LETTRE OUVERTE AUX IMPÉNITENTS

 

            « Lire le Concile en partant du principe qu’il marque une rupture avec le passé, alors qu’en réalité il est dans la ligne de la foi de toujours, est une attitude clairement fourvoyante », déclarait Jean-Paul II à l’issue d’un Symposium international sur l’application du Concile Vatican II.  Or les théologiens dissidents et les pasteurs aventureux ont régulièrement pour habitude d’invoquer « l’esprit de Vatican II » pour autoriser leurs façons nouvelles et personnelles de « faire Église ».  Ainsi, le « responsable » d’une paroisse affirmait récemment que le « deuxième concile du Vatican … invite les évêques à faire du neuf » et conviait ses paroissiens à une confession avec absolution collective. 

 

            Le moment ne saurait être plus mal choisi. En effet, dans sa lettre apostolique Novo millennio ineunte du 6 janvier 2001, le pape Jean-Paul II écrivait à propos du sacrement de la Réconciliation :

 

37. Je viens aussi solliciter un courage pastoral renouvelé pour que la pédagogie quotidienne des communautés chrétiennes sache proposer de manière persuasive et efficace la pratique du sacrement de la Réconciliation. En 1984, vous vous en souvenez, je suis intervenu sur cette question par l’exhortation post-synodale Reconciliatio et pænitentia, qui recueillait les fruits de la réflexion d’une Assemblée du Synode des Évêques consacrée à ce problème. J’invitais alors à réaliser tous les efforts possibles pour faire face à la crise du  « sens du péché » que l’on constate dans la culture contemporaine, mais plus encore j’invitais à faire redécouvrir le Christ comme mysterium pietatis, celui en qui Dieu nous montre son cœur compatissant et nous réconcilie pleinement avec lui. C’est ce visage du Christ qu’il faut faire redécouvrir aussi à travers le sacrement de la Pénitence, qui est pour un chrétien « la voie ordinaire pour obtenir le pardon et la rémission des péchés graves commis après le baptême ». (…) Nous ne devons pas démissionner, chers Frères dans le sacerdoce, face à des crises temporaires ! Les dons du Seigneur - et les sacrements sont parmi les plus précieux d’entre eux - viennent de Celui qui connaît bien le cœur  de l’homme, et il est le Seigneur de l’histoire.

 

            Examinons maintenant l’exhortation post-synodale Reconciliatio et pænitentia à laquelle le Saint-Père nous réfère.  Elle ne saurait être plus claire : la « réconciliation individuelle des pénitents - constitue l’unique manière normale et ordinaire de célébrer ce sacrement, et on ne peut ni ne doit la laisser tomber en désuétude ou la négliger ». Quant à la réconciliation de plusieurs pénitents avec confession et absolution générales, elle «  revêt un caractère d’exception ; elle n’est donc pas laissée au libre choix, mais elle est réglementée par une discipline spéciale ».

 

            Que faut-il comprendre par « caractère d’exception » ?  Un simple coup d’œil  au Catéchisme de l’Église catholique (n. 1483) nous révèle qu’il s’apparente fort à la situation des passagers lors du naufrage du Titanic :

 

En des cas de nécessité grave on peut recourir à la célébration communautaire de la réconciliation avec confession générale et absolution générale. Une telle nécessité grave peut se présenter lorsqu’il y a un danger imminent de mort sans que le ou les prêtres aient le temps suffisant pour entendre la confession de chaque pénitent. La nécessité grave peut exister aussi lorsque, compte tenu du nombre des pénitents, il n’y a pas assez de confesseurs pour entendre dûment les confessions individuelles dans un temps raisonnable, de sorte que les pénitents, sans faute de leur part, se verraient privés pendant longtemps de la grâce sacramentelle ou de la sainte communion. Dans ce cas les fidèles doivent avoir, pour la validité de l’absolution, le propos de confesser individuellement leurs péchés graves en temps voulu (cf. CIC, can. 962, § 1). C’est à l’Évêque diocésain de juger si les conditions requises pour l’absolution générale existent (cf. CIC, can. 961, § 2). Un grand concours de fidèles à l’occasion de grandes fêtes ou de pèlerinages ne constitue pas un cas d’une telle grave nécessité (cf. CIC, can. 961, § 1).

 

            L’exhortation post-synodale Reconciliatio et pænitentia nous avertit également que  « Pour les fidèles, l’usage de la troisième forme de célébration [absolution générale] comporte l’obligation de s’en tenir à toutes les normes qui en réglementent l’exercice, y compris celle de ne pas recourir à nouveau à l’absolution générale avant de faire une confession régulière, intégrale et individuelle, des péchés, qui doit être accomplie le plus tôt possible. De cette norme et de l’obligation de l’observer, les fidèles doivent être avertis et instruits par le prêtre avant l’absolution ». 

 

            La confession individuelle et auriculaire date des premiers temps de l’Église.  Jamais - sauf à notre malheureuse époque - elle n’a été contestée ni remplacée par une prétendue « confession avec absolution générale ».  La confession individuelle fut en fait instituée le jour où Jésus, soufflant sur ses disciples, leur dit : « Recevez l’Esprit Saint ; ceux à qui vous remettrez les péchés, ils leur seront remis.  Ceux à qui vous les retiendrez, ils leur seront retenus. »  Il ne faut pas être grand clerc pour comprendre que ses disciples, c’est-à-dire les prêtres, ne sauraient remettre ou retenir des péchés qu’ils n’auraient pas entendus.

 

            Nous ne devons pas démissionner, chers Frères dans le sacerdoce, face à des crises temporaires !   Cette exhortation de notre Saint-Père laisse clairement entendre que si la confession individuelle semble être tombée en défaveur, la faute en revient principalement aux prêtres démissionnaires.  Ce sont eux les pasteurs du troupeau, et lorsqu’ils ne mentionnent la confession que du bout des lèvres ou qu’ils invitent leurs paroissiens à recevoir une absolution collective fantoche, que voulez-vous qu’il en résulte ?

 

            Le silence d’une grande partie du clergé sur les vérités et les réalités de notre foi est directement responsable de la crise du sens du péché que déplore Jean-Paul II.  Vous rappelle-t-on parfois qu’il y a un purgatoire et un enfer ? et que la première ruse du diable est de faire croire qu’il n’existe pas ? Combien de fois avez-vous entendu parler au cours de l’homélie dominicale des péchés graves que constituent le concubinage, le divorce, l’avortement, la contraception, la profanation du dimanche, la communion sacrilège ?  Vous rappelle-t-on parfois que « Celui qui est conscient d’un péché grave doit recevoir le sacrement de Réconciliation avant d’accéder à la communion » ? (CEC. n. 1385)  

 

            Ces péchés graves sont maintenant devenus dans la bouche de bien des prédicateurs de simples faux pas, des erreurs passagères que Dieu, dans sa miséricordieuse et compréhensive bonté, nous pardonne collectivement sans en exiger un profond repentir ni la ferme résolution de ne plus les commettre.

 

            Les églises sont désertes et certains voudraient les remplir à nouveau en rendant la Messe « plus attrayante » ! Voilà qui frise le blasphème.  C’est un peu comme si vous disiez que les gens ne viennent plus au Golgotha assister au Sacrifice du Christ sur la Croix, ou qu’ils s’ennuient à ce spectacle, parce qu’il n’y a pas suffisamment de musique ou de danse !  Les « chrétiens » ne vont plus à la Messe ou ils s’y ennuient pour une raison fort simple : ils ne savent pas ce qu’est la Messe, ou ils l’ont oublié.  Et plus personne, ou presque, n’est là pour le leur rappeler.  Le sel a perdu sa saveur et on le foule aux pieds.

 

            Nombre de « responsables » feraient bien de s’inspirer de leur saint patron, le curé d’Ars.  Celui-là ne recherchait pas l’approbation ou les applaudissements de ses paroissiens. Il avait trop bien compris cette parole du Christ :  Malheureux êtes-vous, lorsque tous les hommes disent du bien de vous et heureux êtes-vous lorsqu’ils vous rejettent à cause de moi.   La parole de saint Jean Vianney était sans compromis ni concessions. « Donnez-la-moi », dit-il un jour à un de ses paroissiens qui lui disait qu’une pétition circulait contre lui, « e vais la signer moi-même ! »  Voilà qui ne risque pas d’arriver aux « responsables » qui offrent des concerts et l’absolution collective à leurs ouailles.  Elles sont bien trop désireuses de conserver des pasteurs si peu dérangeants et aussi conciliants.

 

            Par contre, c’est par dizaines de milliers que les pénitents affluaient vers Ars ou le saint curé devait passer des journées entières dans son confessionnal, et on peut parier que l’idée même d’une « absolution collective » ne lui a jamais effleuré l’esprit.

 

            Il résulte de tout cela un nombre effarant de communions sacrilèges.  Je ne prendrai qu’un seul exemple. 

 

            On peut penser que la majorité des catholiques pratiquants acceptent l’enseignement de l’Église sur l’avortement, ce crime abominable comme le répète souvent notre Saint-Père le Pape Jean-Paul II.  Mais il en va tout autrement de l’utilisation de la pilule dite « contraceptive » : la plupart des catholiques ignorent qu’elle est condamnée par l’Église ou refusent tout simplement cet enseignement. Pourtant, le pape Paul VI, en 1968, dans son encyclique Humanae vitae sur la régulation des naissances, déclarait qu’il est « absolument à exclure, comme moyen licite de régulation des naissances, l’interruption directe du processus de génération déjà engagé » et, le 31 octobre 2000, l’Académie pontificale pour la vie confirmait une fois de plus cet enseignement :

 

3. C’est pourquoi, il résulte clairement que l’action « antinidatoire » de la pilule du lendemain n’est autre, en réalité, qu’un avortement réalisé à travers des  moyens  chimiques.  Il  n’est  pas cohérent intellectuellement, ni justifiable scientifiquement, d’affirmer qu’il ne s’agit pas de la même chose. D’ailleurs, il apparaît assez clairement que l’intention de ceux qui requièrent ou proposent l’utilisation de cette pilule est finalisée directement à l’interruption d’une éventuelle grossesse en cours, exactement comme dans le cas de l’avortement. La grossesse, en effet, commence à partir de la fécondation et non pas de l’implantation du blastocyste sur la paroi utérine, comme on tente au contraire de le présenter de façon implicite.


4. Il en résulte que, d’un point de vue éthique, l’illégalité absolue de procéder à des pratiques d’avortement subsiste également pour la diffusion, la prescription et l’absorption de la pilule du lendemain. Tous ceux qui coopèrent directement à un tel processus, qu’ils en partagent l’intention ou pas, en sont également moralement responsables.

 

            Il n’est pas cohérent intellectuellement…  On peut se demander si un appel à la raison peut encore avoir un effet dans ce monde déboussolé qui légalise la suppression d’une vie humaine jusqu’à un certain nombre de semaines mais la condamne au-delà, tout en se réservant la liberté de prolonger ce droit à l’assassinat comme on vient de le voir en France où, 25 ans après la loi Veil, les députés ont adopté l’allongement du délai légal de 10 à 12 semaines. Ils examinent maintenant l’abandon de l’autorisation parentale chez les mineures.  À quand la loi qui décidera qu’au-delà d’un certain âge…

 

            Soucieux de ne pas heurter nos sensibilités délicates par cet horrible vocable1, nos législateurs ont opté en français pour « interruption volontaire de grossesse ».  On peut se demander pourquoi ils ont tenu à qualifier cet acte de volontaire, car cela devrait normalement donner à réfléchir.

 

            En effet, pour ceux qui l’auraient oublié, rappelons que le péché mortel est celui qui donne la mort à l’âme en lui ôtant la grâce sanctifiante, et qu’il faut à cela trois conditions : désobéissance à Dieu en matière grave ;  plein consentement de la volonté ;  et pleine conscience de son acte.

 

            La première condition est évidemment remplie du fait que l’avortement est un crime abominable.  La seconde est malheureusement inscrite dans la désignation elle-même de cet acte meurtrier et il faut bien savoir que s’il est ici question d’une désobéissance au cinquième commandement, « Tu ne commettras pas de meurtre », les mêmes conditions s’appliquent à tous les autres commandements de Dieu.  Il reste à espérer que la troisième condition soit absente et que tous ceux qui participent directement à ces actes entendront un jour leur Défenseur invoquer le suprême recours : « Père, il faut leur pardonner, car ils ne savaient pas ce qu’ils faisaient. »  Quant à ceux qui savent ou qui devraient savoir et qui se taisent…

 

             « Gardez à l’esprit que l’enseignement du Concile de Trente sur la nécessité de la confession intégrale des péchés mortels est encore en vigueur dans l’Église », déclarait Jean-Paul II dans son discours à la S. Pénitencerie (1981). Nous savons qu’il existe des prêtres que tourmente l’idée d’avoir à déposer le Corps du Christ dans toutes ces mains tendues en sachant pertinemment qu’un grand nombre de ces communiants ont perdu le sens du péché et ne vont plus se confesser pour recevoir l’absolution.

 

            Je viens aussi solliciter un courage pastoral renouvelé, nous dit le Saint-Père.  Les responsables de paroisse devraient trouver ce courage en se rappelant l’avertissement de saint Paul : « Ainsi donc, quiconque mange le pain ou boit la coupe du Seigneur indignement aura à répondre du Corps et du Sang du Seigneur » (1 Co 11.27). 

 

Jean-Claude Lemyze

Montréal - 10 janvier 2001


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1 Un médecin m’a déjà affirmé que si les femmes étaient autorisées à assister à des avortements, la plupart y renonceraient à jamais.  Et si vous avez le cœur solide, renseignez-vous sur ce qu’on appelle en anglais partial-birth abortion, ou  « avortement de quasi-naissance ».