La Haute Valeur du Silence

 

Abasourdis et souvent agressés par le bruit incessant de nos grandes villes, beaucoup cherchent aujourd'hui dans quelque endroit relativement désert, un peu de silence. C'est que le silence est un besoin de l'âme aussi nécessaire à sa santé que l'air est nécessaire à la vie du corps.

 

Nous avons besoin du silence pour penser, pour admirer, pour prier. Le silence est le milieu naturel où la vie de l'esprit peut s'épanouir. Sans un espace de silence intérieur, il n'y a pas de pensée possible, pas de poésie, surtout pas de prière. Les anciens philosophes et surtout les Pères du désert avaient bien compris comme le remarque le Père Irénée Hausherr, S.J. dans son opuscule Solitude et vie contemplative d'après l'hésychasme, éd. abbaye de Bellefontaine, 1980, p. 58.

 

On ne peut relire ce texte qu'avec profit.

 

Dans l'antiquité, c'est surtout Pythagore qui passe pour avoir le mieux compris la haute valeur du silence.

 

Tout le monde sait comment il formait ses disciples: après les avoir examinés et éprouvés pendant longtemps, il les soumettait pendant trois ans à l'exercice mortifiant de passer pour quantité négligeable; après quoi, à ceux qui se présentaient il prescrivait un silence de cinq années, « estimant que c'est une maîtrise plus difficile que les autres que de maîtriser la langue ». Le genre de vie pythagoricien eut grande réputation même chez les chrétiens. Saint Grégoire de Nazianze l'appelle « la tant célébrée philosophie du silence qui avait pour but d'apprendre à mesurer les paroles en s'exerçant à se taire ». Est-ce aussi pour apprendre à parler que le même saint Grégoire le Théologien s'imposa souvent de longues périodes de silence absolu, et passa une fois un carême entier sans dire un seul mot ? Les gens si férus de bavardage « qu'ils passaient tout leur temps à dire ou à écouter des nouvelles » ne détestaient pas de faire ou d'entendre aussi l'éloge de la taciturnité. Le traité de Plutarque De Garrulitate en témoigne. Nous apprenons là, entre beaucoup d'autres choses, qu'une des maximes les plus fameuses que les Apophtegmes des Pères font prononcer à saint Arsène: « Je me suis souvent repenti d'avoir parlé, jamais de m'être tu », remonte dans la nuit des temps jusqu'à Simonide (467 av. J.-C.). Saint Arsène, nous le savons par les apophtegmes, possédait à un degré peu commun les cultures grecque et romaine. Il se sera souvenu de son érudition pour l'utilité de sa vie d'hésychaste, tout en estimant davantage « l'alphabet de ses rustiques » frères coptes.

 

Où ceux-ci avaient-ils appris leur sagesse, en particulier leur amour du silence ? Saint Arsène affirme que c'est par leurs propres efforts. Rien n'enseigne à se taire comme la vie d'oraison. Il en va du silence comme de la solitude: on n'aime à être seul que pour jouir d'une compagnie plus désirable; on ne se livre au silence que pour jouir d'un colloque intérieur; or, pour le moine, le but de tous les efforts c'est: « que l'esprit soit absorbé toujours dans les choses de Dieu ». «Tout ce qui va dans un autre sens, si grand que ce soit, est cependant secondaire, voire très bas et en tout cas nuisible ». La prière perpétuelle, ce problème pratique fondamental tant débattu aux premiers siècles chrétiens, les moines avaient pour vocation de le réaliser mieux que tous autres. Leur amour du silence, c'est la dialectique de la prière.

 

S'il leur avait fallu des maîtres pour la leur enseigner, ils auraient eu tous les saints antérieurs, saint Ignace d'Antioche par exemple, pour qui rien de grand ne se fait que dans le silence: silence de Dieu opérant ses « mystères sensationnels » dans l'âme de Marie et dans la vie du Seigneur Jésus; silence du fidèle qui « possédant la parole de Jésus peut aussi entendre son silence afin d'être parfait, afin que ses paroles soient des actes et que son silence le fasse connaître ».

 



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