CHOMSKY : À QUOI SERT-IL ET QUI SERT-IL ?
PAR JEAN-CHARLES CHEBAT
L’auteur
est professeur titulaire de la Chaire de commerce Omer-DeSerres
à l’École des Hautes études commerciales de l’Université de Montréal. Il est
membre de la Société royale du Canada, dont il a été vice-président ; il fut
président de son Académie des lettres et sciences humaines. Il est Fellow de plusieurs sociétés académiques, dont l’American Psychological Association. Il est chevalier de l’Ordre
national du Québec.
Ah, Noam Chomsky ! Quelle magie dans les rudes et étranges sonorités de ce nom ! Sa seule évocation est un atout majeur du jeu de salon appelé « name dropping », où excellent les péri-intellectuels. Et cela donne des choses comme ceci : « Avez-vous lu le dernier de Chomsky ? Non, vraiment ? Il faut ! » ou comme ceci « Chomsky, ah, quel intellectuel puissant ! Il y a longtemps que je le lis, depuis mes cours à Boston ». Quelle joie intérieure de communier avec Chomsky et de dénigrer tout ce qui est américain, occidental, capitaliste ! Tout soixante-huitard se sent rajeunir, tout contestataire boutonneux se sent grandir !
Chomsky a
été célébré comme l’égal d’Einstein, comme l’« auteur vivant le plus cité »
(selon le Chicago Tribune), comme le
« plus important intellectuel vivant » (New
York Times), comme le Ron Hubbard[1] de la
Nouvelle Gauche, comme « le rabbin, le prédicateur, le Rinpoche,
le sensei » de ses disciples. Rien de moins. Chomsky est la plus extraordinaire
réussite de marketing personnel dont puisse rêver un intellectuel narcissique.
Promenez-vous
dans les allées des méga-librairies et vous trouverez sans les chercher les
livres de Chomsky mis en valeur par des promotions agressives au même titre que
les derniers succès du rock alternatif ou que les tablettes de chocolat aux
caisses des supermarchés. Si vous cherchez « Noam Chomsky » sur le site
Amazon.com, vous y trouverez 285 livres.[2] Et
pourtant, Noam se complaît dans l’image d’« intellectuel dissident », rejeté du
main stream, travaillant seul contre
les géants du capitalisme.
Son succès
populaire est dû à cette stratégie de marketing que l’on appelle techniquement
le brand extension. Quelques
exemples classiques de brand extension
: Porsche, célèbre pour ses autos de luxe, utilise le pouvoir de son image de
marque pour vendre des lunettes et des stylos ; Davidoff,
célèbre pour ses cigares, vend des parfums ; le géant britannique de l’alimentation,
Sainsbury vend des services téléphoniques et
bancaires. Quant à Chomsky, le linguiste, il vend de la politique.
Et il le
fait admirablement bien. Il utilise son immense prestige de linguiste de cette
très grande université bostonienne, MIT, pour se faire le champion des causes
les plus extrêmes, gauchistes bien sûr, mais comme on va le voir, pas seulement
gauchistes. C’est avec pugnacité qu’il défend l’indéfendable.
N’a-t-il
pas écrit les éloges les plus enflammés du communisme vietnamien, même après
avoir appris comme tout un chacun l’existence des goulags aussi appelés en
litote « Nouvelles Zones Économiques », où se fit la « rééducation » de deux
millions de vietnamiens « re-localisés »[3] ? Il
s’est fait le champion de Pol Pot et de ses Khmers Rouges, même après avoir
appris l’existence des « killing fields
», dont il a d’abord minimisé l’impact en 1977 (« quelques milliers », selon
lui !), puis, en 1980, attribué ces morts à de mauvaises récoltes et enfin, en
1988, imputé la responsabilité.. . aux États-Unis[4] ! De
même, il a justifié le régime totalitaire de Mao.
comme « relativement juste » et « vivable », celui de
Staline comme non seulement « moralement équivalent » à celui des États-Unis
mais à tout prendre, meilleur car moins impérialiste ! La haine des États-Unis
est une constante obsessive dans l’articulation de sa pensée politique.
Paradoxalement,
si les circonstances s’y prêtent, Chomsky donne aussi son appui à l’extrême
droite par la médiation de son appui à l’extrême gauche. Je veux parler ici de
son appui au livre de Robert Faurisson, issu du mouvement d’extrême gauche La
Vieille Taupe, lequel entretenait des relations très coopératives avec le mouvement
d’extrême droite Ogmios. Chomsky a préfacé le livre
de Robert Faurisson dont la thèse centrale est celle de l’extrême droite, à
savoir que les chambres à gaz hitlériennes et le génocide des Juifs durant la
Seconde Guerre mondiale forment un seul et unique « mensonge historique ».
Lorsque
Faurisson publie son livre, Chomsky n’a pas de mots assez forts pour en faire l’éloge,
comme on le verra plus bas. La relation de Chomsky avec les néonazis mérite un
détour car elle révèle la nature de l’individu. On pourrait a priori en effet
penser que l’extrême droite serait son pire ennemi. Eh bien non ! Chomsky fait
mieux que s’en accommoder : il collabore avec enthousiasme. Les quelques
paragraphes qui suivent, inspirés des recherches du professeur émérite de UBC, W. Cohn,[5] résument
ce qu’est sa relation avec l’extrême droite.
Le livre de
Faurisson fut distribué, fait exceptionnel, à la fois par l’extrême droite (Ogmios) et l’extrême gauche (La Vieille Taupe), qui
publiaient conjointement une revue antisémite, Les Annales d’histoire révisionniste, dont la fonction unique est
de nier l’Holocauste, et cela avec l’aide financière des ayatollahs iraniens
(comme l’a montré la revue française L’Express du 4 septembre 1987, p. 30-31), lesquels
ayatollahs ont fait de ce déni de l’Holocauste un thème central de leur
propagande : pour une rapide synthèse de cette propagande, voir l’analyse de
Jean Yves Camus : (http://www.procheorient.info/xdossier_article.php3?id_artic1e=34501).
Voilà donc
Chomsky lié à l’extrême droite française, issue des mouvements collaborateurs,
antisémites, fascistes, négationnistes. Mal à l’aise, Chomsky ? Que nenni non
point ! Cela ne dérange pas cette icône vivante de l’extrême gauche que son
fameux Fateful Triangle apparaisse dans le même
catalogue que le Communism with the Mask Off de Goebbels
lui-même (Catalogue of Historical Revisionist Books).
Le point
tournant de sa relation avec l’extrême droite fut la pétition que Chomsky signa
en faveur de Faurisson, lorsque celui-ci fut congédié de son université et dont
voici l’essentiel :
Le Dr Robert Faurisson a occupé pendant plus de quatre ans, et avec
considération, un poste de professeur de littérature française du XXe
siècle et de critique documentaire à l’université de Lyon-II
en France. Depuis 1974 il a entrepris une recherche historique indépendante
et approfondie [c’est moi qui
souligne] sur la question de l’holocauste. Dès qu’il commença à publier ses
conclusions, le professeur Faurisson a été l’objet d’une campagne venimeuse
faite de tracasseries d’intimidations de calomnies et de violences physiques
avec pour objectif de le réduire purement et simplement au silence. Des
responsables timorés ont même essayé de l’empêcher de poursuivre ses
recherches en lui refusant l’accès aux bibliothèques et aux archives publiques.
Chomsky se
fait donc le champion de la liberté d’expression des négationistes, lui qui n’a
jamais protesté contre le musellement des dissidents anti-soviétiques dans l’ensemble
des pays d’Europe de l’Est, ni des dissidents dans les pays arabes ou sous les
dictatures castriste ou sandiniste.
Chomsky
apporte son aval au livre de Faurisson, dont il écrit la préface élogieuse. Cet
appui est si important pour la crédibilité de la thèse négationniste que toute
publication des promoteurs de cette thèse en France (Guillaume, Thion et Faurisson) fait nécessairement référence à l’aval
de Chomsky. Pour lui, Faurisson est, écrit-il, « une sorte de libéral relativement
apolitique» (p. XIV-XV), qui fait de la « recherche historique de grande qualité »
et qui ne contient pas un soupçon d’antisémitisme (mes soulignés) .
Problème
majeur cependant : ce livre dont il fait l’éloge académique et idéologique,
Chomsky, de son propre aveu, ne l’a pas lu ! Voici ce qu’en dit le philosophe
français Pierre Vidal-Naquet (http://www anti-rev.org/
textes/VidalNaquet8la/, lequel cite la préface écrite par Chomsky :
La préface en question relève d’un genre assez nouveau dans la République
des lettres En effet, Noam Chomsky n’a lu ni le livre qu’il préface, ni les
travaux antérieurs de cet auteur, ni les critiques qui en ont été faites, et il
est incompétent dans le domaine dont il traite : « Je ne dirai rien ici
des travaux de Robert Faurisson ou de ses critiques, sur lesquels je ne sais
pas grand chose, ou sur les sujets qu’ils traitent, sur lesquels je n’ai pas de
lumières particulières. » (Préface, p. IX, cité par Vidal-Naquet).
Ces aveux
de Chomsky laissent pantois. Dans le métier de chercheur, où la sélection des
publications scientifiques dépend de l’expertise et de l’attention extrême des
évaluateurs, le fait d’approuver (ou de rejeter) une publication sans l’avoir
lue est une inadmissible faute d’éthique. Pour un évaluateur, le fait d’accepter
de faire l’évaluation d’un article sur un thème où il se sait incompétent est
une autre faute d’éthique. Ici, Chomsky reconnaît les deux. Je reprends à mon
compte ce qu’en dit Vidal-Naquet: «Voilà donc qui le qualifie remarquablement
». Ce qui conduit à la question : À quoi donc sert Chomsky ?
Là où il
devrait servir la vérité avec passion, il se sert lui-même. Lorsqu’un illustre
professeur de l’École de droit de Harvard l’invita en 2002, après les attentats
du 11 septembre, à débattre en public de la politique américaine en matière de
lutte contre le terrorisme, Chomsky déclina l’invitation, alors que ce débat
aurait pu montrer la supériorité de ses propres thèses. À Paul Thibaud qui se
permettait de critiquer l’incapacité où se trouve Chomsky de justifier sa
position sur le régime totalitaire du Cambodge, il refuse aussi le débat :
Je n’entrerai pas dans la discussion d’un article du directeur de la
revue[6], dans le même numéro,
qui ne mérite pas non plus de commentaire, au moins pour ceux qui conservent
un respect élémentaire pour la vérité et l’honnêteté (Préface, p. X).
Lorsqu’un
linguiste fameux, Geoffrey Sampson, disciple de la
linguistique chomskyenne mais qui avait osé critiquer les vues politiques de
Chomsky sur les Khmers Rouges et souligner que Chomsky n’avait pas lu le livre
de Faurisson, Chomsky fit interdire la publication de sa contribution à la linguistique
chomskyenne[7].
Exécrable mélange de genres.
Car Chomsky
tient à son image plus qu’à la défense de la vérité. D’autres gauchistes ont
perdu leurs illusions après les révélations sur les multiples goulags de l’empire
communiste, chinois, soviétique, vietnamien ou cubain. Depuis Einstein qui
rendit sa carte du Parti en 1929 jusqu’à Yves Montand qui le fit bien plus
tard, en passant par mon père qui fut écoeuré de l’invasion de la Hongrie en
1956 par les chars soviétiques, la liste des déçus du communisme est longue.
Mais
Chomsky n’est pas de ceux qui admettent avoir fait erreur au plan idéologique. « Never look back
» semble un principe fondamental. Lorsque ses opinions sur Pol Pot et son
alliance avec l’extrême droite lui valurent un déclin de popularité, Chomsky se
jeta sur une cause où il se savait appuyé par les inconditionnels de l’anti-américanisme
: l’invasion de l’Afghanistan. Ce rajeunissement d’image s’appelle en marketing
un « saut de plafond », permettant de sauver les produits dans la phase de
déclin de leur cycle de vie.
Dans son
fameux discours du 18 octobre 2001 au MIT, il prédisait que trois à quatre
millions d’Afghans étaient condamnés à mourir de faim : Selon lui, « les
États-Unis avaient exigé du Pakistan l’élimination des convois de camions de
ravitaillement (...) aux populations civiles ». Pour Chomsky, c’était un plan
délibéré, un « génocide silencieux », que préparait le gouvernement américain.
Au passage,
on pourra s’étonner de ce qu’il s’intéresse soudainement aux problèmes de
famine qui jusqu’ici ne semblaient pas l’avoir ému. On attend encore qu’il
fasse part de ses réactions aux famines provoquées délibérément par Staline en
Ukraine dans les années 1930, ou par Mao en Chine, ou par les gouvernements
soudanais sur leurs populations noires chrétiennes du Sud et du Darfour. Les
perspectives de famine en Afghanistan qui retiennent son attention sont en fait
un levier pour atteindre l’image des États-Unis auprès d’un auditoire très
large.
Problème: la réalité ne suit pas du tout les prédictions de Chomsky. Comme le rapporte le Time du 16 octobre 2001, s’il existe un danger de famine, il vient des Talibans qui « taxent » ou volent le blé destiné à ces populations. De plus, dans cette même période, selon le New York Times, les forces américaines et celles de l’OTAN utilisaient leurs pleines ressources pour « fournir de l’aide aux millions d’Afghans, affamés, malades, épuisés par la guerre ». Enfin, le vice-président du International Rescue Committee, Mark Bartolini, déclare au Time : « si cette guerre n’avait pas eu lieu, nous n’aurions pas eu l’accès (aux Afghans) que nous avons maintenant, le meilleur accès dans les dix dernières années ». Dans la même veine, John Norris, conseiller principal du International Crisis Group, déclare: « grâce à la défaite des Talibans, on a pu accroître considérablement la livraison de l’aide ». Que je sache, les menaces de famine en Afghanistan ne se sont pas concrétisées.[8]
Réaction de
Chomsky ? D’abord le déni : les médias américains mentent et cachent la vérité.
C’est la thèse de son Manufacturing Consent : les médias américains ne sont
qu’une machine de propagande à la solde du grand capital. Pour dire les choses
minimalement, Noam ne craint pas le ridicule : si cette thèse avait eu du sens,
ses livres auraient été rejetés depuis longtemps de tous les Amazon.com, Chapters, Virgin et autres supermarchés de l’édition où
ils font un tabac commercial, grâce aux efforts de marketing dont ils
bénéficient ; lui-même serait exclu des médias qui le courtisent ; il serait
paria, alors qu’il est rock star.
Deuxième
réaction : la contre-attaque. Le terrorisme est pleinement justifié. Il reprend
son thème central: l’existence même des États-Unis est une agression contre
les autochtones, les pauvres et les travailleurs. Le terrorisme est l’« arme
des faibles», argument qui origine de JeanPaul
Sartre, répété à l’envi par tous ceux qui n’ont rien à dire. On s’étonnera que
cela soit repris par un scientifique comme Chomsky. La connaissance a
progressé par la méthode hypothético-déductive. Autrement dit, si l’assertion «
le terrorisme est l’arme des faibles » est vraie, alors un certain nombre de
conséquences doivent être vérifiées. En particulier, le terrorisme doit
provenir des pauvres d’Afrique sub-saharienne, du sous-prolétariat urbain d’Europe
occidentale, d’Haïti, etc. Or les terroristes du 11 septembre viennent d’Arabie
Saoudite, dont les revenus per capita
ne font pleurer personne. Qu’importe ! Le principe fondamental de Chomsky
reste le même : Never look back.
Chomsky a manqué à sa mission de guide intellectuel. Ses excès, ses obsessions, son aveuglement idéologique l’ont simplement disqualifié. Triste fin pour un très grand linguiste.
[1] Fondateur de l’Église de scientologie.
[2] http://paulbeard.org/cgi-bin/amazon_products_feed.cgi?locale=
us&mode=books&search-type=AuthorSearch&input
string= Noam%2BChomsky&sort-type=% 2Bsalesrank&page num=29
[3] Il se situe dans la
tradition de Merleau-Ponry, qui avait justifié les
camps de concentration soviétiques comme contribuant au sens de l’Histoire,
alors que ceux de Hitler étaient contraires à ce sens de l’Histoire ; ce qui va
pas mal plus loin que le fameux « ne pas décourager Billancourt» de Jean-Paul
Sartre, qui voulait dissimuler les camps staliniens aux ouvriers communistes
français.
[4] C’est très exactement le
cheminement (incohérent) de ce qu’en rhétorique on nomme « le seau percé » : un
voisin qui a emprunté un seau nie d’abord devant le tribunal que le seau lui
ait été prêté, pour finalement dire que ce seau ne valait rien puisqu’il était
troué et que par conséquent il ne doit rien rembourser !
[5] Cohn,
Werner, « Chomsky and
Holocaust Denial », in
Collier et Horovitz, dir., The Anti-Chomsky Reader, San
Francisco, Encounter Books, 2004.
[6] Esprit (septembre 1980).
[7] Geoffrey Sampson, « Censoring the 20th Century Culture: The Case of Noam
Chomsky » in The Anti-Chomsky Reader,
op. cit., p. 130.