Inventé par eux, pour elles : le féminois

 

Vous connaissez ce lan­gage, le « féminois » ?  Si vous êtes de ceux qui adhèrent toujours à cette minorité de plus en plus restreinte qui, au Québec, observe encore fidèlement le précepte dominical, le « féminois » vous est maintenant familier.

 

ALBERT POTVIN,

COLLABORATION SPÉCIALE

 

            La langue du peuple, qui avait remplacé le latin après le grand époussetage de Vatican II, se voit à son tour écartée par ce jar­gon, un français ambivalent, truffé de redondances capricieuses.

            La guerre des sexes, champ de bataille d'une théologie féminine émergente, n'est pas étrangère à ce parler artificieux qui s'emploie pour polir l'image de la femme dite désavantagée par l'emploi de notre parler traditionnel. Dépouillé, prétendument, de ce vilain sexisme attribué à la tradition judéo-chrétienne, le féminois s'est progressivement insinué dans nos églises, départageant les fidèles d'hier en croyants et croyantes, pratiquants et pratiquantes, communiants et communiantes, séparant les boucs des brebis !

            Ce clivage revalorisait la présence féminine dans le déroulement du culte esti­mé une chasse gardée. Il met ainsi en cau­se notre langue elle-même qui utilise le même terme pour désigner l'homme, au sens générique, et le mâle de l'espèce. «Dieu créa l’homme à son image et à sa ressemblance; homme et femme, il les créa» ! Ce vocabulaire jugé sexiste sera désavoué par celle qui réclame sa spécifi­cité et refuse de se reconnaître sous ce vo­cable asexué à consonance masculine, même que pour se distinguer de l'autre, elle ne trouvera souvent guère mieux que de le parodier.

            L'histoire a décrété que dans notre parler où il n'y a pas de neutre pour désigner une collectivité mixte, le masculin comble­ra cette lacune; notre tous ceux devient l'équivalent du all those anglais. Ce se­rait donc contre cette substitution sexiste particulière à notre langue que s'insurge celle qui se sent diminuée sous cette cou­verture arbitraire.

            Pour la soustraire à ce patronage humi­liant, nos prêtres officiants, toujours sympathiques et accommodants, substitueront tous ceux et toutes celles ce qui veut di­re la même chose. On ne dira plus, avant la consécration , « fruit de la terre et du travail des hommes » mais « des humains », ce qui veut dire la même chose.

            Aussi, notre beau chant d'entrée, « Gloi­re à Dieu et paix sur terre aux hommes qu'il aime » s’accommode maintenant de la prothèse « au peuple qu’il aime » une prédilection dont pourrait se réclamer à bon droit la multiple descendance d'Abraham. Toutefois, le mot homme au péjoratif, com­me dans « péché des hommes », demeure invariable.

            Au mépris de l'histoire, la salutation fraternelle des épîtres de saint Paul est maintenant considérée sexiste sans son complément féminin. Le mot frère qui s'a­dressait à tous les membres de la commu­nauté - la fraternité chrétienne de l'en­droit -, est aujourd'hui également répudié par celle qui se prétend exclue par l'em­ploi de ce terme générique. Cette imposi­tion anachronique, c'est l'histoire modi­fiée, dépouillée de son historicité. Aussi la désuète litanie des saints d'autrefois qui ne se préoccupait pas de différencier les genres, doit aujourd'hui départager ces âmes d'élites selon leurs attributions phy­siques. Invoquer tous les saints du ciel se­rait, semble-t-il, ignorer l'autre moitié des élus, plus précisément les élues !

            Cette obsession se traduit aussi dans les béatitudes maintenant appareillées au féminin, l'Évangile démocratisé ! « Heureux et heureuses les artisans et les artisanes de paix, car ils ( ?) seront appelés fils et filles de Dieu ». Quand notre célébrant dit de même avant la communion, « Heureux et heureuses sommes-nous de participer à ce banquet du Seigneur »,  il nous faudrait distin­guer le pluriel collectif du pontifical qui laisserait planer un soupçon d’androgynie.

            Comme le féminois est essentiellement sélectif, exclusivement au service de la femme, il s'abstiendra de féminiser les ter­mes qui lui seraient défavorables (...). Par exemple, il n'est jamais question de pécheresse quand, au début de l'office, on est appelé à reconnaître que nous sommes pécheurs. De même, dans la récitation du Notre Père, on ne parlera de pardon que pour « ceux qui  nous ont offensés ».

            Pourquoi ne pas en profiter quand on peut se disculper par omission ? Bon stratège, le féminois sait aussi s'éclipser devant certaines inconvenances. Ainsi, le mois de novembre demeurera le mois des morts. Échapperont également à la féminisation ces incontournables, comme l'amour du prochain et l'exhortation évangélique « aimez-vous les uns les autres... », quitte à créer des équivoques plus ou moins compromettantes ! Par contre, dans chacune de nos paroisses, au cours du prône, de l'ho­mélie, comme des oraisons et des textes liturgiques, l'on sera harcelé d'une kyrielle de ceux et celles, de chacun et chacune et de tous et toutes, afin de bien mettre en évidence nos distinctions biologiques.

            Notre clergé, malléable, toujours prêt à servir, s'est laissé culpabiliser, chargé de l’opprobre millénaire. Il acceptera d'endos­ser la robe des pénitents, comme l'âne de la fable qui admet volontiers son forfait et s'offre comme victime propitiatoire ; que les péchés de nos ancêtres lévites re­tombent sur nos têtes ! Comme agacement durant le service, c'est drôlement réussi, cette expiation gratuite, ce cortège de redondances, jamais les uns sans les unes, les tous sans les toutes, les ceux sans les celles, une enfilade de pléonasmes énervants en rémission de la coulpe d'antan !

La gent réputée intuitive sera sans doute la première à déchiffrer le dessous de ces courtisaneries, mais elle ne saurait se refuser de si flatteuses attentions. Toutefois, le français tradi­tionnel n'est pas démodé pour autant. si, par exemple, le feu se déclarait pendant l'office et qu'on avisait d'urgence tous ceux à l'arrière de l'église de sortir les premiers pour éviter la panique, il est très peu probable que les orantes demeureraient paisiblement à leur place.

Pour s'en assurer, on n'aura qu'à visiter l'un de nos grands magasins au cours d'une vente à rabais où il est indiqué que les premiers venus seront les premiers servis. Dans pareil cas, le neutre au masculin ne fait plus aucun doute !

Puisque la guerre des sexes est une confrontation endémique, une guerre d'usure, la querelle des mots n'est pas réso­lue par des courbettes. Le féminois astucieux dissimule une composante étapiste, une appétence que seule la préséance du féminin sur le masculin peut assouvir.

Cet étanchement s'opère par simple inversion. Commodément, les ceux et celles se transforment en celles et ceux qui détonnent quand c'est l'une de nos avant-gardistes qui prend la parole, qui fait les annonces du haut de la chaire où elle est maintenant bien installée, ou encore à la lecture des textes, comme c'est devenu la pratique dans toutes nos églises.

Dans l'Évangile féminois, charité bien ordonnée commence par soi-même. D'ailleurs, on ne fait que retourner à profit la pratique immémoriale qu'exerce l'être viril qui s'est toujours as­signé la première place, la part du lion, une prérogative aujourd’hui disputée.

Ce n'est aucun secret qu'au Québec d'aspirantes linguistes se sont liguées pour rédiger un lexique qui doit changer le mon­de, revanchiste, sans doute, où le féminin précéderait le masculin ! C'est de bonne guerre, cette élucubration fantaisiste, bien qu'une corvée stérile qui ne devrait causer aucune inquiétude à Larousse ou à Robert.

La surenchère ne tardera pas, cependant. Nos évêques, lors d'une visite ad limina à Rome, se sont adressés au pape au nom de toutes les Québécoises et Québécois, une leçon apprise du grand Charles. Comme nos églises sont fréquentées en plus grand nombre par les femmes, on aurait estimé cette com­plaisance rentable, il faut croire. Que nos prélats les plus distingués, prompts à reconnaître de quel côté s'incliner, se prêtent à cette comédie, n'est pas de nature à accroître le respect que nous devons à leur haute fonction. Cette gracieuseté diplo­matique ne suffira pas, cependant, à ramener à la messe du di­manche les éloignés qui font la grasse matinée ce jour-là.

Nous aimerions croire au sérieux de nos prêtres qui ont ac­cepté comme mission de nous transmettre le message évangélique, sans pour autant devoir pactiser avec les éternelles insatisfaites, de crainte d'offusquer celles qui se prétendent allergiques à la langue de Molière. Le fabuliste nous rappelle que « tout flatteur vit aux dépens de celui qui l'écoute », le clergé non exclus. À noter aussi que toute galanterie recèle une certaine condescendance. Notre chevaleresque Mesdames, mesde­moiselles et messieurs ne fait pas exception, ce qui expliquerait peut-être pourquoi cette politesse n'a jamais invité de geste réciproque.

Il y a aussi le féminois qui déborde largement l'enceinte du sanctuaire. Parmi la paperasse déposée quotidiennement dans nos boîtes à lettres, on trouve de ces hideuses mutilations de la langue, comme ces missives adressées en vrac aux Cher(e)s ami(e)s, ou Cher(e)s lecteur(trice)s.

Non moins disgracieux ce deuxième sexe emboîté entre parenthèses dans nos quotidiens longtemps soumis à la dic­tature du Conseil du statut de la femme, un organisme jus­ticier aujourd'hui moribond, qui, pendant quelque deux décennies a fait la pluie et le beau temps chez nous. Son mot d'ordre : mort au sexisme ! Mettre alors en question cette dic­tature aurait été suicidaire.

L'on trouve encore aujourd'hui parmi les offres d'emploi de ces artifices de conformité, la bisexisation des annonces à la­quelle la presse devait se soumettre et qui n'a jamais été révo­quée, quoique contournée habilement par les moins timorés ces dernier temps.

Comment désamorcer cette puérile querelle linguistique ? Nous ne pouvons tout de même pas exhumer pour la cause notre authentique neutre québécois qui agrémentait autre­fois le parler du terroir, le familier toutes les ceuses du pays d'en haut, un idiome depuis enterré avec le joual. D'u­ne neutralité angélique, ce québécisme débouté serait peu recommandable aujourd'hui à l'ère d'une francophonie homogénéisée.

Ces aberrations que subit notre langue seraient-elles évolutives? Il nous faudra un certain recul pour reconnaître ci l'une de ces flambées périodiques, la crue d'une déstabilisation sociale. Dans cette guerre des sexes on verra l'ambitieuse émule se fixer comme mesure de réussite l'étalon masculin, le mimétisme féminin. Il y a 3000 ans, la reine Hatshepsout portait une barbe postiche pour affirmer sa royauté.  Au siècle dernier, une George Sand machotte devancière, fumait le cigare, dit-on, comme un gros bourgeois. Au cours des années 50, cette période charnière d'après guerre, le syndrome Cendrillon - l’attente du Prince charmant - s'étiolait en faveur du syndrome Barbie, le repli sur soi. Le féminois lui-même ne serait-il pas qu’une autre manifestation de cette recherche d’identité ?

            L'usage fait la langue, dit-on, mais on ne pourra assujet­tir la nôtre, façonnée dans le creuset des siècles, à des altérations compensatrices, pas plus qu'on ne montrera à la poule à chanter comme le coq ou à la grenouille à se faire aussi grosse que le ouaouaron.

            Chassez le naturel et il revient au galop, dit le proverbe. Les ismes à contrainte sont éphémères. Le communisme égalisateur, ce rêve utopique d'hier, son temps révolu, s'est ef­fondré comme le colosse au pied d'argile qu'il était. Notre pseudo-nivelage social, de même essentiellement fautif et maintenu par artifice, ses exigences périmées, se désagrége­ra à son tour. Mieux que le Québec, la France, plus aguerrie, plus fidèle à son histoire peut-être, a su résister à cette han­tise, la féminisation capricieuse et outrancière de la langue.

            Aujourd'hui, notre clergé décimé, toujours aussi vaillant mais souvent désorienté, cherchant à s'expliquer cette désaf­fection du peuple à son égard, semblerait s'inspirer de cette ver­tu démocratique, l'égalitarisme, pour amadouer la gent revendicative. Le féminois, porte-parole d'une égalité sélective ou préférentielle, n'a fait qu'attiser cette confrontation.

            Pour le moment, Dieu seul sait quand nous pourrons sa­luer le retour d'un français intègre sans dissiper notre attention à noter furtivement ces vexations. Nous voudrions avoir le sentiment, dans ce lieu de prière, que le président de l’assemblée, celui qu'on appelait il n'y a pas longtemps notre curé, soit plus engagé à louanger le Créateur qu'à ne pas déplaire aux créatures, ménageant les susceptibilités morbides de ses trop chatouilleuses ouailles.

 

le Nouvel informateur catholique, No 14, 16 juin 2002

 

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