La Foi Catholique en Crise

 

Mgr Alessandro Maggiolini, évêque de Côme, vient de publier en Italie un livre remarqué Fine della nostra cristianità (La fin de notre chrétienté). Dans la revue française La Nef, no 119, septembre 2001, répondant aux questions du journaliste Yves Chiron, il présente son livre. Voici quelques-unes de ses réponses où transparaît le regard perspicace et honnête d'un évêque fidèle et d'un théologien digne de ce nom.

 

Vous évoquez la possibilité d'un affaissement des Églises nord-occidentales d'aujourd'hui comme par une extinction de la foi.

Je crois que c'est là précisément le phénomène le plus préoccupant : il ne s'agit pas d'attaques ou de coups ou de guerres qui chercheraient à abattre l'Église de l'extérieur. La fragilité de la catholicité, on doit le dire, vient de l'intérieur: des croyants, de nous pasteurs de l'Église, peut-être, qui donnons l'impression de ne presque plus percevoir la nouveauté de la Bonne nouvelle apportée par le Christ et réalisée dans l'Église. Rarissimes, aujourd'hui, sont les conversions au catholicisme. Nombreuses, en revanche, sont les « sorties » de catholicité : des départs qui ne sont pas vécus de manière traumatique, mais presque insensiblement; ils ne partent pas en claquant la porte, mais ils quittent l'Église parce qu'ils ne réussissent plus à comprendre les raisons d'y rester.

 

– Vous pensez à la sécularisation qui a envahi l'Église ?

– Également. Actuellement, pourtant, une certaine sécularisation est dépassée par une certaine religiosité - de resacralisation - qui ressemble beaucoup au paganisme. On rencontre souvent d'anciens fidèles qui croient aux horoscopes, à la cartomancie, etc., et d'autres qui sont attachés à quelque forme de superstition ou de magie, avec beaucoup de conviction et quasiment avec un sentiment de peur. Le monde vidé de Dieu, s'est peuplé de magie, noire ou blanche. Quand on perd la foi, il n'est pas vrai que l'on ne croit plus à rien, on est prêt à croire à tout.

 

– Quel aspect de la catholicité actuelle vous semble le plus grave ?

– Je répondrais avec une simplicité désarmante mais avec une certitude sans faille : c'est la foi qui est en crise. La réalité du Verbe incarné qui est mort, ressuscité et reste parmi nous, la sacramentalité de l'Église comme instrument et participation à la vie du Christ, le réalisme de l'anthropologie chrétienne avec la vie de grâce, les vertus, les dons du Saint-Esprit, etc., et aussi la Providence qui guide l'histoire jusqu'à la Parousie : tout cela et d'autres convictions semblent avoir été balayés, semblent se réduire à des illusions qui ne peuvent être rien moins qu'ennuyeuses. Le catholicisme est ainsi réduit à un engagement social en faveur des pauvres, surtout ceux du tiers monde, ou à une sorte de sédatif, d'anesthésique qui calme les angoisses des membres d'une société rassasiée et souvent désespérée.

 

– Ne s'agit-il pas d'une description exagérée ?

– Non. Je n'exprime pas une réaction passionnée; je demande seulement que l'on analyse les faits que je signale. Voulez-vous un exemple ? Prenez la déclaration Dominus Iesus. Il n'était jamais arrivé, durant toute l'histoire chrétienne, que le Magistère éprouve le besoin de rappeler l'unicité et l'universalité du salut opéré par Notre-Seigneur Jésus-Christ. Si l'on excepte, peut-être, la veine arienne et nestorienne qui a marqué le chemin de l'Église et qui aujourd'hui semble redevenir à la mode : qu'ai-je à faire du Christ philosophe, moraliste, révolutionnaire, poète, psychologue, etc. ? Ou il est le Fils de Dieu, ou j'en préfère d'autres. Et, de toute façon, ils n'ont sauvé personne. Crise dans la crise : la déclaration citée a rencontré une résistance notable dans des milieux catholiques, comme si elle était apparue comme une nouveauté qui venait entraver le chemin vers l'autodissolution de l'Église.

 

– En ce qui concerne la liturgie, quelles caractéristiques discutables pouvez-vous relever ?

– Un négligé affirmé et répandu. Une fantaisie sans génie. Une créativité qui souvent dénote seulement la solitude narcissique de l'homme qui célèbre ou qui participe seulement de la solitude de masse ; d'autant plus qu'il s'agit d'une solitude qui ne se rattache pas au Seigneur et donc ne trouve plus dans l'Esprit-Saint le nœud secret qui fait de tous une seule chose dans le Christ à la louange du Père. Il est urgent de revenir au calme. La liturgie demande de l'élégance. Elle exige de la sacralité. Elle veut quelques moments de silence où le fidèle puisse pour ainsi dire expérimenter - avec tous - son Seigneur dans l'intime du cœur. Il est difficile de réussir à prier durant les liturgies agitées telles qu'il s'en célèbre fréquemment. Pour ne pas parler de la centralité qui doit être réservée au Seigneur, et non à l'assemblée, et non au célébrant.

 

– Cela amène à une observation qui touche aussi l'obéissance.

– Et pas seulement pour ce qui concerne la liturgie. L'individualisme semble souvent prévaloir : un individualisme sans normes qui se substitue à toute autorité, laquelle agit au nom du Seigneur Jésus. Ainsi, dominent souvent les plus loquaces, les plus dialectiquement adroits, les plus entreprenants, et pas nécessairement les plus sages. Ainsi, les « pauvres » de la communauté chrétienne sont négligés et souvent piétinés. La hiérarchie - ce qui veut dire l'origine sacrée - devrait ramener de l'ordre dans l'Église et arracher les solitaires de l'érémitisme dans lequel ils tentent de se réfugier : de l'érémitisme ou du désir de puissance. je n'arrive pas à comprendre l'opposition qu'on cherche souvent à établir entre institution et charisme.

 

Unanm Sanctam, No 3 –  juillet-septembre 2001                                         

 

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