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La transgression du

devoir dominical

 

LETTRE PASTORALE

DE SON ÉMINENCE LE CARDINAL LOUIS-NAZAIRE BÉGIN,

ARCHEVÊQUE DE QUÉBEC,

ET DE

NOS SEIGNEURS LES ARCHEVÊQUES ET ÉVÊQUES

DE LA PROVINCE ECCLÉSIASTIQUE DE QUÉBEC

SUR

 

La transgression du devoir dominical

 

            NOUS, PAR LA GRÂCE DE DIEU ET DU SIÈGE APOS­TOLIQUE, CARDINAL, ARCHEVÊQUE ET ÉVÊQUES DE LA PROVINCE ECCLÉSIASTIQUE DE QUÉBEC,

            Au clergé séculier et régulier et à tous les fidèles de nos diocèses respectifs, Salut et Bénédiction en Notre-­Seigneur.

 

NOS TRÈS CHERS FRÈRES,

 

            Dieu, lisons-nous dans la sainte Écriture, bénit le septième jour et le sanctifia, parce qu'il s'était reposé en ce jour de tous ses ouvrages (Gn. 2 3). Plus tard, promulguant sur le mont Sinaï la loi écrite, il donna à Moïse, entre autres préceptes, celui-ci : Souvenez-vous de sanctifier le jour du Sabbat. Vous travaillerez durant six jours, et vous y ferez tout ce que vous aurez à faire. Mais le septième jour est le jour du repos consacré au Seigneur. Vous ne ferez en ce jour aucun ouvrage, ni vous, ni votre fils, ni votre fille, ni votre serviteur, ni votre servante, ni vos bêtes de service, ni l'étranger qui sera dans l'enceinte de vos villes (Ex. 20 8 et ss.).

 

Précepte de droit naturel

 

            Le Premier Concile Plénier de Québec rappelle que, par ce commandement, Dieu a voulu prescrire et déterminer le culte qui est dû à la divinité de droit naturel. Aussi n'y a-t-il pas lieu de s'étonner si de tous les préceptes du Décalogue, il n'en est aucun dont la transgression soit plus sévèrement punie même par des peines temporelles. C'est à cause de la profanation du jour consacré au Seigneur que la ville de Jérusalem fut détruite par Nabuchodonosor et son peuple amené en captivité. L'histoire de tous les siècles atteste, d'ailleurs, que la misère avec son cortège de souffrances et de ruines matérielles est, pour les peuples qui s'en rendent coupables, 1a rançon ordinaire du mépris des préceptes divins. Ainsi se justifie cette autre parole de nos saints Livres: Le péché rend les peuples misérables (Prov. 14 34).

 

Situation alarmante

 

            Or, Nos très chers Frères, il faut bien nous l'avouer, on tend à oublier, dans notre catholique province, le commandement relatif au repos dominical, naguère si fidèlement et si universellement observé parmi nous. Et même, le mal est déjà tel, qu'en certains en­droits, il est devenu une sérieuse menace pour la foi et pour les bonnes oeuvres et une véritable plaie sociale.

 

            Nous ne vous cacherons pas, Nos très chers Frères, le chagrin qui opprime nos coeurs, ni nos alarmes et appréhensions que justifient les nombreuses in­fractions dont nous sommes témoins, et que parta­gent, nous le savons, l'immense majorité des fidèles de cette province, pour qui la profanation du di­manche est un sujet de scandale et de honte. Aussi, est-ce de tout cœur que nous voudrions éloigner de notre cher pays les maux qui se sont abattus sur tant d'autres nations chrétiennes et lui épar­gner les châtiments que Dieu réserve aux contemp­teurs de ses préceptes. Comme pères de vos âmes dont nous avons la responsabilité devant Dieu; comme chefs spirituels chargés de vous conduire et de vous diriger au milieu de tant de périls, nous avons cru devoir unir nos voix pour vous rappeler la grave obligation de sanctifier le jour du Seigneur. Nous avons confiance que cet appel de vos pasteurs à votre sens catholique et à votre traditionnelle soumission aux directions de la sainte Église, suffira â mettre fin aux abus que nous déplorons, et dont il est facile de prévoir les tristes conséquences pour les individus, pour les familles et pour toute la so­ciété.

 

Raisons fondamentales

 

            Dieu, auteur de la société et maître souverain des nations, a droit aux hommages de la société comme des individus; c'est-à-dire à un culte public. Il a lui-­même désigné pour ce culte un jour par semaine, le dimanche. Or, ce culte public ne peut lui être rendu si, ce jour-là, le travail n'est pas suspendu pour tous; si la communauté tout entière n'est pas libre de remplir dans le calme et le repos ses devoirs de religion.

 

            Ce repos nécessaire au culte divin, la nature de l'homme le réclame aussi. L'homme, en effet, a besoin d'un repos périodique pour réparer ses forces. Cela fut généralement compris de tout temps; et il semble qu'il y ait là une loi profonde, non seule­ment de notre nature et des éléments qui la consti­tuent, mais de la création tout entière.

 

            Nous voyons de plus dans cette observance une suprême utilité sociale. L'homme, inférieur à son frère par sa condition sociale, devient son égal par les mêmes besoins de repos, par les exigences d'un même culte envers Dieu, par les mêmes lois morales. Ce principe d'égalité des hommes devant Dieu, en évidence le dimanche dans nos églises, sauvegarde la dignité humaine sans porter atteinte au respect des hiérarchies. Il établit des liens de fraternité surnaturelle d'où naissent chez les uns l'équité et 1a bienveillance, chez les autres des sentiments de déférence et de joyeuse soumission. Aussi, ne sommes-nous pas surpris que Constantin ait introduit l'observation du dimanche dans la législation civile, en quoi il fut suivi par Charlemagne et tous les légis­lateurs chrétiens.

 

Avantages moraux et matériels

 

Nous ne croyons pas nécessaire d'insister sur les avantages moraux et matériels qui résultent du repos hebdomadaire pour les individus et pour la famille. Qu'en serait-il de la liberté la plus essentielle à

l'homme si chacun n'avait pas, chaque semaine, au moins un jour pour s'occuper de son âme et s'entendre rappeler, avec ses glorieuses destinées, les règles de conduite qui l'y acheminent ? Qu'en serait-il de l'autorité, de l'unité, de la paix dans la famille, si le repos du dimanche n'assurait pas à l'homme un contact plus intime avec sa femme et ses enfants ?

 

            Si, Nos très chers Frères, nous évoquons briève­ment aujourd'hui ces vérités élémentaires, c'est pour vous rappeler les obligations qui en découlent. Ces obligations, la théologie l'enseigne, sont au nombre de deux : s'abstenir d'oeuvres serviles, les dimanches et fêtes d'obligation; et sanctifier ce repos par des œuvres positives de religion, notam­ment par l'assistance au saint Sacrifice de la messe. La première de ces obligations est peut-être celle, nous regrettons de le constater, qui est davantage mise en oubli parmi nous actuellement.

 

Tout travail doit cesser

 

            La Loi Nouvelle tout en perfectionnant l'An­cienne, ne l'a pas abrogée. Elle a gardé le commandement relatif au repos du septième jour, et s'est contenté d'en tempérer la rigueur première (St Thomas., Sum. Theol., II-II, q. CXXII, art. 4 ad 4).

           

            L'É­glise, par la voix de ses pasteurs et de sa tradition, a toujours réclamé la cessation, le dimanche, de tout travail qui n'est pas strictement nécessaire ou urgent. C'est pourquoi le Premier Concile Plénier de Québec, bien informé des conditions de l'industrie moderne, rappelle aux maîtres et aux patrons que les ouvriers ont droit au repos corporel ce jour-là et qu'on ne peut les gêner dans l'exercice de ce droit, puisque ce serait les priver injustement des avantages spi­rituels et moraux que le repos dominical leur procure. Et il demande que sur les chemins de fer, dans les mines, dans les manufactures, tout travail non ab­solument nécessaire soit suspendu le dimanche. « Si quelquefois, dit-il, l'utilité commune, et non pas seulement l'intérêt privé, exige que quelques ou­vriers soient alors occupés à la réparation des ma­chines ou à d'autres choses de ce genre, le travail doit être distribué de telle sorte que les mêmes hommes n'y soient pas astreints chaque dimanche et qu'il ne se prolonge pas au-delà du temps né­cessaire. »

 

            Voilà, Nos très chers Frères, l'enseignement de notre Premier Concile national solennellement re­connu du Saint-Siège. La loi civile de notre province n'est pas moins explicite. « Il est, décrète-t-elle, défendu le diman­che, dans un but de lucre, sauf néanmoins le cas de nécessité ou d'urgence, d'exécuter ou de faire exé­cuter aucune oeuvre industrielle. »

 

La loi est violée

 

            Or, Nos très chers Frères, pourquoi faut-il que ces sages prescriptions de l'autorité religieuse et de l'autorité civile, que personne ne peut ignorer, soient cependant si étrangement méconnues ici et là dans notre province ? Pourquoi faut-il que sur nos lignes de chemins de fer le trafic ne connaisse pas de di­manche, et que les trains de marchandises y circu­lent ce jour-là souvent en plus grand nombre qu'en tout autre temps ? Pourquoi faut-il que, sous pré­texte d'urgence, ce jour-là encore, on trouble si fréquemment l'ordre et la tranquillité générale par le déchargement des navires dans nos ports ? Pourquoi faut-il que si souvent même certains travaux de constructions se poursuivent incessamment di­manches et fêtes sous prétexte d'urgence ? Pour­quoi faut-il, que dans bon nombre de centres industriels, nous ayons constamment sous les yeux l'attristant spectacle d'usines en pleine activité une grande partie du jour consacré au Seigneur, et de nombreux ouvriers employés d'une façon con­tinue à des travaux que rien ne justifie, mais que seul l'esprit de lucre peut expliquer ? Car on ne peut le nier, dans beaucoup de nos manufactures, le travail de fabrication se prolonge régulièrement jusqu'à sept ou huit heures le dimanche matin. Quelquefois, il reprend le soir, à quatre ou six heures, toujours sous prétexte d'urgence, mais en réalité pour remplir certaines commandes de marchandises, pour éviter par conséquent des pertes accidentelles d'argent et accumuler des bénéfices. De plus, tou­jours dans le but de suspendre le moins possible la production, des centaines d'ouvriers sont employés la plus grande partie du jour et même, dans beaucoup de cas, durant les offices solennels de l'Église, au nettoyage et à la réparation des machines; travail qui, cela a été démontré, pourrait si bien se faire durant la semaine, ou au moins dans la soirée du samedi. En sorte que, dans certaines usines, le travail de fabrication n'est en réalité interrompu, le dimanche, que juste le temps nécessaire pour remettre tout en ordre, et qu'il recommence le plus tôt possible sans aucun égard pour le précepte de la sanctification du dimanche.

 

Responsabilité des industriels

 

            Certes, ce n'est pas sans une légitime satisfaction que nous avons vu des hommes entreprenants ap­pliquer leurs capitaux et consacrer les ressources de leur intelligence à l'exploitation de nos richesses naturelles, contribuant ainsi à accroître notre pros­périté économique et semant le bien-être autour d'eux. La multiplication de la richesse, individuelle ou collective, n'a rien en soi que la religion réprouve. Mais ce que nous réprouvons et ce que tout chré­tiens doit réprouver avec nous, c'est que l'ordre établi par Dieu soit renversé, et qu'à la poursuite, en soi légitime, des biens du corps soit subordonnée celle des biens de l'âme. Ce que nous ne pouvons admettre, c'est que dans ces vastes entreprises industrielles, quels que soient les avantages matériels qu'elles nous procurent, l'organisation du travail viole la liberté de conscience des ouvriers, démolisse nos institutions, en particulier notre admirable édifice paroissial; c'est qu'elle soit une perpétuelle entrave au libre exercice du culte, que garantissent les traités et la constitution, et que sanctionnent nos lois civiles, tant fédérales que provinciales.

 

Tous les hommes sont égaux

 

            Vous le savez, Nos très chers Frères, chaque fois qu'un groupe d'ouvriers s'est formé autour d'une usine, vos pasteurs se sont empressés de leur procurer les secours de la religion en leur envoyant aussitôt des prêtres dévoués et pleins de zèle. Vous n'ignorez pas, non plus, avec quelle générosité ces chers ou­vriers ont su se taxer, parfois très lourdement, pour la construction de leurs églises; avec quel empres­sement et quelle fidélité ils consentent à prélever sur un maigre salaire les continuelles contributions que nécessitent les frais du culte et l'entretien de leur curé! C'est qu'ils comprennent, ces hommes de foi, ce que leur valent, au milieu des misères souvent angoissantes de cette vie, les consolations de la religion. Les priver, ne fût-ce qu'en partie, des avantages spirituels qu'ils attendent de leurs sacri­fices pécuniaires, n'est-ce pas une grave injustice ? Leur enlever cette source de joies pures qu'est, pour tous nos bons chrétiens, la sanctification du dimanche; dérober le ciel à leur regard avide d'en contempler la beauté; les arracher à leur église qui leur en offre l'image, pour les renfermer dans une usine et les courber sous le joug d'un travail grossier, quand tout le monde est en fête et jouit du repos, n'est-ce pas en quelque sorte un crime ? Pourquoi cette distinction entre les ouvriers et ceux qui les emploient ? Au point de vue des biens de l'âme, « tous les hommes, dit Léon XIII (Enc. Rerum novarum) sont égaux; point de différence entre riches et pauvres, maîtres et serviteurs, princes et sujets : Ils n'ont tous qu'un Seigneur. Cette dignité humaine que Dieu lui­-même traite avec un grand respect, il n'est permis à personne de la violer impunément, ni d'entraver la marche de l'homme vers cette perfection qui répond à la vie éternelle et céleste. Bien plus, il n'est même pas loisible à l'homme, sous ce rapport, de déroger spontanément à la dignité de sa nature, ou de vou­loir l'asservissement de son âme, car il ne s'agit pas de droits dont il ait la libre disposition, mais de devoirs envers Dieu, qu'il est religieusement tenu de remplir. C'est de là que découle la nécessité du repos et de la cessation du travail aux jours du Sei­gneur. »

 

Les droits de l'ouvrier

 

            Or, Nos très chers Frères, nous vous le demandons, l'ouvrier catholique qui sort de l'usine à huit heures du matin le dimanche, après un dur travail de toute la nuit, est-il en état de bénéficier des offices religieux de son église, si toutefois il a le courage d'y assister ? Celui qui, d'autre part, travaille ce même jour, de huit heures du matin à six heures du soir, se trouve­-t-il, même s'il entend une messe matinale, dans une condition religieuse normale ? Chaque ouvrier catholique n'a-t-il pas le droit comme tout le monde de s'approcher, le dimanche au moins, avec une préparation suffisante, des sacrements, d'assister au catéchisme et au prône de sa paroisse, de fré­quenter les réunions pieuses, en un mot, de consa­crer tout ce jour aux affaires de son âme et à ses rapports avec son Dieu ? N'est-elle pas souveraine­ment pénible et humiliante cette inégalité, sous le rapport religieux, d'hommes libres et égaux devant Dieu ? Y aurait-il deux castes parmi nous : celle des maîtres et celle des ouvriers ?

Et au simple point de vue social, qu'est-ce que ce dimanche où les membres de la famille sont dispersés, la paroisse divisée, les uns se rendant à l'église, les autres allant au travail ? Qu'est-ce que ce dimanche où le bruit des machines étouffe le son des cloches ? Est-ce là le jour consacré au Seigneur ? Ah! Nos très chers Frères, ce mépris ouvert des lois divines et humaines nous cause, nous vous le répétons, de très vives angoisses. Qui ne voit, en effet, qu'avec la ruine de la foi il entraînera avant peu, si cela continue, la perte des vertus morales dont la pratique nous a valu jusqu'ici le bonheur de nos familles, la paix sociale et, pour une large part, la prospérité matérielle dont nous jouissons. On se plaît à vanter le bon esprit de nos ouvriers, leur respect de l'ordre et leur amour de la justice. Mais comment ne voit-on pas que ces qualités morales ont leur source dans les profondeurs mêmes de leur vie chrétienne, et que les soustraire à l'influence de la religion, c'est saper par sa base en même temps que l'esprit chrétien, tout cet ensemble de vertus si justement appréciées ?

 

Vains prétextes

 

            Nous n'ignorons pas les raisons qu'on invoque pour tenter de justifier le travail du dimanche dans cer­taines industries. Mais les décisions des tribunaux civils en ont depuis longtemps démontré l'inanité. On a osé prétendre, d'autre part, que les ouvriers eux-mêmes demandaient la continuation du travail jusqu'au dimanche matin, pourvu qu'il soit inter­rompu ensuite jusqu'au lundi matin. C'est faire injure aux ouvriers catholiques que de leur prêter une attitude si complètement en désaccord avec les enseignements de l'Église. Mais cela serait-il vrai et serait-il également avéré que quelques-uns

d'entre eux se laissent ainsi entraîner à trahir leur devoir par l'appât immoral d'un salaire plus élevé, nous estimerions nécessaire que l'on mette un frein à cette inavouable cupidité; et que l'on protège les travailleurs trop faibles contre eux-mêmes, en les contraignant, ainsi que leurs patrons, â respecter dans toute son étendue la loi du repos dominical. La santé de l'ouvrier, sa vigueur physique, son hon­nêteté et ses vertus morales, constituent un capital humain de premier ordre, qui est comme le patri­moine commun de la société et que les pouvoirs publics ont le devoir de défendre contre une spé­culation éhontée.

 

De minuit à minuit

 

En conséquence - et c'est là pour nous non seu­lement un droit mais un devoir, nous réclamons, au nom de la conscience chrétienne et en vertu de notre autorité pastorale, le repos intégral du diman­che, de minuit à minuit, pour tous les ouvriers, sauf pour ceux qui sont préposés à la garde des moulins, à l'entretien des feux, et à quelques autres travaux nécessaires ou urgents prévus par la loi. Nous demandons, en même temps que les non-chrétiens, qui sont autorisés par la loi à travailler le dimanche à certaines conditions, ne puissent impunément y obliger leurs ouvriers chrétiens. Et nous rappelons à nos ouvriers catholiques, que, d'après les principes établis, ils n'ont pas plus le droit d'accepter de travailler le dimanche que leurs patrons ne l'ont de les y forcer, et que, si cela leur est possible, ils doivent quitter une boutique ou une usine où le dimanche n'est pas respecté.

 

Amusements condamnables

 

            Les abus très réels, que nous venons de dénoncer, relativement à l'observation du dimanche, ce mé­pris du devoir dominical qui affecte si gravement une notable portion de la population catholique de cette province, ne sont pas les seuls, Nos très chers Frères, dont nous ayons à nous plaindre.

 

            Il y en a d'autres qui, sans être toujours une violation aussi directe du régime religieux des jours fériés, ont une portée considérable et entament très sérieusement le bon renom de certains diocèses. Nous voulons parler de cette tendance croissante que l'on remarque surtout dans les villes, à négliger pour les plus vains prétextes la messe du dimanche; de cette folie mondaine qui transforme en jour de péché, par des excursions, des divertissements, des promiscuités, où Dieu est très grièvement offensé, le jour que la religion consacre à la prière et à un saint repos; de ces représentations théâtrales qui remplacent, pour plusieurs, l'édifiant spectacle de nos offices liturgiques, et où la jeunesse puise, avec des principes d'une moralité douteuse et parfois nettement perverse, un encouragement au désordre et un aliment pour ses passions; de certains jeux or­ganisés, dont le but peut être très honnête et très louable, mais qui offrent un caractère de lucre in­conciliable avec l'esprit de l'Église.

 

            Notre Premier Concile Plénier, après avoir déclaré « défendus, le dimanche, les plaids, les travaux des champs, les opérations mercantiles comme celles qui se font sur les marchés, dans les ventes publiques et autres non légitimées par la nécessité ou la coutume », ajoute : « On ne saurait non plus permettre, le di­manche et les jours de fête, des divertissements publics où l'on exige un prix d'entrée, même s'ils sont destinés au soutien des oeuvres pieuses. Quant aux oeuvres de charité et de vraie nécessité, même ser­viles, elles ne sont pas interdites. »

 

Discipline catholique

 

            L'Église catholique, Nos très chers Frères, ne peut être taxée d'exagération ni de pharisaïsme dans sa manière de concevoir et de réglementer les jours fériés. Elle s'est même, dans les temps modernes, relâchés, sur plus d'un point, de sa sévérité primitive. Ce qu'elle désire, c'est que l'on garde au jour du Seigneur, par l'abstention d'oeuvres inconvenantes et par les pratiques du culte divin, sa physionomie véritable.

 

            Voilà pourquoi, elle s'efforce avec tant de zèle d'é­lever au Créateur des temples dignes de lui, de rendre attrayants et solennels les offices qu'on y célèbre, d'y annoncer très régulièrement la parole de Dieu, de multiplier, pour les différentes catégories de fidèles, les associations, les prédications, les exercices religieux. Ce travail que ses ministres s'imposent, dans votre seul intérêt, serait perdu pour vous, si, au sortir de l'église, vous alliez en dissiper le fruit par des oeuvres interdites et une conduite coupable.

 

            La sanctification du dimanche telle que l'autorité ecclésiastique l'a réglée, et telle que nos ancêtres l'ont pratiquée, n'exclut certes pas un repos honnête et des divertissements légitimes.

 

Louables traditions

 

            Nous sommes fiers de compter, parmi nos tradi­tions les plus précieuses, celle qui, le dimanche, rallie tous les croyants autour de la chaire chrétienne, agenouille les vivants sur la tombe des défunts, groupe tous les proches dans des réunions joyeuses, autour du foyer. Cette tradition due aux soins clair­voyants de nos premiers évêques, et qui, pendant plus de deux siècles, s'est conservée à peu près in­tacte parmi nous, tient à deux causes majeures, l'esprit de famille et l'esprit de paroisse : l'esprit de famille qui s'alimente aux sources de la piété, du devoir paternel et de l'attachement filial, et d'où rayonnent sur les figures épanouies les joies les plus saines et les plus vraies; l'esprit de paroisse qui fait que l'institution paroissiale n'est pas seulement un groupement matériel et juridique, mais une commu­nauté d'âmes, de croyances, de sentiments et d'actes religieux, dans la même docilité fraternelle aux lois de l'Église.

 

Pour que Dieu bénisse notre peuple

 

            Le dimanche religieusement observé est un hon­neur pour les paroisses, une force pour les familles, une bénédiction pour les peuples. Dieu bénit les nations qui l'honorent par une suspension de leurs travaux et une manifestation de leur foi. Il se dé­tourne, au contraire, des sociétés qui méprisent sa loi et son culte, et le jour vient où sa main venge­resse et toute-puissante s'appesantit sur elles.

 

            Nous vous conjurons, Nos très chers Frères, évitez d'attirer sur vous, tandis qu'il en est temps, ces justes représailles du Seigneur.

 

            Écoutez d'une oreille attentive la voix du Dieu de toute sainteté et de toute justice qui vous parle par l'organe de vos pasteurs.

 

            Faites tout ce qui dépendra de vous pour rester fidèles à la loi très sainte, très nécessaire et très bien­faisante du dimanche. Et, dans ce pieux dessein, imposez-vous, lorsqu'il le faudra, des privations et des sacrifices, dont le spectacle réjouira le ciel, et que Notre-Seigneur récompensera par les nobles satisfactions de la conscience, par une surabondance de dons spirituels, et même par un accroissement de biens matériels.

 

            Sera la présente lettre pastorale lue et publiée au prône de toutes les églises paroissiales et autres où se fait l'office "divin, le premier dimanche après sa réception.

 

            Fait et signé par Nous le dix-huitième jour du mois d'avril, en la fête du patronage de saint Joseph, l'an mil neuf cent vingt-trois.

 

L.-N. Card. BÉGIN, Arch. de Québec.

PAUL-EUGÈNE, Arch. de Sélucie, Coadj. de Québec.

MICHEL-THOMAS, Év. de Chicoutimi.

FRANÇOIS-XAVIER, Év. des Trois-Rivières.

JOSEPH-ROMUALD, Év. de Rimouski.

F.-X., Év. de Gaspé.

J.-M., Év. de Legio, Vic. ap. du Golfe St-Laurent.

J.-E. BOURRET, V. G., Administrateur de Nicolet.

 

Par mandement de Nos Seigneurs,

Jules LABERGE, prêtre

Secrétaire de l'Archevêché de Québec

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