Roger le Masne, ingénieur
des Arts et Manufactures, est depuis 1901 président de l’Association des amis
de l’abbé Jean Carmignac. Ce dernier fut un grand exégète et combattit pour une
juste traduction du Pater.
MÉMOIRE DE L’ABBÉ JEAN CARMIGNAC
L’année 2006 est celle du vingtième anniversaire de la mort de l’abbé Jean Carmignac (1914-1986). Si son nom n’évoque que peu de souvenir dans la mémoire d’aujourd’hui, beaucoup cependant associent son nom au Pater. Il y a une vingtaine d’années l’abbé Carmignac était connu dans bien des milieux internationaux s’intéressant à l’exégèse. Ses Recherches sur le Notre Père furent l’objet de sa thèse de doctorat à l’Institut catholique de Paris, en 1969 (1). Le résultat en fut un gros livre (plusieurs centaines de traductions du Pater) destiné de ce fait aux seuls spécialistes. Mais le peuple de Dieu aussi avait droit aux commentaires, où mieux aux lumières dont cette thèse était pleine. Aussi deux ans plus tard, l’auteur édita, sous le titre À l’écoute du Notre Père, un petit livre plus accessible qu’il présenta lui-même comme « un condensé des résultats de l’étude détaillée, » précédente.
Une découverte
capitale
Une atteinte grave à sa santé condamna l’abbé Carmignac, tout jeune, à une inaction forcée en sanatorium. Ce fut, dit-il, une grâce providentielle car cela lui donna la possibilité d’étudier l’hébreu et l’araméen. Il fit un séjour à l’École biblique de Jérusalem et entreprit (avec d’autres) 1’étude des documents récemment découverts dans les grottes de Qûmran, (bords de la mer Morte). Il compara ces textes, dont beaucoup écrits en hébreu, avec les textes des Évangiles et en tira des conclusions d’un intérêt capital. L’abbé Carmignac devint ainsi un exégète mondialement reconnu, notamment dans le domaine des Evangiles synoptiques. (Synoptique signifie que l’on peut disposer en colonnes et comparer d’un seul regard, en grec syn, avec et opsis, regard, s’applique aux trois évangiles de Matthieu, Marc et Luc).
Tel est l’objet de l’un de ses ouvrages (2). Le point de départ les conclusions originales de l’abbé Carmignac fut le suivant. Pour mieux comparer le texte grec de l’évangile, de Marc avec des textes de Qûmran, il le traduisit en hébreu. « Au bout d’une journée le travail, écrit-il, (je fus) ébahi de ce que je pressentais. Je me suis rendu compte que, sans aucun doute, Marc avait écrit en hébreu. Les mots sont grecs mais la structure des phrases est hébraïque. » Il décida alors de retraduire (d’où le mot rétroversion) vers l’hébreu tout Marc d’abord, puis les deux autres synoptiques, Matthieu et Luc. Il en arriva à la conclusion suivante : Marc, Matthieu et les documents utilisés par Luc ont été rédigés dans une langue sémitique (hébreu plutôt qu’araméen), et à une date non postérieure à 60-63. Entre Jésus et nous, avait-il coutume de dire, il n’y a qu’un intermédiaire, Marc. De tous les personnages de l’Antiquité, ajoutait-il, Jésus est le mieux connu. On en tire la conséquence que les Évangiles remontent à la première génération chrétienne, qu’ils s’appuient sur des « témoins oculaires » (Lc 1,2), et qu’ils ne contiennent ni mythes ni légendes comme il serait à craindre dans le cas d’une datation tardive.
Les traductions
liturgiques
Jean Carmignac pensait pouvoir se consacrer à l’exégèse des textes anciens. Mais voilà que dans la fin des années soixante sont apparues de nouvelles traductions des textes liturgiques. Certaines lui ont paru erronées (3) à tel point que son souci de la traduction exacte l’amena à enjamber 20 siècles et à passer du début de notre ère à la période actuelle. Dans les nouvelles traductions officielles il relevait de nombreuses erreurs. L’une de celles-ci, à laquelle nous nous limiterons ici à titre d’exemple, est significative, c’est celle de l’épître aux Philippiens, chapitre 2, verset 6.
En 1969, le lectionnaire dominical officiel en France donnait la nouvelle traduction suivante : « Le Christ Jésus est l’image de Dieu ; mais il n’a pas voulu conquérir de force l’égalité avec Dieu... ». Ainsi le Christ n’était plus Dieu, il n’en était que l’image. De fortes réactions s’ensuivirent, articles dans de nombreux journaux, notamment Le Monde et Le Figaro. Aussi dès 1971, l’abbé Carmignac souhaita faire paraître un article dans La Croix. Il voulait certes éviter la polémique, mais « Amiens Plato, magis amica veritas », ajoutait-il. Cependant La Croix jugea préférable de remettre la publication à une date postérieure au dimanche des Rameaux, jour où ce texte est retenu par la liturgie. Il n’en reste pas moins que le dimanche des Rameaux (4 avril) 1971, dans plusieurs églises des fidèles protestaient publiquement contre la traduction imposée par les évêques (cf. Le Monde du 6 avril 1971).
Les mois passèrent et l’article proposé à La croix n’était pas publié (4). L’abbé Carmignac décida alors, par suite de l’ostracisme dont il était frappé par les revues catholiques françaises, de publier un article en Angleterre (et en langue française) dans une revue non catholique, New Testament Studies, article qui parut en janvier 1972.
Pour le dimanche des Rameaux 1973 le texte officiel était changé mais on lisait encore: « Le Christ Jésus, tout en restant l’image même de Dieu, n’a pas voulu revendiquer d’être pareil à Dieu. Au contraire... ». Ainsi le problème de la traduction de ce texte, difficile il faut le reconnaître, qui s’était posé à de multiples reprises dans les siècles précédents, réapparaissait.
Des Ecritures au
Pater
Passant sur tous les avatars de ce texte au fil des années, contentons-nous de donner la traduction officielle actuelle de notre Église, rapprochée du texte latin (Vulgate) : « Le Christ Jésus, lui qui était dans la condition de Dieu, n’a pas jugé bon de revendiquer son droit d’être traité à l’égal de Dieu ; mais au contraire ... » « …in Christo Jesu, qui cum in forma Dei esset, non rapinam arbitratus est esse se aequalem Deo, sed. .. »
Ainsi cette traduction défectueuse a été rectifiée. Mais il n’en a pas été de même pour le Pater. Limitons-nous à la sixième demande, « et ne nos inducas in tentationem », traduite actuellement par « et ne nous soumets pas à la tentation » (À propos du texte latin Jean Carmignac explique que ce n’est qu’un décalque d’une tournure latino-grecque; et qu’il faut la comprendre à travers 1’original sémitique).
Ce contre quoi se rebelle l’abbé Carmignac c’est la chose suivante : le peuple de Dieu se voit proposer une formule différente de celle utilisée par des générations durant des siècles, toute insuffisante qu’elle était. Son attention est ainsi attirée sur celle-ci; il est donc en droit de penser que cette formule est meilleure. Or cette formule est inadmissible, blasphématoire même ne craint pas d’écrire l’abbé Carmignac, suivant en cela certains anciens Pères: « Si Dieu exerce le moindre rôle positif dans la tentation, il ne peut plus être infiniment saint, puisqu’il contribue par la tentation à inciter au péché, et il ne peut plus être infiniment bon, puisqu’il contribue à entraîner ses enfants de la terre vers le plus grand des malheurs ». Et, faisant appel à l’ « analogie de la foi », l’abbé Carmignac s’appuie sur la Bible, épître de saint Jacques (1, 13) : « Que nul ne dise, s’il est tenté, ‘c’est Dieu qui me tente’. »
Alors comment traduire ? L’abbé Carmignac se réfère à la place de la négation dans la phrase. Une des formes du verbe hébraïque (par simple addition ou modification d’une syllabe dans le mot) est le causatif. Par exemple : manger (forme simple) et faire manger (forme causative) c’est-à-dire nourrir. Ici, entrer et faire entrer. La négation avec un causatif : (ne pas) (faire entrer) peut se comprendre suivant que l’on fait porter la négation sur le premier ou le second terme : (ne pas faire) (entrer) ou (faire) (ne pas entrer),
Ici il faut choisir le second terme de l’alternative et comprendre « et fais que nous n’entrions pas dans la tentation », ou peut-être mieux, « et garde-nous d’entrer dans la tentation », formule qui a l’avantage de garder le même nombre de pieds (12) que « et ne nous soumets pas à la tentation », ce qui permettrait de l’insérer sans frais dans le Pater chanté en français: Nous avons proposé cette dernière formule aux évêques de France.
Ainsi, en cette vingtième année de la mort de l’abbé Carmignac, en cette quarantième année de l’apparition de cette traduction, (Pâques 1966-2006, symbolisme des 40 ans du désert) nous avons la sainte espérance que la traduction actuelle sera redressée. C’est en tout cas l’objet de la supplique que l’Association des Amis de l’Abbé Jean Carmignac a adressée à la totalité des évêques de France en décembre 2005.
Association des Amis
de l’Abbé Jean Carmignac,
63, rue Joseph Bertrand, 78220 Viroflay.
1. Avant la phase finale il
est d’usage que l’on dise une prière. Le (nouvellement promu) cardinal Daniélou
demanda alors à l’abbé Jean Carmignac de dire lui-même pour cette prière le Pater dans la traduction française qui
lui convenait le mieux. (Evènement rapporté par une personne qui le tenait du
père Feuillet lui-même).
2. Jean Carmignac, La naissance des évangiles synoptiques,
épuisé.
3: La question est
particulièrement d’actualité puisqu’une instruction de la Congrégation pour
le Culte divin et la Discipline des sacrements approuvée par Jean-Paul II
(28mars 20D1) demande que dans un délai de cinq ans, soit en avril 2006,
l’ensemble des diocèses présente un rapport proposant une révision générale
des textes car « il est devenu
évident que les traductions des textes liturgiques ont besoin, en divers
endroits, d’être améliorées soit en les corrigeant, soit en réalisant une
rédaction entièrement nouvelle. Les omissions et les erreurs qui affectent
jusqu’à présent les traductions en langues vernaculaires ont constitué un
obstacle au juste progrès de l’inculturation ».
4. Finalement La Croix n’acceptera pas de le publier.
Article très riche (mars 1971), que nous tenons à la disposition des personnes
qui le souhaiteraient.
Voir également :
Ne nous laisse pas entrer en
tentation
La traduction post-conciliaire du Notre Père