persuader aux âmes
spirituelles que cette voie divine ne consiste pas dans la multiplicité des
considérations, des moyens ou des consolations, utiles cependant aux
commençants. L'unique nécessaire est de savoir se renoncer sincèrement, tant à
l'intérieur qu'à l'extérieur et de se vouer pour le Christ à la souffrance et
à l'anéantissement le plus complet. C'est là l'exercice par excellence, où tous
les autres sont éminemment compris et dont on retire d'incalculables profits.
Comme c'est la racine et le résumé des vertus, si on le néglige pour
s'appliquer à d'autres pratiques, on prend l'accessoire pour le principal, et
l'âme reste à peu près stationnaire, eût-elle d'ailleurs de très sublimes
considérations et des communications fréquentes avec Dieu » (Montée, 7).
Qu'on ne s'étonne pas d'un renoncement si rigoureux,
d'une mortification si universelle ; il s'agit de disposer l'âme à l'union
transformante ; or, c'est un principe de philosophie qu'une forme ne peut
s'appliquer à un sujet sans en avoir auparavant expulsé la forme contraire, et
tant que celle-ci demeure, elle est un obstacle à l'autre, précisément à cause
de leur mutuelle incompatibilité (Montée,
liv. II, ch. 7).
Il faut de toute nécessité faire le
vide dans toutes nos facultés pour qu'elles puissent s'unir immédiatement à
Dieu par la foi, l'espérance et la charité : c'est là tout le fond de la doctrine
de St Jean de la Croix, ce grand maître de la contemplation.
Il y a des âmes que cette doctrine
rebute : Dieu n'est pas un tyran, c'est un Père, oui, le plus tendre des Pères,
infiniment miséricordieux et infiniment puissant. Mais, comme il ne peut
dépendre de Dieu qu'un polygone devienne un cercle, il ne dépend pas davantage
de lui de se communiquer pleinement à une âme qui n'est pas parfaitement purifiée.
Il est vrai que Dieu peut la purifier en un instant par pure miséricorde, mais
tant que cette purification n'est pas accomplie -- et Dieu ne la fait pas ordinairement
d'un seul coup, et jamais sans notre consentement libre -- il est aussi
impossible à cette âme de devenir déiforme qu'au polygone de devenir un
cercle.
D'ailleurs, qu’on ne s'effraie pas
de la difficulté de l'entreprise.
Appuyée sur la croix comme sur un bâton de voyage,
l'âme monte aisément, et trouve de merveilleuses douceurs à l'ombre même de la
croix. Mon joug, est-il rapporté
en saint Mathieu, est doux, et mon fardeau
est léger (XI, 30). En effet, si l'homme s'assujettit généreusement à
porter cette croix et si sa volonté se détermine à choisir en toute rencontre,
et à supporter avec une virile énergie tous les travaux pour Dieu, il y trouvera
un véritable allégement et une suavité ineffable. Ainsi libre de tout désir frivole,
il gravira rapidement les pentes escarpées de la montagne. Mais s'il prétend
posséder et s'approprier les biens spirituels ou temporels, il n'atteindra
jamais ses merveilleuses cimes. (Montée,
liv.II, ch. 6).
Chez Sainte Thérèse, même doctrine :
Sa vie contemplative est à base de vie ascétique. Voici ce qu'elle écrit à ses
filles dans Le Chemin de la Perfection
:
C'est sur l'oraison que vous m'avez priée de vous
dire quelque chose. Mais en retour de ce que je vous dirai, je vous demande de
relire souvent avec une bonne volonté entière ce que je vous ai dit jusqu'ici
et de le mettre en pratique. Cependant, avant de vous parler de ce qui est
intérieur, c’est-à-dire de l'oraison, je vous indiquerai certaines choses bien
nécessaires aux âmes qui prétendent marcher par ce chemin de l'oraison. Nécessaires,
elles le sont à tel point, qu'en les observant, les âmes pourront, sans être
grandes contemplatives déjà, se trouver très avancées dans le service du
Seigneur, tandis que sans elles, il leur sera impossible d'être grandes
contemplatives, et même, elles se tromperont singulièrement si elles croient l'être
(Ch. IV).
Malgré une vocation si sainte, il en est peu parmi nous qui se disposent comme elles le devraient
pour mériter que le Seigneur leur découvre cette perle d'un si grand prix.
A l'extérieur, j'en conviens, il n'y a rien à reprendre en notre conduite,
mais nous sommes bien loin encore de ce degré de vertu que Dieu demande de nous
pour nous accorder une si haute faveur. C'est pourquoi, mes filles, redoublons
de soins pour avancer de plus en plus dans la perfection ; et puisque nous
pouvons en quelque manière jouir du Ciel sur la terre, conjurons instamment
notre Epoux de nous assister de sa grâce, et de fortifier notre âme de telle
sorte, que nous ne nous lassions point de travailler jusqu'à ce qu'enfin nous
ayons trouvé ce trésor caché (Chât.,
Ve D. ch. I).
… Nous sommes si avares, si peu empressées à faire à
Dieu le don total de nous-mêmes que nous n'en finissons pas de nous mettre
dans les dispositions voulues. Et cependant, Notre-Seigneur ne veut pas que
nous entrions en jouissance d'un bien si précieux sans le payer un prix élevé.
Je vois bien qu'il n'y a rien sur terre qui puisse l'acheter. Cependant, si
nous faisions ce qui dépend de nous pour ne nous attacher à rien de terrestre,
si notre conversation et nos pensées étaient dans le ciel, un tel. trésor,
j'en suis convaincue, nous serait très vite accordé. En un mot, il faudrait
nous disposer promptement et sans réserve comme l'ont fait plusieurs saints ...
... Plaisante manière de chercher l'amour de Dieu !
Il nous le faut sur le champ et à pleines mains, comme l'on dit, mais à
condition de garder nos affections... A mon avis, ce sont deux choses incompatibles
... Ainsi c'est parce que notre don n'est pas entier, que nous ne recevons pas
d'un seul coup le trésor de l'amour divin. Plaise au Seigneur de nous l'accorder
du moins goutte à goutte, fut-ce au prix de toutes les tribulations du monde (Vie, c. XI).
Même la petite voie de Sainte Thérèse
de l'Enfant Jésus, toute parsemée de roses, n'est pas autre chose que cette
voie du renoncement total. Pour elle, jeter
des fleurs, c'est ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard,
aucune parole ... Elle avoue n'avoir rien refusé au bon Dieu depuis l'âge de
trois ans. Le sourire qui voile son abnégation en fait l'héroïcité. Comme l'a
si justement fait remarquer l'auteur de la brochure : Un message de la petite Thérèse[25],
« Jeter des fleurs nous effraie moins
que l'austère maxime : Pour arriver à aimer le tout, ne cherchez de satisfaction
en rien (Montée, liv. I, ch. 3). En
pratique, les formules se recouvrent. » L'ange de Lisieux enseigne bien la
même doctrine que son Père Jean de la Croix. La parole du Christ restera
toujours vraie : Celui qui veut venir
après moi, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive (Marc, VII, 34).
Mais encore une fois, nous ne
saurions trop le redire : qu'on ne s'effraie pas. Il n'y a que les premiers pas
qui coûtent. « J'ai toujours été frappée, dit Sainte Thérèse de l'Enfant
Jésus, de la louange adressée à Judith : Vous avez agi avec un courage viril et
votre cœur s'est fortifié. D'abord, il faut agir avec courage, puis le cœur se
fortifie et l'on marche de victoire en victoire.» Qu'on n'oublie pas,
d'ailleurs, qu'avec cette contemplation, nous sommes sous le régime des dons et
que celui de force nous soutiendra dans cette vie contre nature.
Aussi Sainte Thérèse veut-elle qu'on
entre courageusement dans ce chemin spirituel. Elle nous assure que « notre
Père céleste ne nous y laissera pas mourir de soif, et qu'il récompense dans la
suite magnifiquement les efforts de notre persévérance. Tous les honneurs du
monde ne sauraient payer, dit-elle, une seule de ces faveurs inestimables qui
nous sont départies dans les dernières demeures du château. Mais,
ajoute-t-elle, aucune de ces âmes avides de consolations n'y aura accès. »
*
* *
.
Nous n'avons parlé jusqu'ici que de
l'effort ascétique personnel réclamé à l'âme qui aspire à la Contemplation
mystique ou qui marche déjà vers ses sommets. Il nous reste à parler de la
passivité qu'elle doit avoir pour ne pas entraver l'oeuvre de Dieu.
La sanctification d'une âme est
avant tout l'œuvre de Dieu et tout spécialement -- nous l'avons assez répété --
la contemplation infuse est un pur don de Dieu. Tout ce que l'âme peut faire
c'est de s'ouvrir par la foi et l'espérance, de faire en elle le vide par
l'abnégation totale.
La part de l'âme dans la
contemplation infuse est, à le bien entendre, une part négative : enlever ce
qui peut faire obstacle au don de. Dieu. C'est à l'Esprit Saint, avec ses dons
d'intelligence et de sagesse à fournir la part active. A cette partie
essentielle, correspond la passivité du côté de l'âme.
Saint Jean de la Croix qui a traité
dans la Montée du Carmel surtout de
la perfection « active » de l'âme, a traité dans la Nuit Obscure, comme personne avant lui ne l'avait encore fait et ne
l'a fait depuis, de la purification « passive ». Il enseigne à l'âme à se
laisser purifier par Dieu et dans sa partie sensible - purification des sens -
et dans sa partie intellectuelle - purification de l'Esprit. Et c'est ici que
la plupart des âmes reculent et qu'il faut trouver l'explication du petit
nombre de ceux qui arrivent à l'union transformante.
Quand il ne s'agit que de l'ascèse,
de la purification active de l'âme, on trouve d'ordinaire les âmes de bonne
volonté pleines de générosité ; mais quand il s'agit de pénétrer dans les purifications
passives, l'âme, qui ne comprend plus, s'arrête et ordinairement refuse
d'avancer.
Et pourtant, si Dieu n'intervient
pas, la purification ne sera jamais entière et l'union ne pourra par conséquent
se faire pleinement[26] :
C'est ici, nous dit Saint Jean de la Croix, le lieu
d'indiquer pourquoi si peu parviennent à cet état élevé. Sachons-le bien, la
cause n'est pas que Dieu réserve seulement à quelques âmes pareille grandeur,
il voudrait, au contraire que tous
l'obtiennent. Mais il trouve peu de vases qui lui permettent une œuvre
si digne et si sublime. Les éprouve-t-il un peu ? Il sent les vases fragiles au
point de fuir la peine, de se refuser à porter tant soit peu sécheresse et mortification,
au lieu d'agir avec une pleine patience. Pour ce motif, Dieu, les trouvant
sans force au temps de la première faveur faite pour les dégrossir, s'arrête et
ne purifie pas, ne tire pas des poussières de la terre ces âmes qui auraient à
présent besoin de plus de force et la constance encore (Vive Flamme, str.II, vers 5)[27].
Sainte Thérèse n'a pas parlé « ex professo » de ces
purifications passives, mais, inlassablement elle dit à ses filles :
Livrez-vous... Laissez faire Dieu... J'ai la
conviction qu'il y a bien des âmes que Notre-Seigneur éprouve de cette manière,
et il en est peu je crois qui se disposent à jouir d'une telle faveur. Quand
Notre-Seigneur l'accorde, et que l'âme de son côté fait ce qui est en son pouvoir,
je suis persuadée qu'Il ne cesse plus de
l'enrichir qu'elle n'ait atteint un très haut degré de perfection. Mais si
nous ne nous donnons pas à lui aussi pleinement qu'il se donne à nous, c'est
déjà une grande indulgence de sa part de nous laisser dans l'oraison
mentale (Ch. de perf., ch. XVI). Notre-Seigneur ne
se donne entièrement que lorsque nous nous donnons entièrement nous-mêmes. La
chose est certaine et si je vous le répète si souvent c'est qu'elle est
importante. Jusque là, il n'opère pas en
notre âme comme il y opérerait si elle était à lui sans nulle réserve. (Ch. XXVIII)
... O mes sœurs ! quel pouvoir a ce don s'il est accompli généreusement comme
il doit l'être ; il amène le Très-Haut à
ne faire qu'un avec notre bassesse, et à
nous transformer en Lui. En un mot, il unit la créature avec le Créateur !
(Ch. XXXII).
Que votre volonté, ô Seigneur, s'accomplisse en moi. Et cela par toutes les
voies et toutes les manières que vous voudrez, ô mon tendre Maître. Si vous
trouvez bon que ce soit par des peines, fortifiez-moi et qu'elles arrivent !
(Ch. de perf., ch. XXXIII).
Elle savait bien, la grande Sainte,
que l'infiniment riche ne demande jamais que pour rendre au centuple, qu'il ne
dépouille jamais que pour libérer, elle avait compris la parole de Jésus à la
Samaritaine. Si vous saviez quel est
Celui qui vous demande à boire, peut-être lui en auriez-vous demandé
vous-même, et il vous aurait donné de l'eau vive (Jean. IV, 10).
A le bien entendre, rien n'est plus
simple -- je ne dis pas aisé -- que de se disposer à la contemplation mystique,
que d'y progresser jusqu'au sommet. Se livrer à Celui qui nous aime et qui
peut tout, s'abandonner.
Cependant, si l'ascension nous
paraît trop rude, si les purifications passives nous épouvantent, faisons
comme l'ange de Lisieux :
Je suis trop petite pour gravir le rude escalier de
la perfection ... : Alors, j'ai demandé
aux Livres Saints l'indication de « l'ascenseur », objet de mes désirs et j'ai
lu ces paroles sorties de la bouche même de la Sagesse éternelle : Si
quelqu'un est tout petit qu'il vienne à moi (Prov. IX, 4). Je me suis donc approchée de Dieu, devinant que
j'avais découvert ce que je cherchais. Voulant savoir ce qu'il ferait au tout
petit, j'ai continué mes recherches, et voici ce que j'ai trouvé : Comme une mère caresse son enfant,
ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai
sur mes genoux (Is. LXVI,
13).
Oh ! jamais
paroles plus tendres, plus mélodieuses ne sont venues réjouir mon âme. L'ascenseur
qui doit m'élever jusqu'à vous, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela, je n'ai
pas besoin de grandir, il faut au contraire que je reste petite, que je le
devienne de plus en plus.
Et blottie dans les bras de Jésus,
la timide enfant a traversé toutes les nuits sans angoisse, et elle est
arrivée rapidement à l'union transformante. Dans les pages qu'elle nous a
laissées, il n'est question ni de Contemplation acquise, ni de Contemplation
infuse, pas même de contemplation tout court, mais elle dit l'équivalent.
Ecoutons, il vaut bien la peine
d'écouter cette enfant que Dieu exalte par tant de prodiges
La sainteté n'est pas dans telle ou telle pratique,
elle consiste dans une disposition qui nous rend humbles et petits entre les
mains de Dieu, conscients de notre faiblesse et confiants jusqu'à l'audace en
sa bonté de Père.
Ecoutons encore :
Mais qu'il y en a peu qui savent faire cela !... Il
faut consentir à rester toujours pauvre et sans force et voilà le difficile, car,
le véritable pauvre d'esprit, où le trouvera-t-on ? Il faut le chercher bien
loin dit l'auteur de l'Imitation. II ne dit pas qu'il
faut le chercher parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la
bassesse, dans le néant... Ah ! restons bien loin de ce qui brille,, aimons
notre petitesse, aimons à ne rien sentir, et jésus viendra nous chercher, si
loin que nous soyons, il nous transformera en flammes d'amour (17 sept. 1896, Lettre à sa sœur Marie).
Donc : humilité, confiance,
générosité, abandon, pureté de coeur, voilà les dispositions requises pour
recevoir le don de la contemplation infuse. Qui ne peut les donner en quelque
état de vie qu'il soit ? Mais quand elles seront en nous par nos efforts
soutenus de la grâce, nous devrons encore nous estimer des serviteurs inutiles,
et attendre la contemplation mystique comme un don gratuit[28]. Le
seul droit que nous puissions faire valoir pour réclamer ce don unique, c'est
celui de notre pauvreté « Abyssus abyssum invocat ». (Ps. XLI, 8).
III
Des principes
nécessaires
à la direction des
âmes contemplatives
Nous avons vu que l'âme peut par le
détachement et l'abnégation, se disposer à recevoir le don de la
contemplation. Mais la générosité dans le don complet de soi - condition indispensable - n'est pas
toujours suffisante pour avancer et arriver au terme de ce chemin spirituel.
Bien des âmes s'attardent et se, découragent, faute d'une direction appropriée
à leur état. « Trois sortes d'aveugles peuvent écarter l'âme du droit
chemin », nous dit Saint Jean de la Croix : « le directeur spirituel,
le malin esprit et l'âme elle-même »[29]. Si
le directeur est homme de doctrine et d'expérience, il ne permettra pas à
l'esprit de ténèbres, transfiguré en ange de lumière, de séduire la pauvre âme,
et il apprendra à celle-ci la grande science de la contemplation infuse :
soutenir Dieu (divina
patiens).
Peu de prêtres, peut-être,
comprennent leur devoir vis-à-vis des âmes qui tendent à la perfection : leur
zèle va de préférence aux brebis égarées et se désintéresse facilement de
l'avancement des autres dans la charité. Cependant « le plus petit mouvement
de pur amour a plus de prix aux yeux de Dieu et est plus profitable à l'Eglise
que toutes les autres oeuvres réunies ensemble. »[30]
Contribuer à faire un saint, c'est assurer par là même le salut de milliers d'âmes.
N'a-t-on pas dit qu'une Sainte Thérèse a converti, par ses oraisons, plus d'infidèles
qu'un Saint François-Xavier par ses prédications ? « Celui, dit cette grande
sainte, qui fait de généreux efforts pour atteindre, avec l'aide de Dieu, la
cime de la perfection, j'en suis persuadée, ne va jamais seul au ciel : il y
mène à sa suite une troupe nombreuse[31]. »
La vie de l'admirable Réformatrice du Carmel fait ressortir d'une manière
frappante la part de responsabilité qui incombe aux prêtres dans la
sanctification des âmes. Si elle se débattit longtemps dans les sentiers de la
médiocrité, c'est qu'elle ne trouva pas un guide qui lui fit prendre son essor
vers la perfection[32] ; si elle souffrit de peines si cruelles dans
la voie illuminative, c'est que des « demi savants » incapables de
reconnaître l'action du divin Esprit qui la poussait vers les sommets,
« la tenaient au collier[33]
» ; si enfin elle répondit si magnifiquement
aux avances du Seigneur, c'est qu'elle rencontra un Saint François de Borgia,
un Saint Pierre d'Alcantara, un Père Bânes surtout.
Elle aimait tant les savants, la grande contemplative !
Les grands théologiens, même . dépourvus de
l'expérience personnelle de ces faveurs, ont un je ne sais quoi qui leur est
propre. Dieu les destinant à éclairer son Eglise, il suffit qu'on leur propose
une vérité pour qu'ils reçoivent une lumière qui les porte à l'admettre... J'ai
de ceci une très grande expérience. Je connais aussi ces demi docteurs
toujours ombrageux, ils m'ont coûté assez cher[34]. Un
peu plus loin elle dit encore : Il sera bon dans les commencements d'en parler
sous le secret de la confession à un homme éminent en doctrine, car c'est des
docteurs que doit nous venir la lumière, ou bien à un homme très avancé en
spiritualité si l'on peut le rencontrer. A supposer que la spiritualité ne soit
que médiocre, choisissons de préférence un grand théologien ... Je vous
conseille de vous adresser à un grand théologien qui soit en même temps, s'il
est possible, versé dans la spiritualité ... (6° D., ch. III).
Cette divine science ne s'acquiert
pas en une leçon. Demandons du moins à Saint Jean de la Croix - grand Saint et
grand théologien - un fil conducteur qui empêche le maître spirituel de
s'égarer dans les mille sentiers des voies mystiques où il devra suivre son
disciple.
Tout l'enseignement de ce Saint se
rapporte à ces deux chefs :
1° libérer l'âme de tout désir, de
toute attache, de toute préoccupation pour ce qui est extraordinaire dans la
contemplation, même pour tout ce qui est lumières distinctes dans l'illumination
des dons d'intelligence et de sagesse ;
2° concentrer toute son estime, tout
son désir, tous ses soins pour ce qui est de l'essence de cette contemplation,
je veux dire cette connaissance générale, confuse et amoureuse, en laquelle
doit se consommer l'union de l'âme avec Dieu.
Pour cela, le directeur devra avoir
toujours présente à l'esprit cette distance incommensurable, je dirais
volontiers infinie, qui sépare le surnaturel essentiel du préternaturel –(supernaturale quoad modum tantum),
et ne jamais perdre de vue ce grand principe : seules les vertus
théologales de foi, d'espérance et de charité peuvent être moyens immédiats
d'union, car, seules, elles ont pour objet premier Dieu dans sa vie intime.
Maïs il nous faut entrer dans quelques développements.
Saint Jean de la Croix insiste
beaucoup sur les dommages qu'apporte à l'âme un directeur qui a de l'attrait
pour les visions, les révélations et autres charismes :
C'est chose difficile de faire comprendre à quel
point l'esprit du maître influe en secret sur celui du disciple, tellement
qu'on ne peut parler de l'un sans faire connaître l'autre : Si le père spirituel
a du faible pour les révélations, s'y complaît et y attache une grande
importance, il ne manquera pas d'imprimer involontairement ce même attrait
dans l'esprit de son fils spirituel, si toutefois celui-ci n'est pas plus
avancé que son maître. Dans ce cas même, la persévérance sous une semblable direction
apporterait de graves préjudices à son avancement. En effet, de cette forte
inclination du père spirituel pour les visions, résultera une certaine complaisance
dont il donnera des signes manifestes s'il n'a pas assez de circonspection
pour dissimuler ses sentiments ... Il entrera donc en conférence sur ce point
avec son disciple, et le principal sujet de leurs discours portera sur ces
visions ; il lui tracera des règles pour discerner en elles le vrai du faux. A
la vérité, il est important au directeur de posséder cette science, mais il
n'est pas à propos d'imposer au disciple cette recherche et ce soin, ni de
l'exposer au péril qui en résulte, si ce n'est en quelque nécessité urgente. En
les laissant passer sans affecter d'y prendre garde, tout danger cesse et le
devoir est accompli. Signalons un autre abus. Lorsque ces directeurs voient
une âme enrichie des faveurs divines, ils font instance auprès d'elle pour
obtenir par son entremise la révélation de telle ou telle chose, qui les concerne
eux ou d'autres ; et ces bonnes âmes leur obéissent, pensant qu'il est permis
de chercher ainsi à connaître ces choses. Parce que Dieu daigne parfois, quand
bon lui semble, et pour des motifs qui lui sont connus, révéler des
connaissances surnaturelles, ils se croient autorisés à désirer cette
révélation et même à la solliciter. Si Dieu, acquiesçant à leur supplique,
répond à leur question, ils deviennent plus audacieux à l'avenir ; ils
s'illusionnent et jugent que Dieu a pour agréable ce mode de communication ;
mais en vérité cette manière d'agir déplaît souverainement à la divine Majesté
(Montée, 1. II,
ch. XVII).
Plus explicitement il dit ailleurs :
L'âme qui veut avoir des révélations, pèche au moins
véniellement ; celui qui la pousse à ce désir ou qui y consent, pèche de même,
quelque parfait que soit le but qu'il se propose (Avis, 109).
Et voici la raison qu'il en donne :
L'âme assez téméraire pour prétendre de nos jours
interroger Dieu, et en obtenir des visions ou des révélations, lui ferait, ce
me semble, une grave injure, parce qu'en le faisant elle montrerait qu'elle ne se contente pas exclusivement du
Christ. Dieu pourrait lui répondre : Celui-ci
est mon Fils bien-aimé dans lequel j'ai
mis toute mon affection, écoutez-le (Matt., XVII,
5), c’est-à-dire : Je vous ai envoyé tous les biens par le Verbe, mon Fils ;
fixez les yeux sur lui seul, en lui je vous ai révélé toutes choses, vous
trouverez en lui plus que vous ne sauriez désirer ni demander. Vous souhaitez
des paroles, des révélations où des visions qui ne sont que des fragments de la
vérité, et vous en trouverez la manifestation totale en Jésus. Il est toute ma
parole, toute ma réponse, il est toute ma vision, toute ma révélation. En vous le
donnant pour frère, pour maître, pour compagnon, j'ai répondu à vos demandes
et je vous ai tout révélé. Au Thabor, mon Esprit s'est reposé sur lui et j'ai
dit : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en
qui j'ai mis toutes mes complaisances, écoutez-le. Gardez-vous donc de
chercher de nouvelles doctrines, ou de solliciter d'autres réponses. Si je
parlais autrefois, c'était pour promettre le Christ ; si mes serviteurs
m'interrogeaient, leurs demandes se rattachaient à l'attente et à l'espérance du
Christ. C'est ce que démontre l'enseignement des Evangélistes et des Apôtres,
Vouloir actuellement m'interroger et recevoir mes
réponses, ce serait se déclarer peu satisfait du Christ, et offenser gravement
mon Fils bien-aimé. Cette source féconde de tous biens comblera tous vos désirs
; venez vous y désaltérer, en elle vous puiserez toutes les grâces des
révélations et de plus nombreuses encore. En effet, désirez-vous une parole de
consolation ? Regardez mon Fils obéissant et triste jusqu'à la mort, par amour pour
moi, et vous verrez combien de réponses consolantes il vous adressera.
Voulez-vous connaître l'explication des choses cachées et les mystères des
événements futurs ? jetez les yeux sur lui, vous y découvrirez les secrets
mystérieux de la sagesse divine, selon le témoignage de l'Apôtre : En lui sont renfermés tous les trésors de la
sagesse et de science de Dieu (Coloss., II, 3). Ces trésors de sagesse seront pour vous beaucoup
plus admirables, plus savoureux et plus profitables que tous les objets de vos
propres désirs. Le même Apôtre se glorifie de posséder cette unique science : Je n'ai point fait profession de savoir parmi
vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié (I Cor., II,2). Enfin, si vous voulez avoir des visions ou des révélations
divines et même corporelles, contemplez son Humanité sainte, et vous serez
ravis des merveilles qui vous sont manifestées. Saint Paul n'a-t-il pas dit : C'est en lui que la plénitude de la Divinité
habite corporellement ? (Coloss., II ; 9)[35].
Cette fermeté de foi dans le maître
spirituel rendra circonspect le disciple. Cependant il ne faudrait pas tomber
dans l'écueil opposé et rendre difficile aux âmes humbles et timides l'ouverture
d'âme, à laquelle elles sont obligées en semblables matières. Saint Jean de la
Croix a bien soin d’ajouter un peu plus loin :
Si nous avons
tant appuyé sur la nécessité de rejeter ces visions et ces révélations, si nous
avons insisté pour recommander aux confesseurs de ne pas encourager les âmes à
ces sortes d'entretiens, ce n'est cependant pas que les maîtres spirituels
soient obligés de leur témoigner du dégoût et du mépris, au point de leur
donner occasion de se tenir trop sur la réserve, et, de leur enlever la courage
de les manifester. En fermant la porte à leurs libres aveux, ils les exposent
à une foule de dangers. D'ailleurs, ces grâces sont un moyen ; or, puisque
c'est un moyen et une voie par où Dieu conduit ces âmes, il ne convient pas de
les mépriser, et il n'y a pas lieu de s'en effrayer, encore moins de s'en
scandaliser. Mais il faut procéder avec beaucoup dé douceur, de bonté, de paix et
encourager les âmes en leur donnant la facilité de s'exprimer ouvertement, au
besoin même on devra le leur enjoindre. En effet, les âmes éprouvent parfois
une difficulté si grande à faire ces déclarations, que pour les y amener, il ne
faut rien négliger. On doit ensuite les diriger dans la voie sûre de la foi,
leur enseigner à détourner les yeux de tous ces dons surnaturels, et les
exhorter à s'en dégager d'esprit et de coeur, afin de prendre un libre essor
vers les sommets de la perfection. On devra enfin les convaincre qu'une seule
action, ou un seul acte de volonté fait par amour, a plus de valeur devant Dieu
que toutes les visions et les révélations célestes, et que beaucoup d'âmes,
sans être enrichies de semblables faveurs, sont sans contredit, infiniment
plus avancées que d'autres qui les ont reçues à profusion. (Montée,
1. II, ch. XXII).
Quand même nous verrions ces âmes
accomplir des miracles, nous ne devrions pas encore nous départir de notre sage
réserve, nous rappelant la parole de saint Paul : Quand je parlerais les langues des hommes et
des anges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain qui résonne ou une
cymbale qui retentit. Quand j'aurais le don de prophétie, que je connaîtrais
tous les mystères et que je possèderais toute science ; quand j'aurais même
toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je
ne suis rien (1 Cor., XIII.1-2).
Parmi les sages conseils que vient
de donner Saint Jean de la Croix, il en est un qui a besoin d'être souligné et
un peu expliqué. Il n'est pas à propos, dit-il, de faire faire à l'âme qui
marche par des voies extraordinaires, le discernement des faveurs qu'elle croit
recevoir. Il y aurait là pour elle un danger et une perte de temps. Alors
devra-t-elle se conduire de la même façon pour toutes indistinctement, quelle
qu'en soit l'origine ? Oui. Ne rien désirer, recevoir tout simplement ce qui se
présente, sans s'y arrêter aucunement - et tout est fait, tout danger est
écarté. Désirer des visions célestes pour le bien qu'elles produisent serait
infailliblement ouvrir son imagination à l'influence du démon. Si Dieu veut en
gratifier une âme, il les lui donnera sans qu'elle les ait désirées, et elles
produiront leur plein effet sans son concours actif.
Voici comment s'exprime à ce sujet
Saint Jean de la Croix :
Règle générale : il faut toujours rejeter ces
représentations et ces sentiments ; supposé même qu'ils viennent de Dieu, l'âme
ne l'offensera pas en agissant de la sorte, et ne laissera pas de recevoir l'effet
et les fruits dont Dieu veut la gratifier par ces secours. En voici la raison
: dans les visions corporelles et dans les impressions sensibles, ou même dans
des communications plus intérieures, si elles sont l'œuvre du Très-Haut, elles
produisent instantanément leur effet dans l'esprit, sans donner à l’âme le
temps de délibérer pour savoir si elle doit les accepter ou les rejeter. Comme
Dieu opère ces choses surnaturellement, sans le concours et les efforts de
l'âme, ainsi, sans sa coopération, il produit l'effet qu'il veut dans l'esprit
; il n'est pas loisible à la volonté d'accepter ou de refuser cette opération,
ni même dé l'entraver. En vain, un homme dépouillé de ses vêtements
voudrait-il se soustraire à la douleur d'une brûlure, si on jetait du feu sur sur son corps, cet élément produirait forcément son action.
Ainsi en est-il des visions et des représentations véritables.