l'homme nouveau


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UN SÉNATEUR PREND LA PAROLE


L'esprit moderne s'efforce de faciliter l'accès aux produits qui permettent d'éviter la venue d'un enfant. Le "Norlevo" ou "pilule du lendemain" fait partie de cette chimie anticonceptionnelle, voire abortive.
Ségolène Royal imagina, un temps, d'en confier la distribution aux infirmières scolaires, par simple décision de leur part. Le Conseil d'État l'obligea à passer par la voie législative. L'objectif ne fut pas changé pour autant.
C'est dans ce débat qu'intervint Bernard Seillier le 31 octobre 2000 en rappelant une autre anthropologie qui heureusement paraît encore séduire les jeunes générations.

Madame la Ministre, Madame la Secrétaire d'État, Monsieur le Président, mes chers Collègues, j'ai beaucoup écouté les arguments avancés par les uns et par les autres sur la contraception dite d'urgence. Tout semble lumineux.
   La politique d'incitation à la contraception développée depuis 1967 serait un échec. Il faudrait donc non seulement la relancer pour arriver enfin à faire de la contraception un comportement réflexe et préventif, mais aussi la compléter par une contraception de rattrapage, dite "du lendemain".
   Ne doit-on pas pourtant et d'abord dénoncer l'hypocrisie des adultes qui incitent à la vie sexuelle précoce, présentée parfois comme un droit sexuel des jeunes, et qui semblent découvrir ensuite les situations dramatiques qui en résultent ? Ayant entendu vos propos, Madame la Ministre, je mets à part votre position sur le sujet.
   L'avant-propos du rapport de notre éminent collègue Monsieur Neuwirth semble à première vue incontestable quand il dit: "Avoir un enfant avec l'être qu'on aime, au moment où l'on peut l'accueillir dans les meilleures conditions, d'abord pour lui-même, car un enfant, c'est d'abord un projet de vie dont les auteurs ont la responsabilité, c'est un accomplissement."
   Mais pourquoi ne pas dire d'abord que le couple lui-même est un projet de vie en commun ? Car il n'y a pas que la fécondité qui doive être entourée d'une telle attention. La relation sexuelle n'est pas anodine et banale, elle concerne toute la personnalité.
   Avoir une relation avec l'être qu'on aime devrait signifier unir sa vie à la sienne et, pour cela, s'y préparer pendant son adolescence. Or ce qui, hier, semblait encore un idéal peu controversé paraît abandonné par les adultes - beaucoup plus que par les jeunes d'ailleurs - et ce qui est présenté par les adultes comme un fait de société irréversible imposerait, dès lors, la logique de la contraception généralisée.
   Mais qu'y aurait-il donc de fondamentalement changé en l'homme pour le conduire à se glorifier désormais de donner libre cours à ses pulsions ? Heureusement, cet enchaînement n'est pas aussi irréversible qu'on le croit parfois. Ici ou là, aux Etats-Unis notamment mais en France aussi, existent des jeunes - de plus en plus nombreux - qu'anime un idéal exigeant pour la préparation et la pratique d'un authentique amour conjugal.
   Si l'on réfléchit déjà un peu au problème de la procréation, on voit combien est approximative la thèse de la décision rationnelle et de la programmation de l'enfant. Quel homme peut dire qu'un jour il s'est senti tout à fait prêt à décider de devenir père ? N'est-ce pas, pour beaucoup, l'amour de sa femme et la venue de l'enfant qui le font devenir père ? Qui peut savoir le moment où les conditions d'accueil de l'enfant sont tout à fait convenables ? Qui peut affirmer, en dehors de quelques rares et exceptionnelles circonstances, qu'elles ne le sont pas ?
   Quand on lit cet extraordinaire livre de Madeleine Aylmer Roubenne, préfacé par Geneviève de Gaulle Anthonioz, évoquant, certes, une situation limite mais sans doute éclairante - J'ai donné la vie dans un camp de la mort - on est profondément bouleversé de constater combien, en fait, l'arrivée de l'enfant est mobilisatrice de l'amour de tous, mobilisatrice de toutes les énergies, suscitant des prodiges d'imagination, de tendresse et de courage.
   Et que l'on pense tout simplement à tous les exclus du quart-monde, qui ne sont riches que de leurs enfants ! Est-ce bien raisonnable, ou admirable, voire les deux ?
   Nous avons donc le choix entre deux philosophies, deux anthropologies difficilement conciliables derrière nos débats : d'un côté, une sexualité impulsive et qui implique, dès lors, l'organisation contraceptive systématique; de l'autre, une sexualité véritablement humaine, inséparable de la construction de la personnalité.
   La première hypothèse ne conduira-t-elle pas un jour inexorablement à des campagnes pour la stérilisation, pour en finir avec les aléas de la contraception ? C'est déjà le cas dans certains pays !
   A contrario, le régime de maîtrise personnelle à deux, à partir d'une connaissance en constant progrès de la physiologie féminine, offre une toute autre perspective à l'accomplissement de l'homme et de la femme. C'est aussi la voie d'une écologie authentiquement humaine, et donc caractérisée par une responsabilité partagée. C'est la voie du progrès !
   Je ne nie pas que les circonstances particulières dans lesquelles vivent certaines personnes les conduisent à agir selon l'une ou l'autre de ces conceptions, et ce n'est pas cette question de conduite personnelle que je soulève ici. Mais le politique doit prendre en considération à la fois le bien personnel et le bien de la société dans son ensemble, en dépassant les cas particuliers, car chacun d'entre nous a besoin de toute la société, avec sa diversité, pour se développer et s'épanouir.
   Or, depuis une quarantaine d'années, le développement des campagnes en faveur de la contraception tend à devenir normatif et à caricaturer d'autres conceptions sur la sexualité. Le bonheur des personnes, et donc la stabilité de la société, en souffrent. La violence liée à l'instinct sexuel se trouve libérée, alors que la pacification des relations sociales, véritable fruit de la maîtrise de soi, se désagrège.
   Se développe une sexualité vagabonde, détachée de tout lien durable entre partenaires devenus des "particules élémentaires" qui fragilise l'amour, le lien familial et donc, à long terme, le lien social. J'en veux pour preuve le constat que nous faisons aujourd'hui comme maires à propos des divorces, qui se multiplient après de longues années de vie commune.
   N'est-il pas temps aussi de dénoncer la domination sans cesse plus affirmée de l'homme sur la femme, devenue pour lui un objet sexuel toujours disponible et qu'il peut jeter après usage ? La poignante révolte de la compagne de José Bové se passe de commentaires...
   Par quel miracle la société survit-elle encore un peu à la clandestinité organisée de l'amour conjugal et familial ? C'est grâce à la jeunesse, qui continue à entretenir le goût pour un amour authentique. C'est évidemment autour d'elle - de l'adolescence particulièrement - que la passion de la transmission de la vie s'exprime facilement et spontanément. L'adolescent ne pense pas d'abord à l'aventure passagère, il croit à amour qui ne calcule pas, qui ne compte pas. Ce n'est pas seulement qu'il aime le risque, c'est qu'il est surtout spontanément et naturellement en phase avec la fécondité de la sexualité, qu'il souhaite même l'éprouver. Ce n'est qu'avec le temps, et devant l'exemple même des adultes, qu'il acquiert la maturité souhaitable.
   À l'opposé, l'incitation aux relations sexuelles précoces et prématurées ne peut que conduire à la multiplication des grossesses chez les mineures.
   Les incohérences sont, par ailleurs, multiples autour de cette proposition de loi.
   La première, et non des moindres, est que le Norlevo est aujourd'hui en vente libre dans les pharmacies. L'État de droit n'est plus qu'une façade !
   Un autre sujet d'étonnement tient au délai d'efficacité du Norlevo : il vaut mieux l'avoir acheté la veille pour qu'il ne risque pas de devenir la " pilule du surlendemain ", ayant perdu 25 % de son efficacité !
   Dans ce débat, largement mais superficiellement médiatisé, les jeunes ne pourraient-ils pas trouver quelques signes en provenance du Parlement pour les encourager à oser l'aventure humaine de l'amour véritable, plutôt qu'un palliatif dissimulé derrière le paravent d'une assurance chimique contre la vie ?
   L'idéologie scientiste du contrôle chimique de la sexualité ne représente-t-elle pas un nouveau type d'oppression du genre humain ? Il n'y a de libération authentique que dans une liberté conquise par la volonté, s'exprimant à travers la maîtrise de soi pour mieux aimer.
   La vie n'est pas seulement biologique, elle est aussi et surtout âme et esprit chez l'être humain, et la grandeur de l'homme est de ne pas dissocier sexualité, affectivité et spiritualité : seul son esprit lui permet d'articuler dans le temps sa fécondité et sa sexualité sans rompre son unité intérieure.
   C'est pourquoi l'exclusion, la mise au chômage de l'esprit par la diffusion d'une mentalité contraceptive généralisée ampute la sexualité et nie toute sagesse et toute philosophie. Et, loin de porter remède aux détresses qu'elle prétend traiter, elle risque fort de les multiplier à l'avenir.
   Ce danger me paraît très grave et c'est pourquoi, en conscience, il me conduit à rejeter cette proposition de loi.

Bernard SEILLIER

l'Homme nouveau, 3 décembre 2000


AU QUÉBEC : LE TRISTE RECORD DES AVORTEMENTS


JACQUES HÉBERT (1) a reçu le 22 octobre dernier le prix Condorcet du Mouvement laïque québécois des mains de son président Daniel Baril pour sa défense de la cause des orphelins de Duplessis (2). Aux premiers rangs des dignitaires présents pour l'occasion se tenait Henry Morgentaler (3), qui a qualifié l'épreuve des orphelins de Duplessis de "l'un des plus tristes événements de l'histoire du Québec" (La Presse, 23 octobre 2000, p. A 18). Les laïcistes exploitent la douleur de ces enfants abandonnés, car ils peuvent ainsi discréditer à la fois l'Église catholique et la société canadienne française d'avant la Révolution tranquille qui s'est illustrée par sa fécondité et son respect pour l'enfant à naître.
   Depuis de nombreuses années Henry Morgentaler prétend qu'il a rendu les Québécois plus heureux en leur " offrant " l'avortement. Il soutient que le taux de criminalité a diminué parce qu'il a supprimé ceux qui, sans lui, seraient nés dans des conditions difficiles. La majorité d'entre eux ne seraient-ils pas devenus des criminels ? La solution de Morgentaler a été de s'attaquer à la racine du problème, en supprimant la vie humaine. Bientôt, il n'y aura en effet plus de détresse psychologique et sociale chez les Canadiens français puisqu'ils n'existeront plus en tant que peuple. Le 10 mars dernier, La Presse nous rappelait que le Québec était en tête pour les avortements au Canada et même en Occident avec un taux de 38,1 avortements par 100 naissances. Depuis 1970, le taux de fécondité au Québec se situe sous le seuil de reproduction et décroît continuellement (2,09 en 1970, 1,62 en 1980, 1,63 en 1990 et 1,50 en 1997). Parallèlement à cette décroissance du taux de fécondité, on observe une augmentation dramatique du taux d'avortement (par 100 naissances) : 7,3 en 1976, 14,7 en 1980, 22,7 en 1990, 31,9 en 1996 et 38,1 en 2000. Jusqu'où ira cette courbe infernale ? Jusqu'à la mort d'une nation ?
   Est-ce là que se trouve le bonheur des Canadiens français ? Le Docteur Morgentaler prétend observer une diminution de la criminalité au Canada, mais il omet de relever l'augmentation dramatique du taux de suicide chez les jeunes Canadiens français, le plus élevé en Occident. Est-ce que le suicide de la jeunesse constituerait un signe de bonheur et d'épanouissement ? Non, le suicide des jeunes et l'assassinat des enfants annoncent que notre nation se dirige vers l'abîme de la mort. Depuis la rupture métaphysique qu'a constituée la Révolution tranquille, nous nous sommes détournés de notre Dieu, ce Dieu qui nous a donné la vie.
   Plutôt que de vilipender l'œuvre des religieuses qui se sont dévouées avec héroïsme pour sauver les enfants abandonnés dans le Québec catholique d'autrefois, il faudrait les remercier et s'inspirer de leur charité pour trouver une solution plus humaine que la mise à mort au problème des nouveaux enfants abandonnés de notre société moderne et riche, ces orphelins de Jean Chrétien et de Lucien Bouchard sacrifiés avant même d'avoir vu le jour. L'ingratitude des Jacques et Hébert Henry Morgentaler est odieuse, mais elle illustre bien, hélas une caractéristique essentielle de notre modernité (cf. l'essai lucide d'Alain Finkielkraut intitulé justement L 'ingratitude).
   Le recours à l'adoption internationale, si répandu dans notre Québec avorteur, manifeste bien que de nombreux couples seraient heureux de donner leur amour à ces enfants que l'on jette dans les poubelles des avortoirs. Actuellement, il est à peu près impossible d'adopter des enfants québécois. Les jeunes filles enceintes qui se présentent dans les cliniques médicales sont poussées vers l'avortement par les infirmières et par les travailleurs sociaux : l'option de l'adoption n'est même pas proposée. Où est la liberté véritable de la femme ?
   Quelle sera la postérité du Docteur Morgentaler ? Des milliers d'enfants déchiquetés jetés dans les poubelles de l'histoire, là où gît l'avenir du peuple canadien-français. Ces enfants ne pourront jamais se plaindre du traitement qu'ils ont subi, car ils n'ont pas pu naître. Leur mort est quand même un témoignage, un reproche à ce peuple qui feint de ne pas l'entendre. Un appel, aussi, un appel à revenir à son Dieu, le Dieu qui fut la joie de sa jeunesse et sur lequel il devra à nouveau s'appuyer s'il veut connaître une renaissance.

CHARLES DE FOY
L'HOMME NOUVEAU du 3 décembre 2000

l. Sénateur et écrivain, Jacques Hébert fut également l'ami intime de celui qui restera probablement le plus célèbre Premier ministre de l'histoire du Canada, Pierre Elliott Trudeau, décédé récemment.

2. Au Québec, on appelle "enfants de Duplessis" les orphelins nés sous le gouvernement de Maurice Duplessis, au cours des années 1940 à 1960, et recueillis par des communautés de religieuses. Depuis une dizaine d'années environ, un "Comité des enfants de Duplessis" a déposé plusieurs recours collectifs, en particulier contre le gouvernement du Québec.

3. Le Docteur Henry Morgentaler est depuis des décennies le promoteur par excellence de l'avortement au Québec et partout au Canada.

 

 

L'EMBARQUEMENT POUR « CYBER » ?

par Richard Dubreuil

 

MICROSOFT, no 1 mondial du logiciel infor­matique, a subi en octobre des actes de piraterie répétés de la part de « hackers » (pirates sur Internet). L'agent destructeur des codes de sécurité est Qaz Trojan, un virus inti­tulé « cheval de Troie », déjà repéré cet été en Chine. L'attaque a duré un mois, dirigée depuis Saint-Pétersbourg. Déjà en mai dernier, un autre virus, Iloveyou, s'était infiltré dans le carnet d'adresses privé de milliers d'internautes, avec un programme visant à modifier leurs disques durs. Alors que le contre-espionnage américain (FBI) enquête sur le « casse » informatique infligé à Microsoft, le moment semble venu de s'interroger sur Internet et l'usage que les catholiques peuvent en faire.

            Certains présentent la toile d'araignée mondiale (web) comme une « révolution teilhardienne » en marche. Le Net marquerait l'accouchement de la « noosphère » planétaire prophétisée par le célèbre jésuite. D'autres tiennent le Net pour une dangereuse boîte de Pandore aux incidences sociales, écono­miques, politiques, culturelles et religieuses insoupçonnées de ceux mêmes qui s'en font les promoteurs. Comme pour les poudres de carcasses incriminées dans la vache folle, un principe de précaution s'imposerait. Convient-il d'offrir à nos enfants déjà ballottés de « pokémons » en « halloween », un nouvel instrument de déculturation?

            Depuis cinq ans, seuls s'exprimaient les inconditionnels d'Internet (Bill Gates, Négroponte, Lévy) (1) relayés par les politiques comme Al Gore, Lionel Jospin et Jack Lang. Mais des voix plus critiques commencent à se faire entendre. L'historien Nicolas Bonnal et le sociologue Philippe Breton nous livrent deux remarquables analyses qui se complètent et donnent à réfléchir (2).

            Le Net, comme toutes les grandes percées techniques de l'histoire, s'accompagne d'une remontée des mythologies et de l'occultisme. La Renaissance avait vu réapparaître les gnoses ésotériques. Le XVIIIe siècle, siècle de la révolution industrielle, « a été le siècle des magnétiseurs, des illuminés, des châteaux néogothiques et des clubs secrets britanniques... Plus l'homme développe le paradigme rationaliste, plus ses racines s'enfoncent dans la magie noire et la théurgie la plus grotesque » (3).

 

Un univers inégalitaire: initiés contre profanes

 

Internet permet la rencontre de la haute technologie et de l'irrationnel le plus pur. Gouverné par les nombres et la logique binaire, le web est à la fois un lieu pythagoricien et platonicien. A La République de Platon, aux gnostiques et à la franc-maçonnerie, il emprunte l'idée d'un clivage fondamental entre les initiés et les profanes. Le web, grand labyrinthe mondial, est dirigé par une élite techno-féodale (maze-traders, web-masters, business angels) semblable aux dungeon masters des jeux de rôles. Un fossé sépa­re les knowers (initiés) et les know nots (profanes) qui ignorent les protocoles de réseaux, les codes d'accès et les mots de passe de la cybernavigation.

            Les partisans du tout-lnternet affichent un mépris stupéfiant pour « la vieille économie », c'est-à-dire l'économie réelle qui leur permet pourtant de se vêtir, de se nourrir et de se loger... ! Ils la désignent du terme qui se veut flétrissant de bricks and mortar (briques et mortier) et considèrent ses salariés comme une humanité de seconde zone, vile et ringarde... ! Dès 1983, William Gibson, l'inventeur du cyberespace, appelait la plèbe des non-connectés: « la vian­de » (sic)... !

            Cette suffisan­ce des cyber cow-boys naviguant dans leur sphère virtuelle vient de leur perte de contact avec le réel. À force de créer et d'ani­mer des personnages et des paysages virtuels, ils sont saisis par une ivresse créationniste. Ils sont habi­tés par le mythe du golem (homoncule créé par un kabbaliste à l'aide de formules magiques). Norbert Wiener, inventeur de la cybernétique, est l'auteur d'un essai intitulé Dieu et le golem. Parmi les créatures mi-fantastiques, mi-humaines figurent les Yahoos, hommes revenus à l'état sauva­ge avec leur barbe de bouc et leur longue ligne de poils sur le dos, les tibias et les pieds. Ces personnages, imaginés par Jonathan Swift dans Les voyages de Gulliver, se nourrissent de vaches folles (sic) et ont donné naissance à un célèbre portail du web, Yahoo qui est aussi un acronyme énigmatique (Yet Another Hierarchical Officious Oracle).

            Certains professionnels du Net versent dans la technognose, une vision ini­tiatique de la haute technologie, censée permettre à l'homme d'opérer une renaissance. Ils flirtent volontiers avec le New Age (4), avec la kabbale numérique (recherche des équivalences entre chiffres et lettres) (5) et bien sûr, avec le satanisme. Le logiciel Satan (acronyme de Security Analysis Tool for Auditing Networks) se veut le protecteur officiel de l'ensemble du réseau Internet. Sur Yahoo on trouve deux fois plus de sites traitant de Satan que de Dieu. Sur le portail AOL-US, 1 386 sites sont consacrés au chiffre 666 ! Chacun sait que w trois fois répété (www) au début de tous les code Internet correspond à la lettre hébraïque waw dont la valeur numérique traditionnelle est 6. D'où 666, le nombre de la bête de l'Apocalypse. D'autre part, chaque code barre imprimé sur l'ensemble des produits de la planète comporte au début, au milieu et à la fin trois doubles traits dépassant vers le bas, qui ne sont pas numérotés. Ils correspondent au 6, ce qui redonne 666. Si le cyber-commerce en vient à remplacer le commerce traditionnel, consommateurs et vendeurs devront pour chaque transaction passer l'un et l'autre par le chiffre de la bête. On songe naturellement à l'Apocalypse (13, 17-18): « Nul ne pourra acheter ou vendre, s'il ne porte la marque, le nom de la bête ou le chiffre de son nom... C'est le moment d'avoir du discernement, car c'est un chiffre d'homme et son chiffre est 666 ».

 

Hermétisme verbeux et bric-à-brac ésotérique

 

Nicolas Bonnal démontre avec brio comment Internet recycle et actualise un invraisemblable bric-à-brac d'emprunts hétéroclites à l'occultisme, « au spiritisme, à la contre-culture américaine des années 1960, au kit, néo-bouddhiste, à la kabbale juive, au satanisme, à la science-fiction, à la symbolique maçonnique, au manichéisme, au New Age et au saint-simonisme. Certains « cybermystiques » ou « technognostiques » pensent détenir l'outil idéal pour accoucher d'une nouvelle société fondée sur la transparence totale, l'interactivité et la mise en réseau généralisée. Une sorte de « fouriérisme électronique » qui inspire des expériences surprenantes aux Etats-Unis. Des groupes de personnes « vivent en direct sur Internet 24 heures sur 24. Neuf caméras fonctionnent en per­manence dans le salon, la cuisine, la salle de jeux et chacu­ne des chambres à coucher... Elles peu­vent être déplacées à volonté pour filmer dans le moindre re­coin » (6). Ces per­sonnes rêvent de vivre dans une « maison de verre » accessible à tous les regards. Combien, après avoir rêvé de « passer à la TV », rêvent secrètement de passer sur Internet ? Il s'agit d'abolir la distinction entre vie privée et vie publique, dans l'espoir d'atteindre par là une transparence morale: « N'avoir rien à cacher, c'est ne pas commettre de péchés. Le seul fait qu'un acte, une paro­le, une pensée soit visible suffit à le dédouaner moralement » (7).

            Cet espoir fou et dévoyé s'accom­pagne de la part des « cybermystiques » du refus de toute censure et de toute pro­priété privée. « Grâce à la fin de la censu­re et des monopoles culturels, tout ce que la conscience peut explorer est rendu visible à tous » (8). Ce désir de transpa­rence traduit l'espoir de renouer, par le biais de la technique, avec la pureté origi­nelle de l'homme avant la chute. Le thème de la chute originelle obsède les milieux informatiques. Le logo d'Apple est une pomme (fruit de la connaissance du bien et du mal) à moitié croquée. Alan Turing, père de l'intelligence artificielle, homo­sexuel obsédé par le conte de Blanche Neige, s'est suicidé en mangeant une pomme trempée dans du cyanure, le jour de la Pentecôte ! S'approprier par la magie ou la technique, sans passer par la foi, les connaissances de Dieu, tel est le projet de toutes les gnoses.

 

Du voyeur visionné au voleur volé...

 

L'internaute à la fois voyeur et visionné (surveillé par le réseau Echelon, par les hackers, par des mouchards appe­lés cookies qui épient ses habitudes de consommation et le contenu de son réfrigérateur pour mieux cibler leurs « relances promotionnelles .... ), ne fait plus la distinction entre lui et les autres, sa propriété et celle d'au­trui. En toute bonne conscience, il se com­porte lui-même en voleur, en pirate qui ne cesse de télécharger des informations ou des musiques, des logiciels ou des articles.  Nicholas Négroponte milite pour l'abolition du droit d'au­teur et du copyright.

            Pour les fondamentalistes du Net, la valeur d'une œuvre ne dépend plus de son contenu, mais de son potentiel de communi­cation et d'ouverture. Le bonheur individuel se mesure par le nombre d'appels ou de courriers électroniques. Dans ce processus, l'internaute « voleur » des productions d'autrui, devient lui-même le « volé »: il se fait voler son âme. Nicolas Bonnal nous met en garde: « Le Net vole quelque chose, à part l'argent virtuel de la carte de crédit. Il engage l'esprit et l'attention, il prend notre temps, il incite au jeu de rôles, au dédoublement de la personnalité. Il rend schizophrène et paranoïaque... C'est pour cela qu'il fascine autant. Le Net est une utopie au sens strict, un lieu qui ne se trouve nulle part, au sens géographique du terme » (9).

            Aux foyers dans lesquels Internet a déjà acquis droit de cité, les évêques américains proposent une déontologie et une pédagogie qui incitent au discerne­ment (voir encadré p. 4).

A ceux qui hésitent à se connecter, le bon sens rappelle que franchir les « portails » Internet, fussent-ils catholiques (10), n'assure aucune grâce jubilaire, à la différence des portails de nos cathédrales et basiliques majeures...

            A ceux qui seraient tentés de mon­ter une start-up (jeune pousse) sur le web (toile d'araignée), le Livre de Job apporte des éléments de réflexion: « Ainsi périt l'espoir de l'impie : sa confiance n'est que le fil, sa sécurité, une maison d'araignée... Au-dessus du jardin, il lançait ses jeunes pousses... le voilà pourrissant sur le che­min » (Jb 8, 13-14, 16, 19).

 

Notes :

 

1. Bill GATES, La route du futur, Robert Laffont, 1995, 360 p., 139FF/855FB; Nicholas NEGROPONTE, L'hornme numérique, Pocket, 1997, 290 p., 35FF/215FB; Pierre LEVY, World philosophie, Odile Jacob, 2000, 280 p., 140FF/861 FB.

2. Nicolas BONNAL, Internet, la nouvelle voie initiatique, Les Belles Lettres, 2000, 238 p., 85FF/523FB; Philippe BRETON, Le culte de l'Internet, une menace pour le lien social ?, La Découverte, octobre 2000, 128 p., 42FF/258FB.

3. Nicolas BONNAL, op. cit., p. 6.

4. Le New Age entend transformer chaque être humain en un canal réceptif (chanel, chanelling) c'est-à-dire en une sorte de médium apte à se brancher sur la conscience universelle mondiale... L'intitulé de la chaîne Canal+ renvoie à cette gnose.

5. Le mot câble est tenu par certains pour une évocation subliminale de kabbale.

6.Yves EUDES, Le Monde, 28 avril 2000, pp. 16-17.

7.Idem.

8.Pierre LÉVY, World philosophie, p. 175.

9. Nicolas BONNAL, op. cit., p. 193.

10. Le 3 décembre prochain sera lancé: www. christicity. com (la start-up qui ose évangéliser) grâce à une équipe de jeunes catholiques dont Matthieu Grimpret (cf. son entretien avec Agnès Jauréguibéhère dans L'HN n° 1237/1238 du 13 août 2000).

 

L’Homme nouveau, HN 2144 – 19 novembre 2000

 


Dénatalité: le piège se referme



Il y a quinze ans, Raymond Aron écrivait: "Les Européens sont en train de se suicider par dénatalité" (Cinquante ans de réflexions politiques, Julliard). Son pronostic se vérifie aujourd'hui, comme le montre l'économiste Yves-Marie Laulan dans Les nations suicidaires (1). Une chape de silence s'est d'emblée abattue sur cet essai. Politiquement incorrect et stylistiquement incisif, il ne peut que déplaire aux tenants de la pensée unique.
La dénatalité occidentale a commencé avant le premier choc pétrolier. Le non-renouvellement des générations apparaît en Suède dès 1968, en Allemagne de l'Ouest en 1970. Aujourd'hui, l'ensemble du monde occidental accuse un lourd déficit démographique. L'Europe méditerranéenne catholique (Italie, Espagne, Portugal) oscille entre 1,2 et 1,3 enfant par femme. La très catholique Irlande est tombée à 1,9 enfant au lieu de 4 en 1970. La capitale de la Bavière, Munich, n'enregistre que 0,9 enfant par femme. Au baby-boom a succédé le papy-boom et les parcs d'attraction comme Disneyland, construits pour les enfants, prospèrent grâce au troisième âge...
Cette dépression démographique reflète notre dépression morale et religieuse. Rançon amère de la culture de mort, elle amorce la " boucle implosive de la natalité européenne " (2).

Sept effets pervers


Le vieillissement cumule déjà sous nos yeux sept effets ravageurs qui vont s'accentuer en 2006 lorsque les premiers "baby-boomers" nés en 1946 prendront leur retraite.

Premier effet: la faillite des systèmes de protection sociale. Mme Martine Aubry, fer de lance de notre politique antifamiliale, peaufine au cours de l'été l'énième dispositif destiné à endiguer le déficit galopant des comptes sociaux. Il est étonnant qu'elle ne fasse aucun lien entre ce déficit, fruit du vieillissement, et la dénatalité, fruit de la politique antifamiliale. Le coût social d'une personne âgée étant le double de celui d'une personne jeune, la hausse des dépenses de santé et de retraite est inexorable.

Deuxième effet: la spoliation des familles. Les allocations familiales ont perdu 75% de leur pouvoir d'achat depuis leur création par le général de Gaulle en 1946. Comme les enfants ne votent pas et ne manifestent pas dans les rues, les hommes politiques ont avalisé une spoliation des familles fécondes au profit d'autres groupes sociaux plus revendicatifs. C'est ainsi que, depuis dix ans, les excédents cumulés des caisses d'allocations familiales sont utilisés à d'autres fins que l'aide aux familles (financement du R.M.I. qui relève de l'aide sociale, aide aux personnes dépendantes qui relève de la branche santé, etc.). Le poids croissant du régime vieillesse exerce un effet d'éviction au détriment de la politique familiale. Les familles soumises à des ponctions croissantes bénéficient d'une protection décroissante.

Troisième effet: le recul de l'âge de la retraite. Faute d'actifs jeunes pour financer les retraites, il faut augmenter le nombre d'années de cotisation, c'est-à-dire reculer l'âge de la retraite. Ce que fit avec sagesse M. Balladur en 1993 en prolongeant de trois ans la durée de la vie professionnelle. Les jeunes qui entrent aujourd'hui sur le marché du travail doivent savoir que notre société sénescente ne pourra leur financer aucune retraite. Les plus informés et les plus diplômés misent uniquement sur la retraite par capitalisation et recherchent par conséquent des salaires élevés en début de carrière pour se constituer un capital initial susceptible de fructifier toute leur vie durant. Cet objectif les incite, d'une part, à quitter la France pour les pays à fiscalité plus raisonnable, (l'Angleterre notamment), d'autre part, à différer le plus longtemps possible la naissance de leur premier enfant afin d'être totalement disponibles pour leur vie professionnelle. Le cercle vicieux est donc déjà enclenché. La pénurie d'enfants des années Giscard d'Estaing nourrit dans les années Chirac des anticipations pessimistes qui conduisent elles-mêmes à retarder la procréation, donc à accroître la pénurie d'enfants.

Quatrième effet: le risque fratricide. Dans les pays industriels, le nombre des personnes âgées a doublé entre 1950 et 1985. Il doublera de nouveau d'ici à 2025. En France, les moins de 20 ans n'ont jamais été si peu nombreux. Ils représentaient plus du tiers de la population en 1968, seulement le quart en 1998. En entrant dans la vie active, ils seront accablés par la charge financière de leurs ascendants plus nombreux qu'eux-mêmes. Ils rejetteront les différentes formes de solidarité: rejet de la solidarité nationale d'abord: les cotisants actifs, constatant que leurs prélèvements augmentent alors que leur retraite diminue, exigeront que leurs cotisations soient reversées directement à leurs parents; rejet de la solidarité européenne ensuite: les différentiels de fécondité intra-européens feront voler en éclats tous les mécanismes communautaires de péréquation. Aujourd'hui déjà, le taux de fécondité de la France est le double de celui de la Ligurie. Dans une génération, les actifs français feront pression pour que l'Italie, incapable d'auto-subvenir à ses propres vieillards, sorte de l'Union Européenne. D'ores et déjà, les actifs divergent des inactifs sur la question européenne. L'analyse sociologique du référendum français du 20 novembre 1992 sur les accords de Maastricht montre que les inactifs (jeunes en formation, retraités, rentiers) ont voté majoritairement oui, alors que les actifs ont voté majoritairement non...

Cinquième effet: la dépression économique. La dénatalité française entraîne déjà des fermetures de classes. en primaire et dans les collèges. L'Espagne, où le déficit des naissances dépasse 2 millions depuis 20 ans, pâtit d'un recul tendanciel du marché de l'automobile et de l'équipement ménager. Conjuguée aux effets nocifs de la politique déflationniste que nous nous imposons pour créer l'Euro ("les critères de convergence"), la dénatalité européenne interdit tout reprise économique. Mais cet effet dépressif est masqué à court terme. En effet, la diminution de la population permet, à investissements constants, d'élargir dans un premier temps la part du gâteau social attribuée à chacun; c'est ainsi que dans la décennie qui a précédé la chute du mur de Berlin, le pouvoir d'achat des Allemands de l'Ouest a progressé de 4% l'an, alors que le P.N.B. n'augmentait que de 2% ! Aujourd'hui, cette euphorie passagère tire à sa fin. L'Allemagne va devoir faire face aux effets dévastateurs de son malthusianisme démographique. On se souvient de la réponse d'Alfred Sauvy à ceux qui, dans les années 1970, se pâmaient devant le miracle économique allemand: " L'Allemagne n'existe plus ! L'ennui, c'est qu'elle ne le sait pas encore ! "

Sixième effet: le risque totalitaire. L'institutionnalisation du libertinage (C.U.C.S., etc.) jointe aux manipulations génétiques rendent désormais possible une politique nataliste qui ne soit en rien une politique familiale. "La reproduction, affaire d'État, ne sera donc plus laissée aux couples. En relevant la production des hommes au niveau requis pour éviter les déséquilibres, on introduira enfin dans ce domaine démographique une rationalité économique et sociale compatible avec le maintien de la morale sexuelle libertine... Ils en viendront donc à vouloir faire reproduction une entreprise non familiale, anonyme ou étatique... Une branche de l'activité économique régie comme toute autre. par le marché ou par l'intervention de l'État" (3). L'aboutissement logique de notre dénatalité est donc le meilleur des mondes d'Aldous Huxley, c'est-à-dire l'euthanasie des vieillards indésirables associée à la socialisation de la reproduction. La vieille utopie totalitaire de Platon qui, dans sa République, voulait confier dès leur naissance tous les enfants à des nourrices collectives, serait ainsi réalisée. C'est un fait historique que les berceaux vides font le lit du fascisme. En 1933, quand Hitler prend le pouvoir, la natalité allemande est tombée à quatorze pour mille.

Septième effet: la marginalisation de l'Occident. L'Europe deviendra un foyer d'accueil pour les pays du Moyen-Orient, dont la fécondité est le quadruple de la sienne. Les effets déstructurants du multiculturalisme viendront s'ajouter aux ravages du chômage induit par la mondialisation. Yves-Marie Laulan nous en avertit:
"La mondialisation, quelles que soient ses vertus supposées, ronge comme un acide le ciment qui assure la cohésion sociale des sociétés occidentales, en aggravant les fractures sociales, en encourageant la délocalisation des industries de main d'œuvre et en accentuant la marginalisation d'une partie croissante de la population insuffisamment qualifiée" (p. 286).

Agir rapidement


Yves-Marie Laulan cerne les causes réelles de notre dénatalité suicidaire: perte du sens du transcendant, évacuation de la morale, substitution des valeurs molles aux valeurs fortes, primat des fins hédonistiques (loisirs, sports, jeux) " sans oublier l'inévitable sexe omniprésent ". Le sport-spectacle, récemment illustré par la coupe du monde de football, tient lieu d'anesthésiant social et de drogue individuelle, pour redonner du sens à des existences qui n'en ont plus. " On va à son cours de tennis ou l'on fait du jogging comme autrefois on allait à la messe ou à une réunion politique. La religion du sport dissimule le déficit de spiritualité de l'Occident. On cultive le corps pour mieux oublier son âme ou l'absence de son esprit ".
Le processus de dénatalité révèle ainsi une nouvelle forme de pauvreté. " Cette nouvelle forme de pauvreté s'exprime dans les attitudes négatives face à la vie et à la famille. Ces attitudes conduisent à un oubli de la solidarité; elles rejettent les hommes dans la solitude; elles ne sont plus suffisamment accueillantes aux générations futures, ni assez sensibles au manque d'hommes. Ces attitudes révèlent la pire des pauvretés: la pauvreté morale " (Instrumentum laboris: document du Conseil pontifical pour la famille, 25 mars 1994, § 63). A terme, la transmission du patrimoine commun de l'humanité - valeurs morales, religieuses, culturelles - est en péril. " Les premiers qui souffriraient de cet appauvrissement et de ce déclin, seraient précisément les plus démunis d'entre les hommes, parce que les sociétés opulentes mais vieillissantes risquent de sombrer dans un égoïsme accentué " (id. § 64).
L'Instrumentum laboris invite les chrétiens en matière démographique à " promouvoir la vérité, en particulier lorsque celle-ci est occultée par des poncifs largement diffusés et néanmoins dépourvus de fondement " (§ 77). Le Conseil pontifical pour la famille identifie des priorités qui " requièrent une action rapide ":
- l'invocation de soi-disant " nouveaux droits de la femme " méprisant la vocation de celle-ci à donner la vie;
- les tentatives de divulguer des produits abortifs, tels que le RU 486 ...;
- la banalisation et la diffusion des dispositifs contre la vie, tels que les dispositifs intra-utérins (stérilet);
- " la violation des droits imprescriptibles et inaliénables des individus et de la famille, et plus généralement l'abus de pouvoir intellectuel, moral et politique" (§ 79).

Paul VI, à l'O.N.U., avait rappelé en 1965 aux responsables des nations que leur rôle n'était pas de "diminuer le nombre des convives au banquet de la vie". Trente ans après, les princes qui nous gouvernent comprendront-ils enfin les pièges du malthusianisme et les bienfaits sociaux d'une vraie politique familiale?

Richard Dubreuil
Publié dans l'homme nouveau, HN 1189/1190 DIMANCHES 2-16 AOÛT 1998

1. Les Nations suicidaires, Yves-Marie LAULAN, François-Xavier de Guibert, mai 1998, 130 FF/795 FB/30,60 $.
2. La Chienne qui miaule, Philippe de VILLIERS, Albin Michel, 1989, p.146.
3. Croissance et Liberté, Henri HUDE, Critérion, 1995, (pp. 153-154), 250 p., 98 FF/601 FB/23,05 $.


UNE ENTREVUE AVEC LE PÈRE MICHEL SCHOOYANS

par Denis Lensel

Professeur à l'Université catholique de Louvain, spécialiste des problèmes mondiaux de bioéthique et de démographie, le père Michel Schooyans est l'auteur de l'ouvrage La dérive totalitaire du libéralisme. Dans son nouveau livre, L'Évangile face au nouveau désordre international1, il dresse un tableau complet des menaces qui pèsent sur la vie humaine.

Denis Lensel : Vous attribuez au théoricien Friedrich Engels la paternité de l'idéologie ultra-féministe du "genre", substitué au sexe naturel. Cependant, vous y voyez aujourd'hui "une réactivation de la lutte des classes"?

Père Michel Schooyans : La dialectique de la lutte des classes est une des sources de l'idéologie du "genre" hostile à la famille. Cette idéologie remonte en réalité, non pas tellement à Marx lui-même, mais à Friedrich Engels, qui était un de ses collaborateurs les plus proches. Engels a publié le livre Famille et propriété qui réinterprète la lutte des classes : il considère que son prototype est l'oppression de la femme par l'homme. D'après Engels, comme le prolétaire opprimé, la femme asservie doit contester son lieu d'aliénation, qui est la famille. Elle doit s'engager dans une révolution culturelle pour se libérer du joug masculin.

Toutefois, l'idéologie ultra-féministe du "genre", telle qu'elle s'est manifestée à Pékin en septembre 1955, véhicule aussi l'idée que chaque culture produit ses propres règles de conduite. Elle en déduit un projet de bouleversement culturel, qui doit remplacer l'ère chrétienne du Poisson, jugée périmée, par la nouvelle ère du Verseau, comme le prétend aujourd'hui le courant du "Nouvel Âge". Il s'agit notamment de supprimer les rôles distincts de l'homme et de la femme en niant la réalité des différences sexuelles.

Détruire la famille chrétienne

L'idéologie du "genre" veut changer la répartition des rôles masculin et féminin en les rendant interchangeables. Elle veut abolir complètement l'importance de la distinction génitale des sexes, et détruire la famille comme lieu de l'hétérosexualité et de la mise au monde, puis de l'éducation des enfants.

Par ailleurs, la nouvelle culture que les idéologues du "genre" veulent imposer s'appuie sur un culte sans frein du plaisir individuel, où tous les cas de figure sexuels doivent être permis, à commencer par l'homosexualité, et où la destruction de la famille doit laisser libre cours à une licence morale absolue.

Toutefois, il existe dans cette idéologie du genre une convergence entre la théorie antifamiliale d'Engels et la philosophie française du structuralisme…

Denis Lensel : Quelle est précisément l'influence du structuralisme?

Père Michel Schooyans : Le structuralisme contribue fortement à nier la notion de nature humaine, en présentant l'homme comme un simple objet de science, comme une structure, c'est-à-dire, comme disait Michel Foucault, "un ensemble d'éléments tels qu'une modification quelconque de l'un d'entre eux entraîne une modification de tous les autres". L'homme est situé ainsi dans une culture en évolution constante : il doit modifier ses règles de comportement héritées de cultures antérieures, nécessairement archaïques, comme la famille et même la maternité de la femme, à supprimer par un travail de "déconstruction"… En outre, son évolution doit lui permettre de remonter à ses racines profondes qui sont les formes de la vie animale et végétale…

Le structuralisme de Michel Foucault aboutit ainsi à récuser le statut privilégié de l'hétérosexualité. Il véhicule lui aussi l'idée de multiples modèles de nouvelles " familles ", notamment homosexuelles ou monoparentales.

 

Le magistère de l'O.N.U.

L'O.N.U. tout entière s'est ralliée à cette idéologie du " genre ", qu'elle a sacralisée en s'instaurant comme un magistère laïque. Elle conteste l'interprétation traditionnelle de la déclaration universelle des droits de l'homme de 1948, en revendiquant l'idée de "famille polymorphe".

Denis Lensel : En quoi consiste le "nouveau paradigme" de l'Organisation mondiale de la santé?

Père Michel Schooyans : Il s'agit d'un nouveau modèle de santé qui s'appuie sur une nouvelle typologie des malades et des soins selon trois critères :

  1. La solvabilité des gens.
  2. Le caractère invalidant des maladies.
  3. La probabilité de guérison.

Primo, les gens atteints de maladies graves ne pourront être soignés que s'ils sont solvables, et pourront être soumis à l'euthanasie s'ils ne le sont pas…

Secundo, les maladies invalidantes, à l'impact aggravé dans le tiers-monde, seront reléguées au second plan des préoccupations de la médecine, dans la mesure où elles rendent les gens inutiles sur le marché du travail.

Tertio, en cas d'espérance de guérison nulle ou quasi nulle, on évitera des interventions médicales jugées comme autant de gaspillages.

Hippocrate renié

Cette logique du nouveau modèle de santé renie non seulement la tradition médicale judéo-chrétienne, mais même, plus radicalement encore, la tradition médicale héritée d'Hippocrate. Selon Hippocrate, le seul souci du médecin doit être le malade, indépendamment du fait qu'il soit riche ou pauvre. Aujourd'hui, à l'O.M.S., c'est le triomphe d'un libéralisme outrancier, où toute notion de solidarité est éliminée.

En outre, le nouveau paradigme de l'O.M.S. introduit notamment la notion de " santé reproductive " qui inclut contraception, avortement et stérilisation définitive ou provisoire. Partout, ce sont les impératifs économiques qui comptent désormais, et non plus le malade.

Fondée en 1948, l'O.M.S. a d'abord fait beaucoup de bien, tant en matière de thérapie que de prévention. Mais aujourd'hui, elle patronne des recherches banalisant l'avortement, comme celles qui ont permis la fabrication de la pilule RU-486. De plus, elle a la jactance de se présenter comme une instance préparant une nouvelle éthique! De quel droit ce nouveau magistère moral?

Denis Lensel : Quel est le rôle du " Nouvel Âge " dans une telle conception de la santé?

Père Michel Schooyans : Dans Les Enfants du Verseau, ce livre-programme du "Nouvel Âge", Marylin Ferguson présente l'idée d'une nouvelle culture, celle de l'ère du Verseau, censée dépasser l'époque du christianisme. Elle utilise des thèmes hétéroclites, comme la réincarnation, qui dédramatise l'avortement et freine les efforts de développement du tiers-monde. Tout cela dans un magma théosophique, une vraie ratatouille philosophico-astrologique.

La contagion du "Nouvel Âge"

Denis Lensel : Vous dénoncez ici "la plus grande menace depuis l'arianisme"…

Père Michel Schooyans : Oui, car le "Nouvel Âge" s'infiltre de façon insaisissable, en agissant par réseaux, comme une infection qui contaminerait le système lymphatique de l'homme. On peut être influencé par lui sans le savoir. Son mode de propagation est insensible, et le dispense de fonder des Églises, des temples et des ateliers. Avec le peudo-savoir de sa gnose, il imprègne les mentalités et les institutions internationales de l'O.N.U. comme l'O.M.S. ou le Fonds des Nations unies pour la Population.

Denis Lensel : À quoi peut-on s'attendre l'an prochain pour le 50e anniversaire des droits de l'homme en 1948?

Père Michel Schooyans : Il peut y avoir soit une nouvelle interprétation de ce texte, soit un nouveau document qui pourrait être une Charte globale de la santé, ou bien une Charte de la Terre, évoquée au Sommet mondial de Rio, en 1992. On peut réécrire l'article 16 du texte de 1948, sur le droit qu'a tout homme de fonder une famille, en introduisant les nouvelles significations de ce terme famille devenu polysémique depuis septembre 1995, à Pékin.

Cependant, on risque aussi d'introduire le concept d'une nouvelle "sécurité sociale" qui serait la sécurité de la société : on reprendrait ainsi l'idée d'une médecine du corps social, qui permettrait l'euthanasie, l'élimination des malades jugés trop gênants, la relation de confiance du patient à son médecin serait détruite et remplacée par un réflexe de méfiance et de peur devant un corps médical transformé en agent d'une société eugénique impitoyable

(1) Michel Schooyans, L'Évangile face au nouveau désordre international.
Préface du cardinal Joseph Ratzinger, Fayard, 350 p.


Nouvel Âge, Ère du Verseau : ne laissons pas mourir le Poisson ! - Le père Schooyans, membre de l’Académie pontificale des sciences sociales et de l’Institut royal des relations internationales à Bruxelles, est l’auteur d’un livre paru en 1997, intitulé L’Évangile face au désordre mondial (1) et préfacé par le cardinal Ratzinger. Il y dénonce le New Age comme " la plus grande menace pesant sur le genre humain depuis l’arianisme ", ce qui n'est pas une petite accusation. Le père Marie-Dominique Molinié en fait une analyse critique dans une " Lettre à ses amis " que nous publions avec son aimable autorisation.

Le New Age n'est pas seulement une secte: il " divulgue une gnose, un savoir plus ou moins, ésotérique réservé à des initiés. Diffusé par contagion, ce savoir assurera le salut et rendra vaine la foi en Jésus : retournement des consciences et des cœurs qui n'aura plus besoin de contester la foi, parce qu'elle aura été rendue vaine à la racine.

Les corps intermédiaires, à commencer par la nation et la famille, sont appelés à être dissous au profit d'un projet mondialiste ou globaliste ceinturant la planète. Les individus seront insensiblement disposés à trouver leur sécurité dans un leader ou un directoire requérant, au nom d'un savoir supérieur, une soumission totale.

Les récentes discussions et conférences internationales, dont celle de Rio de Janeiro (1992), du Caire (1994), de Copenhague, de Pékin (1995) et d’Istanbul (1996) ont permis de constater l'influence profonde de ces thèmes dans l'establishment technocratique mondial " (pp. 91-92).

L'auteur précise (p. 79, sqq.): " Un des ouvrages de référence du New Age, intitulé Les enfants du Verseau, porte comme sous-titre Pour un nouveau paradigme. L 'auteur, Marylin Ferguson, explique: 'L’humanité a connu de nombreuses et spectaculaires révolutions dans son interprétation de la réalité, de grands sauts, de soudaines libérations. Pour décrire correctement de telles découvertes, on parle de 'changement de paradigme'. Un paradigme est un cadre de pensée, une sorte de structure intellectuelle permettant la compréhension et l'explication de la réalité.

Pour la première fois dans l'histoire, l'humanité a accès à la compréhension de la manière dont les transformations se produisent. Le paradigme de la conspiration du Verseau nous voit comme les héritiers des richesses de l'évolution, capables d'imagination, d'invention et d'expériences que nous n'avons encore qu'entraperçues', écrit Marylin Ferguson " (p. 24).

Schooyans continue : " La Renaissance et surtout la Réforme ont vu l'homme affirmer pour la première fois son indépendance. L'homme issu de la Réforme n'a plus besoin d'Église: Il entre en relation directe avec Dieu; il n'a plus besoin de normes morales: il obéit à sa seule conscience. Cette évolution s'est poursuivie avec les 'esprits forts' du dix-septième siècle et les 'philosophes' du siècle des Lumières.

Le New Age rompt avec la chrétienté

Le New Age est l'étape suivante de cette évolution et il entend consommer la rupture déjà amorcée par la Réforme vis-à-vis du paradigme ancien, celui de l’âge du Poisson - pour faire court: le christianisme. Le New Age proclame donc la totale indépendance de l’homme. À vrai dire, cet homme-là est un surhomme qui, par des méthodes et des techniques appropriées, va explorer les ressources jusqu’ici insoupçonnées de son corps, de son psychisme, de l'univers lui-même. Sous ce rapport, le New Age est une nouvelle expression du pélagianisme, doctrine selon laquelle l'homme peut se sauver par ses seules forces, en recourant à des pratiques diverses, psychologiques ou magiques.

Désenclavé de l'ancien paradigme, libéré de Dieu et de. l'oppression que celui-ci exerce par l’Église, 'désaliéné' en somme, l'homme peut enfin prendre en main la maîtrise de sa vie et de sa mort et exercer son pouvoir sur le tout. Il peut et doit se transcender... d'où l'intérêt pour le cerveau, ses hémisphères gauche et droit, ses virtualités restées cachées, ses pouvoirs latents qu'il faut libérer.

Marylin Ferguson, qui ne lésine pas sur les renvois à Teilhard de Chardin, détaille alors ce qu’implique le nouveau paradigme dans la vie politique et économique, dans la vie des femmes...

Sans doute, le surhomme lui-même continue-t-il à buter sur l'horizon de la souffrance et de la mort. Mais il le contournera par la recherche du plaisir, l'expérience de certaines drogues et, en tout cas, l'immersion dans le grand tout cosmique. La croyance en la réincarnation excusera la violence de l'avortement ou de la guerre: la réincarnation en une vie ultérieure ôte toute importance aux formes de violence ponctuant l'existence actuelle.

Dans cette vision panthéiste, le monde entier est pénétré d'une énergie universelle qui rappelle le pneuma des stoïciens. Chaque individu est divin, mais divin aussi corps social et la santé de celui-ci (la santé publique) importe plus que celle des individus. L'homme doit en fin compte accepter avec résignation de se soumettre, de se sacrifier, voire d'être sacrifié, aux déterminismes du cosmos

Trop d'hommes, trop de pauvres, surtout, menacent l'écosystème. Il faudra filtrer les connaissances et les te, niques qui permettraient aux pauvres de soigner les maladies les plus fréquentes ; par là, on maintiendra les taux de mortalité, surtout infantiles, à niveau élevé. Nouvel Âge apporte, ici sa légitimation l'échelle de priorités élaborée par I'O.M.S. avec l'aide de la Banque mondiale " (pp. 79-84).

Un puissant réseau pour retourner les consciences

Mais tout cela n'est que la part visible de l'iceberg qu'est la " conspiration du Verseau ", dont Schooyans aborde la partie invisible décrite encore par Marylin Ferguson. La définition en est explicitement imputée à Teilhard de Chardin: "Une conspiration d'hommes et de femmes dont la nouvelle perspective est susceptible de déclencher une contagion cruciale de changement... La conspiration du Verseau est une forme différente de révolution, avec des révolutionnaires d'un nouveau style. Elle vise le retournement de conscience d'un nombre critique d'individus, suffisant pour provoquer un renouveau dans la société. Un puissant réseau, pourtant dépourvu de dirigeants, est en train de produire un changement radical aux. États-Unis. Ses membres se sont débarrassés de certains éléments clés de la pensée occidentale; ils pourraient même avoir rompu la continuité de l'histoire.

Ce réseau, c'est la conspiration du Verseau. Il s'agit d'une conspiration sans doctrine politique, sans manifeste. Plus étendue qu’une réforme, plus profonde qu’une révolution, cette douce conspiration pour un nouveau programme de l’homme a déclenché le réalignement culturel le plus rapide l'histoire " (Marylin Ferguson, p. 15). Selon Schooyans, des groupes d'individus " auto-organisés " constitueront les unités d'action. Ce sera la minorité qui " influencera les gens, non par simples arguments rationnels, mais par des changements de cœur. L'unité d'action, ce sera le réseau, c’est-à-dire un 'outil' pour l'étape suivante de l'évolution humaine: amplifié par les communications électroniques, libéré des vieilles contraintes de la famille et de la culture, le réseau est l'antidote de l'aliénation. Il engendre suffisamment de pouvoir pour refaire la société. Il offre à l'individu un soutien affectif, intellectuel, spirituel et économique. C'est un lieu, d'accueil invisible, un moyen puissant de modifier le cours des institutions, en particulier le gouvernement " (Mary Ferguson, p. 216).

Ces réseaux, dit Schooyans, sont pour ainsi dire insaisissables et cependant partout présents, partout actifs, pénétrant le cœur des individus, les milieux les plus divers, les institutions, les religions elles-mêmes (voir Hans Küng, Manifeste pour une éthique planétaire, éd. du Cerf, 1995).

Tout en faisant farine au moulin, on bat le rappel des sociétés initiatiques et des sectes, dont les membres sont invités à s'incorporer au réseau. Il semble même que quelqu'un puisse trouver inséré dans un réseau sans avoir claire conscience de la situation où il se trouve ni des influences auxquelles il est soumis. Alors que les bureaucraties sont fragiles et vulnérables, le réseau est malléable comme le cerveau, où de nouvelles régions " peuvent remplacer les cellules endommagées ; dans un réseau, de nombreuses personnes peuvent assumer la fonction des autres. Un réseau est une source de pouvoir encore jamais exploitée dans l'histoire: de multiples mouvements sociaux reliés en vue d'un ensemble de buts et dont réalisation devrait transformer tous aspects de la vie contemporaine. Les réseaux adoptent souvent la même action sans se concerter, simplement parce qu'ils partagent les mêmes hypothèses. En fait, c'est ce fond commun qui fait leur unité.

En effet, la conspiration Verseau est un réseau de nombreux réseaux dont la vocation est la transformation sociale. Son centre est partout bien que de nombreux mouvements sociaux et groupes d'aide mutuelle soient représentés au sein de son union, sa vie ne dépend d'aucun d'eux. Elle ne peut pas se tarir car elle est une manifestation du changement chez les gens " (Marylin Ferguson, p. 220, cité par Schooyans, p. 87).

Schooyans ajoute: " Cela signifie que les réseaux peuvent agir comme des groupes de pression ou comme des lobbies, noyautant, induisant la vision du nouveau paradigme dans les institutions nationales ou internationales, publiques ou privées. Point n 'est besoin de se compliquer la tâche en fondant de nouvelles institutions. Les institutions existantes exercent à merveille la fonction de fusées porteuses pour le nouveau paradigme. "

Réinterprétation du messianisme nord-américain

" On ne s'étonnera donc pas de voir que ce nouveau paradigme conduise à la réinterprétation du messianisme nord-américain. Marylin Ferguson elle-même le proclame: 'On comprend mieux l'histoire américaine si on voit celle-ci comme un mouvement millénariste fondé sur une vision spirituelle du changement. La croyance fondamentale que la liberté et la responsabilité mèneront non seulement l'individu, mais le monde, à la perfection. Ce sens d'un but collectif et sacré qui, parfois, a conduit à des agressions dans le passé, s'est métamorphosé en un sens de l'unité mystique de l'humanité et du pouvoir vital d'harmonie entre les êtres humains et la nature' (Marylin Ferguson, p. 128, cité par Schooyans p. 88).

Cautionné par la rutilante Californie, le New Age se présente donc comme l'héritier des grands révolutionnaires nord-américains qui appartenaient à une tradition de fraternité mystique (rosicrucienne, maçonnique et hermétique). Ce sens de la fraternité et de l'affranchissement spirituel joua un rôle important dans l'ardeur des révolutionnaires et leur engagement à réaliser une démocratie.

Cette expérience américaine fut consciemment conçue comme une étape capitale dans l'évolution de l'espèce humaine. 'La cause de l'Amérique est dans une grande mesure la cause de toute l'humanité' " écrivait Thomas Paine dans son pamphlet incendiaire Le sens commun. La conspiration du Verseau 'puise sa substance dans ce substrat qu'est la Californie. Ses 'agents', venus de tous les États de l'Union, s'y rassemblent de temps en temps pour se soutenir et s'encourager mutuellement' " (Marylin Ferguson, p. 123, Schooyans, p. 89).

Et Schooyans conclut: " Nous sommes ici confrontés à une nouvelle gnose, à un 'savoir supérieur' se transmettant par osmose à des initiés. Il est affligeant de découvrir que ce 'savoir' prétend tout expliquer, en fin de compte, par référence à l'inconscient, à l'invisible, aux pouvoirs inconnus du cerveau, aux sourdes énergies qui travaillent l'univers, etc.
Le
'nouveau paradigme' est le fer de lance d'un projet sans précédent de colonisation mentale généralisée " d'un impérialisme délirant requérant la soumission des esprits à l'autorité de ceux qui le produisent. Du point de vue
anthropologique, c'est la plus grande entreprise d'aliénation de l'histoire. Du point de vue politique, c'est le plus formidable danger qui pèse sur les démocraties. Avec le New Age et ses réseaux, nous entrons dans une guerre totale sans précédent, où dominent les armes psychologiques et où toutes les ressources de la politique, du droit, des sciences biomédicales, des disciplines les plus diverses sont concentrées sur la même cible: la destruction de
l’ ‘ancien paradigme'. Du point de vue chrétien, c'est le plus grand danger qui menace l’Église depuis la crise arienne " (pp. 92-94).

Face à cette nouvelle menace, il faut être catholique

Pour conclure de mon côté, j'évoquerai simplement deux paroles. La première, de Dostoïevski: " Si Dieu n'existe pas, tout est permis ". La. seconde, de Bernadette, lorsqu'en 1870 on lui demandait si elle craignait les Prussiens : " Je ne crains que les mauvais catholiques. "

Toute la force des hérésies et des attaques du démon s'appuie, en effet, sur la liberté des chrétiens lorsqu'elle n'est pas fidèle au message évangélique et aux inspirations de la grâce. Face à cette nouvelle menace il faut donc, et il suffit, d'être catholique... ce qui n'est pas si facile, non seulement dans nos mœurs, mais dans notre pensée.

Le Christ nous a montré les exigences de la perfection morale, contenue dans les deux grands commandements: aimer Dieu par-dessus tout et le prochain comme soi-même. Il faut d'abord reconnaître la profondeur de cette Loi telle que Jésus l'a promulguée: les disciples en furent effarés, se demandant comment elle était praticable. De fait, elle est impraticable par les pécheurs que nous sommes... mais ce n'est pas une raison pour la contester ou l'amoindrir: c'est une raison pour s'humilier avec le publicain, et obtenir la grâce d'être justifié comme lui.

Les papes rappellent inlassablement les exigences de cette morale et, bien entendu, ils sont lapidés par les media, comme les Juifs menaçaient de lapider Jésus pour des raisons analogues. Le " mauvais catholique " de Bernadette se rend complice de cette lapidation en cherchant à justifier les pires accommodements contre la loi morale: là est la clé de tous les débats sur l'avortement, l'euthanasie, etc.

Schooyans précise par exemple: " Depuis plusieurs années, on observe une dégradation accélérée du respect dû à la vie humaine. Pas plus que l’Église ne pouvait se taire au dix-neuvième siècle sur la question sociale, la communauté chrétienne ne peut se taire au moment où tente de s'organiser le 'nouvel ordre mondial' et où se définit le profil de la société du vingt et unième siècle.

Ces actions contre la vie humaine ont pris une telle ampleur que de nombreuses personnes ont commencé à en prendre conscience, à s'en inquiéter, voire à réagir. Elles savent que le respect dû à la vie humaine se dégrade rapidement, ouvertement et selon des voies diversifiées. Ces personnes, et tous les autres hommes de bonne volonté, aspirent à être éclairés et orientés.

On voit mal au nom de quoi on pourrait refuser à l'Église la liberté de parole dans un domaine aussi décisif pour l'avenir de l'humanité. Faire usage de ce droit est même un devoir impératif. Lorsque, même parmi des chrétiens, la conscience morale est obscurcie au point de ne plus percevoir/es exigences les plus élémentaires de la justice, cela fait partie intégrante du service que l’Église doit à la communauté humaine que de raviver en elle la sensibilité de cette conscience morale. L'Église, qui aime tous les hommes, ne saurait se résigner à l'idée que soit éliminé ou mutilé un seul être innocent (c'est moi qui souligne).

La situation actuelle présente ceci de particulièrement grave que, souvent sans s'en rendre compte, les hommes d'aujourd'hui, y compris les chrétiens, flirtent avec les idéologies de la mort. Pour conjurer la hantise de la mort, pour rendre aux hommes la joie de vivre et celle d'aimer, l'Église doit aider les hommes à redécouvrir que leur vie a un sens, et qu'elle est belle, puisque Dieu nous aime et qu'Il nous appelle à aimer " (pp. 11-12).

Et je dis avec Bernadette: tout le danger vient en fin de compte des mauvais catholiques que nous sommes tous, dans la mesure où nous craignons de choquer la mentalité enténébrée qui rejette avec violence l'absolu de la morale proclamée par le Christ. Ce qui a une valeur infinie, ce n'est pas la vie humaine (que Jésus nous demande d'être prêts à sacrifier pour son amour et celui des hommes), c'est le respect de la vie humaine: valeur infinie comme toute obligation morale. L'abomination de la désolation, ce n'est pas la mort des millions d'innocents que Dieu recevra dans son Paradis, c'est la perversion qui les tue - et toute complicité avec ce crime nous entraîne vers l'enfer.

Ne plus croire à ces vérités, ne plus oser les proclamer, là est la vraie mort: " Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais tout ce qui entraîne vers la mort éternelle, " Quiconque accepte le refus de cette lumière magnifique et implacable est déjà vaincu par la conspiration du Verseau. Pour résister au rejet de toute morale, il faut aller jusqu'au bout de la morale exprimée dans ce que j'appelle le principe de Newman: le moindre péché véniel délibéré est une catastrophe plus grave qu'un tremblement de terre. Que dire du péché mortel, qui tue le sens de l'éternité, du bonheur et de Dieu ?

Beaucoup de chrétiens et même de clercs regimbent contre le principe de Newman, demandent que l’Église mette de l'eau dans son vin, acceptant d'affadir le sel de l'Évangile: mais si ce sel vient à s'affadir, il est déjà vaincu par la conspiration du Verseau et l'on perdra son temps à mener contre elle des combats d'arrière-garde.

Opposons plutôt à la " douce conspiration " du Verseau, avec ses réseaux capillaires et leur envahissement insidieux, la " douce conspiration " de l’Église invisible et de Marie: la légion des petites âmes victimes de l'Amour miséricordieux, fondée par Thérèse de l'Enfant-Jésus à l'instigation de la Sainte Vierge, lieu d'accueil invisible pour les désespérés...

1. Michel SCHOOYANS, L'Évangile face au désordre mondial, Fayard, 350 p.


Malheur aux pauvres!

À PROPOS DE

L'ÉVANGILE FACE AU DÉSORDRE MONDIAL

"L'Évangile face au désordre mondial" (1) a été écrit par le père Michel Schooyans et préfacé par le cardinal Ratzinger. Le père Schooyans est prêtre de l'archevêché de Bruxelles. Docteur en philosophie et en théologie, il est professeur émérite à l'université catholique de Louvain et enseigne dans différentes universités américaines. Membre de l'Académie pontificale des sciences sociales, il a écrit une vingtaine d'ouvrages, notamment "L'enjeu politique de l'avortement" (L’Œil, Paris, 1991); "Bioéthique et population - Le choix de la vie" (Fayard, Paris, 1994), "La dérive totalitaire du libéralisme" (Mame, Paris, 1995). Il ne cesse de dénoncer avec un luxe impressionnant de faits, de chiffres, de citations puisés aux meilleures sources, le complot diabolique contre la vie qui se développe dans le monde entier depuis plus d'un demi-siècle. C'est pourquoi Michel Desclos le Peley donne ici plus qu'une recension de son dernier livre.

Comme l'indique le titre de l'ouvrage, la situation présente du monde est un véritable désordre caché sous l'appellation trompeuse de "Nouvel ordre". Le livre du père Michel Schooyans analyse et dénonce les dérives d'une société dominée par les pays développés et où le plaisir tient lieu de bonheur. Il met en relief les graves préjudices causés aux pays pauvres en matière de respect de la vie.

Le message d'espérance et de charité contenu dans l'Évangile et diffusé par l’Église apparaît bien comme le dernier rempart contre la culture de mort. Le "pauvre" visé ici est en premier lieu l'enfant non né, "le plus pauvre d'entre les pauvres", victime d'un complot universel sans précédent, mais pas seulement lui.

Dans sa préface, le cardinal Ratzinger décrit la nouvelle anthropologie qui est à la base du nouvel ordre mondial. Le bonheur est ici-bas et rien ni personne ne doit compromettre le bien-être de ceux qui se sont habitués à la richesse ("le front commun des satisfaits"). Au contraire, il convient, comme le disait Malthus en 1803, de "réduire le nombre des convives à la table de l'humanité" (2). La maternité devient un obstacle au bonheur et l'enfant une menace pour le développement. Cette philosophie de l'égoïsme nie la valeur du don et le chrétien se doit de protester. Mais, reconnaît le cardinal, dès lors que la notion des droits de l'homme exclut dès l'origine toute référence à sa vie éternelle, on ne voit pas comment les droits des plus humbles seraient respectés et promus. C'est pourquoi il salue l'effort de l'auteur qui présente "en contraste avec la nouvelle anthropologie, les traits essentiels de l'image chrétienne de l'homme (...). Il donne ainsi à l'idée, si souvent exprimée par le Pape, d'une civilisation de l'amour, un contenu concret, politiquement réaliste et réalisable".

Michel Schooyans, consacre les cinq premiers chapitres de son ouvrage à la description de la mentalité "anti-vie", aux instances qui la diffusent et aux moyens dont disposent ses propagandistes. Les neuf autres chapitres concernent ,davantage les réponses que les chrétiens peuvent puiser dans l’Évangile et les enseignements pontificaux, pour développer la culture de vie. Nombre de nos lecteurs sont déjà impliqués dans ce combat et nous voudrions attirer leur attention sur les analyses du début du livre, où l'auteur n'a pas peur de désigner les officines responsables de la culture mortifère.

LA VIE HUMAINE MENACÉE

Les comportements de l'homme moderne font peser sur la vie humaine des menaces d'une ampleur sans précédent: l'avortement, bien sûr, mais aussi le gaspillage d'embryons, l'euthanasie, la contraception, la stérilisation, l'homosexualité, le suicide... Au premier rang des moyens utilisés dans la véritable guerre engagée contre la vie, se trouve l'arme chimique que représente la pilule abortive RU 486 destinée selon son auteur à "aider les pays pauvres à contrôler la croissance de leur population, condition préalable, assure-t-on, à tout développement" (p. 14). Certes, tout au long du XXe siècle, la découverte et l'emploi de moyens de destruction de masse ont illustré la faible valeur accordée à la vie humaine, même innocente. L'histoire récente conduit à dire que "l'industrie de la mort n'a jamais été aussi prospère" (p.24). Comment en serait-il autrement, vu les moyens mis à sa disposition, moyens financiers et de propagande.

Les attaques contre la vie humaine sont développées en premier lieu par les institutions internationales publiques telles que le Fonds des Nations unies pour la population (FNUAP), l'Organisation mondiale de la santé (OMS), voire l’UNICEF (3), qui cherchent à obtenir l'appui de l'ONU aux politiques qu'elles préconisent. Les messages anti-vie présentant la limitation de la natalité comme condition préalable indispensable du développement des pays pauvres, sont également relayés par la Banque mondiale ou le Fonds monétaire international (FMI).

Certains gouvernements nationaux participent à la grande offensive pour le contrôle de la vie. L'exemple le plus patent est le dossier codé NSSM 200 établi en 1974 à la demande de Henry Kissinger, secrétaire d'État américain. "Ce document d'importance majeure analyse les implications de la croissance démographique mondiale pour la sécurité des États-Unis et leurs intérêts outre-mer" (p.30).

Notons qu'à l'instar du gouvernement américain, qui a tenu ce rapport confidentiel pendant vingt ans, les États n'ont pas le cynisme de reconnaître directement leurs options malthusiennes mais font transiter leurs contributions financières par les organismes privés, les fameuses organisations non gouvernementales (ONG). Le financement d'un groupe comme le Planning familial fait clairement appel aux nations riches. S'agissant des USA, "le NSSM 200, déjà cité, confirme explicitement cette connivence" (p.32). Ces officines, spécialistes du lobbying, agissent "de façon informelle en marge des réunions officielles en vue d'influencer les membres participant à celles-ci" (p.31).

Au-delà de ces groupes de pression dont l'activité se dit avant tout humanitaire, le père Schooyans évoque les clubs informels "dont l'influence est parfois remarquée auprès des décideurs politiques et économiques, et dont l'audience est considérable auprès de l'opinion". Et il ajoute que "de l'aveu de certains de ses membres les plus qualifiés, la franc-maçonnerie a joué un rôle de premier plan dans l'action internationale en faveur de la contraception et de l'avortement" (p.33). Pour compléter la liste des membres actifs de l'internationale anti-vie, il faut évoquer les médias et naturellement les laboratoires, toujours prêts à exploiter le marché de la contraception.

LA COALITION IDÉOLOGIQUE DU "GENRE"

Après avoir rappelé les vecteurs de la culture de mort, le père Schooyans en analyse les fondements idéologiques. La coalition idéologique du "genre" ("gender" en anglais) que décrit le chapitre II se rattache à la fois au courant socialiste et aux courant libéral.

Au premier, elle emprunte la notion d'humanité génétique. "Seul compte vraiment le genre humain, l'homme individuel n'en est qu'une manifestation momentanée et vouée à la mort" (p.35). Il n'est qu'un rouage, utile ou non à la machine sociale et traité comme tel. Le droit au plaisir est total, "pourvu que ce soit compatible avec les convenances de l'espèce". Selon la tradition marxiste, "les identités nationales (...) doivent se dissoudre pour que puisse s'épanouir le nouvel ordre mondial (...). Il appartient à une minorité soi-disant éclairée d'expliquer au commun des mortels ce qu'ils doivent penser, vouloir et faire" (p.36).

La tradition libérale, pour sa part, retrouve chez Platon le devoir de la Cité de "contingenter ses habitants et mener une politique eugéniste" (p.37). Plus près de nous, Malthus (1766-1834) a dressé le spectre de la famine. "Il ne faut donc point interférer dans tes mécanismes de la Nature qui opère une sage sélection naturelle. Il faut laisser agir les freins grâce auxquels sont éliminés ceux qui, étant moins doués, sont pauvres. Dans leur intérêt et dans celui de tous, il faudra en outre leur conseiller le mariage tardif et la continence" (p.37). Évoquant Bentham (1748-1832), le père Schooyans définit le pauvre comme "le vaincu de la libre concurrence"; il est en trop "parce qu'il ne produit pas, ou pas assez, et qu'il prétend malgré tout consommer" (p.38). Et pour éviter tout scrupule, Malthus ne dit-il pas que "la pauvreté, comme du reste la richesse, est un phénomène naturel, (...) déterminé par les aptitudes inégales des individus" (p.38)?

Toujours au nom du genre humain, il faut "favoriser la transmission de la vie entre les partenaires les plus doués et la refréner parmi les moins doués". C'est le cas en Chine populaire, où "les couples peuvent procréer suivant des quotas, variables au gré de la qualité accordée aux géniteurs par la bureaucratie biocratique" (p.38).

Comme la nécessaire maîtrise de la transmission de la vie ne doit pas faire obstacle au droit au plaisir, le courant néo-malthusien dissocie la fin unitive de la fin reproductive de l'union conjugale en incitant à l'amour libre, destructeur de la famille. Le mariage, en effet, "comporte un engagement à la fidélité qui hypothèque la liberté totale dont chaque partenaire doit jouir à tout moment, quelle que soit la situation qui puisse se présenter" (p.39). A cet égard, et contrairement au sens commun, les différences entre l'homme et la femme ne sont pas naturelles mais culturelles, donc en évolution constante. Il appartient à la femme de refuser l'oppression dont elle est victime pour détruire jusqu'à l'idée même de famille. Cette idéologie du genre est accueillie sans réserve dans les conférences internationales comme celles du Caire en 1994 et celle de Pékin en 1995 (4). Le concept de famille y est utilisé pour désigner toute sorte d'union.

On voit que les deux idéologies dominantes que sont le socialisme et le libéralisme sont coalisées pour "justifier le mépris de la vie", ce qui explique la violence qui se déchaîne contre elle. Au nom de l'humanité génétique, on voit resurgir les systèmes racistes sous le vocable d'eugénisme scientifique. On ne peut que frémir en pensant aux perspectives ouvertes par l'exploration du génome humain, sous couvert de la qualité de la vie.

LA SANTÉ VUE PAR L'OMS

Vecteur capital de la culture mortifère, l'Organisation mondiale de la santé (OMS) fait l'objet du chapitre II Le "nouveau paradigme de la santé", puisque telle est la terminologie du directeur général de l'OMS, consiste "en une vision du monde dans laquelle la santé est au centre du développement et de la qualité de la vie" (p.54). C'est à la fois une nouvelle façon d'envisager l'homme et une approche globalisante (holistique) des problèmes. L'OMS se donne clairement un rôle normatif en plus de son rôle technique. En 1994, l'OMS crée un groupe d'experts chargé d'étudier le rôle central de la santé dans le processus de développement. Cette même année, le thème de la santé reproductive est au centre de la conférence du Caire "Population et développement", comme première priorité dans le nouveau paradigme de l'OMS.

Au droit à une vie sexuelle responsable, satisfaisante et sûre, sont associées la capacité de se reproduire (si et quand on le veut, s'entend), la maternité sans risque, la planification familiale, la régulation de la fécondité... Simultanément, la Banque mondiale, principal donateur pour le développement sanitaire, intensifie son partenariat avec l'OMS pour "examiner les ressources disponibles dans chaque pays, pour définir les priorités en matière de santé, pour analyser les rapports coût/bénéfice, pour évaluer les risques, en somme pour mettre en œuvre les techniques d'analyse sur la base desquelles seront décidées les priorités et l'allocation des ressources. Toute la science actuarielle est mobilisée au service du nouveau paradigme" (p.58). C'est qu'en effet l'OMS doit concilier un objectif très large ("la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social") et la pression de ses bailleurs de fonds (la Banque mondiale) pour procéder à des économies budgétaires. Compte tenu des ressources locales et de la probabilité de succès, le paradigme de la santé se présente connue un programme global, "assorti d'un plan d'action que l'on considère comme méritant d'être exécuté" (p.72).

Foin de l'éthique médicale hippocratique! L'éthique sanitaire du nouveau paradigme "considère la santé comme un produit subordonné à des impératifs économiques. On la fabrique, on la vend, on la consomme selon des critères de rareté et de solvabilité, c'est-à-dire selon les lois du marché" (p.72). De ces critères découleront les priorités retenues; elles varieront d'une société à l'autre, à l'intérieur des différentes sociétés et selon les personnes. Le critère d'utilité de l'individu justifiera la discrimination entre les actifs et les inactifs. Les probabilités de succès seront également évaluées. Pourquoi soigner les maladies aux séquelles handicapantes ou réputées incurables? Pourquoi soigner les maladies de la vieillesse7 "La santé publique est considérée en quelque sorte comme sujet de droits et elle a la préséance sur la santé individuelle". Sa priorité est la santé reproductive, expression pudique du contrôle quantitatif et qualitatif de la transmission de la vie. "Le contrôle du nombre des naissances et l'eugénisme s'imposent en vertu de l’"intérêt supérieur du corps social" (p.73).

Le nouveau paradigme et son éthique sont à la fois très éloignés de la morale chrétienne et tout a fait dans la ligne des idéologies évoquées au chapitre précédent: même référence à la lutte entre individus et entre sociétés, même utilitarisme dans l'analyse coûts/bénéfices, même relativisme moral. Ils présentent surtout, comme on va le voir, une grande parenté avec le Nouvel âge; c'est l'objet du chapitre IV qui éclaire à la fois sur le mouvement et sur ce qui se prépare à l'ONU.

LE NOUVEL ÂGE: SON PARADIGME ET SES RÉ-SEAUX

Le paradigme: une dogmatique néo-malthusienne

L'influence du Nouvel âge est évidente, ne serait-ce que dans le vocabulaire. Le livre de M. Ferguson Les enfants du Verseau (5), ouvrage de référence du Nouvel âge, a pour sous-titre "Pour un nouveau paradigme". Citée par le père Schooyans, M. Ferguson s'explique:

"Un paradigme est une sorte de structure intellectuelle permettant la compréhension et l'explication de certains aspects de la réalité (...). Un changement de paradigme est, sans équivoque, une nouvelle façon de penser les vieux problèmes" (6).

"Pour la première fois dans l'histoire, (c'est toujours M. Ferguson qui parle) l'humanité a accès au panneau de contrôle du processus de changement, à la compréhension de la manière dont les transformations se produisent (...). Le paradigme de la Conspiration du Verseau conçoit l'humanité comme enracinée dans la nature et encourage l'individu autonome dans une société décentralisée en nous considérant comme des intendants de toutes nos ressources, extérieures et intérieures" (7).

Le père Schooyans résume ainsi la démarche d'ensemble

"La Renaissance et surtout la Réforme ont vu l'homme affirmer pour la première fois son indépendance. L'homme issu de la Réforme n'a plus besoin d'Église: il entre en relation directe avec Dieu; il n'a plus besoin de normes morales: il obéit à sa seule conscience. (...) Le Nouvel âge est l'étape suivante de cette évolution et il entend consommer la rupture déjà amorcée par la Réforme vis-à-vis du paradigme ancien, celui de l'âge du Poisson, pour faire court: le christianisme" (p.82).

Comment alors ce surhomme explique-t-il la souffrance et la mort? Il les contourne: "La croyance en la réincarnation excusera la violence de l'avortement ou de la guerre (...); la réincarnation en une vie ultérieure ôte toute importance aux formes de violence ponctuant l'existence actuelle" (p.83). Dans cette vision panthéiste, dit le père Schooyans, tout individu est divin, le corps social l'est aussi et la santé de ce corps "importe plus que celle des individus". La "Terre-Mère" elle-même est divine. "L'homme doit en fin de compte accepter avec résignation de se soumettre, de se sacrifier, voire d'être sacrifié aux déterminismes du cosmos. Trop d'hommes, trop de pauvres surtout, menacent l'écosystème" (p.83). Il faut donc renforcer les moyens de contrôler la croissance de la population et d'abord celle des pauvres "accusée de mal gérer son environnement" (8); il faudra aussi "filtrer les connaissances et les techniques même simples, qui permettraient aux pauvres de soigner les maladies les plus fréquentes; par là on maintiendra les taux de mortalité, surtout infantile, à un niveau élevé" (p.84). Ce retour à l'idéologie du genre boucle la boucle. Le nouveau paradigme du Nouvel âge est bien le même que celui de l'OMS et il légitime ainsi ses priorités.

Un réseau de réseaux sans dirigeants?!

Notons au passage quelques citations très explicites de Marilyn Ferguson sur le fonctionnement de la Conspiration du Verseau:

"Un puissant réseau, pourtant dépourvu de dirigeants, est en train de produire un changement radical aux États-Unis. Ses membres se sont débarrassés de certains éléments clefs de la pensée occidentale (...). Ce réseau, c'est la Conspiration du Verseau. Il s'agit d'une conspiration sans doctrine politique, sans manifeste..." (9).

Des groupes d'individus auto-organisés constitueront les unités d'action. Ce sera la minorité qui "influencera les gens, non par de simples arguments rationnels, mais par des changements de cœur" (10):

"Amplifié par les communications électroniques, libéré des vieilles contraintes de la famille et de la culture, le réseau est l'antidote de l'aliénation. Il engendre suffisamment de pouvoir pour refaire la société. Il offre à l'individu un soutien affectif, intellectuel, spirituel et économique. C'est un lieu d'accueil invisible, un moyen puissant de modifier le cours des institutions, en particulier le gouvernement" (11).

"(Un réseau) est une source de pouvoir encore jamais exploitée dans l'histoire: de multiples mouvements sociaux autosuffisants reliés en vue d'un ensemble de buts (...) la Conspiration du Verseau est un réseau de nombreux réseaux dont la vocation est la transformation sociale (...). Son centre est partout" (12).

La notion de réseau de réseaux explique qu'il n'y a pas de contradiction entre la vision holistique, globalisante, du nouveau paradigme et la décentralisation requise pour une action permanente en profondeur. Marilyn Ferguson dit encore:

"I1 existe une coalition informelle de conspirateurs dans les agences et dans les équipes du Congrès (américain). A l'intérieur du ministère de la Santé, de l'Éducation et du Bien-Être, des innovateurs ont créé des groupes d'action informels afin de partager leurs stratégies d'inoculation des nouvelles idées dans un système résistant et de se soutenir moralement les uns les autres" (13)

Et le père Schooyans de conclure que les réseaux agissent comme des groupes de pression dans les institutions nationales ou internationales, publiques ou privées. Il est inutile d'en fonder de nouvelles, "les institutions existantes exercent à merveille la fonction de fusées porteuses pour le nouveau paradigme" (p.88).

En conclusion de ces trois chapitres particulièrement éclairants de son livre, le père Schooyans attire l'attention du lecteur sur la situation nouvelle créée par la convergence entre l'idéologie du genre et celle du nouveau paradigme au regard du droit à la vie. La question de la vie "apparaît au cœur d'un projet de nouvelle éthique, discutée dans des réseaux internationaux, infiltrant les organisations existantes, inspirant des actions multiples mais convergentes à l'échelle mondiale" (p.90).

Pourtant, derrière la poudre aux yeux que projette le nouveau paradigme, le père Schooyans dénonce une réelle menace, celle d'un monde dans lequel la place de l'homme n'est plus celle d'une personne "raisonnable et libre, faite à l'image de Dieu, appelée à la vie surnaturelle et au salut éternel" (p.91 ). Même s'il n'est qu'un fatras syncrétique, un amalgame de fariboles astrologiques, le nouveau paradigme a l'ambition d'occuper tous les cerveaux:

"Il est le fer de lance d'un projet sans précédent de colonisation mentale généralisée - d'un impérialisme délirant requérant la soumission des esprits à l'autorité de ceux qui le produisent. (...) Avec le Nouvel âge et ses réseaux, nous entrons dans une guerre totale sans précédent, où dominent les armes psychologiques et où toutes les ressources de la politique, du droit, des sciences biomédicales, des disciplines les plus diverses sont concentrées sur la même cible: la destruction de l'ancien paradigme; Du point de vue chrétien, c'est le plus grand danger qui menace l’Église depuis la crise arienne" (p.93).

Par sa nouvelle éthique, ses réseaux, ses buts, ses modes d'action, ses structures insaisissables, "le Nouvel âge est l'allié idéal objectif des grandes obédiences maçonniques" avec lesquelles il partage l'ambition de détruire l'ancien paradigme dans lequel l'homme est à l'image de Dieu.

L'ÉGLISE SEUL VÉRITABLE REMPART CONTRE LA FOLIE DU MONDE

Avant d'aborder longuement dans les chapitres suivants les réponses proposées par l’Église à partir de la Bible et dans les enseignements pontificaux, le père Schooyans évoque les dangers qui menacent les droits de l'homme exprimés dans la Déclaration universelle de 1948 que d'aucuns voudraient réécrire à l'occasion de son cinquantième anniversaire.

Certes, il a raison de refuser qu'on mette sur le même plan les droits civils et politiques d'une part et les droits économiques, sociaux et culturels d'autre part. "C'est ignorer que les droits économiques, sociaux et culturels expriment des conditions indispensables pour que soit honoré le droit fondamental des individus humains à vivre et à vivre dans la liberté" (p. 101). On peut craindre également l'émergence de nouveaux droits tels que le droit à la santé sexuelle et reproductive, y compris le droit à l'avortement, le droit à différents modèles de famille, le droit au développement...

Malheureusement, il ne faut pas surestimer le rôle de rempart que devrait jouer la Déclaration universelle de 1948. Dans un discours prononcé à Munich, le 3 mai 1987, le pape Jean-Paul II disait:

"On entend beaucoup parler, aujourd'hui, des droits de l'homme. Dans de très nombreux pays, ils sont violés. Mais on ne parle pas des droits de Dieu. Et pourtant, droits de l'homme et droits de Dieu sont étroitement liés. Là où Dieu et sa loi ne sont pas respectés, l'homme non plus ne peut faire prévaloir ses droits (...) les droits de Dieu et les droits de l'homme sont respectés ensemble ou ils sont violés ensemble" (14).

Jean-Paul II dit encore dans Evangelium vitae:

"Comment ne pas penser que la proclamation même des droits des personnes et des peuples, telle qu'elle est faite dans de hautes assemblées internationales, n'est qu'un exercice rhétorique stérile tant que n'est pas démasqué l'égoïsme des pays riches qui refusent aux pays pauvres l'accès au développement et le subordonnent à des interdictions insensées de procréer, opposant ainsi le développement à l'homme?

(...) Les racines de la contradiction qui apparaît entre l'affirmation solennelle des droits de l'homme et leur négation tragique dans la pratique se trouvent dans une conception de la liberté qui exalte de manière absolue l'individu et ne le prépare pas à la solidarité, à l'accueil sans réserve ni au service du prochain... (Cette) culture de mort, dans son ensemble, révèle une conception de la liberté totalement individualiste qui finit par être la liberté des plus forts s'exerçant contre les faibles près de succomber" (15).

Le rempart véritable, nous l'avons en Dieu et dans son Église.

Volontairement, nous avons insisté sur les premiers chapitres du livre et fait ressortir la convergence, pour ne pas dire la complicité, entre l'idéologie du genre et le nouveau paradigme du Nouvel âge (et de l'OMS), parce que c'est à la fois très gave pour l'avenir et peu connu. Mais il y aurait naturellement beaucoup d'autres choses à signaler dans le livre très fiche du père Schooyans. Il ne manque pas, par exemple, de dénoncer les nombreuses dérives du langage qui traduisent celles de la pensée contemporaine. L'équité devient un concept subjectif à géométrie variable, la qualité de vie s'apprécie selon des critères subjectifs; la souveraineté des nations est absolue pour certaines, relative pour d'autres. La morale du plaisir est une morale de seigneurs et la société doit supprimer tout ce qui peut faire obstacle à la liberté des seigneurs.

Face à toutes ces manifestations de l'impérialisme des pays riches - sous couvert des grandes conférences internationales animées par des organismes sans mandat - l'Église doit enseigner l'Évangile et aborder les phénomènes à la lumière des exigences de la morale naturelle et évangélique. Quant aux chrétiens, ils ont le devoir de résister aux lois injustes et aux agents qui les diffusent comme "la solution finale au problème de la pauvreté" (p.310).

Le livre du père Schooyans est un argumentaire de cette résistance pour la justice et pour la paix (16).

Michel Desclos le Peley
Action Familiale et Scolaire, octobre 1997, numéro 133.

(1) Éd. Fayard, 1997. En vente à I'A.F.S. Bulletin de commande en dernière page.

(2) Comme il ajoutait que "celui qui naît dans un monde déjà occupé, s'il ne peut obtenir de quoi subsister de ses parents... est de trop dans ce monde", un de ses détracteurs répondit qu'il n'y a jamais eu un homme de trop sur la terre... sauf peut-être un nommé Malthus!

(3) Cf. A.F.S. n° 111, février 1994, p.53 et A.F.S. n° 128, décembre 1996, p.54.

(4) Cf. tiré-à-part A.F.S. Du Caire à Pékin, les grandes manœuvres de la culture de mort, par Michel Berger et Rémi Fontaine. Bulletin de commande en dernière page.

(5) Les enfants du Verseau. Pour un nouveau paradigme, collection L'Aventure secrète. Paris, J'ai lu, 1995. La traduction française a paru d'abord chez Calmann-Lévy en 1981.

(6) Op.cit. p.20.

(7) Op. cit., p.24.

(8) Ceci pourrait expliquer pourquoi sont périodiquement déclenchées de véritables campagnes médiatiques contre, par exemple, les déforestations au Brésil, en Afrique, ou en Asie. L'outrance même du battage actuel fait autour des feux de forêt en Indonésie et à Bornéo semble porter la marque des propagandes néo-malthusiennes.

(9) Op.cit. p.15. Faut-il vraiment croire à l'absence de dirigeants? Voir à ce sujet la brochure Connaissance élémentaire du Nouvel âge d'Arnaud de Lassus, chap. VII et IX. Bulletin de commande en dernière page.

(10) Op. cit., p.211.

(11) Op. cit., p.216. On rejoint ici l'analyse d'Arnaud de Lassus dans Connaissance élémentaire du Nouvel âge.

(12) Op. cit., p.220.

(13) Op. cit., p.235.

(14) Documentation catholique du 7 juin 1987, page 584.

(15) Evangelium vitae, 25 mas 1995, Tequi, Paris § 18, 19, p.32-33.

(16) Dans Sollicitudo rei socialis, le pape Jean-Paul II rappelle que la devise du pontificat de Pie XII était "La paix est le fruit de la justice".


VATICAN II ET LA LITURGIE

par le cardinal Joseph Ratzinger

Les éditions Fayard publient ces jours-ci la traduction française du livre du cardinal Ratzinger: Ma vie, Souvenirs (1927-1977). M. Didelot, directeur du département religieux de Fayard, a bien voulu en confier quelles "bonnes feuilles" à l'Homme Nouveau. Nous l'en remercions.

En 1962, l'abbé Ratzinger était professeur à Bonn. En 1963, il devient professeur à Münster puis, en 1966, à Tübingen et, en 1969, à Ratisbonne.

Pour la majorité des Pères conciliaires, la réforme du mouvement liturgique ne constituait pas une priorité et, pour beaucoup, n'était absolument pas matière à discussion. Ainsi, par exemple, le cardinal Montini, devenu véritablement "le Pape du Concile" sous le nom de Paul VI, déclara sans ambages après le début du Concile, en présentant les thèmes à traiter, qu'il ne voyait pas dans cette réforme une tâche essentielle du Concile. Depuis la fin de la Première Guerre mondiale, la réforme liturgique n'était devenue une question urgente qu'en France et en Allemagne. Dans un premier temps, dans la perspective du rétablissement pur et simple de l'ancienne liturgie romaine, ce qui impliquait la participation active du peuple de Dieu au déroulement liturgique. Ces deux pays, alors les plus influents sur le plan théologique (et auxquels il faut, bien sûr, adjoindre également la Belgique et les Pays-Bas), avaient imposé dans la phase préparatoire l'élaboration d'un schéma sur la sainte liturgie, qui s'intégrait naturellement dans la thématique générale de l'Église. Que ce texte ait été le premier à faire l'objet de délibérations conciliaires n'était aucunement dû à un regain d'intérêt de la majorité des Pères pour la question liturgique, mais simplement à ce que l'on n'attendait pas de grands différends sur ce point et que l'on considérait l'ensemble comme une sorte de terrain d'entraînement, ce qui permettait d'apprendre et d'expérimenter la méthode du travail conciliaire. Aucun Père n'aurait eu l'idée de voir dans ce texte une "révolution" mettant un "terme au Moyen Âge" comme certains théologiens croient devoir l'interpréter depuis. On voyait cela comme une extension des réformes introduites par Pie X et activées par Pie XII avec prudence et détermination. Les clauses générales comme "les livres liturgiques doivent être révisés au plus vite" (n° 25), furent comprises en ce sens: comme la poursuite de ces évolutions qui ont toujours existé et qui, depuis les papes Pie X et Pie XII ont conduit à redécouvrir les traditions romaines classiques, leur donnant ainsi un caractère particulier. Cela devait effectivement surmonter les tendances de la liturgie baroque et de la piété du XIXe siècle, et favoriser un recentrage humble et sobre sur le véritable mystère de la présence du Christ dans son Église. Rien d'étonnant dans ce contexte à ce que le "modèle de messe" remanié, qui devait remplacer l'Ordo missae, ait été refusé par la majorité des Pères convoqués en un Synode spécial en 1967. Que quelques (ou de nombreux ?) liturgistes consultés aient envisagé dès le départ d'aller plus loin, nombre de publications le laissent supposer. De telles aspirations n'auraient certes pas obtenu l'agrément des Pères. Le texte du Concile n'en fait aucunement état, bien qu'on les trouve a posteriori implicites dans certaines clauses générales.

Le débat sur la liturgie se déroula paisiblement, sans tensions profondes.(...)

LE MISSEL DE PAUL VI

Le deuxième grand événement au début de mes années à Ratisbonne fut la publication du Missel de Paul VI, assortie de l'interdiction quasi totale du missel traditionnel, après une phase de transition de six mois seulement. Il était heureux d'avoir un texte liturgique normatif après une période d'expérimentation qui avait souvent profondément défiguré la liturgie. Mais j'étais consterné de l'interdiction de l'ancien missel, car cela ne s'était jamais vu dans toute l'histoire de la liturgie. Bien sûr, on fit croire que c'était tout à fait normal. Le missel précédent avait été conçu par Pie V en 1570 à la suite du Concile de Trente. Il était donc normal qu'après quatre cents ans et un nouveau concile, un nouveau pape présente un nouveau missel. Mais la vérité historique est tout autre: Pie V s'était contenté de réviser le missel romain en usage à l'époque, comme cela se fait normalement dans une histoire qui évolue. Ainsi, nombreux furent ses successeurs à réviser ce missel, sans opposer un missel à un autre. Il s'agissait d'un processus continu de croissance et d'épurement, sans rupture. Pie V n'a jamais créé de missel. Il n'a fait que réviser le missel, phase d'une longue évolution. La nouveauté, après le Concile de Trente, était d'un autre ordre: l'irruption de la Réforme s'était accomplie essentiellement à la manière des "réformes liturgiques". Il n'y avait pas simplement une Église catholique et une Église protestante côte à côte; le clivage de l'Église se produisit presque imperceptiblement, et de la façon la plus visible comme historiquement la plus efficiente, par la transformation de la liturgie, qui prit des formes très différentes selon les lieux, de sorte que souvent on ne distinguait pas la frontière entre ce qui était "catholique" et ce qui n'était "plus catholique".

Dans cette confusion, devenue possible par manque de législation liturgique uniforme et par l'existence d'un pluralisme liturgique datant du Moyen Âge, le Pape décida d'introduire le Missale Romanum, livre de messe de la ville de Rome, comme indubitablement catholique, partout où l'on ne pourrait se référer à des liturgies remontant à au moins deux cents ans. Dans le cas contraire, on pourrait en rester à la liturgie en vigueur, car son caractère catholique pourrait alors être considéré comme assuré. Il ne pouvait donc être question d'interdire un missel traditionnel juridiquement valable jusqu'alors. Le décret d'interdiction de ce missel, qui n'avait cessé d'évoluer au cours des siècles depuis les sacramentaires de l'Église de toujours, a opéré une rupture dans l'histoire liturgique, dont les conséquences ne pouvaient qu'être tragiques. Une révision du missel, comme il y en avait souvent eu, pouvait être plus radicale cette fois-ci, surtout en raison de l'introduction des langues nationales; et elle avait été mise en place à bon escient par le Concile.

VERS UNE RÉCONCILIATION

Toutefois, les choses allèrent plus loin que prévu: on démolit le vieil édifice pour en construire un autre, certes en utilisant largement le matériau et les plans de l'ancienne construction. Nul doute que ce nouveau missel apportait une véritable amélioration et un réel enrichissement sur beaucoup de points; mais de l'avoir opposé en tant que construction nouvelle à l'histoire telle qu'elle s'était développée, d'avoir interdit cette dernière, faisant ainsi passer la liturgie non plus comme un organisme vivant, mais comme le produit de travaux érudits et de compétences juridiques: voilà ce qui nous a porté un énorme préjudice. Car on eut alors l'impression que la liturgie était "fabriquée", sans rien de préétabli, et dépendait de notre décision. Il est donc logique que l'on ne reconnaisse pas les spécialistes ou une instance centrale comme seuls habilités à décider, mais que chaque "communauté" finisse par se donner à elle-même sa propre liturgie. Or, lorsque la liturgie est notre œuvre à nous, elle ne nous offre plus ce qu'elle devait précisément nous donner: la rencontre avec le mystère, qui n'est pas notre "œuvre", mais notre origine et la source de notre vie. Un renouvellement de la conscience liturgique, une réconciliation liturgique qui reconnaîtrait l'unité de l'histoire liturgique, et verrait en Vatican II non une rupture mais une étape, est d'une nécessité urgente pour l'Église. Je suis convaincu que la crise de l'Église que nous vivons aujourd'hui repose largement sur la désintégration de la liturgie, qui est parfois même conçue de telle manière - et si Deus non daretur - que son propos n'est plus du tout de signifier que Dieu existe, qu'Il s'adresse à nous et nous écoute. Mais si la liturgie ne laisse plus apparaître une communauté de foi, l'unité universelle de l'Église et de son histoire, le mystère du Christ vivant, alors où donc l'Église manifeste-t-elle encore sa nature spirituelle ? Alors la communauté ne fait que se célébrer elle-même. Et cela n'en vaut pas la peine. Et parce qu'il n'existe pas de communauté en soi, mais qu'elle jaillit toujours et seulement du Seigneur lui-même, par la foi, comme unité, la désagrégation en toutes sortes de querelles de clochers, les oppositions partisanes dans une Église qui se déchire deviennent inéluctables dans de telles conditions. C'est pourquoi nous avons besoin d'un nouveau mouvement liturgique, qui donne le jour au véritable héritage du Concile Vatican II.

Cardinal Joseph RATZINGER,
Ma vie. Souvenirs (1927-1977), Fayard, 146 p.


Édith Stein: le miracle reconnu

Avant de mourir à cinquante ans entre les mains des nazis, Édith Stein avait consolé les enfants qui l'entouraient à Auschwitz. Quarante-cinq ans plus tard, la carmélite d'origine juive allait guérir une fillette américaine portant son nom de religieuse. Récit du miracle qui a permis la canonisation de la célèbre convertie.

Benedicta McCarthy ne se souvient de rien. Il est vrai que l'adolescente d'aujourd'hui n'avait que deux ans et demi lorsqu'elle fut sauvée d'une mort "inévitable" par l'intercession de sa patronne, sœur Theresa Benedicta qui, avant d'être tuée par les nazis à Auschwitz dans son habit de carmélite, avait brillé en tant qu'Édith Stein, intellectuelle juive allemande. Elle fut béatifiée au titre de martyre, le 1er mai 1087; il ne manquait donc qu'un unique miracle pour que l'Église puisse la canoniser. C'est chose faite depuis quelques jours. Jean-Paul II a officiellement ajouté au calendrier des saints le nom de cette héroïne du XXe siècle.

Clin d'œil de la Providence

Le miracle tant espéré s'était déjà produit - clin d'œil de la Providence - quelques semaines seulement avant la béatification... Le 20 mars 1987, le père Emmanuel Charles McCarthy, un prêtre catholique de rite byzantin, et sa femme Mary rentrent chez eux après avoir suivi une retraite - leur première absence depuis la naissance de leur douzième enfant, Benedicta. Ils ont confié les plus jeunes à la garde des plus grands (l'aîné a dix-neuf ans). Mais voici que ces derniers accourent tout essoufflés dans la rue: leur petite sœur, saisie de convulsions, a été conduite d'urgence à l'hôpital. Personne n'en sait davantage...

On imagine l'angoisse des parents qui se précipitent à l'hôpital local de Brockton, dans le Massachusetts, à une cinquantaine de kilomètres de Boston. Là, les médecins viennent de cerner l'origine de la crise: l'exploratrice en herbe avait réussi à dénicher des plaquettes de comprimés analgésiques et s'était empressée d'en avaler une copieuse ribambelle - l'équivalent estimé de seize fois la dose mortelle. Benedicta est rapidement transférée à l'hôpital de Boston, qui a la réputation d'être l'un des meilleurs du monde, où un spécialiste de gastro-entérologie infantile, le Dr Ronald Kleinman (voir encadré), essaie de la maintenir en vie. Mais tous ses efforts paraissent vains: déjà, les reins ne fonctionnent plus et le foie a atteint cinq fois sa taille normale. Sans une greffe du foie immédiate, tout semble perdu - et il n'y a aucun donneur en vue.

C'est dimanche. Pour le père McCarthy, l'heure de Gethsémani. En principe, il doit prendre l'avion prêcher dans le Dakota du Nord une retraite de trois jours au sujet du Sermon sur la Montagne. Et s'il revenait trop tard ? Un an plus tôt, Mary a vu mourir à la naissance leur treizième enfant. Peut-il la laisser seule au chevet de Benedicta ? Au retour d'une visite à l'hôpital, implorant Dieu de l'aider à discerner Sa volonté, il ramasse un livre (qui traînait par terre: La Voie de la Perfection de sainte Thérèse d'Avila. Il est surpris par un passage où Jésus dit à la religieuse: " Occupe-toi de mes affaires et je m'occuperai des tiennes. " (1) Le poids est levé. A 11 h 30, son avion décolle de Boston. Sans confier son épreuve aux soixante-quinze participants de la retraite, il profite néanmoins de chaque pause pour prendre des nouvelles de sa fille. Le diagnostic reste pessimiste. Même en cas de greffe, lui annonce-t-on, l'empoisonnement risque d'affecter durablement sa santé - si elle survit.

"Il faut demander à Édith Stein de la sauver !"

Le même jour, Mary, la maman, téléphone à sa sœur Teresa, dans le Wisconsin, pour lui relater le terrible accident. "Il faut demander à Édith Stein de la sauver !" s'écrie aussitôt la tante de Benedicta. La petite est née le 8 août 1984 à 19 h 45, c'est-à-dire à l'heure d'Auschwitz, le matin du 9 août, date de l'anniversaire de la mort de la carmélite. Le père McCarthy n'a découvert sa belle histoire qu'un an plus tôt. Il en a été fasciné, et a résolu d'en faire part à tous ceux qu'il rencontrerait. Élevé dans le Massachusetts au cœur d'une famille d'immigrés catholiques d'Irlande, séduit dès l'âge de dix-huit ans par la liturgie orientale, il se définit comme un théologien de la non-violence et a été ordonne prêtre dans le rite melchite (en communion avec l'Église romaine) à Damas en 1981, après quinze ans de mariage. Lui et Mary ont l'habitude de donner à leurs enfants les noms de personnages admirés, saints ou non. Ainsi, l'un de leurs fils s'appelle Thomas Merton McCarthy, en l'honneur du moine trappiste. Une de leurs filles se prénomme Kateri, en hommage à la jeune Indienne convertie par les "robes noires" près de la frontière canadienne; une autre: Tzipora, comme la sœur d'Elie Wiesel, victime de l'Holocauste. C'est donc tout naturellement que Benedicta reçut ce nom de baptême rarissime aux États-Unis.

"L'idée d'invoquer Édith Stein m'est venue spontanément, comme une démarche évidente", confiera plus tard la tante de Benedicta, qui sait qu'une croix multicolore ornée de l'étoile de David accompagne la jeune patiente près de son lit d'hôpital. Saisissant le conseil de sa sœur comme une inspiration directe du Saint-Esprit, Mary passe des dizaines de coups de téléphone à travers tout le pays. Parents, amis et anciens participants aux retraites de son mari sont contactés. "Demandez à Édith Stein de prier Jésus de guérir notre fille", les supplie Mary. Une chaîne de prière se forme. Tous espèrent un miracle.

Une amélioration aussi subite qu'inexplicable

Mardi après-midi, le père McCarthy, sa retraite achevée, reprend l'avion. Au même moment, à Boston, les médecins remarquent une amélioration aussi subite qu'inexplicable de l'état de la jeune "mourante". Elle est sortie du coma sans la moindre séquelle! On la garde quelques jours sous observation mais ses reins et son foie étant redevenus parfaitement sains, il faut se résoudre à la laisser rentrer chez elle. Un ballon à la main, elle appuie sur le bouton de l'ascenseur et quitte l'hôpital.

Onze ans et demi plus tard, Benedicta est une robuste jeune fille de quatorze ans qui n'a jamais. eu besoin du moindre médicament. Comme ses onze frères et sœurs aînés, elle a été instruite à la maison par ses parents. Elle aime lire, nager, faire du vélo, danser, dessiner, jouer du piano... Aux reporters qui, au printemps 1997, ont envahi la maison familiale en quête de témoignages sensationnels, elle s'est contentée de répondre qu'elle n'avait gardé aucun souvenir des faits, mais qu'elle s'était toujours sentie très proche de sa protectrice du Ciel.

Armelle Signargout

(1) Il y eut en fait un double "clin d'oeil de la Providence": En 1936, Edith Stein publiait un article intitulé La prière de l'Église, dans lequel elle écrivait, parlant de Thérèse d'Avila :
"(...) elle se laissait toujours plus profondément attirer par le Seigneur à l'intérieur du 'château' de son âme, jusqu'à cet appartement secret où il put lui dire 'qu'il était temps qu'elle se charge désormais de ses intérêts à lui comme des siens propres, et qu'en retour il prendrait soin de ses intérêts à elle'".
(Source cachée, oeuvres spirituelles, Éditions du Cerf, 1998, p. 68)

Le second miracle

Le miracle ne fera l'objet d'aucune interview, avait d'abord tranché le père de Benedicta. Mais sa femme Mary sut le convaincre que l'intercession d'Édith Stein méritait d'être connue de tous. Un des articles publiés aux États-Unis attira l'attention des carmélites qui cherchaient depuis longtemps à la hisser vers la sainteté.

En 1991, le père Kieran Kavanagh, un moine carme du Massachusetts, fut chargé par le cardinal Bernard Law, archevêque de Boston, d'examiner le "miracle présumé". Il commença l'année suivante à réunir documents médicaux et témoignages. Le Dr Ronald Kleinman, un juif qui se dit n'être "pas particulièrement religieux mais très conscient de mon identité juive", accepta "plus par curiosité qu'autre chose" de participer à l'enquête.

Âgé de quarante et un ans lors de l'hospitalisation de Benedicta, le Dr Kleinman avoua que son cas l'avait "beaucoup surpris". Apprenant que certains médecins au Vatican osaient douter de son interprétation miraculeuse de la guérison, il alla même jusqu'à se rendre en juin 1996 à Rome, où il passa cinq heures à leur démontrer l'état gravissime dans lequel se trouvait l'enfant. La volonté de ce non-chrétien de s'impliquer personnellement: ""voilà le second miracle !" commente le père Kavanagh.

"J'ai eu l'occasion d'apprécier le sérieux travail des prêtres carmes que j'ai rencontrés, et d'entrevoir leur vie",note le Dr Kleinman. Cette expérience "enrichissante" lui a donné envie d'en savoir plus sur Édith Stein. Il ne comprend pas pourquoi sa canonisation perturbe tant certains de ses frères juifs, inquiets de voir les catholiques "récupérer" Auschwitz. "Je pense qu'elle a été tuée parce qu'elle était juive, mais au moment de sa mort elle était pleinement catholique. La décision de l'Église de l'honorer ainsi ne diminue en rien, à mon avis, le sens de l'Holocauste."

L'euthanasie, un crime

qui fait son chemin

par Denis Lensel

dans L'Homme Nouveau du 15 novembre 1998

Après s'être attaquée aux enfants à naître, la "culture de mort" menace les grands malades et les vieillards. Sous prétexte de compassion, mais au nom d'une conception totalement matérialiste de l'utilité sociale des êtres humains.
Cette offensive se poursuit en France, mais aussi à l'échelle planétaire, en particulier au niveau de l'Organisation mondiale de la santé (O.M.S.), qui diffuse un nouveau modèle d'organisation des soins médicaux dans les mentalités collectives.

En France, l'été dernier, l'affaire de l'infirmière de Mantes-la-Jolie qui avait déclaré avoir pratiqué l'euthanasie sur une trentaine de malades, a été utilisée par certains media, avec l'espoir de provoquer un procès-spectacle déstabilisateur, comparable au procès de Bobigny qui, en 1973, avait accrédité l'idée du bien-fondé de l'avortement. Les tristes artisans de la culture de mort n'ont pas changé de stratégie.

Le 23 septembre, spectacle oblige, cette infirmière aux soins très particuliers était l'invitée-vedette de l'émission de Jean-Marie Cavada "La marche du siècle". Cette émission de télévision avait été programmée la veille de la comparution de cette jeune femme praticienne de l'euthanasie devant un juge d'instruction. Le présentateur a comblé l'infirmière de qualificatifs élogieux ou disculpants, "dévouée", "isolée", "trop humaine et pas assez froide et distante", etc., comme l'a souligné avec indignation une consœur de l'hebdomadaire Marianne du 2 au 8 novembre (un journal dont nous ne partageons guère les options, mais que nous citons ici d'autant plus volontiers). Cependant, une famille s'est portée partie civile, celle d'une des victimes de l'hôpital de Mantes-la-Jolie, Denise Le Maout, dont la vie a été abrégée à l'âge de quarante-huit ans.

Le lundi 21 septembre, à propos d'une autre affaire, Le Figaro titrait en première page de sa rubrique Société: "Euthanasie: une brèche dans la doctrine ordinale". On expliquait qu'un médecin aveyronnais a été relaxé par le Conseil régional de l'Ordre des médecins de la région Midi-Pyrénées, après avoir "abrégé les souffrances d'une nonagénaire"... Quant au ministre de la Santé, le "French doctor" Bernard Kouchner, il faisait une déclaration significative sur "France Info", citée par Le Figaro: "Je me réjouis de cette décision qui témoigne de beaucoup d'humanité de la part du Conseil de l'Ordre de Midi-Pyrénées et qui témoigne surtout de l'évolution du corps médical".

Et dans une page entière, Le Monde daté du 24 septembre exposait "le plan Kouchner pour mieux accompagner la fin de la vie". Parlant en orfèvre d'"en finir avec l'hypocrisie", le ministre de la Santé proclamait: "Je voudrais que s'invente dans notre pays un environnement particulier du passage vers la mort, un nouveau rituel de la fin de vie. Sans dogmatisme, sans certitude, avec humilité et amour."

Une propagande délétère

Aujourd'hui, toute une propagande prétend vanter les vertus de la "bonne mort", présentée à tort comme un geste de pitié visant au soulagement des malades: un soulagement radical qui plonge les intéressés dans le néant physique, en une terrible politique de Gribouille.

Un film sur l'euthanasie d'un malade incurable aux Pays-Bas a fait le tour des chaînes de télévision de toute l'Europe: il cherchait à convaincre les téléspectateurs de la "douceur" des moyens employés. Cependant, des médecins hollandais sont de plus en plus nombreux à reconnaître prescrire des traitements dans le seul but d'accélérer la mort de leurs patients SANS leur consentement. Las personnes atteintes du sida, de certains cancers, de maladies génétiques ou chroniques, les personnes dépressives et suicidaires, sont les premières victimes.

Mais c'est au niveau mondial qu'une impulsion dangereuse est donnée à l'évolution de la médecine, conçue non pas d'un point de vue authentiquement médical, mais d'un point de vue politique, sous la dictée d'impératifs économiques. Le directeur général de I'O.M.S., le docteur Hiroshi Nakajima, a exposé dès 1991 aux délégués des pays membres de I'O.N.U. la nécessité d'élaborer "un nouveau paradigme de la santé", c'est-à-dire un nouveau modèle censé permettre d'atteindre l'objectif théorique de la "santé pour tous en l'an 2000". Dès 1987, son prédécesseur, le docteur Halfan Mahler, faisait référence à un "nouveau paradigme" en lien avec une nouvelle "culture sanitaire".

"Un nouveau modèle de la santé"

Ce "nouveau cadre sanitaire" de l'O.M.S. se fonde sur le choix de mesures sanitaires prioritaires en fonction des ressources disponibles et de leur probabilité de succès. Il laisse donc de côté de nombreuses mesures thérapeutiques jugées insuffisamment rentables en fonction du critère de l'unité sociale des patients. À l'opposé, le modèle de santé précédent affirmait le droit qu'ont TOUS les individus au niveau le plus élevé de santé. Il déclarait que "la santé est un état de complet bien-être physique, mental et social, et ne consiste pas seulement en une absence de maladie ou d'infirmité".

Aujourd'hui, comme le Père Michel Schooyans l'a clairement démontré dans son récent ouvrage L'Évangile face au désordre mondial (1), il est recommandé à l'échelle de I'O.M.S. de ne soigner les gens qu'en fonction de leur capacité de travail, et donc en fonction de leur âge, mais aussi en tenant compte du caractère jugé rédhibitoire de telle ou telle maladie. On peut entrer ainsi dans la terrible logique des maladies dites "orphelines", comme, exemple extrême, la sclérose latérale amyotrophique, mais aussi des "médicaments orphelins", que beaucoup de laboratoires pharmaceutiques renoncent à fabriquer, du fait d'un nombre jugé trop bas de malades ou de résultats jugés trop aléatoires. C'est donc une logique des "laissés-pour-compte" qui s'introduit discrètement dans la philosophie mondiale officielle de la santé.

Déjà, des hôpitaux proposent d'utiliser un ordinateur pour déterminer l'opportunité d'admettre un patient en fonction du rapport coût-bénéfice du traitement de sa maladie. Le Dr François Guérin, ancien chef du service des maladies cardio-vasculaires de l'hôpital Cochin à Paris, écrivait dans Le Monde du 27 novembre 1995 qu'un hôpital en Angleterre avait refusé de traiter un enfant atteint d'une leucémie "sous prétexte que les chances d'efficacité de ce traitement étaient trop faibles". Au Danemark, ajoutait-il sans être démenti, les personnes âgées de plus de soixante-dix ans ne sont plus admises dans les services de réanimation.

Une rupture radicale

Cette nouvelle stratégie sanitaire viole l'éthique sanitaire en vigueur, telle qu'elle apparaît dans la Constitution initiale de I'O.M.S.: comme l'a souligné un observateur en poste à Genève, il se produit une rupture totale avec le texte initial, étant donné qu' "il n'est plus question d'un état de complet bien-être physique, mental et. social, mais d'un choix de priorités en fonction des ressources disponibles et de la probabilité de succès". C'est donc bien une logique d'exclusion qui est produite par cet engrenage.

Ce nouveau modèle de la santé constitue une rupture radicale avec l'éthique d'Hippocrate, qui recommande depuis l'Antiquité de soigner toujours quiconque le mieux possible. Cette nouvelle stratégie sanitaire (prévue pour les pays en voie de développement et pour les pays développés) marginalise des populations entières ou certains groupes de patients souffrant de maladies au traitement jugé non rentable. Certes, on n'en arrive pas ainsi d'emblée au stade global de l'euthanasie, mais on entre dans une logique qui y mène.

Cette logique s'inscrit dans le cadre de la "nouvelle éthique planétaire" promue par un "Parlement des religions" avec les commentaires complaisants du théologien suisse moderniste Hans Küng. Elle correspond au mythe de la "mort douce" véhiculé par les publications du "Nouvel Âge", cette spiritualité de pacotille qui prétend se substituer au christianisme déclaré périmé.

Le mouvement d'opinion fabriqué actuellement pour légaliser l'euthanasie en Occident s'inscrit dans ce contexte redoutable. Il y a plus de cinquante ans, dans l'Allemagne nazie, mais aussi dans d'autres pays occidentaux, généralement pour des "raisons de guerre", des mesures semblables ont été prises vis-à-vis de malades mentaux, cancéreux, patients en phase terminale et vieillards. Malgré le mauvais souvenir que les générations les plus âgées ont gardé de cette époque des années 1933 à 1945, et du fait de l'ignorance entretenue parmi les générations plus jeunes, une telle référence n'est plus guère opérationnelle pour écarter le fléau de l'euthanasie. Tout un travail d'information, de comparaison (nuancée) et d'explication reste à faire, ou à refaire. On peut avoir l'impression d'être condamné à un perpétuel recommencement comparable au mythe de Sisyphe, dans cet effort répété de pédagogie de la défense de la vie, de la conception à la mort naturelle. Une poignée de courageux hommes politiques, comme M. Jean-Louis Beaumont, professeur de médecine et ancien député du Val-de-Marne, et Mme Christine Boutin s'y emploient, à leurs risques et périls, mais avec la détermination de vrais confesseurs de la foi (faudra-t-il les appeler des défenseurs-confesseurs de la vie?). Mais la bataille contre l'euthanasie, sans doute aussi importante que celle contre le Pacs, doit elle aussi être menée par tous les secteurs de l'opinion publique. C'est un combat de citoyenneté, à l'heure d'un long et difficile accouchement de la "civilisation de l'amour" souhaitée par Paul VI et Jean-Paul II, et dont les Journées Mondiales de la Jeunesse ont constitué une préfiguration, en signe de paix pour le siècle à venir.

(1) Éditions Fayard, 1997.


Menaces sur les droits

de l'homme

· Il y a cinquante ans, le 10 décembre 1948, I'O.N.U. votait à l'unanimité une déclaration universelle des droits de l'homme centrée sur la raison, la liberté et la responsabilité de la personne humaine. Certains tentent aujourd'hui de la changer au nom d'idéologies menaçantes (1). ·

En fait, il s'agit, conformément au mythe de Prométhée, de construire une société qui dominerait la vie et la mort, en rejetant les réalités naturelles de la vie humaine.

Non pas deux sexes différents, mais cinq genres

Ainsi est née l'idéologie du " gender" (mot anglais intraduisible en français), qui propose une approche étonnante. Jusqu'à présent, depuis la nuit des temps, l'humanité a progressé grâce à cette merveilleuse complémentarité de l'homme et de la femme. Et, en conséquence, les sciences dites humaines s'intéressaient au sexe masculin et au sexe féminin. Avec l'idéologie du "gender ", il n'y a plus de différences naturelles entre les hommes; seule la société serait fautive de différences en attribuant des rôles différents selon les genres. Il conviendrait donc de détruire toutes les institutions mettant en évidence les différences naturelles rejetées, et d'abord, la famille.

Comment s'y prendre ? D'abord en proposant de considérer qu'il y a non pas deux sexes différents, mais cinq genres: le sexe masculin, le sexe féminin, celui des hermaphrodites, celui des hermaphrodites qui se sentent plus masculin que féminin et celui des hermaphrodites, qui se sentent plus féminin que masculin. A partir de ce moment-là, on explique que chacun doit avoir les mêmes droits quel que soit son genre. Ce qui conduit directement au mariage des homosexuels ou à leurs droits à avoir des enfants.

Un homme nouveau marxiste

Ce raisonnement est dans la ligne de l'idéologie marxiste qui voulait construire un homme nouveau. Il peut paraître dérisoire à certains, mais il faut bien constater que cette idéologie du "gender" se diffuse dans les organisations internationales comme dans les pays. Des agences de I'O.N.U. véhiculent cette idéologie et financent des études à son sujet. Le scientifique qui veut analyser les conséquences de la dénatalité en Europe ne dispose d'aucun moyen de recherche. Un autre "scientifique" qui veut se préoccuper du "gender" en Europe trouvera des financements. L'idéologie du "gender" implique également le nivellement biologique de l'espèce, la stricte égalité biologique entre les hommes et les femmes, l'égalité des pratiques sexuelles, et donc une totale licence sexuelle, où l'homosexualité et l'avortement sont banalisés. En conséquence, ces deux pratiques devraient être magnifiées dans de soi-disant "nouveaux droits de l'homme". Inscrites dans des textes internationaux, elles auraient partout force de loi. Aucun pays ne pourrait refuser ou restreindre l'avortement, aucun pays ne pourrait refuser de marier les homosexuels, par exemple sous forme du PACS comme en France.

Vers de nouveaux droits de l'homme

En fait, nous voici dans des tentatives de détournement des droits de l'homme, d'autant plus malaisées à déceler qu'elles se présentent aimablement comme une volonté d'instaurer de prétendus nouveaux droits de l'homme.

Dans l'héritage des religions du Livre, dans celui des Lumières, dans la Déclaration des droits de l'homme de 1789, comme dans la Déclaration universelle des droits de l'homme de 1918, la personne humaine est le centre de l'histoire, maître de son destin, et devant disposer de sa liberté pour exercer ses responsabilités. Le principe de subsidiarité s'applique d'abord à la personne humaine, puis, en s'élargissant, aux cercles auxquels elle appartient: famille, association, cité, région, pays. Chaque homme exerce sur lui-même sa propre souveraineté, chaque famille remplit sa mission éducative, et les échelons supérieurs ne prennent en charge que ce qui leur a été confié par les citoyens ou ce qui ne peut être résolu à des échelons inférieurs (l'organisation de la sécurité, par exemple).

La tyrannie des groupes de pression

Ce sont ces principes universels, et à promouvoir en permanence, que des groupes de pression remettent en cause en voulant considérer le monde comme dégagé de tout principe permanent ou de toute réalité naturelle. Ce qui conduit à présenter comme vrais les consensus du moment, et donc à accepter que tout soit relatif et mouvant. La personne humaine n'existerait pas en soi, puisqu'elle reçoit une simple parcelle de l'univers, toujours inférieure à la matière qui aurait priorité sur l'homme. Tout devrait être aligné au nom d'une sorte de Nature-mère abusive. C'est ainsi que le si révéré Commandant Cousteau a pu écrire: "Il faudrait éliminer 350 000 hommes par jour" (2). Non seulement, il n'imaginait pas un instant de se compter parmi les 350 000, mais, pire encore, les media qui ne s'intéressent qu'au sort des dictateurs non communistes se sont tus.

En France, en 1989, de bons esprits ont voulu réviser la Déclaration datant de deux siècles rédigée ""sous les auspices de l'Être suprême". L'idée, un temps promue, a heureusement été écartée, car les bons textes sont les textes pérennes. Il convient de même de refuser l'avancée sournoise de la nouvelle idéologie totalitaire susceptible de conduire au "meilleur des mondes ", faute de reconnaître la dignité naturelle de la personne humaine.

GUlLLAIN DAUMESNIL, dans L'Homme Nouveau du 15 novembre 1998

1. Pour un inventaire complet et remarquable de cette question, lire Michel SCHOOYANS, L'Évangile face au désordre mondial, Fayard.

2. Le Courrier de l'Unesco, novembre 1991


 

Herbert Ratner,

médecin-philosophe de la loi naturelle

· "La foi ne craint pas la raison, mais elle la recherche et elle s 'y fie", écrit Jean-Paul II dans Fides et ratio, sa dernière encyclique. L'américain Herbert Ratner, mort nonagénaire en 1997, le jour de la fête de l'Immaculée Conception, mit pendant soixante ans ses compétences de médecin et son zèle de Juif converti au service de ces principes - ceux de saint Thomas d'Aquin, ceux de la loi naturelle. Il fut pendant quinze ans consultant auprès du Conseil pontifical pour la famille.

Percer à jour la volonté de Dieu pour les relations familiales si essentielles au salut humain, et faire connaître cette infinie sagesse au plus grand nombre: telle fut la double mission du docteur Ratner.

Lui que ses parents avaient prénommé Herbert en hommage au philosophe évolutionniste Herbert Spencer, allait trouver sa voie - clin d'œil de la Providence - grâce à un certain Herbert Schwartz, camarade étudiant qu'il suivit jusqu'à Chicago, où il lui apprit à disséquer la biologie à la lumière de saint Thomas d'Aquin. Révélation ! Peu après la naissance de sa fille Hélène, le docteur Ratner demandait le baptême. "Je compris qu'à toutes les erreurs de ma génération, - fornication, adultère, divorce - l'Église catholique apportait une réponse."

Face à la vision négative de la sexualité...

Cette génération-là avait une vision souvent négative de la sexualité, considérant l'acte conjugal "presque comme un péché nécessaire". Herbert Ratner n'hésita pas à secouer ce puritanisme en parlant franchement du sujet tabou, pour mieux faire rayonner son sens sacré. "La sexualité de la femme englobe non seulement l'union avec son mari, mais aussi la mise au monde de leur enfant, l'allaitement, et tous les soins affectueux qui suivent. C'est un tout, soulignait-il. La culture contraceptive ampute le couple de ces prolongements essentiels, d'où une grande frustration. La clé d'une sexualité épanouie, c'est de toujours viser le bien du conjoint et non son plaisir propre. C'est ça l'amour vrai!" Se situant très loin - en apparence - du discours théologique, il comparait ce don au changement... d'une couche. " Vous n'éprouvez aucun malaise si vous pensez d'abord au bien-être du bébé. C'est pareil pour tout. Il faut tout faire pour le conjoint, pour l'enfant, pour la famille. "

Après avoir enseigné la philosophie de la médecine à l'Université Loyola de Chicago, il fut chargé entre 1949 et 1974, à Oak Park, en banlieue, de la santé publique. Quand certains obstétriciens transformèrent l'accouchement en défi technologique, étourdissant mère et bébé de médicaments et d'interventions, il riposta en vantant les mérites de l'enfantement naturel, si bénéfique à l'amorce de leur relation. "Trop de docteurs oublient que la nature est le premier médecin."

Cette vérité lui paraissant éclatante en ce qui concerne les besoins du nouveau-né, il se joignit en 1956, en tant qu'expert médical, à sept mamans de l'Illinois qui fondèrent La Leche League (L.L.L.), organisation de promotion de l'allaitement reconnue aujourd'hui comme l'autorité internationale en la matière. En juillet 1997, il participa à Washington à sa dernière conférence de L.L..L.

A la Couple-to-Couple League, autre organisation pro-vie à racines catholiques qui focalise sur la régulation naturelle des naissances, on détectait, d'un rassemblement annuel à l'autre, les bébés de deux ou trois mois conçus peu après le convaincant plaidoyer du bien-aimé conférencier. "Il n'y a pas de plus beau cadeau à faire à vos enfants qu'un autre frère ou sœur, répétait-il. La prudence séculaire se soucie excessivement du prix à payer, des dangers, des risques. Mais la véritable prudence doit prendre en compte la valeur reçue dans la confiance en l'ordre providentiel et dans l'espérance. "

Ayant longuement étudié la reproduction des différentes espèces, il notait que "l'être humain est un animal relativement stérile, l'ovule ne vivant qu'environ douze heures par mois". "Les coup/es modernes qui se ruent sur la contraception entre vingt et trente ans se lamentent ensuite, entre trente et quarante, cherchant leur fertilité perdue." Citant le philosophe danois Kierkegaard - "On ne comprend la vie que rétrospectivement mais il faut la vivre devant soi" - il confiait que le plus cruel regret de ses patientes mariées était, à la fin de leur vie, de n'avoir pas eu d'enfant ou d'en avoir eu trop peu. "La deuxième partie de votre vie sera considérablement enrichie si vous savez accepter, aujourd'hui, tous/es enfants que Dieu est prêt à vous donner. Les sacrifices deviendront joies."

...et à la multitude des péchés

Persuadé de l'unité profonde entra foi et science, il s'opposa très tôt, pour des raisons strictement médicales, à une multitude de péchés qui, depuis, n'ont fait que se répandre, dont l'avortement et l'euthanasie. "La contraception incite à multiplier les partenaires sexuels, ce qui conduit à des grossesses imprévues, ce qui mène à davantage d'avortements", écrivait-il avant la légalisation du crime abominable par la Cour suprême. Quatre ans avant Humanae vitae, il avait réussi, en accumulant les preuves de la nocivité de la pilule (maladies vasculaires, cancer, dépression, stérilité, etc.) à convaincre le gouvernement japonais de l'interdire - interdiction qui reste en vigueur.

Conscient de la noblesse de sa profession, il sut dénoncer les erreurs de théologiens dissidents comme Hans Küng. " Ils prétendent limiter la biologie aux mécanismes des parties du corps, alors que la science de la vie englobe par définition tout l'être, physique et psychique. " En 1967, il fonda une revue trimestrielle, Child and Family (Enfant et Famille) - reprise depuis un an par Brian Donnelly, un jeune médecin de Pennsylvanie - où il publia avec d'édifiants commentaires une grande variété d'articles éclairant la vocation d'époux et de parent, extraits de la Somme théologique. " Certains, constatait-il,. estiment que les enseignements de l'Église en matière de morale finiront par s'adapter au ,monde moderne - autrement dit, que l'Église peut avoir raison sur le plan théologique mais tort sur le plan scientifique. C'est oublier que Dieu le Père se révèle à nous de deux façons complémentaires: par les Écritures et par la nature qu'Il a créée. Le Père ne saurait enseigner une vérité contraire à ce/le de son Fils. La vérité inscrite dans la nature et découverte au moyen de la raison est la même vérité qu'on trouve dans/es Écritures au moyen de la foi."

Simplifier la vie de famille

Selon Herbert Ratner, nous avons compliqué la vie de famille. "Contrairement aux prétentions unisexes des féministes, la nature a préparé la femme, dans sa condition de mammifère, à répondre à la totalité des besoins physiologiques et psychologiques du petit humain sans défense. Tous les sens contribuent à l'union harmonieuse du bébé au sein et de sa mère, pour le plus grand bien de chacun d'eux. Aristote puis saint Thomas ont remarqué la corrélation entre leur peau douce et leur capacité à se comprendre. De même l'ouïe et l'odorat du bébé lui permettent très tôt de reconnaître sa mère. La vision du nouveau-né est nette jusqu'à environ 25 centimètres, distance qui se trouve être celle entre les yeux du bébé qui tète et ceux de sa mère. Le psaume implorant Dieu de nous montrer 'Sa Face de lumière' fait écho à la supplication muette du bébé cherchant au sein réconfort et amour."

Lui qui allait à la messe chaque jour depuis des décennies était frappé par un autre parallèle. " Que recevons-nous face au Saint Sacrement ? La présence de Jésus ! De même, c'est la présence de sa mère dont le jeune enfant a besoin. Si Dieu avait voulu que les bébés grandissent en communauté dans une crèche, il les aurait fait naître en portées." Ce n'est pas par hasard que l'allaitement espace naturellement les enfants, en moyenne de deux ans, notait-il. Chaque enfant a besoin de ce temps précieux où il est pour sa mère le centre de l'univers.

Nier les signes de la nature, tenter de la contrarier, c'est se priver, remarquait "Herb", des grandes joies que le Créateur nous réserve - sur terre d'abord, au Ciel ensuite. " Dieu pardonne toujours, l'homme parfois, la nature jamais, résumait-il. La nature ne peut que se venger. " Il priait pour ses confrères corrompus: "Il est monstrueux pour un médecin d'entraîner ses patients vers la maladie (par la pilule, par exemple) et la mort (par l'avortement ou l'euthanasie)." Herbert Ratner s'en est allé naturellement, il y a un an, rejoindre ce " regard aimant " évoqué par saint Augustin, ce regard qui avait illuminé toute sa vie. Regard aimant entre mari et femme, entre mère et enfant - entre Dieu et l'homme.

Armelle Signarnout, dans l'homme nouveau, HN 1197 - dimanche 6 décembre 1998.


La vertu, voie du bonheur ?

Aujourd'hui, la vertu est démodée, tournée en dérision. Mais suivre la mode n'a jamais apporté le bonheur... Prudence, justice, force et tempérance, autant de disposition à acquérir pour trouver le bonheur

"Tous les hommes assimilent le fait de bien vivre et de réussir au fait d'être heureux. Par contre, en ce qui concerne la nature du bonheur, on ne s'entend plus (...)" (1). Tout homme cherche à être heureux mais où trouver le bonheur? Les idéologies communiste ou libérale, le sexe ou la drogue, les sectes ou bien encore l'argent, notre société ne cesse de nous offrir des raisons d'être heureux. Mais dans les faits, que d'échecs, que de désillusions !

Alors, dire que la vertu est la voie du bonheur, n'est-ce pas proposer une illusion parmi d'autres? Pire qu'une illusion! Dans la mentalité de nos contemporains, il suffit de parler de vertu pour paraître "coincé", prisonnier d'une éducation rigide et finalement frustré. La crise de notre culture a jeté son discrédit sur la vertu assimilée en fait à une forme de chasteté mal vécue. Pourtant, il n'en a pas toujours été ainsi. Dans la Grèce ancienne avec Aristote puis chez saint Thomas d'Aquin au Moyen-Âge, le traité des vertus était une partie essentielle de la morale et la vertu était réellement la voie du bonheur. Mais vu la lugubre image que "les intellectuels", la télévision et le cinéma donnent du Moyen-Âge, il n'est pas étonnant que saint Thomas et la vertu soient tombés dans les oubliettes,

Alors, quitte à passer pour des antiquités poussiéreuses, revenons sur la notion de vertu comme voie du bonheur.

La vertu "rend bon celui qui la possède et bonne son œuvre"

Et tout d'abord, qu'est-ce qu'une vertu cardinale? Du grec "arêté" qui signifie l'excellence et du latin "virtus", la force, ces deux racines évoquent l'idée d'une perfection ainsi que d'une solidité dans l'être et dans l'action. D'autre part, l'origine latine du mot "cardinal" - de "cardo" qui désigne un gond - manifeste que c'est autour de la vertu que s'articule l'action humaine. En effet, celle-ci peut être bonne ou mauvaise, animée par la vertu ou le vice.

L'homme possède des facultés naturelles. Les unes spirituelles, la raison et la volonté, les autres sensibles, les appétits. Et parmi les appétits, l'appétit concupiscible qui recherche les plaisirs des sens et l'appétit irascible qui nous permet d'affronter les difficultés. Or, il arrive souvent que les appétits désirent ce que la raison refuse, comme par exemple abuser de l'alcool. Ou inversement, il peut advenir que la raison désigne ce qui est bien, comme se faire soigner une dent et que les appétits s'y opposent. L'homme est alors sans cesse en conflit avec lui-même, il vit dans la désunion et finit par être malheureux. Sous ce rapport, le bonheur est une harmonie, un équilibre entre les puissances qui permet à l'homme d'être maître de lui-même en exerçant sa raison droite. Pour être heureux, il faut donc que les désirs et la volonté soient soumis à la raison, guide et règle de toute action.

Mais comment disposer nos puissances pour qu'elles opèrent conformément à la droite raison, c'est-à-dire en vue du bien? En développant en nous les vertus, ces dispositions permanentes à agir de façon bonne et acquises par une multiplicité d'actes. Car "c'est en pratiquant des actes justes que nous devenons justes, des actions modérées que nous devenons modérés et des actions courageuses que nous devenons courageux" (2). Les vertus morales disposent donc l'homme au meilleur, elles l'affectent au plus intime de lui-même, en perfectionnant ses puissances naturelles et en réalisant dans l'action la mesure de la raison. Comme l'affirme saint Thomas, la vertu est ce qui "bonum facit habentem et opus ejus bonum facit " (3), ce qui rend bon celui qui la possède et bonne son œuvre.

Vertus théologales et vertus morales

Or, comme nous l'avons dit, il y a en nous quatre puissances: la raison, la volonté, les appétits concupiscible et irascible. A chacune de ces facultés va correspondre une vertu qui les perfectionnera en vue du bien. Tout d'abord, la vertu de prudence, raison droite dans l'agir, nous permet de choisir les bons moyens, compte tenu des circonstances, en vue d'accomplir le vrai bien. La justice, quant à elle, perfectionne la volonté, elle est cette capacité de donner à autrui ce qui lui est dû. Ensuite, la force est la vertu qui, régulant notre appétit irascible, nous aide à surmonter les obstacles tandis que la tempérance modère les désirs des sens en orientant l'appétit concupiscible.

Nécessaire au bonheur, cet "équipement" vertueux s'acquiert peu à peu, "pendant toute une vie" nous rassure Aristote, car "une hirondelle ne fait pas le printemps ni non plus un seul jour, de même un seul jour ou une courte période d'activité vertueuse ne saurait combler l'homme et le rendre heureux" (4). Nous avons donc toute notre vie pour acquérir les vertus mais chaque jour compte, chaque acte creuse en nous comme un sillon.

Mais n'oublions pas la grâce qui surélève la nature. La relation à Dieu que nous procurent les vertus théologales renouvelle en nous les vertus cardinales: "les vertus théologales informent et vivifient les vertus morales" (5). La foi qui connaît Dieu donne à la prudence des perspectives divines. L'espérance qui attend tout de Dieu affermit la force et régule la tempérance, car si Dieu est le but ultime de notre vie, les biens terrestres sont remis à leur place. Enfin, la charité transfigure la justice en lui donnant d'aimer l'autre selon une mesure divine. Ainsi, nous ne sommes pas seuls dans cette lutte quotidienne pour être vertueux et quand nous tombons, Dieu nous relève. Il faut nous abandonner à sa grâce et comme nous le rappelle saint Ignace, "prier comme si tout dépendait de Lui et agir comme si tout dépendait de nous". Alors, suivons l'appel incessant de l'Église, par la voix de Saint Paul car "tout ce qu'il y a de vrai, de noble, de pur, d'aimable, d'honorable, tout ce qui s'appelle vertu, voilà ce qui doit vous préoccuper" (6) et Dieu fera le reste.

par Sophie Hurel - l'homme nouveau, HN 1199 - Dimanche 3 janvier 1999.

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1. Éthique à Nicomaque, Aristote, I, 2, 1095 a.20, Ed. Vrin, 540p., 60FF/368FB/185.
2. Somme théologique, saint Thomas d'Aquin, Prima secundae, q.55,1.
3. Éthique à Nicomaque, 1098 a 12-a 20.
4. Catéchisme de l'Église catholique, n. 1841.
5. Saint Paul aux Philippiens, 4, 8.


La géopolitique du Coran, ferment d'un arianisme conquérant

 Niant la double nature du Christ, dont elle ne reconnaissait que sa seule humanité, l'hérésie d'Arius sera condamnée au Concile de Nicée (325). Il n'empêche. Cette hérésie fera largement école au cours des premiers siècles de l'Église. Il faudra le baptême de Clovis et la victoire de la France naissante à Tolbiac sur les Alamans (496), à Vouillé sur les Wisigoths (507) et à Autun sur les Burgondes (532), pour que s'éloigne la menace d'une Europe entièrement dominée à ses débuts par l'arianisme. Vaincu, celui-ci cependant ne désarmera pas.

Nouvel arianisme

Il renaîtra, en effet, dès 622 avec l'Hégire et l'avènement de l'islam, "un arianisme qui a réussi", dit-on parfois, rassemblant aujourd'hui plus d'un milliard d'individus, dont plus de cinq millions pour la France, soit près de 10 % de sa population. Théocratie conquérante, l'islam s'attribue, comme le christianisme, une vocation universelle, d'où le choc inévitable entre ces deux religions. C'est ainsi que pour les musulmans, le "Dar al islam" (Maison de l'islam), englobant tous les pays à majorité musulmane, s'oppose au "Dar al harb" (Maison de la guerre), englobant les pays échappant encore à l'islam et devant lui être soumis. Le Djihad, concept "d'effort pour la cause de Dieu", deviendra ainsi celui de la Guerre sainte menée par les musulmans contre les chrétiens toutes les fois que les circonstances le leur permettront. Conquête ne reculant devant aucun moyen, y compris les plus violents, pour parvenir à ses fins.
Ce sera très vite le cas au lendemain de l'Hégire, à l'heure où l'Europe balbutiait dans le désordre où avait sombré la dynastie mérovingienne: Charles Martel, aïeul de Charlemagne, arrêtera alors l'invasion sarrazine à Poitiers (732), prélude aux célèbres épopées de la Reconquista et des Croisades, contre-Djihads à l'abri desquels s'épanouira la grande époque du Moyen-Âge chrétien. "Il ne s'agissait pas d'imposer la foi par le glaive, dira l'Amiral Auphan, mais de contre-attaquer à domicile les musulmans pour défendre la chrétienté injustement attaquée chez elle. Les chrétiens avaient à défendre leur peau, leurs familles, leurs ,églises, leur civilisation, leur foi". Ce sera de nouveau le cas au lendemain de la chute de Constantinople (1435), ouvrant la porte des Balkans à l'invasion ottomane: à Lépante (1571), puis à Vienne (1683), l'Europe, bien qu'affaiblie par le retour du paganisme issu de la Renaissance et déchirée par ses propres guerres de religion, rassemblant ses forces vives, s'opposera alors victorieusement au péril islamique, assurant l'épanouissement de civilisations brillantes qui étendront leur rayonnement sur l'ensemble de la planète. Mais civilisations qui susciteront elles-mêmes leur propre déclin lorsque seront progressivement reniées leurs origines chrétiennes, sources de leur magnifique développement.

Volonté de conquête

Aussi, ne peut-on s'étonner de la nouvelle et troisième tentative menée aujourd'hui par l'islam en vue de conquérir l'Europe, exploitant la faiblesse d'un Occident entré en décadence. Déjà certains n'hésitent pas à annoncer la couleur: ainsi dans un organe de presse des musulmans pouvait-on lire récemment que "dans dix ans, un Européen sur deux sera musulman; de même l'actuel président bosniaque, Alija Izetbégovic, déclarait-il en 1970 "qu'il ne saurait y avoir de gouvernement laïc et que tout musulman avait le devoir de chasser l'infidèle ou de le soumettre à ses lois". Pourquoi se gêneraient-ils, en effet, lorsqu'abondent les faits et les événements qui semblent, a priori, leur donner raison ? Qu'il soit d'origine totalitaire ou d'inspiration libérale, le matérialisme qui caractérise aujourd'hui la société occidentale, après avoir été la cause des guerres suicidaires des XIXe et XXe siècles où disparaîtront nombre de ses élites, ne fait-il pas le malheur de ses peuples ? Matérialisme ayant pour conséquence une crise morale sans précédent, là où il aurait fallu, au contraire, de solides convictions spirituelles et religieuses pour répondre avec fermeté au réveil de l'islam. Matérialisme ayant engendré une véritable culture de mort illustrée par la légalisation de la contraception et de l'avortement et par un hiver démographique condamnant l'Europe à disparaître s'il n'y est pas rapidement mis fin. Avec des taux de natalité de 1,7 pour la France, de 1,3 pour l'Allemagne ou de 1,2 pour l'Italie, là où il devrait être d'au moins 2,2 pour assurer la pérennité de ces différents pays, les cercueils l'emportent, hélas ! largement sur les berceaux.

Distinguer entre l'islam et les musulmans

"Il faudrait que nos islamologues en chambre cessent de tromper l 'opinion, disait un jour à ses confrères de France un ancien religieux du monastère devenu tristement célèbre de Tibhirine en Algérie. Il existe des esprits modérés en terre d'islam, mais il n'existe pas d'islam modéré. Les chrétiens d'Algérie sont tous condamnés à mort" (1). Sachons, en effet, distinguer entre l'islam et les musulmans. Loin de moi la volonté de dénigrer ceux-ci en tant que personnes. Créés eux aussi à l'image de Dieu, nous devons les aimer comme nos frères et leur apporter la Bonne Nouvelle de l'Évangile. Force est de constater, en revanche. que le danger vient de l'islam lui-même, en tant qu'idéologie totalitaire, à la fois politique, sociale et religieuse, source des pires excès. C'est pourquoi nous avons également le devoir de combattre avec fermeté ses débordements et défendre les chrétiens toutes les fois que cela s'impose. Mais ne nous leurrons pas cependant. L'islam est surtout fort de notre faiblesse spirituelle et temporelle.
Aussi notre devoir est-il, avant tout, de montrer par l'exemple d'une foi chrétienne profondément vécue qu'il ne saurait répondre aux attentes de l'homme: le Dieu des musulmans n'est pas, en effet, celui des chrétiens, Dieu-Père et non Dieu-maître et despote. "À l 'islam, nous dit Annie Laurent, docteur en sciences politiques et spécialiste du Moyen-Orient, il faut opposer l'amour surnaturel, la vertu, le droit. Aussi, plutôt que de nous inquiéter, de nous replier sur nous-mêmes, de réagir par l'invective ou la violence, toutes attitudes non chrétiennes, avons-nous d'abord à essayer de comprendre le sens de la présence de 1'islam parmi nous. Qui sait si, dans son infinie sagesse, la Providence n 'aurait pas en vue de transformer un mal en bien, c'est-à-dire de retourner la finalité de l'islam conçue contre le Christ, pour en faire l'aiguillon spirituel capable d'aider les baptisés à redécouvrir cet incomparable trésor, le Christ précisément, qu'ils négligent trop" (2).
L'histoire de l'Europe nous apprend, en effet, qu'à chaque défi de l'arianisme sous quelque forme que ce fut, notamment celle de l'islam, toujours suscité par l'affaiblissement de la foi des chrétiens, correspond, en retour, une réaction salutaire de la part de ces mêmes chrétiens, donnant alors naissance à de fortes et rayonnantes civilisations. C'est pourquoi, en dignes fils de Clovis et de saint Louis, il nous appartient de nous convertir à notre tour et, ferments de cette civilisation de l'amour annoncée par tous les pontifes romains de notre siècle finissant, d'agir avec les armes de la raison et de la foi pour qu'il en soit à nouveau ainsi à l'heure du troisième millénaire après Jésus-Christ.

Bertrand de Dinechin, (c.r.)

(1) Bulletin Les amis du monastère, Le Barroux, 3 septembre 1996
(2) La Nef, no 70, mars 1997

HN 1197 - Dimanche 6 décembre 1998


Les couples homosexuels et la loi

Depuis plus de dix ans, les avortements sont librement pratiqués au Canada sans qu'il y ait de loi. Les homosexuels sont sur le point d'obtenir tous les droits des personnes mariées et cela sans qu'aucune loi spécifique ne soit passée à ce sujet. Ils veulent seulement s'insérer dans les lois existantes touchant les époux et les familles. Comment cela se peut-il ?

Il faut savoir que le Canada est né comme pays autonome en 1867 par la signature du pacte confédératif, mais sa Constitution était gardée à Londres et ne pouvait être amendée que par le Parlement britannique et avec la signature du roi régnant. Cette Constitution a été rapatriée seulement en 1982 après cinquante ans de débats stériles en ce sens.

Le rapatriement était une bonne occasion d'apporter des modifications, réalisées désormais sous la seule autorité canadienne. Le changement majeur a été d'enchâsser une " Charte des droits et libertés " dans la Constitution. Il n'y a eu aucun référendum sur un changement aussi important, mais dans le courant mondial favorable au respect des droits des personnes, on peut croire que les citoyens étaient d'accord en majorité. Cependant, très peu avaient l'expérience politique pour mesurer conséquences d'un tel enchâssement de la Charte. Des voix autorisées ont signalé le danger de voir naître " un gouvernement des juges " se substituant progressivement au gouvernement traditionnel des députés élus. C'était trop tard et assez peu compris par les électeurs. Aujourd'hui, nous commençons à mieux comprendre.

Le cas de l'avortement

L'avortement était interdit dans la loi canadienne, comme partout ailleurs. À la faveur de l'exemple de pays progressistes et d'un courant mondial de libéralisation des mœurs, on a martelé l'opinion publique canadienne, pendant que des médecins " pionniers " ont défié la loi, d'abord secrètement, puis de plus en plus ouvertement. On a poursuivi en justice des médecins, et il y a eu des condamnations et des peines de prison, suivies de recours en appel jusqu'au recours final en Cour Suprême. Il a fallu de nombreuses années et de multiples jugements contradictoires.

Mais à la ligne d'arrivée, soit au jugement de la Cour Suprême, ce n'est plus le médecin qui est jugé, c'est la femme qui a obtenu l'avortement: en vertu des droits et libertés contenus dans la Charte enchâssée dans la Constitution, les juges concluent que cette femme serait brimée dans ses droits et libertés si on lui refusait l'avortement. C'était terminé. Il était devenu inutile de poursuive. La juridiction sur l'avortement appartient à Ottawa, mais la responsabilité des services de santé relève des provinces. Ces dernières n'avaient d'autre choix que d'organiser les services d'avortement et de les réglementer pour la meilleure efficacité médicale mais sans droit de refus.

Regardons bien la réalité: cinq juges sur neuf (la majorité simple), portant jugement sur une personne dans le secret d'un tribunal, établissent une loi générale pour tout le pays. Le débat public qui aurait pu permettre une mobilisation n'a pas eu lieu. Les élus n'ont pas eu à se prononcer et à en porter la responsabilité devant leurs électeurs. La démocratie n'a pas été toujours mieux ailleurs. Elle permet aussi la manipulation l'opinion, mais elle donne une chance au débat et il est plus facile de modifier une loi qu'une Constitution et sa Charte.

Les couples homosexuels

Ils ont compris. Il y a bien sûr un travail politique cherchant à obtenir une loi. C'est une bonne façon de susciter de l'intérêt et de " travailler " l'opinion publique. Mais l'effort principal passe par le grignotage juridique.

En 1982, on a voulu ajouter "l'orientation sexuelle " dans la liste des motifs interdits de discrimination. On n’a pas réussi. En 1992, une personne revenue à la charge devant un juge de l'Ontario et a obtenu un jugement établissant que l'exclusion de " l'orientation sexuelle " de cette liste allait contre la clause de " l'égalité des droits ".

En 1995, un " couple de même sexe " a contesté en Cour Suprême le fait que le mot " époux" ne s'applique qu'au couples de sexes opposés. La Cour a jugé que cette définition d'époux n'était pas anticonstitutionnelle, mais elle admet par ailleurs que " l'orientation sexuel donnait lieu à des discriminations analogues aux discriminations raciales, linguistiques, sexuelles ou religieuses. Le gouvernement libéral a inclus " l'orientation sexuelle dans la liste en 1996.

En 1998, un couple homosexuel obtient que la Cour d'appel de l'Ontario déclare discriminatoire le fait de réserver le mot " époux " au couple composé des deux sexes et cela dans la loi sur l'impôt qui est porteuse de nombreuses clauses à caractère économique pour les couples. Une autre Cour établit qu'aucun mot autre qu' "époux " ne pourra assurer tous les avantages économiques aux couples de même sexe.

Finalement " La fondation pour l'égalité des familles ", un groupe homosexuel, annonce qu'elle va contester cinquante-huit lois fédérales qui, à son avis, comportent des discriminations à l'égard des homosexuels. Si les jugements continuent à leur être positifs, ils auront tout obtenu en dehors du débat politique. Les politiciens sont dépouillés de leur pouvoir, même s'ils sont souvent heureux d'éviter ces sujets chauds.

Comment mobiliser les chrétiens ?

L'Église canadienne, dans sa hiérarchie, ne s'est jamais mobilisée très fort contre l'avortement. On a maintenu la doctrine de l'Église, mais sans insistance et sans actions concrètes.

Peut-on espérer un engagement des évêques ? A l'intérieur même de certains synodes, on recommande l'accueil des homosexuels " actifs " aux sacrements (au niveau de l'assemblée et non nécessairement de l'évêque). Si on les accueille à la Pénitence et à l'Eucharistie, osera-t-on leur refuser le mariage ? Il faut prier pour que la parole redevienne claire et cohérente.

Léo-Paul Ouellette

HN 1202 - Dimanche 21 février 1999


 

Femme
à parité ? ou à part entière ?

Faut-il réformer le texte de notre Constitution nationale afin d'y inscrire la parité homme-femme en vue d'un égal accès aux fonctions et mandats politiques? L'Assemblée, favorable, vient d'en débattre en deuxième lecture avant retour, le 4 mars prochain, devant un Sénat plus que réticent et qualifié pour cause de misogyne et cacochyme.

L'interrogation n'a l'air de rien et y répondre par " oui " serait, pour nombre d'entre nous, d'une telle évidence qu'il apparaît presque saugrenu de poser la question...

Pourtant cette réforme relèverait d'une aberration au sens littéral du terme, dans la lignée directe des inversions sociales qui ont conduit à l'élaboration du pacs! Je dis cela en ayant parfaitement conscience du fait que les injustices à propos de la femme demeurent aujourd’hui.

A la veille de l'an 2000, le problème de la femme est même bel et bien devenu crucial: la féminité apparaît comme le principal ennemi de ce que l'on appelle la " société moderne "... Or, en touchant à la féminité, c'est tout le créé qui perd son sens.

Mais pour le comprendre il est nécessaire de ne pas en rester au seul débat sociologique et de méditer la question dans sa dimension métaphysique.

La féminité, ennemie numéro un de la société occidentale moderne ?

Oui. Et le système de la " parité " proposé par le gouvernement ne fera, s'il est adopté, qu'envenimer la situation, Pourquoi ?

Parce que la promotion de la femme, particulièrement depuis la Seconde Guerre mondiale, s'élabore selon des critères qui ne respectent pas sa spécificité, mais au contraire la nient !

Tel aura été l'un des grands paradoxes de la " libération " de la femme en ce XXe siècle: une déféminisation par masculinisation généralisée des valeurs, avec pour dernier avatar, la... " parité "...

Imposer la " parité " ! Comme si l'on pouvait plaquer une théorie sur la vie: va-t-on trouver, chaque fois, au moins 50% de femmes dans chaque fonction politique et gouvernementale ? pour chaque mandat électoral ? Il en faudrait d'ailleurs 52%, puisqu'il paraît que nous sommes un peu plus nombreuses que ces messieurs... Et si on ne les trouve pas ? À quelles contorsions devront aboutir les partis, listes ou institutions n'ayant pas réuni le quota, pour ne pas être traités de rétrogrades ?

Ensuite - et sur ce point au moins, Élisabeth Badinter a vu le danger -, si notre Constitution politique accorde à la gent féminine des droits politiques en tant qu'il s'agit de femmes, pourquoi les différents " lobbies " humains, les pansus, les fluets, les roux ou les blonds en tant que tels ou les homosexuels en tant que tels puisqu'ils sont à la mode, ne réclameraient-ils pas aussi la sortie du tronc commun " humanité " afin d'avoir leurs quotas de représentation ? La brèche a déjà été ouverte dans la Constitution américaine et les particularismes s'y sont engouffrés, créant ainsi de sérieux foyers de désintégration sociale !

Soyons logiques: ou bien la femme est un être humain à part entière et, à ce titre, elle peut accéder, lorsqu'elle en a les compétences, aux mêmes fonctions politiques que ses confrères masculins sous le même " label " qu'eux, celui d' " être humain ", qui reconnaît à tous une nature et une dignité communes (texte actuel de la Constitution); ou bien la femme est une sous-catégorie humaine qu'il faut amener à parité... Mais alors, où s'arrêtera le nombre de ces sous-classements ?

Oh, je sais bien que les faits ne sont pas si simples et qu'il n'est pas facile, dans un microcosme politique longtemps chasse gardée de coteries exclusivement masculines (1), de se faire accepter lorsque l'on appartient au " sexe faible ". Mais la difficulté relève là d'une éducation des mentalités, des regards, des intelligences par un apprivoisement réciproque plutôt que par une loi imposée !

En outre, cette " parité politique " résoudrait-elle un seul des vrais problèmes sociaux de la femme ? Celui des horaires professionnels, par exemple, si important pour celles qui sont obligées de travailler en ayant des enfants (et l'évolution de notre système économique les y oblige de plus en plus); ou celui du salaire: à travail égal, une femme gagne généralement 25 % de moins qu'un homme.

Enfin et surtout, n'y a-t-il pas dans cette requête de la parité à tout prix quelque chose de tellement négateur de la spécificité féminine que l'on peut se demander si la proposition émane d'abord des femmes (il y a des féministes exacerbées, certes) ou bien de politiciens démagogues en mal d'électorat ! ?

Que veut dire le mot " parité " ? Vouloir être " pareilles " aux hommes. Ne sommes-nous pas déjà reconnues pour telles en droits, en dignité et de par la liberté d'accès à la plupart de leurs fonctions professionnelles ? Que reste-t-il à " équarrir ", pardon, à égaliser sinon nos différences spécifiques, " ontologiques " diraient les philosophes ? (pour ce qui est de la force physique, la bataille est perdue d'avance: nous avons, en règle générale, un poids de muscles qui pèse un tiers de celui, masculin, moyen... Cela dit, les exceptions existent dans les deux sens: il y a les épaules d'une Amélie Mauresmo; il y a celles d'un Jean Cocteau).

Peu importe, d'ailleurs. Une véritable tyrannie sociologique veut imposer aujourd'hui à la femme de croire que pour trouver place dans la société, elle doit ressembler de plus en plus à un homme, jusque dans sa psychologie. Comme si le féminin était honteux! Françoise Giroud, dans une entrevue récente (2), dit des choses passionnantes sur la différence et la complémentarité des valeurs masculines et féminines. Au nombre des masculines, elle range le goût de la compétitivité. Cette remarque donne l'une des clés pour saisir le fond du problème actuel de la femme.

La société de libre concurrence à outrance dans laquelle une certaine mondialisation nous implique à marche forcée, adule la réussite sociale et cette loi du plus fort qui n'est que l'autre nom de l’ultra libéralisme économique nous tenant actuellement lieu de philosophie... La femme au foyer là-dedans ? Non seulement elle est déconsidérée socialement, mais depuis des décennies notre " politique familiale ", de plus en plus restreinte, la contraint bien souvent malgré elle, à entrer sur le marché du travail.

Il faut reconnaître que cette évolution va de pair avec ce que l'on a appelé la fameuse " libération " de la femme: une fois captivé, pour ne pas dire " étouffé " son rythme biologique au moyen de la pilule, une fois jeté aux oubliettes, le " fruit de ses entrailles " au moyen de l'avortement, il est vrai qu'une certaine route sociale s'est libérée pour la femme et que, devenue indépendante, plus d'une s'y est engagée, tête baissée... rêvant de réussir " comme " les hommes... Au point de gommer tout ce qui, en elle, faisait sa féminité.

Résultat? Une société devenue tellement unisexe qu'aujourd'hui, il apparaît de plus en plus normal de rejeter le seul modèle familial hétérosexuel et de moins en moins anormal de revendiquer le droit à l'enfant entre deux hommes, puisqu'au fond les femmes, jusque dans leur vie la plus intime, ne sont plus que des hommes...

Le Serpent n'a pas dit à Ève, " vous serez comme des hommes "; il a dit " vous serez comme des dieux ", mais cela ne revient-il pas au même ? N'a-t-il pas insufflé l'esprit de jalousie et d'orgueil là où devait régner la confiance et l'humilité de l'amour ? Cela a tout abîmé.

Et cela continue.

Jacqueline Tabarly, l'autre jour (3), a eu ce joli mot à propos du malaise social actuel: " les femmes doivent avoir la sagesse de rendre les clés de la maison, qu'elles ont prises pendant la guerre "... Autrement dit, nous devons rendre à l'homme le devant de la scène.

Ces mots en choqueront beaucoup. Pourtant ils expriment une vérité profondément humaine mais qui ne se comprend que si l'on accepte de prendre en compte la dimension spirituelle et, autant le dire tout de suite, religieuse de ce que signifie la féminité. Faute de quoi en effet, il est très difficile de saisir la grandeur du féminin. Elle se dérobe presque totalement aux critères quantitatifs; elle n'est pas de l'ordre de l'avoir mais de l'être.

Et contrairement au mot de Simone de Beauvoir, la différence entre l'homme et la femme n'est pas... " une petite différence "... Ce n'est pas une différence seulement physique et psychologique mais à tous les niveaux de l'être, qu'exprime concrètement la disposition matérielle du corps: celui de la femme signifie accueil, ce n'est une révélation pour personne. Or cette disposition, ô nature, se trouve comme par hasard, parfaitement complémentaire de ce qu'exprime le corps de l'homme quant aux aptitudes plus audacieuses qui sont d'ordre masculin. Ce qui n'enlève rien au fait qu'en tout homme comme en toute femme se trouve, dans des proportions variables, la double composante masculin-féminin avec la gamme variée des aptitudes qui en découlent.

Reste qu'à nier l'évidence de l'intrinsèque différence comme de la complémentarité des sexes, on nie beaucoup plus que cela! On nie la complémentarité des rôles et l'on renie celle, fondamentale, des vocations.

Il ne s'agit pas de dire que la seule vocation de la femme soit celle de mère au foyer. Encore que ce soit son rô1e le plus irremplaçable. Si tels sont ses dons, pourquoi la femme serait-elle retenue de devenir Hélène Boucher, Marie Curie ou Isabelle Autissier ? La vie consacrée ou l'engagement dans le mariage ne sont pas non plus les seuls états où la féminité puisse s'exprimer. Il y a une façon féminine d'aborder l'autre et de vivre dans l'entreprise. Plus concurrentiel que jamais, le monde du travail a besoin du régulateur de la complémentarité féminine.

Pour saisir ce qu'il y a de catastrophique dans l'oblitération d'une telle complémentarité, c'est encore la Bible qui va le plus loin. Nulle part ailleurs, le sens du féminin ne prend une telle dimension.

La différence homme-femme? Elle apparaît dès la Genèse ! La femme y est créée après l'homme et comme " sortie de son côté " (Gn 2, 18-22)... Non qu'ils ne soient pétris tous deux de la même tourbe mais, parce que l'Ancien Testament est figure du Nouveau, la naissance d'Ève, issue du côté d'Adam signifie déjà la naissance de l'Église, issue du côté transpercé du Nouvel Adam... Dans cette perspective, l'envergure réelle de la vocation de la femme ne commence-t-elle pas à se dessiner ?

Sans doute, depuis le fameux texte de Saint Paul (Éph 5, 25), est-il classique - et souvent mal supportable pour les mentalités actuelles - de voir dans l'homme la figure du Christ et dans la femme, celle de l’Église... A ce point de notre méditation, je vous invite à lire le livre extraordinaire du père Yves Fauquet, Voici et me voici dans la Bible (4). L'auteur n'y invente aucune nouvelle théologie, mais son exégèse fait entrer si avant dans le mystère de la complémentarité masculin-féminin... qu'il soulève presque une partie du voile.

On y découvre l'importance insoupçonnée du terme " voici " dans les Écritures dès les premiers livres bibliques jusqu'au dernier, à partir du " Voici " créateur et épiphanique de Dieu qui déborde irrésistiblement dans l'explosion de sa Création, jusqu'au " me voici " - réponse de cette dernière qui culmine et trouve sa finalité dans le " Me voici " de Marie. Ainsi, observe le père Fauquet, " Me voici est le nom de l'épouse par excellence (...), le me voici de Marie est féminin (...), il est ouverture, accueil, réceptivité, offrande, don de soi, abandon "... Et l'auteur ajoute, " me voici est le nom eschatologique de l'Église et de l'humanité qu'elle rassemble: il oriente, dirige, lance inlassablement l'Église dans la réalisation de sa vocation essentielle, vers son but ultime et définitif: la rencontre et l'union ". Allons jusqu'au bout: " Me voici, c'est l'humanité telle que Dieu la veut. (...) La féminité est le caractère spécifique de la création tout entière (...); la féminité (...) est finalement la situation de l'être créé devant son Dieu "...

Alors, l'homme au masculin ? " Il appartient à cette féminité universelle fondamentale de l'humanité ", sa masculinité (signifiée totalement dans le ministère sacerdotal) " est au service de la sainteté de l'Église et de la promotion de la féminité fondamentale universelle "... Et pour couronner le tout l'auteur conclut: " la sainteté qui est le but ultime de l'Église est fondamentalement féminine. "

Évidemment, si telle est l'importance métaphysique du féminin pour l'humanité tout entière, il est aisé de saisir pourquoi la spécificité de la femme est à ce point niée par l'idéologie qui nous domine en imposant son nouvel ordre fondé sur la puissance de l'homme prométhéen, unisexe et dominateur: unisexe parce que exclusivement masculin, afin de se vouloir " comme Dieu "... Nous connaissons son nom.

Nul n'a servi plus que le christianisme, au cours de l'histoire, la promotion de la femme. De la femme à part entière.

Si cette dernière, dans une société qui lui offre chaque jour avec plus de force la tentation d'orgueil du premier jardin, n'accepte plus l'humilité sociale extérieure que requiert souvent, au contraire, la très grande vocation dont elle a la charge, si " elle ne veut pas rendre les clés "... alors ni elle, ni l'homme, ni l'enfant ne sauront plus où se mettre, car ils ne comprendront plus qui ils sont.

De l'acceptation et de la promotion de ce qui est féminin dans la femme dépend le bonheur de l’homme sur terre comme au Ciel.

par Geneviève Esquier
dans l'HOMME NOUVEAU DU 21 FÉVRIER 1999

1. Aux XIXe et XXe siècles, plus qu'au Moyen-Âge, en tout cas. cf. Régine Pernoud.
2. Le Nouvel Observateur, 4-10 février 1999.
3. Au congrès préparatoire du Jubilé de l'an 2000, les 6 et 7 février derniers, à Paris.
4. Yves FAUQUET, Voici et Me voici dans la Bible, Anne Sigier, 88 p., 80 FF/492FB/245.


RETOUR DU NATURALISME?

À l'approche des élections européennes, les partis écologistes font de plus en plus parler d'eux en France comme en Allemagne. Depuis les années 1970, leur influence s'accroît sur les opinions publiques et les organismes internationaux. Ils véhiculent une nouvelle idéologie largement relayée par les media, les systèmes éducatifs, les sociétés de pensée. Les écologistes se perçoivent comme "alternatifs ", c'est-à-dire comme les promoteurs de nouveaux modes de vie qu'ils intitulent "nouveau paradigme ".

Dans L'Empire écologique (1), Pascal Bernardin nous met en garde contre le totalitarisme doux véhiculé par la pensée écologique unique. L'auteur de Machiavel pédagogue (cf. L'Homme nouveau du 20 septembre 1998, "Tabous pédagogiques " a écumé les publications officielles des organismes internationaux et des forums mondialistes. Elles révèlent un processus de subversion à partir d'une étrange synthèse idéologique entre le vieux malthusianisme ("la terre est trop peuplée"), le marxisme gramsciste, le tiers-mondisme révolutionnaire, le capitalisme mondialiste, la psychopédagogie skinnerienne, l'analyse systémique, la théorie du chaos, et le néopaganisme du New Age. Le caractère hétéroclite de cette macédoine doctrinale ne dérange guère ses promoteurs rompus par leur formation hégélienne à la dialectique des contraires. L'objectif est de s'emparer du pouvoir à l'échelle mondiale, par le noyautage discret et consensuel des organisations internationales.

Les trois éléments clés de ce processus sont une prospective écologique alarmiste, une thématique globaliste et une tutelle mondialiste sur les peuples.

Pour accéder aux leviers de commande internationaux, les lobbies écologistes répandent la peur auprès des opinions publiques. La chute du mur de Berlin et la fin de la guerre froide ont enterré "la logique des blocs antagonistes" qui faisait prospérer les organisations internationales. Elles redoutent un repli des États-nations sur leurs problèmes intérieurs qui pourrait insidieusement les déposséder de leur rôle de régulation et d'arbitrage. Un document de la Commission trilatérale de 1991 précise: "Les années 90 seront moins favorables à la coopération entre les pays de la Trilatérale, que ne le furent les années 70 et 80. En l'absence d'une menace extérieure suprême, facilement dramatisée, les citoyens des pays démocratiques auront naturellement tendance à se préoccuper des affaires intérieures et à aborder les problèmes dans une perspective paroissiale. (N.B.: "parochial" signifie en américain animé par l'esprit de clocher). Mais la Commission trilatérale peut aider à dramatiser les coûts d'un manque de coopération trilatérale" (2).

Un bon moyen de "dramatiser" consiste à monter en épingle de prétendues menaces écologiques dénuées de tout fondement scientifique reconnu, telles que le trou dans la couche d'ozone, l'effet de serre, l'extinction de la biodiversité, etc. Ainsi, un intense matraquage médiatique développe la vulgate selon laquelle la couche d'ozone qui nous protège des rayons ultraviolets émis par le soleil serait attaquée par des produits chimiques artificiels, les CFC (chlorofluorocarbones) issus des bombes aérosols et des circuits de réfrigération. L'Environment Protection Agency (contrôlée par le gouvernement des États-Unis) prédit que les CFC provoqueront quarante millions de cancers de la peau et 800 000 morts supplémentaires parmi les générations nées avant 2074 (3). À partir de ces prémisses apocalyptiques ont été signés divers protocoles internationaux bannissant les CFC (Vienne 1985, Montréal 1987, Londres 1990, Copenhague 1992). Mais la communauté scientifique conteste la raréfaction de l'ozone. Les observations de Penndorf montrent qu'un trou existait dès 1926, donc bien avant l'apparition des CFC. Le Néerlandais Krutzen, prix Nobel et spécialiste mondial de l'ozone, estime négligeable le rythme de détérioration de la couche d'ozone (A.F.P., citée par le Monde du 30janvier 1997, p. 24).

De même, l'effet de serre voudrait que les rejets de gaz carbonique liés à la combustion du charbon, du pétrole, du gaz naturel et du bois réchauffent la planète au point de faire fondre les glaciers, de provoquer des transgressions marines, des tornades, des pandémies tropicales. Là encore, la communauté scientifique récuse totalement ces prévisions alarmistes. À l'échelle des siècles, le réchauffement actuel représente un simple retour à la normale après une période exceptionnellement froide. Les résultats enregistrés varient d'ailleurs grandement selon les auteurs, et les régions étudiées.

Ces prévisions alarmistes rappellent celles des milieux mondialistes des années 1970, aujourd'hui totalement démenties par les faits. Rappelons que le rapport Halte à la croissance du Club de Rome (Meadows, Fayard, 1972) annonçait, sur la base de modèles mathématiques sophistiqués, qu'il n'y aurait plus d'or en 1984, plus d'argent en 1985, plus d'étain en 1987, plus de zinc en 1990, plus de pétrole en 1992, plus de cuivre ni de plomb en 1993, plus de gaz naturel en 1994, plus d'uranium avant 2000, etc. !

Pour prévenir ces menaces médiatiquement dramatisées, l'écolo-mondialisme souligne la nécessité de gérer la planète comme une entité, globale et donc de se débarrasser des États-nations réputés dépassés.

Il s'agit de promouvoir une "gouvernance globale" (sic) et une "éthique globale" par le biais de l'éducation et des media. "L'objectif des mondialistes est d'amplifier ou d'inventer des problèmes globaux qui justifieront leur existence et l 'expansion de leur pouvoir. L'effet de serre, le terrorisme, le blanchiment de l'argent sale, le désarmement, le trafic de drogue, la surpopulation, l'approvisionnement en eau, diverses questions écologiques, le commerce international, la finance internationale, les questions économiques internationales, etc." (4). A en croire les documents mondialistes, ces problèmes se trouveront résolus grâce à une approche systémique (system analysis) et à la direction éclairée (enlightened leadership) des institutions internationales O.N.U., F.M.I. (Fonds Monétaire International), O.M.C. (Organisation Mondiale du Commerce), Cour internationale de Justice, etc. (5), Boutros Boutros-Ghali, ancien Secrétaire général de l'O.N.U., suggère un impôt mondial prélevé sur les transactions planétaires pour assurer l'indépendance financière de ce futur gouvernement international; c'est aussi l'idée du Professeur Tobin, Prix Nobel d'économie.

Les principaux propagandistes de la gouvernance globale sont Mikhaïl Gorbatchev et le vice-président des États-Unis Al(bert) Gore. Le père de la pérestroïka se réfère explicitement à Lénine qui, en 1921, en adoptant la N.E.P., nouvelle politique économique, avait choisi de promouvoir le communisme par des voies plus libérales (6). Depuis l'effondrement de l'U.R.S.S., Gorbatchev dirige La Croix verte internationale qui vise à promouvoir les valeurs mondialistes et une "spiritualité globale" (sic) fondée sur la synthèse des différents courants religieux. "C'est ma conviction que la race humaine est entrée dans un stade où nous sommes tous dépendants les uns des autres... C'est ce que notre vocabulaire communiste appelle l'internationalisme et cela signifie notre vœu de promouvoir les valeurs humaines universelles" (7). Ces valeurs universelles se réduisent en fait au culte de la nature. Au journaliste du Figaro qui demandait à Gorbatchev: "Vous croyez en Dieu ?", l'ex-maître du Kremlin répondit avec un sourire: "Je suis président de la Croix verte internationale, mon Dieu, c 'est la nature" (Le Figaro, 1/6/1993, p. 32p.). La Fondation Gorbatchev vise à substituer à notre civilisation chrétienne, qu'elle accuse d'avoir contribué aux déséquilibres écologiques, une civilisation naturaliste, panthéiste et mondialiste. "Nous avons besoin d'un nouveau paradigme reconnaissant que l'humanité est juste un élément de la nature" (8). Ce nouveau paradigme implique la convergence entre capitalisme et socialisme (cf. la cohabitation, en France), le désarmement des nations, la formation d'un "brain trust de personnalités reconnues comme des dirigeants mondiaux et des citoyens globaux" (9) qui sera habilité à appliquer des sanctions aux gouvernements et à pratiquer partout dans le monde des "inspections sans droit de refus" (sic), à contrôler, via I'U.N.E.S.C.O. et l'Union européenne les méthodes pédagogiques (10).

Cette tutelle mondialiste sera instaurée de manière aussi consensuelle que possible, grâce à ce que le psychosociologue américain Skinner, père du behaviourisme, appelle des "techniques de contrôle non aversives", c'est-à-dire, une manipulation douce des esprits. Les exemptions fiscales dans nos sociétés surfiscalisées offrent déjà un exemple de techniques non aversives, car pour échapper à l'impôt, les acteurs économiques croient se diriger "librement" vers les secteurs ou les activités défiscalisés par les dirigeants. En coordonnant ce type d'incitations indirectes, les oligarchies internationales parviendront selon la devise maçonnique "à rassembler ce qui est épars, sans que le fer soit porté sur la pierre".

L'écologisme mondialiste nous promet ainsi la tyrannie moelleuse annoncée dès 1840 par Alexis de Tocqueville (1805-1859): "Je vois une foule innombrable d'hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs... au-dessus de ceux-là s'élève un pouvoir immense et tutélaire... il est absolu, détaillé, régulier, prévoyant et doux. Il ressemblerait à la puissance paternelle, si, comme elle, il avait pour objet de préparer les hommes à l'âge viril, mais il ne cherche au contraire qu'à les fixer irrévocablement dans l'enfance " (11). Telle est la logique asservissante du nouveau paradigme éco-mondialiste qui "continue à accréditer l'illusion que grâce aux conquêtes scientifiques et techniques, l'homme, en tant que démiurge, peut parvenir à se rendre pleinement maître de son destin" (12).

Devant ce retour mortifère du naturalisme (13), il nous appartient plus que jamais d'annoncer la Bonne Nouvelle de la dimension surnaturelle de l'homme, créé à l'image de Dieu et appelé à partager son immortalité.

par Richard Dubreuil - HN 1203 - Dimanche 7 mars 1999

1. Pascal BERNARDIN, L'empire écologique ou la subversion de l'écologie par le mondialisme, Notre-Dame des grâces, 1997, 145FF/ 892FB/43,55.
2. Joseph S. NYE jr, Kurt BIEDENKOPF, Motoo SHINA, Global cooperation after the cold war: a reassessment of trilateralism, New York, the Trilateral Commission, p. 56).
3. Nature, vol. 324, 13 novembre 1986
4. Pascal Bernardin, id. p. 22.
5. Cf. Our global neighbourhood, the report of the Commission on global governance. Oxford University Press, pp. XVII, 37 et 355).
6. Mikhaïl GORBATCHEV, Pérestroïka, "J'ai lu", p. 40.
7. Id., p. 277.
8. Mikhaïl GORBATCHEV, The search for a new beginning, San Francisco, 1995, p. 31.
9. The state of the world forum, Final report, San Francisco, 1995, p. 31.
10. Pascal BERNARDIN, Machiavel pédagogue ou le ministère de la réforme psychologique, Notre-Dame des grâces, 1995, 186 p.
11. Alexis de TOCQUEVILLE, De la démocratie en Amérique, livre II, 2e partie.
12. JEAN-PAUL II, Fides et ratio, 1998, § 91,
13. Voir sur ce thème la toute récente réédition de l'opuscule du père Emmanuel (1826-1903): le naturalisme, Dominique Martin Morin, déc. 1998, 79 p.

Béatification de Padre Pio

Sous le signe de la Croix

La vie de Padre Pio est un très grand mystère. Lui-même l'avouait: " Je suis un mystère pour moi-même ! "... C'est un mystère d'amour. Elle nous échappe pour mieux nous mener au pied de la croix et nous faire comprendre plus profondément tout ce que cela signifie pour nous. Récit par le Père Derobert, son fils spirituel.

Il était né le 25 mai 1887 à Pietrelcina, qui pourrait se traduire par " petite pierre ". De fait, ce petit village du Sannio, dans la province de Bénévent, dans la région de Naples, est littéralement accroché à un rocher. Francesco Forgione (c'était son nom) fut habité dès le sein de sa mère par l’œuvre rédemptrice du Sauveur. Il l'avait confié au Père Agostino, son Père spirituel: " Je souffrais dès avant ma naissance ". Il vécut quatre-vingt-un ans sous la motion de cette grâce de " victime " qui lui faisait :lire: " Je suis crucifié d'amour ". Il fut baptisé dès le lendemain de sa naissance dans la petite église Sainte-Marie-des-Anges qui se dresse tout près de la maison natale. Francesco était le deuxième enfant d'une famille de cinq. Deux enfants étaient morts avant sa naissance, une petite soeur deviendra, elle aussi, religieuse brigittine à Rome.

Son père Grazio Forgione devra s'expatrier par deux fois en Amérique, à Buenos Aires tout d'abord, puis à New York et dans la baie de la Jamaïque, pour payer les études de son fils et, plus tard, les dépenses médicales occasionnées par la piètre santé du jeune religieux qui devra, en effet, passer sept :longues années hors du couvent, dans sa famille tant sa santé était délabrée

" Une flamme très vive qui brûle et ne fait pas mal "

Le 27 septembre 1899, Padre Pio fut confirmé et fit sa première communion. Il écrira plus tard : " Au souvenir de cette journée, je me sens tout entier dévoré par une flamme très vive qui brûle et ne fait pas mal... " Ce qui laisse entendre qu’il reçut pleinement les dons du Saint-Esprit. Grâce aux visites d’un frère capucin, Francesco décida catégoriquement d’être, comme lui, un religieux " avec la barbe ".

Il suivit ses études de théologie à Serracapriola avec le père Agostino da san Marco in Lamis, son premier directeur spirituel, ainsi qu’au couvent de Montefusco. Bientôt, il sera atteint par une mystérieuse maladie qui lui occasionna de très violentes douleurs. Il était à la fois dévoré par la fièvre et par l’amour de Dieu. Une transpiration abondante, une toux qui lui arrachait la poitrine, se joignaient aux tourments d'ordre spirituel: il était assailli de scrupules. " Ce martyre, écrit Padre Pio dans une lettre du 17 octobre 1915, fut très douloureux pour ma pauvre âme, à la fois par son intensité et par sa durée. Cela débuta, si je me souviens bien, vers l'âge de dix-huit ans et dura jusqu'à vingt et un ans bien sonnés .... "

Le 19 décembre 1908, il reçut les Ordres mineurs: portier, lecteur, exorciste, acolyte. Deux jours plus tard, dans la cathédrale de Bénévent, il fut ordonné sous-diacre. Mais ses mortifications et ses jeûnes eurent raison de sa santé et il dut interrompre les cours de ses études. C’est à ce moment-là qu'il commença son long " congé de maladie " au cours duquel il sera marqué, bien qu'invisiblement, des stigmates de la Passion du Seigneur. À vingt-trois ans, très malade et pensant à une mort prochaine, il demanda la faveur de l'ordination sacerdotale. Il fut donc ordonné le 10 août 1910 dans la cathédrale de Bénévent. Le voilà prêtre pour l'éternité: " Comme j'étais heureux ce jour-là, écrit-il, mon cœur était brûlant d'amour pour Jésus. J'ai commencé à goûter le paradis ! " Sur l'image souvenir de son ordination sacerdotale, il avait écrit son programme de vie: " Jésus, mon souffle et ma vie, aujourd'hui que, tremblant, je t'élève dans un mystère d'amour, qu'avec toi, je sois pour le monde, voie, vérité, vie et pour toi, prêtre saint, victime parfaite ". Alors commence cette longue série de messes impressionnantes qu'il célébrera jusqu'à sa mort.

Marqué des plaies de la crucifixion

Le 20 septembre 1918, Padre Pio est marqué des plaies de la crucifixion... Il les conservera cinquante années... Le 22 octobre suivant, il doit, " par sainte obéissance ", raconter ce qui s'est passé à son Supérieur provincial: .... C'était le matin du 20 du mois dernier, écrit-il donc, après la célébration de la sainte messe, quand je fus surpris par un repos semblable à un doux sommeil. Tous mes sens internes et externes, les facultés de mon esprit également, se trouvaient dans une quiétude indescriptible. Il y avait un silence total autour de moi. Il fut suivi immédiatement d'une grande paix et je m'abandonnais à la complète privation de tout. Il y eut un répit dans la ruine elle-même (Il s'agit; selon toute vraisemblance, de ce qu'il croit être le véritable état de son âme). Et tout cela se produisit en un éclair.

Et tandis que cela était en train de se réaliser, je vis devant moi un mystérieux personnage, semblable à celui que j'avais vu le soir du 5 août (quand il reçut le " trait de feu ") qui se différenciait seulement en ceci: ses mains, ses pieds et son côté ruisselaient de sang.

Sa vue m'épouvanta, et ce que je ressentis en cet instant, je ne saurais vous le dire. Je me sentais mourir et je serais mort si le Seigneur n'était intervenu pour soutenir mon cœur que je sentais bondir dans ma poitrine. Ce personnage disparut de ma vue, et je m’aperçus que mes mains, mes pieds et mon côté étaient percés et ruisselaient de sang ! Imaginez la torture que j'éprouvais alors et que j'éprouve continuellement presque tous les jours.."

Il faut l'avoir vu à l'autel, les mains sanglantes !... J'ai eu la grâce de lui servir la messe ! Il fallait voir le sang qui coulait de ses mains blessées... un sang parfumé mystérieusement !... Il fallait l'entendre prononcer à mi-voix des paroles à l'adresse de Celui qui était là, sur l'autel, continuant, en son prêtre, à offrir au Père le sacrifice rédempteur. Vraiment, là, on comprenait que le prêtre, à l'autel, ne peut qu'être identifié au Christ souffrant. Il doit lui-même, offrir tout son être à Jésus comme une " humanité de surcroît ".

A la suite de plusieurs examens des stigmates de Padre Pio, une polémique, puis, une persécution, fut déclenchée. Le Saint Office prit plusieurs mesures restrictives malgré les vives réactions des pèlerins. Du 11 juin 1981 au 15 juillet 1983, Padre Pio resta prisonnier dans son couvent. La seule permission qu'il obtint fut celle de pouvoir célébrer la messe... en privé, dans la chapelle intérieure... deux longues années terribles pour lui !

Deuxième série de persécutions

En 1942, selon la volonté du pape Pie XII, Padre Pio fut l'initiateur des groupes de prière. Cette œuvre allait de pair avec celle de la Casa Sollievo della Sofferenza (Maison de la souffrance transfigurée). C'était le grandiose hôpital qu'il avait fait construire tout à côté du couvent. Le 5 mai 1956 fut donc inauguré solennellement le grand édifice. Mais les importantes sommes d'argent qui seront données à Padre Pio pour ce centre de soins, et qui provenaient de la foule de ses fils spirituels venant du monde entier, furent la cause d'une deuxième série de persécutions.

Padre Pio ne voulait pas que l’on parle de ces persécutions. Elles, constituent une page très douloureuse dans la vie du stigmatisé du Gargano. Elles ont cependant existé. Elles sont le fait de personnes ecclésiastiques et non de l’Église elle-même. Elles n'ont fait que prouver un peu plus la sainteté du religieux de San Giovanni Rotondo, par l'obéissance et la patience dont il donna le témoignage.

Je me souviendrai toujours de cette lointaine soirée d'octobre 1955 où j'ai rencontré pour la première fois Padre Pio... J'avais été conduit à la tribune de la petite église du couvent en longeant des couloirs sombres sur lesquels s'ouvraient les portes des cellules. J'avais pris place à côté d'un religieux dont je me souviens qu'il était, ce soir-là, fort enrhumé ! Je fus attiré de suite par l'expression étrange de son visage, tendu vers un au-delà que lui seul voyait. Il passa sa main sur son front dans un geste qui devait lui être familier, cette main portait un gant, ou plus précisément une mitaine... J'étais à côté de Padre Pio, cet homme que j'avais eu si peur de rencontrer... Car " l'ennemi des âmes ", comme disait le Père lui-même, n'avait évidemment aucun intérêt à ce que nous nous rencontrions !

J'avais surpris Padre Pio dans sa prière. Et j'ai compris alors ce que voulaient dire des mots comme " recueillement ", " concentration d'esprit ", " regards d'amour sur Dieu ". De temps à autre, ses yeux Se portaient sur le tabernacle que l'on apercevait à travers la balustrade qui fermait le chœur monastique, ou bien ils s’élevaient vers cet émouvant crucifix qui se dressait au-dessus d'elle... celui-là même qui avait été le témoin, sinon l'auteur, de sa stigmatisation au matin du vendredi 20 septembre 1918.

Padre Pio était vraiment l’homme de la prière. C'était aussi l'homme de la souffrance, l'homme pardon, l'homme de l’offrande. Voilà les quatre " points cardinaux " de cette attachante personnalité.

Confesseur pénitent

Depuis 1918, pas un jour de repos, pas un jour de répit, sauf les jours où la maladie le contraignait à garder le lit, mais ce n’était pas du repos pour lui. Pendant un demi-siècle, il a subi les assauts répétés de ces foules de pénitents de toutes catégories sociales, de toutes les nations, de ces gens qui étaient avides de voir Dieu de tout près. À San Giovanni Rotondo, il y avait un autel et un confessionnal...

Padre Pio, par son assiduité au confessionnal, nous a appris la valeur de cette grâce sanctifiante, la beauté de cette grâce qui est si riche et qui est, finalement la condition du salut éternel.

Au plus fort de son activité, il passait parfois jusqu'à dix-sept heures au confessionnal ! Lorsque, pendant les quelque six mois qu'il passa au couvent Sainte-Anne de Foggià avant de monter définitivement à San Giovanni Rotondo, le peuple parlait de lui et disait: " il Padre che confessa .... ou bien " Il confessore .... Il était devenu un martyr du confessionnal, un martyr du sacrement du pardon et de la Miséricorde de Dieu.

Chaque soir, Padre Pio présidait la cérémonie qui réunissait les fidèles dans la petite église du couvent avant que ne fut construite la grande basilique. On y récitait le chapelet, on y donnait la bénédiction eucharistique. On y récitait également la fameuse " neuvaine irrésistible " au Sacré-Cœur de Jésus et la " Visite à la Madone ".

Il récitait donc chaque jour cette " neuvaine irrésistible " dont les mots, pour lui, et sur ses lèvres, revêtaient une tonalité proprement " mantrique ". Cette prière s'appelle " irrésistible " parce qu'elle est fondée sur trois affirmations solennelles du Seigneur lui-même. Nous lisons, dans l’Évangile, ces trois promesses, et, exprimées par Padre Pio, elles ne pouvaient pas laisser le cœur de Jésus insensible. Voilà cette prière:

" Ô mon Jésus qui avez dit: 'En vérité, en vérité, je vous le dis, demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et il vous sera répondu', voilà que je frappe, je cherche et je demande (telle) grâce ....

" 0 mon Jésus qui avez dit: 'En vérité, en vérité, je vous le dis, tout ce que vous demanderez à mon Père, en mon nom, il vous l’accordera. Voici qu'à votre Père, en votre nom, je demande (telle) grâce ....

" 0 mon Jésus qui avez dit: 'En vérité, en vérité, je vous le dis, le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point !' Voici que, m'appuyant sur l’infaillibilité de vos saintes paroles, je demande (telle) grâce ....

Et chaque parole, chaque formulation de la grâce implorée était suivie de la récitation d'un Notre Père, à cause de la soumission à la volonté de Dieu, d'un Je vous salue, Marie, car Notre-Dame était là pour appuyer cette prière, et d'un Gloire au Père .... pour exprimer, par avance et dans la confiance, notre remerciement à Dieu. Venait ensuite, à chaque fois, l'invocation: " Cœur sacré de Jésus, j'ai confiance en vous ! "

Il répétait souvent: " Allez à la Madone, faites-la aimer ! Récitez toujours le Rosaire. Récitez-le bien ! Récitez-le le plus que vous pourrez ! "

Et lorsque le lundi 23 septembre à deux heures du matin, il se trouvait sur le fauteuil de sa cellule, revêtu de l’habit de capucin, serrant entre ses doigts son chapelet et qu'il expira doucement en murmurant les noms de Jésus et de Marie, il pouvait ajouter, comme On le dit en Italie: " La Messa è finita, andate in pace !... La messe est finie, allez dans la paix ! C’était la messe de l’homme de Dieu qui s’offrait lui-même comme victime.

Père Jean Derobert

HN 1207 - Dimanche 2 mai 1999

La signification des stigmates

" Les stigmates ont pour fin de nous rappeler de manière bouleversante les souffrances du Dieu martyrisé pour nous, et la nécessité où est l’Église tout entière de souffrir et de mourir avant d’entrer dans la gloire. Ils sont une prédication muette et pathétique, une prédication sanglante, à la fois tragique et splendide. Ils ne nous permettent pas d’oublier quels sont les vrais signes de la sincérité de l’amour.

C’est un principe certain que la vie de l’Église entière doit reproduire au cours des âges la vie temporelle du Christ qui est sa tête. (...)

Quand fut venu, pour l’Église, le temps où elle devait commencer à reproduire collectivement la Passion du Christ, Dieu, par le moyen de la grâce sacramentelle, suscita en elle un désir jusqu’alors inconnu. Sur la montagne de l’Alverne, le jour de l’Exaltation de la Sainte Croix, un petit pauvre qui, depuis longtemps, ne possédait plus que trois choses, sa tunique, une corde et des linges pour envelopper ses jambes, demanda deux grâces avant de mourir : la première, d’éprouver dans son âme et dans son corps, autant qu’il serait possible, la douleur que le doux Seigneur souffrit dans sa passion; la seconde, d’éprouver dans son cœur, autant qu’il serait possible, cet excessif amour qui enflamme alors le Fils de Dieu.

sa prière n’était point présomptueuse. Elle était sainte. Mais elle fut exaucée d’une manière absolument imprévisible, merveilleuse, extraordinaire. Pour la première fois l’Église reçut alors les stigmates. Elle ne les perdra plus jamais.

Cardinal Journet, in Douleur et stigmatisation, Études carmélitaines, octobre 1936


POUR LA VIE, IL Y A URGENCE

Dans l’encyclique Evangelium vitae sur la valeur et l’inviolabilité de la vie humaine, un souhait exprimé par le Saint-Père semble avoir été particulièrement oublié. Je cite le Pape: " Accueillant également la suggestion présentée par les cardinaux au Consistoire de 1991, je propose que soit célébrée tous les ans dans différents pays une Journée pour la Vie, comme cela se fait déjà à l'initiative de certaines Conférences épiscopales. Il est nécessaire que cette Journée soit préparée et célébrée avec la participation active de toutes les composantes de l'Église locale. Son but fondamental est de susciter dans les consciences, dans les familles, dans l’Église et dans la société civile la reconnaissance du sens et de la valeur de la vie humaine à toutes les étapes et dans toutes ses conditions, en attirant spécialement l’attention sur la gravité de/'avortement et de /'euthanasie, sans pour autant négliger les autres moments et les autres aspects de la vie, qui méritent d'être pris attentivement en considération dans chaque cas, se/on ce que suggérera l'évolution de la situation " (n° 85).

UNE PROPOSITION OUBLIÉE

Constatant l'oubli en France de cette proposition qui date d'avril 1995, et soucieux de le réparer, un prêtre de nos amis a mené sa petite enquête auprès de sa hiérarchie. En février 1998, le Secrétariat général de la Conférence des évêques lui écrit: " Il a été entendu en 1995 que la Journée pour la Vie soit instituée le dernier dimanche de mai: à chaque paroisse de créer l’événement. " Insatisfait de cette réponse, il s'adresse début 1999 à Mgr André Vingt-Trois, président de la Commission épiscopale de la famille (nommé depuis archevêque de Tours), qui a fourni les éclaircissements demandés: " La date de la Journée pour la Vie a été fixée par le Conseil permanent de l'épiscopat le dernier dimanche de mai qui est aussi en France le jour de la fête des mères "; " L'application des décisions du Conseil permanent comme de l'Assemblée plénière des évêques, quand elles ne font pas l'objet d'un décret, sont remises à la responsabilité des évêques dans leur diocèse selon leur jugement pastoral "

Il reste maintenant aux pasteurs et aux fidèles de faire savoir cette décision et surtout de l'appliquer. A nos lecteurs de contacter dès que possible curés et évêques, seuls juges de l'opportunité pastorale de cette journée, en mettant en avant le souhait du Pape et la décision du Conseil permanent.

Il convient de noter que cette journée proprement ecclésiale est complémentaire de la Journée Mondiale pour la Vie organisée en dehors de toute référence religieuse ou culturelle le dernier week-end d'avril, depuis 1991. Face à la vague déferlante de l'anti-culture de mort, tous les efforts sont bienvenus. Aucune concurrence n'est à craindre : le marché n'est pas saturé !

On ne dira jamais assez que la vie est menacée sur tous les fronts et que cette agression multiforme est à l'origine des principales fractures morales de nos sociétés. Tentons ici une brève synthèse de ces atteintes au premier droit de l'homme.

Il y a d'abord la généralisation de la contraception. Combien de catholiques semblent ne plus voir que la dissociation de la procréation et de l'union conjugale entraîne toutes les autres déformations bioéthiques ! Précisons ici, contre une propagande mensongère, que la diffusion des méthodes contraceptives favorise l'avortement pour au moins trois raisons. D'abord, les enquêtes montrent que mentalité contraceptive et mentalité abortive se renforcent mutuellement. Le nombre d'avortements n'a d'ailleurs pas baissé, contrairement aux prévisions affichées par ses instigateurs. Ensuite, bon nombre de pilules contraceptives produites aujourd'hui sont également abortives, si bien que chaque année, des dizaines de milliers de femmes avortent sans même le savoir. Enfin, la pilule a préparé le passage vers l'avortement soft procuré par les " pilules du lendemain " purement et simplement abortives dont nos gouvernants assurent la promotion et le remboursement.

L'avortement est évidemment le fléau majeur : on estime leur nombre de 36 à 53 millions par an pour l'ensemble de la planète. Un massacre à grande échelle. Mais insuffisant pour les fanatiques du féminisme et du planning familial : un rapport remis le 19 mars par le Professeur Israël Nisand à Martine Aubry et Bernard Kouchner propose la suppression du délit d'avortement encore inscrit au code pénal, la création obligatoire d'un centre d'avortement dans tout service de gynécologie-obstétrique, la suppression de l'autorisation parentale pour les mineures, le recul du délai maximal, etc.

DEUX NOUVEAUX FRONTS VIENNENT DE S'OUVRIR

La chasse aux grands malades, handicapés et vieillards est ouverte. L'euthanasie est déjà très largement pratiquée dans nos hôpitaux, bien qu'illégale. Les tireurs de ficelles (la maçonnerie et ses relais), les arguments et les techniques de manipulation de l'opinion publique utilisés pour promouvoir le suicide assisté sont identiques à ceux qui avaient abouti à la légalisation de l'avortement. En 1971, à l'occasion du procès de Bobigny, le Manifeste des 343 femmes célèbres déclarant avoir avorté fut un " coup médiatique réussi ". Le 12 janvier dernier, à l'occasion du procès de l'infirmière Christine Malèvre (accusée du meurtre de trente patients), France-Soir publiait l'Appel des 132 (dont les chercheurs Gilles de Gennes et Hubert Reeves, le sociologue gauchiste Pierre Bourdieu, l'écrivain communiste Gilles Perrault, la journaliste féministe Françoise Giroud... ) déclarant " avoir aidé une personne à mourir ou être prêts à le faire ". Le 26 janvier, une proposition de loi " relative au droit de mourir dans la dignité " a été déposée par cinquante-huit sénateurs. Les chrétiens sont à l'avant-garde de la seule solution acceptable pour les malades : le développement des soins palliatifs. Et l'un des plus actifs militants de la mort est un ancien théologien dominicain, Jacques Pohier, se félicitant d'avoir lui-même euthanasié cinq membres de l'Association pour le droit de mourir dans la dignité du sénateur Henri Caillavet !

L’autre grand dossier à venir d'ici à la fin de l'année est la révision des deux lois de bioéthique du 29 juillet 1994. Nous sommes ici confrontés à une véritable " chosification " ou " réification " de l'être humain. Les grandes institutions qui devraient nous garder des expériences de nos modernes apprentis sorciers ont multiplié les avis et propositions visant à faciliter la transformation de l'embryon en matériau de recherche : c'est le cas du Comité national consultatif d'éthique, de l'Académie de médecine, de l'Ordre national des médecins, du Conseil d'État...

Au nom d'un droit à l'enfant pourtant sans consistance morale, de plus en plus de couples ont recours à la Fivete (fécondation in vitro et transfert d’embryons), à l’insémination artificielle et aux autres biotechniques regroupées dans le concept d'aide médicale à la procréation. Les centaines de milliers d'embryons fabriqués en trop (" surnuméraires ") sont détruits avant ou après leur implantation (" réduction embryonnaire ") ou bien servent à des recherches qui, dans la quasi totalité des cas, ne font que différer leur mort. Un rapport du réseau Fivnat qui regroupe 93 centres de fécondation in vitro précise qu'entre 1986 et 1994 il a fallu créer 660 000 embryons pour obtenir 16 837 enfants, soit un taux de mortalité de 97% ! Il faut connaître ces vérités dures à entendre avant d'encourager les couples stériles à recourir à de tels procédés...

D'autres techniques mortifères s'inscrivent dans la même logique. Le diagnostic prénatal, s'il peut apporter des renseignements utiles, favorise de fait l'avortement thérapeutique (qualifié aussi d'euthanasie prénatale ou fœtale). Quant au diagnostic préimplantatoire, il permet le tri embryonnaire sur fond d'eugénisme - de sinistre mémoire. Le trafic de sperme et les dons d'embryons d'un couple à l'autre rendent caducs les fondements du droit de la famille et des dispositions concernant la filiation. Et le clonage, on le sait, ouvre des perspectives terrifiantes.

Congelé, trié, manipulé, échangé, vendu, l'embryon doit répondre aux canons désirés par la société. Un site Internet créé par la société américaine Cryobank permet de commander l'ovule et le sperme en fonction des caractéristiques du donneur : origine raciale et géographique, taille, poids, texture et couleur des cheveux, couleur des yeux, tonalité de peau, niveau d'études, religion et profession. Il est même possible d'entendre un échantillon de voix. Le catalogue est très riche : choisissez votre futur enfant idéal, sortez votre carte bancaire et attendez le facteur ! l'homme est emporté dans une folie sans fin et le Tentateur porte une blouse blanche.

CONSEILS PRATIQUES

Après ce trop bref survol, terminons en donnant quelques suggestions pratiques pour l'organisation de la Journée pour la Vie. Il serait bon que l'homélie du jour et la prière universelle abordent le thème si souvent oublié de la vie en péril. Une information sérieuse doit être diffusée : distribution de documents à la sortie des messes, affiches, organisation de conférences et de groupes de travail, etc. Deux documents romains méritent particulièrement d'être lus, étudiés et médités :l'encyclique Evangelium vitae et l'instruction Donum vitae sur le respect de la vie humaine naissante et la dignité de la procréation. Les catholiques n'ont pas le droit de rester ignorants face à des questions à la fois décisives et délicates, en perpétuelle évolution (1). Il serait également utile de mieux faire connaître les méthodes naturelles de régulation des naissances, qui rendent des services aux couples. (A condition d'être pratiquées sans esprit malthusien). Un effort s'impose aussi pour communiquer les coordonnées des divers organismes d'aide aux femmes enceintes en détresse.

N'oublions évidemment pas la force de la prière tant personnelle que collective. En ce mois de Marie, comment ne pas prier le rosaire ? L’Église, par la voix du Saint-Père en conclusion de l'encyclique Evangelium vitae, nous présente Notre-Dame " comme modèle incomparable d'accueil de la vie et de sollicitude pour la vie ". Prions avec lui notre Mère du Ciel.

DENIS SUREAU - HN 1208 - Dimanche 16 mai 1999

1. Sur le problème central du statut de l'embryon, saluons le travail philosophique approfondi mais sans équivoque de Vincent BOURGUET, L'être en gestation, qui vient de paraître aux Presses de la Renaissance, 350 p., 149FF/916FB/44,75. Les militants de la vie trouveront des références et des arguments dans le livre pédagogique de l'amiral Michel Berger et de François-Marie Algoud, Culture de vie contre culture de mort, Action familiale et scolaire, 214 p., 95FF/584FB/28,55.


La conscience n'est pas une source autonome

Le problème de la conscience morale est un problème épineux car, à ce sujet, s'expriment bien des divergences quant à l'interprétation de ce qu'est la conscience. Norme ultime et subjective de l'agir moral ou lieu où la voix de Dieu se fait entendre, de la conception de la conscience morale dépend la conception de la moralité et ultimement de la vocation de l'homme lui-même. Alors, qu'est-ce que la conscience ?

L'esprit du temps assimile la conscience de l'homme avec la conscience du moi. Il n'y a qu'à parcourir les cours ou les livres de philosophie de terminale pour s'en apercevoir, la conscience est l'expression du "je " souverain, seule norme manifestant la bonté ou la malice d'un acte moral. Souvenons-nous du critère d'authenticité de Jean-Paul Sartre. Qu'est-ce que devient alors la conscience? Une certitude subjective à propos de soi-même et de son comportement moral en dehors de toutes normes universelles. Nous retombons dans le relativisme le plus pervers. Mais réduire la conscience à l'expression du moi, c'est enchaîner l'homme à sa subjectivité. Car, quoi qu'on en puisse dire, si l'homme ne s'appuie pas sur des critères objectifs pour diriger sa vie morale, il se soumet peu à peu aux idées dominantes et changeantes de la société. Par exemple, c'est parce que nous avons perdu le sens sacré de la vie humaine dès son commencement que les media et les lobbies ont pu distiller dans les mentalités l'idée que la vie de l'enfant à naître dépendait de la volonté ou du désir des parents.

Ainsi, réduire la conscience à une certitude subjective qui n'est rien d'autre qu'une opinion, implique en même temps de renoncer à la vérité objective et au bien objectif dont la recherche n'est pas sans exigences. Cette conception de la conscience comme refuge de la subjectivité dispense l'homme du vrai et du bien et ainsi de ce qu'il y a en lui de plus élevé et de plus essentiel. Ainsi, il faut rappeler que cette conception subjective de la conscience est liée directement avec la crise de la Vérité. En effet, une fois perdue l'idée d'une Vérité que la raison humaine peut connaître, " la conscience n'est plus considérée dans sa réalité originelle, c'est-à-dire comme un acte de l'intelligence de la personne qui a pour rôle d'appliquer la connaissance universelle du bien dans une situation déterminée et d'exprimer ainsi un jugement sur la juste conduite à choisir ici et maintenant; on a tendance à attribuer à la conscience individuelle le privilège de déterminer les critères du bien et du mal et d'agir en conséquence " (1).

Des normes morales universellement connaissables

Au contraire, notre conviction revient à mettre en lumière le caractère rationnel et donc universellement connaissable des normes morales. Et il faut insister particulièrement sur " le caractère intérieur des exigences éthiques qui ne s'imposent à la volonté comme une obligation qu'en vertu de leur reconnaissance préalable par la raison humaine, puis concrètement par la conscience personnelle " (2). Le rôle de la raison humaine manifeste ici toute son importance car " la conscience morale est un jugement de la raison par lequel la personne humaine reconnaît la qualité morale d'un acte concret qu'elle va poser, est en train d'exécuter ou a accompli" (3).

Mais pourquoi le Catéchisme insiste-t-il sur l'acte "concret" ? Parce que de l'universalité de la loi naturelle à la singularité de l'action, la distance est grande. Et c'est précisément la conscience qui tiendra le rôle de médiatrice entre la loi générale et l'action particulière. En ce sens, elle est l'acte par lequel s'intériorisent et se personnalisent les préceptes universels de la raison droite, l'acte par lequel nous jugeons que l'avortement tue un enfant, donc qu'il est mauvais, parce que nous savons d'autre part ce que la raison nous dicte: " tu ne tueras pas ". Ainsi, la conscience formule l'obligation morale à la lumière de la loi naturelle: c'est l'obligation de faire ce que l'homme, par un acte de conscience, connaît comme un bien qui lui est désigné ici et maintenant. En ce sens, c'est la Vérité qui fonde l'obligation de la conscience et non la pure subjectivité.

De ce fait, " la conscience n 'est pas une source autonome et exclusive pour décider ce qui est bon et ce qui est mauvais, au contraire, en elle est profondément inscrit un principe d'obéissance à l'égard de la norme objective qui fonde et conditionne la conformité de ses décisions aux commandements et aux interdits qui sont à la base du comportement humain " (4).

La conscience juge infaillible?

Devons-nous suivre l'exemple de Pierre Abélard qui absolvait les bourreaux du Christ parce qu'ils avaient agi selon leur conscience ? La réponse de saint Thomas et de l'Église va bien plus loin. Car le respect des consciences ne signifie pas que la conscience soit l'instance suprême qui déciderait par elle-même du bien et du mal. Rappelons-le, la conscience est mesurée par la loi morale. Elle peut donc errer ou être dans l'ignorance. En cela, elle n'est pas infaillible.

La conscience peut ainsi être fausse en se croyant dans le vrai, comme le manifeste l'exemple de cette jeune bohémienne qui croyait en conscience que le vol était un bien car sa famille le lui avait appris dès son jeune âge. Car la conscience est le lieu de rencontre de différents éléments comme le milieu familial, social, les coutumes, les habitudes. La conscience peut donc faillir soit dans un acte de jugement, soit selon une orientation habituelle. Elle peut l'être aussi par habituation au mal moral, par ignorance permise ou voulue de telle sorte que l'on finit par admettre comme moralement bon ce que l'on sait être mauvais... et cela selon l'adage bien connu: " Quand on ne vit pas comme on pense, on finit par penser comme on vit. " C'est le cas aujourd'hui de la considération par beaucoup du concubinage ou de la contraception.

En ce cas, le problème se pose de savoir à quel point une conscience erronée peut être norme de la moralité. La réponse de l'Église est claire. " Une erreur est toujours possible, la conscience peut s'égarer par suite d'une ignorance invincible, sans perdre pour autant sa dignité mais on ne peut pas parler d'ignorance invincible lorsque l'homme se soucie peu de rechercher la Vérité ou lorsque l'habitude du péché rend la conscience peu à peu aveugle. Pour avoir une conscience droite, l'homme doit rechercher la Vérité. C'est toujours de la Vérité que découle la dignité de la conscience. Et la conscience compromet sa dignité lorsqu'elle est coupablement erronée " (5).

De ce fait, il faut dire que " le mal commis à cause d'une ignorance invincible ou d'une erreur de jugement non coupable peut ne pas être imputable à la personne qui le commet ; mais, même dans ce cas, il n'en demeure pas moins un mal, un désordre par rapport à la Vérité sur le bien " (6).

Il est donc primordial d'éduquer la conscience morale, c'est-à-dire de créer les conditions d'un jugement de conscience habituellement vrai. Et nous touchons là au domaine de la prudence, vertu par laquelle se forme une certaine connaturalité entre l'homme et le vrai bien. Ainsi, il ne suffit pas de connaître les normes universelles pour être capable de conduire des actions concrètes, encore faut-il être prudent. C'est pourquoi " la conscience doit être informée et le jugement moral éclairé. Une conscience bien formée est droite et véridique. Elle formule ses jugements suivant la raison, conformément au bien véritable voulu par la sagesse du Créateur. (...) L 'éducation de la conscience est une tâche de toute la vie. Dès les premières années, elle éveille l'enfant à la connaissance et à la pratique de la loi intérieure reconnue par la conscience morale. (...) L'éducation de la conscience garantit la liberté et engendre la paix du cœur" (7).

Et sur cette route de la formation de la conscience c'est l'Évangile qui est notre lumière et notre guide, la grâce de Dieu notre secours et notre appui. Les dons de l'Esprit Saint, l'enseignement de l'Église et les conseils d'autrui viennent au secours de notre faiblesse. Ayons assez d'humilité pour reconnaître que même sur des bases solides, la construction d'une conscience droite demande temps et conversion. Oui, conversion car c'est tournés vers les commandements du Christ, perméables à sa grâce que nous acquérons une conscience fine, ouverte à cette loi inscrite par Dieu en nos cœurs.

Sophie HUREL, L'homme nouveau, 1212, 18 juillet 1999

1.Jean-Paul II, Veritatis Splendor, § 32, p. 54-55.
2. Id., § 36, p. 60.
3. C.E.C., § 1777.
4. Dominum et Vivificantem n° 43, cité dans Veritatis Splendor, § 60 p. 55.
5. Culture de vie contre culture de mort ou la Foi, l'Église et le bon sens,
F.M. ALGOUD et l'amiral Michel BERGER, p. 62.
6. JEAN-PAUL II, Veritatis Splendor, § 63, p. 98, 99.
7. C.E.C., § 1783-1784.


Géopolitique américaine : l'Europe dans l'étau

Depuis deux semaines une guerre oppose la Russie aux islamistes du Daguestan. L'enjeu est la création d'un arc musulman du Kosovo au Caucase. Le Daguestan se situe entre la mer Caspienne, la Tchétchénie et l'Azerbaïdjan. Ses deux millions d'habitants se répartissent en trente-trois ethnies. Les combattants daguestanais, dirigés par Chamyl Bassaïev, se réclament du wahhabisme, mouvement politico-religieux ultra-orthodoxe sunnite attaché à une interprétation littérale du Coran. C'est la doctrine officielle de la monarchie saoudienne, laquelle finance naturellement les rebelles daguestanais. D'où l'excellent équipement des troupes de Bassaïev qui contraste avec le matériel russe plus vétuste et plus disparate.

Ce conflit du Daguestan remet en présence la Russie et les États-Unis, ces derniers assurés du soutien de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan voisins, tous deux aillés de I'O.T.A.N. Le Premier ministre russe Vladimir Poutine menace " d'exterminer les combattants islamistes dans les plus brefs délais ", afin d'effacer l'affront récemment essuyé dans les Balkans. De son côté, Washington, mis en confiance par son succès yougoslave, rêve de pérenniser sa présence dans le Caucase comme il est en train de le faire au Kosovo par Bernard Kouchner interposé.

Les Américains s'intéressent au Daguestan pour contrôler le pipeline voisin qui achemine le pétrole azéri vers le grand large et pour créer un abcès de fixation islamique de nature à affaiblir la Russie. Appuyer la subversion islamistes est une constante de la diplomatie américaine, comme le montre l'aide actuelle de Washington aux fondamentalistes kosovars et de soutien dans les années 1980 aux islamistes d'Afghanistan. À l'époque, le Pakistan servait à acheminer l'aide américo-saoudienne. Aujourd'hui, la Turquie tient le même rôle, d'autant plus aisément que le séisme y introduit une grande confusion.

Une triple connivence

Dans un livre remarquable, le chercheur Alexandre del Valle, démontre l'alliance entre le capitalisme mondialiste anglo-saxon et le fondamentalisme islamique, dans l'intention de vassaliser économiquement et culturellement l'Europe et le monde slavo-orthodoxe (1). La connivence américano-islamique est à la fois stratégique, géopolitique et religieuse.

a) connivence stratégique : Washington souhaite préserver ses approvisionnements pétroliers et disposer en terre d'Islam de marchés captifs (technologies, informatique, biens de consommation, bouquets satellites...). Les fondamentalistes sunnites espèrent regagner l'espace européen perdu depuis la reconquista espagnole, la bataille de Lépante (1571) et l'échec des armées turques devant Vienne en 1683;

b) connivence géopolitique : l'American way of life et l'islamisme se perçoivent comme deux universalismes transfrontières appelés à miner l'ordre des nations. La mentalité yankee divise le monde en deux : les pays inféodés à l'hégémonie culturelle et commerciale américaine et les pays rebelles à cette hégémonie (Iran du Chah, Irak de Saddam, Serbie...). De même, un musulman divise la planète en deux : d'un côté, la demeure de l'Islam (dar al Islam), de l'autre, les zones en guerre contre l'infidèle (dar al Harb). Pour les fondamentalistes, les régimes qui s'écartent de la littéralité du Coran et suivent une ligne modernisatrice pactisent avec l'infidèle. Pour Washington, ce sont des concurrents économiques potentiels à endiguer. D'où la coalition anti-irakienne associant les monarchies du Golfe aux États-Unis;

c) connivence religieuse : l'Islam, à l'inverse du christianisme, n'a pas de composante ascétique; il admet le commerce et l'enrichissement qu'il procure. Mahomet fut à la fois commerçant, chef de guerre, chef d'État et prophète. Jésus au contraire chassa les marchands du temple et déclara que son royaume " n'est pas de ce monde ". Le Coran n'implique aucun rejet du capitalisme. Les pétromonarchies sunnites, habiles à faire fructifier leurs pétrodollars, se réfèrent à une éthique économico-religieuse assez proche de celle des pères fondateurs puritains des États-Unis. Dans les deux cas, la réussite matérielle y est tenue pour un probable indice d'élection divine, (cf. l'analyse du puritanisme par Max Weber dans L'éthique protestante et /'esprit du capitalisme).

Le soutien aux intégrismes islamiques

D'où l'indéfectible soutien du Département d'État américain aux intégristes islamiques. Dès les années 1970 la C.I.A., à l'initiative de Zbigniew Brzezinski, infiltra la résistance islamiste et le clergé sunnite des républiques turco-musulmanes d'U.R.S.S. et d'Afghanistan. Il s'agissait alors de contenir la menace communiste en Asie centrale par une ceinture verte et de compenser aux yeux des Musulmans le soutien américain inconditionnel à Israël. En 1979, l'U.R.S.S. tomba dans le piège américain en envahissant l'Afghanistan. Immédiatement, Washington alimenta en armes les Moudjahidin afghans rebaptisés par Reagan en 1985 " combattants de la liberté ". Les Américains attirèrent en Afghanistan la quasi totalité des chefs de guerre fondamentalistes terroristes qui opèrent aujourd'hui en Jordanie, en Égypte, en Libye, au Cachemire, en Tchétchénie, en Algérie, au Soudan, en Bosnie, au Kosovo et en Macédoine. Les volontaires musulmans d'Afghanistan s'entraînèrent dans dix-sept centres militaires implantés au Connecticut et dans divers États américains.

En 1990, la C.I.A. incita délibérément Saddam Hussein à envahir le Koweït. L'Irak tomba dans le piège américain en déclenchant la guerre du Golfe, ce qui permet depuis lors à Washington de dominer la Mésopotamie par O.N.U. interposée (embargo commercial, missions internationales de contrôle, populations civiles affamées),

En 1979, les États-Unis avaient déjà appuyé l'Islam radical en " lâchant " le Chah d'Iran suspect d'avoir trop modernisé son pays au point d'en faire la sixième puissance militaire. Le Président Carter encouragea la révolution chiite et le retour de Khomeyni pour bloquer la modernisation de l'Iran et porter sa dépendance commerciale au niveau de celle de l'Égypte tributaire à 80% du blé américain (2). Washington récolte les fruits de cette politique: Mickey Kantor, responsable du commerce international dans l'administration Clinton, a récemment rappelé: " We want to feed the World " (nous voulons nourrir le monde).

Depuis la chute du Mur de Berlin (1989), le soutien américain aux islamistes persiste malgré des retours de bâton désagréables (attentats anti-américains du Trade Center en 1993, de Naibori et Dar es Salam en 1998). Bill Clinton, Madeleine Albright et leurs très islamo-diplomates (Christopher Hill, ambassadeur en Macédoine, Richard Holbrooke, émissaire spécial de Bosnie) travaillent aujourd'hui à installer par le biais de l'O.T.A.N. un arc islamiste de Bosnie au Daguestan pour affaiblir le monde orthodoxe et l'Europe. Le lobby islamique américain, (Council on American Islamic relations ; Muslim Public Affairs Council) finance divers mouvements islamistes, dont le Hamas palestinien (3). Washington entretient aussi de bonnes relations avec le F.I.S. algérien pour deux raisons: pour négocier des contrats pétroliers avec lui en cas d'éviction du Président Bouteflika et pour tirer ultérieurement parti de sa progression vers le Maghreb, le Soudan et l'Afrique musulmane.

Affaiblir l'Europe en trois étapes

À terme, l'objectif de Washington est d'affaiblir l'Europe. Richard Holbrooke a déclaré à la Chambre des Représentants: " Nous sommes une nation européenne; l'histoire de ce siècle démontre que, lorsque nous nous désengageons, l'Europe verse dans une instabilité qui nous oblige à y retourner " (4). La stratégie américaine comporte trois volets:

- d'abord, faire entrer la Turquie sur-armée par Washington dans l'Union européenne (grâce aux centristes et aux démocrates-chrétiens, véritable lobby proturc à Bruxelles), ce qui embraserait bientôt la Grèce et Chypre;

- ensuite, créer un État confédéral islamique bosno-albano-macédonien,

- enfin, exercer en Europe un arbitrage permanent grâce à l'O.T.A.N. (conformément au traité de Maastricht) et au Tribunal pénal international de La Haye. Ce dernier a été créé en mai 1993 par le Conseil de Sécurité de l'O.N.U. qui, n'étant pas une instance juridictionnelle, n'est nullement habilité à fonder une Cour de justice internationale. Ses juges définissent en toute liberté leurs règlements et leurs procédures qui ont changé à douze reprises entre 1994 et 1997 ! Le procureur et les juges disposent de pouvoirs discrétionnaires et peuvent demander " à la chambre de première instance siégeant à huis clos d'être dispensée de communiquer les pièces de la défense " (sic): " les magistrats des procès de Moscou et de Prague auraient trouvé ces méthodes familières ! " (5). Cet étrange tribunal, véritable insulte au principe même de la justice, est financé par des fonds publics et privés américains (notamment le milliardaire Seros) et par les États musulmans, en particulier le Pakistan et la Malaisie. C'est sans doute pourquoi aucun responsable musulman significatif n'a été inculpé à La Haye, pas même pour les 20 000 Serbes disparus de Krajina en 1995...

Parallèlement, les fondamentalistes travaillent à la réislamisation des populations immigrées d'Allemagne (alimentées par la Turquie et le Bosnie), d'Italie (alimentées par l'Albanie), de France (alimentées par le Maghreb) et du Royaume-Uni (en provenance du sous-continent indien). Ils visent à créer dans ces pays des enclaves musulmanes (Roubaix, Bradford... etc.) autour de mosquées et d'universités coraniques, comme l'Institut européen des sciences humaines de Château-Chinon, appelées à devenir des zones exterritorialisées dotées d'institutions musulmanes. Ainsi a été inauguré à Londres le 4 janvier 1992 un Parlement musulman de cent cinquante-cinq membres, rival de celui de Westminster. Son président, Kalim Saddiqui, a expliqué lors de la session inaugurale: " Nous voulons prendre place parmi les institutions de base de Grande-Bretagne... qu'il soit bien clair que les musulmans contesteront et si nécessaire transgresseront toute politique publique ou législation que nous considérerons hostile à nos intérêts " (6). Cette utilisation de la religion à des fins politiques et subversives montre que les États occidentaux, en s'associant aux manœuvres américano-islamiques de l'O.T.A.N. contre Milosevic ou Saddam Hussein, préparent de futurs affrontements inter-ethniques sur leur propre sol. Dans le même temps, la coalition américano-islamique sape leur reste d'influence en Afrique francophone où des chefs d'État musulmans (Abdou Diouf au Sénégal, Omar Bongo) ou pro-américains (Laurent-Désiré Kabila qui a renversé Mobutu avec l'aide américaine et immédiatement substitué l'anglais au français comme première langue étrangère au Zaïre) prennent peu à peu le pouvoir.

Pour retrouver une liberté d'action européenne

L'Europe, américanisée donc déracinée et déspiritualisée, s'est discréditée au yeux des Musulmans qui, de Saladin à Ab-el-Kader, reconnaissaient la valeur civilisatrice de l'Occident. Aussi, pour desserrer l'étau islamique, l'Europe doit-elle d'abord retrouver ses racines spirituelles et son identité face aux États-Unis. Cela signifie rompre avec notre culture de mort et notre vide spirituel, car " le vide spirituel et démographique attire obligatoirement de nouvelle populations et de nouvelles croyances " (Le Père de Foucauld l'avait pressenti quelque temps avant d'être assassiné par un musulman touareg: " ou nous les convertirons ou ils nous convertiront ".

Richard Dubreuil

L'Homme nouveau - HN 1215 - 5 septembre 1999

1. Alexandre del Valle, Islamisme et États-Unis, une alliance contre l'Europe, préface du général Pierre-Marie GALLOIS, L'Âge d'homme, 1999, 360 p., cartes, lexique, bibliographie
2. Alexandre de Marenches, Christine Ockrent, Dans le Secret des princes, p. 256.LGF, 1987, 409 p.

3. Denise Artaud, Les États-Unis et l'Europe, une nouvelle architecture de sécurité, revue de Défense nationale, janvier 1999, p. 14.

4. Pierre-Marie Gallois, Le soleil d'Allah aveugle l'Occident, p. 15-16, L'Âge d'homme, 77 p.

5. Alexandre del Valle, op. cit. p. 263

6. Gille Keppel, À l'ouest d'Allah, p. 196-198, 1996, Seuil, coll. "Point", 384 p.

7. Alexandre del Valle, op. cit. p. 316


POURQUOI AIMER L'ÉGLISE ?

L'Église est souvent remise en question ou mal perçue même par de nombreux catholiques. Alors, aimer l'Église a-t-il un sens ? Et si la foi ne pouvait se vivre qu'en Église ?

Dernièrement, un ami catholique me faisait part de ses préoccupations. Invité à un groupe de réflexion, il s'était heurté à une levée de boucliers contre l'Église. Tous semblaient dire: " être chrétien d'accord mais sans l'Église ". Entre ceux qui égrenaient le chapelet des horreurs au sein de l'Église (l'Inquisition, les Croisades, les papes concubins) et ceux qui fustigeaient le Pape Jean-Paul II pour ses interdits moraux, mon ami s'était trouvé désarmé pour répondre à ces questions.

Cette mésaventure m'a donc donné l'idée de revenir sur la place de l'Église dans la foi catholique, alors qu'il y a encore un malaise chez certains catholiques à l'égard de l'Église. Alors, pourquoi ce malaise ? Pourquoi ne, peut-on pas avoir la foi en dehors de l'Église ? Enfin, comment expliquer que nous professons notre foi en une Église " sainte ", elle qui parfois a montré le visage du péché ?

Une fausse idée de la liberté dans la foi

Le malaise de nombreux catholiques vis-à-vis de l'Église vient d'une fausse idée de la liberté dans la foi et d'une épaisseur incroyable de préjugés et d'a priori infondés. La foi n'est pas un système philosophique ni une opinion que certains partageraient tandis que d'autres y seraient indifférents ou opposés. La foi est un don libre de Dieu que l'homme reçoit et se transmet comme un cadeau, mieux, un trésor. Elle n'est donc pas subjective même si elle est personnelle, au sens où je pourrais l'interpréter et la vivre comme bon me semble.

Dieu, par son Fils Jésus, a transmis la foi aux douze Apôtres qui, forts de l'Esprit Saint, ont posé les piliers de l'Église, annonçant au monde la Bonne Nouvelle. C'est pourquoi, celui qui a foi en Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit ne peut être réellement libre que s'il obéit à la Parole de Dieu révélée aux Apôtres et transmise de génération en génération, au sein de l'Église. La grande force de l'Église, depuis 2000 ans, est qu'elle détient humblement la vérité et c'est la vérité qui nous rend libres. Si les gens savaient vraiment la pensée de l'Église sur l'amour de Dieu, la mort et la vie, sur les problèmes de justice sociale, sur le vrai sens de l'amour humain, alors ils ne se braqueraient pas contre elle mais viendraient plutôt l'écouter: " Si tu savais le don de Dieu ! ", nous a dit te Christ. Mais au lieu de cela, non seulement les gens, mais aussi de nombreux croyants, ne connaissent pas ce que dit l'Église et se laissent berner par tous ces a priori que véhiculent les media, tels jadis les lions du cirque de Néron !

Oui, car l'Église a toujours été et sera toujours persécutée, le serviteur n'étant pas au-dessus du maître.

Pourtant, me direz-vous, l'Église a été dans l'histoire celle qui persécute. Alors, vous pouvez toujours croire en une Église sainte, vous ne trompez personne !

Oui, l'Église est sainte mais elle est aussi humaine et pécheresse. l'Église " prend place dans l'histoire de l'humanité bien qu'elle soit en même temps transcendante aux limites des peuples dans le temps et l'espace " (1). Mystère de foi, l'Église est en même temps réalité humaine; vivant de l'Esprit Saint, elle est cependant visible aux yeux des hommes.

l'Église est donc faite de pécheurs et n'est-ce pas sur un lâche et un traître repenti que Jésus a bâti son Église ? De ce fait, l'histoire de l'Église charrie des pages peu glorieuses et mêmes humiliantes mais qu'il ne faut surtout pas arracher. C'est vrai qu'il a existé des papes guerriers (Jules II), des papes vivant en concubinage (Alexandre VI). C'est vrai qu'il y a eu des dérapages dans l'Inquisition et les Croisades et certaines bévues scientifiques dont l'affaire Galilée, par exemple.

Aujourd'hui encore, on rencontre des chrétiens, voire des prêtres qui par leur comportement abîment le visage de l'Église, à la plus grande satisfaction des païens. Mais toutes ces turpitudes nous révèlent le miracle de l'Église: fondée sur des pécheurs, elle n'aurait jamais dû tenir jusqu'à maintenant. Or, n'est-ce pas au nom de l'amour du Christ et de l'Église que des milliers de jeunes se sont réunis à Czestochowa, Denver, Manille et Paris ? N'est-ce pas aussi par amour de l'Église que des centaines de chrétiens sont massacrés en ce moment au Timor-Oriental ?

Oui, œuvre de Dieu, l'Église est bien différente de toute autre société humaine car " l'Esprit Saint fut envoyé pour sanctifier l'Église en permanence " (2).

...malgré le péché de ses membres
Ainsi, pour réaliser sa mission d'évangélisation, l'Esprit Saint " équipe et dirige l'Église grâce à la diversité dos dons hiérarchiques et charismatiques " (3). C'est pourquoi, malgré le péché de ses membres, l'Église est toujours vivante car c'est l'Esprit Saint qui lui donne la vie.

De ce fait, l'Église transcende l'histoire tout en en faisant partie. Mais c'est uniquement avec les yeux de la foi que nous pouvons voir en sa réalité visible une réalité spirituelle porteuse de vie divine. Rappelons-nous le cantique de saint Bernard: " Habitation terrestre et céleste palais, maison d'argile et cour royale, corps mortel et temple de lumière, objet de mépris enfin pour les orgueilleux et Épouse du Christ ! Elle est noire mais belle, fille de Jérusalem, celle qui pâlit par la fatigue et la souffrance d'un long exil a cependant pour ornement la parure céleste. "

C'est pourquoi nous professons dans le Credo notre foi en la sainteté de l'Église: " L'Église est aux yeux de la foi indéfectiblement sainte " (4). En effet, le Christ qui, avec le Père et l'Esprit est seul saint, a aimé l'Église et s'est livré pour elle afin de la sanctifier. " Il se l'est unie comme son Corps et l'a comblée du don de l'Esprit Saint pour la gloire de Dieu " (57. Ainsi, nous pouvons dire et croire que l'Église est " le peuple saint de Dieu " (6).

Pourtant, il faut apporter cette nuance que le Concile Vatican II nous remet en mémoire: " sur terre, l'Église est parée d'une sainteté véritable bien qu'imparfaite " (7), car en ses membres la sainteté reste toujours à acquérir.

L'Église est donc à la fois sainte et appelée à se purifier. " L'Église est sainte tout en comprenant en son sein des pécheurs, parce qu'elle n'a elle-même d'autre vie que celle de la grâce: c'est en vivant de sa vie que ses membres se sanctifient, c'est en se soustrayant à sa vie qu'ils tombent dans les péchés qui empêchent le rayonnement de sa sainteté " (8).

par Sophie HUREL - l'HOMME NOUVEAU, 3 octobre 1999

1. Lumen gentium, 9.
2. L.G., 4.3. Id.
4. L.G.,39.
5. Id.
6. L.G.,12.
7. L.G.,48.
8. Credo
du Peuple de Dieu: profession de foi solennelle in C.E.C., § 827.


 

Le Rosaire ou la fronde de David

Au tout début de son pontificat, Jean-Paul II nous a fait cette confidence: "Le chapelet est ma prière préférée ! Merveilleuse dans sa simplicité et sa profondeur." Par ces quelques mots, il nous livre le secret de son apostolat. C'était aussi celui de Mère Teresa. Prière merveilleuse ? Ce n'est pas toujours l'impression que donne la récitation du Rosaire. Son caractère répétitif peut heurter parfois notre spiritualité qui préfère l'intimité de la contemplation ou la solennité de la liturgie à la succession des "Ave". Le chapelet va aussi à l'encontre de notre sensibilité qui se lasse bien vite de la répétition d'actes ou de paroles identiques.

Disons-le d'emblée, le chapelet n'est pas un rabâchage de paroles, rabâchage condamné d'ailleurs par le Christ (cf. Mt 6.7). Dans ce texte, ce ne sont pas les mots mais l'esprit que le Seigneur critique. Le Père Lacordaire parlant du Rosaire disait: "L'amour n'a qu'un mot et en le disant toujours, il ne le répète jamais." En priant le Rosaire, notre spiritualité doit être transportée dans l'amour, notre sensibilité portée par la contemplation. Claudel commente admirablement l'humble prière du Rosaire: " Cette poignée de grains agglomérés qu'épelle le doigt: Je vous salue Marie ! du milieu de la main qui prie. Chaque grain vocal entre la langue et le palais qui est comme un souvenir, une communion, un émerveillement et une demande." (La Rose et le Rosaire). Ainsi conçu le chapelet n'est pas une routine mais une route qui nous conduit, par Marie, au Christ.

La prière du Rosaire ou le Ciel en fête

Alors pourquoi donc prier le Rosaire ? Tous les saints y mettaient une grande confiance. Le chartreux Adolphe de Hesse (1375-1439) eut une vision de l'effet au Ciel de la prière du chapelet: "Tous les anges et !es saints se joignent à la prière du Rosaire avec une joie indicible", dit-il. "Les anges forment un chœur et les saints un deuxième chœur. Tous chantent cinquante fois 'alléluia' après chaque Ave pour remercier Dieu de tant de merveilles. Ils le font dès que sur la terre, on médite les bienfaits Seigneur au travers du Saint Rosaire." Plus tard, saint Dominique répandit piété de ce qu'il était alors convenu, d'appeler "le psautier de la Vierge". Le bienheureux Alain de la Roche, que cite d'ailleurs saint Louis-Marie, nous comment saint Dominique reçut la prière du Saint Rosaire. Il s'était retiré dans une forêt proche de Toulouse pour vivre trois jours de prière et de pénitence afin d'implorer du Seigneur la conversion des Albigeois. C'était en 1214. La Vierge Marie lui apparut alors et lui indiqua l'arme dont la Sainte Trinité veut se servir pour réformer le monde: le Rosaire. Saint Dominique se leva et courut jusqu'à Toulouse pour prêcher cette dévotion. Les cloches des églises se mirent à sonner et la foule se précipita. Prodiges et miracles se produisirent alors, le Ciel venant confirmer par ces signes extérieurs la puissance intérieure et spirituelle du chapelet.

Le Rosaire, l'arme du chrétien

Le Rosaire, c'est la fronde de David contre tous les "Goliath", c'est-à-dire l'arme pour se défendre des attaques et des embûches du Malin. Comme un lion rugissant, il rôde autour de nous cherchant à dévorer sa proie (1 P 5, 8). Il faut lui résister par la force de la foi. Cette foi, c'est celle de l'Église, c'est la foi de Marie, que l'on invoque dans la prière du chapelet. On attribue à la récitation du Rosaire la victoire que Pie V remporta contre le sultan turc Sélim, le 7 octobre 1571, dans le golfe de Lépante. Si les "ennemis" prennent aujourd'hui différents visages, c'est toujours de la même arme dont il faut se servir pour mener le combat.

Le Rosaire est l'antidote à l'orgueil de l'homme qui veut mettre sa confiance dans ses forces humaines, dans sa science ou sa technique. C'est l'arme des petits qui confient leur cause à Dieu par Marie, l'humble servante du Seigneur. Le Père Lamy (1853-1931) ne lâchait jamais son chapelet. C'est comme si en tenant son chapelet, il serrait la main de l'Immaculée. Sur trois cents photos que l'on a de lui, il y en a trois cents où il tient son chapelet. Il avait eu plusieurs visions de Marie et même du démon. Le Père Lamy disait que Lucifer était l'ennemi déclaré du chapelet. "La récitation du Saint Rosaire, c'est cela qui désole le diable." Si Staline s'interrogeait, avec un brin d'ironie, sur le nombre de divisions dont disposait le Vatican, Pie X demandait d'autres troupes: "Donnez-moi une armée qui récite le chapelet et je ferai la conquête du monde." Et il ajoutait: "De toutes les prières, le Rosaire est la plus belle et la plus riche en grâces, celle qui plaît le plus à la Très Sainte Vierge Matie. Aimez donc le Rosaire et récitez-le avec piété tous les jours. C'est le testament que je vous laisse afin qu'il vous fasse souvenir de moi."

Le Rosaire est doublement une prière évangélique: d'abord par les mystères de la vie de Jésus qu'il nous donne à méditer avec Marie. Il s'agit d'ailleurs moins de méditer que de les vivre avec Marie, entrant dans le silence de la Mère de Dieu qui conservait toutes ces choses dans son cœur. Le Rosaire est aussi évangélique par les paroles mêmes qui sont prononcées: la salutation angélique et le Notre Père. Il faut donc réciter le Rosaire moins en méditant les mystères qu'en y communiant, en aspirant Jésus avec l'aide et l'intercession de Marie, selon les différents moments de sa vie à travers lesquels il se communique à notre âme. Jean XXIII rappelle la triple dimension intérieure du Rosaire: la contemplation pure, lumineuse et rapide de tous les mystères; la réflexion intime qui nous donne une lumière pour notre vie concrète par la grâce de l'Esprit Saint; l'intention pour laquelle nous prions le chapelet surgissant de la charité qui nous pousse à intercéder pour nos frères et sœurs dans le besoin.

Si le Rosaire est une prière merveilleuse, il n'est pas une prière magique. Il nous apprend la foi, la persévérance l'abandon confiant. Trois "ex-voto", ouverts dans un petit sanctuaire marial de Suisse, illustrent ce caractère éducatif du chapelet:

- La foi confiante: "Merci, Marie, de m'avoir montré qu'on obtient tout par la prière";

- la persévérance: "J'ai vu qu'une grâce retardée n'est pas une grâce refusée";

- l'abandon: "Oh! Marie. merci de ne m 'avoir pas exaucé. puisque je te demandais mon malheur".

Le Rosaire, prière de la joie chrétienne

Pie XII rappelait que le nom de Rosaire venait de la rose qui symbolise et signifie la joie chrétienne. Cette rose devient l'emblème de Marie, "cause de notre joie" (10 mai 1955). C'est, en effet, de la grande joie messianique qu'il s'agit (cf. So 3, 14-18 et Za 9, 9-10). Lorsque Marie entendit la salutation de l'ange: "Chaïré" ("Réjouis-toi"), tout Israël, toute l'humanité, tout l'univers même se sont réjouis en elle. Le salut du monde a commencé par ces mots: "Chaïré". Il se poursuit par ces mêmes mots à chaque récitation de la salutation angélique. Réciter le Rosaire, quels que soient les mystères, c'est toujours s'unir à cette joie messianique, la joie du salut qui nous est venu par le Christ. Qui nous est donné par Marie. C'est Pourquoi, Jean-Paul II invite tous les fidèles à retrouver cette prière: "Ave Maria! Cette douce prière retentit joyeusement dans les lieux de culte, dans les sanctuaires. Puisse-t-elle scander les pas de ceux qui avancent sur les routes du temps; les pas du peule de Dieu en marche. Puisse le chapelet redevenir la prière habituelle de cette Église domestique qu'est la famille ! La prière du Rosaire apportera dans notre monde, avec le sourire de la Vierge Marie, les accents de la tendresse de l'amour de Dieu pour l'humanité, à la fois audacieuse et inquiète du XXe siècle" (6 juin 1987).

Une prière qui plaît à la Sainte Vierge

Plusieurs raisons théologiques peuvent être invoquées pour justifier la prière du chapelet. Mais finalement, la seule et ultime raison c'est que cette prière plaît à la Vierge. Le Rosaire est, en effet, la prière que Marie demande de prier dans tous les lieux où elle est apparue. "Priez le chapelet tous les jours pour obtenir la paix du monde et la fin de la guerre", dit-elle à Fatima le 13 mai et le 13 juillet 1917 pour ne citer que cet exemple. Marie lie toujours la prière du chapelet à l'adoration du Saint Sacrement. C 'est un moyen tout simple pour établir le règne de son Cœur Immaculé qui triomphera par l'avènement du règne eucharistique du Christ. Un moyen si simple, dira-t-on. Lorsque Élisée demande à Naamân de se baigner sept fois dans le Jourdain pour être purifié de la lèpre, celui-ci se fâcha. Ses serviteurs le rappelèrent à l'ordre: "S'il t'avait commandé quelque chose de compliqué, tu l'aurais fait. Alors pourquoi ne pas faire ce qui est simple ?" (cf. 2R 5, 9-14). Le chapelet, c'est la prière des enfants, celle des petits et des humbles à qui sont révélés les mystères du Royaume des Cieux. C'est aussi une prière qui plaît à celles et ceux qui ont un cœur d'enfant. Pour découvrir le secret du saint Rosaire, il faut le pratiquer. Un jour, un prêtre voyait un enfant qui suçait son pouce. Il lui demanda: "C'est bon ?" L'enfant, sortant le pouce de sa bouche et le tendant vers le prêtre, lui dit: "Tiens, goûte !"

Saint Louis-Marie Grignion de Monfort, fervent promoteur de la prière du chapelet, présente les apôtres véritables des derniers temps allant partout comme des nues tonnantes et volantes, le flambeau luisant et brûlant du saint Évangile et le saint Rosaire dans la main: "Ils auront dans leur bouche le glaive à deux tranchants de la parole de Dieu; ils porteront sur leurs épaules l'étendard ensanglanté de la croix, le crucifix dans la main droite, le chapelet dans la main gauche, les sacrés noms de Jésus et Marie dans leur cœur et la modestie et mortification de Jésus-Christ dans toute leur conduite."

Nicolas Buttet - L'homme nouveau du 17 octobre 1999


Le crash démographique

Un entretien avec le Père Michel Schooyans

Six milliards d'hommes ? Et après ! Michel Schooyans, prêtre, membres de l'Académie pontificale des Sciences sociales, est aussi spécialiste de philosophie politique et de politique des populations. Son dernier livre, Le crash démographique (1), est une analyse clé et décapante sur la situation démographique actuelle du monde, un problème de premier plan.

Émmanuelle Damville: Père Schooyans, vous venez de publier un livre sur la situation démographique mondiale. Le crash démographique est un signal d'alarme et vous n'hésitez pas à comparer ce crash à celui du Titanic. Sur quels éléments repose votre analyse ?

Père Schooyans: Il y a déjà plus de vingt ans que des démographes de premier ordre ont attiré l'attention sur le fléchissement de la croissance de la population. Sauvy, par exemple, a très tôt discerné cette tendance et en a souvent souligné les périls. Les analyses ultérieures n'ont fait que confirmer et préciser ce diagnostic. On songe ici aux travaux de D. Noin, J. Dupâquier, J.-C. Chesnais, G.-F. Dumont, J.-D. Lecaillon, P. Chaunu, pour ne citer que les Français. Plus récemment, ce fléchissement a été reconnu par des agences de l'O.N.U., qui avaient pris l'habitude de dénoncer "l'explosion démographique", la "surpopulation", etc. C'est précisément sur les données fournies par ces organismes que nous nous appuyons; eux-mêmes doivent se rendre à l'évidence des faits. De 1955 à 1998, le nombre moyen d'enfants par femme en âge de fécondité est passé, en Europe, de 2,6 à 1,4, alors qu'il faudrait 2,1 enfants pour que les générations soient remplacées. Autre indicateur: le taux d'accroissement de la population mondiale, qui était de l'ordre de 2,3% par an au début des années 60 est de l'ordre de 1,4% actuellement. Contrairement à ce qui se répète, ces deux tendances s'observent partout dans le monde.

E. D.: Si la chute démographique se poursuit, vers quoi, selon vous, s'achemine-t-on? Autrement dit, quelles sont les conséquences de ce déclin ?

P. S.: Les conséquences du déclin démographique sont multiples. La plus évidente, c'est le vieillissement de la population. Prenons l'exemple de l'âge "médian", c'est-à-dire celui qui divise une population en deux parties égales. Dans les pays industrialisés, il est de l'ordre de quarante ans, ce qui signifie qu'une moitié de la population a moins de quarante ans, et que l'autre moitié a plus de quarante ans. Or en 2025, c'est-à-dire demain, on s'attend à ce que cet âge médian soit de l'ordre de cinquante-cinq ans dans des pays comme la France, l'Allemagne, l'Italie, l'Espagne. D'où les questions: combien y aura-t-il, dans ces pays, de femmes en âge de procréer ? Combien d'enfants auront-elles ? Ce n'est pas tout: le vieillissement conduit à la dépopulation. Facile à comprendre: plus la population est vieille, plus est grande la probabilité de mourir et plus augmente le taux de mortalité. Déjà en Allemagne et en Russie, le nombre des décès l'emporte sur le nombre des naissances.

E. D.: On entend souvent dire que les problèmes mondiaux (guerres, famines...) sont dus en partie à la surpopulation. Ce n'est pas votre analyse. Alors qu'en pensez-vous ?

P. S.: Il y a une cinquantaine d'années, l'Inde comptait quelque deux cents millions d'habitants et souffrait de famines terribles. Ultérieurement, l'Inde a lancé la " révolution verte". Elle a bénéficié des travaux d'un des plus grands bienfaiteurs de l'humanité, l'agronome Norman Borlaug. Mais qui connaît ce prix Nobel de la Paix (1970) ? Or grâce aux travaux de Borlaug, l'Inde nourrit aujourd'hui plus de neuf cents millions d'habitants et exporte des céréales. Ça ne veut pas dire que tous les problèmes sont résolus. Mais cela montre qu'aujourd'hui le problème de la faim peut être résolu grâce à l'application de découvertes décisives, accompagnées de bonnes mesures politiques et de bonnes décisions économiques. Cela est confirmé par une autre observation: les très rares famines actuelles sont la conséquence de guerres, de conflits, d'une mauvaise distribution, de la corruption, de l'incompétence ou de l'ignorance. Voyez, par exemple, .ce qui se passe en Éthiopie.

E. D.: Quels grands problèmes pose le déclin démographique ?

P. S.: Le déclin démographique entraîne une augmentation de la proportion des personnes âgées. Or ces personnes dépendent de la fraction active de la population. Actuellement, dans nos pays, il y a trois actifs pour un pensionné. D'où le collapsus prévisible du système de Sécurité sociale, échafaudé dans l'euphorie des années d'après-guerre. Ce qui va encore compliquer les choses, c'est que les personnes âgées vivent de plus en plus longtemps et que, par conséquent, elles demandent de plus en plus de soins coûteux. D'où la tentation de "chouchouter " les personnes âgées, parce que leur impact électoral est beaucoup plus important que celui des jeunes. D'où la tentation de rogner les budgets d'éducation et de recherche pour flatter les personnes âgées. D'où des déséquilibres violents entre les segments jeunes et âgés de la population, avec des conflits prévisibles entre générations. D'où le spectre de l'euthanasie.

E. D.: Plus qu'un constat alarmant, votre livre est un véritable appel à la vie et à l'amour, dans l'espérance. Que proposez-vous, concrètement, pour que la vie soit partout aimée, désirée et respectée ?

P. S.: Il faut réapprendre la tendresse, réapprendre à craquer devant le sourire d'un enfant. Il faut réapprendre à cultiver la vie. Et cela doit commenter par se faire au niveau du couple. Le refus de la vie nouvelle dans le couple, use l'amour et finit parfois par l'éteindre. Si le conjoint est réduit à un objet de plaisir, pourquoi l'enfant ne serait-il pas réduit à être un objet de droit ? Cependant, l'accueil de la vie fait naître la communauté humaine primordiale, la communauté de base dans l'ordre politique, la première communauté chrétienne: l'ecclesiola (petite Église). Dans la famille, chacun est reconnu dans sa dignité personnelle; nul n'y est propriétaire d'autrui, ni propriété d'autrui. Aujourd'hui pourtant, l'État s'ingénie à flatter l'individu en banalisant le divorce et en donnant sa caution aux unions les plus biscornues. Ce faisant, comme l'ont montré des études récentes, l'État précipite les individus les plus vulnérables dans des situations d'exclusion et de marginalisation. Or face à ces situations, l'État providence est tout à fait démuni: il crée des problèmes qu'il est incapable de résoudre. Il pousse à leur paroxysme les outrances du libéralisme conjuguées aux aberrations du socialisme. Par grignotements insidieux, il s'applique à détruire la famille, alors que, partout et depuis toujours, celle-ci développe les solidarités naturelles et qu'elle est partout l'ultime refuge des exclus de la société. La conclusion est claire: un changement radical de cap s'impose, puisque le devoir de l'État coïncide avec son intérêt; il doit aider la famille. Bien pour ses membres, la famille est aussi un bien pour la société. Seul un pouvoir ringard, ignorant ou irresponsable peut aujourd'hui méconnaître que c'est dans la famille que se forme primordialement le capital humain - celui qui risque le plus de manquer. L'économiste Gary Becker l'a démontré dans des travaux qui lui ont valu le prix Nobel d'économie en 1992. Mais il ne faut pas demander à des autruches de connaître Borlaug et Becker, et moins encore de tenir compte de leurs conclusions.

(1). Michel SCHOOYANS, Le crash démographique, Le Sarment-Fayard, 224 p.

L'homme nouveau du 17 octobre 199


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