Une réflexion de S. Exc. Mgr Raymond Bouchex, archevêque d’Avignon

ALLONS-NOUS VERS UNE SOCIÉTÉ EUGÉNIQUE 
Deux faits récents en France nous invitent à réfléchir sur cette question


       

L'eugénisme est la «pratique qui prétend améliorer l'espèce humaine, d'abord en entravant la reproduction des individus estimés inférieurs; ensuite en favorisant la reproduction des individus estimés supérieurs» (Professeur J. Testard). L'eugénisme s'installe-t-il en France ? Deux faits, dont les médias viennent de nous informer, ont de quoi nous interroger.


        Voici le premier fait. Grâce au diagnostic pré-implantatoire, des médecins viennent, parmi quelques embryons fécondés in vitro, d'en sélectionner trois indemnes de toute maladie, dont un a été implanté dans le sein de la mère, les autres étant destinés à la destruction (ou à la recherche si elle est autorisée). Les médias et l'opinion ont applaudi à la prouesse technique que cela représente, sans se poser la moindre question morale. Cette sélection entre embryons, dont certains sont retenus et d'autres éliminés, est purement et simplement une pratique eugénique dont un pouvoir peut user un jour pour éliminer certains sujets et favoriser le développement d'autres sujets. La preuve de la possibilité d'un tel usage est que cette pratique, dit-on, sera bien «encadrée» pour éviter les abus. Mais on n'a jamais vu un encadrement légal résister aux pressions ouvertes ou larvées qui s'exercent sur lui.
        Le deuxième fait, dont il a beaucoup été question, a soulevé les protestations de juristes, de médecins et des associations de parents d'enfants handicapés. Les parents d'un enfant handicapé ont d'abord traduit en justice le médecin qui n'a pas su déceler une rubéole chez la mère, Ils ont obtenu réparation pour cette erreur médicale. Le jeune handicapé a assigné à son tour en justice le médecin qui, par son erreur, lui a perde venir à la vie en empêchant la mère de bénéficier du choix d'avorter. La Cour de Cassation, instance officielle s'il en est, vient de reconnaître le droit de ce jeune à obtenir réparation. Elle a ainsi reconnu juridiquement que sa naissance a été un délit passible de condamnation. Ce fait nous offre matière abondante à réflexion. La mère a déclaré ouvertement que, si elle avait connu l'erreur du médecin, elle aurait recouru à l'avortement. Quelle conséquence psychologique a pu avoir une telle révélation sur l'enfant ? Le fait qu'il sache que sa mère était prête à le supprimer n'est-il pas pour quelque chose dans sa décision de faire connaître sa naissance comme un délit appelant réparation ? Puisque son état aurait amené sa mère à l'éliminer si elle l'avait su, ce jeune ne peut que considérer sa vie comme une injustice exigeant réparation. Ce fait manifeste en tout cas le franchissement d'un nouveau pas en ce qui concerne l'avortement. Une mère peut dire publiquement sa volonté d'avorter. L'avortement était encore considéré par la loi de 1975 comme un fait grave et exceptionnel. La Cour de Cassation vient d'admettre par sa décision que le choix de l'avortement était légitime et que ce choix était à égalité avec la naissance. Elle a justifié sa décision en disant qu'elle se situait uniquement sur le plan juridique, et non sur le plan moral et religieux. Passe encore pour le plan religieux, puisque nous sommes dans une société laïque ! Mais qu'est donc le juridique, s'il n'est pas fait pour empêcher la société de devenir une jungle inhumaine, et permettre aux membres de cette société de vivre ensemble en hommes, donc selon des normes morales ?
        Nous constatons à cette occasion les contradictions dans lesquelles s'enfonce notre société. Un professeur de médecine connu a publié dans Le Figaro du 18 novembre dernier une interview où il dit: «On condamne les médecins pour ne pas avoir tué.» Il reconnaît donc l'avortement comme un acte qui tue. En même temps il regrette que l’arrêt de la Cour de Cassation, en «faisant droit à la revendication d'un individu à l'époque où il était embryon», donne ainsi «un statut juridique à l'embryon» et apporte ainsi de l'eau au moulin des adversaires de l'avortement. Car ce médecin ne cache pas qu'il fait des avortements, y compris des IMG (Interruption médicale de grossesse) qui peuvent se pratiquer à tout moment jusqu'au terme de la grossesse. Il avoue d'ailleurs que dans le cas des IMG, il est très difficile et finalement laissé à la subjectivité du médecin, de juger si existe, comme le veut la loi de 1994, «une anomalie d'une particulière gravité et au-dessus de toute possibilité thérapeutique». D'une part beaucoup de gens, y compris d'hommes politiques et de médecins, revendiquent le droit à l'avortement réalisable de plus en plus tardivement au cours de la grossesse (jusqu'à 22 semaines vient de proposer une députée UDF, jusqu'au terme de la grossesse dans les cas d'IMG propose le groupe socialiste). D'autre part ils s'étonnent de l'arrêt de la Cour de Cassation qui tire les conséquences logiques de telles dérives, à savoir la réparation juridique imposée au nom du droit à l'avortement.
        L'arrêt de la Cour de Cassation a de quoi bouleverser les enfants et jeunes handicapés. Si leur naissance est reconnue comme un délit demandant réparation, c'est que leur vie est une faute contre la société. De surcroît, c'est le signe qu'elle ne vaut pas cher, puisque son prix peut être évalué par la justice. Ils sont donc des êtres humains inférieurs, dont l'opinion publique en général ne se gêne pas pour dire qu'il vaut mieux qu'ils ne soient pas nés. Leurs parents, quant à eux, ne peuvent que se sentir coupables de les avoir laissés naître. Ils peuvent même en arriver à penser qu'il est mieux de les empêcher de vivre comme le leur suggère sans cesse le climat social général.
        Ce que la Cour de Cassation vient de faire est d'une immense gravité pour l'avenir. N'importe quel enfant, qui ne se trouvera pas conforme à ce qu'il voudrait être, pourra porter plainte, non seulement contre les médecins, mais contre ses parents, et leur demander les réparations, sous prétexte qu'ils ne lui ont pas demandé la permission de le mettre au monde ou qu'il est autre que lui-même le voudrait. Des parents pourront en n'importe quel cas exiger avortement sous prétexte que l'enfant l'est pas tel qu'ils le désirent. S'ils jugent que l'enfant né n'est pas ce qu'ils souhaitaient qu'il soit, ils pourront s'en prendre aux médecins et, pourquoi pas demain, à la société en général. Beaucoup de médecins, pour ne pas être plus tard accusés d'avoir laissé naître m enfant handicapé ou même atteint l'un défaut sans gravité, peuvent en venir à conseiller de plus en plus souvent l'avortement.
        Cet eugénisme de fait, en attendant qu'il devienne un eugénisme de droit et d’État, était et devient de plus en plus prévisible. A moins que les responsables politiques aient le courage de contrôler pour un vrai service de l’humanité, dans ce domaine de la maîtrise de la vie comme dans les autres domaines (celui de la pollution de l'atmosphère par exemple) la course en avant de la science et de la technique, dopée par les intérêts de l'économie, de la concurrence, du prestige, et, pire encore, par la volonté de puissance.
        C'est pourquoi nous avons, unis à tous ceux qui ont le sens de l'homme, et ils sont nombreux, à agir:
        En demandant à nos hommes politiques (de gauche et de droite !) qu'ils aident plus efficacement les parents à accueillir leurs enfants, qu'ils soutiennent davantage matériellement et moralement les parents d'enfants handicapés, qu'ils favorisent toujours plus l’intégration des handicapés dans la société. S'ils étaient plus estimés et soutenus, les parents auraient moins peur l'avoir des enfants «différents». Comme catholiques, nous avons à respecter, estimer, admirer, entourer les parents qui accueillent un enfant dont ils savent qu'il sera handicapé. Nous avons à oeuvrer pour l'intégration de ces parents et de leurs enfants dans nos communautés chrétiennes.
En luttant contre le mépris de l’être humain, surtout si cet être humain est invisible, sans parole (infans), sans voix sans possibilité de peser sur les orientations de la politique. Où sont les syndicats pour les défendre ? Que font les organismes de lutte contre la torture et la peine de mort pour prendre leur défense ?
        Finalement en reconnaissant, nous chrétiens, derrière tout cela le péché fondamental de l'homme, le «péché originel» d'où découlent tous les autres péchés. Ce péché consiste à vouloir être notre propre origine, à être les maîtres absolus de notre vie et de notre mort. Vouloir mettre la main sur l'origine des hommes, c’est bâtir une société inhumaine.
        Toutes les races, les hommes sans grade et les hommes politiques, les ignorants et les savants, les pauvres et les producteurs de richesses, ont à se prosterner aux pieds de Jésus pour reconnaître qu’ils dépendent de quelqu’un d’autre qu’eux et que leur vraie raison de vivre est dans le service des petits, et spécialement de ces tout-petits parmi les petits que sont les enfants pas encore nés.

L’Osservatore Romano, n. 6 -- 6 février 2001



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