LE PLUS GRAND BESOIN ACTUEL DU MONDE

Notre pauvre monde malade, désorienté, enténébré dans la mesure de son éloignement de la lumière du Christ, a un immense besoin - un besoin pressant - de prêtres qui soient, comme saint François de Sales, des pères et des médecins spirituels.

Certes, le manque de prêtres se fait de plus en plus, en plusieurs pays, durement sentir. Mais les besoins urgents des âmes appellent surtout actuellement, au-delà de la question du nombre de ministres du culte, des prêtres qui soient disposés à se pencher sur les brebis dispersées et blessées du Christ, et à leur donner une à une les soins que leurs plaies exigent. Et nous savons que c'est surtout dans la rencontre personnelle du sacrement de Pénitence que ces soins peuvent être prodigués. Les saints, particulièrement ceux qui nous étonnent par leur efficacité dans leur ministère sacerdotal, ont donné à l'Église des modèles, qu'elle ne cesse de proposer à l'admiration de ses pasteurs mais aussi à leur imitation. Les circonstances ont changé, certes, mais demeurent toujours aussi puissantes les ressources infinies que le divin Sauveur a laissés à son Église pour qu'elle poursuive son œuvre de restauration de l'ordre universel et de régénération spirituelle. Les structures extérieures et bien des coutumes changent, c'est vrai, mais les besoins profonds des âmes, leur soif de pureté, de liberté intérieure, de lumière et de paix, demeurent les mêmes.

Il y aurait sûrement avantage actuellement à se référer, quant à l'administration du sacrement de Pénitence, aux magnifiques exemples de saint François de Sales. On pourrait citer d'innombrables exemples de saints prêtres, pour lesquels le sacrement de Pénitence était au cœur de leur apostolat. Que l'on pense à saint Raymond de Pennafort, que l’Église loue comme "ministre insigne du sacrement de Pénitence"; que l'on pense encore à saint Philippe de Néri, à saint Alphonse de Lignori, sans oublier le saint curé d'Ars, le bienheureux Père Pio et tant d'autres. Pourquoi regarder davantage saint François de Sales ? Parce que c'était un évêque chargé de lourdes responsabilités pastorales, qui débordaient de beaucoup les cadres de son diocèse de Genève. Quiconque connaît un peu sa vie pastorale ne peut sûrement pas objecter qu'il était moins occupé qu'on peut l'être aujourd'hui, et que, lui, il avait le temps de se mettre au confessionnal, tandis que nous, nous ne l'avons pas!

Voulez-vous connaître la place que tenait le sacrement de Pénitence dans l'action pastorale de saint François de Sales, et surtout la manière qu'il l'administrait ? Écoutez le témoignage direct que sainte Jeanne de Chantal déposait lors du procès de canonisation de celui qui avait été son père spirituel.

Abbé J.-Réal Bleau

L'Étendard - janvier-mars 2000 - No 1

TÉMOIGNAGE DE SAINTE JEANNE DE CHANTAL SUR
SAINT FRANÇOIS DE SALES MODÈLE DES CONFESSEURS

" Je dis que notre bienheureux fondateur a été tout à fait incomparable en la charité qu'il a exercée au confessionnal et au zèle avec lequel il s'y employait. Il se donnait tout entier à cet exercice, sans mesure ni limite que la nécessité de ceux qui recouraient à lui; il quittait tout pour cela, excepté qu'il fût occupé pour quelque affaire plus importante à la gloire de Dieu, parce qu'il savait qu'en ce sacrement se faisait le grand profit des âmes. Tous les dimanches et fêtes, quantité de personnes qui y venaient, seigneurs, dames, bourgeois, soldats, chambrières, paysans, mendiants, personnes malades, galeuses, puantes et remplies de grandes abjections, il les recevait tous sans différence ni acception de personne, avec égal amour et douceur; car jamais il ne refusait aucune créature pour chétive qu'elle fût; au contraire, je crois fermement qu'il la recevait avec plus de charité intérieure, et la caressait plus tendrement que les riches et bien faits, et disait que c'était où s'exerçait la vraie charité. Les enfants mêmes n'étaient pas éconduits par le Bienheureux; ainsi il les recevait si aimablement qu'ils prenaient plaisir d'y retourner.

"Il donnait à ses pénitents tout le temps et le loisir pour se bien déclarer; jamais il ne les pressait. Et outre tous les jours susdits, à quel jour et heure qu'on le demandât, il quittait tout, même quelquefois d'aller à l'office de la cathédrale; il retardait de dire la sainte messe, bien qu'il fût tout revêtu; il quittait ses repas étant près de se mettre à table, bien que ses gens s'en plaignaient et l'en voulussent détourner.

"Aux grandes fêtes, jubilés et autres occasions semblables, il fallait souvent qu'il entendît les confessions de jour, de nuit, dont je le vis une fois tout accablé. " Ces jours, me disait-il, "sont au poids de l'or pour la multitude des confessions". Aussi disait-il à ses pénitents, pour leur donner confiance: "Ne faites point de différence entre votre cœur et le mien; je suis tout le vôtre: nos âmes sont égales."

" Il a pleuré avec quelques-uns leurs péchés, et traitait si aimablement ses pénitents qu'ils se fondaient devant lui. Il m'écrivit un jour: "Nous avons eu ici un grand Jubilé qui m'a tenu occupé, mais consolé en la réception de plusieurs confessions générales et changements de conscience, si que j'ai moissonné avec des larmes, partie de joie, partie d'amour, parmi nos pénitents."

"Il m'écrivit une autre fois: "Il y a quatre jours que j'ai reçu au giron de l'Église, et en confession, un gentilhomme de vingt ans. 0 Sauveur de mon âme ! quelle joie de le voir si saintement accuser ses péchés, et dans leur aveu faire voir une providence de Dieu si spéciale et si particulière à le retirer du mal par des mouvements et ressorts si cachés à l’œil humain, si relevés et si admirables! Il me mettait hors de moi-même. Que de baisers de paix je lui donnai ! "

"Quand il connaissait qu'on avait peine à se faire entendre en confession, ou par honte ou par crainte, il tâchait par tous moyens d'ouvrir le cœuret accroître la confiance. "Ne suis-je pas votre père? et il disait cela jusqu'à ce qu'on lui eût dit oui; et après cela: Ne voulez-vous pas bien me dire tout? Dieu attend que vous ouvriez votre cœur; il a les bras ouverts pour vous recevoir. Voyez-vous, je tiens la place de Dieu, et vous avez honte de moi! Mais, de plus, je suis moi-même un pécheur, et si vous aviez fait tous les péchés du monde, je ne m'en étonnerais point.

" Il aidait même avec une douceur non pareille à expliquer les péchés, quand il voyait que, par ignorance ou par honte, on avait peine à les dire.

" Il donnait de fort petites pénitences, et disait: Ne ferez-vous pas bien ce que je vous dirai? Dites donc telle chose, qui était quelque oraison vocale que l'on pût dire aisément, et n'ordonnait point de faire des considérations sur quelque mystère ou semblables pour pénitence.

" Il parlait peu en confession, sinon pour enlever les vains scrupules et pour éclairer ses pénitents de ce qui était péché ou qui ne l'était pas; et ce qu'il disait touchait davantage le cœur que les grands discours n'eussent pu faire; et l'on sortait de devant lui avec grand courage, et souvent avec recueillement et grand sentiment de Dieu.

" Il aimait grandement que l'on fût clair, simple et naïf à la confession et disait à ses pénitents qu'il fallait bien faire entendre les mouvements par lesquels on fait des fautes, et que l'on ne se confessait point à la légère; ainsi, que l'on fit bien voir à son confesseur tous les ressorts et mouvements par lesquels on commet les péchés; que, si l'on faisait autrement, on ne pouvait jamais être bien nettoyé. Et, par ce zèle qu'il avait de purifier les âmes par des confessions claires, il a arraché des passions mauvaises que d'autres eussent pu laisser croître pour ne pas avoir gardé cette méthode.

" Avec cette incomparable bonté, il ouvrait les cœurs les plus fermés, il en tirait tout le mal qui était dedans et y établissait des affections et résolutions solides. Il était incomparablement résolutif, et éclaircissait les doutes et scrupules de conscience sur-le-champ, inspirant dans leur intérieur un parfait apaisement et repos.

" En continuant sur le même sujet, je dis que l'on ne saurait nommer le grand nombre de personnes qui, par le moyen de ce Bienheureux, ont progressé dans la perfection chrétienne; véritablement cela n'est croyable sinon à ceux qui l'ont vu comme nous, qui avons vu plusieurs de ses pénitents avec des ardents désirs, qui de changement de vie, qui d'avancement en la perfection. Tous ceux qui s'approchaient de son confessionnal avec de bonnes dispositions en sortaient avec grand profit de leur âme et le désir nouveau de retourner à lui, et se donnaient les uns aux autres du courage et de l'union pour cela.

" Je témoigne de ce que j'ai vu à Paris, où il confessait souvent dans notre église, et à Grenoble de même; c'était une affluence de toutes sortes de personnes de qualité de l'un et de l'autre sexe. Dieu seul peut savoir le nombre infini d'âmes que la majesté divine s'est acquises par l'entremise de ce Bienheureux; car sa réputation répandue partout qu'il était unique en douceur et en piété, et qu'en matière de bien gouverner les âmes il était incomparable, faisait qu'on accourait à lui de toutes parts.

" Quand on savait qu'il devait passer par les villes, et qu'il allait par les champs en quelque maison de ses amis, partout on lui faisait des confessions générales; et, comme il l'avouait lui-même, toujours on lui gardait le fond des consciences et ce que l'on avait peine à dire aux autres. Et ceci est vrai, notoire et public.

" Aussi était-ce chose ravissante de l'entendre parler de Dieu et de la perfection. Il avait des termes si précis et intelligibles qu'il faisait comprendre avec une grande facilité les choses les plus délicates et élevées de la vie spirituelle. Il n'avait pas cette lumière si pénétrante pour lui seul; chacun a vu et connu que Dieu lui avait communiqué un don spécial pour la conduite des âmes, et qu'il les gouvernait avec une dextérité toute céleste. Il pénétrait le fond des cœurs et voyait clairement leur état et par quel mouvement ils agissaient; et tout le monde sait sa charité incomparable pour les âmes, et que ses délices étaient de travailler pour elles. Il était infatigable en cela, et ne cessait jamais qu'il ne leur eût donné la paix et mis leurs consciences en état de salut. Quant aux pécheurs qui se voulaient convertir, et qu'il voyait faibles, qu'est-ce qu'il ne faisait pas pour eux ? Il se faisait pécheur avec eux, il pleurait avec eux leurs péchés, et mêlait tellement son cœur avec celui des pénitents que jamais aucun ne lui a rien pu cacher. Or, selon mon jugement, il me semble que le zèle du salut des âmes était la vertu dominante de notre bienheureux père; car, d'une certaine façon, vous eussiez quelquefois dit qu'il laissait le service qui regarde immédiatement Dieu pour préférer celui du prochain. Mon Dieu, quelle tendresse, quelle douceur! quel support! quel travail ! Enfin il s'y est consommé. "


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