Jean-Paul II

 

Lettre de Dieu

 

            En ce XXVe anniversaire de Pontificat de Jean-Paul II, reviennent en mémoire les paroles avec lesquelles son prédécesseur Paul VI se présenta à l'ONU le 4 octobre 1965: « Nous sommes comme le messager qui, après un long chemin, réussit à re­mettre la lettre qui lui avait été confiée... Oui, rappelez-vous: il y a très longtemps que Nous sommes en marche et Nous apportons avec Nous une longue histoire .... »

 

            Jean-Paul II s'est fait lui-même Chemin et Lettre. Son Pontificat, sa charge de Successeur de Pierre constituent un chemin concret, visible, ininterrompu, parmi les hommes et les peuples; un chemin dans la géographie de la foi, dans la géographie des si­tuations, dans la géographie du quotidien, dans la géographie des souffrances, des illusions, des déceptions, des obligations, des oppressions, des es­pérances de chaque homme, de chaque peuple, de chaque nation. Il a véritablement inauguré la nou­velle évangélisation à travers un itinéraire qui, en vingt-cinq ans, s'est caractérisé et se caractérise toujours davantage comme johannique-paulinien-pétrinien.

 

            Son Pontificat est une Lettre: Il se remet aux attentes et aux espéran­ces des hommes et des peuples. Il se remet au nom du Christ; et au nom du Christ, il annonce et exige le respect de la dignité et de la liberté de chaque homme et de chaque peu­ple.

 

L'audace de la vérité

 

            Et il le fait avec une audace bi­blique: l'audace de la Vérité. Cette audace de la Vérité qui contient la synthèse d'un Magistère et d'une ac­tion, développés avec une haute in­tensité morale, alimentés par un souci pastoral singulier, proposés et reproposés à travers les inlassables rencontres itinérantes. Le caractère central de la Vérité et l’aptitude à l'annoncer dans sa to­talité constituent le motif unifiant des discours et des gestes qui rythment le chemin du Pape.

 

            Si la Vérité « est le Verbe de Dieu vivant -- comme il le dit dans une homélie à l'occasion de l'anniversai­re de la Première Guerre mondia­le --, la Parole du Père à travers le Fils, le Verbe qui s'est fait chair et qui s'est exprimé au sein du monde, au sein de l'histoire de l'humanité », elle doit être proclamée en affrontant toutes les difficultés, qu'elles pro­viennent des hommes ou qu'elles découlent des circonstances et des choses.

 

            L'audace de la Vérité consiste à clamer la Vérité sans l'affaiblir, sans l'obscurcir, sans lui porter atteinte, sans la diminuer, dans la conviction que c'est la Vérité qui donne son essence à la réalité existante et qui constitue le fondement d’une histoire nouvelle et innovatrice. L’audace de la Vérité, c’est le courage de la fidélité à la Vérité et de l’engagement plein et total avec elle.

           

            L'audace de la Vérité consiste à ouvrir les portes au Christ; à ouvrir des brèches dans les murs de pierre et dans les cœurs, qui sont plus durs encore que la pierre. Des brèches à travers lesquelles peu­vent pénétrer dans l'histoire humaine, dans le cours de l'histoire, la grande Vérité de Dieu sur l'homme; le tendre Évangile de la vie; le merveilleux Projet créateur de Dieu.

 

« Ce n'est pas moi qui parle, c'est Dieu qui parle »

 

            Une brèche qui puisse endiguer la tentation luciférienne de notre époque: bouleverser le plan créa­teur de Dieu sur l'homme et sur son avenir; et c'est à propos de ces grandes réalités qu'il y a quelques années, au Mexique, le Pape s'exclama: « Ce n'est pas moi qui parle, c'est Dieu qui parle », Un cri frémissant, impressionnant. Le cri de l'Homme de Dieu.

 

            C'est pour la vie et pour aider à vaincre la peur que Jean-Paul II s'est fait Mendiant de paix. De l'ONU à la Sardaigne et à la Sicile; de la Lituanie à l'Amérique; du Mur de Berlin au Nigeria; de la Croatie à Cuba; de la Bolivie à la Tunisie; de l’Inde à l'Australie; de l'Europe une à l'Amérique une (ses grandes visions qui transforment la carte du mon­de); de Czestochowa à Pompéi, une seule requête claire, précise, exigeante: qu'il y ait dans le monde un organisme qui soit une authentique Famille des Nations. Et pourquoi l'ONU ne devrait-il pas l'être? Seule une Famille des Nations peut garantir la paix.

 

            Et le voilà, le Mendiant, devant nous: le « pas » lent, mais ferme. Un « pas » qui conserve toute l'assurance de celui qui guide. L’œil vigilant, vif, à la capacité extraordinaire d'embrasser en même temps chaque personne, les foules, les lieux et les problèmes. Un œil qui photographie et qui conserve nettement les images dans son esprit et dans son cœur. Un pas et un œil qui révèlent toute la tendres­se du pasteur. Personne n'est éloigné de lui, rien ne lui échappe. Les joies, les attentes, les déceptions, les situations de souffrance, les drames, les libertés brimées de chaque personne et de chaque peuple, appartiennent à son cœur. Ils sont la propriété de son cœur. Et voilà qu'avec des paroles et des ac­tions courageuses, ces derniers mois aussi, il a éle­vé sa voix avec l'amour et la sévérité d'un père qui défend ses fils offensés, qui ne sont pas respectés, qui ne sont pas accueillis, qui ne sont pas reconnus dans leurs droits d'exister et de vivre. Et de vivre dans la paix et la liberté.

 

            En ces temps d'évidentes et éclatantes distrac­tions à divers niveaux, c'est l'unique voix qui s’élève pour rappeler que l'homme, chaque homme, où qu'il soit, vaut plus que tout. La seule voix qui synthétise en quatre mots une invocation: Vérité, Vie, Justice, Paix. La voix du Gardien de la dignité hu­maine.

 

Le chemin le long de la Colline des Croix

 

            Mendiant de la paix, gardien de la dignité, timo­nier de l'histoire, ainsi apparaît-il toujours davanta­ge aux yeux de ceux qui ont pu le voir en Lituanie, alors qu'il gravissait la Colline des Croix.

 

            Un moment unique; un geste symbole d'un Ponti­ficat qui s'élève déjà au-dessus de l'histoire.

 

            Plus le Pape montait, pénétrant dans cette épais­se forêt de croix et foulant cette semence de foi, plus ce geste apparaissait comme le symbole d'un Pontificat.

 

            Ce chemin le long d'une Colline, vers laquelle converge et de laquelle part une singulière géogra­phie de la foi; ce chemin à travers un lieu unique au monde en raison de la pauvreté et de la richesse d'une foi qui parle le langage émouvant de l’espérance et de l'amour; ce chemin apparaît toujours da­vantage comme la synthèse d'un Pontificat.

 

            Avec Jean-Paul II, c'est l'histoire qui montait, pressée par Lui et obligée de s'émerveiller et d'émerveiller.

 

            Ce sont les hommes et les femmes qui montaient, acteurs anonymes d'événements imprévus.

 

            Ce sont les peuples et les nations qui montaient, crucifiés jusqu'à il y quelques années et à présent presque incrédules d'avoir retrouvé leur dignité.

 

            C'était l’Église du silence qui montait, qui s'effor­ce aujourd'hui de trouver les paroles pour inviter chacun à vaincre la peur.

 

            C'était la faiblesse des opprimés et la puissance fragile des violents qui montaient. Ces violents athéocrates vaincus, face au monde, par la foi simple des sans noms et par l'audace de la Vérité du Successeur de Pierre.


            Sur la Colline des Croix, on peut presque lire l'autobiographie d'un Prêtre, d'un Évêque, d'un Pape. L’autobiographie d'un Pontificat. L'autobiographie de l’Église en ces vingt-cinq années.

            Et les trois stations accomplies par le Saint-Père le long de la mon­tée semblent le confirmer.

 

            La première a eu lieu auprès de la grande Croix de bois plantée en mai 1981, en souvenir de l'attentat sur, la Place Saint-Pierre.

 

            La deuxième auprès d'une Croix de marbre blanc, qui rappellera le pèlerinage de Jean-Paul II : une Croix sur laquelle ont été sculptées les célèbres paroles « in hoc signo vinces », qui en ce lieu, sont révélatrices d'un avertissement historique. En effet, par deux fois, le régime athéocratique avait fait détruire les Croix et par deux fois, elles ont resurgi plus nombreuses encore. Et à présent, elles sont là, signe de rédemption face aux idéologies de tout genre, aux blocs, aux systèmes qui se sont effondrés ou sont encore présents.

 

            La troisième station a eu lieu au sommet de la Colline, auprès de l'image de la Madone. Moment élevé et humble d'un chemin entamé loin de là et projeté plus loin encore.

 

            Projeté vers un nouveau prin­temps évangélique, qui devient en­gagement et vie chez ceux qui ren­dent grâce au Seigneur pour avoir donné à l’Église et au monde ce Successeur de Pierre. Cet homme de Dieu. Émerveillement de l'his­toire; émerveillement des nouvelles générations pour l'avenir desquelles sa caresse est toujours ten­dre. La caresse de Jean-Paul II qui ouvre des hori­zons nouveaux.

 

            L'horizon ouvert par le pèlerinage jubilaire sur le Sinaï, la Sainte Montagne de la Vérité et de la Li­berté: l'horizon de Dieu.

 

            Cet homme de Dieu oblige humblement chacun --croyants et non croyants -- à lever la tête vers le Haut, à retrouver le sentier qui conduit vers « des sommets hardis et pacifiques », vers le sommet de la Rencontre.

 

Ils n'ont pas réussi à détruire la Lettre

 

            Et Jean-Paul II continue à se faire Lettre et à s'of­frir comme une Lettre. L'« enveloppe » est un peu usée: en vingt-cinq ans, elle a été touchée par la foi et par l'amour de tant et tant de mains. Elle a éga­lement été touchée par des mains homicides, dont le dessein était celui de détruire la Lettre. Ils n'y réussirent pas. Et si l'enveloppe fut violée -- et les conséquences en sont visibles --, la Lettre est res­tée intacte et lucide. Aux caractères indélébiles et pénétrants. C'est la Lettre de Dieu.

 

Mario AGNES

 

L’Osservatore romano – N. 42 – 21 octobre 2003

 


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