Les limites de la tolérance et du dialogue

Mgr Fabian Bruskewitz, D.D., S.T.D.

Je voudrais parler des limites du dialogue et de la tolérance en affirmant d’emblée que je suis tout à fait en faveur du dialogue et de la tolérance. Je dis cela pour que mes remarques subséquentes ne soient pas mal interprétées ou mal comprises. Je pense également qu’il est impératif que nous cherchions constamment à améliorer les méthodes utilisées pour discuter entre nous, à l’intérieur de l’Église catholique en particulier, mais aussi dans le contexte culturel pluraliste actuel. Il est essentiel, selon moi, que la civilité et une authentique courtoisie soient toujours présentes dans toute discussion. Pour les chrétiens, la courtoisie et la politesse sont naturellement une expression concrète de charité chrétienne qui s’impose par un double impératif, celui qu’impose un comportement civilisé et celui qu’exige une attitude chrétienne envers nos semblables, sans oublier jamais le vieil adage : " Un étranger n’est jamais qu’un ami que vous n’avez pas encore rencontré et tout ennemi n’est en fait qu’un ami en puissance. "

(...) Dans certains secteurs de notre milieu culturel, nous voyons que la tolérance et le dialogue sont exaltés à un point tel qu’ils supplantent des valeurs et des qualités qui leur sont supérieures, comme (dans certains cas) la vérité elle-même.

Examinons, pour commencer, le dialogue. On ne voit pas, dans les Évangiles, que Jésus ait dit à ses disciples d’aller dans le monde pour dialoguer. Je pense que les mots justes dans les dernières directives que nous donne Notre Seigneur sont mathutusein et didaskein, ce qui signifie allez et faites des disciples, et allez et enseignez. Je suis bien sûr le premier à reconnaître qu’en certaines occasions le dialogue est une façon très efficace de faire des disciples et qu’il peut être également une excellente méthode pédagogique. Cependant, une méthode n’est pas en elle-même un objectif ou une fin, mais plutôt un moyen pour atteindre une fin. La première limitation que je vois dans le dialogue est qu’il ne peut être accepté rationnellement comme un état de fait permanent. Le dialogue est un moyen par lequel on s’efforce d’atteindre un but. Un dialogue perpétuel et éternel ne me semble pas une méthode satisfaisante dans laquelle peut vivre un chrétien, bien que l’on puisse appliquer le terme de dialogue dans la prière et dans les relations entre Dieu et son peuple.

La deuxième limitation qui m’apparaît est que lorsque l’Église ou les catholiques dans l’Église engagent un dialogue, il n’existe aucune garantie que ce processus débouchera toujours sur la vérité. (...) En gardant l’esprit humain toujours ouvert à la réalité de la vérité, on pourrait théoriquement espérer que tel serait le cas. De fait, il n’en est rien. (...) Quelqu’un peut posséder la vérité dans un dialogue tout en étant, pour ainsi dire, vaincu par une autre personne à la parole plus facile, capable de mieux s’exprimer, de présenter et de simplifier - en fait de simplifier à l’extrême - un argument. L’auditoire entend parfois plus avec ses glandes qu’avec son esprit. Qu’on se souvienne de la célèbre remarque de Benjamin Disraeli disant qu’en voyant certains représentants élus librement par un peuple libre, on comprend mieux comment des anciens Égyptiens ont pu vénérer un insecte. Ainsi, en raison de cette deuxième limitation, ceux qui s’engagent dans un dialogue devraient toujours avoir à l’esprit que la vérité ne l’emporte pas toujours nécessairement au terme de chaque dialogue.

La troisième limitation de ce que l’on nomme dialogue est qu’il peut très sérieusement aboutir à une mutilation ou à une marginalisation de la vérité. Les choses peuvent se présenter de telle sorte que le consensus et les bons sentiments deviennent les principaux enjeux des dialogues, et il peut alors y avoir une tendance humaine normale à minimiser des points relativement importants pour l’amour du compromis et du consensus. Nous savons tous que le consensus n’est pas toujours un processus qui conduit à la vérité, pas plus que le dialogue lui-même ne débouche forcément sur la vérité. Nous pouvons alors, en conséquence et particulièrement dans une société pluraliste, lorsque nous désirons vivre en bonne intelligence avec des voisins avec lesquels nous sommes en désaccord, en venir à la conclusion que certaines matières ne sont pas vraiment d’une importance capitale et n’ont pas réellement de répercussions éternelles.

La quatrième limitation que j’aperçois dans le dialogue est qu’il lui arrive de fausser le rapport entre l’élève et le maître. S’il est vrai que les dialogues socratiques et différentes sortes de procédés dialogiques peuvent être extrêmement utiles, spécialement avec des étudiants plus âgés et des personnes adultes, le flot de l’enseignement doit cependant couler du maître vers l’étudiant qui reçoit l’enseignement. Il y a un certain retour vers le maître, ce qui est aussi tout à fait normal. De la même manière, si l’Église, par exemple, entre en dialogue, il faut bien voir que l’Église est déjà en possession d’une certaine mesure de vérité et que l’objet du dialogue est de s’assurer que la terminologie servant à exprimer cette vérité est acceptable et peut être reçue par le partenaire dans le dialogue. Ce qui peut se produire, naturellement, c’est que la perception peut être donnée, parfois par les participants au dialogue et parfois par ceux qui l’observent, que la vérité en matière de religion est en réalité une question ouverte et que, par conséquent, il est tout à fait acceptable de supposer qu’aucune des parties n’est en possession de la vérité en cette matière et que, au moyen du dialogue, nous parviendrons d’une manière ou d’une autre à la vérité. Inutile de dire que la porte est ainsi ouverte à ce que le Pape Jean-Paul II appelle dans sa nouvelle encyclique " historicisme, scientisme, éclectisme et, en fin de compte, nihilisme ". Cela fait de la vérité une notion tout à fait relativiste et peut avoir pour conséquence de réduire la vérité à quelque chose de parfaitement inatteignable et, sur le plan épistémologique, à quelque chose qui ne serait au mieux qu’une simple opinion.

Dans un certain sens, le dialogue peut alors avoir la possibilité de convertir, mais aussi celle de pervertir.

Le dialogue peut assurément être souhaitable. L’Église peut et doit dialoguer avec ceux qui l’entourent, le monde séculier, les incroyants, la diversité des religions non chrétiennes comme avec les églises et les confessions qui ont pu être associées au cours de l’histoire avec l’Église catholique et affirment parfois encore qu’elles sont enracinées dans les saintes Écritures et peut-être dans le Christ lui-même. Si le dialogue est compris comme un outil d’évangélisation et de persuasion, si c’est un instrument qui favorise une conversation courtoise, et un procédé permettant d’entreprendre un échange mutuel d’information, le dialogue est alors hautement souhaitable. Il peut cependant constituer un danger si on le conçoit comme une certaine forme de manipulation ou une habile façon d’instiller une sorte de prosélytisme indigne d’un discours chrétien, s’il peut être un procédé au moyen duquel une personne non avertie ou moins informée peut être amenée à adopter une position contraire à la vérité, à abandonner la vérité ou à embrasser l’erreur. Le dialogue illimité n’est donc pas selon moi une chose particulièrement ou éminemment désirable; c’est plutôt un procédé, une technique, une méthode de conversation qui peut être fort prometteuse mais qui comporte aussi bien des périls.

Je parlerai maintenant de la tolérance. Je suis d’avis que ce terme, cette attitude et cette procédure doivent également être considérés comme souhaitables dans certains cas tout en constituant par ailleurs des dangers. La définition scolastique de la tolérance est " Toleratio est permissio negativa mali ". Littéralement, cela signifie que la tolérance est une permission négative du mal, une acceptation patiente du mal, qu’il soit réel ou imaginaire. La tolérance ne s’applique pas réellement aux être humains. Nous n’avons pas la permission de tolérer les êtres humains; notre religion exige que nous aimions tous les êtres humains. Nous ne sommes pas non plus autorisés à tolérer le bien. Ce qui est bien doit être approuvé, accepté aussi bien que pratiqué et encouragé. La tolérance concerne toujours une certaine forme de mal physique, moral ou intellectuel, qu’il soit réel ou imaginaire. On connaît l’histoire du petit garçon qui fait sa prière du soir en disant, " Mon Dieu, faites qu’Omaha devienne la capitale du Nebraska. " Sa mère lui demande alors pourquoi il voudrait qu’Omaha devienne la capitale du Nebraska et il lui répond, " Parce que c’est ce que j’ai écrit aujourd’hui sur ma copie à l’examen de géographie. "

La copie du petit garçon contenait une mauvaise réponse, un fait contraire à la vérité, c’est-à-dire une erreur intellectuelle. Le maître ou la maîtresse de ce petit garçon sont obligés, s’ils sont chrétiens, d’aimer ce petit garçon mais ils ont également l’obligation de corriger l’erreur. Ne pas le faire constituerait une faute grave.

La première limitation de la tolérance me paraît donc être celle de l’amour. Si nous aimons véritablement notre prochain, nous devons souffrir du mal physique, moral ou intellectuel qui l’afflige et, dans la mesure où nous le pouvons et où nous en sommes responsables, nous avons l’obligation de soulager la souffrance causée par ce mal. Naturellement, il y a un grand équilibre à préserver dans la correction du mal. Nous devons prendre un soin extrême à ne pas blesser les autres par une sorte d’assomption arrogante qui nous rendrait personnellement possesseurs de la vérité tandis que les autres, plongés dans les ténèbres de l’ignorance, n’auraient aucune connaissance de ce que nous possédons. Cependant, nous devons aussi veiller à ce que des mots comme prudence et circonspection ne servent pas simplement d’excuse à notre inaction, notre incapacité, notre paresse ou notre couardise pour nous empêcher de partager une vérité avec les autres. Il est évident que nous possédons, comme catholiques, dans une certaine mesure, une vérité qui au moins partiellement n’est pas partagée par ceux qui ne sont pas catholiques et cela n’est pas dû, comme le déclare si éloquemment le Concile Vatican II, à nos propres mérites mais à la grâce et à la miséricorde de Dieu. Cela étant dit, nous n’agissons pas de façon responsable si nous ne permettons pas à l’amour de supplanter amplement la tolérance. Faire preuve de rudesse, d’orgueil ou de cruauté en affirmant la vérité, se servir de la vérité comme d’une massue pour blesser moralement ou même intellectuellement les gens, est assurément une violation de la charité chrétienne. Par contre, être indifférent à la vérité ou permettre à la vérité, spécialement la vérité doctrinale ou morale, d’être reléguée par la culture ambiante à une simple affaire d’opinion ouverte aux contradictions et aux interprétations de n’importe qui, cela n’est pas rendre service à son prochain ni remplir nos obligations envers la charité chrétienne issues de notre Baptême et de notre Confirmation.

Le cardinal John Newman a écrit un jour : " La vérité et l’erreur s’opposent l’une à l’autre et une vallée les sépare. Et David sort de son camp et s’avance à la vue de tous pour affronter les Philistins. Telle est l’annulation providentielle de ce principe de tolérance qui fut conçu dans un esprit d’incroyance et ordonné à la destruction du catholicisme. "

Le cardinal Newman fait sagement observer : " C’est une misérable époque que celle où la profession de foi catholique de l’individu n’est pas garante de son orthodoxie et où un professeur de religion peut se trouver dans le giron de l’Église mais cependant extérieur à sa foi. Telle fut pour un temps l’épreuve de ses enfants à différentes époques de son histoire. Il en fut ainsi durant la terrible montée arienne et que le troupeau dut se tenir à l’écart de son pasteur lorsque les Pères sans méfiance des Conciles occidentaux firent confiance et suivirent un certain sophiste consacré de Grèce ou de Syrie. Ce fut aussi le cas durant ces moments de l’histoire médiévale lorsque la simonie s’opposait au Souverain Pontife ou que l’hérésie était tapie dans les universités. L’épreuve fut plus ardue et dura plus longtemps avec les monophysites d’autrefois et les jansénistes des temps modernes. C’est un grand scandale et d’une grande perplexité pour les petits enfants du Christ contraints de choisir entre des rivaux réclamant leur allégeance, ou de voir finalement condamné celui que, dans leur simplicité, ils avaient admiré. "

Telle serait clairement la conséquence de ne pas reconnaître ce que j’appelle les limites de la tolérance ou de l’acceptation. Une fois de plus, le cardinal Newman présente la question avec une cohérence exceptionnelle. Il dit qu’il " s’agit peut-être d’un enseignement selon lequel toutes les religions sont tolérées et ne sont simplement qu’une question d’opinion. La religion révélée n’est pas une vérité mais un sentiment et un goût; elle n’est pas un fait objectif, pas miraculeuse, et n’importe qui a le droit de lui faire dire ce que bon lui semble. La dévotion n’est pas nécessairement fondée sur la foi. Les gens peuvent aller à l’église protestante comme à l’église catholique, ils peuvent retirer du bien de l’une comme de l’autre et n’appartenir à aucune. Ils peuvent fraterniser ensemble par les pensées et les sentiments spirituels sans aucune notion de doctrines communes ou sans en avoir besoin. Si untel adopte une religion nouvelle tous les matins, que vous importe. Il est aussi impertinent de se préoccuper de la religion d’une autre personne que s’inquiéter de la source de ses revenus ou de sa façon de conduire sa famille. "

Il poursuit en disant qu’il existe une idée fausse selon laquelle on pourrait soumettre au jugement humain des doctrines révélées qui sont par leur nature au-delà et indépendantes du jugement humain, et prétendre déterminer sur des bases intrinsèques la vérité et la valeur de propositions qui reposent pour leur réception sur l’autorité de la parole divine. Cette conception, étrangère au christianisme, est ce que le cardinal Newman appelait le libéralisme dans la religion. Il opposait ce libéralisme dans la religion à ce qu’il nommait le principe dogmatique. Il disait : " Il existe donc une vérité et il y a une seule vérité. L’erreur religieuse est de part sa nature immorale. Que ceux qui la maintiennent, à moins qu’ils ne le fassent involontairement, sont coupables de la maintenir; que l’esprit est au-dessous de la vérité et non au-dessus, et non pas tenu de discourir à son sujet mais de la vénérer; que la vérité et l’erreur nous sont présentés pour mettre notre cœur à l’épreuve; que notre choix est un terrible tirage au sort sur lequel est inscrit notre salut ou son rejet; et qu’il est nécessaire, par-dessus toute chose, de maintenir la foi catholique; et que celui qui voudrait être sauvé doit penser ainsi et non autrement. Voilà le principe dogmatique. "

" Par opposition ", nous dit le cardinal Newman, " il y a le point de vue selon lequel il n’est pas dans l’intention du Gouverneur de ce monde que nous dussions parvenir à la vérité; que nous ne sommes pas plus acceptables aux yeux de Dieu en croyant ceci ou cela; que personne n’est responsable de ses opinions; qu’il est suffisant de maintenir sincèrement ce que nous professons; que nous avons le devoir de suivre ce qui nous semble être vrai sans aucune crainte que cela puisse ne pas être la vérité; que nous pouvons en toute sécurité nous fier à nous-mêmes en matière de foi et que nous n’avons pas besoin d’autre guide. "

Il me semble que l’humilité et la docilité, qui sont des dispositions nécessaires au salut, sont absolument indispensables en montrant qu’il doit nécessairement exister quelques limitations au dialogue et à la tolérance. Il y eut un temps où notre divin Seigneur est venu sur terre et a engagé le dialogue. On pense, par exemple, aux échanges avec quelques-uns de ses plus féroces ennemis, les Pharisiens. On pense à son dialogue au bord du puits avec la Samaritaine. Par ailleurs, en d’autres occasions, le dialogue fut sérieusement limité. Il est difficile d’imaginer Jésus en train de dialoguer avec les marchands lorsqu’il les chassa du Temple à coups de fouet. Il n’y avait pas non plus grand dialogue avec les soldats qui l’ont battu et fouetté, ni avec Caïphe et Anne.

Je pense que l’exemple de Notre Seigneur nous montre qu’en nos circonstances ecclésiastiques actuelles, il y a des cas où le dialogue et la tolérance ont des limites. Le dialogue entre le tue-mouches et la mouche, entre le feu et le service des incendies, entre le potier et l’argile, n’est pas un dialogue qui semble rationnel ni aucunement raisonnable. Il me semble que c’est précisément l’incapacité de nos structures politiques modernes et de notre culture de marquer clairement les limites du dialogue et de la tolérance qui rend si difficile l’acceptation du lien vital et essentiel existant entre la vérité et la liberté. Notre Saint-Père nous parle abondamment dans son encyclique Fides et Ratio comme dans ses autres écrits de l’impossibilité d’en arriver à une liberté authentique sans être en possession de la vérité, faisant écho, naturellement, aux paroles très claires de Notre Seigneur : " Vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. " Il est venu en ce monde pour porter témoignage à la vérité, en dépit de l’interrogation sarcastique et pour la forme de Ponce Pilate.

Les limites de la tolérance, de l’acceptation et du dialogue sont très claires dans la proclamation de l’Église primitive. Saint Pierre, dans les Actes des apôtres, a été apodictique en affirmant que le nom de Jésus était unique et qu’il n’existait pas d’autre nom par lequel nous puissions être sauvés. Notre Seigneur semble avoir été lui aussi incroyablement exclusif lorsqu’il a déclaré sans restrictions que personne ne peut aller au Père, sinon par lui. Ainsi lorsque nous permettons que dans notre propre système de pensée et notre propre conception, la tolérance, l’acceptation et le dialogue, si désirables et si bons qu’ils puissent être, en viennent à constituer des fins ultimes et que nous leur accordons une suprématie de valeur qu’ils ne méritent pas, nous pouvons causer du tort à notre prochain, un grand tort à nous-mêmes, et, en cela, naturellement, un grand tort à la cause du Christ. Gilbert Keith Chesterton a écrit : " Il existe une infinité d’angles auxquels nous tombons, mais un seul auquel nous nous tenons debout. "

Lorsqu’il est question de dialogue, lorsqu’il est question de tolérance et d’acceptation, je nous exhorte tous sans la moindre honte à nous tenir debout sur le roc qui est Pierre et ses successeurs légitimes, et à proclamer avec une détermination joyeuse et non équivoque la vérité, qui n’est pas seulement quelque chose mais, dans la divine Personne de Jésus, Quelqu’un.



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