Roger le Masne,
ingénieur des Arts et Manufactures, est depuis 1991 président de l’Association
des amis de l’abbé Jean Carmignac. Ce dernier fut un grand exégète et combattit
pour une juste traduction du Pater.
MÉMOIRE DE L’ABBÉ JEAN
CARMIGNAC
L’année 2006 est celle du vingtième
anniversaire de la mort de l’abbé Jean Carmignac (1914-1986). Si son nom
n’évoque que peu de souvenir dans la mémoire d’aujourd’hui, beaucoup cependant
associent son nom au Pater. Il y a
une vingtaine d’années l’abbé Carmignac était connu dans bien des milieux
internationaux s’intéressant à l’exégèse. Ses Recherches sur le Notre Père furent l’objet de sa thèse de doctorat
à l’Institut catholique de Paris, en 1969 (1). Le résultat en fut un gros
livre (plusieurs centaines de traductions du Pater) destiné de ce fait aux seuls spécialistes. Mais le peuple de
Dieu aussi avait droit aux commentaires, où mieux aux lumières dont cette thèse
était pleine. Aussi deux ans plus tard, l’auteur édita, sous le titre À l’écoute du Notre Père, un petit livre
plus accessible qu’il présenta lui-même comme « un condensé des résultats de
l’étude détaillée, » précédente.
Une découverte capitale
Une atteinte grave à sa santé
condamna l’abbé Carmignac, tout jeune, à une inaction forcée en sanatorium. Ce
fut, dit-il, une grâce providentielle car cela lui donna la possibilité
d’étudier l’hébreu et l’araméen. Il fit un séjour à l’École biblique de
Jérusalem et entreprit (avec d’autres) 1’étude des documents récemment découverts
dans les grottes de Qûmran, (bords de la mer Morte). Il compara ces textes,
dont beaucoup écrits en hébreu, avec les textes des Évangiles et en tira des
conclusions d’un intérêt capital. L’abbé Carmignac devint ainsi un exégète
mondialement reconnu, notamment dans le domaine des Evangiles synoptiques.
(Synoptique signifie que l’on peut disposer en colonnes et comparer d’un seul
regard, en grec syn,
avec et opsis,
regard, s’applique aux trois évangiles de Matthieu, Marc et Luc).
Tel est l’objet de l’un de ses
ouvrages (2). Le point de départ les conclusions originales de l’abbé
Carmignac fut le suivant. Pour mieux comparer le texte grec de l’évangile, de
Marc avec des textes de Qûmran, il le traduisit en hébreu. « Au bout d’une journée le travail,
écrit-il, (je fus) ébahi de ce que je pressentais. Je me suis rendu compte que,
sans aucun doute, Marc avait écrit en hébreu. Les mots sont grecs mais la structure
des phrases est hébraïque. » Il décida alors de retraduire (d’où le mot
rétroversion) vers l’hébreu tout Marc d’abord, puis les deux autres
synoptiques, Matthieu et Luc. Il en arriva à la conclusion suivante :
Marc, Matthieu et les documents utilisés par Luc ont été rédigés dans une
langue sémitique (hébreu plutôt qu’araméen), et à une date non postérieure à 60-63.
Entre Jésus et nous, avait-il coutume de dire, il n’y a qu’un intermédiaire,
Marc. De tous les personnages de l’Antiquité, ajoutait-il, Jésus est le mieux
connu. On en tire la conséquence que les Évangiles remontent à la première
génération chrétienne, qu’ils s’appuient sur des « témoins oculaires » (Lc 1,2), et qu’ils ne contiennent ni mythes
ni légendes comme il serait à craindre dans le cas d’une datation tardive.
Les traductions liturgiques
Jean Carmignac pensait pouvoir se
consacrer à l’exégèse des textes anciens. Mais voilà que dans la fin des
années soixante sont apparues de nouvelles traductions des textes liturgiques.
Certaines lui ont paru erronées (3) à tel point que son souci de la traduction
exacte l’amena à enjamber 20 siècles et à passer du début de notre ère à la
période actuelle. Dans les nouvelles traductions officielles il relevait de
nombreuses erreurs. L’une de celles-ci, à laquelle nous nous limiterons ici à
titre d’exemple, est significative, c’est celle de l’épître aux Philippiens,
chapitre 2, verset 6.
En 1969, le lectionnaire dominical
officiel en France donnait la nouvelle traduction suivante : « Le Christ Jésus est l’image de Dieu ;
mais il n’a pas voulu conquérir de force l’égalité avec Dieu... ». Ainsi le
Christ n’était plus Dieu, il n’en était que l’image. De fortes réactions
s’ensuivirent, articles dans de nombreux journaux, notamment Le Monde et Le Figaro. Aussi dès 1971, l’abbé Carmignac souhaita faire
paraître un article dans La Croix. Il
voulait certes éviter la polémique, mais «
Amiens Plato, magis amica veritas », ajoutait-il.
Cependant La Croix jugea préférable
de remettre la publication à une date
postérieure au dimanche des Rameaux, jour où ce texte est retenu par la liturgie.
Il n’en reste pas moins que le dimanche des Rameaux (4 avril) 1971, dans
plusieurs églises des fidèles protestaient publiquement contre la traduction
imposée par les évêques (cf. Le Monde
du 6 avril 1971).
Les mois passèrent et l’article
proposé à La croix n’était pas publié (4). L’abbé Carmignac décida alors, par
suite de l’ostracisme dont il était frappé par les revues catholiques
françaises, de publier un article en Angleterre (et en langue française) dans
une revue non catholique, New Testament Studies, article qui parut en janvier 1972.
Pour le dimanche des Rameaux 1973 le
texte officiel était changé mais on lisait encore: « Le Christ Jésus, tout en restant l’image même de Dieu, n’a pas voulu
revendiquer d’être pareil à Dieu. Au contraire... ». Ainsi le problème de
la traduction de ce texte, difficile il faut le reconnaître, qui s’était posé
à de multiples reprises dans les siècles précédents, réapparaissait.
Des Ecritures au Pater
Passant sur tous les avatars de ce
texte au fil des années, contentons-nous de donner la traduction officielle
actuelle de notre Église, rapprochée du texte latin (Vulgate) : « Le Christ
Jésus, lui qui était dans la condition de Dieu, n’a pas jugé bon de revendiquer
son droit d’être traité à l’égal de Dieu ; mais au contraire ... » « …in Christo Jesu,
qui cum in forma Dei esset, non rapinam
arbitratus est esse se aequalem
Deo, sed. .. »
Ainsi cette traduction défectueuse
a été rectifiée. Mais il n’en a pas été de même pour le Pater. Limitons-nous à la sixième demande, « et ne nos inducas in tentationem
», traduite actuellement par « et ne nous soumets pas à la tentation » (À
propos du texte latin Jean Carmignac explique que ce n’est qu’un décalque
d’une tournure latino-grecque; et qu’il faut la comprendre à travers
1’original sémitique).
Ce contre quoi se rebelle l’abbé
Carmignac c’est la chose suivante : le peuple de Dieu se voit proposer une
formule différente de celle utilisée par des générations durant des siècles,
toute insuffisante qu’elle était. Son attention est ainsi attirée sur celle-ci;
il est donc en droit de penser que cette formule est meilleure. Or cette formule
est inadmissible, blasphématoire même ne craint pas d’écrire l’abbé Carmignac,
suivant en cela certains anciens Pères: « Si Dieu exerce le moindre rôle
positif dans la tentation, il ne peut plus être infiniment saint, puisqu’il
contribue par la tentation à inciter au péché, et il ne peut plus être infiniment
bon, puisqu’il contribue à entraîner ses enfants de la terre vers le plus grand
des malheurs ». Et, faisant appel à l’ « analogie de la foi », l’abbé
Carmignac s’appuie sur la Bible, épître de saint Jacques (1, 13) :
« Que nul ne dise, s’il est tenté, ‘c’est Dieu qui me tente’. »
Alors comment traduire ? L’abbé
Carmignac se réfère à la place de la négation dans la phrase. Une des formes du
verbe hébraïque (par simple addition ou modification d’une syllabe dans le mot)
est le causatif. Par exemple : manger (forme simple) et faire manger
(forme causative) c’est-à-dire nourrir. Ici, entrer et faire entrer. La
négation avec un causatif : (ne pas) (faire entrer) peut se comprendre suivant
que l’on fait porter la négation sur le premier ou le second terme : (ne pas
faire) (entrer) ou (faire) (ne pas entrer),
Ici il faut choisir le second terme
de l’alternative et comprendre « et fais que nous n’entrions pas dans la
tentation », ou peut-être mieux, « et garde-nous d’entrer dans la tentation
», formule qui a l’avantage de garder le même nombre de pieds (12) que « et ne
nous soumets pas à la tentation », ce qui permettrait de l’insérer sans
frais dans le Pater chanté en
français: Nous avons proposé cette dernière formule aux évêques de France.
Ainsi, en cette vingtième année de
la mort de l’abbé Carmignac, en cette quarantième année de l’apparition de
cette traduction, (Pâques 1966-2006, symbolisme des 40 ans du désert) nous
avons la sainte espérance que la traduction actuelle sera redressée. C’est en
tout cas l’objet de la supplique que l’Association des Amis de l’Abbé Jean
Carmignac a adressée à la totalité des évêques de France en décembre
2005.
Association des Amis de l’Abbé Jean Carmignac,
63, rue Joseph
Bertrand, 78220 Viroflay.
1. Avant la phase finale il est d’usage que l’on dise une prière. Le
(nouvellement promu) cardinal Daniélou demanda alors à l’abbé Jean Carmignac de
dire lui-même pour cette prière le Pater
dans la traduction française qui lui convenait le mieux. (Evènement rapporté
par une personne qui le tenait du père Feuillet lui-même).
2. Jean Carmignac, La naissance des
évangiles synoptiques, épuisé.
3: La question est particulièrement d’actualité puisqu’une instruction de
la Congrégation pour le Culte divin et la Discipline des sacrements approuvée
par Jean-Paul II (28mars 20D1) demande que dans un délai de cinq ans, soit en
avril 2006, l’ensemble des diocèses présente un rapport proposant une
révision générale des textes car « il
est devenu évident que les traductions des textes liturgiques ont besoin, en
divers endroits, d’être améliorées soit en les corrigeant, soit en réalisant
une rédaction entièrement nouvelle. Les omissions et les erreurs qui affectent
jusqu’à présent les traductions en langues vernaculaires ont constitué un
obstacle au juste progrès de l’inculturation ».
4. Finalement La Croix
n’acceptera pas de le publier. Article très riche (mars 1971), que nous tenons
à la disposition des personnes qui le souhaiteraient.
Voir également :
Ne nous laisse pas entrer en
tentation
La traduction post-conciliaire du Notre Père