MIRACLE EUCHARISTIQUE

 

Voici en quels termes M. Delort, ancien curé de Barie et prêtre habitué de la paroisse de Sainte-Eulalie, a consigné le souvenir du fait miraculeux survenu à Bordeaux en 1822. Sa déposition, touchante par sa simplicité, porte avec elle le cachet le plus irrécusable de sa sincérité.

 

« Je soussigné, ancien des­servant de la paroisse de Baffe, et maintenant prêtre habitué de la paroisse Sainte-Eulalie à Bordeaux, n'ayant d'autre in­tention que celle de me con­former à la volonté de Dieu, en publiant la faveur insigne qu'Il a daigné accorder à l'éta­blissement des Dames de Lorette, ayant été moi-même témoin de ce prodige, malgré mon indignité, j'atteste et j'af­firme devant le Seigneur, mon Dieu, la vérité des faits contenus dans la présente déclara­tion.

 

« M. l'abbé Noailles, fonda­teur des Sœurs de la Sainte-Famille et supérieur de l'Insti­tut de Lorette, n'ayant pu aller lui-même donner la bénédic­tion à la communauté de Lorette, et m'ayant prié de le remplacer à ce sujet, je me suis rendu dans la maison de ces Dames, le 3 de ce mois, le dimanche de la Septuagésime, à quatre heures du soir. Dès que je fus arrivé, je me disposai à donner la bénédiction. À cet effet, j'exposai le Saint-Sacrement. Mais à peine avais-je terminé le premier encensement, qu'ayant porté les yeux sur l'ostensoir, je n'aperçus plus les saintes Espèces que j'y avais placées, mais au lieu des apparences sous lesquelles Notre-Seigneur daigne Se cacher, je Le vis Lui-même au milieu du cercle qui Lui servait de cadre, comme un portrait peint en buste, avec cette différence que la personne paraissait vivante.

 

« Sa figure était très blanche et représentait un jeune homme d'environ trente ans, extraordinairement beau. Il était revêtu d'une écharpe de couleur rouge foncé. Il s'inclinait de temps en temps à droite et de­vant. Frappé de ce prodige, et ne pouvant en croire mes yeux, je crus d'abord que ce n'était qu'une illusion, mais le miracle continuant, et ne pouvant plus rester dans cette incertitude, je fis signe à l'enfant qui tenait l'encensoir de s'approcher de moi. Je lui demandai s'il n'aper­cevait rien d'extraordinaire. Il me répondit qu'il avait déjà aperçu le même prodige et qu'il l'apercevait encore. Je l'engage alors à faire prévenir la Supérieure. Il en parla à la sacristine qui, frappée elle-même de ce spectacle et ab­sorbée par les sentiments qu'il lui inspirait, ne put s'acquitter de la commission qui lui était donnée.

 

« Pour moi, anéanti et pros­terné contre terre, je ne levais les yeux que pour m'anéantir davantage en la présence du Seigneur.    Je versais des larmes de joie, de reconnais­sance et de confusion. Le prodige subsista durant tout l'hymne du Saint-Sacrement, le Domine salvum fac, le can­tique, les oraisons. Et lorsque le cantique fut fini, montant à l'autel, je ne sais comment (car il me semble que je n'au­rais plus ce courage en ce mo­ment), je pris l'ostensoir dans mes mains, et donnai la bénédiction, contemplant toujours notre divin Sauveur, que je tenais visiblement entre mes mains. Ayant donné aux Da­mes de Lorette cette bénédic­tion qui sera sans doute bien efficace pour leur établisse­ment, je posai l'ostensoir sur l'autel; mais lorsque je l'ouvris, je ne vis plus que les saintes Espèces dont Notre-Seigneur venait de S'envelop­per dès que la bénédiction avait été donnée. Tout trem­blant et versant encore des larmes, je sortis de la cha­pelle, étonné du calme qui s'y était observé durant un pro­dige si long, mais que j'ai at­tribué depuis à l'état d'anéan­tissement où chacun, ainsi que moi-même, avait été plongé, comme à l'incertitude que de­vait causer un spectacle trop extraordinaire pour qu'on ne craignît pas l'illusion.

 

« À peine fus-je hors de la chapelle, que toutes les per­sonnes de la maison m'envi­ronnèrent, me demandant si j'avais vu moi-même le pro­dige qui les avait frappées, et me faisant plusieurs questions à ce sujet. Je ne pus leur dire que ces mots:

 

- Vous avez vu Notre-Sei­gneur, c'est une faveur insigne qu'Il vous a accordée, afin de vous rappeler qu'Il est réellement avec vous, de vous porter à L'aimer davantage et à prati­quer toutes les vertus qui vous ont attiré une si grande grâce.

 

« Je me retirai chez moi, et durant toute la nuit, je ne pus que songer au prodige dont je venais d'être témoin.

 

« Le lendemain lundi, étant allé à la paroisse Sainte-Eulalie et y ayant trouvé M. l'abbé Noailles, je lui fis part, ainsi qu'à quelques autres person­nes, de ce miracle, quoique j'eusse résolu de n'en parler à qui que ce fût. Mais l'enfant qui encensait, et quelques personnes étrangères qui se trouvaient dans la chapelle de Lorette, ayant rendu compte de ce qu'ils y avaient vu ainsi que moi, j'ai pensé que le Seigneur voulait que j'appuyasse leur témoignage. Quelques-uns ont ajouté foi à mon récit; quelques autres m'ont traité de visionnaire.

 

« Quoi qu'il en soit, je déclare ce que j'ai vu, ce que j'ai, pour ainsi dire, touché de mes propres mains, et quoi­que mon témoignage soit de peu de poids, je me regarderais comme le plus ingrat et le plus coupable des hommes, si je le refusais pour attester la vérité.

 

« En foi de quoi, Bordeaux, le 5 février 1822:

 

« Delort, prêtre, Docteur en théologie, doyen de la Faculté de théologie de Bordeaux. »

 

On s'empressa d'instruire de ce fait le vénérable arche­vêque de Bordeaux, Mgr d'Aviau du Bois de Sanzay. Le prélat fut profondément touché de ce récit ; mais ne consultant que sa sagesse, il invita les religieuses à témoi­gner vivement leur reconnais­sance au Seigneur, tout en s'abstenant de faire connaître dans le public cette inesti­mable faveur. Il ordonna néanmoins une enquête dont les résultats l'obligèrent à ajouter foi au prodige. Il vou­lut même en perpétuer la mémoire en permettant toujours, chez les Sœurs de la Sainte Famille, l'exposition du Très Saint Sacrement et un salut solennel au jour anniversaire de cette bénédiction miracu­leuse donnée par Notre-Seigneur aux premiers membres de leur congrégation.

 

Le modeste ostensoir qui servait alors existe encore et a été transporté, comme une re­lique, au couvent des Sœurs Agricoles à Martillac.

 

Tiré de : l'Abbé J. Millot, Allons à Jésus, courtes instructions et histoires, Paris, Lethielleux, 1911, p. 466-471.

 



L'HO8TIE: MIIRAeULEUSE

L'HOSTIE MIIRACULEUSE DE LA RÉUNION

 

               L'île de la Réunion fait depuis longtemps partie des colonies françaises. La population d'environ 730.000 habitants, se compose en partie de créoles français, ayant les mœurs, la langue et la re­ligion de la mère patrie ;  le reste de la population se compose de noirs et d'Indiens. La superficie de l'île est égale à la moi­tié d'un département français. L’île est très mon­tagneuse, volcanique, très fertile, riche en cultures.

 

               Environ soixante paroisses ont été érigées au­tour d'un évêché dont la résidence est à Saint-Denis, ville de 122,000 habitants.  Rien de ce qui se passe en France n'est in­connu là-bas, sur les côtes d'Afrique. Réciproquement, les faits considérables qui se produi­sent dans la colonie, maintenant département, sont vite transportés sur les rives de France.

 

               En 1909, voici ce qu'écrivait le chanoine L. Lavialle : «I1 y a sept ans, nous nous en souvenons fort bien, l'Univers, la Croix et beaucoup de journaux catholiques publièrent, au commencement du mois de février (1902), des correspondances fort curieuses, rappor­tant un grand événement arrivé à Saint-André-de-la-Réunion, à savoir l'apparition miraculeuse de Notre-Seigneur dans la sainte hostie. Les journaux chrétiens sont généralement très réservés pour parler de ces faits surnaturels, extraordinaires, car l'obéissance leur en fait un devoir. Elles atten­dent, dans un silence pru­dent, le jugement de l'autorité compétente, qui seule a qualité pour se prononcer sur la vérité du miracle.

 

               Si nous venons racon­ter ici bien tardivement l'événement de Saint-André, c'est parce que nous avons eu le véritable avantage de voir et d'en­tendre, à Périgueux, M. l'abbé Lacombe, prêtre du diocèse de Rodez, curé de Saint-André, témoin principal de l'appari­tion. Avec la permission de Mgr l'Évêque, il a bien voulu consacrer une demi-heure à tous les prêtres qui ont été désireux de l'entendre, vendredi dernier, 26 août, dans la salle syno­dale du grand séminaire. Voici son récit ren­du avec la plus scrupuleuse fidélité.

 

               - C'était, nous dit-il, le 26 janvier 1902, dimanche de la Septuagésime. J'avais com­mencé la grand-messe. C'était pour nous la fête de l'Adoration perpétuelle (Les Quarante Heures). Le Saint-Sacrement était exposé sur le tabernacle. Après l'élévation, vers le Pater Noster, mes yeux s'étaient élevés vers l'hostie et j'avais aperçu une auréole fort exactement dessinée au-dessus du rayon de l'ostensoir. Sans doute, me dis-je, quelque chose de parti­culier se passe ici, mais je ne m'arrêtai à aucun jugement. Je continuai la récitation des prières de la messe, avec une vive préoccupa­tion dans l'âme, que je m'efforçai de dominer. La communion achevée, tandis que je puri­fiais le calice, je pus de nouveau porter furti­vement les yeux sur l'ostensoir. J'aperçus de nouveau cette demi circonférence en forme de belle couronne qui entourait un front humain et des yeux baissés. Aux dernières oraisons, avant de courber la tête en signe de respect pour le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, contenu dans les conclusions Per Dominum, je jetai encore un regard rapide sur le divin Sacrement. Je vis alors bien distinctement le nez et les joues en relief de la divine face. Ce qui me frappa alors, ce fut l'expression de profonde et douloureuse tristesse peinte sur le visage. Les cils des yeux étaient rares et longs ;  ils se projetaient bien nettement en avant sur les paupières supérieures. Je pou­vais très certainement être dans l'illusion. Je gardai donc tout mon sang-froid et j'achevai les cérémonies, les prières du Saint Sacrifice.

 

               Rentré à la sacristie, je dis au plus grand de mes enfants de chœur : « Allez à l'autel, regardez l'ostensoir et revenez me dire ce que vous voyez. » Les enfants y vont et reviennent en toute hâte: « Mon Père, disent-ils, nous voyons la tête d'un homme dans l'hostie. C'est le bon Dieu qui Se montre ! » Je me dis alors du fond du cœur : Tu n'es pas le seul à avoir vu. Ces enfants voient. Si Dieu veut faire un miracle, Il est le maître !

 

               Presque en même temps que les enfants de chœur, arriva à la sacristie un jeune homme de seize ans, Adam de Villiers, qui avait fait une partie de ses études littéraires dans un collège de France.

 

               « Entrez dans l'église, lui dis-je, et dites-moi si vous apercevez quelque chose d'extraordi­naire sur le tabernacle. » Le jeune étudiant se dirigea vers le sanctuaire et revint bientôt redisant ce que les servants de messe avaient af­firmé : « Père, c'est le bon Dieu qui paraît dans l'hostie, je vois Son divin visage. » A partir de ce moment, il n'y avait plus lieu à un doute pour moi. Je ne m'étais pas trompé, puisque plusieurs enfants, sans que je les eusse prévenus, voyaient aussi bien que moi le même objet.

 

               Comme je revenais de la sacristie dans le chœur, pour adorer le Très Saint Sacrement, je rencontrai quelques-unes des Sœurs de la paroisse. Elles s'avan­çaient pour me dire : « Père, regardez, voyez la mer­veille qui s'opère dans l'os­tensoir. On y voit le visage de Notre-Seigneur ! - Oui, leur dis-je, j'ai commencé à le remarquer à la fin de la messe. »

 

               Je fis donc mon action de grâces. Mes yeux ne pouvaient plus se détacher de l'objet admirable qui les ravissait. L'auréole était d'une couleur cendrée. Le front, le vi­sage, les paupières qui fermaient les yeux étaient d'une pâleur cadavérique.


 

               Sans que j'eusse eu besoin de rien dire à personne, le bruit s'était déjà répandu autour de l'église, dans les rues, dans les quartiers de la ville, qu'une apparition merveilleuse se produisait à Saint-André. La foule commen­çait à arriver. Les croyants, les incroyants af­fluaient de tous côtés. Par télégrammes plu­sieurs personnes de Saint-Denis sont préve­nues du fait prodigieux. Les trente kilomètres qui séparent Saint-Denis de Saint-André furent franchis en voiture. Le lendemain, des témoins oculaires racontaient dans les jour­naux du chef-lieu d'arrondissement ce qu'ils avaient vu de leurs propres yeux la veille.

 

               Mon action de grâces terminée, je me retirai dans mon presbytère; j'étais fatigué et, de plus, je désirais laisser à mon peuple toute la­titude, toute permission de voir le prodige d'aussi près que possible. Puisque Notre-Seigneur daigne Se montrer ainsi dans mon église, il y a des desseins de miséricorde que je dois favoriser.

 

               En effet, pendant que je me reposais au presbytère, le peuple de Saint-André se mit en branle. Il vint à volonté toute la matinée. Ce fut un perpétuel va-et-vient dans notre église. Tout le monde voulait voir la Sainte Face, qui Se montrait. Le plus grand nombre des per­sonnes qui accouraient, voyaient. Cependant toutes ne voyaient pas. Les privilégiés de la journée furent d'abord les petits enfants, ensuite les plus grands pécheurs. Dès qu'elles étaient entrées dans l'édifice sacré et qu'elles se trouvaient en présence du Saint-Sacrement, elles s'écriaient : « Je vois ! » Elles étaient saisies d'émotion. Elles apercevaient le visage, la barbe, tes cheveux, des larmes dans les yeux. Plusieurs même ont été frappées par la vue des gouttes de sang sur les traits de l'adorable Face.

 

               Mais n'anticipons pas.

 

               À dix heures, continua l'abbé Lacombe, je fus appelé pour un baptême. Je dus revenir dans mon église fréquentée par des flots in­cessants de visiteurs, calmes, mais visiblement frappés. La cérémonie du baptême finie, je revins dans le chœur. La même scène conti­nuait sans relâche.

 

               Ma conviction personnelle était complète. Néanmoins, je désirais obtenir de la bonté de Dieu une preuve de plus de la vérité du mi­racle, pour convaincre le plus d'incrédules possible. M'approchant de l'autel en face, puis allant à ma droite du côté de l'épître, je ne voyais plus que la sainte hostie., Je me dirigeai vers ma gauche, du côté de l’Évangile ; là, de nouveau, la sainte Face de Notre-Seigneur m'apparut, tournée vers moi. L'auréole avait disparu. A la couleur terne, sombre, cadavérique du visage avait succédé la couleur et le teint d'un visage animé, bien vivant.

 

               Non pour moi, mais pour mon peuple, je voulus tenter une sorte d'épreuve de la vérité de la surnaturelle manifestation. Tout près de l'autel était un escabeau à plusieurs marches : je le pris et m'en servis pour monter au-dessus du niveau de l'autel, presque en face de l'ostensoir. À peine avais-je mis le pied sur l'esca­beau, le visage qui venait de se montrer ne m'apparut plus ; une tache noire commençait à couvrir une partie de l'hostie sainte. Arrivé à la cime des marches que j'avais gravies, je n'eus plus devant moi qu'une sorte de couche d'encre bien noire étendue sur le verre de la lunule où l'hostie était renfermée.

 

               Je considérai attentivement ce voile noir que la puissance divine étendait entre les es­pèces sacramentelles et mes regards mortels. Évidemment, me dis-je, Dieu te donne en ce moment une réponse éloquente. Je pris le parti de redescendre les marches de l'esca­beau. À mesure que je m'inclinais en recu­lant, la couleur noire disparaissait. J'étais à la dernière marche, il ne restait plus qu'une tache en forme d'arc entre les deux verres du croissant. J'éloignais l'escabeau, et l'hostie sainte reprenait sa couleur cendrée. L’expérience que je venais de faire était pour moi un second prodige confirmant et éclairant le pre­mier. Je retournai dans mes appartements, laissant encore toute liberté aux pieux élans de mes fidèles et aussi à la curiosité de toutes sortes de visiteurs, impies, infidèles, mécréants qui désiraient, eux aussi, se rendre compte du grand phénomène.

 

               Que se passa-t-il pendant mon absence?

 

               On voulut s'approcher aussi près que pos­sible de l'autel et faire tous les essais, toutes les expériences, toutes les recherches possi­bles afin de découvrir la vérité. Parmi les as­sistants, les uns montèrent derrière l'autel, les autres devant. Chose singulière, derrière l'os­tensoir l'apparition ne cessait pas. On voyait le visage humano-divin aussi bien d'un côté que de l'autre.

 

               On éteignit les bougies, les cierges, on ferma les volets des fenêtres. Dans l'île, en effet, les églises ont des volets pour préserver les édifices des accidents fréquents causés par les cyclones. On obtint ainsi, à plusieurs repri­ses, l'obscurité la plus complète dans l'église. Mais à mesure que la nuit était plus sombre, la Sainte Face devenait plus lumineuse et était aperçue d'une façon plus claire et plus distincte. À plusieurs reprises, une exclamation de foi et d'admiration s'échappa de toutes les poitrines.

 

               Cependant tous les visiteurs n'aperce­vaient pas le prodige, plusieurs obtinrent le bonheur de voir comme les autres, après avoir longuement prié. Une demoiselle était entrée dans l'église à deux reprises, y était restée assez longtemps et n'avait rien vu. Son âme était dans l'an­goisse. Une troisième fois, elle revint, se mit à genoux et dit dans sa prière: «Mon Dieu, je ne sortirai pas d'ici que je n'aie vu comme les autres.» Elle s'adressa avec ferveur à la très Sainte Vierge. Après une minute ou deux d'ardentes supplications, elle leva la tête et eut le bonheur de distinguer le disque ou au­réole, le front, les yeux, le visage entier termi-né par une barbe légèrement grisonnante. Comme elle connaissait le dessin, elle a retra­cé elle-même le visage tel qu'elle l'avait vu, en essayant de lui donner l'expression de tris­tesse profonde qui avait frappé tous les spec­tateurs.

 

               Le maire de la ville, M. Duménil, croyant mais non pratiquant, se rendait à l'église pour se rendre compte par lui-même de ce qui se passait.

 

               Comme il croisait des groupes allant et ve­nant dans les rues, on lui dit : « Vous ne verrez pas, vous ! - Eh bien ! si je ne vois pas, du moins ces petites filles que je mène par la main verront à ma place. » Ayant donné cette réponse de résignation, il rentre dans l'église Saint-André. La foule s'écarte pour laisser passer le premier magistrat de la ville. Celui-ci fait passer devant lui les deux fillettes qu'il avait jusque-là conduites par la main. Volon­tiers, il serait resté en arrière, comme pour dire : « Pour moi, je suis condamné d'avance à ne rien voir. » Cependant la foule s'étant entrouverte pour le laisser passer, il s'avance à pas lents vers le sanctuaire. A peine y est-il entré, il regarde l'ostensoir et ce cri d'étonne­ment sort de sa bouche : «Moi aussi, je vois !»

 

               Le maire, catholique au fond du cœur, était ami et partisan des Sœurs établies dans la paroisse. Il a été révoqué par le gouverne­ment, parce qu'il n'était pas favorable à la laïcisation.

 

               Je l'ai dit, reprend l'abbé Lacombe, en ce jour du 26 janvier, ce furent surtout les petits enfants et les grands pécheurs qui furent favorisés.

 

               Des personnes connues par leur inconduite notoire, des pécheresses publiques venaient, regardaient et apercevaient aussitôt la face au­guste du Maître. Elles distinguaient de grosses larmes comme suspendues à Ses paupières. Plusieurs même déclaraient voir du sang sur les joues. Des infidèles, des Indiens venus voir par curiosité, n'avaient qu'à se présenter pour voir.

 

               Mais, parmi les catholiques, il y eut tou­jours dans la journée quelques personnes privées de la contemplation désirée. Une per­sonne sur vingt, à peu près, était obligée de confesser son impuissance à découvrir l'objet de la vision du peuple. Même parmi les religieuses, il y en eut une qui ne put partager la joie de ses compagnes.

 

               Chose également digne de remarque, quel­ques témoins se servirent de jumelles, de ver­res grossissants, pour mieux voir le phéno­mène prodigieux. Mais, alors qu'ils voyaient tous les objets, les tableaux, les fleurs, les cierges agrandis, rapprochés, ils ne voyaient pas aussi bien la sainte Face qu'avec leurs yeux seuls. Ce fait ajouté aux autres, montre bien que la manifestation était faite en dehors des lois naturelles.

 

               Il serait difficile d'apprécier le nombre des habitants de l'île qui, ce jour-là, pénétrèrent dans l'église de Saint-André. Il y en eut assu­rément plusieurs milliers. Des centaines de si­gnatures ont été recueillies pour attester des faits accomplis.

 

               Vers deux heures de l'après-midi, un chan­gement étrange s'opéra. La physionomie de Notre-Seigneur disparut complètement pour être remplacée par un nouveau phénomène. Un crucifix miraculeux apparut aux regards des assistants au milieu même de l'hostie consacrée. Il était en relief en avant des espèces du pain. Il dépassait la circonférence de l'hostie de deux à trois centimètres en haut et en bas. Derrière ce crucifix, l'hostie parais­sait petite. Plusieurs personnes atteintes d'une infirmité aux yeux ont déclaré qu'elles voyaient très nettement ce crucifix du fond de l'église qui a cinquante mètres de longueur, alors que, en temps ordinaire, elles ne pou­vaient rien distinguer à l'autel.

 

               Les enfants d'un orphelinat étaient là dans l'église avec leurs surveillantes, vers deux heures, lorsque la sainte Face cessa de Se montrer pour être remplacée par un crucifix. Elles ont pu observer de leurs regards, qui n'étaient point distraits ce jour-là, la succes­sion des phénomènes.

 

               M. le curé de la paroisse, l'abbé Lacombe, achève ainsi son récit:

 

               J'arrivai ainsi à l'église pour les vêpres. Elle était remplie de fidèles. C'était le mo­ment où l'ostension du crucifix venait d'avoir lieu. L'hostie de l'ostensoir était blanche comme neige : ce n'était pas sa couleur natu­relle. Par-dessus, je voyais très clairement se détacher plus long que le diamètre de l'hostie, le crucifix extraordinaire. Les vêpres furent chantées comme de coutume; mais devant une assistance plus pieuse et plus considérable que les dimanches ordinaires. Il me faut ce­pendant reconnaître, ajoute-t-il, que la dévo­tion à la sainte Eucharistie est assez vive dans ma paroisse. Il y avait tous les jours, plusieurs communions à la messe. Le dimanche, j'en comptais au moins une centaine. Les jours de fête, elles atteignaient un chiffre beaucoup plus considérable. Peut-être l'apparition était-elle une récompense céleste accordée à mes bons paroissiens.

 

               Au moment du Salut, on chanta les motets d'usage. Le crucifix était toujours apparent sur l'hostie. Au Tantum ergo, l'apparition disparut complètement : en se relevant après avoir incliné la tête en signe de vénération re­ligieuse pendant les premières paroles de l'hymne sacrée, on n'apercevait plus ni le cru­cifix, ni la blancheur de l'hostie exposée. Je donnai la bénédiction avec l'hostie du miracle, me possédant très bien, étonné du calme que je pouvais garder. »

 

               Le récit très intéressant de l'abbé Lacombe était fini. Les prêtres l'avaient écouté sans distraction, les yeux fixés constamment sur lui, craignant de perdre une des syllabes tombées de sa bouche. Jusqu'à la fin de la récréa­tion ils l'entourèrent, lui posant toutes sortes de questions, de difficultés, d'objections. Les réponses les plus satisfaisantes, les plus clai­res, leur étaient fournies. La curiosité de tous et de chacun était pleinement satisfaite.

 

               C'est alors qu'un certain nombre de con­frères, se tournant vers moi, me conjurèrent de reproduire le récit de l'abbé Lacombe dans notre chère Semaine Religieuse de Périgueux. Je promis d'agréer à ce désir.

 

               En signant ces quelques pages, nous tenons à émettre l'acte d'obéissance que l'Église réclame des auteurs qui, en écrivant la vie d'un saint ou en racontant des prodiges nouveaux, doivent soumettre leurs écrits au jugement de l'Église.

 

               Si donc, en parlant de l'événement de Saint-André-de-la-Réunion, nous avons em­ployé plusieurs fois le mot miracle, nous déclarons à l'avance retirer cette expression si l'autorité spirituelle se prononçait un jour dans un sens opposé.

 

L. Lavialle, chanoine

 

Semaine Religieuse de Périgueux, in L'abbé J. Millot, Allons à Jésus, Paris, Lethielleux, 1911, p. 472-481.

 



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