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UN
SÉNATEUR PREND LA PAROLE
L'esprit moderne s'efforce de faciliter l'accès aux produits qui permettent
d'éviter la venue d'un enfant. Le "Norlevo" ou "pilule du
lendemain" fait partie de cette chimie anticonceptionnelle, voire
abortive.
Ségolène Royal imagina, un temps, d'en confier la distribution aux infirmières
scolaires, par simple décision de leur part. Le Conseil d'État l'obligea à
passer par la voie législative. L'objectif ne fut pas changé pour autant.
C'est dans ce débat qu'intervint Bernard Seillier le 31 octobre 2000 en
rappelant une autre anthropologie qui heureusement paraît encore séduire les jeunes
générations.
Madame la Ministre, Madame la Secrétaire d'État, Monsieur le Président, mes
chers Collègues, j'ai beaucoup écouté les arguments avancés par les uns et par
les autres sur la contraception dite d'urgence. Tout semble lumineux.
La politique d'incitation à la contraception développée
depuis 1967 serait un échec. Il faudrait donc non seulement la relancer pour
arriver enfin à faire de la contraception un comportement réflexe et préventif,
mais aussi la compléter par une contraception de rattrapage, dite "du
lendemain".
Ne doit-on pas pourtant et d'abord dénoncer l'hypocrisie des
adultes qui incitent à la vie sexuelle précoce, présentée parfois comme un
droit sexuel des jeunes, et qui semblent découvrir ensuite les situations
dramatiques qui en résultent ? Ayant entendu vos propos, Madame la Ministre, je
mets à part votre position sur le sujet.
L'avant-propos du rapport de notre éminent collègue Monsieur
Neuwirth semble à première vue incontestable quand il dit: "Avoir un
enfant avec l'être qu'on aime, au moment où l'on peut l'accueillir dans les
meilleures conditions, d'abord pour lui-même, car un enfant, c'est d'abord un
projet de vie dont les auteurs ont la responsabilité, c'est un
accomplissement."
Mais pourquoi ne pas dire d'abord que le couple lui-même est
un projet de vie en commun ? Car il n'y a pas que la fécondité qui doive être
entourée d'une telle attention. La relation sexuelle n'est pas anodine et
banale, elle concerne toute la personnalité.
Avoir une relation avec l'être qu'on aime devrait signifier
unir sa vie à la sienne et, pour cela, s'y préparer pendant son adolescence. Or
ce qui, hier, semblait encore un idéal peu controversé paraît abandonné par les
adultes - beaucoup plus que par les jeunes d'ailleurs - et ce qui est présenté
par les adultes comme un fait de société irréversible imposerait, dès lors, la
logique de la contraception généralisée.
Mais qu'y aurait-il donc de fondamentalement changé en
l'homme pour le conduire à se glorifier désormais de donner libre cours à ses
pulsions ? Heureusement, cet enchaînement n'est pas aussi irréversible qu'on le
croit parfois. Ici ou là, aux Etats-Unis notamment mais en France aussi,
existent des jeunes - de plus en plus nombreux - qu'anime un idéal exigeant
pour la préparation et la pratique d'un authentique amour conjugal.
Si l'on réfléchit déjà un peu au problème de la procréation,
on voit combien est approximative la thèse de la décision rationnelle et de la
programmation de l'enfant. Quel homme peut dire qu'un jour il s'est senti tout
à fait prêt à décider de devenir père ? N'est-ce pas, pour beaucoup, l'amour de
sa femme et la venue de l'enfant qui le font devenir père ? Qui peut savoir le
moment où les conditions d'accueil de l'enfant sont tout à fait convenables ?
Qui peut affirmer, en dehors de quelques rares et exceptionnelles
circonstances, qu'elles ne le sont pas ?
Quand on lit cet extraordinaire livre de Madeleine Aylmer
Roubenne, préfacé par Geneviève de Gaulle Anthonioz, évoquant, certes, une
situation limite mais sans doute éclairante - J'ai donné la vie dans un camp de
la mort - on est profondément bouleversé de constater combien, en fait,
l'arrivée de l'enfant est mobilisatrice de l'amour de tous, mobilisatrice de
toutes les énergies, suscitant des prodiges d'imagination, de tendresse et de
courage.
Et que l'on pense tout simplement à tous les exclus du
quart-monde, qui ne sont riches que de leurs enfants ! Est-ce bien raisonnable,
ou admirable, voire les deux ?
Nous avons donc le choix entre deux philosophies, deux
anthropologies difficilement conciliables derrière nos débats : d'un côté, une
sexualité impulsive et qui implique, dès lors, l'organisation contraceptive
systématique; de l'autre, une sexualité véritablement humaine, inséparable de la
construction de la personnalité.
La première hypothèse ne conduira-t-elle pas un jour
inexorablement à des campagnes pour la stérilisation, pour en finir avec les
aléas de la contraception ? C'est déjà le cas dans certains pays !
A contrario, le régime de maîtrise personnelle à deux,
à partir d'une connaissance en constant progrès de la physiologie féminine,
offre une toute autre perspective à l'accomplissement de l'homme et de la
femme. C'est aussi la voie d'une écologie authentiquement humaine, et donc
caractérisée par une responsabilité partagée. C'est la voie du progrès !
Je ne nie pas que les circonstances particulières dans
lesquelles vivent certaines personnes les conduisent à agir selon l'une ou
l'autre de ces conceptions, et ce n'est pas cette question de conduite
personnelle que je soulève ici. Mais le politique doit prendre en considération
à la fois le bien personnel et le bien de la société dans son ensemble, en
dépassant les cas particuliers, car chacun d'entre nous a besoin de toute la
société, avec sa diversité, pour se développer et s'épanouir.
Or, depuis une quarantaine d'années, le développement des
campagnes en faveur de la contraception tend à devenir normatif et à
caricaturer d'autres conceptions sur la sexualité. Le bonheur des personnes, et
donc la stabilité de la société, en souffrent. La violence liée à l'instinct
sexuel se trouve libérée, alors que la pacification des relations sociales,
véritable fruit de la maîtrise de soi, se désagrège.
Se développe une sexualité vagabonde, détachée de tout lien
durable entre partenaires devenus des "particules élémentaires" qui
fragilise l'amour, le lien familial et donc, à long terme, le lien social. J'en
veux pour preuve le constat que nous faisons aujourd'hui comme maires à propos
des divorces, qui se multiplient après de longues années de vie commune.
N'est-il pas temps aussi de dénoncer la domination sans cesse
plus affirmée de l'homme sur la femme, devenue pour lui un objet sexuel
toujours disponible et qu'il peut jeter après usage ? La poignante révolte de
la compagne de José Bové se passe de commentaires...
Par quel miracle la société survit-elle encore un peu à la
clandestinité organisée de l'amour conjugal et familial ? C'est grâce à la
jeunesse, qui continue à entretenir le goût pour un amour authentique. C'est
évidemment autour d'elle - de l'adolescence particulièrement - que la passion
de la transmission de la vie s'exprime facilement et spontanément. L'adolescent
ne pense pas d'abord à l'aventure passagère, il croit à amour qui ne calcule
pas, qui ne compte pas. Ce n'est pas seulement qu'il aime le risque, c'est
qu'il est surtout spontanément et naturellement en phase avec la fécondité de
la sexualité, qu'il souhaite même l'éprouver. Ce n'est qu'avec le temps, et devant
l'exemple même des adultes, qu'il acquiert la maturité souhaitable.
À l'opposé, l'incitation aux relations sexuelles précoces et
prématurées ne peut que conduire à la multiplication des grossesses chez les
mineures.
Les incohérences sont, par ailleurs, multiples autour de
cette proposition de loi.
La première, et non des moindres, est que le Norlevo est
aujourd'hui en vente libre dans les pharmacies. L'État de droit n'est plus
qu'une façade !
Un autre sujet d'étonnement tient au délai d'efficacité du
Norlevo : il vaut mieux l'avoir acheté la veille pour qu'il ne risque pas de
devenir la " pilule du surlendemain ", ayant perdu 25 % de son
efficacité !
Dans ce débat, largement mais superficiellement médiatisé,
les jeunes ne pourraient-ils pas trouver quelques signes en provenance du
Parlement pour les encourager à oser l'aventure humaine de l'amour véritable,
plutôt qu'un palliatif dissimulé derrière le paravent d'une assurance chimique
contre la vie ?
L'idéologie scientiste du contrôle chimique de la sexualité
ne représente-t-elle pas un nouveau type d'oppression du genre humain ? Il n'y
a de libération authentique que dans une liberté conquise par la volonté,
s'exprimant à travers la maîtrise de soi pour mieux aimer.
La vie n'est pas seulement biologique, elle est aussi et
surtout âme et esprit chez l'être humain, et la grandeur de l'homme est de ne
pas dissocier sexualité, affectivité et spiritualité : seul son esprit lui
permet d'articuler dans le temps sa fécondité et sa sexualité sans rompre son
unité intérieure.
C'est pourquoi l'exclusion, la mise au chômage de l'esprit
par la diffusion d'une mentalité contraceptive généralisée ampute la sexualité
et nie toute sagesse et toute philosophie. Et, loin de porter remède aux
détresses qu'elle prétend traiter, elle risque fort de les multiplier à
l'avenir.
Ce danger me paraît très grave et c'est pourquoi, en
conscience, il me conduit à rejeter cette proposition de loi.
Bernard SEILLIER
l'Homme nouveau, 3 décembre 2000
AU QUÉBEC : LE TRISTE RECORD
DES AVORTEMENTS
JACQUES HÉBERT (1) a reçu le 22 octobre dernier le prix Condorcet du Mouvement
laïque québécois des mains de son président Daniel Baril pour sa défense de la
cause des orphelins de Duplessis (2). Aux premiers rangs des dignitaires
présents pour l'occasion se tenait Henry Morgentaler (3), qui a qualifié
l'épreuve des orphelins de Duplessis de "l'un des plus tristes événements
de l'histoire du Québec" (La Presse, 23 octobre 2000, p. A 18). Les
laïcistes exploitent la douleur de ces enfants abandonnés, car ils peuvent
ainsi discréditer à la fois l'Église catholique et la société canadienne
française d'avant la Révolution tranquille qui s'est illustrée par sa fécondité
et son respect pour l'enfant à naître.
Depuis de nombreuses années Henry Morgentaler prétend qu'il a
rendu les Québécois plus heureux en leur " offrant " l'avortement. Il
soutient que le taux de criminalité a diminué parce qu'il a supprimé ceux qui,
sans lui, seraient nés dans des conditions difficiles. La majorité d'entre eux
ne seraient-ils pas devenus des criminels ? La solution de Morgentaler a été de
s'attaquer à la racine du problème, en supprimant la vie humaine. Bientôt, il
n'y aura en effet plus de détresse psychologique et sociale chez les Canadiens
français puisqu'ils n'existeront plus en tant que peuple. Le 10 mars dernier,
La Presse nous rappelait que le Québec était en tête pour les avortements au
Canada et même en Occident avec un taux de 38,1 avortements par 100 naissances.
Depuis 1970, le taux de fécondité au Québec se situe sous le seuil de
reproduction et décroît continuellement (2,09 en 1970, 1,62 en 1980, 1,63 en
1990 et 1,50 en 1997). Parallèlement à cette décroissance du taux de fécondité,
on observe une augmentation dramatique du taux d'avortement (par 100
naissances) : 7,3 en 1976, 14,7 en 1980, 22,7 en 1990, 31,9 en 1996 et 38,1 en
2000. Jusqu'où ira cette courbe infernale ? Jusqu'à la mort d'une nation ?
Est-ce là que se trouve le bonheur des Canadiens français ?
Le Docteur Morgentaler prétend observer une diminution de la criminalité au
Canada, mais il omet de relever l'augmentation dramatique du taux de suicide
chez les jeunes Canadiens français, le plus élevé en Occident. Est-ce que le
suicide de la jeunesse constituerait un signe de bonheur et d'épanouissement ?
Non, le suicide des jeunes et l'assassinat des enfants annoncent que notre
nation se dirige vers l'abîme de la mort. Depuis la rupture métaphysique qu'a
constituée la Révolution tranquille, nous nous sommes détournés de notre Dieu,
ce Dieu qui nous a donné la vie.
Plutôt que de vilipender l'œuvre des religieuses qui se sont
dévouées avec héroïsme pour sauver les enfants abandonnés dans le Québec
catholique d'autrefois, il faudrait les remercier et s'inspirer de leur charité
pour trouver une solution plus humaine que la mise à mort au problème des
nouveaux enfants abandonnés de notre société moderne et riche, ces orphelins de
Jean Chrétien et de Lucien Bouchard sacrifiés avant même d'avoir vu le jour.
L'ingratitude des Jacques et Hébert Henry Morgentaler est odieuse, mais elle
illustre bien, hélas une caractéristique essentielle de notre modernité (cf.
l'essai lucide d'Alain Finkielkraut intitulé justement L 'ingratitude).
Le recours à l'adoption internationale, si répandu dans notre
Québec avorteur, manifeste bien que de nombreux couples seraient heureux de
donner leur amour à ces enfants que l'on jette dans les poubelles des
avortoirs. Actuellement, il est à peu près impossible d'adopter des enfants
québécois. Les jeunes filles enceintes qui se présentent dans les cliniques
médicales sont poussées vers l'avortement par les infirmières et par les
travailleurs sociaux : l'option de l'adoption n'est même pas proposée. Où est
la liberté véritable de la femme ?
Quelle sera la postérité du Docteur Morgentaler ? Des
milliers d'enfants déchiquetés jetés dans les poubelles de l'histoire, là où
gît l'avenir du peuple canadien-français. Ces enfants ne pourront jamais se
plaindre du traitement qu'ils ont subi, car ils n'ont pas pu naître. Leur mort
est quand même un témoignage, un reproche à ce peuple qui feint de ne pas
l'entendre. Un appel, aussi, un appel à revenir à son Dieu, le Dieu qui fut la
joie de sa jeunesse et sur lequel il devra à nouveau s'appuyer s'il veut connaître
une renaissance.
CHARLES DE FOY
L'HOMME NOUVEAU du 3 décembre 2000
l. Sénateur et écrivain, Jacques Hébert fut également l'ami intime de celui qui
restera probablement le plus célèbre Premier ministre de l'histoire du Canada,
Pierre Elliott Trudeau, décédé récemment.
2. Au Québec, on appelle "enfants de Duplessis" les orphelins nés
sous le gouvernement de Maurice Duplessis, au cours des années 1940 à 1960, et
recueillis par des communautés de religieuses. Depuis une dizaine d'années
environ, un "Comité des enfants de Duplessis" a déposé plusieurs
recours collectifs, en particulier contre le gouvernement du Québec.
3. Le Docteur Henry Morgentaler est depuis des décennies le promoteur par
excellence de l'avortement au Québec et partout au Canada.
L'EMBARQUEMENT POUR « CYBER » ?
MICROSOFT, no 1 mondial du logiciel informatique, a subi en octobre des actes de piraterie répétés de la part de « hackers » (pirates sur Internet). L'agent destructeur des codes de sécurité est Qaz Trojan, un virus intitulé « cheval de Troie », déjà repéré cet été en Chine. L'attaque a duré un mois, dirigée depuis Saint-Pétersbourg. Déjà en mai dernier, un autre virus, Iloveyou, s'était infiltré dans le carnet d'adresses privé de milliers d'internautes, avec un programme visant à modifier leurs disques durs. Alors que le contre-espionnage américain (FBI) enquête sur le « casse » informatique infligé à Microsoft, le moment semble venu de s'interroger sur Internet et l'usage que les catholiques peuvent en faire.
Certains présentent la toile d'araignée mondiale (web) comme une « révolution teilhardienne » en marche. Le Net marquerait l'accouchement de la « noosphère » planétaire prophétisée par le célèbre jésuite. D'autres tiennent le Net pour une dangereuse boîte de Pandore aux incidences sociales, économiques, politiques, culturelles et religieuses insoupçonnées de ceux mêmes qui s'en font les promoteurs. Comme pour les poudres de carcasses incriminées dans la vache folle, un principe de précaution s'imposerait. Convient-il d'offrir à nos enfants déjà ballottés de « pokémons » en « halloween », un nouvel instrument de déculturation?
Depuis cinq ans, seuls s'exprimaient les inconditionnels d'Internet (Bill Gates, Négroponte, Lévy) (1) relayés par les politiques comme Al Gore, Lionel Jospin et Jack Lang. Mais des voix plus critiques commencent à se faire entendre. L'historien Nicolas Bonnal et le sociologue Philippe Breton nous livrent deux remarquables analyses qui se complètent et donnent à réfléchir (2).
Le Net, comme toutes les grandes percées techniques de l'histoire, s'accompagne d'une remontée des mythologies et de l'occultisme. La Renaissance avait vu réapparaître les gnoses ésotériques. Le XVIIIe siècle, siècle de la révolution industrielle, « a été le siècle des magnétiseurs, des illuminés, des châteaux néogothiques et des clubs secrets britanniques... Plus l'homme développe le paradigme rationaliste, plus ses racines s'enfoncent dans la magie noire et la théurgie la plus grotesque » (3).
Un univers inégalitaire: initiés contre
profanes
Internet permet la rencontre de la haute technologie et de l'irrationnel le plus pur. Gouverné par les nombres et la logique binaire, le web est à la fois un lieu pythagoricien et platonicien. A La République de Platon, aux gnostiques et à la franc-maçonnerie, il emprunte l'idée d'un clivage fondamental entre les initiés et les profanes. Le web, grand labyrinthe mondial, est dirigé par une élite techno-féodale (maze-traders, web-masters, business angels) semblable aux dungeon masters des jeux de rôles. Un fossé sépare les knowers (initiés) et les know nots (profanes) qui ignorent les protocoles de réseaux, les codes d'accès et les mots de passe de la cybernavigation.
Les partisans du tout-lnternet affichent un mépris stupéfiant pour « la vieille économie », c'est-à-dire l'économie réelle qui leur permet pourtant de se vêtir, de se nourrir et de se loger... ! Ils la désignent du terme qui se veut flétrissant de bricks and mortar (briques et mortier) et considèrent ses salariés comme une humanité de seconde zone, vile et ringarde... ! Dès 1983, William Gibson, l'inventeur du cyberespace, appelait la plèbe des non-connectés: « la viande » (sic)... !
Cette suffisance des cyber cow-boys naviguant dans leur sphère virtuelle vient de leur perte de contact avec le réel. À force de créer et d'animer des personnages et des paysages virtuels, ils sont saisis par une ivresse créationniste. Ils sont habités par le mythe du golem (homoncule créé par un kabbaliste à l'aide de formules magiques). Norbert Wiener, inventeur de la cybernétique, est l'auteur d'un essai intitulé Dieu et le golem. Parmi les créatures mi-fantastiques, mi-humaines figurent les Yahoos, hommes revenus à l'état sauvage avec leur barbe de bouc et leur longue ligne de poils sur le dos, les tibias et les pieds. Ces personnages, imaginés par Jonathan Swift dans Les voyages de Gulliver, se nourrissent de vaches folles (sic) et ont donné naissance à un célèbre portail du web, Yahoo qui est aussi un acronyme énigmatique (Yet Another Hierarchical Officious Oracle).
Certains professionnels du Net versent dans la technognose, une vision initiatique de la haute technologie, censée permettre à l'homme d'opérer une renaissance. Ils flirtent volontiers avec le New Age (4), avec la kabbale numérique (recherche des équivalences entre chiffres et lettres) (5) et bien sûr, avec le satanisme. Le logiciel Satan (acronyme de Security Analysis Tool for Auditing Networks) se veut le protecteur officiel de l'ensemble du réseau Internet. Sur Yahoo on trouve deux fois plus de sites traitant de Satan que de Dieu. Sur le portail AOL-US, 1 386 sites sont consacrés au chiffre 666 ! Chacun sait que w trois fois répété (www) au début de tous les code Internet correspond à la lettre hébraïque waw dont la valeur numérique traditionnelle est 6. D'où 666, le nombre de la bête de l'Apocalypse. D'autre part, chaque code barre imprimé sur l'ensemble des produits de la planète comporte au début, au milieu et à la fin trois doubles traits dépassant vers le bas, qui ne sont pas numérotés. Ils correspondent au 6, ce qui redonne 666. Si le cyber-commerce en vient à remplacer le commerce traditionnel, consommateurs et vendeurs devront pour chaque transaction passer l'un et l'autre par le chiffre de la bête. On songe naturellement à l'Apocalypse (13, 17-18): « Nul ne pourra acheter ou vendre, s'il ne porte la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom... C'est le moment d'avoir du discernement, car c'est un chiffre d'homme et son chiffre est 666 ».
Hermétisme verbeux et bric-à-brac
ésotérique
Nicolas Bonnal démontre avec brio comment Internet recycle et actualise un invraisemblable bric-à-brac d'emprunts hétéroclites à l'occultisme, « au spiritisme, à la contre-culture américaine des années 1960, au kit, néo-bouddhiste, à la kabbale juive, au satanisme, à la science-fiction, à la symbolique maçonnique, au manichéisme, au New Age et au saint-simonisme. Certains « cybermystiques » ou « technognostiques » pensent détenir l'outil idéal pour accoucher d'une nouvelle société fondée sur la transparence totale, l'interactivité et la mise en réseau généralisée. Une sorte de « fouriérisme électronique » qui inspire des expériences surprenantes aux Etats-Unis. Des groupes de personnes « vivent en direct sur Internet 24 heures sur 24. Neuf caméras fonctionnent en permanence dans le salon, la cuisine, la salle de jeux et chacune des chambres à coucher... Elles peuvent être déplacées à volonté pour filmer dans le moindre recoin » (6). Ces personnes rêvent de vivre dans une « maison de verre » accessible à tous les regards. Combien, après avoir rêvé de « passer à la TV », rêvent secrètement de passer sur Internet ? Il s'agit d'abolir la distinction entre vie privée et vie publique, dans l'espoir d'atteindre par là une transparence morale: « N'avoir rien à cacher, c'est ne pas commettre de péchés. Le seul fait qu'un acte, une parole, une pensée soit visible suffit à le dédouaner moralement » (7).
Cet espoir fou et dévoyé s'accompagne de la part des « cybermystiques » du refus de toute censure et de toute propriété privée. « Grâce à la fin de la censure et des monopoles culturels, tout ce que la conscience peut explorer est rendu visible à tous » (8). Ce désir de transparence traduit l'espoir de renouer, par le biais de la technique, avec la pureté originelle de l'homme avant la chute. Le thème de la chute originelle obsède les milieux informatiques. Le logo d'Apple est une pomme (fruit de la connaissance du bien et du mal) à moitié croquée. Alan Turing, père de l'intelligence artificielle, homosexuel obsédé par le conte de Blanche Neige, s'est suicidé en mangeant une pomme trempée dans du cyanure, le jour de la Pentecôte ! S'approprier par la magie ou la technique, sans passer par la foi, les connaissances de Dieu, tel est le projet de toutes les gnoses.
Du voyeur visionné au voleur volé...
L'internaute à la fois voyeur et visionné (surveillé par le réseau Echelon, par les hackers, par des mouchards appelés cookies qui épient ses habitudes de consommation et le contenu de son réfrigérateur pour mieux cibler leurs « relances promotionnelles .... ), ne fait plus la distinction entre lui et les autres, sa propriété et celle d'autrui. En toute bonne conscience, il se comporte lui-même en voleur, en pirate qui ne cesse de télécharger des informations ou des musiques, des logiciels ou des articles. Nicholas Négroponte milite pour l'abolition du droit d'auteur et du copyright.
Pour les fondamentalistes du Net, la valeur d'une œuvre ne dépend plus de son contenu, mais de son potentiel de communication et d'ouverture. Le bonheur individuel se mesure par le nombre d'appels ou de courriers électroniques. Dans ce processus, l'internaute « voleur » des productions d'autrui, devient lui-même le « volé »: il se fait voler son âme. Nicolas Bonnal nous met en garde: « Le Net vole quelque chose, à part l'argent virtuel de la carte de crédit. Il engage l'esprit et l'attention, il prend notre temps, il incite au jeu de rôles, au dédoublement de la personnalité. Il rend schizophrène et paranoïaque... C'est pour cela qu'il fascine autant. Le Net est une utopie au sens strict, un lieu qui ne se trouve nulle part, au sens géographique du terme » (9).
Aux foyers dans lesquels Internet a déjà acquis droit de cité, les évêques américains proposent une déontologie et une pédagogie qui incitent au discernement (voir encadré p. 4).
A ceux qui hésitent à se connecter, le bon sens rappelle que franchir les « portails » Internet, fussent-ils catholiques (10), n'assure aucune grâce jubilaire, à la différence des portails de nos cathédrales et basiliques majeures...
A ceux qui seraient tentés de monter une start-up (jeune pousse) sur le web (toile d'araignée), le Livre de Job apporte des éléments de réflexion: « Ainsi périt l'espoir de l'impie : sa confiance n'est que le fil, sa sécurité, une maison d'araignée... Au-dessus du jardin, il lançait ses jeunes pousses... le voilà pourrissant sur le chemin » (Jb 8, 13-14, 16, 19).
Notes :
1. Bill GATES, La route du futur, Robert Laffont, 1995, 360 p., 139FF/855FB; Nicholas NEGROPONTE, L'hornme numérique, Pocket, 1997, 290 p., 35FF/215FB; Pierre LEVY, World philosophie, Odile Jacob, 2000, 280 p., 140FF/861 FB.
2. Nicolas BONNAL, Internet, la nouvelle voie initiatique, Les Belles Lettres, 2000, 238 p., 85FF/523FB; Philippe BRETON, Le culte de l'Internet, une menace pour le lien social ?, La Découverte, octobre 2000, 128 p., 42FF/258FB.
3. Nicolas BONNAL, op. cit., p. 6.
4. Le New Age entend transformer chaque être humain en un canal réceptif (chanel, chanelling) c'est-à-dire en une sorte de médium apte à se brancher sur la conscience universelle mondiale... L'intitulé de la chaîne Canal+ renvoie à cette gnose.
5. Le mot câble est tenu par certains pour une évocation subliminale de kabbale.
6.Yves EUDES, Le Monde, 28 avril 2000, pp. 16-17.
7.Idem.
8.Pierre LÉVY, World philosophie, p. 175.
9. Nicolas BONNAL, op. cit., p. 193.
10. Le 3 décembre prochain sera lancé: www. christicity. com (la start-up qui ose évangéliser) grâce à une équipe de jeunes catholiques dont Matthieu Grimpret (cf. son entretien avec Agnès Jauréguibéhère dans L'HN n° 1237/1238 du 13 août 2000).
L’Homme nouveau, HN 2144 – 19 novembre
2000
Dénatalité: le piège se referme
Il y a quinze ans, Raymond Aron écrivait: "Les Européens sont en train de
se suicider par dénatalité" (Cinquante ans de réflexions politiques,
Julliard). Son pronostic se vérifie aujourd'hui, comme le montre l'économiste
Yves-Marie Laulan dans Les nations suicidaires (1). Une chape de silence
s'est d'emblée abattue sur cet essai. Politiquement incorrect et
stylistiquement incisif, il ne peut que déplaire aux tenants de la pensée
unique.
La dénatalité occidentale a commencé avant le premier choc pétrolier. Le
non-renouvellement des générations apparaît en Suède dès 1968, en Allemagne de
l'Ouest en 1970. Aujourd'hui, l'ensemble du monde occidental accuse un lourd
déficit démographique. L'Europe méditerranéenne catholique (Italie, Espagne, Portugal)
oscille entre 1,2 et 1,3 enfant par femme. La très catholique Irlande est
tombée à 1,9 enfant au lieu de 4 en 1970. La capitale de la Bavière, Munich,
n'enregistre que 0,9 enfant par femme. Au baby-boom a succédé le papy-boom et
les parcs d'attraction comme Disneyland, construits pour les enfants,
prospèrent grâce au troisième âge...
Cette dépression démographique reflète notre dépression morale et religieuse.
Rançon amère de la culture de mort, elle amorce la " boucle implosive de
la natalité européenne " (2).
Sept effets pervers
Le vieillissement cumule déjà sous nos yeux sept effets ravageurs qui vont
s'accentuer en 2006 lorsque les premiers "baby-boomers" nés en 1946
prendront leur retraite.
Premier effet: la faillite des systèmes de protection sociale. Mme
Martine Aubry, fer de lance de notre politique antifamiliale, peaufine au cours
de l'été l'énième dispositif destiné à endiguer le déficit galopant des comptes
sociaux. Il est étonnant qu'elle ne fasse aucun lien entre ce déficit, fruit du
vieillissement, et la dénatalité, fruit de la politique antifamiliale. Le coût
social d'une personne âgée étant le double de celui d'une personne jeune, la
hausse des dépenses de santé et de retraite est inexorable.
Deuxième effet: la spoliation des familles. Les allocations familiales
ont perdu 75% de leur pouvoir d'achat depuis leur création par le général de
Gaulle en 1946. Comme les enfants ne votent pas et ne manifestent pas dans les
rues, les hommes politiques ont avalisé une spoliation des familles fécondes au
profit d'autres groupes sociaux plus revendicatifs. C'est ainsi que, depuis dix
ans, les excédents cumulés des caisses d'allocations familiales sont utilisés à
d'autres fins que l'aide aux familles (financement du R.M.I. qui relève de
l'aide sociale, aide aux personnes dépendantes qui relève de la branche santé,
etc.). Le poids croissant du régime vieillesse exerce un effet d'éviction au
détriment de la politique familiale. Les familles soumises à des ponctions
croissantes bénéficient d'une protection décroissante.
Troisième effet: le recul de l'âge de la retraite. Faute d'actifs jeunes
pour financer les retraites, il faut augmenter le nombre d'années de
cotisation, c'est-à-dire reculer l'âge de la retraite. Ce que fit avec sagesse
M. Balladur en 1993 en prolongeant de trois ans la durée de la vie
professionnelle. Les jeunes qui entrent aujourd'hui sur le marché du travail
doivent savoir que notre société sénescente ne pourra leur financer aucune
retraite. Les plus informés et les plus diplômés misent uniquement sur la
retraite par capitalisation et recherchent par conséquent des salaires élevés
en début de carrière pour se constituer un capital initial susceptible de
fructifier toute leur vie durant. Cet objectif les incite, d'une part, à quitter
la France pour les pays à fiscalité plus raisonnable, (l'Angleterre notamment),
d'autre part, à différer le plus longtemps possible la naissance de leur
premier enfant afin d'être totalement disponibles pour leur vie
professionnelle. Le cercle vicieux est donc déjà enclenché. La pénurie
d'enfants des années Giscard d'Estaing nourrit dans les années Chirac des
anticipations pessimistes qui conduisent elles-mêmes à retarder la procréation,
donc à accroître la pénurie d'enfants.
Quatrième effet: le risque fratricide. Dans les pays industriels, le
nombre des personnes âgées a doublé entre 1950 et 1985. Il doublera de nouveau
d'ici à 2025. En France, les moins de 20 ans n'ont jamais été si peu nombreux.
Ils représentaient plus du tiers de la population en 1968, seulement le quart
en 1998. En entrant dans la vie active, ils seront accablés par la charge
financière de leurs ascendants plus nombreux qu'eux-mêmes. Ils rejetteront les
différentes formes de solidarité: rejet de la solidarité nationale d'abord: les
cotisants actifs, constatant que leurs prélèvements augmentent alors que leur
retraite diminue, exigeront que leurs cotisations soient reversées directement
à leurs parents; rejet de la solidarité européenne ensuite: les différentiels
de fécondité intra-européens feront voler en éclats tous les mécanismes
communautaires de péréquation. Aujourd'hui déjà, le taux de fécondité de la
France est le double de celui de la Ligurie. Dans une génération, les actifs
français feront pression pour que l'Italie, incapable d'auto-subvenir à ses
propres vieillards, sorte de l'Union Européenne. D'ores et déjà, les actifs
divergent des inactifs sur la question européenne. L'analyse sociologique du
référendum français du 20 novembre 1992 sur les accords de Maastricht montre
que les inactifs (jeunes en formation, retraités, rentiers) ont voté
majoritairement oui, alors que les actifs ont voté majoritairement non...
Cinquième effet: la dépression économique. La dénatalité française
entraîne déjà des fermetures de classes. en primaire et dans les collèges.
L'Espagne, où le déficit des naissances dépasse 2 millions depuis 20 ans, pâtit
d'un recul tendanciel du marché de l'automobile et de l'équipement ménager.
Conjuguée aux effets nocifs de la politique déflationniste que nous nous imposons
pour créer l'Euro ("les critères de convergence"), la dénatalité
européenne interdit tout reprise économique. Mais cet effet dépressif est
masqué à court terme. En effet, la diminution de la population permet, à
investissements constants, d'élargir dans un premier temps la part du gâteau
social attribuée à chacun; c'est ainsi que dans la décennie qui a précédé la
chute du mur de Berlin, le pouvoir d'achat des Allemands de l'Ouest a progressé
de 4% l'an, alors que le P.N.B. n'augmentait que de 2% ! Aujourd'hui, cette
euphorie passagère tire à sa fin. L'Allemagne va devoir faire face aux effets
dévastateurs de son malthusianisme démographique. On se souvient de la réponse
d'Alfred Sauvy à ceux qui, dans les années 1970, se pâmaient devant le miracle
économique allemand: " L'Allemagne n'existe plus ! L'ennui, c'est qu'elle
ne le sait pas encore ! "
Sixième effet: le risque totalitaire. L'institutionnalisation du
libertinage (C.U.C.S., etc.) jointe aux manipulations génétiques rendent
désormais possible une politique nataliste qui ne soit en rien une politique
familiale. "La reproduction, affaire d'État, ne sera donc plus laissée aux
couples. En relevant la production des hommes au niveau requis pour éviter les
déséquilibres, on introduira enfin dans ce domaine démographique une
rationalité économique et sociale compatible avec le maintien de la morale
sexuelle libertine... Ils en viendront donc à vouloir faire reproduction une
entreprise non familiale, anonyme ou étatique... Une branche de l'activité économique
régie comme toute autre. par le marché ou par l'intervention de l'État"
(3). L'aboutissement logique de notre dénatalité est donc le meilleur des
mondes d'Aldous Huxley, c'est-à-dire l'euthanasie des vieillards indésirables
associée à la socialisation de la reproduction. La vieille utopie totalitaire
de Platon qui, dans sa République, voulait confier dès leur naissance tous les
enfants à des nourrices collectives, serait ainsi réalisée. C'est un fait
historique que les berceaux vides font le lit du fascisme. En 1933, quand
Hitler prend le pouvoir, la natalité allemande est tombée à quatorze pour
mille.
Septième effet: la marginalisation de l'Occident. L'Europe deviendra un
foyer d'accueil pour les pays du Moyen-Orient, dont la fécondité est le quadruple
de la sienne. Les effets déstructurants du multiculturalisme viendront
s'ajouter aux ravages du chômage induit par la mondialisation. Yves-Marie
Laulan nous en avertit:
"La mondialisation, quelles que soient ses vertus supposées, ronge comme
un acide le ciment qui assure la cohésion sociale des sociétés occidentales, en
aggravant les fractures sociales, en encourageant la délocalisation des
industries de main d'œuvre et en accentuant la marginalisation d'une partie
croissante de la population insuffisamment qualifiée" (p. 286).
Agir rapidement
Yves-Marie Laulan cerne les causes réelles de notre dénatalité suicidaire:
perte du sens du transcendant, évacuation de la morale, substitution des
valeurs molles aux valeurs fortes, primat des fins hédonistiques (loisirs,
sports, jeux) " sans oublier l'inévitable sexe omniprésent ". Le
sport-spectacle, récemment illustré par la coupe du monde de football, tient
lieu d'anesthésiant social et de drogue individuelle, pour redonner du sens à
des existences qui n'en ont plus. " On va à son cours de tennis ou l'on
fait du jogging comme autrefois on allait à la messe ou à une réunion
politique. La religion du sport dissimule le déficit de spiritualité de
l'Occident. On cultive le corps pour mieux oublier son âme ou l'absence de son
esprit ".
Le processus de dénatalité révèle ainsi une nouvelle forme de pauvreté. "
Cette nouvelle forme de pauvreté s'exprime dans les attitudes négatives face à
la vie et à la famille. Ces attitudes conduisent à un oubli de la solidarité;
elles rejettent les hommes dans la solitude; elles ne sont plus suffisamment
accueillantes aux générations futures, ni assez sensibles au manque d'hommes.
Ces attitudes révèlent la pire des pauvretés: la pauvreté morale "
(Instrumentum laboris: document du Conseil pontifical pour la famille, 25 mars
1994, § 63). A terme, la transmission du patrimoine commun de l'humanité -
valeurs morales, religieuses, culturelles - est en péril. " Les premiers
qui souffriraient de cet appauvrissement et de ce déclin, seraient précisément
les plus démunis d'entre les hommes, parce que les sociétés opulentes mais
vieillissantes risquent de sombrer dans un égoïsme accentué " (id. § 64).
L'Instrumentum laboris invite les chrétiens en matière démographique à "
promouvoir la vérité, en particulier lorsque celle-ci est occultée par des
poncifs largement diffusés et néanmoins dépourvus de fondement " (§ 77).
Le Conseil pontifical pour la famille identifie des priorités qui "
requièrent une action rapide ":
- l'invocation de soi-disant " nouveaux droits de la femme "
méprisant la vocation de celle-ci à donner la vie;
- les tentatives de divulguer des produits abortifs, tels que le RU 486 ...;
- la banalisation et la diffusion des dispositifs contre la vie, tels que les
dispositifs intra-utérins (stérilet);
- " la violation des droits imprescriptibles et inaliénables des individus
et de la famille, et plus généralement l'abus de pouvoir intellectuel, moral et
politique" (§ 79).
Paul VI, à l'O.N.U., avait rappelé en 1965 aux responsables des nations que
leur rôle n'était pas de "diminuer le nombre des convives au banquet de la
vie". Trente ans après, les princes qui nous gouvernent comprendront-ils
enfin les pièges du malthusianisme et les bienfaits sociaux d'une vraie politique
familiale?
Richard Dubreuil
Publié dans l'homme nouveau, HN 1189/1190 DIMANCHES 2-16 AOÛT 1998
1. Les Nations suicidaires, Yves-Marie LAULAN, François-Xavier de Guibert, mai
1998, 130 FF/795 FB/30,60 $.
2. La Chienne qui miaule, Philippe de VILLIERS, Albin Michel, 1989, p.146.
3. Croissance et Liberté, Henri HUDE, Critérion, 1995, (pp. 153-154), 250 p.,
98 FF/601 FB/23,05 $.
UNE ENTREVUE AVEC LE PÈRE MICHEL SCHOOYANS
par Denis Lensel
Professeur à l'Université catholique
de Louvain, spécialiste des problèmes mondiaux de bioéthique et de démographie,
le père Michel Schooyans est l'auteur de l'ouvrage La dérive totalitaire du
libéralisme. Dans son nouveau livre, L'Évangile face au nouveau désordre
international1, il dresse un tableau complet des menaces qui
pèsent sur la vie humaine.
Denis Lensel : Vous attribuez au théoricien Friedrich Engels la paternité de l'idéologie ultra-féministe du "genre", substitué au sexe naturel. Cependant, vous y voyez aujourd'hui "une réactivation de la lutte des classes"?
Père Michel Schooyans : La dialectique de la lutte des classes est une des sources de l'idéologie du "genre" hostile à la famille. Cette idéologie remonte en réalité, non pas tellement à Marx lui-même, mais à Friedrich Engels, qui était un de ses collaborateurs les plus proches. Engels a publié le livre Famille et propriété qui réinterprète la lutte des classes : il considère que son prototype est l'oppression de la femme par l'homme. D'après Engels, comme le prolétaire opprimé, la femme asservie doit contester son lieu d'aliénation, qui est la famille. Elle doit s'engager dans une révolution culturelle pour se libérer du joug masculin.
Toutefois, l'idéologie ultra-féministe du "genre", telle qu'elle s'est manifestée à Pékin en septembre 1955, véhicule aussi l'idée que chaque culture produit ses propres règles de conduite. Elle en déduit un projet de bouleversement culturel, qui doit remplacer l'ère chrétienne du Poisson, jugée périmée, par la nouvelle ère du Verseau, comme le prétend aujourd'hui le courant du "Nouvel Âge". Il s'agit notamment de supprimer les rôles distincts de l'homme et de la femme en niant la réalité des différences sexuelles.
Détruire la famille chrétienne
L'idéologie du "genre" veut changer la répartition des rôles masculin et féminin en les rendant interchangeables. Elle veut abolir complètement l'importance de la distinction génitale des sexes, et détruire la famille comme lieu de l'hétérosexualité et de la mise au monde, puis de l'éducation des enfants.
Par ailleurs, la nouvelle culture que les idéologues du "genre" veulent imposer s'appuie sur un culte sans frein du plaisir individuel, où tous les cas de figure sexuels doivent être permis, à commencer par l'homosexualité, et où la destruction de la famille doit laisser libre cours à une licence morale absolue.
Toutefois, il existe dans cette idéologie du genre une convergence entre la théorie antifamiliale d'Engels et la philosophie française du structuralisme…
Denis Lensel : Quelle est précisément l'influence du structuralisme?
Père Michel Schooyans : Le structuralisme contribue fortement à nier la notion de nature humaine, en présentant l'homme comme un simple objet de science, comme une structure, c'est-à-dire, comme disait Michel Foucault, "un ensemble d'éléments tels qu'une modification quelconque de l'un d'entre eux entraîne une modification de tous les autres". L'homme est situé ainsi dans une culture en évolution constante : il doit modifier ses règles de comportement héritées de cultures antérieures, nécessairement archaïques, comme la famille et même la maternité de la femme, à supprimer par un travail de "déconstruction"… En outre, son évolution doit lui permettre de remonter à ses racines profondes qui sont les formes de la vie animale et végétale…
Le structuralisme de Michel Foucault aboutit ainsi à récuser le statut privilégié de l'hétérosexualité. Il véhicule lui aussi l'idée de multiples modèles de nouvelles " familles ", notamment homosexuelles ou monoparentales.
Le magistère de l'O.N.U.
L'O.N.U. tout entière s'est ralliée à cette idéologie du " genre ", qu'elle a sacralisée en s'instaurant comme un magistère laïque. Elle conteste l'interprétation traditionnelle de la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, en revendiquant l'idée de "famille polymorphe".
Denis Lensel : En quoi consiste le "nouveau paradigme" de l'Organisation mondiale de la santé?
Père Michel Schooyans : Il s'agit d'un nouveau modèle de santé qui s'appuie sur une nouvelle typologie des malades et des soins selon trois critères :
Primo, les gens atteints de maladies graves ne pourront être soignés que s'ils sont solvables, et pourront être soumis à l'euthanasie s'ils ne le sont pas…
Secundo, les maladies invalidantes, à l'impact aggravé dans le tiers-monde, seront reléguées au second plan des préoccupations de la médecine, dans la mesure où elles rendent les gens inutiles sur le marché du travail.
Tertio, en cas d'espérance de guérison nulle ou quasi nulle, on évitera des interventions médicales jugées comme autant de gaspillages.
Hippocrate renié
Cette logique du nouveau modèle de santé renie non seulement la tradition médicale judéo-chrétienne, mais même, plus radicalement encore, la tradition médicale héritée d'Hippocrate. Selon Hippocrate, le seul souci du médecin doit être le malade, indépendamment du fait qu'il soit riche ou pauvre. Aujourd'hui, à l'O.M.S., c'est le triomphe d'un libéralisme outrancier, où toute notion de solidarité est éliminée.
En outre, le nouveau paradigme de l'O.M.S. introduit notamment la notion de " santé reproductive " qui inclut contraception, avortement et stérilisation définitive ou provisoire. Partout, ce sont les impératifs économiques qui comptent désormais, et non plus le malade.
Fondée en 1948, l'O.M.S. a d'abord fait beaucoup de bien, tant en matière de thérapie que de prévention. Mais aujourd'hui, elle patronne des recherches banalisant l'avortement, comme celles qui ont permis la fabrication de la pilule RU-486. De plus, elle a la jactance de se présenter comme une instance préparant une nouvelle éthique! De quel droit ce nouveau magistère moral?
Denis Lensel : Quel est le rôle du " Nouvel Âge " dans une telle conception de la santé?
Père Michel Schooyans : Dans Les Enfants du Verseau, ce livre-programme du "Nouvel Âge", Marylin Ferguson présente l'idée d'une nouvelle culture, celle de l'ère du Verseau, censée dépasser l'époque du christianisme. Elle utilise des thèmes hétéroclites, comme la réincarnation, qui dédramatise l'avortement et freine les efforts de développement du tiers-monde. Tout cela dans un magma théosophique, une vraie ratatouille philosophico-astrologique.
La contagion du "Nouvel Âge"
Denis Lensel : Vous dénoncez ici "la plus grande
menace depuis l'arianisme"…
Père Michel Schooyans : Oui, car le "Nouvel Âge" s'infiltre de façon insaisissable, en agissant par réseaux, comme une infection qui contaminerait le système lymphatique de l'homme. On peut être influencé par lui sans le savoir. Son mode de propagation est insensible, et le dispense de fonder des Églises, des temples et des ateliers. Avec le peudo-savoir de sa gnose, il imprègne les mentalités et les institutions internationales de l'O.N.U. comme l'O.M.S. ou le Fonds des Nations unies pour la Population.
Denis Lensel : À quoi peut-on s'attendre l'an prochain pour le 50e anniversaire des droits de l'homme en 1948?
Père Michel Schooyans : Il peut y avoir soit une nouvelle interprétation de ce texte, soit un nouveau document qui pourrait être une Charte globale de la santé, ou bien une Charte de la Terre, évoquée au Sommet mondial de Rio, en 1992. On peut réécrire l'article 16 du texte de 1948, sur le droit qu'a tout homme de fonder une famille, en introduisant les nouvelles significations de ce terme famille devenu polysémique depuis septembre 1995, à Pékin.
Cependant, on risque aussi d'introduire le concept d'une nouvelle "sécurité sociale" qui serait la sécurité de la société : on reprendrait ainsi l'idée d'une médecine du corps social, qui permettrait l'euthanasie, l'élimination des malades jugés trop gênants, la relation de confiance du patient à son médecin serait détruite et remplacée par un réflexe de méfiance et de peur devant un corps médical transformé en agent d'une société eugénique impitoyable
(1) Michel Schooyans, L'Évangile face au nouveau désordre
international.
Préface du cardinal Joseph
Ratzinger, Fayard, 350 p.
Nouvel Âge, Ère du
Verseau : ne laissons pas mourir le Poisson ! - Le père Schooyans, membre de
l’Académie pontificale des sciences sociales et de l’Institut royal des
relations internationales à Bruxelles, est l’auteur d’un livre paru en 1997,
intitulé L’Évangile face au désordre mondial (1) et préfacé par le
cardinal Ratzinger. Il y dénonce le New Age comme " la plus grande
menace pesant sur le genre humain depuis l’arianisme ", ce qui n'est
pas une petite accusation. Le père Marie-Dominique Molinié en fait une analyse
critique dans une " Lettre à ses amis " que nous publions
avec son aimable autorisation.
Le New Age n'est pas seulement une secte: il " divulgue une gnose,
un savoir plus ou moins, ésotérique réservé à des initiés. Diffusé par
contagion, ce savoir assurera le salut et rendra vaine la foi en Jésus :
retournement des consciences et des cœurs qui n'aura plus besoin de contester
la foi, parce qu'elle aura été rendue vaine à la racine.
Les corps intermédiaires, à commencer par la nation et la famille, sont
appelés à être dissous au profit d'un projet mondialiste ou globaliste
ceinturant la planète. Les individus seront insensiblement disposés à
trouver leur sécurité dans un leader ou un directoire requérant, au nom d'un
savoir supérieur, une soumission totale.
Les récentes discussions et conférences internationales, dont celle de Rio de Janeiro (1992), du Caire (1994), de Copenhague, de Pékin (1995) et d’Istanbul (1996) ont permis de constater l'influence profonde de ces thèmes dans l'establishment technocratique mondial " (pp. 91-92).
L'auteur précise (p. 79, sqq.): " Un des ouvrages de référence du New Age, intitulé Les enfants du Verseau, porte comme sous-titre Pour un nouveau paradigme. L 'auteur, Marylin Ferguson, explique: 'L’humanité a connu de nombreuses et spectaculaires révolutions dans son interprétation de la réalité, de grands sauts, de soudaines libérations. Pour décrire correctement de telles découvertes, on parle de 'changement de paradigme'. Un paradigme est un cadre de pensée, une sorte de structure intellectuelle permettant la compréhension et l'explication de la réalité.
Pour la première fois dans l'histoire, l'humanité a accès à la compréhension de la manière dont les transformations se produisent. Le paradigme de la conspiration du Verseau nous voit comme les héritiers des richesses de l'évolution, capables d'imagination, d'invention et d'expériences que nous n'avons encore qu'entraperçues', écrit Marylin Ferguson " (p. 24).
Schooyans continue : " La Renaissance et surtout la Réforme ont vu
l'homme affirmer pour la première fois son indépendance. L'homme issu de la
Réforme n'a plus besoin d'Église: Il entre en relation directe avec Dieu; il
n'a plus besoin de normes morales: il obéit à sa seule conscience. Cette
évolution s'est poursuivie avec les 'esprits forts' du dix-septième
siècle et les 'philosophes' du siècle des Lumières.
Le New Age rompt avec la chrétienté
Le New Age est l'étape suivante de cette évolution et il entend consommer
la rupture déjà amorcée par la Réforme vis-à-vis du paradigme ancien, celui de
l’âge du Poisson - pour faire court: le christianisme. Le New Age proclame donc
la totale indépendance de l’homme. À vrai dire, cet homme-là est un surhomme
qui, par des méthodes et des techniques appropriées, va explorer les ressources
jusqu’ici insoupçonnées de son corps, de son psychisme, de l'univers lui-même.
Sous ce rapport, le New Age est une nouvelle expression du pélagianisme,
doctrine selon laquelle l'homme peut se sauver par ses seules forces, en
recourant à des pratiques diverses, psychologiques ou magiques.
Désenclavé de l'ancien paradigme, libéré de Dieu et de. l'oppression que
celui-ci exerce par l’Église, 'désaliéné' en somme, l'homme peut enfin
prendre en main la maîtrise de sa vie et de sa mort et exercer son pouvoir sur
le tout. Il peut et doit se transcender... d'où l'intérêt pour le cerveau, ses
hémisphères gauche et droit, ses virtualités restées cachées, ses pouvoirs
latents qu'il faut libérer.
Marylin Ferguson, qui ne lésine pas sur les renvois à Teilhard de
Chardin, détaille alors ce qu’implique le nouveau paradigme dans la vie
politique et économique, dans la vie des femmes...
Sans doute, le surhomme lui-même continue-t-il à buter sur l'horizon de
la souffrance et de la mort. Mais il le contournera par la recherche du
plaisir, l'expérience de certaines drogues et, en tout cas, l'immersion dans le
grand tout cosmique. La croyance en la réincarnation excusera la violence de
l'avortement ou de la guerre: la réincarnation en une vie ultérieure ôte toute
importance aux formes de violence ponctuant l'existence actuelle.
Dans cette vision panthéiste, le monde entier est pénétré d'une énergie
universelle qui rappelle le pneuma des stoïciens. Chaque individu est
divin, mais divin aussi corps social et la santé de celui-ci (la santé
publique) importe plus que celle des individus. L'homme doit en fin compte
accepter avec résignation de se soumettre, de se sacrifier, voire d'être
sacrifié, aux déterminismes du cosmos
Trop d'hommes, trop de pauvres, surtout, menacent l'écosystème. Il faudra filtrer les connaissances et les te, niques qui permettraient aux pauvres de soigner les maladies les plus fréquentes ; par là, on maintiendra les taux de mortalité, surtout infantiles, à niveau élevé. Nouvel Âge apporte, ici sa légitimation l'échelle de priorités élaborée par I'O.M.S. avec l'aide de la Banque mondiale " (pp. 79-84).
Un puissant réseau pour retourner les consciences
Mais tout cela n'est que la part visible de l'iceberg qu'est la "
conspiration du Verseau ", dont Schooyans aborde la partie invisible décrite
encore par Marylin Ferguson. La définition en est explicitement imputée
à Teilhard de Chardin: "Une conspiration d'hommes et de femmes dont la
nouvelle perspective est susceptible de déclencher une contagion cruciale de
changement... La conspiration du Verseau est une forme différente de
révolution, avec des révolutionnaires d'un nouveau style. Elle vise le
retournement de conscience d'un nombre critique d'individus, suffisant pour
provoquer un renouveau dans la société. Un puissant réseau, pourtant dépourvu
de dirigeants, est en train de produire un changement radical aux. États-Unis.
Ses membres se sont débarrassés de certains éléments clés de la pensée
occidentale; ils pourraient même avoir rompu la continuité de l'histoire.
Ce réseau, c'est la conspiration du Verseau. Il s'agit d'une conspiration sans doctrine politique, sans manifeste. Plus étendue qu’une réforme, plus profonde qu’une révolution, cette douce conspiration pour un nouveau programme de l’homme a déclenché le réalignement culturel le plus rapide l'histoire " (Marylin Ferguson, p. 15). Selon Schooyans, des groupes d'individus " auto-organisés " constitueront les unités d'action. Ce sera la minorité qui " influencera les gens, non par simples arguments rationnels, mais par des changements de cœur. L'unité d'action, ce sera le réseau, c’est-à-dire un 'outil' pour l'étape suivante de l'évolution humaine: amplifié par les communications électroniques, libéré des vieilles contraintes de la famille et de la culture, le réseau est l'antidote de l'aliénation. Il engendre suffisamment de pouvoir pour refaire la société. Il offre à l'individu un soutien affectif, intellectuel, spirituel et économique. C'est un lieu, d'accueil invisible, un moyen puissant de modifier le cours des institutions, en particulier le gouvernement " (Mary Ferguson, p. 216).
Ces réseaux, dit Schooyans, sont pour ainsi dire insaisissables et cependant partout présents, partout actifs, pénétrant le cœur des individus, les milieux les plus divers, les institutions, les religions elles-mêmes (voir Hans Küng, Manifeste pour une éthique planétaire, éd. du Cerf, 1995).
Tout en faisant farine au moulin, on bat le rappel des sociétés initiatiques
et des sectes, dont les membres sont invités à s'incorporer au réseau. Il semble
même que quelqu'un puisse trouver inséré dans un réseau sans avoir claire
conscience de la situation où il se trouve ni des influences auxquelles il est
soumis. Alors que les bureaucraties sont fragiles et vulnérables, le réseau est
malléable comme le cerveau, où de nouvelles régions " peuvent remplacer
les cellules endommagées ; dans un réseau, de nombreuses personnes peuvent
assumer la fonction des autres. Un réseau est une source de pouvoir encore
jamais exploitée dans l'histoire: de multiples mouvements sociaux reliés en vue
d'un ensemble de buts et dont réalisation devrait transformer tous aspects de
la vie contemporaine. Les réseaux adoptent souvent la même action sans se
concerter, simplement parce qu'ils partagent les mêmes hypothèses. En fait,
c'est ce fond commun qui fait leur unité.
En effet, la conspiration Verseau est un réseau de nombreux réseaux dont la vocation est la transformation sociale. Son centre est partout bien que de nombreux mouvements sociaux et groupes d'aide mutuelle soient représentés au sein de son union, sa vie ne dépend d'aucun d'eux. Elle ne peut pas se tarir car elle est une manifestation du changement chez les gens " (Marylin Ferguson, p. 220, cité par Schooyans, p. 87).
Schooyans ajoute: " Cela signifie que les réseaux peuvent agir comme
des groupes de pression ou comme des lobbies, noyautant, induisant la vision du
nouveau paradigme dans les institutions nationales ou internationales,
publiques ou privées. Point n 'est besoin de se compliquer la tâche en fondant
de nouvelles institutions. Les institutions existantes exercent à merveille la
fonction de fusées porteuses pour le nouveau paradigme. "
Réinterprétation du messianisme nord-américain
" On ne s'étonnera donc pas de voir que ce nouveau paradigme conduise à la réinterprétation du messianisme nord-américain. Marylin Ferguson elle-même le proclame: 'On comprend mieux l'histoire américaine si on voit celle-ci comme un mouvement millénariste fondé sur une vision spirituelle du changement. La croyance fondamentale que la liberté et la responsabilité mèneront non seulement l'individu, mais le monde, à la perfection. Ce sens d'un but collectif et sacré qui, parfois, a conduit à des agressions dans le passé, s'est métamorphosé en un sens de l'unité mystique de l'humanité et du pouvoir vital d'harmonie entre les êtres humains et la nature' (Marylin Ferguson, p. 128, cité par Schooyans p. 88).
Cautionné par la rutilante Californie, le New Age se présente donc comme
l'héritier des grands révolutionnaires nord-américains qui appartenaient à une
tradition de fraternité mystique (rosicrucienne, maçonnique et hermétique). Ce
sens de la fraternité et de l'affranchissement spirituel joua un rôle important
dans l'ardeur des révolutionnaires et leur engagement à réaliser une démocratie.
Cette expérience américaine fut consciemment conçue comme une étape capitale dans l'évolution de l'espèce humaine. 'La cause de l'Amérique est dans une grande mesure la cause de toute l'humanité' " écrivait Thomas Paine dans son pamphlet incendiaire Le sens commun. La conspiration du Verseau 'puise sa substance dans ce substrat qu'est la Californie. Ses 'agents', venus de tous les États de l'Union, s'y rassemblent de temps en temps pour se soutenir et s'encourager mutuellement' " (Marylin Ferguson, p. 123, Schooyans, p. 89).
Et Schooyans conclut: " Nous sommes ici confrontés à une nouvelle
gnose, à un 'savoir supérieur' se transmettant par osmose à des initiés.
Il est affligeant de découvrir que ce 'savoir' prétend tout expliquer,
en fin de compte, par référence à l'inconscient, à l'invisible, aux pouvoirs
inconnus du cerveau, aux sourdes énergies qui travaillent l'univers, etc.
Le 'nouveau paradigme' est le fer de lance d'un projet sans précédent de
colonisation mentale généralisée " d'un impérialisme délirant requérant la
soumission des esprits à l'autorité de ceux qui le produisent. Du point de vue
anthropologique, c'est la plus grande entreprise d'aliénation de l'histoire. Du
point de vue politique, c'est le plus formidable danger qui pèse sur les démocraties.
Avec le New Age et ses réseaux, nous entrons dans une guerre totale sans
précédent, où dominent les armes psychologiques et où toutes les ressources de
la politique, du droit, des sciences biomédicales, des disciplines les plus
diverses sont concentrées sur la même cible: la destruction de l’ ‘ancien
paradigme'. Du point de vue chrétien, c'est le plus grand danger qui menace
l’Église depuis la crise arienne " (pp. 92-94).
Face à cette nouvelle menace, il faut être catholique
Pour conclure de mon côté, j'évoquerai simplement deux paroles. La première,
de Dostoïevski: " Si Dieu n'existe pas, tout est permis ". La.
seconde, de Bernadette, lorsqu'en 1870 on lui demandait si elle craignait les
Prussiens : " Je ne crains que les mauvais
catholiques. "
Toute la force des hérésies et des attaques du démon s'appuie, en effet, sur la liberté des chrétiens lorsqu'elle n'est pas fidèle au message évangélique et aux inspirations de la grâce. Face à cette nouvelle menace il faut donc, et il suffit, d'être catholique... ce qui n'est pas si facile, non seulement dans nos mœurs, mais dans notre pensée.
Le Christ nous a montré les exigences de la perfection morale, contenue dans les deux grands commandements: aimer Dieu par-dessus tout et le prochain comme soi-même. Il faut d'abord reconnaître la profondeur de cette Loi telle que Jésus l'a promulguée: les disciples en furent effarés, se demandant comment elle était praticable. De fait, elle est impraticable par les pécheurs que nous sommes... mais ce n'est pas une raison pour la contester ou l'amoindrir: c'est une raison pour s'humilier avec le publicain, et obtenir la grâce d'être justifié comme lui.
Les papes rappellent inlassablement les exigences de cette morale et, bien entendu, ils sont lapidés par les media, comme les Juifs menaçaient de lapider Jésus pour des raisons analogues. Le " mauvais catholique " de Bernadette se rend complice de cette lapidation en cherchant à justifier les pires accommodements contre la loi morale: là est la clé de tous les débats sur l'avortement, l'euthanasie, etc.
Schooyans précise par exemple: " Depuis plusieurs années, on observe
une dégradation accélérée du respect dû à la vie humaine. Pas plus que l’Église
ne pouvait se taire au dix-neuvième siècle sur la question sociale, la
communauté chrétienne ne peut se taire au moment où tente de s'organiser le 'nouvel
ordre mondial' et où se définit le profil de la société du vingt et unième
siècle.
Ces actions contre la vie humaine ont pris une telle ampleur que de nombreuses
personnes ont commencé à en prendre conscience, à s'en inquiéter, voire à
réagir. Elles savent que le respect dû à la vie humaine se dégrade rapidement,
ouvertement et selon des voies diversifiées. Ces personnes, et tous les autres
hommes de bonne volonté, aspirent à être éclairés et orientés.
On voit mal au nom de quoi on pourrait refuser à l'Église la liberté de
parole dans un domaine aussi décisif pour l'avenir de l'humanité. Faire usage
de ce droit est même un devoir impératif. Lorsque, même parmi des chrétiens, la
conscience morale est obscurcie au point de ne plus percevoir/es exigences les
plus élémentaires de la justice, cela fait partie intégrante du service que
l’Église doit à la communauté humaine que de raviver en elle la sensibilité de cette
conscience morale. L'Église, qui aime tous les hommes, ne saurait se résigner à
l'idée que soit éliminé ou mutilé un seul être innocent (c'est moi qui
souligne).
La situation actuelle présente ceci de particulièrement grave que, souvent sans s'en rendre compte, les hommes d'aujourd'hui, y compris les chrétiens, flirtent avec les idéologies de la mort. Pour conjurer la hantise de la mort, pour rendre aux hommes la joie de vivre et celle d'aimer, l'Église doit aider les hommes à redécouvrir que leur vie a un sens, et qu'elle est belle, puisque Dieu nous aime et qu'Il nous appelle à aimer " (pp. 11-12).
Et je dis avec Bernadette: tout le danger vient en fin de compte des mauvais catholiques que nous sommes tous, dans la mesure où nous craignons de choquer la mentalité enténébrée qui rejette avec violence l'absolu de la morale proclamée par le Christ. Ce qui a une valeur infinie, ce n'est pas la vie humaine (que Jésus nous demande d'être prêts à sacrifier pour son amour et celui des hommes), c'est le respect de la vie humaine: valeur infinie comme toute obligation morale. L'abomination de la désolation, ce n'est pas la mort des millions d'innocents que Dieu recevra dans son Paradis, c'est la perversion qui les tue - et toute complicité avec ce crime nous entraîne vers l'enfer.
Ne plus croire à ces vérités, ne plus oser les proclamer, là est la vraie mort: " Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais tout ce qui entraîne vers la mort éternelle, " Quiconque accepte le refus de cette lumière magnifique et implacable est déjà vaincu par la conspiration du Verseau. Pour résister au rejet de toute morale, il faut aller jusqu'au bout de la morale exprimée dans ce que j'appelle le principe de Newman: le moindre péché véniel délibéré est une catastrophe plus grave qu'un tremblement de terre. Que dire du péché mortel, qui tue le sens de l'éternité, du bonheur et de Dieu ?
Beaucoup de chrétiens et même de clercs regimbent contre le principe de Newman, demandent que l’Église mette de l'eau dans son vin, acceptant d'affadir le sel de l'Évangile: mais si ce sel vient à s'affadir, il est déjà vaincu par la conspiration du Verseau et l'on perdra son temps à mener contre elle des combats d'arrière-garde.
Opposons plutôt à la " douce conspiration " du Verseau, avec ses réseaux capillaires et leur envahissement insidieux, la " douce conspiration " de l’Église invisible et de Marie: la légion des petites âmes victimes de l'Amour miséricordieux, fondée par Thérèse de l'Enfant-Jésus à l'instigation de la Sainte Vierge, lieu d'accueil invisible pour les désespérés...
1. Michel SCHOOYANS, L'Évangile face au désordre mondial, Fayard, 350 p.
Malheur
aux pauvres!
À PROPOS DE
L'ÉVANGILE FACE AU DÉSORDRE
MONDIAL
"L'Évangile face au désordre mondial" (1) a été écrit par le
père Michel Schooyans et préfacé par le cardinal Ratzinger. Le père Schooyans
est prêtre de l'archevêché de Bruxelles. Docteur en philosophie et en
théologie, il est professeur émérite à l'université catholique de Louvain et
enseigne dans différentes universités américaines. Membre de l'Académie
pontificale des sciences sociales, il a écrit une vingtaine d'ouvrages,
notamment "L'enjeu politique de l'avortement" (L’Œil, Paris, 1991);
"Bioéthique et population - Le choix de la vie" (Fayard, Paris,
1994), "La dérive totalitaire du libéralisme" (Mame, Paris, 1995). Il
ne cesse de dénoncer avec un luxe impressionnant de faits, de chiffres, de
citations puisés aux meilleures sources, le complot diabolique contre la vie
qui se développe dans le monde entier depuis plus d'un demi-siècle. C'est
pourquoi Michel Desclos le Peley donne ici plus qu'une recension de son dernier
livre.
Comme l'indique le titre de l'ouvrage, la situation présente du monde est un véritable désordre caché sous l'appellation trompeuse de "Nouvel ordre". Le livre du père Michel Schooyans analyse et dénonce les dérives d'une société dominée par les pays développés et où le plaisir tient lieu de bonheur. Il met en relief les graves préjudices causés aux pays pauvres en matière de respect de la vie.
Le message d'espérance et de charité contenu dans l'Évangile et diffusé par l’Église apparaît bien comme le dernier rempart contre la culture de mort. Le "pauvre" visé ici est en premier lieu l'enfant non né, "le plus pauvre d'entre les pauvres", victime d'un complot universel sans précédent, mais pas seulement lui.
Dans sa préface, le cardinal Ratzinger décrit la nouvelle anthropologie qui
est à la base du nouvel ordre mondial. Le bonheur est ici-bas et rien ni
personne ne doit compromettre le bien-être de ceux qui se sont habitués à la
richesse ("le front commun des satisfaits"). Au contraire, il
convient, comme le disait Malthus en 1803, de "réduire le nombre des
convives à la table de l'humanité" (2). La maternité devient un
obstacle au bonheur et l'enfant une menace pour le développement. Cette
philosophie de l'égoïsme nie la valeur du don et le chrétien se doit de
protester. Mais, reconnaît le cardinal, dès lors que la notion des droits de
l'homme exclut dès l'origine toute référence à sa vie éternelle, on ne voit pas
comment les droits des plus humbles seraient respectés et promus. C'est
pourquoi il salue l'effort de l'auteur qui présente "en contraste avec
la nouvelle anthropologie, les traits essentiels de l'image chrétienne de
l'homme (...). Il donne ainsi à l'idée, si souvent exprimée par le Pape,
d'une civilisation de l'amour, un contenu concret, politiquement réaliste et
réalisable".
Michel Schooyans, consacre les cinq premiers chapitres de son ouvrage à la description de la mentalité "anti-vie", aux instances qui la diffusent et aux moyens dont disposent ses propagandistes. Les neuf autres chapitres concernent ,davantage les réponses que les chrétiens peuvent puiser dans l’Évangile et les enseignements pontificaux, pour développer la culture de vie. Nombre de nos lecteurs sont déjà impliqués dans ce combat et nous voudrions attirer leur attention sur les analyses du début du livre, où l'auteur n'a pas peur de désigner les officines responsables de la culture mortifère.
LA VIE HUMAINE MENACÉE
Les comportements de l'homme moderne font peser sur la vie humaine des menaces d'une ampleur sans précédent: l'avortement, bien sûr, mais aussi le gaspillage d'embryons, l'euthanasie, la contraception, la stérilisation, l'homosexualité, le suicide... Au premier rang des moyens utilisés dans la véritable guerre engagée contre la vie, se trouve l'arme chimique que représente la pilule abortive RU 486 destinée selon son auteur à "aider les pays pauvres à contrôler la croissance de leur population, condition préalable, assure-t-on, à tout développement" (p. 14). Certes, tout au long du XXe siècle, la découverte et l'emploi de moyens de destruction de masse ont illustré la faible valeur accordée à la vie humaine, même innocente. L'histoire récente conduit à dire que "l'industrie de la mort n'a jamais été aussi prospère" (p.24). Comment en serait-il autrement, vu les moyens mis à sa disposition, moyens financiers et de propagande.
Les attaques contre la vie humaine sont développées en premier lieu par les institutions internationales publiques telles que le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), l'Organisation mondiale de la santé (OMS), voire l’UNICEF (3), qui cherchent à obtenir l'appui de l'ONU aux politiques qu'elles préconisent. Les messages anti-vie présentant la limitation de la natalité comme condition préalable indispensable du développement des pays pauvres, sont également relayés par la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international (FMI).
Certains gouvernements nationaux participent à la grande offensive pour le contrôle de la vie. L'exemple le plus patent est le dossier codé NSSM 200 établi en 1974 à la demande de Henry Kissinger, secrétaire d'État américain. "Ce document d'importance majeure analyse les implications de la croissance démographique mondiale pour la sécurité des États-Unis et leurs intérêts outre-mer" (p.30).
Notons qu'à l'instar du gouvernement américain, qui a tenu ce rapport confidentiel pendant vingt ans, les États n'ont pas le cynisme de reconnaître directement leurs options malthusiennes mais font transiter leurs contributions financières par les organismes privés, les fameuses organisations non gouvernementales (ONG). Le financement d'un groupe comme le Planning familial fait clairement appel aux nations riches. S'agissant des USA, "le NSSM 200, déjà cité, confirme explicitement cette connivence" (p.32). Ces officines, spécialistes du lobbying, agissent "de façon informelle en marge des réunions officielles en vue d'influencer les membres participant à celles-ci" (p.31).
Au-delà de ces groupes de pression dont l'activité se dit avant tout humanitaire, le père Schooyans évoque les clubs informels "dont l'influence est parfois remarquée auprès des décideurs politiques et économiques, et dont l'audience est considérable auprès de l'opinion". Et il ajoute que "de l'aveu de certains de ses membres les plus qualifiés, la franc-maçonnerie a joué un rôle de premier plan dans l'action internationale en faveur de la contraception et de l'avortement" (p.33). Pour compléter la liste des membres actifs de l'internationale anti-vie, il faut évoquer les médias et naturellement les laboratoires, toujours prêts à exploiter le marché de la contraception.
LA COALITION IDÉOLOGIQUE DU "GENRE"
Après avoir rappelé les vecteurs de la culture de mort, le père Schooyans en analyse les fondements idéologiques. La coalition idéologique du "genre" ("gender" en anglais) que décrit le chapitre II se rattache à la fois au courant socialiste et aux courant libéral.
Au premier, elle emprunte la notion d'humanité génétique. "Seul compte vraiment le genre humain, l'homme individuel n'en est qu'une manifestation momentanée et vouée à la mort" (p.35). Il n'est qu'un rouage, utile ou non à la machine sociale et traité comme tel. Le droit au plaisir est total, "pourvu que ce soit compatible avec les convenances de l'espèce". Selon la tradition marxiste, "les identités nationales (...) doivent se dissoudre pour que puisse s'épanouir le nouvel ordre mondial (...). Il appartient à une minorité soi-disant éclairée d'expliquer au commun des mortels ce qu'ils doivent penser, vouloir et faire" (p.36).
La tradition libérale, pour sa part, retrouve chez Platon le devoir de la Cité de "contingenter ses habitants et mener une politique eugéniste" (p.37). Plus près de nous, Malthus (1766-1834) a dressé le spectre de la famine. "Il ne faut donc point interférer dans tes mécanismes de la Nature qui opère une sage sélection naturelle. Il faut laisser agir les freins grâce auxquels sont éliminés ceux qui, étant moins doués, sont pauvres. Dans leur intérêt et dans celui de tous, il faudra en outre leur conseiller le mariage tardif et la continence" (p.37). Évoquant Bentham (1748-1832), le père Schooyans définit le pauvre comme "le vaincu de la libre concurrence"; il est en trop "parce qu'il ne produit pas, ou pas assez, et qu'il prétend malgré tout consommer" (p.38). Et pour éviter tout scrupule, Malthus ne dit-il pas que "la pauvreté, comme du reste la richesse, est un phénomène naturel, (...) déterminé par les aptitudes inégales des individus" (p.38)?
Toujours au nom du genre humain, il faut "favoriser la transmission de la vie entre les partenaires les plus doués et la refréner parmi les moins doués". C'est le cas en Chine populaire, où "les couples peuvent procréer suivant des quotas, variables au gré de la qualité accordée aux géniteurs par la bureaucratie biocratique" (p.38).
Comme la nécessaire maîtrise de la transmission de la vie ne doit pas faire obstacle au droit au plaisir, le courant néo-malthusien dissocie la fin unitive de la fin reproductive de l'union conjugale en incitant à l'amour libre, destructeur de la famille. Le mariage, en effet, "comporte un engagement à la fidélité qui hypothèque la liberté totale dont chaque partenaire doit jouir à tout moment, quelle que soit la situation qui puisse se présenter" (p.39). A cet égard, et contrairement au sens commun, les différences entre l'homme et la femme ne sont pas naturelles mais culturelles, donc en évolution constante. Il appartient à la femme de refuser l'oppression dont elle est victime pour détruire jusqu'à l'idée même de famille. Cette idéologie du genre est accueillie sans réserve dans les conférences internationales comme celles du Caire en 1994 et celle de Pékin en 1995 (4). Le concept de famille y est utilisé pour désigner toute sorte d'union.
On voit que les deux idéologies dominantes que sont le socialisme et le libéralisme sont coalisées pour "justifier le mépris de la vie", ce qui explique la violence qui se déchaîne contre elle. Au nom de l'humanité génétique, on voit resurgir les systèmes racistes sous le vocable d'eugénisme scientifique. On ne peut que frémir en pensant aux perspectives ouvertes par l'exploration du génome humain, sous couvert de la qualité de la vie.
LA SANTÉ VUE PAR L'OMS
Vecteur capital de la culture mortifère, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) fait l'objet du chapitre II Le "nouveau paradigme de la santé", puisque telle est la terminologie du directeur général de l'OMS, consiste "en une vision du monde dans laquelle la santé est au centre du développement et de la qualité de la vie" (p.54). C'est à la fois une nouvelle façon d'envisager l'homme et une approche globalisante (holistique) des problèmes. L'OMS se donne clairement un rôle normatif en plus de son rôle technique. En 1994, l'OMS crée un groupe d'experts chargé d'étudier le rôle central de la santé dans le processus de développement. Cette même année, le thème de la santé reproductive est au centre de la conférence du Caire "Population et développement", comme première priorité dans le nouveau paradigme de l'OMS.
Au droit à une vie sexuelle responsable, satisfaisante et sûre, sont associées la capacité de se reproduire (si et quand on le veut, s'entend), la maternité sans risque, la planification familiale, la régulation de la fécondité... Simultanément, la Banque mondiale, principal donateur pour le développement sanitaire, intensifie son partenariat avec l'OMS pour "examiner les ressources disponibles dans chaque pays, pour définir les priorités en matière de santé, pour analyser les rapports coût/bénéfice, pour évaluer les risques, en somme pour mettre en œuvre les techniques d'analyse sur la base desquelles seront décidées les priorités et l'allocation des ressources. Toute la science actuarielle est mobilisée au service du nouveau paradigme" (p.58). C'est qu'en effet l'OMS doit concilier un objectif très large ("la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social") et la pression de ses bailleurs de fonds (la Banque mondiale) pour procéder à des économies budgétaires. Compte tenu des ressources locales et de la probabilité de succès, le paradigme de la santé se présente connue un programme global, "assorti d'un plan d'action que l'on considère comme méritant d'être exécuté" (p.72).
Foin de l'éthique médicale hippocratique! L'éthique sanitaire du nouveau paradigme "considère la santé comme un produit subordonné à des impératifs économiques. On la fabrique, on la vend, on la consomme selon des critères de rareté et de solvabilité, c'est-à-dire selon les lois du marché" (p.72). De ces critères découleront les priorités retenues; elles varieront d'une société à l'autre, à l'intérieur des différentes sociétés et selon les personnes. Le critère d'utilité de l'individu justifiera la discrimination entre les actifs et les inactifs. Les probabilités de succès seront également évaluées. Pourquoi soigner les maladies aux séquelles handicapantes ou réputées incurables? Pourquoi soigner les maladies de la vieillesse7 "La santé publique est considérée en quelque sorte comme sujet de droits et elle a la préséance sur la santé individuelle". Sa priorité est la santé reproductive, expression pudique du contrôle quantitatif et qualitatif de la transmission de la vie. "Le contrôle du nombre des naissances et l'eugénisme s'imposent en vertu de l’"intérêt supérieur du corps social" (p.73).
Le nouveau paradigme et son éthique sont à la fois très éloignés de la morale chrétienne et tout a fait dans la ligne des idéologies évoquées au chapitre précédent: même référence à la lutte entre individus et entre sociétés, même utilitarisme dans l'analyse coûts/bénéfices, même relativisme moral. Ils présentent surtout, comme on va le voir, une grande parenté avec le Nouvel âge; c'est l'objet du chapitre IV qui éclaire à la fois sur le mouvement et sur ce qui se prépare à l'ONU.
LE NOUVEL ÂGE: SON PARADIGME ET SES RÉ-SEAUX
Le paradigme: une dogmatique néo-malthusienne
L'influence du Nouvel âge est évidente, ne serait-ce que dans le vocabulaire. Le livre de M. Ferguson Les enfants du Verseau (5), ouvrage de référence du Nouvel âge, a pour sous-titre "Pour un nouveau paradigme". Citée par le père Schooyans, M. Ferguson s'explique:
"Un paradigme est une sorte de structure intellectuelle permettant la compréhension et l'explication de certains aspects de la réalité (...). Un changement de paradigme est, sans équivoque, une nouvelle façon de penser les vieux problèmes" (6).
"Pour la première fois dans l'histoire, (c'est toujours M. Ferguson qui parle) l'humanité a accès au panneau de contrôle du processus de changement, à la compréhension de la manière dont les transformations se produisent (...). Le paradigme de la Conspiration du Verseau conçoit l'humanité comme enracinée dans la nature et encourage l'individu autonome dans une société décentralisée en nous considérant comme des intendants de toutes nos ressources, extérieures et intérieures" (7).
Le père Schooyans résume ainsi la démarche d'ensemble
"La Renaissance et surtout la Réforme ont vu l'homme affirmer pour la première fois son indépendance. L'homme issu de la Réforme n'a plus besoin d'Église: il entre en relation directe avec Dieu; il n'a plus besoin de normes morales: il obéit à sa seule conscience. (...) Le Nouvel âge est l'étape suivante de cette évolution et il entend consommer la rupture déjà amorcée par la Réforme vis-à-vis du paradigme ancien, celui de l'âge du Poisson, pour faire court: le christianisme" (p.82).
Comment alors ce surhomme explique-t-il la souffrance et la mort? Il les contourne: "La croyance en la réincarnation excusera la violence de l'avortement ou de la guerre (...); la réincarnation en une vie ultérieure ôte toute importance aux formes de violence ponctuant l'existence actuelle" (p.83). Dans cette vision panthéiste, dit le père Schooyans, tout individu est divin, le corps social l'est aussi et la santé de ce corps "importe plus que celle des individus". La "Terre-Mère" elle-même est divine. "L'homme doit en fin de compte accepter avec résignation de se soumettre, de se sacrifier, voire d'être sacrifié aux déterminismes du cosmos. Trop d'hommes, trop de pauvres surtout, menacent l'écosystème" (p.83). Il faut donc renforcer les moyens de contrôler la croissance de la population et d'abord celle des pauvres "accusée de mal gérer son environnement" (8); il faudra aussi "filtrer les connaissances et les techniques même simples, qui permettraient aux pauvres de soigner les maladies les plus fréquentes; par là on maintiendra les taux de mortalité, surtout infantile, à un niveau élevé" (p.84). Ce retour à l'idéologie du genre boucle la boucle. Le nouveau paradigme du Nouvel âge est bien le même que celui de l'OMS et il légitime ainsi ses priorités.
Un réseau de réseaux sans dirigeants?!
Notons au passage quelques citations très explicites de Marilyn Ferguson sur le fonctionnement de la Conspiration du Verseau:
"Un puissant réseau, pourtant dépourvu de dirigeants, est en train de produire un changement radical aux États-Unis. Ses membres se sont débarrassés de certains éléments clefs de la pensée occidentale (...). Ce réseau, c'est la Conspiration du Verseau. Il s'agit d'une conspiration sans doctrine politique, sans manifeste..." (9).
Des groupes d'individus auto-organisés constitueront les unités d'action. Ce sera la minorité qui "influencera les gens, non par de simples arguments rationnels, mais par des changements de cœur" (10):
"Amplifié par les communications électroniques, libéré des vieilles contraintes de la famille et de la culture, le réseau est l'antidote de l'aliénation. Il engendre suffisamment de pouvoir pour refaire la société. Il offre à l'individu un soutien affectif, intellectuel, spirituel et économique. C'est un lieu d'accueil invisible, un moyen puissant de modifier le cours des institutions, en particulier le gouvernement" (11).
"(Un réseau) est une source de pouvoir encore jamais exploitée dans l'histoire: de multiples mouvements sociaux autosuffisants reliés en vue d'un ensemble de buts (...) la Conspiration du Verseau est un réseau de nombreux réseaux dont la vocation est la transformation sociale (...). Son centre est partout" (12).
La notion de réseau de réseaux explique qu'il n'y a pas de contradiction entre la vision holistique, globalisante, du nouveau paradigme et la décentralisation requise pour une action permanente en profondeur. Marilyn Ferguson dit encore:
"I1 existe une coalition informelle de conspirateurs dans les agences et dans les équipes du Congrès (américain). A l'intérieur du ministère de la Santé, de l'Éducation et du Bien-Être, des innovateurs ont créé des groupes d'action informels afin de partager leurs stratégies d'inoculation des nouvelles idées dans un système résistant et de se soutenir moralement les uns les autres" (13)
Et le père Schooyans de conclure que les réseaux agissent comme des groupes de pression dans les institutions nationales ou internationales, publiques ou privées. Il est inutile d'en fonder de nouvelles, "les institutions existantes exercent à merveille la fonction de fusées porteuses pour le nouveau paradigme" (p.88).
En conclusion de ces trois chapitres particulièrement éclairants de son livre, le père Schooyans attire l'attention du lecteur sur la situation nouvelle créée par la convergence entre l'idéologie du genre et celle du nouveau paradigme au regard du droit à la vie. La question de la vie "apparaît au cœur d'un projet de nouvelle éthique, discutée dans des réseaux internationaux, infiltrant les organisations existantes, inspirant des actions multiples mais convergentes à l'échelle mondiale" (p.90).
Pourtant, derrière la poudre aux yeux que projette le nouveau paradigme, le père Schooyans dénonce une réelle menace, celle d'un monde dans lequel la place de l'homme n'est plus celle d'une personne "raisonnable et libre, faite à l'image de Dieu, appelée à la vie surnaturelle et au salut éternel" (p.91 ). Même s'il n'est qu'un fatras syncrétique, un amalgame de fariboles astrologiques, le nouveau paradigme a l'ambition d'occuper tous les cerveaux:
"Il est le fer de lance d'un projet sans précédent de colonisation mentale généralisée - d'un impérialisme délirant requérant la soumission des esprits à l'autorité de ceux qui le produisent. (...) Avec le Nouvel âge et ses réseaux, nous entrons dans une guerre totale sans précédent, où dominent les armes psychologiques et où toutes les ressources de la politique, du droit, des sciences biomédicales, des disciplines les plus diverses sont concentrées sur la même cible: la destruction de l'ancien paradigme; Du point de vue chrétien, c'est le plus grand danger qui menace l’Église depuis la crise arienne" (p.93).
Par sa nouvelle éthique, ses réseaux, ses buts, ses modes d'action, ses structures insaisissables, "le Nouvel âge est l'allié idéal objectif des grandes obédiences maçonniques" avec lesquelles il partage l'ambition de détruire l'ancien paradigme dans lequel l'homme est à l'image de Dieu.
L'ÉGLISE SEUL VÉRITABLE REMPART CONTRE LA FOLIE DU MONDE
Avant d'aborder longuement dans les chapitres suivants les réponses proposées par l’Église à partir de la Bible et dans les enseignements pontificaux, le père Schooyans évoque les dangers qui menacent les droits de l'homme exprimés dans la Déclaration universelle de 1948 que d'aucuns voudraient réécrire à l'occasion de son cinquantième anniversaire.
Certes, il a raison de refuser qu'on mette sur le même plan les droits civils et politiques d'une part et les droits économiques, sociaux et culturels d'autre part. "C'est ignorer que les droits économiques, sociaux et culturels expriment des conditions indispensables pour que soit honoré le droit fondamental des individus humains à vivre et à vivre dans la liberté" (p. 101). On peut craindre également l'émergence de nouveaux droits tels que le droit à la santé sexuelle et reproductive, y compris le droit à l'avortement, le droit à différents modèles de famille, le droit au développement...
Malheureusement, il ne faut pas surestimer le rôle de rempart que devrait jouer la Déclaration universelle de 1948. Dans un discours prononcé à Munich, le 3 mai 1987, le pape Jean-Paul II disait:
"On entend beaucoup parler, aujourd'hui, des droits de l'homme. Dans de très nombreux pays, ils sont violés. Mais on ne parle pas des droits de Dieu. Et pourtant, droits de l'homme et droits de Dieu sont étroitement liés. Là où Dieu et sa loi ne sont pas respectés, l'homme non plus ne peut faire prévaloir ses droits (...) les droits de Dieu et les droits de l'homme sont respectés ensemble ou ils sont violés ensemble" (14).
Jean-Paul II dit encore dans Evangelium
vitae:
"Comment ne pas penser que la proclamation même des droits des personnes et des peuples, telle qu'elle est faite dans de hautes assemblées internationales, n'est qu'un exercice rhétorique stérile tant que n'est pas démasqué l'égoïsme des pays riches qui refusent aux pays pauvres l'accès au développement et le subordonnent à des interdictions insensées de procréer, opposant ainsi le développement à l'homme?
(...) Les racines de la contradiction qui apparaît entre l'affirmation solennelle des droits de l'homme et leur négation tragique dans la pratique se trouvent dans une conception de la liberté qui exalte de manière absolue l'individu et ne le prépare pas à la solidarité, à l'accueil sans réserve ni au service du prochain... (Cette) culture de mort, dans son ensemble, révèle une conception de la liberté totalement individualiste qui finit par être la liberté des plus forts s'exerçant contre les faibles près de succomber" (15).
Le rempart véritable, nous l'avons en Dieu et dans son Église.
Volontairement, nous avons insisté sur les premiers chapitres du livre et fait ressortir la convergence, pour ne pas dire la complicité, entre l'idéologie du genre et le nouveau paradigme du Nouvel âge (et de l'OMS), parce que c'est à la fois très gave pour l'avenir et peu connu. Mais il y aurait naturellement beaucoup d'autres choses à signaler dans le livre très fiche du père Schooyans. Il ne manque pas, par exemple, de dénoncer les nombreuses dérives du langage qui traduisent celles de la pensée contemporaine. L'équité devient un concept subjectif à géométrie variable, la qualité de vie s'apprécie selon des critères subjectifs; la souveraineté des nations est absolue pour certaines, relative pour d'autres. La morale du plaisir est une morale de seigneurs et la société doit supprimer tout ce qui peut faire obstacle à la liberté des seigneurs.
Face à toutes ces manifestations de l'impérialisme des pays riches - sous couvert des grandes conférences internationales animées par des organismes sans mandat - l'Église doit enseigner l'Évangile et aborder les phénomènes à la lumière des exigences de la morale naturelle et évangélique. Quant aux chrétiens, ils ont le devoir de résister aux lois injustes et aux agents qui les diffusent comme "la solution finale au problème de la pauvreté" (p.310).
Le livre du père Schooyans est un argumentaire de cette résistance pour la justice et pour la paix (16).
Michel Desclos le
Peley
Action Familiale et Scolaire, octobre 1997, numéro 133.
(1) Éd. Fayard, 1997. En vente à I'A.F.S.
Bulletin de commande en dernière page.
(2) Comme il ajoutait que "celui qui
naît dans un monde déjà occupé, s'il ne peut obtenir de quoi subsister de ses
parents... est de trop dans ce monde", un de ses détracteurs répondit
qu'il n'y a jamais eu un homme de trop sur la terre... sauf peut-être un nommé
Malthus!
(3) Cf. A.F.S. n° 111, février 1994, p.53 et
A.F.S. n° 128, décembre 1996, p.54.
(4) Cf. tiré-à-part A.F.S. Du Caire à
Pékin, les grandes manœuvres de la culture de mort, par Michel Berger et
Rémi Fontaine. Bulletin de commande en dernière page.
(5) Les enfants du Verseau. Pour un
nouveau paradigme, collection L'Aventure secrète. Paris, J'ai lu, 1995. La
traduction française a paru d'abord chez Calmann-Lévy en 1981.
(6) Op.cit. p.20.
(7) Op. cit., p.24.
(8) Ceci pourrait expliquer pourquoi sont
périodiquement déclenchées de véritables campagnes médiatiques contre, par
exemple, les déforestations au Brésil, en Afrique, ou en Asie. L'outrance même
du battage actuel fait autour des feux de forêt en Indonésie et à Bornéo semble
porter la marque des propagandes néo-malthusiennes.
(9) Op.cit. p.15. Faut-il vraiment croire à
l'absence de dirigeants? Voir à ce sujet la brochure Connaissance
élémentaire du Nouvel âge d'Arnaud de Lassus, chap. VII et IX. Bulletin de
commande en dernière page.
(10) Op. cit., p.211.
(11) Op. cit., p.216. On rejoint ici
l'analyse d'Arnaud de Lassus dans Connaissance élémentaire du Nouvel âge.
(12) Op. cit., p.220.
(13) Op. cit., p.235.
(14) Documentation catholique du 7
juin 1987, page 584.
(15) Evangelium vitae, 25 mas 1995,
Tequi, Paris § 18, 19, p.32-33.
(16) Dans Sollicitudo rei socialis, le
pape Jean-Paul II rappelle que la devise du pontificat de Pie XII était
"La paix est le fruit de la justice".
par le cardinal Joseph Ratzinger
Les éditions Fayard publient ces jours-ci la traduction française du
livre du cardinal Ratzinger: Ma vie, Souvenirs (1927-1977). M. Didelot,
directeur du département religieux de Fayard, a bien voulu en confier quelles
"bonnes feuilles" à l'Homme Nouveau. Nous l'en remercions.
En 1962, l'abbé Ratzinger était professeur à Bonn. En 1963, il devient
professeur à Münster puis, en 1966, à Tübingen et, en 1969, à Ratisbonne.
Pour la majorité des Pères conciliaires, la réforme du mouvement liturgique ne constituait pas une priorité et, pour beaucoup, n'était absolument pas matière à discussion. Ainsi, par exemple, le cardinal Montini, devenu véritablement "le Pape du Concile" sous le nom de Paul VI, déclara sans ambages après le début du Concile, en présentant les thèmes à traiter, qu'il ne voyait pas dans cette réforme une tâche essentielle du Concile. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la réforme liturgique n'était devenue une question urgente qu'en France et en Allemagne. Dans un premier temps, dans la perspective du rétablissement pur et simple de l'ancienne liturgie romaine, ce qui impliquait la participation active du peuple de Dieu au déroulement liturgique. Ces deux pays, alors les plus influents sur le plan théologique (et auxquels il faut, bien sûr, adjoindre également la Belgique et les Pays-Bas), avaient imposé dans la phase préparatoire l'élaboration d'un schéma sur la sainte liturgie, qui s'intégrait naturellement dans la thématique générale de l'Église. Que ce texte ait été le premier à faire l'objet de délibérations conciliaires n'était aucunement dû à un regain d'intérêt de la majorité des Pères pour la question liturgique, mais simplement à ce que l'on n'attendait pas de grands différends sur ce point et que l'on considérait l'ensemble comme une sorte de terrain d'entraînement, ce qui permettait d'apprendre et d'expérimenter la méthode du travail conciliaire. Aucun Père n'aurait eu l'idée de voir dans ce texte une "révolution" mettant un "terme au Moyen Âge" comme certains théologiens croient devoir l'interpréter depuis. On voyait cela comme une extension des réformes introduites par Pie X et activées par Pie XII avec prudence et détermination. Les clauses générales comme "les livres liturgiques doivent être révisés au plus vite" (n° 25), furent comprises en ce sens: comme la poursuite de ces évolutions qui ont toujours existé et qui, depuis les papes Pie X et Pie XII ont conduit à redécouvrir les traditions romaines classiques, leur donnant ainsi un caractère particulier. Cela devait effectivement surmonter les tendances de la liturgie baroque et de la piété du XIXe siècle, et favoriser un recentrage humble et sobre sur le véritable mystère de la présence du Christ dans son Église. Rien d'étonnant dans ce contexte à ce que le "modèle de messe" remanié, qui devait remplacer l'Ordo missae, ait été refusé par la majorité des Pères convoqués en un Synode spécial en 1967. Que quelques (ou de nombreux ?) liturgistes consultés aient envisagé dès le départ d'aller plus loin, nombre de publications le laissent supposer. De telles aspirations n'auraient certes pas obtenu l'agrément des Pères. Le texte du Concile n'en fait aucunement état, bien qu'on les trouve a posteriori implicites dans certaines clauses générales.
Le débat sur la liturgie se déroula paisiblement, sans tensions profondes.(...)
LE MISSEL DE PAUL VI
Le deuxième grand événement au début de mes années à Ratisbonne fut la publication du Missel de Paul VI, assortie de l'interdiction quasi totale du missel traditionnel, après une phase de transition de six mois seulement. Il était heureux d'avoir un texte liturgique normatif après une période d'expérimentation qui avait souvent profondément défiguré la liturgie. Mais j'étais consterné de l'interdiction de l'ancien missel, car cela ne s'était jamais vu dans toute l'histoire de la liturgie. Bien sûr, on fit croire que c'était tout à fait normal. Le missel précédent avait été conçu par Pie V en 1570 à la suite du Concile de Trente. Il était donc normal qu'après quatre cents ans et un nouveau concile, un nouveau pape présente un nouveau missel. Mais la vérité historique est tout autre: Pie V s'était contenté de réviser le missel romain en usage à l'époque, comme cela se fait normalement dans une histoire qui évolue. Ainsi, nombreux furent ses successeurs à réviser ce missel, sans opposer un missel à un autre. Il s'agissait d'un processus continu de croissance et d'épurement, sans rupture. Pie V n'a jamais créé de missel. Il n'a fait que réviser le missel, phase d'une longue évolution. La nouveauté, après le Concile de Trente, était d'un autre ordre: l'irruption de la Réforme s'était accomplie essentiellement à la manière des "réformes liturgiques". Il n'y avait pas simplement une Église catholique et une Église protestante côte à côte; le clivage de l'Église se produisit presque imperceptiblement, et de la façon la plus visible comme historiquement la plus efficiente, par la transformation de la liturgie, qui prit des formes très différentes selon les lieux, de sorte que souvent on ne distinguait pas la frontière entre ce qui était "catholique" et ce qui n'était "plus catholique".
Dans cette confusion, devenue possible par manque de législation liturgique uniforme et par l'existence d'un pluralisme liturgique datant du Moyen Âge, le Pape décida d'introduire le Missale Romanum, livre de messe de la ville de Rome, comme indubitablement catholique, partout où l'on ne pourrait se référer à des liturgies remontant à au moins deux cents ans. Dans le cas contraire, on pourrait en rester à la liturgie en vigueur, car son caractère catholique pourrait alors être considéré comme assuré. Il ne pouvait donc être question d'interdire un missel traditionnel juridiquement valable jusqu'alors. Le décret d'interdiction de ce missel, qui n'avait cessé d'évoluer au cours des siècles depuis les sacramentaires de l'Église de toujours, a opéré une rupture dans l'histoire liturgique, dont les conséquences ne pouvaient qu'être tragiques. Une révision du missel, comme il y en avait souvent eu, pouvait être plus radicale cette fois-ci, surtout en raison de l'introduction des langues nationales; et elle avait été mise en place à bon escient par le Concile.
VERS UNE RÉCONCILIATION
Toutefois, les choses allèrent plus loin que prévu: on démolit le vieil édifice pour en construire un autre, certes en utilisant largement le matériau et les plans de l'ancienne construction. Nul doute que ce nouveau missel apportait une véritable amélioration et un réel enrichissement sur beaucoup de points; mais de l'avoir opposé en tant que construction nouvelle à l'histoire telle qu'elle s'était développée, d'avoir interdit cette dernière, faisant ainsi passer la liturgie non plus comme un organisme vivant, mais comme le produit de travaux érudits et de compétences juridiques: voilà ce qui nous a porté un énorme préjudice. Car on eut alors l'impression que la liturgie était "fabriquée", sans rien de préétabli, et dépendait de notre décision. Il est donc logique que l'on ne reconnaisse pas les spécialistes ou une instance centrale comme seuls habilités à décider, mais que chaque "communauté" finisse par se donner à elle-même sa propre liturgie. Or, lorsque la liturgie est notre œuvre à nous, elle ne nous offre plus ce qu'elle devait précisément nous donner: la rencontre avec le mystère, qui n'est pas notre "œuvre", mais notre origine et la source de notre vie. Un renouvellement de la conscience liturgique, une réconciliation liturgique qui reconnaîtrait l'unité de l'histoire liturgique, et verrait en Vatican II non une rupture mais une étape, est d'une nécessité urgente pour l'Église. Je suis convaincu que la crise de l'Église que nous vivons aujourd'hui repose largement sur la désintégration de la liturgie, qui est parfois même conçue de telle manière - et si Deus non daretur - que son propos n'est plus du tout de signifier que Dieu existe, qu'Il s'adresse à nous et nous écoute. Mais si la liturgie ne laisse plus apparaître une communauté de foi, l'unité universelle de l'Église et de son histoire, le mystère du Christ vivant, alors où donc l'Église manifeste-t-elle encore sa nature spirituelle ? Alors la communauté ne fait que se célébrer elle-même. Et cela n'en vaut pas la peine. Et parce qu'il n'existe pas de communauté en soi, mais qu'elle jaillit toujours et seulement du Seigneur lui-même, par la foi, comme unité, la désagrégation en toutes sortes de querelles de clochers, les oppositions partisanes dans une Église qui se déchire deviennent inéluctables dans de telles conditions. C'est pourquoi nous avons besoin d'un nouveau mouvement liturgique, qui donne le jour au véritable héritage du Concile Vatican II.
Cardinal Joseph RATZINGER,
Ma vie. Souvenirs
(1927-1977), Fayard,
146 p.
Édith Stein: le miracle
reconnu
Avant de mourir à cinquante ans entre les mains des nazis, Édith Stein avait consolé les enfants qui l'entouraient à Auschwitz. Quarante-cinq ans plus tard, la carmélite d'origine juive allait guérir une fillette américaine portant son nom de religieuse. Récit du miracle qui a permis la canonisation de la célèbre convertie.
Benedicta McCarthy ne se souvient de rien. Il est vrai que l'adolescente d'aujourd'hui n'avait que deux ans et demi lorsqu'elle fut sauvée d'une mort "inévitable" par l'intercession de sa patronne, sœur Theresa Benedicta qui, avant d'être tuée par les nazis à Auschwitz dans son habit de carmélite, avait brillé en tant qu'Édith Stein, intellectuelle juive allemande. Elle fut béatifiée au titre de martyre, le 1er mai 1087; il ne manquait donc qu'un unique miracle pour que l'Église puisse la canoniser. C'est chose faite depuis quelques jours. Jean-Paul II a officiellement ajouté au calendrier des saints le nom de cette héroïne du XXe siècle.
Clin d'œil de la Providence
Le miracle tant espéré s'était déjà produit - clin d'œil de la Providence - quelques semaines seulement avant la béatification... Le 20 mars 1987, le père Emmanuel Charles McCarthy, un prêtre catholique de rite byzantin, et sa femme Mary rentrent chez eux après avoir suivi une retraite - leur première absence depuis la naissance de leur douzième enfant, Benedicta. Ils ont confié les plus jeunes à la garde des plus grands (l'aîné a dix-neuf ans). Mais voici que ces derniers accourent tout essoufflés dans la rue: leur petite sœur, saisie de convulsions, a été conduite d'urgence à l'hôpital. Personne n'en sait davantage...
On imagine l'angoisse des parents qui se précipitent à l'hôpital local de Brockton, dans le Massachusetts, à une cinquantaine de kilomètres de Boston. Là, les médecins viennent de cerner l'origine de la crise: l'exploratrice en herbe avait réussi à dénicher des plaquettes de comprimés analgésiques e