RECONSTRUIRE L’ÉGLISE PAR LA SAINTE MESSE

 

« Une Messe de Padre Pio fait plus de bien qu’une mission » (Paul VI)

 

            Discussions, rencontres, il faut reconnaître que, face à la situation de désertion des églises, les initiatives de mis­sion ne manquent pas ; mais la plus belle, la plus efficace de toutes, c’est-à-dire la plus durable, n’est guère prise en consi­dération tant à travers les multiples préalables et justifica­tions, la foi dans le surnaturel ne va plus de soi aujour­d’hui.

 

            Et pourtant?... Quel bouleversement, quelle émotion pour tous ceux qui, venus en curieux, se pressaient dès quatre heures quarante-cinq du matin à la porte du couvent de San Giovanni Rotondo pour assister à la messe de ce curé cam­pagnard qui, paraît-il, captivait les foules! Quel spectacle insolite pouvait bien à ce point les y travailler pour qu’autant d’athées en repartent bouleversés, que tant de communistes, députés compris, y abandonnent pour toujours la carte de leur parti?! Un cérémonial grandiose? De grandes orgues, un chœur brillant, des rythmes dans le vent? Des homélies toni­truantes dénonçant la situation politique du moment?...

 

            Non, rien de tout cela!... Un simple prêtre de campagne à l’image du saint Curé d’Ars... un simple prêtre, et rien d’autre. Mais tout à coup, dès son entrée dans l’humble chœur de la petite chapelle, le silence se faisait et l’on regardait cet homme étrange, vêtu de mitaines cachant les stigmates du Christ, qui semblait contempler avec tant d’amour et d’insis­tance « quelque chose » que l’on ne voyait pas... Les yeux, la voix, les gestes, tout semblait absorbé par l’invisible Présence. Et soudain, dans ce Face à face énigmatique, dans ce dépouillement d’amour, un recueillement inattendu recou­vrait l’assemblée et s’emparait inéluctablement du cœur des fidèles : le Mystère de la Messe s’imposait à tous. Chacun, bouleversé au plus profond de lui-même, finissait par oublier le prêtre pour contempler avec lui ce « quelque chose » qui l’étreignait, l’enserrait, le submergeait, le remplissait d’un trop plein libérateur de larmes que l’on voyait couler sur les visages les plus fermés; ces curieux et furieux, venus débus­quer ce curé propagandiste qui détournait les « camarades » par ses simulacres, se retrouvaient à chercher discrètement leur mouchoir... Un autre monde s’ouvrait à eux dans les bras du Christ les enveloppant de son pardon.

 

            Le Père Derobert en témoigne : Padre Pio préparait sa messe dès la veille ; il revivait l’agonie de Jésus au jardin de Gethsémani et toute la Passion, entendant les voix terribles de la foule venue de partout pour accuser Jésus. Comme Lui, il subissait la flagellation, et sa chemise portée la nuit, était toute maculée de sang, ainsi que le bandeau dont il se servait pour essuyer sa tête, strié par les marques de la couronne d’épines!

 

            Toute cette terrible nuit d’agonie avant de se présenter à l’autel, marchant lentement, le pas lourd, pesant, l’épaule chargée de la croix que l’on devinait, le regard douloureux, tendu vers l’invisible mais palpable Présence. Il récitait alors les prières d’une voix posée, intensément vibrante, pénétrant à fond le sens de chaque mot. A l’Evangile, il pleurait presque toujours, revivant les sentiments de Jésus face à l’ingratitude des hommes. A l’Offertoire, il demeurait, le calice élevé, pen­dant de longues minutes, les manches de son aube laissant entrevoir les plaies de ses mains. Les assistants étaient bouleversés. Au moment solennel de la Consécration, il pronon­çait lentement les Paroles du Christ entendues en son cœur, se reprenant, doublant pratiquement chacun des mots, comme s’il voulait être parfaitement certain de les avoir pro­noncés : Hoc... Hoc... est... est... Corpus... Corpus... Meum » –  Oh, ses mains, ces mains sanglantes qui offraient la Sainte Victime!, s’exclame ému l’un de ses fils spirituels! A la génuflexion, il restait comme cloué, accablé par le poids du péché du monde... Aux deux Memento, il restait encore long­temps, longtemps... Oui, il était à la fois cloué et tiré par une force mystérieuse. Avant de communier, avec quelle émou­vante vigueur, il se frappait la poitrine pour exprimer son indi­gnité!

 

            La Communion, c’était la fusion totale de la Divine Victime avec sa victime humaine. Tout était recueillement, douceur, lumière. Nombreux sont ceux qui, en cet Instant sacré, ont observé la mystérieuse luminosité de son visa­ge, justifiant le titre de l’ouvrage du Père Derobert : Transparent de Dieu. Transparent au sens physique surna­turel de cette Lumière d’Eternité promise, et transparent au sens spirituel, car à travers cette transparence n’était-ce pas Jésus Lui-même que l’on rencontrait?!... Après le long recueillement qui suivait la Communion, Padre Pio portait un regard d’amour sur ses fils qui entouraient l’autel, eux qui avaient vécu, au sens propre du terme « le même Calvaire » que lui, à un degré moindre, cela va sans dire. Et il demeurait longtemps en action de grâces, remerciant pour ce « cadeau merveilleux, tellement immérité! ».

 

            Sa vie toute entière fut une vie sacerdotale, comme celle de Jésus. Durant ses cinquante ans de vie monastique (1918­-1968), sans jamais quitter son couvent, Padre Pio a accompli à travers le Saint Sacrifice de la Messe, un aposto­lat exceptionnel ! Personne, de ceux qui eurent la grâce d’y assister, ne trouvait le temps long, même si la messe durait, selon les jours, deux ou trois heures! C’était désormais sans importance car chacun vivait à son tour, à sa mesure, la Passion du Christ...

 

            Que peuvent bien valoir aujourd’hui toutes les pauvres recettes de notre monde de spectacle pour combler le vide spirituel de la Messe?!... C’est en vivant véritablement la Messe, que l’on comprendra Padre Pio, comme inversement Padre Pio nous la fait comprendre. Alors que tout jeune prêtre il n’était pas encore entré au couvent de San Giovanni Rotondo, le vendredi 28 mars 1913, il eut cette vision prophé­tique : défiguré de coups, le Christ s’avança vers Padre Pio lui montrant un grand nombre de prêtres réguliers et sécu­liers, parmi lesquels divers dignitaires et prélats. Certains étaient en train de célébrer, d’autres se paraient de vêtements sacrés, d’autres encore les enlevaient. Padre Pio témoigne :

 

            La peine de Jésus me causa une grande douleur. Aussi je voulus lui demander pourquoi il souffrait tant. Je n’eus aucune réponse. Cependant son regard se dirigeait vers ces prêtres, et comme s’il était las de les regarder, il détacha son regard vers moi. A ma grande douleur, je vis deux larmes lui sillonner les joues. Il s’éloigna de cette mul­titude de prêtres, une expression d’immense amertume sur le visage, en s’écriant : « Bouchers! » Et se tournant vers moi, il me dit :

 

            Mon fils, ne crois pas que mon Agonie n’ait duré que trois heures, non ; à cause des âmes que j’ai le plus com­blées, je serai en Agonie jusqu’à la fin du monde... L’ingratitude et la somnolence de mes ministres me rendent plus pénible mon Agonie. Hélas! Comme ils répon­dent mal à mon amour! Ce qui m’afflige le plus, c’est que ceux-ci ajoutent à leur indifférence, le mépris et l’incré­dulité. Que de fois ai-je été sur le point de les foudroyer, si je n’avais pas été retenu par les anges et les âmes qui m’ado­rent.

 

            Ce qui rappelle, hélas, l’introduction du Secret de La Salette délivré par Notre-Dame aux deux petits bergers, le 19 sep­tembre 1846 :

 

              Les prêtres, ministres de mon Fils, les prêtres par leur mauvaise vie, par leurs irrévérences et leur impié­té à célébrer les saints mystères, par l’amour de l’argent, l’amour de l’honneur et des plaisirs, les prêtres sont devenus des cloaques d’impureté... il n’y a plus d’âmes géné­reuses, il n’y a plus personne digne d’offrir la Victime sans tache à l’Eternel en faveur du monde. Dieu va frapper d’une manière sans exemple...

 

            Et notre Saint-Père Benoît XVI, encore Cardinal, de s’excla­mer pathétiquement lors de la célébration du chemin de Croix, le 22 mars 2005 :

 

             Que de souillures dans l’Eglise, particulièrement ceux qui dans le sacerdoce devraient lui appartenir tota­lement! Combien d’orgueil et d’autosuffisance! Les vêtements et le visage si sales de ton Eglise nous effraient... Satan s’en réjouit !

 

            Pour ceux qui ont compris qu’aujourd’hui « non seulement la coupe est pleine, mais elle déborde ! », en cette Année de l’Eucharistie, nous vivons l’ultime temps de grâce du Testament eucharistique de Jean-Paul II, lui qui a cano­nisé Padre Pio le 16 juin 2002, publié l’encyclique Ecclesia de Eucharistia vivit (L’Eglise vit de l’Eucharistie) le Jeudi­ Saint 2003, complété le Rosaire par les Mystères lumineux qui s’achèvent significativement sur celui de l’Eucharistie.

 

            Il faut bien réaliser que Padre Pio, moine franciscain por­tant à l’état-civil le même prénom que saint François (Francesco), est le seul prêtre de toute la longue histoire de l’Eglise à avoir reçu les stigmates du Christ, le seul prêtre véritablement « lumineux » du Mystère de l’Eucharistie... car saint François qui, avant lui, porta les marques sensibles de la Passion, n’était pas prêtre ; et pourtant, en ce temps troublé de l’Inquisition, Jésus ne lui avait-il pas demandé de « rebâtir son Eglise »?!

 

            Aussi, ne nous laissons pas séduire par les recettes du monde qui, sous prétexte de remplir les églises, les vident de leur incomparable nourriture spirituelle ! Ouvrons-nous aux signes surnaturels que notre époque matérialiste rejette, pour comprendre en quoi la canonisation de Padre Pio nous invite à cette grandiose reconstruction, par la seule voie vrai­ment éprouvée : l’Apostolat confiant en la Sainte Messe! Qu’à son exemple, le prêtre prépare sa Messe et la vive, la vive vraiment, pour que ce sublime Mystère d’Amour pénètre le cœur des fidèles et y accomplisse en sa surnaturelle inti­mité, l’œuvre d’Eternité voulue par le Seigneur. Tu aime­ras ton Dieu par-dessus tout, et ton prochain comme toi-même!  Respectons l’ordre de ce commandement d’Amour.

 

            A travers toutes nos infidélités, nos désobéissances, ce qui manque avant tout c’est bien la foi dans le caractère surna­turel de l’Amour culminant dans le Saint Sacrifice de la Messe! Notre-Dame nous avertissait ainsi à La Salette :  Chacun voudra se conduire par lui-même et être supé­rieur à son semblable! Acceptons la lumineuse pureté de la Messe fondé sur la Présence réelle du Seigneur que rien ne saurait égaler, et laissons de côté nos prétendues trouvailles qui la défigurent. Il n’y a pas d’amour sans humilité. Pas d’hu­milité sans amour.

 

Henri Martel

 

Le Sourire de Marie, n. 329, octobre 2005

 

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