Remèdes à la Luxure

Extrait de La luxure, édit. Clinique Lumen Christi, Montréal, 2004, 44 p.

 

            En matière de pureté, il y a pour toute personne une conquête à faire : celle de la liberté personnelle vis-à-vis des convoitises charnelles qui, si elles ne sont pas combattues, font de nous des esclaves. Toutes nos maladies spirituelles sont autant de formes de servitude. Malades et esclaves au plan spirituel : tels sommes-nous au point de départ. Nous ne pouvons pas ne pas aspirer à la santé, c’est-à-dire à la liberté spirituelle, source de la joie de vivre. Cette aspiration profonde à la santé de notre âme doit être notre première motivation dans le combat que nous devons soutenir pour devenir libres.

 

1. Les dispositions fondamentales au combat : foi et confiance en Dieu

 

            Nous avons donc à combattre, pour triompher de l’esclavage de la luxure, et acquérir en regard de la soif désordonnée des plaisirs charnels, cette liberté intérieure que procure la vertu de chasteté. Mais nous sommes des combattants extrêmement fragiles et faibles. De notre faiblesse congénitale, ayant pour cause la blessure infligée à notre nature par la faute originelle, nous ne devons jamais perdre conscience, sous peine de ne jamais pouvoir vaincre les ennemis intérieurs et extérieurs de notre liberté. En d’autres termes, la cause première de tous les dérèglements de la sexualité est notre nature d’hommes pécheurs, d’hommes profondément blessés par le péché originel. La faiblesse affectant tout notre être à la suite de ce péché nous rend incapables de mener quelque combat spirituel que ce soit, si nous sommes laissés à nous-mêmes. La conscience de cette faiblesse s’appelle l’humilité. Elle nous rappelle sans cesse que nous avons absolument besoin d’un puissant secours venant d’En-Haut, c’est-à-dire de la grâce de Dieu pour entreprendre le grand combat de la chasteté. Ce combat est grand parce qu’il exige de grands efforts, mais ces efforts ne sont possibles que sous l’impulsion et l’influence constante de la grâce de Dieu. La luxure jette l’âme dans de profondes ténèbres : elle ne peut en sortir que si la lumière de Dieu l’effleure, par manière d’appel, et si elle permet à cette douce lumière de pénétrer de plus en plus en elle.

 

2. La place de la prière

 

            Cette permission que l’âme impure donne à la lumière divine d’entrer en elle - tant Dieu respecte sa liberté - se fait par les gémissements de la prière. De sorte que la prière est le premier remède à la luxure, à tous les vices qu’elle engendre et à toutes ses conséquences par rapport à Dieu, au prochain et à soi-même. La prière ouvre l’âme à la médecine de Dieu. Elle la met en contact avec le divin Médecin, Jésus-Christ, sans l’action duquel aucune âme souffrant de la maladie de l’impureté ne pourra jamais être parfaitement guérie. La luxure replie l’âme sur elle-même, elle l’enferme dans un triste et stérile égoïsme, elle l’empêche d’aimer. Jésus seul, qui est l’Amour incarné et pour les âmes source du divin amour, peut corriger l’inversion spirituelle causée par la luxure et rendre à une âme enfermée sur elle-même, la capacité de s’ouvrir à l’amour. La charité que le Cœur miséricordieux de Jésus communique à l’âme qui se tourne vers lui pour être guérie de son impureté est un divin remède à la luxure. Lorsqu’une âme a goûté à l’amour de Jésus, qu’elle se laisse brûler par son feu, comment peut-elle encore soupirer après de fausses amours, qui engendrent remords, souffrance intérieure, dégoût de soi­-même? Telle fut l’expérience de sainte Marie-Madeleine, dont le Seigneur a dit : « Ses nombreux péchés lui sont pardonnés, parce qu’elle a beaucoup aimé » ( Luc 7, 47).

 

            Avant de rencontrer Jésus, Marie-Madeleine, qui avait eu plusieurs amants, n’avait pas encore aimé, elle ne savait pas ce que c’était que d’aimer vraiment, parce qu’elle ne recherchait que les jouissances charnelles, qui désirées pour elles-mêmes, sont un obstacle à l’amour. Le Seigneur Jésus, en purifiant son ardent désir d’amour véritable et en brûlant son cœur du feu de son amour, l’a rendue capable d’aimer et de beaucoup aimer. Ainsi la pureté dont Jésus revêt l’âme, en la faisant accéder à la liberté de la chasteté, la rend capable d’aimer. En ce sens, les Pères disent que la chasteté est la porte de la charité. Sans cette vertu, qui doit être cultivée par tous, célibataires et gens mariés, il n’y a pas de charité.

 

- La prière du cœur et la prière du corps

 

            La prière qui met l’âme en contact avec Jésus doit tendre à devenir continuelle, comme le murmure d’une source vive : murmure d’un cœur soulevé par le désir d’aimer Dieu. Les Pères, en particulier saint Jean Climaque, appellent cette prière du cœur «monologique» indissociable de la garde du cœur, dont nous parlerons (cf. l’Échelle XV, 10). Le même maître spirituel recommande pour acquérir la chasteté et s’y maintenir, de recourir à « la prière du corps » qu’il explique ainsi : « Ceux qui n’ont pas encore obtenu la vraie prière du cœur trouveront de l’aide dans l’effort douloureux de la prière corporelle; je veux dire : étendre les mains, se frapper la poitrine, lever vers le ciel un regard limpide, gémir profondément, faire sans répit des « métanies » (gestes d’adoration). Parmi les autres formes de prière, la psalmodie, affirme S. Maxime le confesseur, est très efficace contre la luxure.

 

            La nécessité absolue de la prière pour être guéri de la maladie de la luxure - guérison qui suppose un dur combat manifeste que la chasteté est une grâce que l’on reçoit de Dieu. Personne ne peut l’acquérir par ses propres forces, témoigne saint Jean Climaque : « Que nul de ceux qui se sont exercés avec succès à la chasteté n’estime l’avoir acquise par ses propres forces. Car c’est chose impossible que de vaincre sa propre nature. Quand la nature est vaincue, on doit y reconnaître la présence de Celui qui est au-dessus de la nature » (l’Échelle, XV, 79).

 

            S. Jean Cassien parle dans le même sens : « Si nous avons à cœur... de combattre dans les règles du combat spirituel, concentrons tout notre effort à dominer cet esprit impur en mettant notre confiance non pas dans nos forces - car l’activité humaine n’en serait jamais capable - mais dans l’aide du Seigneur. Car l’âme sera nécessairement attaquée par ce vice aussi longtemps qu’elle ne reconnaîtra pas qu’elle mène une guerre au-dessus de ses forces et que sa peine et son application à elle, ne peuvent obtenir la victoire si le Seigneur ne lui vient en aide et ne la protège » (Institutions Cénobitiques VI, 5).

 

- La prière à la Vierge Marie

 

            Notre prière s’adresse toujours à Dieu Amour infini : grâce à l’esprit d’adoption filiale que son Esprit a répandu sur nous, en tant qu’enfants qu’Il a adoptés et incorporés à son Fils unique, nous osons l’appeler Notre Père, et comme de petits enfants, lui crier notre confiance et notre amour. Nous lui manifestons ainsi nos besoins, nous l’appelons constamment à notre secours par Jésus-Christ, son Fils bien­-aimé, qui s’est fait notre frère. Notre prière au Père passe par le Cœur de son Fils Jésus notre Sauveur. L’efficacité de notre prière dépend de notre degré de foi, d’humilité et de confiance et de la pureté de nos intentions. Un secret pour entrer dans le Cœur de Jésus, dans son humilité et sa douceur, et ainsi toucher infailliblement le Cœur du Père, c’est au témoignage de plusieurs saints, de passer par le Cœur immaculé de Marie, surtout pour obtenir la pureté. Le pape Pie XII écrivait à ce sujet, dans l’encyclique Sacra virginitas : « pour garder la chasteté pure et la perfectionner, il existe un moyen dont l’efficacité merveilleuse est confirmée par l’expérience des siècles, à savoir une dévotion solide et très ardente envers la Vierge Mère de Dieu, qui, selon saint Ambroise, est la maîtresse de la virginité ».

 

3. Le rôle des sacrements

 

            Si la prière nous met en contact avec Jésus, ouvre notre cœur aux influences de sa grâce purificatrice et libératrice, c’est surtout par ses sacrements que notre divin Médecin agit directement dans notre âme. Ainsi les sacrements de pénitence et d’eucharistie sont indispensables comme divins remèdes à la terrible maladie de l’impureté.  Aux âmes surprises par quelque faute contre la pureté, Laurent Scupoli, dans son traité Le combat spirituel, prescrit de recourir sans délai au sacrement de pénitence :

 

            « Quand vous avez eu le malheur ou la malice de commettre quelque faute contraire à la vertu de pureté, si vous voulez éviter d’accumuler fautes sur fautes, il faut bien vite, et sans autre examen de conscience, recourir au sacrement de pénitence. Là, mettant de côté toute prudence humaine, vous direz bien franchement tous vos péchés ; et vous accepterez tous les remèdes que l’on vous indiquera, tous les avis que l’on vous donnera, quelque amers et quelque durs qu’ils vous paraissent.

 

            Qu’il n’y ait pour vous, ni raison, ni prétexte de retarder cette démarche : en pareille matière, le retard amène de nouvelles chutes; ces rechutes, ensuite, conduisent elles mêmes à de nouveaux délais; vous passez des années entières sans vous confesser, avec une conscience chargée d’une multitude de péchés.

 

            Saint François de Sales, qui eut pour maître spirituel Laurent Scupoli, fait écho à sa doctrine, lorsqu’il écrit : « Confessez-vous plus souvent que de coutume et communiez. » L’union à Jésus-Christ commencée dans la prière se consomme dans la sainte communion, le plus divin remède à l’impureté : « Tenez-vous toujours proche de Jésus­-Christ crucifié, et spirituellement par la méditation, et réellement par la sainte communion. Car tout ainsi que ceux qui couchent sur l’herbe nommée agnus castus deviennent chastes et pudiques : de même reposant votre cœur sur Notre-­Seigneur qui est le vrai Agneau chaste et immaculé, vous verrez que bientôt votre âme et votre cœur se trouveront purifiés de toutes souillures et lubricités » (Introd. à la vie dévote, 3e partie, ch. XIII).

 

4. La vigilance

 

            Le commandement que le Seigneur nous fait dans l’Évangile « Veillez et priez » s’applique particulièrement à la lutte qu’il faut mener contre la luxure, avec le secours de sa grâce. La prière serait inutile sans une vigilance continuelle, c’est-à-dire une attention délicate à tout ce qui se passe en nous et à l’extérieur de nous et risque de porter atteinte à la vertu de chasteté.

 

            1) la fuite des occasions

 

            La vigilance, qui est une expression de la vertu de prudence, nous invite d’abord à fuir les occasions de péché : saint François de Sales nous conseille de fuir ces occasions promptement. Laurent Scupoli, l’un de ses auteurs préférés, explique pourquoi il faut fuir les dangers menaçant réellement la pureté et il nous dit ensuite ce qu’il faut fuir.

 

                        a) Pourquoi il faut fuir les occasions

 

            « On triomphe de toutes les autres passions en les attaquant de front, remarque-t-il, et quand même on en aurait reçu quelques blessures, il faudrait les provoquer encore à de nouveaux combats, jusqu’à ce qu’on les eût réduites dans leurs derniers retranchements. Mais pour cette passion contraire à la vertu de pureté, non seulement il ne faut point la provoquer, mais il faut encore s’éloigner soigneusement de tout ce qui pourrait l’exciter. C’est donc par la fuite, et non par le combat, qu’on triomphe des tentations de la chair et qu’on mortifie les passions sensuelles. Ainsi, celui-là sera plus certainement vainqueur, qui prendra plus rapidement la fuite et qui s’éloignera plus loin des occasions ». (Le combat spirituel, éd. Fides, Montréal, 1946, p. 294). Ce langage est clair et il est fondé sur l’expérience. En matière de lutte contre la luxure, c’est-à-dire de combat pour acquérir et affermir la chasteté, le courage ne consiste pas à résister à des tentations auxquelles on s’exposerait mais plutôt à fuir ce qu’on sait par l’expérience être une source de tentations. Il y a un grand danger à présumer de ses forces, et à penser qu’on est suffisamment aguerri, suffisamment vertueux de sorte qu’on peut se permettre de fréquenter n’importe qui et n’importe quel endroit, de regarder n’importe quel spectacle et n’importe quelle image, d’écouter n’importe quel discours ou n’importe quelle chanson. Le courage consiste plutôt dans un renoncement radical aux diverses sources de plaisir malsain.

 

            Scupoli répond ainsi aux personnes qui objectent qu’elles sont autant capables de s’exposer aux tentations que tant d’autres qui s’y sont exposées toute leur vie ~ n’ont pas succombé : « Laissez ces imprudences au jugement de Dieu. Et d’ailleurs, il ne faut pas toujours juger selon les apparences... Fuyez donc quant à vous, soyez docile au avis et aux exemples que Dieu vous donne dans la sainte Écriture, dans la vie de tant de saints illustres, et, chaque jour encore, par tout ce que vous voyez autour de vous. Fuyez, fuyez sans vous retourner pour voir l’objet dont vous vous éloignez, ni pour y réfléchir ; un seul regard en arrière est un danger en pareille circonstance » (ibid).

 

                                   b) ce qu’il faut fuir

 

            Il ne s’agit pas de fuir ses responsabilités. Il ne s’ agit pas non plus de fuir certaines personnes et certains endroits qu’on doit fréquenter par devoir d’état, bien qu’en toute circonstance où la vertu de pureté est plus ou moins blessée, la vigilance s’impose. Voilà ce qu’il faut fuir selon Scupoli : « La première et principale fuite, c’est celle des personnes qui nous exposent à un danger certain. La seconde est la fuite des autres personnes que nous ne sommes pas obligés de fréquenter et qui pourraient aussi nous mettre dans quelque péril. La troisième est la fuite des visites, des correspondances, des présents, et même des amitiés vagues car ce genre d’affection est susceptible de dégénérer facilement en amitié dangereuse. La quatrième est la fuite des entretiens passionnés, des concerts, des chants et des lectures qui peuvent exalter les mauvaises passions. La cinquième, c’est la fuite de la satisfaction générale que l’on recherche instinctivement dans les créatures : ainsi, par exemple, la satisfaction qui se trouve dans les vêtements, dans l’ameublement, dans la nourriture, et dans mille autres choses. » Cette dernière fuite de la satisfaction générale recherchée dans les créatures signifie que la victoire à remporter sur la luxure, et donc sur tous les désordres sexuels, suppose un certain esprit évangélique de sacrifice, rendant capable de renoncer à bien des plaisirs légitimes. Lorsqu’une personne a toujours été assoiffée du maximum possible de plaisirs légitimes, comment peut-elle être disposée à renoncer à des plaisirs illicites ?

 

2) La garde des sens

 

            Au remède de la vigilance se rattache ce que les Pères et les auteurs spirituels appellent « la garde des sens ». Nos sens extérieurs et intérieurs nous mettent en relation avec le monde sensible des formes, des corps, des couleurs, des sons, des odeurs, dont nous conservons intérieurement les images et les sensations par la mémoire et l’imagination. Les sollicitations aux plaisirs désordonnés de la luxure entrent très facilement en nous par la porte des sens. Voilà pourquoi il faut veiller constamment sur eux. « La chasteté, écrit saint François de Sales, dépend du cœur, comme de son origine, mais elle regarde le corps comme sa matière. C’est pourquoi elle se perd par tous les sens extérieurs du corps, et par les cogitations (les pensées) et les désirs du cœur. C’est impudicité de regarder, d’ouïr (écouter), de parler, odorer (sentir), de toucher des choses déshonnêtes, quand le cœur s’y amuse et y prend plaisir. Saint Paul dit tout court, que la fornication ne soit pas mêmement nommée entre vous. Les abeilles non seulement ne veulent pas toucher les charognes, mais fuient et haïssent extrêmement toutes sortes de puanteurs qui en proviennent. L’Épouse sacrée, au Cantique des Cantiques, a ses mains qui distillent la myrrhe, liqueur préservative de la corruption. Ses lèvres sont bandées d’un ruban vermeil, marque de la pudeur des paroles ; ses yeux sont deux colombes, à raison de leur netteté ; ses oreilles sont des pendants d’or, enseigne de pureté, son nez est parmi les cèdres du Liban, bois incorruptible : telle doit être l’âme dévote, chaste, nette, et honnête, de mains, de lèvres, d’oreilles, d’yeux et de tout son corps » (Introd. à la vie dévote, 3e partie, ch. XIII).

 

            Comme le corps est la matière de la chasteté, il importe de respecter son propre corps, de « ne jamais se laisser toucher d’une façon déshonnête», et aussi d’avoir un respect absolu pour le corps d’autrui. Cultiver ce respect du corps est un remède préventif de la luxure.

 

3) L’ascèse corporelle

 

            Mais il faut aussi, avec la grâce de Dieu, maîtriser les mouvements désordonnés de la chair, l’impétuosité de sens échappant au joug de la raison. Cela se fait par un ascèse corporelle, à laquelle conduit la vigilance. Ce sont les Pères du désert qui ont développé les pratiques de cette ascèse corporelle, qui comporte principalement le travail, les veilles et le jeûne. Ces trois moyens sont des remèdes des causes fréquentes de luxure. Ainsi, le travail corporel pour but d’éviter l’oisiveté qui favorise la naissance des pensées passionnées et de fantasmes. Les veilles ont pour but de réduire le sommeil dont l’excès favorise la luxure Le jeûne occupe la place essentielle dans l’ascèse corporelle dans la mesure où l’excès de nourriture apparaît comme l’un des principaux facteurs favorisant la luxure. Pour Philoxène de Mabboug, la gourmandise est la cause physique principale de la luxure. C’était aussi l’avis de Jean Cassie et de plusieurs Pères. D’où leur insistance sur le remède du jeûne. Saint François de Sales connaissait parfaitement le bien-fondé de ces pratiques ascétiques, mais pour ne pas trop affaiblir le corps, au risque de le rendre incapable de travailler, il ne voulait pas que le jeûne fût rigoureux, et préférait plutôt mettre l’accent sur la fidélité au travail. « Le jeûne et le travail matent et abattent la chair. Si le travail que vous ferez vous est nécessaire et fort utile à la gloire de Dieu, j’aime mieux que vous souffriez la peine du travail que celle du jeûne. C’est le sentiment de l’Église, laquelle pour les travaux utiles au service de Dieu et du prochain décharge ceux qui les font, du jeûne même commandé » (Introd. à la vie dévote, 3e partie, ch. XXIII).

 

4) la garde du cœur

 

            Comme le siège de la fonction sexuelle est autant sinon plus, dans l’âme que dans le corps, les moyens l’ascèse corporelle sont insuffisants pour la maîtriser. C’est pourquoi il faut combattre la luxure au plan de l’âme autant sinon plus qu’au plan du corps. « L’Ennemi, note saint Jean Cassien, nous attaque sur un double front. Il faut donc aussi y résister sur deux fronts : et de même qu’il tire sa force ou sa faiblesse et du corps et de l’âme, de même ne peut-il être débouté que par ceux qui combattent à la fois sur les deux plans » (Institutions cénobitiques VI, 1).

 

            Tous les Pères insistent sur le fait que la chasteté ne consiste pas seulement ni principalement dans la continence corporelle et que celle-ci est inutile si l’âme reste habitée de désirs et d’imaginations impures. Parce que « la convoitise qui s’accomplit par le corps ne vient pas du corps », le principe de la chasteté est dans l’âme essentiellement et c’est principalement dans « l’intégrité du cœur » qu’elle consiste, précise saint Jean Cassien (Instit. cénobit. VI, 19). Parce que les désirs, les pensées passionnées, les imaginations et les fantasmes naissent du cœur (Mt 15, 19), c’est dans la garde du cœur que consiste la thérapeutique principale de la luxure. « Il faut en premier lieu porter remède à ce d’où l’on sait que découle la source de la vie et de la mort, comme le dit Salomon : ‘garde ton cœur avec grande attention, car c’est de là que jaillit la vie’ » (Pr. 4, 23). En effet, la chair obéit à la décision et au commandement du cœur  (ibid).

 

            La garde du cœur, qui suppose le discernement et la vigilance-sobriété spirituelle, consiste à rejeter les pensées, souvenirs et imaginations mauvaises dès qu’elles surgissent, alors qu’elles ne sont que des suggestions, afin d’éviter d’y consentir et d’en jouir et de faire ainsi place à la passion dans l’âme puis dans le corps. (Jean Climaque, l’Echelle, XV, 6; Jean Cassien, Instit. cénob. VI, 9). Dans le combat contre cette passion particulièrement, en raison de sa grande force, il convient de préférer le refus immédiat des suggestions à la réfutation des pensées, comme l’enseigne saint Jean Climaque : « N’espère pas repousser le démon de la luxure par la discussion et la contradiction, car, ayant pour arme la nature, il trouvera de bonnes raisons » (L’Échelle XV, 22). En d’autres termes, si des pensées et imaginations impures t’envahissent, ne les regarde pas, ne les examine pas, ne les analyse pas, n’essaie pas de voir si tu as consenti, ne reviens pas sur elles, mais n’y porte aucune attention, méprise-les totalement en portant ton attention sur un autre objet. Laurent Scupoli, ayant visiblement bien assimilé l’enseignement de saint Jean Climaque, donne ce conseil : « Quand la tentation des plaisirs sensuels tourmente l’esprit plus vivement, certains livres conseillent, pour en obtenir la délivrance, de s’appliquer à la méditation de la turpitude de ce vice, de son insatiabilité, de ses dégoûts, des amertumes qui en sont la conséquence, des dangers et de la ruine auxquels il expose les intérêts, la vie et l’honneur : j’avoue que je ne suis pas de cet avis.

 

            « Ce moyen n’est pas toujours sûr pour vaincre la tentation, et même il peut parfois devenir dangereux. Il est bien vrai qu’il a pour but de chasser les mauvaises pensées, mais il offre aussi l’occasion et le péril d’y prendre plaisir et de consentir à cette délectation. C’est pourquoi le meilleur moyen est de fuir entièrement, non pas seulement ces mauvaises pensées, mais aussi toutes celles qui pourraient nous les rappeler, alors même qu’elles se présenteraient sous l’apparence de la vertu contraire ». (Le combat spirituel, ch. XIX).

 

5. la lecture et la méditation attentive de la Parole de Dieu

 

            S’il ne convient pas de porter attention aux désirs et pensées impures, si ce n’est pour les rejeter immédiatement et totalement, c’est-à-dire de ne faire aucun retour sur elles, il convient par contre souverainement de remplir sa pensée et son cœur de la Parole de Dieu et surtout du souvenir des paroles et gestes merveilleux d’amour accomplis par Jésus pour notre salut. Une mémoire pleine de l’amour de Jésus, qui demeure sans cesse émerveillée devant les expressions suprêmes de son amour, la sainte Eucharistie et la Croix, rejette instinctivement toute pensée et tout désir impurs.

 

6. le souvenir de nos fins dernières

 

            La luxure produit un aveuglement tel dans l’âme, qu’elle en vient à oublier le sens même de la vie : nous venons de Dieu qui nous a faits à son image et nous allons vers Lui. Le temps que nous passons sur la terre est très bref. Bientôt nous serons projetés dans l’éternité. L’instant de notre mort doit être pour nous le plus heureux de notre vie. Pour que notre mort soit cet heureux passage, il faut s’en souvenir. S. Jean Climaque considère cette mémoire de la mort comme l’un des meilleurs auxiliaires thérapeutiques de la luxure aux côtés de la prière du cœur. (L’Échelle, XV, 52).

 

7. l’obéissance au Père spirituel et l’ouverture du cœur

 

            L’obéissance au Père spirituel et l’ouverture du cœur sont encore considérées comme des moyens de venir à bout de la passion de luxure et d’acquérir la chasteté. L’ouverture du cœur en toute simplicité au confesseur est un remède à l’inquiétude et éventuellement au scrupule. À ce sujet, Laurent Scupoli recommande : « Évitez de vous préoccuper de vos tentations sous prétexte de savoir si vous y avez consenti ou non. Il y a un piège du démon sous cette apparence trompeuse : il cherche à vous inquiéter et à vous rendre défiant et pusillanime ; ou bien encore, en vous entretenant dans ces préoccupations, il espère vous faire tomber dans le consentement de quelque délectation coupable. Aussi, à moins que votre consentement ne soit bien certain, il faut, en pareille matière, vous contenter de déclarer brièvement à votre confesseur ce que vous en savez. Après cela, vous vous en rapporterez à son avis, et vous demeurerez tranquille sans y penser davantage. Mais soyez fidèle à découvrir à votre père spirituel toutes vos pensées et que jamais la crainte ou la honte ne vous retienne» (Le combat spirituel, ch. XIX).

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