L’ORDRE DE LA SAGESSE

L’ORDRE DE LA SAGESSE

DIEU PREMIER SERVI

 

            Dans la période tragique que nous traversons, où tout semble tomber en poussière dans les choses humaines, il faut voir le Doigt de Dieu qui montre à l’humanité, combien elle est poussière et comment sans Lui, elle ne peut rien faire. Il interviendra à son Heure, rien ne Lui échappe. Il est fidèle à ses Promesses. Il sauvera l’Église et notre pauvre monde de façon telle qu’il sera impossible aux hommes de nier sa Sagesse. L’humanité prête l’oreille à des guides aveuglés par l’orgueil, ne voulant ni Dieu, ni maître, se rendant à elle-même un culte absurde et désespéré. « Nous venons du hasard et nous retournons au chaos, au néant. » Voilà ce qu’on apprend dans nos écoles, au nom de la liberté. « Plutôt le suicide que l’obéissance ! » On voit le résultat de cette philosophie. Il n’est pas utile de détailler la corruption, la décomposition, le pourrissement, l’odeur de cadavre que répandent nos actualités qui ressemblent à l’étal d’une universelle boucherie. Et ce ne sont pas les illusions d’une Europe sans Dieu, l’adoration d’une monnaie artificielle, ou le recours à la brutalité qui feront revenir la paix, la tranquillité de l’ordre. Nul programme politique de droite ou de gauche, se fondant sur les seules forces humaines, ne peut plus être autre chose qu’une tragique illusion. Nous sommes dans la fosse aux lions.

 

            Tout est-il perdu, mort à jamais de tout ce qui est ordre, sagesse, amour dans les sociétés humaines de ce siècle ? Laissons les idées noires aux amateurs ; vous savez bien, quelle est notre attitude face au péril. Pas de politique de l’autruche, ni d’optimisme béat ! Pas de découragement comme ceux qui n’ont pas de moyen de salut. Nous savons ce qu’il faut faire. La Sagesse de Dieu est venue nous l’enseigner. L’écouter, Lui obéir, c’est La servir. Et le Fils de Dieu, la Sagesse du Père nous révèle qu’il s’est fait homme pour se mettre au service des serviteurs de Dieu. Il ne se met pas au service de l’argent, mauvais maître et faux dieu ; Il ne se met pas au service des ambitions, des plaisirs, de ce qui n’a qu’une existence de poussière. Il est venu pour servir, jusqu’au bout, les « affaires de son Père » (St Luc 2, 49). Car « il faut que le monde sache que j’aime le Père et que j’agis comme le Père me l’a ordonné » (St Jean 14, 30). Le Fils de l’homme est le Serviteur souffrant venu « pour servir et donner sa Vie » « Je vous ai donné l’exemple... Le serviteur n’est pas plus grand que le maître » (St Jean 13, 15).

 

            Il est donc bien clair que l’homme a été créé pour servir son Créateur, pour l’adorer, le louer, l’aimer. Servir est acte d’amour, d’adoration, de louange. Adorer Dieu, le louer, l’aimer, c’est le servir. Ces mots sont inséparables. Mais noblesse oblige. C’est un immense honneur d’être les serviteurs de Dieu. C’est une grâce insigne, dont on doit remercier la Miséricorde infinie de Dieu, qui pouvait parfaitement se passer de ses créatures angéliques et humaines. C’est pour notre bonheur éternel qu’Il nous a voulu serviteurs de Sa Majesté, porteurs de sa livrée marquée de la Croix. C’est une dignité que le monde ne peut donner, ni imaginer. Servir, c’est régner. Lucifer et ses complices angéliques et humains se sont perdus, ont perdu toutes chances d’entrer dans le Royaume Céleste, parce qu’ils ont refusé de servir, d’obéir à la volonté Divine. Nous vivons dans le monde anti-christique du « Non Serviam » et nous-mêmes nous tombons souvent dans le désordre de l’insoumission sottement impatiente, murmurante, premier stade de la révolte.

 

            Le remède aux grands maux de ce temps orgueilleux et infidèle, refusant de croire, d’aimer, de louer, et donc de servir Dieu, qui, pourtant, le soutient dans l’être et le gouverne, avec la même puissance, .la même sagesse et la même bonté qu’en le créant, le remède, c’est de mieux comprendre ce qu’est le vrai service de Dieu. Notre modèle, l’exemplaire parfait du vrai Serviteur, c’est Jésus-Christ, « tout à notre usage » comme le dit Saint Bernard. Non pas usage matériel, (la prière ne fait pas gagner au loto !), mais usage saint, indispensable, nécessaire, comme d’un pont irremplaçable pour franchir tous les obstacles qui nous séparent de notre but, comme d’un conseiller très prudent, comme d’un Livre de vie, comme du seul chemin vers la Vérité. Jésus a versé son Sang pour cela dans une passion terrible, où il a mis le mal, la souffrance, la croix au service du bien. D’un seul élan de zèle, le serviteur souffrant a conquis de haute lutte la victoire sur le péché, sur la mort, et sur Satan. C’est pourquoi il a mérité la Résurrection, la gloire de la Royauté éternelle,

et se trouve être à jamais le plus grand bienfaiteur de l’humanité qui puisse être, car cette résurrection bienheureuse, il l’a acquise pour salaire de son Œuvre, et il en fait don à tous ceux qui l’imiteraient en portant leur croix et en se nourrissant de son Corps et de son Sang. Dans la Sainte Messe Jésus est tout à notre portée, à notre service. Dans tous les sacrements de l’Église, dans toutes les demandes faites en son Nom, il est présent et agissant « afin que le monde sache qu’il aime Son Père, et qu’il agit comme le Père le Lui a ordonné ». Jusqu’à la fin des temps « Il est au milieu de nous comme Celui qui sert » (St Luc XXII, 27).

 

            Nous Lui demanderons de nous apprendre à servir comme il a servi : Dieu d’abord, puis le prochain par amour de Dieu. C’est l’ordre de la sagesse qu’ont adopté tous les saints. Ils ne furent de grands bienfaiteurs de l’humanité que parce qu’ils pratiquaient cette hiérarchie des services, car ils trouvaient dans leur service de Dieu l’énergie nécessaire au service des hommes, sachant que, sans Jésus, ils ne pouvaient rien faire qui dure et se communique. Prions ces grands serviteurs de Dieu et des âmes - par leur exemple et les Ordres qu’ils fondèrent - que furent saint Ignace, saint Bernard, saint Dominique, saint Augustin, saint Jean Eudes. Qu’ils intercèdent pour nous auprès du Maître et obtiennent pour l’Église des vocations de vrais serviteurs et servantes, comprenant que le culte de l’homme premier servi est un désordre mensonger et mortel, une inversion totale, une révolution qui ne peut qu’attirer la juste colère de Dieu et de justes châtiments. Car Dieu est bon et juste, c’est-à-dire qu’il donne son juste salaire au bon ouvrier, une récompense à ceux qui travaillent avec Lui et pour Lui mais aussi il a tant horreur du mal, qu’il ne laisse aucun péché impuni . Dieu le Père a préféré le supplice de Son Fils Unique à l’impunité du péché des hommes. Dieu le Fils s’est offert librement pour payer cette dette à notre place, « tant la pensée de l’impunité du mal Lui était odieuse » (Ste Angèle de Foligno).

 

            Si les hommes de ce siècle veulent la Paix et la prospérité, qu’ils suivent l’ordre de la sagesse. En tant que Créateur, Dieu est le souverain tout puissant et tout aimant de l’homme. Il est son souverain sur la terre ; malgré les dires des insensés qui nient son existence et sa bonté, Il s’est révélé pourtant en Jésus-Christ par une multitude de signes, de miracles. Il est son souverain dans l’éternité et l’homme recevra alors sa juste rétribution : soit une récompense de bon serviteur fidèle, soit un châtiment de serviteur déshonorant et indigne. L’homme appartient à Dieu, parce qu’il n’est rien et qu’il ne peut rien sans Lui. On ne plaisante pas avec le Seigneur.

 

            Tout cela est illustré par la vie de la Servante par excellence que fut la Sainte Vierge. Cette vie sainte fut récompensée par son Assomption au plus haut des Cieux témoignant ainsi de l’immense et juste bonté de Dieu. Ce jour-là, la tête du serpent fut mise sous le talon de la Reine des myriades de serviteurs angéliques. Cette juste rétribution de l’insoumission du mauvais serviteur qui a préféré se servir plutôt que de servir est comme l’envers de la glorification de la mère de Dieu. Qui s’abaisse sera élevé, qui s’élève sera abaissé. Telle est la logique du Royaume de Dieu.

 

Tiré de Sagesse, juillet-août 2002

 

LES MALADIES DE L’ÂME

 

L’INQUIÉTUDE

 

            Voici une maladie de l’âme qui est particulièrement fréquente et, aussi longtemps qu’elle n’est pas traitée, nuit considérablement à l’acquisition de la maturité morale, empêche d’agir dans la maîtrise de soi et s’oppose radicalement au progrès spirituel. Le mal de l’inquiétude, qui est aujourd’hui amplifié par l’instabilité et les désordres de la société actuelle, c’est-à-dire par l’anti-civilisation dans laquelle nous baignons, affecte des millions de personnes.

 

            Cette maladie, reliée à la tristesse et à la crainte, peut être certes envisagée au plan strictement psychologique, mais en raison de ses racines morales, l’approche qu’en font les grands maîtres spirituels est beaucoup plus exhaustive. Les Pères des premiers siècles ont porté l’attention sur sa parfaite guérison obtenue par la vertu de l’« apathie », qui délivre l’âme de toute inquiétude, comme dit saint Nil, et la rend semblable au lys parmi les épines. Car « l’âme parfaite vit sans soucis au milieu de tant de gens inquiets ». Parmi les maîtres spirituels qui ont analysé le mal de l’inquiétude, en ont montré les effets pernicieux et en ont indiqué les remèdes nécessaires, se distingue sans contredit saint François de Sales, qui en a traité ex professo au chapitre XI de la quatrième partie de son Introduction à la vie dévote. En nous référant spécialement à ce grand connaisseur de l’âme humaine, nous verrons :

 

1.       L’origine de l’inquiétude

2.       Son objet

3.       Sa nature

4.       Sa cause principale

5.       Son inutilité et sa nocivité

6.       Sa gravité

 

1.  L’origine de l’inquiétude

 

            Comment l’inquiétude naît-elle dans l’âme ? De quels sentiments premiers, par rapport à elle, dépend-elle ?

 

            L’inquiétude, remarque saint François de Sales, découle de la tristesse. Voici comment :

 

            « ... La tristesse, écrit-il, n’est autre chose que la douleur d’esprit que nous avons du mal qui est en no, us contre notre gré, soit que le mal soit extérieur comme pauvreté, maladie, mépris ; soit qu’il soit intérieur, comme ignorance, sécheresse, répugnance, tentation. Quand donc l’âme sent qu’elle a quelque mal, elle se déplaît de l’avoir et voilà la tristesse :  et tout incontinent elle désire d’en être quitte, et d’avoir les moyens de s’en défaire. Et jusqu’ici elle a raison, car naturellement chacun désire le bien et fuit ce qu’il pense être mal.

 

            « Si l’âme cherche les moyens d’être délivrée de son mal, pour l’amour de Dieu, elle les cherchera avec patience, douceur, humilité, tranquillité : attendant sa délivrance plus de la bonté et providence de Dieu, que de la peine, industrie ou diligence ; si elle cherche sa délivrance pour l’amour-propre (pour une fin égoïste), elle s’empressera et s’échauffera à la quête des moyens, comme si ce bien dépendait plus d’elle que de Dieu ; je ne dis pas qu’elle pense cela ; mais je dis qu’elle s’empresse comme si elle le pensait.

 

            « Que si elle ne rencontre pas soudain ce qu’elle désire, elle entre en de grandes inquiétudes et impatiences, lesquelles n’ôtant pas le mal précédent, mais au contraire l’empirant, l’âme entre en une angoisse et détresse démesurée, avec une défaillance de courage et de force telle qu’il lui semble que son mal n’ait plus de remède. Vous voyez donc que la tristesse, laquelle au commencement est juste, engendre l’inquiétude ; et l’inquiétude engendre par après un surcroît de tristesse, qui est extrêmement dangereux. »

 

            Ainsi l’inquiétude se greffe sur la tristesse, sentiment naturel de l’âme devant un mal qui s’impose à elle et dont elle désire être délivrée afin de pouvoir se réjouir du bien qu’elle cherche pour s’y épanouir.

 

2.  L’objet de l’inquiétude

 

            Tout ce qui est objet de tristesse peut l’être également de l’inquiétude. De quoi s’attriste-t-on et de quoi s’inquiète-t-on, c’est au fond la même question, mais posée à des niveaux différents.

 

            Or, on s’attriste de tout mal perçu comme présent. Ce mal peut être effectivement présent, mais pas nécessairement. Car outre d’un mal actuel on s’attriste souvent d’un mal objectivement passé, qui demeure en quelque sorte présent dans la blessure qu’il a ouverte dans l’âme et qui l’afflige actuellement. La source de tristesse, et par suite d’inquiétude, peut même être un mal objectivement futur, mais que l’imagination rend présent. La dimension future de maux perçus comme présents tient, cela est facile à saisir, une place très importante dans l’inquiétude. Alors, la crainte de manquer de biens nécessaires ou utiles dans l’avenir, ou encore d’être en mesure de surmonter quelque difficulté prévue, nourrit l’inquiétude. Concrètement, dans l’ordre extérieur, nous nous attristons le plus souvent de tout ce qui pourrait porter atteinte à nos biens matériels, à notre santé, à notre réputation. Dans l’ordre intérieur ou spirituel, nous nous attristons au sujet de nos limites intellectuelles et morales, de nos défauts humiliants, d’épreuves et de tentations que nous avons à surmonter.

 

3.  La nature de l’inquiétude

 

            Il n’y a aucun mal pour l’âme à désirer être délivrée d’un mal qui l’attriste, et par ailleurs à désirer, par rapport aux biens légitimes, tout ce qui peut être pour elle source de joie. Mais elle prend le chemin d’une tristesse encore plus grande - la tristesse de l’inquiétude - lorsque son désir d’être délivrée du mal ou d’obtenir le bien qu’elle souhaite cesse d’être bien ordonné, c’est-à-dire entièrement soumis à la volonté de Dieu, source première de tout bien et de tout mal qui nous arrive. L’inquiétude naît donc d’un dérèglement radical, bouleversant l’ordre que, en tant que créatures, nous devons respecter et maintenir dans tous nos désirs d’être délivrés du mal et dans toutes nos attentes et espérances du bien.

 

            L’ordre divin qui doit régler nos désirs et que nous devons toujours respecter nous est en fait clairement manifesté par le premier commandement : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces ». Au désir d’aimer Dieu par-dessus tout, c’est-à-dire au désir qu’avant tout sa sainte volonté s’accomplisse en nous, doivent se subordonner tous nos autres désirs qui ont trait à notre bonheur naturel. Si tous nos désirs étaient réglés par la soumission aimante et inconditionnelle à la volonté de Dieu, dans laquelle consiste la véritable adoration, il n’y aurait pas de place en notre âme pour la moindre inquiétude. La demande de délivrance du mal qu’elle adresserait à Dieu, comme le souligne saint François de Sales, serait toujours faite dans la patience, la douceur, l’humilité, la tranquillité.

 

4. La cause principale de l’inquiétude

 

            La cause principale de l’inquiétude n’est pas d’ordre psychologique mais bien plutôt d’ordre théologal. On peut être certes prédisposé à l’inquiétude en raison de divers traumatismes ou blessures morales qu’il faut savoir considérer. Il n’en demeure pas moins que la cause la plus profonde de l’inquiétude réside dans l’oubli de la primauté de Dieu et de sa douce Providence gouvernant toutes les circonstances de notre vie. L’inquiétude, comme maladie spirituelle, dépend fondamentalement d’un manque de foi concrète en l’amour paternel de Dieu pour nous qui sommes ses enfants, et aussi de confiance en son infinie miséricorde. Le Christ Jésus nous l’a bien dit dans l’Évangile :  « Si Dieu revêt de la sorte les lys des champs (au point que Salomon lui-même, dans toute sa gloire, n’a pas été vêtu comme l’un deux), ces lys qui sont aujourd’hui et demain seront jetés au feu, ne fera-t-il bien plus pour vous, gens de peu de foi ! Ne vous inquiétez donc pas en disant :  Qu’allons-nous manger ? qu’allons-nous boire ? de quoi allons-nous nous vêtir ? Ce sont là des choses dont les païens sont en quête. Or, votre Père céleste sait que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît »  (Mt 6, 30-33).

 

            Le manque de foi et de confiance en l’amour paternel de Dieu peut être dans l’âme inquiète assez inconscient, mais n’est-il pas essentiel pour elle d’en prendre conscience pour guérir de son inquiétude ?

 

            Saint François de Sales décrit l’inquiétude en termes de précipitation et d’ardeur anxieuse que nous mettons dans la recherche des moyens pour être délivrés du mal ou obtenir un bien quelconque, comme si la réussite en cela dépendait d’abord de notre volonté avant de dépendre de la volonté toute-puissante et toute-aimante de Dieu. « L’âme s’empresse et s’échauffe à la quête des moyens, écrit-il, comme si cela dépendait plus d’elle que de Dieu. » L’inquiétude s’identifie en fait à l’impatience des désirs jetant dans l’âme une agitation, qui trouble avant tout sa relation à Dieu, qui devrait être une relation d’amour et de confiance. D’autre part, en raison de son agitation intérieure, l’âme inquiète ne se possède plus ; les soucis qu’elle se fait peuvent en arriver à la vider entièrement de son énergie.

 

5.  L’inutilité et la nocivité de l’inquiétude

 

            Toute cette agitation intérieure, dans laquelle consiste l’inquiétude, est inutile à tous points de vue. Car loin d’aider de quelque manière l’âme à surmonter les difficultés qu’elle doit affronter, cette agitation la livre plutôt à une faiblesse de plus en plus grande. L’inquiétude ne résout jamais nos problèmes, mais nous en crée de nouveaux. Au lieu d’ôter quelque mal que ce soit, elle l’empire. Saint François suggère que l’aggravation du mal due à l’inquiétude peut aller jusqu’au désespoir, lorsqu’il dit que « si l’âme ne rencontre pas soudain ce qu’elle désire, elle entre en de grandes inquiétudes et impatiences, lesquelles n’ôtant pas le mal précédent mais au contraire l’empirant, l’âme entre en une angoisse et détresse démesurée, avec une défaillance de courage et de force telle qu’il lui semble que son mal n’ait plus de remède. »

 

            L’inquiétude aggrave donc le mal dont on désire être délivré. Pour nous le faire bien comprendre, saint François de Sales se sert de l’exemple des oiseaux pris dans des filets. Plus les pauvres malheureux mettent d’ardeur à se débattre pour sortir des filets, plus ils s’y emprisonnent. « L’inquiétude, insiste-t-il provient d’un désir déréglé d’être délivré du mal que l’on sent, ou d’acquérir le bien que l’on espère. Et néanmoins il n’y a rien qui empire plus le mal et qui éloigne plus le bien que l’inquiétude et empressement. Les oiseaux demeurent pris dedans les filets et lacqs, parce que s’y trouvant engagés, ils se débattent et remuent dérèglement pour en sortir, ce que faisant ils s’enveloppent de plus en plus. »

 

6.  La gravité du mal de l’inquiétude

 

            L’inquiétude n’est pas seulement une réaction émotive inutile et nuisible à l’âme et au corps, mais elle est surtout une maladie spirituelle particulièrement grave, parce qu’elle s’attaque à la structure organique de l’âme, à toutes ses facultés et vertus qu’elle prive de leur force vitale. L’inquiétude agit comme un dangereux ennemi intérieur qui met l’âme en complet désarroi ; car elle crée dans l’âme une sorte de sédition interne qui ouvre la porte à tous ses ennemis. C’est en comparant les effets de l’inquiétude à ceux d’une guerre civile ruinant un pays avant toute attaque extérieure que saint François de Sales montre la gravité de ce mal spirituel :

 

            « L’inquiétude, pense-t-il, est le plus grand mal qui arrive en l’âme, excepté le péché. Car comme les séditions et troubles intérieurs d’une république la ruinent entièrement et l’empêchent qu’elle ne puisse résister à l’étranger, ainsi notre cœur, étant troublé et inquiété en soi-même, perd la force de maintenir les vertus qu’il avait acquises, et par conséquent le moyen de résister aux tentations de l’ennemi, lequel fait alors toutes sortes d’efforts pour pêcher, comme l’on dit, en eau trouble. »

 

            Se trouve ainsi éclairée la toute première affirmation du texte de saint François de Sales sur l’inquiétude :  « L’inquiétude n’est pas une simple tentation, mais une source, de laquelle et par laquelle plusieurs tentations arrivent. »

 

J.R.B.

 

LES REMÈDES A L’INQUIÉTUDE

 

1. Calmer d’abord son esprit

 

            L’inquiétude consistant dans une agitation intérieure provenant d’émotions fondées sur la tristesse et privant nos facultés intellectuelles de leurs vertus ou aptitudes à imprimer à notre conduite une orientation saine, il importe, avant tout, pour guérir cette maladie, de calmer d’abord notre esprit. En effet, si avant de nous lancer dans la poursuite des moyens pour être délivrés d’un mal ou obtenir un bien, nous ne faisions pas attention à notre état d’âme agitée, nous n’aboutirions à rien sinon qu’à augmenter notre agitation intérieure. C’est bien le premier conseil que donne saint François de Sales aux âmes inquiètes :

 

            « Quand donc vous serez pressée du désir d’être délivrée de quelque mal, ou de parvenir à quelque bien :  avant toute chose mettez votre esprit en repos et tranquillité ;  faites rasseoir votre jugement et votre volonté ;  et puis tout bellement et doucement pourchassez l’issue de votre désir, prenant par ordre les moyens qui seront convenables : et quand je dis tout bellement, je ne veux pas dire négligemment, mais sans empressement, trouble et inquiétude. Autrement au lieu d’avoir l’effet de votre désir, vous gâterez tout, et vous vous embarrasserez plus fort ».

 

2. Examiner fréquemment sa conscience

 

            L’inquiétude a comme effet désastreux de nous enlever la maîtrise de nous-mêmes. L’âme inquiète ne se possède plus. N’étant plus en possession d’elle-même, comment pourrait-elle agir librement et d’une façon responsable ? Pour vaincre l’inquiétude, il faut être bien décidés à ne pas nous laisser ravir la maîtrise de nous-mêmes par l’une ou l’autre des passions et émotions que l’agitation intérieure peut provoquer insidieusement en nous.

 

            Cela requiert une grande vigilance sur tout ce qui se passe à l’intérieur de notre âme. Et cette vigilance se réalise par un examen fréquent de conscience portant précisément sur l’inquiétude ou la tendance à s’inquiéter, qui cherche à s’actualiser à propos de tout. Dans l’examen fréquent que nous devons faire de l’état actuel de notre âme, nous devons nous demander si nous sommes, en ce moment, en possession de nous-mêmes. Et nous devons nous poser cette question comme étant d’une extrême importance pour nous conduire en enfants de Dieu. C’est pourquoi nous devons nous examiner, non pas en nous comparant à qui que ce soit, meilleur ou pire que nous-mêmes, mais uniquement devant Dieu. Ce n’est qu’en rentrant souvent en nous-mêmes dans la lumière de Dieu et de sa volonté sur nous que nous pourrons prendre le recul nécessaire pour ne pas perdre notre liberté intérieure en face des événements extérieurs, aussi inquiétants qu’ils nous puissent paraître. L’examen fréquent de notre état d’âme fait devant Dieu est le deuxième remède indiqué par saint François de Sales pour guérir du mal de l’inquiétude :

 

            « Mon âme est toujours en mes mains, ô Seigneur, et je n’ai point oublié votre loi », disait David. Examinez plus d’une fois le jour, mais au moins le soir et le matin, si vous avez votre âme en vos mains, ou si quelque passion et inquiétude vous l’a point ravie. Considérez si vous avez votre cœur à votre commandement ou bien s’il est point échappé de vos mains pour s’engager à quelque affection déréglée d’amour, de haine, d’envie, de convoitise, de crainte, d’ennui, de joie. Que s’il est égaré, avant toutes choses, cherchez-le, et le ramenez tout bellement en la présence de Dieu, en remettant vos affections et désirs sous l’obéissance et conduite de sa divine volonté. Car comme ceux qui craignent de perdre quelque chose qui leur est précieuse, la tiennent bien serrée en leur main, ainsi à l’imitation de ce grand roi, nous devons toujours dire :  ô mon Dieu, mon âme est au hasard, c’est pourquoi je la porte toujours en mes mains ; et en cette sorte je n’ai point oublié votre sainte loi. »

 

3. Surveiller tous ses désirs

 

            L’inquiétude est une sorte d’impatience qui naît de désirs, certes légitimes en eux-mêmes, d’être délivrés d’un mal ou d’obtenir quelque bien, mais qui sont déréglés. Les désirs inquiets, en effet, sont déréglés parce que l’âme cherche à les réaliser par elle-même indépendamment de la volonté et des secours de Dieu. Pour guérir de l’inquiétude, il faut donc exercer un véritable contrôle sur ses désirs, pas seulement sur les grands mais aussi sur les petits qui conditionnent les grands. C’est-à-dire que nous ne devons pas tolérer que le moindre de nos désirs ne mette notre âme dans une disposition d’inquiétude.

 

            Ce contrôle de nos désirs ne peut être fait que dans une prière confiante, qui nous établisse dans une attitude de soumission à la volonté de Dieu et nous obtienne de sa miséricorde les secours dont nous avons besoin. Ne pas accepter le moindre désir s’accompagnant d’inquiétude signifie, en fait, de mener, avec la grâce de Dieu, un constant combat spirituel contre nos désirs déréglés, en nous refusant toujours à prendre des décisions qui seraient commandées par l’inquiétude. C’est le troisième conseil de saint François de Sales :

            « Ne permettez pas à vos désirs, pour petits qu’ils soient et de petite importance, qu’ils vous inquiètent :  car après les petits, les grands et plus importants trouveraient votre cœur plus disposé au trouble et dérèglement. Quand vous sentirez arriver l’inquiétude, recommandez-vous à Dieu, et résolvez-vous de ne rien faire du tout de ce que votre désir requiert de vous, que l’inquiétude ne soit totalement passée. »

 

4. Tempérer ses désirs en faisant appel à la raison

 

            L’inquiétude entraînant un état d’âme émotif qu’il n’est pas toujours possible de contrôler parfaitement avant d’agir, surtout lorsqu’il faut agir rapidement, il importe même en situation urgente, de tout faire pour ne pas agir d’après ce qui est déréglé dans nos désirs.

 

            Le dérèglement des désirs, nous l’avons vu, dépend fondamentalement de leur manque de référence à Dieu, dans la foi et la confiance, et a pour conséquence de les rendre tout à fait déraisonnables. Car nous sommes ainsi faits que si nous ne demeurons pas soumis à la providence de Dieu, nous perdons la raison dans une plus ou moins large mesure. C’est pourquoi pour régler nos désirs dans les situations urgentes il nous faut faire un effort doux et tranquille pour rendre nos désirs vraiment conformes à la raison :

 

            « Si la chose ne se peut différer, il faut avec un doux et tranquille effort retenir le courant de notre désir, en le modérant tant qu’il nous sera possible. Et sur cela faire la chose, non selon votre désir, mais selon la raison. »

 

5. Ouvrir son cœur à un guide spirituel

 

            Aux remèdes précédents, saint François de Sales en ajoute un autre, qu’il considère comme « le remède des remèdes » de l’inquiétude. Cet excellent remède consiste à ouvrir son cœur à un guide ou confident spirituel, apte à nous comprendre et à nous aider. De son temps, la médecine recourait volontiers à la saignée comme à un remède efficace pour soulager la fièvre, l’épanchement de sang entraînant une baisse de la température. Ouvrir simplement son cœur inquiet à un bon conseiller est sans doute un remède à l’inquiétude beaucoup plus efficace que le recours à des calmants qui ne feront jamais que « geler » l’anxiété sans s’attaquer à ses causes les plus profondes, qui sont d’ordre spirituel :

 

            « Si vous pouvez découvrir votre inquiétude à celui qui conduit votre âme, ou au moins à quelque

confident et dévot ami, ne doutez point que tout aussitôt vous ne soyez apaisée.    Car la communication des douleurs du cœur fait le même effet en l’âme, que la saignée fait au corps de celui qui est en fièvre continue :  c’est le remède des remèdes. Aussi le roi Saint Louis donna cet avis à son fils :  si tu as en ton cœur aucun malaise, dis-le incontinent à ton confesseur, ou à aucune bonne personne et ainsi tu pourras ton mal légèrement porter, par le réconfort qu’il te donnera. »

 

J.R.B.

 

Jésus, souverain Remède aux maux des âmes

 

"Je suis le Remède"

(N.S. à Sainte Angèle de Foligno)

 

            « O Seigneur, mon Dieu, qui tenez dans vos mains ma guérison éternelle, puisque Vous avez promis de me guérir, si seulement j’étale devant Vos yeux mes plaies, puisque je suis l’infirmité même, j’étale devant Vos yeux mes misères une à une, et tous les péchés de tous mes membres, et toutes les plaies de mon âme, et toutes les plaies de mon corps. »

 

            Jésus me montra quel remède I1 appliquait à chacune de ces plaies. Il donna à mon âme l’intelligence de l’antidote qui réside dans son Sang très précieux, versé pour chacun de nous. Pour les péchés de la tête, l’orgueil, l’usage de l’intelligence contre Dieu, a été versé le Sang de la couronne d’épines, la sueur de l’agonie. Et ainsi de tous les péchés et de toutes les imperfections... Toutes les souffrances ont été acceptées par Jésus, pour Dieu, car tous nos péchés sont contre Dieu. « Tu ne trouveras ni péché, ni maladie de l’âme, dont Je n’aie porté la peine et offert le remède. C’est pourquoi l’homme qui veut trouver la grâce doit toujours, soit dans la joie, soit dans la tristesse, tenir ma croix de bois, immobile devant ses yeux. »

 

            On peut rapprocher de ce texte une page de Lucie-Christine (Journal spirituel, Ed. Téqui, p. 232) sur les mystères de la Sainte Communion, qui nous montre combien Notre Seigneur se fait tout en tous, pour nous sauver, avec une simplicité divine.

 

            « Je vis que pour nous refaire, Notre Seigneur Jésus-Christ s’applique Lui-Même tout entier à nous. Il nous applique son Humanité Sainte, dans laquelle sa Divinité est infuse, son Cœur à notre cœur, son Esprit à notre esprit, sa Volonté à notre volonté, sa Mémoire à notre mémoire, la faculté qu’il a eue de souffrir à notre nature souffrante, sa Chair très pure et son Sang divinisé à notre chair maligne, et à notre sang pervers ou trouble. Ainsi son Amour, l’étendant à tout nous-mêmes, Il nous refait, Il nous réforme, et nous régénère par le mode le plus simple et le plus sublime, par l’application, par le don de tout ce qu’Il est, à tout ce que nous sommes ».

 

            Il y a beaucoup à apprendre dans ces textes sur la façon de faire de Dieu, sur sa Sagesse.

 

            Cette sainte Sagesse agit comme Elle est, simple, sans détour. Ce trait de la Sagesse sainte, nous le retrouvons dans l’épisode de la guérison de l’enfant mort par le prophète Élisée, racontée en Rois IV, 32. C’est avec cette même simplicité que Jésus nous demande le recours à son Sacré-Cœur pour guérir nos cœurs trop peu aimants, et à son Chef Sacré pour guérir nos manques de sagesse, d’intelligence et d’humilité. (Extrait de Sagesse, no. 394, p. 2)

 

UNSAM SANCTAM, No 3, juillet-septembre 2002


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