La philosophe en quête de vérité, 1913-1922.

 

            La soif de vérité d'Edith trouve dans la méthode phéno­ménologique une matière et un chemin pour sa recherche, « parce qu'elle consiste justement en un travail de clarifica­tion et parce qu'on y forge dès le commencement les outils de pensée dont on a besoin » (Leben, p. 150). Cette méthode séduit la jeune étudiante car elle répond à la démarche vitale qui est la sienne, une démarche d'honnêteté foncière dans une quête de sens. La question qu'Edith porte en elle est existentielle et la phénoménologie va tracer un chemin, apporter un début de réponse.

 

            Elle part donc pour Göttingen. Très vite, elle est adoptée par le cercle des phénoménologues : Adolf Reinach, Hans Lipps, Theodor Conrad, Hedwig Martius, Max Scheler, Roman Ingarden...

 

            Edith est à son aise dans ce milieu universitaire ; elle oriente sa recherche vers la notion d'intropathie (Einfühlung), c'est-à-dire la perception intuitive de l'autre par sympathie afin qu'une rencontre interpersonnelle puisse se réaliser en profondeur. Mais Edith connaît une crise, sa thèse stagne, la jeune étudiante tombe dans une profonde dépression : « Peu à peu je m'enfonçais dans un véritable désespoir... Je ne pouvais plus traverser la route sans souhaiter qu'une voiture m'écrasât. Lors des excursions une seule idée me hantait : disparaître dans l'abîme, c'en serait fait de ma vie » (Leben,

p. 198). Elle va sortir de cette mauvaise passe grâce à l'amitié d'Adolf Reinach qui l'encourage et l'aide dans sa recherche. Puis l'Allemagne entre en guerre. Les compagnons d'études d'Edith, ses professeurs se battent sur le front. Elle veut être solidaire de ses amis et interrompt ses études pour s'engager comme infirmière. Elle est envoyée dans un hôpital qui accueille des blessés du front et des malades en phase terminale. Elle mesure la difficulté de communiquer avec l'autre car elle se trouve en présence de malades slovaques, ruthènes, hongrois, polonais, tchèques, etc. Elle y fait l'expé­rience douloureuse de la souffrance et de la mort. Forte de cette expérience concrète, elle pourra contester, quinze ans plus tard, les analyses de Martin Heidegger en affirmant : « Quiconque a assisté à une agonie ne pourra plus croire à un anonyme on meurt[1]. »

 

            En 1916, elle reprend les cours à Fribourg, mûrie par son expérience d'infirmière, et obtient sa thèse de doctorat avec la plus haute mention. Ce sera le seul doctorat en philosophie accordé à une femme cette année-là dans toute l'Allemagne. Le Dr Edith Stein devient l'assistante du « maître », Edmund Husserl... Mais pour des raisons principalement d'ordre phi­losophique, ils vont cesser leur collaboration au bout de deux ans, tout en gardant une estime réciproque. À la suite de l'échec de cette collaboration, Edith touche du doigt ses limites, ou celles des autres ; elle les perçoit avec acuité et en souffre. Mais comme toujours elle sait aller de l'avant et poursuivre sa quête de vérité.

 

            Edith rencontre aussi le monde de la foi et, tout en se disant athée, l'aborde sans préjugé, avec une ouverture d'esprit phé­noménologique. En juillet 1916, elle est à Francfort avec Pauline Reinach : « Nous entrâmes quelques minutes dans la cathédrale et, pendant que nous étions là, dans un respectueux silence, entra une femme avec son panier de commissions ; elle s'agenouilla sur un banc pour faire une brève prière.

 

            Ce fut pour moi quelque chose de totalement nouveau. Dans les synagogues ou dans les églises protestantes dans les­quelles j'étais allée, les gens ne venaient que pour les offices religieux. Mais ici arrivait n'importe qui, au milieu de ses travaux quotidiens, dans l'église vide de monde, comme pour un dialogue confidentiel. Je n'ai jamais pu oublier cela » (Leben, p. 282).

 

            En 1917, son ami Adolf Reinach meurt au front, quelques mois après avoir été baptisé dans l'Église protestante avec son épouse Anna. Devant aider la jeune veuve à classer les papiers de son mari, Edith appréhende de la trouver très abattue, or : « Ce fut ma première rencontre avec la croix et avec la force divine qu'elle donne à ceux qui la portent. Je vis pour la première fois l'Église née de la souffrance rédemp­trice du Christ dans sa victoire sur l'aiguillon de la mort, visible devant moi. Ce fut l'instant où mon incroyance s'effondra ; mon judaïsme pâlit, et le Christ étincela : le Christ dans la lumière de la croix » (Posselt, p. 49-50). Cette expérience fut décisive. Mais d'autres rencontres vont venir achever en elle le travail de la grâce, pour la conduire à la fontaine de vie. Elle est touchée (comme le fut en son temps Martin Luther) par la lecture du Notre Père en vieil alle­mand[2]. En 1919, elle lit, « en athée », les Exercices spirituels de saint Ignace de Loyola. Or il est bien évident qu'Edith ne va pas se contenter de lire les Exercices, mais elle va les faire, selon ses capacités[3].

 

            Habitée par tout cela, toujours en quête de vérité, Edith va passer quelques jours chez son amie Hedwig Conrad-Martius en juin 1921. Au cours d'une soirée, elle prend dans la biblio­thèque la Vie de sainte Thérèse de Jésus (d'Avila). En une nuit, elle en fait la lecture pénétrante, si bien qu'au matin elle s'écrie : « Là est la vérité ! » (Posselt, p. 56). Elle a compris ce qu'elle cherchait depuis tant d'années : la vérité au sens thérésien du terme, c'est-à-dire la vérité de la créature faite pour son Dieu. Cette vérité devient Quelqu'un, une présence au plus intime de son être : « Je rencontre dans mon être un autre Être, qui n'est pas le mien mais qui est le support et le fondement du mien en soi inconsistant et instable. Au fond de mon être, là où je me rencontre moi-même, je puis par la foi reconnaître l'Être éternel » (EFEE, p. 64, trad. modifée).

 

            Edith décide de devenir catholique. C'est un pas coûteux dans l'Allemagne de 1920. Elle, docteur en philosophie, rejoint la masse des humbles et des illettrés. Elle ne passe pas comme nombre de ses amis juifs et phénoménologues par l'étape du protestantisme ; elle devient directement catholique, alors que cette confession est aux antipodes de tout ce qui a du prix à l'aune de la culture. Le baptême d'Edith Stein devient, à plus d'un titre, un signe de contradiction.

 

Édith Stein, Source cachée, Éditions du Cerf, Paris, 1998, pp. 17-20.

 

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[1] 1. Edith Stein, Phénoménologie et philosophie chrétienne, Éd. du Cerf, 1987, p. 101.

[2] Edith Stein par une moniale française, p. 53.

[3] Selon les souvenirs du père Erich Przywara, s. j. : « C'est lors d'une promenade au bord du Rhin, à Spire, qu'elle me raconta comment elle avait trouvé, encore "athée", un exemplaire des Exercices (de saint Ignace) chez son libraire. Elle s'y intéressa tout d'abord en tant que psychologue. Mais elle découvrit très vite qu'on ne pouvait pas se contenter de les lire et qu'il fallait les faire. Ainsi entrait-elle, comme "athée", dans les grands Exercices, pour en sortir après trente jours avec la décision de la conversion » (cité par O. de Berranger, « Edith Stein ou la chasteté des choses », Nouvelle revue de théologie, 114, 1992, p. 540 ; voir E. Przywara, « Die Frage Edith Stein » (« La question Edith Stein »), dans W. Herbstrith éd., Edith Stein. Ein neues Lebensbild in Zeugnissen und Selbstzeugnissen [Edith Stein, une nouvelle biographie à partir de témoignages et de ses propres écrits], Fribourg-en­-Brisgau, Herder, 1987, p. 187-188).