LA CONTEMPLATION

 

I

 

De sa nature

 

1 -- Ce qu'est la contemplation infuse.

 

            La Théologie mystique est le couronnement de la Théologie dogmatique et morale. Dans ces pages, on s'efforcera de donner quelques idées précises sur la nature de la contempla­tion, et, par là même, de dissiper les idées fausses qu'on s'en fait souvent. Nous ne ferons que résumer succinctement la doctrine des grands maîtres : St Thomas, St Bonaventu­re, St Jean de la Croix, St François de Sales, Ste Thérèse, doctrine si bien mise en lumière ces dernières années dans la Vie Spirituelle. Nous ne saurions donc nous égarer en ces dé­licates matières.

 

            La contemplation dite surnaturelle, ou passive, ou mystique, ou infuse, ou mieux la contem­plation tout court, pour parler le langage des anciens, est un regard simple et amoureux de l'âme sur Dieu et les choses de Dieu que produit en nous le Saint-Esprit par ses dons

d'intelligence et de sagesse.[1] Sainte Thérè­se l'appelle surnaturelle parce que, dit-elle, « on ne peut l'acquérir ni par industrie, ni par effort, quelque peine que l'on prenne pour cela. Quant à s'y disposer, on le peut », ajou­te-t-elle aussitôt. (Rel. LIV). La contemplation dont il s'agit excède en effet la portée de no­tre nature, le mode humain de nos facultés aidées de la grâce commune. Et parce que dans cette contemplation « on n'agit pas, on re­çoit », (dit Saint Jean de la Croix, Vive Flam­me). On lui donne aussi le nom de passive. Mais, qu'on le remarque bien : passivité n'est nullement synonyme d'oisiveté, d'annihilation de nos facultés. Bien au contraire. Il y a surélé­vation de nos facultés. Leur mode humain d'agir a fait place au mode surhumain des dons. Mais cette action du Saint-Esprit dans l'âme reste si mystérieuse, si cachée, si inaccessible à notre raison discursive qu'on l'appelle cou­ramment contemplation mystique. (Cf. Nuit obscure, L. II, ch. V.)

 

            Pour l'expliquer, il faudrait pénétrer dans les secrets de la grâce sanctifiante et découvrir comment les dons du Saint-Esprit rendent connaturels en nous des actes proprement di­vins. Aussi ne nous étonnons pas que Saint Denys ait appelé cette contemplation surnatu­relle « un rayon de ténèbres » et que l'âme qui la reçoit, si elle n'est pas encore purifiée, se croit en effet dans les ténèbres, alors qu'en réalité, elle est aveuglée et éblouie dans une immense splendeur, tout comme le hibou de­vant les rayons du soleil.

 

            Le nom qui convient le mieux à cette contem­plation mystique est celui d'infuse, parce qu'il désigne l'élément qui la constitue. Saint Jean de la Croix la définit en effet une science d'amour, une connaissance infuse et amoureu­se de Dieu. (Cf. Nuit obs. L. II, chap. XVII). Voilà le double élément de la contemplation mystique : connaissance infuse, amour infus. Tantôt c'est la lumière qui domine, tantôt c'est l'amour, et à des degrés qui varient, pour ainsi dire, jusqu'à l'infini.

 

            Pour prévenir toute erreur, disons bien vite que cette connaissance quasi expérimentale de Dieu, toute surnaturelle, si sublime soit-elle dans ses degrés les plus élevés, n'est jamais une intuition immédiate et positive de Dieu ; elle ne peut jamais être le face à face réservé à la vision béatifique. Elle reste une connais­sance « analogique », connaissance d'un autre ordre : elle reste dans l'ordre de la foi. Le contemplatif ne voit pas Dieu comme il est, « sicuti est ». Ecoutons Saint Augustin s'écriant au sortir d'une haute contemplation :

 

Je vous ai connu, Seigneur, parce que vous m'avez rempli de la lumière de la foi. Mais de quelle sorte vous ai-je connu ? Ce n'est pas dans vo­tre divine essence, mais seulement dans le mi­roir de cette intelligence que vous m'avez communiquée. Je ne vous ai point connu com­me vous êtes à vous-même, mais comme vous êtes et comme vous opérez en moi par votre grâce. J'aperçois bien l'éclat de cette lumière, et je sens bien l'ardeur de cette charité que vous avez répandue dans mon cœur ; et par ces impressions de sagesse et d'amour, je connais en quelque façon votre être divin, qui est le principe et l'origine de cette sagesse et de cet amour que je goûte. Je vous connais donc, Seigneur, non pas selon ce que vous êtes à vous-même, mais selon ce que vous êtes à mon âme. Et que lui êtes-vous, ô mon Dieu ?.. Ah ! j'entends que vous lui répondez après l'avoir remplie d'effroi par vos foudres et par vos éclairs, après avoir pénétré et amolli sa dureté par votre lumière et par votre amour, après lui avoir ouvert l'oreille et donné l'in­telligence : Je suis ton Dieu, ton créateur, ton sauveur, ton roi, ton ami, ton époux, je suis seul ton salut, ta gloire et ton éternelle béati­tude (Sol. XXXI).

 

            Sainte Thérèse a bien parlé quelquefois de sens intérieurs analogues aux extérieurs ; mais c'est dans le sens que leur donnait Saint Bo­naventure pour qui les sens spirituels ne sont que les actes les plus parfaits des vertus théo­logales et non point des habitudes nouvelles, de nouveaux organes surnaturels de perception. Soutenir ceci, ce serait aller tout à fait à l'en­contre de l'enseignement de Saint Thomas. (Cf. II a. II œ, q. 5 a, 1. ad. 1 m.) et de la pen­sée constante de Sainte Thérèse. Qu'on veuil­le bien le remarquer : c'est à propos du pre­mier degré de l'oraison infuse qu'elle parle de ces sens intérieurs. Dans sa relation LIV on lit :

 

Voilà la première oraison surnaturelle que je crois avoir expérimentée... L'oraison dont je parle est un recueillement intérieur qui se fait sentir à l'âme et durant lequel on dirait qu'elle a en elle-même d'autres sens analogues aux extérieurs, parfois même, elle les en­traîne après elle. Elle sent le besoin de fermer les veux du corps, de ne rien entendre ; de ne rien voir, de vaquer uniquement à ce qui l'occupe alors tout entière : je veux dire cet entretien seul à seul avec Dieu.

 

            Et on lui ferait dire qu'à ce début de la vie mystique, on aurait une prise de vue directe sur Dieu, alors que dans le récit d'une des visions les plus élevée qu'elle eut à la fin de sa vie, elle em­ploiera les mots « dans une sorte de repré­sentation, il me fut montré » (Rel. XL). Dans la contemplation mystique, nous restons dans l'ordre de la foi : mais dans le mode supra hu­main des dons que Dieu seul peut produi­re et qui permet à l'âme de se reposer, dès cette terre, dans sa fin dernière expérimenta­lement pressentie.

 

2 – Ce que n'est pas la contemplation infuse.

 

            Si l’essence de la contemplation mystique est du domaine de la grâce sanctifiante gratum faciens[2], il faut la distinguer des visions et des révélations, des paroles intérieures et autres charismes, grâces extraordinaires, dites gratis datœ, incomparablement inférieures à la grâce sanctifiante[3].

 

            Ces grâces peuvent être accordées dans la contemplation infuse, mais elles font si peu partie de son essence que des âmes peuvent en être gratifiées sans être en état de grâce. Elles sont si peu nécessaires à la haute sain­teté que pour arriver à la consommation de celle-ci dans l'union transformante, Saint Jean de la Croix, exige de l'âme à leur égard un oubli, un dégagement total. Il consacre plusieurs chapitres de la Montée du Carmel à prouver cette nécessité. Pour ce grand théo­logien, il était de toute évidence que ces vi­sions et ces connaissances n'ont aucune pro­portion avec Dieu et sont incapables de ser­vir de moyens immédiats à l'union. S'y arrê­ter, c'est s'attarder dans te chemin spirituel­ :

 

Celui qui aspire à s'unir à Dieu ne doit pas tenir compte de ses connaissances, de ses sen­timents ou de son imagination, mais il doit adhérer simplement par la foi à l'essence di­vine ; les conceptions les plus sublimes de l'in­telligence humaine restant à une distance in­commensurable des perfections de Dieu, et de ce que sa pure possession nous révèlera un jour  (Montée, L. Il, ch. I.).

 

            C'est pour avoir confondu ces choses essentiellement différentes : contemplation infuse et révélations ou visions, qu'on croit ne pouvoir aspirer à celle-là, qu'on se méfie même et qu'on se prive des biens ineffables qui en dé­coulent.

 

            Sans tomber dans cette grossière erreur, combien s'imaginent que contemplation mysti­que est synonyme de lumières sublimes et de consolations enivrantes ! Et parce qu'elles n'éprouvent que ténèbres et désolations, sèche­resses et distractions, ces âmes croient être bien loin de Dieu, inaptes à la contemplation, alors qu'elles y sont peut-être déjà très avan­cées. D'autres. au contraire. enivrées de conso­lations sensibles ou emportées par leur imagi­nation se figureront être très contemplatives et n'auront rien encore de la contemplation in­fuse. Ce n'est pas d'avoir beaucoup de pensées et de consolations à l'oraison qui peut faire conclure qu'on est dans l'état mystique. Ces jouissances peuvent très bien n'être que le ré­sultat du travail de notre esprit, et le fruit de notre tendresse naturelle excitée par la grâ­ce ; si excellentes soient-elles, elles restent du travail humain. La contemplation mystique dé­bute ordinairement par une grande aridité, par une impossibilité          de produire des actes dis­tincts. Cette impossibilité, ou, tout au moins cette difficulté de discourir est un des trois si­gnes qu'exige Saint Jean de la Croix, ce grand maître de la Mystique, pour abandonner l'oraison ordinaire. (Cf. Montée L. lI, ch. XI et XII, et Nuit obscure L. II ch. IX).

 

Quand le divin rayon de la contemplation envahit l'âme..., il la pacifie et la remplit de sa douce lumière spirituelle sans quelle s'en doute et lorsqu'elle se trouve dans les ténèbres (Montée, L. Il ch. IX). Et un peu plus loin, Saint Jean de la Croix dit de cette lumière :  Elle est parfois si délicate, si subtile, surtout quand elle est tout à fait pure, simple et parfaite, que l'âme tout en la possédant ne la remarque et ne l'ex­périmente pas  (Montée, ch. XII)[4].

 

            Et quand le divin soleil est arrivé à son plein midi dans une âme, il y produit ce que les mystique appellent « la grande ténèbre », ténè­bre lumineuse certes, mais intraduisible en idées distinctes. « C'est ne pas comprendre tout en entendant », dira Sainte Thérèse. L'obscurité plus ou moins translumineuse, pour me servir d'une expression de Saint Denys, est te fond de l'état de contemplation infuse.

 

            Les extases et les ravissements ne sont pas non plus de l'essence de la contemplation ; ce ne sont que des faits concomitants qui varient suivant les tempéraments des sujets et les dis­positions de la Providence. Ils ne sont en réa­lité que le contrecoup, sur des organismes très différents, d'un état spirituel qu'ils ne carac­térisent pas. Ils accusent autant la faiblesse de celui qui reçoit que l'excellence de la grâce re­çue. L'extase n'est que la défaillance de la na­ture sous le poids des opérations divines. La Sainte Vierge n'a jamais eu d'extase, car tout en elle était harmonisé pour la plénitude de la grâce. Telle âme pourra avoir, sans extase, une illumination du don de Sagesse beaucoup plus sublime qu'une autre avec des ravisse­ments qui la soulèveront bien haut de terre, et elle arrivera au sommet de la montagne de l'amour sans avoir passé par ce « chemin rac­courci » dont parle Sainte Thérèse. (Château Ve D. ch. IIl). Pour d'autres, ces ravissements et ces extases sont nécessaires à leur entière purification, et ne cesseront que lorsqu'elles seront arrivées à l'union transformante comme l'ont constaté Saint Jean de la -Croix[5] et Sainte Thérèse[6]. Par cela même que ces faits extraordinaires servent à l'avancement de l'âme, on ne saurait les rattacher aux grâces gratis datœ, mais ce ne sont cependant que des « accessoires » et des « conséquences » de l'état mystique.

 

3 -- Où nous conduit la contemplation infuse.

 

            Il nous semble avoir suffisamment dégagé l'idée fondamentale de la contemplation mys­tique et insisté sur sa forme aride du début. Il nous reste à jeter un coup d'œil rapide sur les cimes où elle nous conduit[7], sommets rare­ment atteints, mais où se trouve seulement le plein développement normal de la grâce sanc­tifiante. Nous nous bornerons à citer une pa­ge de l’admirable cantique de Saint Jean de ta Croix, célébrant le mariage spirituel ; elle suffira à nous montrer à quel point la contem­plation, dès cette vie, peut nous faire entrer dans la vie intime de Dieu.

 

     Dans la transformation dont jouit l'âme en cette vie, bien qu'elle n'arrive jusqu'à la me­sure de clarté et d'évidence qu'elle atteindra dans l'éternité, cette aspiration de l'Esprit Saint passe néanmoins très fréquemment de Dieu à l'âme et de l'âme à Dieu, en lui faisant savourer des délices d'amour inénarrables. C'est là, si je ne me trompe, ce que l'Apôtre saint Paul a voulu nous enseigner par ces pa­roles : Parce que vous êtes les enfants de Dieu, il a épanché dans vos cœurs l'Esprit de son Fils qui crie en vous : Père, Père  (Galat. V.6). C'est ce que ne cessent de dire les bien­heureux au Ciel, et les âmes parfaites sur la terre.

 

     Il n'est donc pas impossible, comme on peut le voir par tout ce que nous venons d'in­diquer, que l'âme devienne, par participation, capable, d'un acte aussi sublime que celui par lequel elle aspire en Dieu, aussi bien que Dieu aspire en elle. En admettant que Dieu lui accorde la faveur de l'unir à l'auguste Trinité, faveur qui la rend déiforme et Dieu par participation, qu'y a-t-il d'incroyable à ce qu'elle puisse accomplir en Dieu son œuvre de connaissance, d'intelligence et d'amour, ou, pour mieux dire, à ce qu'elle la reçoive toute faite dans la Très Sainte Trinité, en union avec elle, et comme elle, non pas toute­fois par ses propres industries, mais par com­munication et participation, Dieu produisant lui-même toutes ces merveilles dans l'âme ? 

 

     C'est là ce qui rend l'âme parfaitement semblable à Dieu, et c'est précisément là ce que l'on peut appeler transformation en cha­cune des trois adorables Personnes, en leur puissance, en leur sagesse et en leur amour. C'est pour la faire parvenir jusqu'à cet abîme de gloire qu'il l'a créée à son image et à sa ressemblance.

 

     Mais comprendre ou exprimer comment s'accomplit ce prodige de grâce, c'est chose absolument impossible. Tout ce qu'on peut faire, c'est de dire que le Fils de Dieu nous a obtenu cet incomparable honneur, d'être, en réalité, les enfants de Dieu. C'est la prière qu'Il adressa pour nous à Dieu son Père, comme nous le voyons par ces paroles de l'Evangile selon saint Jean : Mon Père, je veux que là où je suis, ceux que vous m'avez don­nés y soient aussi, avec moi, afin qu'ils con­templent la gloire que j'ai reçue de Vous (XII 24) et que par conséquent ils accomplissent en nous par participation, la même œuvre que j’accomplis par nature, c'est-à-dire, qu'ils concourent à aspirer le Saint-Esprit.

 

     Je ne prie seulement, dit-il encore, pour mes disciples ici présents, mais aussi pour ceux qui doivent croire en moi par leur parole, afin que tous ensemble ils ne soient qu’un, comme vous, mon Père, êtes en moi et moi en Vous, que de même ils soient en nous et que le monde croie que vous m'avez envoyé. Je leur ai communiqué aussi la gloire que Vous m'avez donnée, afin qu'ils soient un comme vous et moi pour qu'ils soient consom­més dans l'unité, et que le monde connaisse que vous m'avez envoyé, et que vous les avez aimés comme vous m'avez aimé moi-même (St Jean XVII, 20-24)[8].

 

            Seul pénètre tout le sens de ces paroles du Christ Jésus, qui a atteint ce sommet de l'amour transformant ; mais qui peut douter que l'Evangile est le bien commun de tous les fidèles et que tous peuvent espérer voir se réaliser en eux les paroles de leur Maître et Sauveur ? Sur ces hauteurs de la contempla­tion, nous restons dans la vie de foi « lumen fidei » mais le développement parfait de la vie de la grâce est atteint, elle n'a plus qu'à donner son fruit d'éternité : « lumen gloriae ».


 

II

 

Du désir de la contemplation Infuse

 

            Si nous admettons avec le prince de la théo­logie, Saint Thomas,[9] que la contemplation infuse est un fruit des dons du Saint-Esprit, nous répondons sans hésiter : On peut, et mê­me on doit désirer la contemplation. En dési­rant cette contemplation infuse, nous ne dési­rons pas, répétons-le encore une fois, visions et révélations ni même ravissements et exta­ses, du moins dans ce qu'ils ont d'extérieur ; nous ne faisons que désirer le développement normal de la grâce sanctifiante, son plein épa­nouissement, en un mot la sainteté qui est la perfection de la charité.

 

            Or. nous sommes tous tenus de tendre à la perfection de la charité[10] : Vous aimerez

le Seigneur de tout votre cœur, de toute votre âme, de toutes vos forces  (Deut. VI, 5). Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait  (Mat. V. 48). Cette charité doit donc croître sans cesse. Avec la charité, croissent dans les mêmes proportions les vertus infuses et les dons que nous avons reçus avec elle au baptême. Il arrivera donc un moment dans la vie du chrétien fidèle, où, normalement, les dons prendront une telle extension, qu'ils pré­domineront habituellement sur le mode humain de nos facultés pour remédier de mieux en mieux à l'imperfection de celui-ci.

 

            Qu'on se rappelle l'enseignement de la théologie sur les dons du Saint-Esprit : par les dons, l'âme ne se dirige plus elle-même avec le concours de la grâce - grâce coopérante ; elle est dirigée et mue directement par l'ins­piration divine - grâce opérante[11]. Lors­qu'une âme soumise de cette façon au régi­me des dons fera oraison, les dons d'intelli­gence et de sagesse interviendront normale­ment et elle jouira de la contemplation infuse. La contemplation est donc l'oraison des par­faits ou du moins de ceux en qui le règne de la charité est déjà avancé. « S'il arrivait qu'une âme ayant fait tout ce qui est en son pouvoir n'obtint pas cet état mystique, ce serait par suite d'une disposition exceptionnelle de la Providence que Sainte Thérèse qualifie de jugement très secret de Dieu ; il y aurait là comme une dérogation aux lois mystiques.[12] » (P. Garate S. J. Razon y , juillet 1908).

 

            Et on viendrait dire aux âmes avides de perfection et d'amour que c'est de la présomption d’aspirer à l'état mystique ! N'est-ce pas pour tous que l'Evangéliste a consigné cette parole du Sauveur à la pauvre Samaritaine pécheresse : Si vous saviez le don de Dieu et qui est celui qui vous demande à boire, vous­-même lui en auriez fait la demande et il vous eût donné de l'eau vive  (St Jean, IV, 9).

 

            Sainte Thérèse parle constamment de la contemplation comme étant cette eau vive pro­mise par Notre-Seigneur :

 

Considérez que Notre-Seigneur nous convie tous ; puisqu’il est la vérité même, nous ne saurions en douter. Si ce banquet n'était pas général, il ne nous y appellerait pas tous, et quand même il nous appellerait, il ne dirait : « Je vous don­nerai à boire. »  Il aurait pu dire : « Venez tous, vous ne perdrez rien à me servir ; quant à cette eau céleste, j'en donnerai à qui il me plaira. » Mais comme il ne met de restriction ni dans son appel, ni dans sa promesse, je tiens pour certain que tous ceux qui ne s'arrêteront pas en route boiront enfin de cette eau vive. Daigne Notre-Seigneur, qui nous la promet, nous faire la grâce de la chercher comme il con­vient (Ch. de perf., ch. XIX).

 

Elle ne veut pas que les délais de la grâce nous découragent : « Notre Seigneur tarde quelquefois beaucoup à visiter une âme, mais il lui donne d'un seul coup et en une visite ce qu'il a donné aux autres en plusieurs années » (Ch. de Perf., ch. XVIII). « Com­ment faut-il débuter ? Je le répète, ce qui est d'une importance majeure, d'une importan­ce capitale, c'est d'avoir une résolution fer­me, une détermination absolue, inébranla­ble, de ne s'arrêter point qu'on ait atteint la source, quoi qu'il arrive ou puisse survenir, quoi qu'il en puisse coûter » (Ch. de Perf., ch. XXI).

 

            Qu'on ne dise pas que Sainte Thérèse est une grande Sainte qui n'a écrit que pour une élite : Sainte Thérèse de l'Enfant Jé­sus n'enseigne pas autre chose dans sa « pe­tite voie ». Si le bon Dieu a fait de cette hum­ble contemplative la thaumaturge de notre siècle, serait-ce pas pour accréditer cette voie d'enfance spirituelle, de sainte audace dans la confiance ? : « O Jésus, que ne puis-je dire à toutes les âmes ta condescendance ineffable ! Je sens que si par impossible tu en trouvais une plus faible que la mienne, tu te plairais à la combler de faveur, plus grandes encore,[13] pourvu qu'elle s'abandonnât avec une entière confiance à ta miséricorde infinie ! » Quelles sont ces faveurs ? Elle n'eut pas d'autre extase que celle dans laquelle elle mourut, mais elle connut toutes tes ascensions de l'amour dans la foi nue jusqu'à l'union transformante[14]. Qui en pourrait douter, puisque dans son sim­ple langage, elle nous dit : « Je sens en mon caeur des désirs immenses, et c'est avec confian­ce que je vous demande de venir prendre pos­session de mon âme... Je sais que je ne serai -jamais digne de ce que j'espère, je vous tends seulement la main comme une mendiante, très sûre que vous m'exaucerez pleinement. »

 

            Pourvu que nous la demandions avec cette humilité, jamais nous ne saurions demander trop ardemment la grâce de l'union à Dieu par la contemplation jusqu'à la transforma­tion d'amour. Humblement et ardemment : nous rapprochons à dessein ces deux mots ; ils n'impliquent aucune contradiction, ils s'ap­pellent. L'ardeur du désir procède naturellement de la conviction de son impuissance, de sa pauvreté. C'est de la profondeur de la mi­sère humblement reconnue que s'élèvent les supplications les plus ferventes vers la miséricorde. « Vous êtes l'Etre et moi je suis le néant. Faites, Seigneur, suivant nos deux na­tures. Dieu qui êtes, donnez comme vous êtes, sans réserve, afin que je vous reconnais­se. Je suis celui qui ne suis pas, et j'ai besoin de tout. Exaucez-moi sans mérites comme vous m'avez créé de rien » (E. Hello).

 

            Demander humblement, c'est demander non pour notre satisfaction, notre glorification, mais pour la gloire de Dieu : Non pas à nous. Seigneur, non pas à nous, mais à votre nom donnez la gloire  (Ps. XIII).

 

            Il est de sa gloire que nous portions beaucoup de fruits de sainteté. « Or, sans les dons mystiques, écrivait Saint Ignace à Saint Fran­çois de Borgia, toutes nos pensées, paroles, actions, sont imparfaites, froides et troubles. Nous devons donc désirer tes dons du Saint-Esprit afin que par eux, elles deviennent jus­tes, ardentes, et claires pour le service de Dieu. » Et un de ses fils, le Père Lallemant a dit après lui : « De deux personnes qui se consacrent au service de Dieu, l'une se donne toute aux bonnes oeuvres et l'autre s'appli­que à purifier son coeur et à retrancher ce qui s'oppose en elle à la grâce ; cette der­nière arrivera deux fois plus tôt à la per­fection que la première.... Sans la contemplation, jamais on n'avancera beaucoup dans la vertu et l'on ne sera bien propre à faire avancer les autres. Mais avec elle, on fera plus, et pour soi et pour les autres en un mois. qu'on en ferait sans elle en dix ans » (P. Lallemant, S. J. Doctrine Spiri­tuelle).

 

            A ce point de vue, la vie de sainte Thérèse est tout à fait suggestive  ; la Sainte nous y montre comment l'oraison transforma sa vie ; au fur et à mesure que son oraison s'élevait, ses vertus prenaient de merveilleux accrois­sements.

 

Ce qui est hors de doute, c'est que les vertus tirent de cette oraison (d'union) plus de vigueur que de la précédente qui est celle de quiétude. L'âme se trouve toute changée, et grâce au parfum qu'exhalent les fleurs, la voilà, sans savoir comment, qui accomplit de grandes choses. Le Seigneur veut que ces fleurs s'épanouissent et que l'âme constate qu'elle a des vertus. Néan­moins, elle voit très bien qu'elle était incapable de les acquérir, et qu'en effet, elle n'a pu y arriver durant de longues années, tandis qu'en peu d'instants, le céleste jardinier lui en a fait don. Elle s'établit par là dans une humilité bien supérieure et beau­coup plus profonde, car elle reconnaît avec plus d'évidence qu'elle n'a rien fait, absolu­ment rien ; elle a simplement consenti à recevoir de Dieu ses grâces, et sa volonté les a « embrassées » (Vie, ch. XVII).

 

Dans l'oraison surnaturelle, le Seigneur s'approche de l'âme, et en un moment lui enseigne plus de véri­tés, lui donne sur le néant de toutes choses plus de lumière qu'elle n'aurait pu en acquérir en bien des années par la voie ordinaire où notre vue n'est pas libre, aveuglés que nous sommes par la poussière du chemin. Ici, sans que nous sachions comment, Dieu nous transporte lui­-même au terme du voyage. (Ch. de perf, ch. XIX).

 

Le Seigneur peut agir de telle sorte en un seul ravissement qu'il reste peu à tra­vailler pour acquérir la perfection. Nul, en effet, s'il n'en a l'expérience, ne peut se for­mer une idée des trésors dont Dieu enrichit alors une âme. Selon moi, aucune industrie de notre part ne peut atteindre jusque-là. Je ne nie pas qu'avec l'aide de Dieu par des ef­forts soutenus pendant des années et en sui­vant la voie tracée par ceux qui ont composé sur l'oraison des traités méthodiques, on ne puisse parvenir, au prix de bien des peines, à la perfection et à un véritable détachement. Mais ce ne sera jamais avec cette rapidité. Ici, le Seigneur accomplit son œuvre sans aucun travail de notre part. Il détache entièrement une âme de la terre, et lui donne l'empire sur tout ce qui s'y trouve.» (Vie, ch : XXI)[15].

 

            Ce ne sont pas seulement les grâces de for­ce et de lumière de la contemplation infuse que nous devons désirer, ce sont aussi ses purifica­tions passives qui purifient l'âme de telle sor­te qu'elles lui tiennent lieu de purgatoire au dire de Saint Jean de la Croix[16] et de Sainte Thérèse[17]. Ces âmes méritent d'entrer droit au ciel en quittant la terre[18]. Voilà bien l'or­dre de la divine Bonté qui ne nous a créés que pour nous faire part de son bonheur. Aussi est-­il normal, le temps de l'épreuve étant fini, de recevoir immédiatement la récompense. Si les cas en sont rares en fait, ils n'ont rien d'extra­ordinaire en droit ; et ainsi nous arrivons à cette conclusion que l'union transformante, ultime degré de la contemplation infuse, est le som­met du développement normal de la grâce sanctifiante[19].

 


III

 

 

Des dispositions à la contemplation infuse

 

 

            Mais, dira-t-on, si la contemplation infuse en­tre dans le développement normal de la chari­té, pourquoi si peu en sont-ils gratifiés, pour­quoi moins encore parviennent-ils aux états les plus élevés de cette contemplation ?

 

            D'abord, il faut répondre que la contempla­tion infuse est le partage de beaucoup plus de chrétiens qu'on ne le pense ordinairement, et qu'une âme peut en atteindre les sommets sans que rien d'extraordinaire ne paraisse au dehors : Il faut bien cependant le reconnaître avec Sain­te Thérèse et Saint Jean de la Croix, le nombre de ceux qui arrivent au mariage spirituel est très restreint, même dans les cloîtres où l'on se voue à la contemplation. En parlant de l'orai­son de quiétude, la sainte Réformatrice dit : « Sur le grand nombre d'âmes qui arrivent jus que-là, il y en a si peu qui passent outre comme elles le devraient, qu'en vérité j'ai honte de le dire » (Vie,, ch. XV).

 

­            Et Saint Jean de la Croix, dans la Nuit obscu­re, L. 1, ch. IX, s'exprime ainsi : « Tous ceux qui s'adonnent expressément à la vie spirituelle ne sont pas conduits par Dieu jusqu'à la contemplation parfaite, pas même la moitié d'en­tre eux n'y arrive ; le pourquoi ? Dieu le sait bien.[20] »

 

            Notre-Seigneur ne l'avait-il pas dit déjà : Combien la porte de la vie est étroite, combien la voie qui y mène est resserrée et qu'il y en va peu qui la trouvent ! (Mat. VII.14).

 

            La grande sainteté est rare. Pourquoi ?

 

            En face de ce douloureux problème, incli­nons-nous d'abord devant les décrets adorables de la prédestination en répétant la parole de Saint Paul : Ce n'est au pouvoir ni de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de celui à qui Dieu fait miséricorde  (Rom. IX.16). Confessant avec Bossuet deux grâces, l'une (suffisan­te) qui laisse la volonté sans excuse devant Dieu, l'autre (efficace) qui ne lui permet pas de se glorifier elle-même, laissons à la sages­se divine les raisons de ses miséricordieuses préférences – l’amour pur l’exige ainsi -- et cherchons ce qui, du côté de l'homme, peut met­tre obstacle au don de Dieu. S'il nous est im­possible de l'acquérir, nous pouvons du moins nous y disposer.

 

            Cette grâce de la contemplation infuse s'ob­tient, comme les autres grâces, par la prière : prière humble, persévérante et confiante ; per­sévérante parce que humble ; elle ne croit ja­mais avoir assez supplié pour obtenir un bien d'une telle valeur ; confiante parce qu'elle a les promesses de la vérité même : Vous demanderez ce que vous voudrez, et cela vous arrivera  (Jean. XV.7).

 

            Mais comment priera avec cette confiance et cette persévérance celui qui doute de la bonne volonté de Dieu à son endroit et s'imagine que c'est présomption que d'aspirer à cette contem­plation ?[21]

 

            Beaucoup d'âmes se privent des grâces de choix de Dieu parce qu'elles ne croient pas assez au « trop grand amour » dont parle Saint Paul.  Si vous croyiez, il s'échapperait de vo­tre sein des sources d'eau vive, clamait Notre-­Seigneur dans le temple à la fête des Taberna­cles et l'Evangéliste d'ajouter : Il disait cela de l'Esprit qui devait leur être donné  (Jean VII, 37-39). L'Esprit avec ses dons : cette pro­messe se rapporte donc bien à notre contempla­tion infuse, fruit des dons. Il faut croire pour que ce don nous soit départi. Dilata os tuum et implebo illud  (Ps. LXXX, 11). C'est notre man­que de confiance en la bonté diffusive du bien suprême qui fait obstacle à son rayonnement sur nous. « On obtient de Dieu autant qu'on en espère », disait Saint Jean de la Croix.

 

            On ne peut excéder en confiance. La pré­somption n'est pas un excès de confiance, c'est uniquement une confiance mal fondée, basée sur nos mérites au lieu d'être basée sur la mi­séricorde et les promesses du Dieu qui secoure : « Deus auxilians ».

 

            La présomption serait aussi de demander sans remplir les conditions auxquelles Dieu veut nous accorder la grâce de la contemplation infu­se. Examinons brièvement quelles sont ces conditions.

 

            Les Saints de tous les siècles, depuis les Pè­res du désert jusqu'à la suave petite Sainte de Lisieux, sont unanimes pour enseigner que s'il y a si peu de contemplatifs, c'est qu'il y en a peu qui savent renoncer à toutes choses péris­sables » (Imit., liv. III, ch. 31, v. 1). Cassien dit que la contemplation est donnée à l'homme comme en récompense « quasi in proemio » de ses longs efforts et de ses bonnes actions. (Coll. XIV, 9.)

 

            Remarquons en passant qu'en ces quelques mots sont indiqués tout ensemble et la part de l'homme, et la gratuité du don de Dieu. « On l'acquiert du fruit de ses œuvres ». Il le répè­te dans ses Conférences sur tous les tons : « Le vrai, l'unique procédé pour parvenir à la con­templation, c'est la sainteté de la vie, c'est la pureté du cœur[22]. Vouloir tout de suite se lancer dans la contemplation avant de s'être cor­rigé de ses vices et de s'être fortifié dans les vertus, c'est faire fausse route.[23] »

 

            Plus explicitement que l'auteur des Confé­rences, Saint Jean de la Croix développe cette doctrine du dépouillement universel nécessai­re pour arriver à l'union divine. Voici le pro­gramme qu'il trace au début de la Montée du Carmel à l'âme désireuse d'en atteindre les sommets :

 

Que l'âme se porte toujours[24] : Non au plus facile, mais au plus difficile ;

Non au plus savoureux, mais au plus insipide ;

Non -à ce qui plaît, mais à ce qui déplaît ;

Non à ce qui est un sujet de consolation, mais plutôt de désolation ;

Non au repos, mais au travail ;

Non à désirer le plus, mais le moins ;

Non pas à ambitionner ce qu'il y a de plus élevé et de plus précieux, mais ce qu'il y a de plus bas et de plus méprisable ;

Non à vouloir quelque chose, mais à ne rien vouloir ;

Non à rechercher le meilleur en toutes cho­ses, mais le pire, désirant d'entrer pour l'amour de Jésus-Christ dans un total dénuement, une parfaite pauvreté d'esprit, et un renoncement absolu par rapport à tout ce qu'il y a dans le monde » (Liv. I, ch. 13).

 

            Et ce dépouillement ne doit pas seulement se pratiquer dans les choses sensibles et tempo­relles, il doit s'étendre encore aux choses spiri­tuelles.

 

L'homme vraiment spirituel recherche en Dieu l'amertume et non les délices, il pré­fère la souffrance à la consolation, la priva­tion de tout bien à la jouissance, les sèche­resses et les afflictions aux douces communica­tions du ciel, bien persuadé que c'est là suivre le Christ, et se renoncer soi-même. Agir diffé­remment, c'est se rechercher soi-même en Dieu, c'est attacher aux présents et aux faveurs de Dieu, ce qui est diamétralement opposé à l'amour vrai. Chercher Dieu purement, c'est, non seulement se priver de tout plaisir, mais c'est encore se porter à choisir, pour l'amour du Christ, tout ce qu'il y a de moins attrayant, soit dans le service de Dieu, soit dans les communications avec le monde. Tel est vraiment l'amour divin.

 

Quel n'est pas mon désir de persuader aux âmes spirituelles que cette voie divine ne con­siste pas dans la multiplicité des considérations, des moyens ou des consolations, utiles cepen­dant aux commençants. L'unique nécessaire est de savoir se renoncer sincèrement, tant à l'in­térieur qu'à l'extérieur et de se vouer pour le Christ à la souffrance et à l'anéantissement le plus complet. C'est là l'exercice par excellence, où tous les autres sont éminemment compris et dont on retire d'incalculables profits. Com­me c'est la racine et le résumé des vertus, si on le néglige pour s'appliquer à d'autres prati­ques, on prend l'accessoire pour le principal, et l'âme reste à peu près stationnaire, eût-elle d'ailleurs de très sublimes considérations et des communications fréquentes avec Dieu » (Montée, 7).

 

Qu'on ne s'étonne pas d'un renoncement si rigoureux, d'une mortification si universelle ; il s'agit de disposer l'âme à l'union transforman­te ; or, c'est un principe de philosophie qu'une forme ne peut s'appliquer à un sujet sans en avoir auparavant expulsé la forme contraire, et tant que celle-ci demeure, elle est un obstacle à l'autre, précisément à cause de leur mutuelle incompatibilité (Montée, liv. II, ch. 7).

 

            Il faut de toute nécessité faire le vide dans toutes nos facultés pour qu'elles puissent s'unir immédiatement à Dieu par la foi, l'espérance et la charité : c'est là tout le fond de la doctrine de St Jean de la Croix, ce grand maître de la con­templation.

 

            Il y a des âmes que cette doctrine rebute : Dieu n'est pas un tyran, c'est un Père, oui, le plus tendre des Pères, infiniment miséricor­dieux et infiniment puissant. Mais, comme il ne peut dépendre de Dieu qu'un polygone devien­ne un cercle, il ne dépend pas davantage de lui de se communiquer pleinement à une âme qui n'est pas parfaitement purifiée. Il est vrai que Dieu peut la purifier en un instant par pure miséricorde, mais tant que cette purification n'est pas accomplie -- et Dieu ne la fait pas or­dinairement d'un seul coup, et jamais sans notre consentement libre -- il est aussi impossible à cette âme de devenir déiforme qu'au poly­gone de devenir un cercle.

 

            D'ailleurs, qu’on ne s'effraie pas de la diffi­culté de l'entreprise.

 

Appuyée sur la croix comme sur un bâton de voyage, l'âme monte ai­sément, et trouve de merveilleuses douceurs à l'ombre même de la croix. Mon joug, est-il rapporté en saint Mathieu, est doux, et mon far­deau est léger  (XI, 30). En effet, si l'homme s'assujettit généreusement à porter cette croix et si sa volonté se détermine à choisir en tou­te rencontre, et à supporter avec une virile énergie tous les travaux pour Dieu, il y trou­vera un véritable allégement et une suavité ineffable. Ainsi libre de tout désir frivole, il gravira rapidement les pentes escarpées de la montagne. Mais s'il prétend posséder et s'ap­proprier les biens spirituels ou temporels, il n'atteindra jamais ses merveilleuses cimes. (Montée, liv.II, ch. 6).

 

            Chez Sainte Thérèse, même doctrine : Sa vie contemplative est à base de vie ascétique. Voi­ci ce qu'elle écrit à ses filles dans Le Chemin de la Perfection :

 

C'est sur l'oraison que vous m'avez priée de vous dire quelque chose. Mais en retour de ce que je vous dirai, je vous de­mande de relire souvent avec une bonne volonté entière ce que je vous ai dit jusqu'ici et de le mettre en pratique. Cependant, avant de vous parler de ce qui est intérieur, c’est-à-dire de l'oraison, je vous indiquerai certaines choses bien nécessaires aux âmes qui préten­dent marcher par ce chemin de l'oraison. Né­cessaires, elles le sont à tel point, qu'en les observant, les âmes pourront, sans être grandes contemplatives déjà, se trouver très avancées dans le service du Seigneur, tandis que sans elles, il leur sera impossible d'être grandes contemplatives, et même, elles se tromperont singulièrement si elles croient l'être (Ch. IV).

 

Malgré une vocation si sainte, il en est peu parmi nous qui se disposent comme elles le de­vraient pour mériter que le Seigneur leur dé­couvre cette perle d'un si grand prix. A l'exté­rieur, j'en conviens, il n'y a rien à reprendre en notre conduite, mais nous sommes bien loin encore de ce degré de vertu que Dieu demande de nous pour nous accorder une si haute fa­veur. C'est pourquoi, mes filles, redoublons de soins pour avancer de plus en plus dans la per­fection ; et puisque nous pouvons en quelque manière jouir du Ciel sur la terre, conjurons instamment notre Epoux de nous assister de sa grâce, et de fortifier notre âme de telle sorte, que nous ne nous lassions point de travailler jusqu'à ce qu'enfin nous ayons trouvé ce tré­sor caché (Chât., Ve D. ch. I).

 

… Nous sommes si avares, si peu empres­sées à faire à Dieu le don total de nous-mê­mes que nous n'en finissons pas de nous mettre dans les dispositions voulues. Et cependant, No­tre-Seigneur ne veut pas que nous entrions en jouissance d'un bien si précieux sans le payer un prix élevé. Je vois bien qu'il n'y a rien sur terre qui puisse l'acheter. Cependant, si nous faisions ce qui dépend de nous pour ne nous attacher à rien de terrestre, si notre conversa­tion et nos pensées étaient dans le ciel, un tel. trésor, j'en suis convaincue, nous serait très vite accordé. En un mot, il faudrait nous dis­poser promptement et sans réserve comme l'ont fait plusieurs saints ...

 

... Plaisante manière de chercher l'amour de Dieu ! Il nous le faut sur le champ et à pleines mains, comme l'on dit, mais à condition de garder nos affections... A mon avis, ce sont deux choses incompatibles ... Ainsi c'est parce que notre don n'est pas entier, que nous ne re­cevons pas d'un seul coup le trésor de l'amour divin. Plaise au Seigneur de nous l'accorder du moins goutte à goutte, fut-ce au prix de tou­tes les tribulations du monde (Vie, c. XI).

 

            Même la petite voie de Sainte Thé­rèse de l'Enfant Jésus, toute parsemée de ro­ses, n'est pas autre chose que cette voie du re­noncement total. Pour elle, jeter des fleurs, c'est ne laisser échapper aucun petit sacrifice, aucun regard, aucune parole ... Elle avoue n'avoir rien refusé au bon Dieu depuis l'âge de trois ans. Le sourire qui voile son abnéga­tion en fait l'héroïcité. Comme l'a si juste­ment fait remarquer l'auteur de la brochure : Un message de la petite Thérèse[25], « Jeter des fleurs nous effraie moins que l'austère maxime : Pour arriver à aimer le tout, ne cherchez de sa­tisfaction en rien (Montée, liv. I, ch. 3). En pratique, les formules se recouvrent. » L'ange de Lisieux enseigne bien la même doctrine que son Père Jean de la Croix. La parole du Christ restera toujours vraie : Celui qui veut venir après moi, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive  (Marc, VII, 34).

 

            Mais encore une fois, nous ne saurions trop le redire : qu'on ne s'effraie pas. Il n'y a que les premiers pas qui coûtent. « J'ai toujours été frappée, dit Sainte Thérèse de l'En­fant Jésus, de la louange adressée à Judith : Vous avez agi avec un courage viril et votre cœur s'est fortifié. D'abord, il faut agir avec courage, puis le cœur se fortifie et l'on marche de victoire en victoire.» Qu'on n'oublie pas, d'ailleurs, qu'avec cette contemplation, nous sommes sous le régime des dons et que celui de force nous soutiendra dans cette vie contre nature.

 

            Aussi Sainte Thérèse veut-elle qu'on entre courageusement dans ce chemin spirituel. Elle nous assure que « notre Père céleste ne nous y laissera pas mourir de soif, et qu'il récompense dans la suite magnifiquement les efforts de notre persévérance. Tous les honneurs du mon­de ne sauraient payer, dit-elle, une seule de ces faveurs inestimables qui nous sont départies dans les dernières demeures du château. Mais, ajoute-t-elle, aucune de ces âmes avides de consolations n'y aura accès. »

 

*

*  *

.

            Nous n'avons parlé jusqu'ici que de l'effort ascétique personnel réclamé à l'âme qui aspire à la Contemplation mystique ou qui marche déjà vers ses sommets. Il nous reste à parler de la passivité qu'elle doit avoir pour ne pas entraver l'oeuvre de Dieu.

 

            La sanctification d'une âme est avant tout l'œuvre de Dieu et tout spécialement -- nous l'avons assez répété -- la contemplation infuse est un pur don de Dieu. Tout ce que l'âme peut faire c'est de s'ouvrir par la foi et l'espérance, de faire en elle le vide par l'abnégation totale.

 

            La part de l'âme dans la contemplation infuse est, à le bien entendre, une part négative : enlever ce qui peut faire obstacle au don de. Dieu. C'est à l'Esprit Saint, avec ses dons d'intelligence et de sagesse à fournir la part active. A cette partie essentielle, correspond la passivité du côté de l'âme.

 

            Saint Jean de la Croix qui a traité dans la Montée du Carmel surtout de la perfection « active » de l'âme, a traité dans la Nuit Obscure, comme personne avant lui ne l'avait encore fait et ne l'a fait depuis, de la purification « passive ». Il enseigne à l'âme à se laisser purifier par Dieu et dans sa partie sensible - purifi­cation des sens - et dans sa partie intellec­tuelle - purification de l'Esprit. Et c'est ici que la plupart des âmes reculent et qu'il faut trouver l'explication du petit nombre de ceux qui arrivent à l'union transformante.

 

            Quand il ne s'agit que de l'ascèse, de la pu­rification active de l'âme, on trouve d'ordinaire les âmes de bonne volonté pleines de généro­sité ; mais quand il s'agit de pénétrer dans les purifications passives, l'âme, qui ne comprend plus, s'arrête et ordinairement refuse d'avancer.

 

            Et pourtant, si Dieu n'intervient pas, la pu­rification ne sera jamais entière et l'union ne pourra par conséquent se faire pleinement[26] :

 

C'est ici, nous dit Saint Jean de la Croix, le lieu d'indiquer pourquoi si peu parviennent à cet état élevé. Sachons-le bien, la cause n'est pas que Dieu réserve seulement à quelques âmes pareille grandeur, il voudrait, au contrai­re que tous l'obtiennent. Mais il trouve peu de vases qui lui permettent une œuvre si digne et si sublime. Les éprouve-t-il un peu ? Il sent les vases fragiles au point de fuir la peine, de se refuser à porter tant soit peu sécheresse et mor­tification, au lieu d'agir avec une pleine pa­tience. Pour ce motif, Dieu, les trouvant sans force au temps de la première faveur faite pour les dégrossir, s'arrête et ne purifie pas, ne tire pas des poussières de la terre ces âmes qui au­raient à présent besoin de plus de force et la constance encore (Vive Flamme, str.II, vers 5)[27].

 

            Sainte Thérèse n'a pas parlé « ex profes­so » de ces purifications passives, mais, inlas­sablement elle dit à ses filles :

 

Livrez-vous... Laissez faire Dieu... J'ai la conviction qu'il y a bien des âmes que Notre-Seigneur éprouve de cette manière, et il en est peu je crois qui se disposent à jouir d'une telle faveur. Quand Notre-Seigneur l'accorde, et que l'âme de son côté fait ce qui est en son pouvoir, je suis per­suadée qu'Il ne cesse plus de l'enrichir qu'elle n'ait atteint un très haut degré de perfection. Mais si nous ne nous donnons pas à lui aussi pleinement qu'il se donne à nous, c'est déjà une grande indulgence de sa part de nous lais­ser dans l'oraison mentale  (Ch. de perf., ch. XVI). Notre-Seigneur ne se donne entière­ment que lorsque nous nous donnons entièrement nous-mêmes. La chose est certaine et si je vous le répète si souvent c'est qu'elle est importante. Jusque là, il n'opère pas en notre âme comme il y opérerait si elle était à lui sans nulle réserve. (Ch. XXVIII) ... O mes sœurs ! quel pouvoir a ce don s'il est accompli gé­néreusement comme il doit l'être ; il amène le Très-Haut à ne faire qu'un avec notre bas­sesse, et à nous transformer en Lui. En un mot, il unit la créature avec le Créateur ! (Ch. XXXII). Que votre volonté, ô Seigneur, s'accomplisse en moi. Et cela par toutes les voies et toutes les manières que vous voudrez, ô mon tendre Maître. Si vous trouvez bon que ce soit par des peines, fortifiez-moi et qu'elles arrivent !  (Ch. de perf., ch. XXXIII).

 

            Elle savait bien, la grande Sainte, que l'in­finiment riche ne demande jamais que pour rendre au centuple, qu'il ne dépouille jamais que pour libérer, elle avait compris la parole de Jésus à la Samaritaine. Si vous saviez quel est Celui qui vous demande à boire, peut-­être lui en auriez-vous demandé vous-même, et il vous aurait donné de l'eau vive  (Jean. IV, 10).

 

            A le bien entendre, rien n'est plus simple -- je ne dis pas aisé -- que de se disposer à la contemplation mystique, que d'y progres­ser jusqu'au sommet. Se livrer à Celui qui nous aime et qui peut tout, s'abandonner.

 

            Cependant, si l'ascension nous paraît trop rude, si les purifications passives nous épou­vantent, faisons comme l'ange de Lisieux :

 

Je suis trop petite pour gravir le rude esca­lier de la perfection ...  : Alors, j'ai demandé aux Livres Saints l'indication de « l'ascenseur », objet de mes désirs et j'ai lu ces paroles sor­ties de la bouche même de la Sagesse éter­nelle  : Si quelqu'un est tout petit qu'il vien­ne à moi  (Prov. IX, 4). Je me suis donc ap­prochée de Dieu, devinant que j'avais décou­vert ce que je cherchais. Voulant savoir ce qu'il ferait au tout petit, j'ai continué mes re­cherches, et voici ce que j'ai trouvé : Comme une mère caresse son enfant, ainsi je vous consolerai, je vous porterai sur mon sein et je vous balancerai sur mes genoux  (Is. LXVI, 13).

 

     Oh ! jamais paroles plus tendres, plus mélo­dieuses ne sont venues réjouir mon âme. L'as­censeur qui doit m'élever jusqu'à vous, ce sont vos bras, ô Jésus ! Pour cela, je n'ai pas besoin de grandir, il faut au contraire que je res­te petite, que je le devienne de plus en plus.

 

            Et blottie dans les bras de Jésus, la timide enfant a traversé toutes les nuits sans angois­se, et elle est arrivée rapidement à l'union transformante. Dans les pages qu'elle nous a laissées, il n'est question ni de Contemplation acquise, ni de Contemplation infuse, pas mê­me de contemplation tout court, mais elle dit l'équivalent.

 

            Ecoutons, il vaut bien la peine d'écouter cette enfant que Dieu exalte par tant de pro­diges

 

La sainteté n'est pas dans telle ou telle pratique, elle consiste dans une disposi­tion qui nous rend humbles et petits entre les mains de Dieu, conscients de notre faiblesse et confiants jusqu'à l'audace en sa bonté de Père.

 

            Ecoutons encore :

 

Mais qu'il y en a peu qui savent faire cela !... Il faut consentir à res­ter toujours pauvre et sans force et voilà le difficile, car, le véritable pauvre d'esprit, où le trouvera-t-on ? Il faut le chercher bien loin dit l'auteur de l'Imitation. II ne dit pas qu'il faut le chercher parmi les grandes âmes, mais bien loin, c'est-à-dire dans la bassesse, dans le néant... Ah ! restons bien loin de ce qui brille,, aimons notre petitesse, aimons à ne rien sen­tir, et jésus viendra nous chercher, si loin que nous soyons, il nous transformera en flam­mes d'amour (17 sept. 1896, Lettre à sa sœur Marie).

 

            Donc : humilité, confiance, générosité, aban­don, pureté de coeur, voilà les dispositions requises pour recevoir le don de la contempla­tion infuse. Qui ne peut les donner en quel­que état de vie qu'il soit ? Mais quand elles seront en nous par nos efforts soutenus de la grâce, nous devrons encore nous estimer des serviteurs inutiles, et attendre la contemplation mystique comme un don gratuit[28]. Le seul droit que nous puissions faire valoir pour ré­clamer ce don unique, c'est celui de notre pauvreté « Abyssus abyssum invocat ». (Ps. XLI, 8).


III

 

 

Des principes nécessaires

à la direction des âmes contemplatives

 

            Nous avons vu que l'âme peut par le déta­chement et l'abnégation, se disposer à rece­voir le don de la contemplation. Mais la géné­rosité dans le don complet de soi - condition indispensable - n'est pas toujours suffisante pour avancer et arriver au terme de ce che­min spirituel. Bien des âmes s'attardent et se, découragent, faute d'une direction appropriée à leur état. « Trois sortes d'aveugles peuvent écarter l'âme du droit chemin », nous dit Saint Jean de la Croix : « le directeur spirituel, le malin esprit et l'âme elle-même »[29]. Si le di­recteur est homme de doctrine et d'expérience, il ne permettra pas à l'esprit de ténèbres, transfiguré en ange de lumière, de séduire la pauvre âme, et il apprendra à celle-ci la gran­de science de la contemplation infuse : soute­nir Dieu (divina patiens).

 

            Peu de prêtres, peut-être, comprennent leur devoir vis-à-vis des âmes qui tendent à la per­fection : leur zèle va de préférence aux brebis égarées et se désintéresse facilement de l'avan­cement des autres dans la charité. Cependant « le plus petit mouvement de pur amour a plus de prix aux yeux de Dieu et est plus profitable à l'Eglise que toutes les autres oeuvres réu­nies ensemble. »[30] Contribuer à faire un saint, c'est assurer par là même le salut de milliers d'âmes. N'a-t-on pas dit qu'une Sainte Thérèse a converti, par ses oraisons, plus d'in­fidèles qu'un Saint François-Xavier par ses pré­dications ? « Celui, dit cette grande sainte, qui fait de généreux efforts pour atteindre, avec l'aide de Dieu, la cime de la perfection, j'en suis persuadée, ne va jamais seul au ciel : il y mène à sa suite une troupe nombreuse[31]. » La vie de l'admirable Réformatrice du Carmel fait ressortir d'une manière frappante la part de responsabilité qui incombe aux prêtres dans la sanctification des âmes. Si elle se débattit longtemps dans les sentiers de la médiocrité, c'est qu'elle ne trouva pas un guide qui lui fit prendre son essor vers la perfection[32]  ; si elle souffrit de peines si cruelles dans la voie illuminative, c'est que des « demi savants » incapables de reconnaître l'action du divin Esprit qui la poussait vers les sommets, « la te­naient au collier[33] »  ; si enfin elle répondit si magnifiquement aux avances du Seigneur, c'est qu'elle rencontra un Saint François de Borgia, un Saint Pierre d'Alcantara, un Père Bânes surtout. Elle aimait tant les savants, la grande contemplative !

 

Les grands théolo­giens, même . dépourvus de l'expérience per­sonnelle de ces faveurs, ont un je ne sais quoi qui leur est propre. Dieu les destinant à éclai­rer son Eglise, il suffit qu'on leur propose une vérité pour qu'ils reçoivent une lumière qui les porte à l'admettre... J'ai de ceci une très grande expérience. Je connais aussi ces demi ­docteurs toujours ombrageux, ils m'ont coûté assez cher[34]. Un peu plus loin elle dit en­core : Il sera bon dans les commencements d'en parler sous le secret de la confession à un homme éminent en doctrine, car c'est des docteurs que doit nous venir la lumière, ou bien à un homme très avancé en spiritualité si l'on peut le rencontrer. A supposer que la spiritualité ne soit que médiocre, choisissons de préférence un grand théologien ... Je vous conseille de vous adresser à un grand théolo­gien qui soit en même temps, s'il est possible, versé dans la spiritualité ... (6° D., ch. III).

 

            Cette divine science ne s'acquiert pas en une leçon. Demandons du moins à Saint Jean de la Croix - grand Saint et grand théologien - un fil conducteur qui empêche le maître spirituel de s'égarer dans les mille sentiers des voies mystiques où il devra suivre son disciple.

 

            Tout l'enseignement de ce Saint se rapporte à ces deux chefs :

 

            1° libérer l'âme de tout désir, de toute attache, de toute préoccupation pour ce qui est extraordinaire dans la contemplation, même pour tout ce qui est lumières distinctes dans l'illumination des dons d'intelligence et de sa­gesse ;­

 

            2° concentrer toute son estime, tout son désir, tous ses soins pour ce qui est de l'essence de cette contemplation, je veux dire cette connaissance générale, confuse et amoureuse, en laquelle doit se consommer l'union de l'âme avec Dieu.

 

            Pour cela, le directeur devra avoir toujours présente à l'esprit cette distance incommensu­rable, je dirais volontiers infinie, qui sépare le surnaturel essentiel du préternaturel –(supernaturale quoad modum tantum), et ne jamais perdre de vue ce grand principe : seules les vertus théologales de foi, d'espérance et de charité peuvent être moyens immédiats d'union, car, seules, elles ont pour objet premier Dieu dans sa vie intime. Maïs il nous faut entrer dans quelques développe­ments.

 

            Saint Jean de la Croix insiste beaucoup sur les dommages qu'apporte à l'âme un directeur qui a de l'attrait pour les visions, les révélations et autres charismes :

 

C'est chose diffici­le de faire comprendre à quel point l'esprit du maître influe en secret sur celui du dis­ciple, tellement qu'on ne peut parler de l'un sans faire connaître l'autre : Si le père spi­rituel a du faible pour les révélations, s'y complaît et y attache une grande importance, il ne manquera pas d'imprimer involontaire­ment ce même attrait dans l'esprit de son fils spirituel, si toutefois celui-ci n'est pas plus avancé que son maître. Dans ce cas mê­me, la persévérance sous une semblable di­rection apporterait de graves préjudices à son avancement. En effet, de cette forte inclina­tion du père spirituel pour les visions, résultera une certaine complaisance dont il don­nera des signes manifestes s'il n'a pas assez de circonspection pour dissimuler ses senti­ments ... Il entrera donc en conférence sur ce point avec son disciple, et le principal sujet de leurs discours portera sur ces visions ; il lui tracera des règles pour discerner en elles le vrai du faux. A la vérité, il est important au directeur de posséder cette science, mais il n'est pas à propos d'imposer au disciple cet­te recherche et ce soin, ni de l'exposer au péril qui en résulte, si ce n'est en quelque nécessité urgente. En les laissant passer sans affecter d'y prendre garde, tout danger cesse et le devoir est accompli. Signalons un autre abus. Lorsque ces di­recteurs voient une âme enrichie des faveurs divines, ils font instance auprès d'elle pour obtenir par son entremise la révélation de telle ou telle chose, qui les concerne eux ou d'autres ; et ces bonnes âmes leur obéissent, pensant qu'il est permis de chercher ainsi à connaître ces choses. Parce que Dieu dai­gne parfois, quand bon lui semble, et pour des motifs qui lui sont connus, révéler des connaissances surnaturelles, ils se croient autorisés à désirer cette révélation et même à la solliciter. Si Dieu, acquiesçant à leur sup­plique, répond à leur question, ils deviennent plus audacieux à l'avenir ; ils s'illusion­nent et jugent que Dieu a pour agréable ce mode de communication ; mais en vérité cette manière d'agir déplaît souverainement à la divine Majesté (Montée, 1. II, ch. XVII).

 

Plus explicitement il dit ailleurs :

L'âme qui veut avoir des révélations, pèche au moins véniellement ; celui qui la pousse à ce désir ou qui y consent, pèche de même, quelque parfait que soit le but qu'il se propose (Avis, 109).

 

Et voici la raison qu'il en donne :

L'âme assez téméraire pour prétendre de nos jours interroger Dieu, et en obtenir des visions ou des révélations, lui ferait, ce me semble, une grave injure, parce qu'en le faisant     elle montrerait qu'elle ne se contente pas exclu­sivement du Christ. Dieu pourrait lui ré­pondre : Celui-ci est mon Fils bien-aimé dans  lequel j'ai mis toute mon affection, écoutez­-le (Matt., XVII, 5), c’est-à-dire : Je vous ai envoyé tous les biens par le Verbe, mon Fils ; fixez les yeux sur lui seul, en lui je vous ai révélé toutes choses, vous trouverez en lui plus que vous ne sauriez désirer ni demander. Vous souhaitez des paroles, des révélations où des visions qui ne sont que des fragments de la vérité, et vous en trou­verez la manifestation totale en Jésus. Il est toute ma parole, toute ma réponse, il est toute ma vision, toute ma révélation. En vous le donnant pour frère, pour maître, pour compagnon, j'ai répondu à vos deman­des et je vous ai tout révélé. Au Thabor, mon Esprit s'est reposé sur lui et j'ai dit : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances, écoutez-le. Gar­dez-vous donc de chercher de nouvelles doctrines, ou de solliciter d'autres réponses. Si je parlais autrefois, c'était pour promettre le Christ ; si mes serviteurs m'interrogeaient, leurs demandes se rattachaient à l'attente et à l'espérance du Christ. C'est ce que démon­tre l'enseignement des Evangélistes et des Apôtres,

 

Vouloir actuellement m'interroger et re­cevoir mes réponses, ce serait se déclarer peu satisfait du Christ, et offenser gravement mon Fils bien-aimé. Cette source féconde de tous biens comblera tous vos désirs ; venez vous y désaltérer, en elle vous puiserez tou­tes les grâces des révélations et de plus nom­breuses encore. En effet, désirez-vous une parole de consolation ? Regardez mon Fils obéissant et triste jusqu'à la mort, par amour pour moi, et vous verrez combien de réponses consolantes il vous adressera. Voulez-vous connaître l'explication des choses cachées et les mystères des événements futurs ? jetez les yeux sur lui, vous y découvrirez les se­crets mystérieux de la sagesse divine, selon le témoignage de l'Apôtre : En lui sont renfermés tous les trésors de la sagesse et de science de Dieu (Coloss., II, 3). Ces trésors de sagesse seront pour vous beaucoup plus admirables, plus savoureux et plus profitables que tous les objets de vos propres dé­sirs. Le même Apôtre se glorifie de posséder cette unique science : Je n'ai point fait pro­fession de savoir parmi vous autre chose que Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié (I Cor., II,2). Enfin, si vous voulez avoir des visions ou des révélations divines et même corporelles, contemplez son Humanité sainte, et vous serez ravis des merveilles qui vous sont manifestées. Saint Paul n'a-t-il pas dit : C'est en lui que la plénitude de la Divinité habite corporellement ? (Coloss., II ; 9)[35].

 

            Cette fermeté de foi dans le maître spirituel rendra circonspect le disciple. Cependant il ne faudrait pas tomber dans l'écueil opposé et rendre difficile aux âmes humbles et timides l'ouverture d'âme, à laquelle elles sont obli­gées en semblables matières. Saint Jean de la Croix a bien soin d’ajouter un peu plus loin :

 

 Si nous avons tant appuyé sur la nécessité de rejeter ces visions et ces révélations, si nous avons insisté pour recommander aux confesseurs de ne pas encourager les âmes à ces sortes d'entretiens, ce n'est cependant pas que les maîtres spirituels soient obli­gés de leur témoigner du dégoût et du mépris, au point de leur donner occasion de se tenir trop sur la réserve, et, de leur en­lever la courage de les manifester. En fer­mant la porte à leurs libres aveux, ils les exposent à une foule de dangers. D'ailleurs, ces grâces sont un moyen ; or, puis­que c'est un moyen et une voie par où Dieu conduit ces âmes, il ne convient pas de les mépriser, et il n'y a pas lieu de s'en effrayer, encore moins de s'en scandaliser. Mais il faut procéder avec beaucoup dé douceur, de bonté, de paix et encourager les âmes en leur donnant la facilité de s'exprimer ou­vertement, au besoin même on devra le leur enjoindre. En effet, les âmes éprouvent parfois une difficulté si grande à faire ces déclarations, que pour les y amener, il ne faut rien négliger. On doit ensuite les diri­ger dans la voie sûre de la foi, leur ensei­gner à détourner les yeux de tous ces dons surnaturels, et les exhorter à s'en dégager d'esprit et de coeur, afin de prendre un libre essor vers les sommets de la perfection. On devra enfin les convaincre qu'une seule action, ou un seul acte de volonté fait par amour, a plus de valeur devant Dieu que toutes les visions et les révélations célestes, et que beaucoup d'âmes, sans être enrichies de semblables faveurs, sont sans contredit, in­finiment plus avancées que d'autres qui les ont reçues à profusion.  (Montée, 1. II, ch. XXII).

 

            Quand même nous verrions ces âmes accomplir des miracles, nous ne devrions pas encore nous départir de notre sage réserve, nous rappelant la parole de saint Paul  :  Quand je parlerais les langues des hommes et des an­ges, si je n'ai pas la charité, je suis un airain qui résonne ou une cymbale qui retentit. Quand j'aurais le don de prophétie, que je connaîtrais tous les mystères et que je possèderais toute science ; quand j'aurais même toute la foi jusqu'à transporter des montagnes, si je n'ai pas la charité, je ne suis rien  (1 Cor., XIII.1-2).

 

            Parmi les sages conseils que vient de don­ner Saint Jean de la Croix, il en est un qui a besoin d'être souligné et un peu expliqué. Il n'est pas à propos, dit-il, de faire faire à l'âme qui marche par des voies extraordinaires, le discernement des faveurs qu'elle croit rece­voir. Il y aurait là pour elle un danger et une perte de temps. Alors devra-t-elle se conduire de la même façon pour toutes indistinctement, quelle qu'en soit l'origine ? Oui. Ne rien désirer, recevoir tout simplement ce qui se présente, sans s'y arrêter aucunement - et tout est fait, tout danger est écarté. Désirer des visions célestes pour le bien qu'elles pro­duisent serait infailliblement ouvrir son imagi­nation à l'influence du démon. Si Dieu veut en gratifier une âme, il les lui donnera sans qu'elle les ait désirées, et elles produiront leur plein effet sans son concours actif.

 

            Voici comment s'exprime à ce sujet Saint Jean de la Croix :

 

Règle générale : il faut toujours re­jeter ces représentations et ces sentiments ; supposé même qu'ils viennent de Dieu, l'âme ne l'offensera pas en agissant de la sorte, et ne laissera pas de recevoir l'effet et les fruits dont Dieu veut la gratifier par ces se­cours. En voici la raison : dans les visions corporelles et dans les impressions sensibles, ou même dans des communications plus inté­rieures, si elles sont l'œuvre du Très-Haut, elles produisent instantanément leur effet dans l'esprit, sans donner à l’âme le temps de délibérer pour savoir si elle doit les ac­cepter ou les rejeter. Comme Dieu opère ces choses surnaturellement, sans le concours et les efforts de l'âme, ainsi, sans sa coopération, il produit l'effet qu'il veut dans l'esprit ; il n'est pas loisible à la volonté d'accepter ou de refuser cette opération, ni même dé l'en­traver. En vain, un homme dépouillé de ses vêtements voudrait-il se soustraire à la dou­leur d'une brûlure, si on jetait du feu sur sur son corps, cet élément produirait forcé­ment son action. Ainsi en est-il des visions et des représentations véritables.

 

Puis il énumère six dommages qui se pro­duiraient si l'âme ne recevait pas ces faveurs extraordinaires avec un parfait dégagement. Il conclut :

 

C'est pourquoi il est sage, de fer­mer l'entrée de notre âme à toutes ces vi­sions par une crainte salutaire. En repous­sant les mauvaises, on évite les tromperies infernales ; et à l'égard des bonnes, on sur­monte l'obstacle à la vie de la foi dont l'esprit recueille alors tous les fruits. Dieu en­lève ces grâces aux âmes qui s'y attachent avec un sentiment de propriété et n'en tirent pas de profit ; en même temps, le démon ex­ploite cette disposition et multiplie les sien­nes, l'âme lui en donnant l'occasion et la facilité. Au contraire, l'âme pratique-t-elle sous ce rapport l'abnégation et le véritable dépouillement, le démon cesse d'agir à la vue de l'inutilité de ses efforts, et Dieu aug­mente ses faveurs dans ce coeur humble et dé­gagé ; il l'élève et l'initie à de grandes choses, comme le serviteur qui fut trouvé fidèle dans les petites (Matt., XXV, 21). Si là fidé­lité de l'âme est soutenue, le Seigneur ne laissera pas tarir la source de ses grâces, Il  conduira ainsi peu à peu jusqu'à l'union et la transformation divine (Montée, l. II, ch. I).

 

*

* *

 

            Toutes ces précautions étant prises, occupons-­nous maintenant de cette perle précieuse qui est l'essence de la contemplation ; elle est si cachée, si mystérieuse que seul l'Esprit qui la produit en peut aussi donner l'intelligence. Il appartient au directeur de la découvrir au plus profond de la mer. Car, bien souvent, c'est sous les flots amers dé la tribulation qu'elle se ca­che. Quelquefois pourtant, dès qu'elle apparaît, elle jette un vif éclat et l'âme ne peut douter qu'elle ne se trouve en face d'un trésor d'un grand prix. Sainte Thérèse, qui nous a surtout décrit les formes savoureuses et lumineuses de la contemplation, s'exprime ainsi  :

 

Le Seigneur veut alors, dans sa munificence, faire comprendre à cette âme qu'il est tout près d'elle, si près qu'elle n'a plus besoin de lui envoyer de messagers. Elle peut lui par­ler elle-même et sans élever la voix, car, à cause de sa proximité, il la comprend au seul mouvement des lèvres.

 

Ce que je dis ici semblera. peut-être étrange puisque, nous le savons très bien, Dieu est toujours avec nous, nous entend toujours. Sur tce. point, aucun doute n'est possible. Mais ici ce divin Monarque, notre Maître, veut que nous nous rendions compte qu'il nous entend, que nous éprouvions les effets de sa présen­ce. Il lui plaît d'agir dans notre âme d'une manière spéciale, en la remplissant d'une très vive jouissance intérieure et extérieure, et en lui faisant comprendre, ainsi que je l'ai dit déjà, toute la différence qui existe les contentements d'ici-bas et cette satisfaction, ce plaisir, qui semble combler en elle le vide creusé par le péché. C'est au plus intime d'elle­-même que réside cette jouissance. D'où et comment l'a-t-elle reçue ? C'est ce qu'elle ignore. Souvent même, elle ne sait ce qu'elle doit faire, désirer et demander. Il lui sem­ble avoir trouvé tous les biens à la fois, mais elle ignore ce qu'elle a trouvé, et moi-même je ne sais comment en donner l'idée ...  (Vie ; ch. XIV).

 

Dans les temps où elle est favorisée de cette quiétude, l'âme n'a qu'une chose à faire : se comporter doucement et sans bruit. J'appelle bruit, produire avec l'entendement quantité de paroles et de considérations .... Quelques menues pailles jetées avec humi­lité - si même on peut donner le nom de paille à ce qui vient de nous - feront ici bien mieux l'affaire qu'une grande quantité de bûches et contribueront davantage à  faire prendre le feu. Par bûches, j'entends ces rai­sonnements qui nous paraissent si doctes, et qui, dans l'espace d'un Credo, auront étouffé l'étincelle ... Il faut laisser l'âme se reposer auprès de celui qui est son véritable re­pos ... Souvent, tandis qu'elle sera dans ce repos et cette union de la volonté, l'entendement se trouvera dans un égarement com­plet. La volonté voudra peut-être lui faire partager sa jouissance et s'efforcera de le ramener ; elle fera bien mieux de l'abandonner que de se mettre à sa poursuite. Qu'elle reste à jouir de la faveur qui lui est accordée, comme une sage abeille au fond de sa re­traite. Si, au lieu d'entrer dans la ruche, les abeilles s'en allaient toutes à la recherche les unes des autres, comment se ferait le miel ?  (Vie, ch. XV).

 

            Le témoignage de sainte Thérèse est clair : dans l'oraison de quiétude la passivité des fa­cultés n'est pas complète, la volonté seule est captive ; il peut y avoir encore bien des distractions et il ne faut pas s'en mettre en peine, si l'on ne veut pas tout perdre.

 

            C'est d'une contemplation déjà plus pro­fonde que Saint Jean de la Croix nous parle dans ce passage de la Montée du Carmel :

 

Cette divine lumière investit l'âme avec tant de force, que celle-ci ne fait attention ni aux ténèbres, ni à la lumière ; elle demeure ainsi dans un profond oubli de toutes choses, ne sachant pas où elle est, ni ce qui s'est passé dans cette opération. De longues heures s'écoulent en cet état, et ne paraissent qu'un instant à l'âme lorsqu'elle revient à elle-même. Le temps suit son cours ; sans que l'âme captivée dans l'oraison s'en aperçoive.        La cause de cet oubli du temps est la pureté et  !a simplicité de cette connaissance qui envahit l'âme et la simplifie en la dégageant de toutes les conceptions sensibles et des formes imaginaires dont elle se servait autrefois pour agir. Il est dit de cette courte oraison qu'elle pénètre   les cieux. Elle est courte, parce que la notion du temps y échappe ; elle pénètre les cieux, parce qu'elle unit à Dieu par une connaissance sublime, dont les effets intérieurs restent gravés dans l'âme à son insu (l. II, ch. XIV).

 

            Mais la quiétude n'a pas toujours cette for­me savoureuse et absorbante. Peu d'âmes sont assez pures pour entrer d’emblée dans cette oraison si simple qui participe déjà en quel­que sorte au nunc stans de l'éternelle vision. La contemplation infuse débute ordinairement dans l'aridité. II ne faut pas s'en étonner. La lumière infuse de contemplation est béatifian­te en elle-même, évidemment ; mais en tom­bant sur des yeux encore faibles et malades, il est tout naturel qu'elle les blesse. L'amour infus de cette contemplation est une manne délicieuse qui a le goût de la vie éternelle, mais ceux-là seuls peuvent en savourer la dé­licatesse qui ont perdu tout à fait le goût des viandes et des oignons d'Egypte. C'est un feu dévorant, celui-là même qui brûle au sein de la Trinité Sainte ; mais avant d'embraser l'âme, il devra la purifier : telle la flamme, sur une bûche de bois vert, avant de l'embraser doit la dessécher au milieu des crépitements et d'une aveuglante fumée. Il est donc normal qu'au début, avant qu'elle ait produit son œuvre de purification, la contemplation infuse n'apporte que souffrances aux sens et à l'esprit. Mais si l'âme savait le prix de ces souffrances et l'ex­cellence des biens qu'elles apportent, si elle savait reconnaître la main qui la façonne, elle préférerait mille fois cette sécheresse et cette obscurité non seulement à toutes les consola­tions de la terre, mais à toutes les consolations sensibles de la méditation ordinaire et à toutes les grâces gratis datae.

 

            Pour mieux apprécier l'excellence de cette connaissance générale et amoureuse qui est alors départie à l'âme comme à son insu et en laquelle doit se consommer l'union de l'âme avec Dieu, revenons un peu sur nos pas.

 

            Si nous avons interdit aux âmes favorisées de charismes de désirer ces faveurs célestes, ce n'est pas -- j'espère qu'on l'a compris, au­trement on n'aurait rien compris à la ligne de conduite que nous avons proposée aux di­recteurs de ces âmes -- ce n'est pas pour li­miter notre espérance et les munificences de Dieu à notre endroit ; tout au contraire, c'est pour ne pas restreindre le don de Dieu à  !a mesure de nos facultés bornées. Quand Saint Jean de la Croix étudie dans la Montée du Carmel les différentes espèces de visions, il réprouve impitoyablement le désir de celles qui nous viennent par les sens ou qui s'impriment surnaturellement dans notre imagination ; avec une rigoureuse logique ; il trouve qu'elles ne sauraient nous donner qu'une notion très indigne de Dieu. Quand il arrive aux visions intellectuelles -- les plus nobles et les plus délicates, où l'action du démon ne saurait s'im­miscer, -- il veut encore que nous dépassions celles qui ont pour objet les créatures, comme seraient celles des anges, car elles n’ont au­cune proportion essentielle avec Dieu ; elles ne peuvent donc, tout excellentes et sublimes soient-elles, servir de moyen immédiat à l'union divine (cf. Montée, 1. II, ch. XXIV). Une seule vision, celle de l'essence divine, serait digne de fixer notre attention et d'arrêter notre amour. Mais nul ne peut voir Dieu sans mou­rir. Cette vision est réservée aux bienheureux du ciel et, par miracle, à quelques très rares privilégiés : un Moïse, un Saint Paul, et en­core d'une manière transitoire. Ce serait pré­somption insupportable d'y aspirer. Notre in­telligence devra-t-elle donc se résigner à ne pas atteindre Dieu en lui-même ici-bas ? Ras­surons-nous, Dieu ne se montrera pas sicuti est, mais dans la nuée de la foi. Il touchera l'âme aux profondeurs de son être, là où les facultés ont leur racine, dans ce que Tauler appelle le mens. Sans nul intermédiaire de fi­gures et d'images, par la seule effusion des dons d'intelligence et de sagesse, il se rendra quasi expérimentalement présent à l'âme : Celui qui m'aime sera aimé de mon Père ; et moi je l'aimerai, et je me manifesterai à lui (Jean., XIV, 21)

 

Ces mystérieuses touches sont propres à l'état d'union, dit Saint Jean de la Croix, c'est déjà l'union. A leur égard, il ne conseille plus à l'âme de se conduire « négativement » ; qu'elle les accepte, au contraire, avec toute l'énergie de son amour. C'est Dieu lui-même que l'âme reçoit et qu'elle goûte, mais non sans doute avec la plénitude et l'évi­dence de la claire vision béatifique (Montée, l. II, ch. XXVI).

 

Quelques-unes de ces connaissances et de ces touches, par lesquelles Dieu atteint la substance de l'âme, l'enrichissent merveilleu­sement. I l suffit d'une seule d'entre elles pour enlever tout d'un coup à l'âme cer­taines imperfections, dont elle n'avait pas su se défaire durant le cours de sa vie, et, de plus, pour la laisser ornée de vertus et com­blée de dons naturels. Une de ces consola­tions si enivrantes pourra à elle seule récompenser surabondamment l'âme de tous les travaux soufferts pendant sa vie, fussent-ils sans nombre. Alors, investie d'un courage in­vincible et d'un désir passionné de pâtir pour son Dieu, l'âme est en proie à un tourment étrange : celui de ne pas souffrir davantage. Aucune comparaison, aucune conception na­turelle ne sauraient atteindre à ces notions lumineuses, supérieures à tout, et que Dieu seul produit en l'âme en dehors de sa coo­pération ...

 

Elles n'ont pas toutes cependant la même efficacité, et n'engendrent pas les mêmes sentiments, car bien  souvent ces touches sont très faibles. Mais, si faibles qu'elles soient, une seule est plus précieuse que la­ multiplicité des considérations sur les créa­tures et sur les œuvres du Tout-Puissant. Ces connaissances sont données à l'âme à l'improviste et sans sa délibération, elle n'a que ­faire d'y aspirer ; qu'elle se borne à se tenir humble et résignée à leur égard, et Dieu fera son oeuvre quand et comme il le voudra (Montée, 1. Il, ch. XXVI).

 

            O âmes qui cherchez Dieu avec un amour plein d'anxiété et qui vous désolez parce que vous ne pouvez plus faire usage comme au­trefois du raisonnement et de l'imagination dans votre oraison, voilà ce que Dieu veut vous donner si vous vous résignez à le laisser faire. Cette contemplation, si sublime qu'elle dépasse toute vision et révélation, n'est pas d'autre nature que celle où Dieu vous a fait entrer en vous ôtant la faculté de discourir avec l'entendement. Quoique vous ne ressen­tiez que sécheresse et obscurité, vous marchez certainement vers la lumière de vie. Au lieu de vous désoler de vos impuissances, remettez toutes vos facultés à celui qui veut les gou­verner désormais. Ne savez-vous pas que vous possédez l'auteur des sept dons, et que ce di­vin Esprit veut vous mouvoir en tout, être la prière de votre âme, sa connaissance et son amour ? 

 

Combien y en a-t-il qui commencent à marcher dans le chemin de la vertu, et qui, au moment où Notre-Seigneur veut les faire entrer dans la nuit obscure pour les élever jusqu'à l'union divine, s'arrêtent court, soit qu'elles redoutent de se laisser introduire dans cette voie, soit qu'elles manquent d'un guide assez éclairé et assez habile pour les faire arriver au sommet de la perfection. Quels regrets de voir un si grand nombre d'âmes, douées par le Seigneur des talents et des grâces nécessaires pour avancer dans sa lumière, et qui, si elles voulaient rani­mer leur courage, parviendraient à cet état sublime, de les voir, dis-je, se traîner dans leurs rapports avec Dieu par des, sentiers vulgaires ! (Montée, Prologue).

 

            Quand-nous, prêtres, nous rencontrons une de ces âmes détachées du monde, avides de perfection, qui n'éprouvent plus que dégoût et impossibilité à méditer, poussons-la hardi­ment dans cette voie de contemplation où Dieu l'appelle[36]. Interdisons-lui de faire effort pour revenir à son ancienne méthode et même pour produire des actes distincts autres que ceux qui se présenteront tout naturellement sous l'influx des dons du Saint-Esprit. Pre­nons sans crainte la responsabilité de ce qu'el­le estime une perte de temps et de la paresse.

 

Cette âme avance beaucoup plus vite que si elle marchait elle-même., encore qu'elle ne le sente pas, parce que Dieu la porte entre ses bras, si bien qu'elle gagne du terrain sans éprouver la fatigue de la route. Bien qu'elle soit tentée de se croire inactive, elle agit néanmoins beaucoup plus réellement que si elle travaillait par elle-même, parce que c'est Dieu même qui agit alors en elle.

 

Qu'elle ne s'en aperçoive pas, rien de plus simple, puisque les sens ne peuvent s'élever jusqu'à la hauteur des opérations divines dans l'âme. Dieu agit, en effet, dans ce si­lence mystérieux, où, comme l'a dit l'Esprit ­Saint, l'on entend les paroles de la Sagesse éternelle (Ecclés., IX, 17). L'âme n'a donc qu'une chose à faire, c'est de se remettre entre les mains de Dieu et de s'abandonner à sa conduite paternelle avec une entière confiance.

 

La moindre des merveilles de grâce que Dieu opère dans' 'âme par cette solitude sur­naturelle et ce repos tout divin est un bien d'un prix inestimable, infiniment plus pré­cieux que l'âme et son directeur ne le peu­vent comprendre ; et toutefois, bien qu'ils ne puissent alors s'en faire une idée exacte, le temps viendra où les effets, se montrant au grand jour, leur révéleront la vérité tout en­tière. Mais qui pourrait dire avec quelle dé­plorable facilité ce monde de merveilles peut être ou étrangement bouleversé ou mê­me complètement paralysé ? Il suffit pour cela de la moindre opération de l'âme qui s'avisera d'appliquer ses sens ou ses appé­tits à la poursuite de quelque connaissance distincte ou de quelque consolation sensible. Que l'on se figure ce qui arriverait si une main complètement étrangère aux lois de la peinture s'avisait de retoucher un portrait de grand maître, chef-d’œuvre de l'art, avec les plus grossières couleurs, à tort et à tra­vers, sans goût et sans harmonie. Mieux vaudrait assurément détruire plusieurs toi­les de mince valeur ; le mal ne serait ni si grand, ni si regrettable, ni    si irréparable.  Ainsi en est-il des âmes. Bien que ce préju­dice soit pour elles si grand qu'il est impos­sible, en le signalant, de dépasser les limites du vrai, il est cependant si commun que c'est à peine si l'on trouve un directeur qui n'y jette pas les âmes dont Dieu s'empare par cette sorte de recueillement pour les élever à la contemplation surnaturelle.

 

Toutes les fois, en effet, que Dieu      com­mence à répandre sur l'âme cette onction in­time qui résulte d'une connaissance amou­reuse, sérieuse,       paisible, solitaire      et très éloignée de tout ce qui tombe sous les sens et des pensées naturelles à l'esprit. humain, il la tient dans cet état sans qu'elle puisse ni goûter ni méditer aucune vérité du ciel ou de la terre, parce qu'il l'absorbe uniquement dans cette onction précieuse qui l'entraîne à la solitude et à ce saint repos.

 

 

Alors viendra un de ces malencontreux qui ne savent que frapper à grands coups de marteau comme le forgeron sur l'enclume ; et parce qu'il ne connaît pas d'autre doctrine que celle-là, il lui tiendra ce langage : Allez, marchez donc ; quittez cette voie, vous per­dez votre temps, tout cela n'est que de l'oi­siveté ; prenez un sujet d'oraison et, méditez­-le, faites des actes, car il faut que vous en fassiez de votre côté et que vous vous met­tiez en mouvement ; tout le reste n'est qu'il­lusion     et amusement frivole. Comme ces u directeurs ne connaissent ni les degrés        d'oraison ni les voies de l'esprit, ils ne s'aperçoivent pas que ces actes qu'ils prétendent imposer à l'âme, il y a longtemps déjà qu'elle les a faits, et que cette voie où l'on marche à l'aide du raisonnement, elle l'a parcourue tout entière, puisqu'elle est ar­rivée au sacrifice de tout le sensible. Ils ne     songent pas que lorsqu'un voyageur, après avoir franchi la route, est parvenu au ter­me, il ne lui est plus nécessaire de continuer   à marcher, puisque, en marchant toujours, il ferait que s'éloigner du but. Et comme ils ne comprennent pas que cette âme est entrée dans la vie de l'esprit, où il n'y a` plus ni raisonnement, ni sentiment, où Dieu agit sur elle d'une manière très intime en lui par­lant au coeur dans la solitude, ils superpo­sent à l'onction divine des onctions humai­nes et misérables, qui proviennent de con­naissances communes et de consolations vulgaires dont ils la forcent à se nourrir. C'est ainsi qu'ils lui font perdre, avec la solitude et le recueillement, l'admirable et divine peinture que Dieu travaillait à perfectionner en elle. De là il résulte que l'âme d’abord ne fait pas ce qu'ils lui demandent parce qu'elle ne le peut plus, et qu'ensuite elle ne profite pas de ce que Dieu voulait faire en elle, parce qu'ils l'en empêchent.

 

Ce que doivent se rappeler avant tout les directeurs auxquels je m'adresse, c'est que le Saint-Esprit est, dans cette grande affai­re, l'agent principal, le moteur essentiel des âmes. Il ne cesse donc jamais de veiller sur elles, il prend un soin continuel de tout ce qui peut contribuer, en les faisant avancer en perfection, à les conduire à Dieu plus promp­tement et de la manière la plus avantageuse. Le directeur, il est donc à propos qu'ils en soient profondément convaincus, ne doit point agir dans une chose d'une si haute im­portance ; il n'est qu'un instrument et rien de plus, dont l'office est simplement d'aider les âmes à marcher d'après les règles de la foi et les prescriptions de la loi divine, sui­vant ce que Dieu demande de chacune d'elles. Leur unique préoccupation doit donc être, non pas assurément de plier les âmes à la méthode qu'ils préfèrent et à la voie qu'ils sui­vent eux-mêmes, mais bien d'étudier atten­tivement la voie par laquelle Dieu des con­duit ; et s'ils ne peuvent la saisir, de les laisser aller sans leur causer aucun trouble. Lorsque le soleil, en se levant, visite votre maison de ses. rayons, il pénètre aussitôt dans l'intérieur si vous lui en ouvrez les issues ; et Dieu, qui ne dort jamais en gar­dant Israël (Ps. CXX, 4), entrera aussi dans l'âme qu'il trouve vide de tout pour la rem­plir de ses trésors. Dieu environne donc les âmes de ses sollicitudes ; et se tient prêt à y entrer comme le soleil dans la maison dont nous parlions tout à l'heure. Ceux qui les gardent n'ont, par conséquent, rien autre chose à faire qu'à les disposer conformément aux lois de la perfection évangélique qui consiste dans le dépouillement et le vide du sens et de l'esprit. Il ne leur appartient pas d'aller plus loin et de chercher à construire eux-mêmes l'édifice ; c'est une œuvre réser­vée à Celui de qui descend toute grâce et tout don parfait (Jacob, I, 17). Si le Seigneur ne construit lui-même la maison, c'est en vain que travaillent ceux qui la bâtissent (Ps. XXXVI, I). Et, puisqu'il est l'architecte surnaturel, lui seul a le droit d'élever dans chaque âme l'édifice surnaturel selon son bon plaisir. Pour vous, préparez la nature à cette grande œuvre, en travaillant à l'anéan­tir dans tout ce qui lui appartient en propre. Voilà votre office ; celui de Dieu est, selon la parole du Sage, de diriger la marche de l'âme (Prov., XVI, 9), c'est-à-dire de la con­duire à la possession des biens surnaturel par des voies et des moyens que ni vous ni l'âme elle-même ne pouvez connaître.

 

Gardez-vous donc bien de dire qu'elle n'avance pas et qu'elle ne fait rien. Si l'âme, alors, ne goûte pas plus qu'auparavant les connaissances particulières, elle poursuit toujours, soyez-en sûr, sa marche vers le surnaturel. Mais, direz-vous, elle n'a point de connaissance distincte. Et moi, je vous dis que si elle en avait, elle n'avancerait pas, parce que Dieu est incompréhensible et qu'il surpasse infiniment la portée de l'entende­ment humain. C'est pourquoi, plus l'âme avance, et plus elle doit s'éloigner d'elle­-même, en marchant à la seule clarté de la foi et en croyant sans voir. On s'approche donc plus près de Dieu par la privation que, par la possession de ces connaissances. Pour­quoi donc vous affliger de la voir dans ce dénuement ? Si l'entendement ne revient pas en arrière, en voulant s'occuper de connais­sances distinctes et en recourant à d'autres manières humaines de saisir les choses, il avance réellement, parce qu'il marche en s'appuyant toujours davantage sur la foi. Et comme l'entendement ne sait pas et ne peut pas savoir ce qu'est Dieu, il avance vers lui d'autant plus qu'il comprend moins. Par con­séquent ce que vous condamnez dans cette âme est précisément ce qu'il y a de plus heureux en elle puisque sa grande affaire est de ne pas s'arrêter à des connaissances distinctes et de faire chaque jour de nou­veaux progrès dans la perfection de la foi.

 

Peut-être objectera-t-on que Si l'entende­ment n'a aucune connaissance distincte, la volonté condamnée à rester oisive sera- im­puissante à aimer, puisqu'il est impossible d'aimer ce que l'on ne connaît pas[37].

 

Sans doute, lorsqu'il s'agit des opérations et des actes de l'âme dans l'ordre de la na­ture, rien n'est plus vrai que ce principe en­seigné par les philosophes, qu'on ne petit aimer que ce que l'entendement connaît d'une manière distincte. Mais s'il s'agit de la contemplation infuse, qui est un don surnaturel de Dieu, et c'est de celle-là que nous parlons, il n'est nullement nécessaire que l'âme ait aucune connaissance distincte ni qu'elle fasse grands efforts de raisonnements. Dieu, alors, lui communique une connais­sance amoureuse, qui est une sorte de lumière dont la clarté et la chaleur sont inséparables, sans qu'on puisse les discerner l'une de l'au­tre. Aussi l'amour de la volonté a-t-il préci­sément les mêmes qualités que la connais­sance de l'entendement. Et, en effet, la contemplation ne donne qu'une connaissance générale et obscure, au moyen de laquelle. l'entendement ne parvient pas à compren­dre distinctement ce qui lui est présenté ; et l'amour de la volonté placé dans les mêmes conditions demeure,  lui aussi, sans aucun objet spécial et distinct.

 

Il n'est donc nullement à craindre que la volonté demeure dans l'oisiveté, puisque, si elle cesse de faire des actes qui, étant son œuvre à elle, s'appuient sur des connaissances particulières, Dieu par la connaissance que lui donne ta contemplation, l'enivre, ainsi que nous venons de le dire, d'une grâce infuse d'amour. Les actes d'amour qui dé­coulent de cette contemplation infuse ont une perfection, un mérite, une douceur d'autant plus admirables, que le principe divin qui, en répandant cet amour dans l'âme, l’embrase de ses feux, a une plus sublime excellence. Comme la volonté entièrement détachée de tous les goûts sensibles est tout près de Dieu, cet amour unit étroitement et, pour ainsi parler, identifie l'âme avec lui. (Vive flamme, strophe III.)

 

            Si nous n'avons pas reculé devant une si longue citation, c'est parce qu'elle éclaire par­faitement la notion de la connaissance géné­rale et amoureuse propre à la contemplation -­notion assez obscure en elle-même, il faut bien l'avouer, pour qui n'en a pas une grande ex­périence, -- et qui ne la saisit pas bien, ne sait encore rien de l'essence de la contempla­tion infuse. Cette « obscurité translumineu­se » est son fond. Sur ce fond peuvent se greffer des lumières distinctes sur tel ou tel attribut de Dieu, tel ou tel mystère. Qui de nous n'a rencontré de ces âmes ignorantes de toute théologie et divinement éclairées sur no­tre dogme, sur l'Ecriture sainte ?

 

            Saint Jean de la Croix a parlé longuement de ces lumières sublimes dans son Cantique spirituel quand il traite des fiançailles de l'âme avec son Dieu. Cependant il a bien soin de nous faire remarquer que « toute vue, toute connaissance des choses surnaturelles ne sau­rait nous aider autant pour grandir dans l'amour de Dieu que le plus petit acte de foi vive et d'espérance, accompli dans un dénuement complet de toute lumière » (Avis, 100). L'âme doit se nourrir bien plus de ce qu'elle ne com­prend pas de Dieu que de ce qu'elle en com­prend. Aussi le saint Docteur a-t-il pu dire :

 

Une des grâces et des faveurs les plus insi­gnes que Dieu accorde à une âme en cette vie, bien que ce ne soit pas d'une manière durable, mais passagère, consiste à lui don­ner une connaissance si vraie et un senti­ment si relevé de lui-même, qu'elle com­prend clairement l'impossibilité où elle est d'en avoir pleinement ici-bas la connaissan­ce et le sentiment (Avis, 103).

 

            Remarquons toutefois que ces lumières ne sont pas des lumières se rattachant à l'esprit de prophétie -- grâces gratis datae -- ; elles restent du domaine de la foi : dans l'oraison or­dinaire, la foi est discursive ; dans l'oraison in­fuse, sous l'influx du don de sagesse, elle de­vient intuitive, si l'on peut s'exprimer ainsi, elle entre dans le cœur même du mystère et en découvre toutes les harmonies, toutes les conve­nances. Sous ce reflet de la lumière d'en haut, les apparentes contradictions s'évanouissent et l'évidence se fait, si bien que vous entendrez ces âmes s'écrier : Je ne crois plus, je vois. Ce n'est qu'une façon de parler. Ces âmes restent en plein mystère, en pleine foi. Qu'elles essaient - revenant en arrière - avec leur raison raisonnante, avec le vocabulaire de la terre, de rendre compte de ce qu'elles ont vu, elles ne pourront encore qu'épeler la vérité qu'elles ont embrassée d'un regard si simple et si lumineux.

 

            La contemplation infuse a ses lumières et ses douceurs, qui n'ôtent rien au mérite de sa foi. Elle a aussi ses ténèbres et ses angoisses, qui y ajoutent encore. Ces alternatives sont très fréquentes, et elles se retrouvent dans tous les stades du chemin spirituel. Cependant., ordinairement, ces épreuves se font sentir da­vantage au début et vers la fin. Au début - nous l'avons déjà constaté et nous ne nous y attarderons plus - quand Dieu retire l'âme de la voie des sens et de la méditation pour la faire entrer dans celle de l'esprit ou de la contemplation, i l y a comme du désarroi dans cette âme : ne comprenant pas encore la nature des biens qu'elle reçoit, devant son inaction forcée, elle s'imagine que la source des biens spirituels est tarie pour elle et que Dieu l'a abandonnée puisqu'elle ne trouve plus ni sou­tien, ni consolation dans les exercices de la vie intérieure. C'est ce que Saint Jean de la Croix appelle la nuit des sens. Si cette âme a un directeur averti et qu'elle soit, par ail­leurs, docile à sa conduite et à celle du Saint­ Esprit, elle s'habituera vite au régime des dons et ne tardera pas à trouver une grande force et une grande douceur dans ce nouveau mode d'oraison, tout de silence et de paix. L'esprit est considérablement fortifié aux dépens de la partie sensible. Mais à son tour, il aura be­soin d'être purifié pour entrer plus avant dans les profondeurs de la Sagesse divine et rece­voir les touches sublimes dont nous avons par­lé plus haut. Alors se produisent les grandes pu­rifications passives. C'est ce que Saint Jean de la Croix appelle la nuit de l'esprit.

 

            Par le seul fait que la lumière va toujours croissant dans une âme fidèle, il pourra en ré­sulter une impression d'aveuglement très dou­loureuse.

Lorsque la céleste lumière de contemplation envahit une âme encore im­puissante à la supporter, elle la. jette dans les ténèbres spirituelles ; car la clarté de l'une surpasse les forces intellectives de l'au­tre et paralyse son mode naturel de compren­dre. C'est pourquoi saint Denys et les autres théologien ; mystiques appellent cette contemplation infuse un rayon de ténèbres, ainsi nommé par rapport à l'âme qui n'est pas encore purifiée et éclairée. David dit à ce sujet : Une nuée est autour de Dieu, et l'obscurité l'environne (Ps. XCVI, 2). Ce n'est pas qu'il en soit ainsi en réalité, mais seulement eu égard à notre faible entendement, qui est ébloui et aveuglé dans cette immense splendeur et ne peut s'élever à une hau­teur si sublime. Les nuées se sont fendues par l'éclat de sa présence (Ps, XVII, t3), ajoute le Roi Prophète. C'est ce qui a lieu pour notre entendement par rapport à Dieu. Lors­que le souverain Maître envoie sur l'âme, qui n'est pas encore transformée, les splendides rayons de sa plus secrète sagesse, il Jette son intelligence dans d'épaisses ténèbres. (Nuit, I. II, ch. V).

 

            Autre cause de souffrance : les imperfec­tions de cette âme frappée par ce rayon de la pureté essentielle.

 

A la lueur de cette lumière si pure qui l'envahit pour en chasser les impuretés, l'âme se voit toute misérable et toute souillée ; il lui semble que Dieu s'élè­ve contre elle et qu'elle s'élève contre Dieu. C'est là un sentiment on ne peut plus péni­ble. Se croire rejeté de Dieu, c'est une des tribulations dont Job se plaignait le plus, lorsque, soumis par Dieu à une semblable épreuve, il s'écriait : Pourquoi m'avez-vous mis en hostilité avec vous, et m'avez-vous rendu à charge à moi-même (Job, VII, 20j. Cette divine et obscure clarté révèle mani­festement à l'âme toute son impureté : - elle comprend, grâce aux rayons lumineux qui l'éclairent, qu'elle est indigne du regard de Dieu et des créatures. Ce qui augmente enco­re son tourment, c'est la crainte de ne ja­mais trouver grâce devant le Seigneur et de n'avoir plus aucun bien à espérer. Tout son esprit est plongé dans ta connaissance appro­fondie de ses misères et de ses maux, elle touche du doigt et reconnaît que de son pro­pre fonds elle ne saurait attendre        autre chose (ch. V).

 

Au milieu des étreintes de cette contem­plation qui l'a purifie, l'âme se voit à l'om­bre de la mort, elle semble participer aux angoisses et aux tortures de l'enfer, c’est-à-dire elle se sent privée de Dieu, châtiée, re­poussée par lui, et elle porte tout le poids de son indignation. (I. II, ch. VI).

 

            Que le directeur ne se trouble pas de cette phase tragique, j'oserais dire, de la contem­plation infuse, même si l'état morbide du pau­vre patient contribuait à entretenir ces souf­frances intimes, car, même dans ce cas, elles ne seraient pas privées de leur action purga­tive. Qu'il cherche à lui faire aimer un état si douloureux puisqu'il est impuissant à l'en fai­re sortir ; qu'il lui redise les encouragements que Saint Jean de la Croix prodigue avec tant de compassion à l'âme qu'il dirige vers les sommets. Le Saint estime tant ces ultimes pu­rifications qu'il les montre comme la récompen­se de toute une vie d'abnégation et le prix des souffrances extérieures supportées jusque-là.

 

O âmes qui voulez marcher dans la consola­tion et la sécurité, si vous saviez combien il vous est bon d'être affligées pour parvenir à cet état, combien la souffrance et la morti­fication sont avantageuses quand il s'agit d'acquérir des biens si élevés, vous ne cher­cheriez nulle part aucune consolation ; vous ne voudriez pas autre chose que la croix avez son fiel et son vinaigre, et vous vous estimeriez souverainement heureuse de l'avoir en partage, parce que vous verriez que, mourant ainsi au monde et à vous-mêmes, vous serait donné de vivre en Dieu au mi­lieu de délices purement spirituelles. En souffrant avec patience les épreuves extérieures, vous méritez que le Seigneur arrête sur vous ses regards divins afin de vous purifier et de vous délivrer de toutes vos imperfections, par des peines spirituelles très intérieures. Car il faut avoir rendu de grands services à Dieu, avoir montré une patience à toute épreuve et une longue persévérance, il faut, en un mot, se rendre extrêmement agréable à ses yeux pour obtenir une grâce aussi gran­de que celle de cette parfaite purification. C'est pourquoi l'Ange disait au saint homme Tobie qu'il fallait, parce qu'il était agréa­ble à Dieu, qu'il fût visité par la tribulation, afin d'être éprouvé plus parfaitement et disposé de la sorte à recevoir de plus grandes faveurs. (Tobie  13}.

 

C'est ainsi que Dieu agit à l'égard des âmes qu'il veut faire arriver à une perfection éminente. Il permet qu'elles soient ten­tées, affligées, tourmentées, purifiées inté­rieurement et extérieurement par la souf­france parvenue jusqu'à ses dernières limi­tes, afin de les déifier ensuite par l’union avec sa divine sagesse ; et c'est là le plus haut degré d'élévation qu'elles puissent at­teindre en ce monde. Mais il les purifie d'abord par cette même sagesse, dont le roi David nous dit : La sagesse du Seigneur est semblable à l'argent éprouvé au feu, purifié dans le creuset et raffiné jusqu'à sept fois (Ps. XI, 7}, c'est-à-dire parfaitement pur. (Vive flamme, strophe II).

 

            Que le directeur ne se lasse pas si la pauvre âme ne s'ouvre pas à .la consolation qu'il lui apporte. Ces souffrances-là ne peuvent être adoucies que par Celui qui les cause. Qu’il s’estime heureux s’il n’ajoute pas à ses peines, et s'il obtient qu'elle multiplie ses actes de foi, d'espérance et de charité ; c'est pour lui faire pratiquer ces vertus théologales à un degré héroïque que Dieu permet toutes ces tentations et toutes ces angoisses. Saint Jean de la Croix avait bien l'expérience de ces états quand il écrivait :

 

En vain le directeur fait­-il valoir toutes les raisons qui peuvent la  consoler, en l'assurant qu'il résultera un bien de toutes ces peines, elle n'y veut pas ajou­ter foi. Elle est tellement abreuvée d'amer­tume et submergée dans un océan de maux, où elle voit distinctement ses misères, qu'elle s'imagine être incomprise de son directeur, et n'attribue le langage de celui-ci qu'à, i'igno­rance de ce qu'elle éprouve an fond du cœur. Ces entretiens, loin de la consoler, accrois­sent sa douleur ; elle n'y trouve pas le remède à son état de souffrance, et en effet il n'y est pas. Car tant que la purification n'au­ra pas atteint le degré voulu par le Seigneur, aucun moyen, aucun adoucissement ne sera capable de calmer les angoisses de ce cœur. Le prisonnier enfermé pieds et poings liés, dans un obscur cachot, étendu sans mouve­ment, ne voit venir et n'attend plus aucun secours, ni d'en haut ni d'en bas. De même. l'âme incapable par elle-même de hâter sa délivrance, demeurera dans l'angoisse et dans les ténèbres jusqu'à ce que son esprit soumis, humilié et purifié ait acquis, par son dégagement absolu de tout, l'immatérialité, la simplicité et la délicatesse au moyen des­quelles il ne fera plus qu'un avec l'Esprit de Dieu, selon la mesure où sa miséricorde lui accordera l'union d'amour : En raison de cette mesure, l'épreuve sera plus ou moins forte et aura une durée plus au moins lon­gue.

 

Mais si l'union doit être sérieuse et dura­ble, la purification, si rigoureuse qu'elle soit, se prolongera des années, toutefois, avec des intervalles que Dieu dispensera à l'âme, en interrompant la forme et le mode de cette contemplation purifiante, pour la rendre illuminative et amoureuse (Nuit, 1. II, ch.VII).

 

            Nous avons été certainement frappés, dans cette rapide étude des voies mystiques, de la diversité de ces voies et de constater comment les souffrances s'y succédaient aux délices, les ténèbres à la lumière. Parmi ces alternatives, souvent déconcertantes pour un directeur peu expérimenté, sa ligne de conduite cependant est bien simple : il n'a qu'à donner la vérité aux âmes pour les maintenir en toute occurrence dans l'humilité et la magnanimité. Il ne leur permettra pas de se replier sur elles-mêmes mais il leur montrera Dieu. Dieu immuable Dieu, bien infini, transcendant tout bien, bien diffusif de soi, Dieu pureté et amour infini ne demandant qu'à se donner aux âmes, et, en se donnant, purifiant toujours davantage, pour, pouvoir toujours donner plus.

 

            Que l'âme comblée de charismes et de fa­veurs sensibles s'humilie et espère. Qu'elle ne s'y arrête en aucune façon. Dieu par là ne fait que la disposer à des grâces plus élevées. Car, comme très judicieusement le fait remarquer Saint Jean de la Croix, « Dieu ne se refuserait pas à lui communiquer dès le commencement la pureté de l'esprit, si ces deux extrêmes, les sens et l'esprit, l'humain et le divin, pouvaient immédiatement s'adapter et s'unir par un seul acte sans l'intervention préalable d'actes mul­tipliés qui servent de préparation à l'âme ». (Montée, l. II, ch. 7). Si Dieu l'en prive pour la mettre dans I'obscurité et l'aridité, qu'elle espère encore plus. Que la mesure de sa souf­france soit celle de son espérance, car elle lui donne la mesure de la purification qui s'opè­re et des biens qui l'attendent.

 

            Aux unes et aux autres, le directeur rappel­lera ce grand principe de saint Thomas  : L'amour en Dieu ne suppose pas l'amabilité, mais au contraire, il la pose : « Amor Dei est infundens et creans bonitatem in rebus » (I, q. 20, a. 2). Tout orgueil et tout décourage­ment fuient devant cette vérité : Qu'as-tu que tu n'aies reçu ? (I Cor., IV). Lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort  (Cor., XII, 10). Si je me reconnais pauvre et misérable, le regard créateur tombera sur moi, et je serai comblé.

 

            C'est la vérité qui délivre. Donnons-la abon­damment aux âmes qui viennent à nous ; et pour cela, nourrissons-nous-en nous-mêmes dans les Livres Saints et le coeur à cœur avec la divine Sagesse.

 

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[1] (La contemplation est un acte vital de l'intel­ligence surélevée par les dons d'intelligence et de sagesse. Elle relève cependant de l'ordre affectif en tant qu'il est ordonné par la charité et se ter­mine en elle.)

[2] I a. 11 æ, q.69 a 2. ad. 3.

[3] Ainsi, la résurrection d'un mort, pour être chose extraordinaire, miraculeuse, est bien inférieure à la résurrection d'une âme qui, sous l'abso­lution du prêtre, passe de la mort à la vie sur­naturelle.

[4]  Il est vrai, Ste Thérèse, au Chap. XII de sa vie nous dit : « Quand Dieu suspend et arrête l'en­tendement, il lui fournit de quoi admirer et de quoi contempler : dans l'espace d'un Credo il lui donne plus de lumières que nous ne pourrions en acqué­rir en bien des années par toutes nos industries terrestres. » Elle en fit maintes fois l'heureuse ex­périence ; mais elle décrit là une phase du déve­loppement de sa vie mystique : la phase illumina­tive. Avant d'entrer dans ce stade de sa vie mys­tique, elle était restée une vingtaine d'années dans une douloureuse aridité.

[5] Nuit obscure, liv. II, ch. I.

[6] Château VII Dem. ch. II1. « L'âme est divi­ne à proportion qu'elle soutient en soi les opéra­tions du feu d'amour sans en recevoir lésion, fai­blesse ou empêchement quant à sa nature corpo­relle ». (Vénérable Jean de St-Samson).

[7] L'étude des degrés intermédiaires nous conduirait trop loin, et la chose est d'ailleurs de peu d'importance pratique. Toutes les classifications sont plus ou moins arbitraires. Dieu seul est maître ici : il est libre de brûler les étapes. D'ailleurs la continuité de la voie est telle qu'il est difficile de poser des bornes milliaires. C'est Dieu qui tra­ce à chaque contemplatif la voie où il veut se com­muniquer à lui ; l'âme n'a même pas à chercher où elle en est, elle n'a qu'à fixer le but sans s'arrêter nulle part.

[8] Cantique spirituel. Str. XXXIX

[9] Cf. a, Il æ, q. 69, a. 2, ad. 3.

[10] Cf. II a, II æ q. 184, a. 3.

[11] Cf. l a, II æ, q. 3. a. 2.

[12] Dans cet article on lit encore - pp. 303 et 304 -  : Tous ceux qui s'appliquent au saint exercice de l'entretien avec Dieu ont des grâces congrues pour arriver à la perfection de l'état mys­tique ... la contemplation est moralement nécessaire pour acquérir la sainteté. C'est là d'ailleurs l'ensei­gnement traditionnel : Cf. R. P. Garrigou-Lagrange, Perfection et contemplation, Chap. III, art. 4 et ch. VI, art. 5. L'accord des Maîtres sur le caractè­re normal quoique éminent de la contemplation infuse.

[13] Rapprocher de ces paroles celles de Notre- Seigneur à la Bse Angèle de Foligno  : « François m'a beaucoup aimé, j'ai beaucoup fait en lui, mais si quelque autre personne m'aimait plus que François, je ferais plus en elle... Si je rencon­trais dans une âme un amour parfait, je lui ferais de plus grandes grâces qu'aux saints des siècles passés, par qui Dieu fit les prodiges qu'on raconte aujourd'hui. Or, personne n'a d'excuse car tout le monde peut. aimer. Dieu ne demande à l'âme que l'amour, et lui-même est l'amour de l'âme » (Le livre des visions et instructions de la Bse Angèle Foligno, traduit par Ernest Hello).

[14] La question a été très bien traitée par le R. P. Gabriel de Ste- Marie- Magdeleine dans son petit opuscule, Message de la Petite Thérèse (Cou­vent des Carmes Déchaussés, 11, Chaussée d'Acl­beke, Courtrai 0 fr. 75).

            Cf. aussi Les Ascensions mystiques du R. P. Théodore de St-Joseph et le no de la Vie Spiri­tuelle, mai 1924, à l'article sur la Contemplation de la Bienheureuse.

            Dans ces différentes études, il est prouvé que la Sainte a atteint les sommets de la vie mystique, et que la petite voie ouverte à tous y mène avec rapidité et facilité.

[15] D'où certains auteurs ont conclu que l'on pouvait avec une parfaite pureté d'intention dési­rer la grâce du ravissement, comme moyen plus ra­pide de perfection ; il est si facile de prendre le change sur ses intentions, qu'il vaut mieux s'en tenir à cette règle générale : ne désirer la contem­plation que dans sa nudité, et laisser ce « chemin raccourci » à qui Dieu le réserve. Il sait ce qu'il nous faut.

[16] Nuit obscure, liv. II, ch. 20.

[17] Château VI° Demeure, ch. 5.

[18] Ici encore la doctrine de Sainte Thérèse de l'Enfant Jésus se rencontre avec celle des grands mystiques de son Ordre : Elle veut que ceux qui suivent sa « petite voie » aient la sainte ambition d'aller droit au ciel. Voyez son acte d'offrande à l'amour miséricordieux. Et encore cette parole à son « frère » missionnaire  : « Comment purifierait­-Il dans le purgatoire les âmes consumées par l'amour divin ? »

[19] Voici les conclusions votées par le Congrès thérésien de Madrid, mars 1923 :

1 ° La contemplation est comme l'arrosage qui fait croître les vertus et les fortifie ; elles y obtien­nent leur perfection dernière.

2° Dans ces vertus perfectionnées par le moyen de la contemplation, la grâce n'est plus seulement le principe surnaturel de nos bonnes actions, mais, totalement triomphante, elle imprime à ces mêmes actions sa propre modalité surhumaine.

3° C'est dans cet état de contemplation que dis­paraît complètement toute trace d'amour propre ou de vaine gloire :

4° C'est par la contemplation qu'on arrive à ce que, étant morts complètement à nous-mêmes, Jésus-Christ seul vive en nous.

[20] Pour donner une traduction exacte de cette expression espagnole : « el se lo sabe » avec sa nuance, il faudrait paraphraser et dire : Dieu le sait bien, mais c'est son secret.

[21] Quelques-uns ont vu dans ce problème de la vie spirituelle si controversé de nos jours : Peut­-on ou non aspirer à la contemplation infuse, une question oiseuse qui intéressait peu l'avancement des âmes. Mais selon nous, c'est une question ca­pitale. Combien d'âmes n'avons-nous pas vues tristement arrêtées dans leur élan vers la perfec­tion tel qu'un oiseau à qui on a coupé les ailes parce qu'on leur avait fait entendre que la contem­plation infuse était un privilège auquel elles ne pouvaient aspirer sans manquer d'humilité. Sans doute, l'amour désintéressé garderait toute sa gé­nérosité, alors même qu'il n'attendrait aucune ré­compense de son labeur ; mais, n'exigeons pas au début de la carrière la pureté d'amour qui est le partage des parfaits. La magnanime Thérèse d'Avila, qui, certes, n'avait pas l'habitude de calculer avec le bon Dieu, s'exprime ainsi : « Etant donné notre nature, il nous est impossible, je crois, d'avoir le courage des grandes choses, si nous ne nous sen­tons pas en possession de la faveur de Dieu » (Vie, c. X),

[22] Cf. La Doctrine spirituelle de Cassien, par Dom Ménage (Vie Spir., mai 1923).

[23] Il ne faudrait pourtant pas outrer cette doc­trine : ascétique et mystique ne sont pas deux li­gnes mises bout à bout, elles se pénètrent et se fortifient mutuellement et continuellement jusqu'à la fin de la vie. Seulement, au commencement du voyage, c'est l'effort du rameur qui domine, vers la fin, c'est le souffle de l'Esprit Saint qui gonfle la voile.

[24] Pour éviter toute la confusion qu'on remar­que de suite cette expression « Que l'âme se porte toujours » : Saint Jean de la Croix ne dit pas que l'âme doive choisir toujours ce qui est le plus dif­ficile. Il faut bien se garder d'entendre matérielle­ment la haute doctrine du Saint. Il s'agit dans cet austère programme d'une disposition ha­bituelle à suivre, non la pente de la nature et de la concupiscence, mais l'attrait de la grâce. Saint Jean de la Croix était trop bon théologien pour mettre la perfection ailleurs que dans la charité. Le plus parfait n'est pas toujours, tant s'en faut, le plus pénible, le plus coûteux, mais bien ce qui est le plus conforme à ta volonté de notre Père céleste, ce qui est accompli avec le plus d'amour. Telle âme s'approchera davantage de Dieu en jouissant en pur amour des biens créés qu'une au­tre en s'en privant par crainte servile, en mettant sa confiance dans ses œuvres et ses efforts. Il faudrait lire ce programme austère dans son cadre pour en comprendre la rigoureuse nécessité, la portée, et en même temps toute la suavité. Le saint que l'Eglise nous fait invoquer pour obtenir la perfection du renoncement et l'amour de la Croix (Cf.  : Oraison de St Jean de la Croix au Missel, 24 novembre) est aussi celui que dans certaines régions de la France on honore comme le Saint de la joie. Les deux choses s'allient parfaitement. Seule, l'âme qui, par une généreuse mortification est arrivée au parfait détachement, jouira de l'in­différence dominatrice sur tous les biens créés et entrera dans la liberté et la joie des enfants de Dieu, ou pour mieux dire, de Dieu même.

[25] P. Gabriel de Ste-Madeleine o. c. d. Courtrai.

[26] Cf. Nuit obscure, Liv. 1, ch. II

La nuit du sens prépare l'entrée dans la voie illumi­native

La nuit de l'esprit, dans ta voie unitive.

[27] Ce passage de la Vive Flamme vient préciser et expliciter le texte mystérieux de la Nuit obscure cité plus haut : « el por qui, el se lo sabe ». Dieu a révélé son secret à son humble serviteur. C'est parce que les âmes défaillent devant la Croix, qui les aurait conduites jusqu'au sommet de l'union, qu'il y en a si peu qui arrivent à ces bienheureuses âmes.

[28] Conclusions sur les dispositions à la Contem­plation, votées par le Congrès Thérésien de Ma­drid :

1o La contemplation est un don de Dieu, et c'est seulement à ce titre qu'on peut, par miséri­corde y arriver.

2° Les dispositions à la contemplation ne sont pas efficaces par elles-mêmes, mais en tant qu'elles écartent tes obstacles et attirent ta miséricorde de Dieu.

3° Les principales dispositions à la contempla­tion sont : le détachement de tout le créé ou pureté de l'âme, l'humilité, la vraie charité et la persévé­rance dans l'oraison.

4° Ces dispositions étant accessibles à tous les états de vie, dans tous il peut y avoir des âmes contemplatives.

[29] Vive flamme, 3e str.

[30] St Jean de la Croix. Cant., str, XXIX.

[31] Vie, chap. XI.

[32] Cf. Vie, ch. IV, V, VI, XIII.

[33] Vie, ch. XXIX ; Chât. V° D., VI° D.

[34] Château, V" D., ch. 1.

[35] Montée du Carmel, 1. II, ch. 22.

[36] Lire attentivement dans la Montée du Car­mel, i. III, ch. XIII et XIV, et dans la Nuit obscure, l. II, ch. IX, les pages où Saint Jean de la Croix traite des trois signes qu'il exige pour permettre aux âmes de quitter la méditation. De même qu'il est expédient de laisser le travail de la méditation en temps opportun, au risque d'entraver la voie de l'union, autant il est également indispensable de ne pas la quitter avant le temps voulu par l'Es­prit de Dieu et d'y revenir à propos sous peine de tomber dans un semi quiétisme et de perdre du temps. Ces signes sont au nombre de trois :

            Le premier consiste à ne plus éprouver de goût ni de consolation dans la méditation ;

            Le deuxième à n'en pas trouver davantage dans les créatures ;

            Le troisième est un souvenir habituel de Dieu accompagné d'anxiété et d'une douloureuse sollicitude.

[37] C'est l'axiome philosophique :  Nihil voli­tum, nisi proecognitum.