L'actualité du message de la bienheureuse Dina Bélanger

et son offrande éternelle au Christ

 

            Il y a dix ans aujourd'hui, le 20 mars 1993, le Souverain Pontife inscrivait dans l'album des bienheureux, Mère Sainte-Cécile de Rome, dans le siècle, Dina Bélanger (1897-1929). Et le 21 mars, 10 ans auront passé depuis la canonisation par le Saint-Père de Claudine Thévenet, Fondatrice de la Congrégation des Religieuses de Jésus-Marie à laquelle Dina appartenait. Justice et bon sens suggéreraient une réévocation conjointe de l'une et de l'autre, toutes deux étant le fruit extraordinaire et extraordinairement parfumé d'un seul et même jardin. Ma familiarité avec la «fil­le» plus qu'avec la mémoire de la «Mère» adresse à Dina Bélanger cette réflexion, non seulement pour célébrer ce dixième anniversaire, mais aussi pour repenser ce que la Bienheureuse d'il y a dix ans a mis en évidence de façon spéciale: la manière particulière qu'elle avait de s'approprier l'Amour infini et rédempteur du Christ, et de l'offrir à l’Éternel, comme unique offrande digne de Dieu. C'est ce qu'elle appelait le «rassasiement», c'est-à-dire l'apaise­ment, la satisfaction, la réparation. la réponse appropriée aux exigences de l'infini qu'est Dieu.

 

            Pour pénétrer à fond dans la signifi­cation épistémologique du «rassasiement», il est nécessaire d'examiner le phénomène dans l'expérience de la Bienheureuse. Sa vie fut la , «brève jour­née» d'une créature solaire. Elle fut en effet toute lumière, mais non sans le contrepoint des ténèbres: même si celles-ci se superposaient paradoxalement à la lumière, elles ne l'occultaient pas, mais la libéraient et la fortifiaient. C'est pourquoi Dina fut toute transparence: rayonnement et harmonieux cantique de valeurs évangéliques. Elle avait reçu des dons extraordinaires de la nature et de la grâce;  elle répondit aux uns et aux autres avec la cohérence du servi­teur à qui le maître avait confié les fa­meux cinq talents (Mt 25, 15).

 

            Parmi ceux-ci et par-dessus tout, elle reçut le don d'une constante union mys­tique qui, commencée presque dès l'en­fance, l'accompagna progressivement jusqu'à son dernier soupir. Grâce à ce don, Dina s'est sentie introduite dans le cœur de la Très Sainte Trinité; tout son être fut transformé, non pas par la répétition de phénomènes humainement inexplicables, mais plutôt par la qualité de sa manière de vivre et par sa fidélité à la grâce. Non seulement elle ressentit la «substitution de son cœur», mais vécut effectivement avec et selon le Cœur de l'Aimé: avec ses sentiments et ses aspirations, avec ses angoisses et ses joies. Non seulement elle connut sa croix, mais elle s'identifia avec sa vie de Crucifié, participa à son «calice» et fut le «sujet» actif de sa passion et de sa mort pour le salut de tous.

 

            Alors que la grâce l'immergeait dans l'insondable abîme de Dieu, elle en se­condait les désirs, se vidant d’elle-même et s'anéantissant, vivant ainsi la pa­role du Baptiste: «Il faut qu'il croisse et que je diminue» (Jn 3, 30) jusqu'à la totale disparition. Elle fut fidèle à ce pro­gramme comme laïque et comme religieuse. La différence fut dans l'intensité et non dans la qualité. Elle fut «toute» et «uniquement» de Jésus, toujours, de­puis les jours tendres de sa première consécration jusqu'à sa vie au couvent, vie brève mais lumineuse, ravissante et tourmentée. Le «vœu du plus parfait», le désir ardent de la «pensée continuel­le de Jésus» et la pudique confession finale de l'avoir obtenue, témoignent de l'intensité de sa relation sponsale avec le Christ. Par ailleurs, le triomphe de la grâce en elle et sur elle, sa participa­tion hebdomadaire au «calice» de la passion, l'incroyable don des grâces mystiques l'ont transfigurée en une créature pleinement «christifiée».

 

            Elle fut la transparence du Christ; elle s'est même laissée modeler, posséder et substituer. Identifiée au mystère de mort et de vie du Christ, et engloutie dans l'Amour trinitaire par «l'anéantis­sement de son petit rien», elle ne fut pas une copie conforme, elle fut l'origi­nal: le Christ.

 

            Ils sont nombreux ceux qui, à partir de cela, découvrent dans la spiritualité «bélangérienne», une forme de christo-centrisme. Et il en est bien ainsi mais non sans quelques précisions. Dans le cas que nous examinons, le christocentrisme n'est pas unilatéral, mais il se meut dans deux directions: de Dina vers le Christ et du Christ vers Dina. L'idéal d'être vidée de soi et anéantie se réali­se dans le fait que le Christ se substitue à Dina et fait d'elle sa «petite moi-même». A partir de ce moment, elle vit «l'union transformante,. qui la modèle sur le Christ. C'est dans l'optique d'une telle transformation qu'on peut com­prendre son «rassasiement».

           

            A la base de cela. il y a une convic­tion théologique: le sens de la distance qualitative infinie entre Dieu et l'hom­me, rendue dramatique par l'infini du péché et du tourment d'un salut humai­nement impossible. Chez Dina, la dis­proportion entre la créature et son Créateur ravive les raisons de l'ineffica­cité de toute tentative de se sauver soi-même: rien de ce qui est humain et créé, si bon. beau et saint soit-il, n'est en mesure de satisfaire «ad aequalitatem. les exigences de Dieu. Seul le di­vin rend justice au divin. Seul ce qui vient de l'essence même de Dieu en as­souvit tout désir et répond à toutes ses exigences. De là. l'intuition qui spécifie et qualifie le christocentrisme de la Bienheureuse Dina Bélanger: conscien­te de sa christification, elle se tourne vers le Père avec l'auto-conscience de son divin Substitué et, avec des gestes hiératiques, elle lui offre les mérites infinis du Christ dont elle dispose mainte­nant: «Voici Jésus».

 

            Il y a en elle le «désir infini» de l'Amour: tout l'Amour qu'est son Bien-Aimé, désormais identifié en Dina et du­quel Dina dispose non pour en jouir, mais pour le répandre jusqu'à l'épuise­ment. L'originalité de cette action d' «épuiser», qui semble presque une contradiction, consiste à pouvoir dispo­ser de ce don dans chaque situation particulière comme dans leur ensemble, même jusqu'à l'épuiser, tout en sachant bien que l'infini ne peut être épuisé; c'est pour cela que Dina pourra le don­ner dans toutes les situations, dans la mesure même où il est inépuisable. Elle privilégie cependant certains groupes: les personnes consacrées et les prêtres. Son cœur, qui est maintenant le Cœur de son Aimé, est blessé par les infidélités des uns et par les trahisons des autres. Et alors qu'elle veut «distri­buer à tous indistinctement, les riches­ses d'un Amour qui demande tout et reste toujours disponible, elle en réser­ve les «ardeurs» les plus intenses aux religieux et aux prêtres. Sur eux, elle en répand l'effusion jusqu'à l'épuise­ment: don en plénitude, comme unique moyen de satisfaire, avec la même plénitude, les exigences infinies de Dieu.

 

            Ainsi Dina contemple-t-elle cet infini épuisement divin, dans l'infini apaise­ment divin, et elle reconnaît en elle-même la vérification du phénomène: il est en elle, le trésor inépuisable qui s'épui­se dans son «anéantissement» et se met à sa disposition; elle qui est désor­mais le Christ, peut alors épuiser le trésor à l'extérieur d'elle-même et répon­dre d'égale à égal, à l'Infini, à ses droits, à ses exigences, à sa volonté infinie de se répandre. Ayant une grande dévotion à la Madone, Dina ne manque pas de la supplier pour que ce soit elle qui épuise l'Amour sous la forme du «rassasiement» salutaire: «dans les âmes, pour la gloire».

 

            Le langage que Dina utilise pour par­ler de cet épuisement et de cet apaise­ment, révèle le degré d'excellence de sa christification et de la conscience qu'elle en a: elle s'applique à elle-même des concepts qui concernent Dieu mais que la substitution divine rend légitimes sur ses lèvres. Les lèvres avec lesquelles Dina formule sa volonté d'épuiser l'Amour et d'apaiser ainsi l’Éternel, sont les lèvres du Christ. Elle parle en fait de «volonté infinie, éternel­le, divine». Et elle en donne une expli­cation qui laisse percevoir son intimité christifiée: «Infiniment, c'est-à-dire mul­tiplié à l'infiniment infini... Éternellement, c'est-à-dire dans les siècles sans commencement ni fin... Divinement, c'est-à-dire par toi-même».

 

            Toute différence entre son propre «je» et celui de Jésus étant annulée par grâce, Dina peut recourir à ce langage osé et inouï, simplement parce que «ce n'est plus elle qui vit mais le Christ qui vit en elle,, (cf. Ga. 2, 20). Ce qu'elle veut, c'est ce que veut Celui qu'elle substitue et c'est comme Lui qu'elle le veut. Le «rassasiement» coïncide donc parfaitement non seulement avec la «satisfaction vicariale.. du Christ, mais avec tout le projet salvifique de Dieu, réalisé dans le Christ et par Lui qui re­vit dans la vie des personnes généreuses qui prennent au sérieux l'Amour et, qui se laissent envahir par l'Amour comme la Bienheureuse Dina Bélanger.

 

R.P. Brunero Gherardini

Postulateur

 

L'Osservatore Romano - N. 11 - 18 mars 2003


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