APRÈS UN SIÈCLE DE LARMES ET DE SANG

FAUT-IL ESPÉRER ?

Un numéro spécial du journal Le Monde tentait, en mai dernier, de faire un inventaire de l'état du vingtième siècle finissant. Sous le titre "La honte des siècles", un éditorial évoquait "Cent ans de turpitudes", commencées à Sarajevo, finies à Pristina, longue période où la barbarie dispose de tous les moyens et de toute l'efficacité de la modernité. Si bien, qu'envisageant ce que pourrait être une scène du Jugement dernier, l'auteur de l'article prononçait lui-même une condamnation définitive: "Z'avez vécu au XXe siècle, mon gaillard ? Pas de quoi être fier ! Jouez, crécelles, direction les enfers ! ... Vous pouviez sauver, vous avez laissé tuer, vous pouviez nourrir, vous avez affamé, vous pouviez instruire, vous avez abêti, vous pouviez communiquer, vous n'avez fait que radoter, vous pouviez soigner etc... ".

Ce constat est faussement réaliste dans la mesure où il ne retient qu'une partie des faits. Il met en évidence des effets sans citer les causes pourtant parfaitement observables. Il s'interdit par là toute réflexion sur les remèdes qu'attend une société malade et donc ne peut conduire qu'au désespoir.
Tout aussi sincère, mais beaucoup plus complet est le jugement que portait le docteur Xavier Emmanuelli, ancien Secrétaire d'État à l'action humanitaire du gouvernement de monsieur Juppé, dans une étonnante déclaration publiée par Famille chrétienne en mars 1998:
"Nous sommes arrivés aux temps de l'Apocalypse. Tout se passe comme si, il y a environ deux siècles, nous avions rompu le contrat implicite avec Dieu, et nous avions accepté le pacte du diable, l'éternel contrat qu'il a déjà présenté avec succès à Adam et Ève. Satan nous a proposé la puissance, la connaissance du bien et du mal, et le bonheur éternel, à condition que nous renoncions à Dieu. Nous avons renoncé à Dieu, et le diable nous a exaucés: la terre est notre empire, nous la sillonnons à volonté, nous contrôlons la matière et ses secrets ultimes, la vie, la mort, la génération; nous avons la nourriture assurée, la chaleur, le confort; nous repoussons l'âge de la mort. Mais nous arrivons au terme du pacte, et nous sommes en train de comprendre que c'était un contrat de dupes. Nous possédons tout, mais nous n'avons pas Dieu. Nous avons la puissance, mais nous avons perdu le sens. Notre société est à bout de souffle, et elle suinte d'angoisse. Elle va disparaître".
(Famille chrétienne, 12 mars 1998)

Nous ne sommes pas loin des termes de la lettre de Saint-Exupéry au général X: "Ils auraient tant besoin d'un Dieu !".

Les propos du docteur Emmanuelli sont sans complaisance pour notre temps. Comment pourrait-il en être autrement ?
Si nous tournons notre regard vers le passé récent, il faut bien convenir que nous assistons en politique à une crise de confiance qui traduit une crise de l'État, imprégné de socialisme que la démocratie ne cesse d'accroître, État amputé de sa mission et qui se trouve ainsi privé de sa légitimité.
On parle beaucoup de fracture sociale - elle compromet l'unité - mais c'est la fracture morale qu'il faut diagnostiquer; intérieure à chaque personne, elle compromet la vie et elle atteint directement la vie de la nation. Le terrible enchaînement allant de la contraception à l'avortement et à la procréation artificielle est l'aspect le plus apparent d'une culture de mort qui sévit en tous domaines.
Nous pataugeons dans la pensée unique. Elle s'impose avec toute la force d'un impressionnant totalitarisme. "Elle n'est, dit très justement Franz-Olivier Giesbert dans le Figaro magazine du 6 décembre 1997, ni un concept, ni un système philosophique, c'est une maladie, contagieuse de surcroît".
L'Église catholique ne fédère plus la vie des Français; le citoyen n'est plus un paroissien.
Dans son livre Le sel de la terre, le cardinal Ratzinger faisait un bilan: le christianisme se trouve réduit à un humanisme, la religion à une éthique, le Christ Lui-même à un génie religieux. La tolérance et le pluralisme sont revendiqués comme critères infaillibles. Le relativisme tient lieu de vérité.

Nous n'allongerons pas cet aperçu sur les malheurs des temps. Mais regarder l'avenir proche - le seul que nous puissions imaginer - n'apporte guère de réconfort, il faut le reconnaître. Faut-il alors prononcer, avec l'oraison funèbre du XXème siècle, celle de notre société ? Paul-Marie Couteaux n'a-t-il pas raison de donner pour titre à l'un de ses livres L'Europe vers la guerre, en mettant en garde contre le risque élevé de conflits internes, sur fond d'américanisme ou d'islamisme? Ne va-t-on pas, sous couvert d'écologie notamment, comme le montre Pascal Bernardin dans son livre L'empire écologique, vers un mondialisme totalitaire, déjà bien amorcé ? Que va devenir l'homme dans la perspective que nous offrent les "sciences de la vie" ? La réification de la personne n'est-elle pas une menace, déjà à notre porte? Le professeur Axel Kahn parle du risque "du 'tout génétique', ivresse qui conduit à une vision réductionniste du monde vivant, qui pourrait fonder l'émergence du 'généticisme', dernier avatar des idéologies déterministes qui se sont structurées au XXème siècle". Est-il par ailleurs raisonnable de parler d'avenir dans un pays qui ne renouvelle pas ses générations, voire qui entretient une certaine peur de l'enfant !

Nous l'avons dit, ces constats restent insuffisants si l'on ne pousse pas plus avant l'analyse. La crise de notre temps n'est pas seulement ni d'abord morale; c'est une crise spirituelle. "Elle ne traduit pas seulement la faiblesse de la volonté; elle exprime la débilité de l'intelligence morale. Celle-ci ne voit plus de différence entre tuer et ne pas tuer, violer ou ne pas violer, entre le mariage et l'aventure provisoire, entre l'intimité des époux et l'exaltation de l'impudicité. On est alors, selon le mot de Nietzsche, par-delà le bien et le mal, on cultive l'indifférence de la conscience qui devient paralysie, capable de 'L'acte gratuit' de Gide, indifférent de façon absolue au bien et au mal" (Marcel Clément).
Déjà le docteur Emmanuelli démasquait une démarche diabolique et les faits montrent ce que devient un monde qui a la prétention de faire triompher la raison coupée de Dieu. Et puis, ce qui atteint profondément la santé de la France, c'est l'athéisme d'État qui se fait alors le héraut d'une fausse religion, individualiste, antifamiliale et antichrétienne. "La République, écrivait un historien en mars 1996, n'a que faire de Clovis et de Dieu", il ajoutait: "elle les autorise".

A la question: quels sont les plus grands maux de notre siècle?, dom Forgeot, abbé de Fontfombault, répondait (Homme Nouveau, du 3 juillet 1994), en citant Pie XII:
"'Le péché du siècle est la perte du sens du péché', qui est corrélatif du sens de Dieu. L'homme revendique son autonomie; il veut se faire le maître du bien et du mal, le maître de la vie et de la mort. Il veut se faire le dieu de la création. C'est le triomphe de l'orgueil qui obscurcit singulièrement l'intelligence, engendrant une crise philosophique d'une ampleur considérable. Notre temps exige avant tout de profondes convictions philosophiques et théologiques. Beaucoup de naufrages de la foi... beaucoup de situations actuelles d'angoisse et de perplexité ont pour origine une crise de nature philosophique".

Travaillons à bien penser, disait Pascal, c'est le premier point de la morale. Or, on a appris aux Français à mal penser. D'où l'urgence d'une réforme intellectuelle et morale. Si nous ne fondons pas notre certitude, si nous en restons à l'indignation, nous risquons de retomber dans les excès que nous dénonçons. Si nous n'avons pas, par exemple, un sens exact de la loi naturelle, nous clamerons l'horreur de l'eugénisme d'hier sans voir le lien avec celui d'aujourd'hui. Et il en est ainsi dans tous les domaines de la loi naturelle.
Nous ne pouvons chercher le bien sans le vrai. Nous ne pouvons avoir un sens exact de la liberté, si l'on oublie qu'elle est déterminée par la vérité. Nous connaissons ce passage de la IIème épître de saint Paul à Timothée: "Un temps viendra où les hommes ne supporteront pas la saine doctrine mais, au gré de leurs passions et l'oreille les démangeant, ils se donneront des maîtres en quantité et détourneront l'oreille de la vérité pour se tourner vers des fables".
L'énergie de nos adversaires est celle du désespoir et leur stratégie est d'y plonger un monde affolé de ce qu'il découvre sur son propre compte. C'est ce marché de dupe dont parlait le docteur Emmanuelli. La désespérance est un piège; elle désarme les bonnes volontés: à quoi bon s'engager dans une vie que l'on prévoit décevante, à quoi bon se marier si c'est pour rompre peu après, à quoi bon avoir des enfants... etc.

Pierre Debray, dans une lettre de décembre 1998, écrivait: "Il y a des signes qui annoncent qu'est proche 'le jour de colère' (dies irae). Le nouvel Israël ne saurait être mieux traité que l'ancien. Quand il tombe dans l'infidélité, Dieu ne l'anéantit pas, il le secoue comme avec un crible". Pierre Debray cite ici le prophète Amos (9.9). Ce passage donne un sens à nos épreuves actuelles et à venir et c'est un argument pour fortifier notre espérance.
C'est sur l'espérance temporelle, enracinée dans la vertu théologale d'Espérance, qu'il faut conclure ce survol des réflexions qu'appelle cette fin de siècle et nous avons tenu à inclure dans ce numéro un exposé sur le devoir d'espérance. L'épreuve n'incite telle pas à l'espérance? Reportons-nous à la conclusion que le général Richard ajouta récemment à son livre Cinq ans prisonnier des viets. S'adressant aux jeunes gens, il écrit: "Je voudrais leur transmettre une certitude: pour peu qu'on le veuille, l'épreuve est génératrice d'Espérance. Comme il faut vouloir aimer, il faut vouloir espérer".

Michel Berger, dans Action familiale et scolaire, No 146, décembre 1999

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