QUESTION DE BON SENS

 

            Propos recueillis par Peter Seewald entre le 7 et le 11 février 2000 au cours d’un entretien en langue allemande avec le cardinal Joseph Ratzinger.

 

            – Un passage du Notre Père dit : « Ne nous soumets pas à la tentation. » Et pourquoi un Dieu aimant voudrait-il nous induire en tentation ? S’agit-il d’une faute de traduction ? Le frère Roger, fondateur de la commu­nauté de Taizé, une communauté œcuménique française, a proposé de prier : « et ne nous laisse pas en tentation ».

 

            – On glose beaucoup là-dessus. Je sais qu'Adenauer a tourmenté le cardinal Frings avec cette question : comme c'est écrit là, cela ne peut pas être juste. Nous recevons régulièrement des lettres dans ce sens. En fait « ne nous conduis pas dans la tentation » est la traduction littérale du texte grec. Reste évidemment la question du sens de cette formule.

 

            Celui qui prie sait bien que Dieu ne veut pas le forcer à faire le mal. Il prie Dieu de l'assister dans la tentation. L'Épître de Jacques est expli­cite : Dieu, en qui il n'y a pas l’ombre d'une variation, ne tente personne. Mais Dieu peut aussi mettre à l'épreuve –  pensons à Abraham –  pour nous faire mûrir, pour nous confronter à notre propre fond et pour nous faire accéder alors seulement parfaitement à lui-même. Ainsi le terme « tentation » est riche de sens. Il est clair que Dieu ne veut jamais nous inciter au mal. Mais il se peut qu'il ne nous épargne pas les tentations, qu'il nous éprouve pour nous aider et aussi nous conduire.

 

            Nous prions en tout cas qu'il ne nous laisse pas tomber dans des tentations qui pourraient nous faire dévier vers le mal. Nous prions aussi qu'il ne nous impose pas d'épreuves qui dépasseraient nos forces. Qu'il n'abandonne pas son pouvoir, qu'il prenne en considération notre faiblesse et nous protège, pour que nous ne soyons pas perdus pour lui.

 

            – Pour parler clairement : la prière reste comme elle est ?

 

            – Je dirais : oui. Il ne serait pas tout à fait interdit de faire des traductions sensées comme celle de frère Roger ou d'autres propositions.[1] Mais il me semble préférable tout de même de garder, en toute humilité, le texte tel quel et de l’approfondir dans la prière.

 

Voici quel est notre Dieu, cardinal Joseph Ratzinger, Plon, 2001, p. 190-1.

 

Voir également :

Une traduction œcuménique

Pater Noster

Ne nous laisse pas entrer en tentation

 

RETOUR

 



[1] Les catholiques de langue française, depuis plus de trois siècles, avaient adopté une « traduction sensée » du Notre Père en récitant : Et ne nous laissez pas succomber à la tentation. Or voilà qu’en 1964, dans un esprit d’œcuménisme, une Commission mixte formée de catholiques, d’or­thodoxes, et de luthériens entreprit de faire adopter une tra­duction commune du Notre Père en nous imposant : Et ne nous soumets pas à la tentation,  ce qui, précise le cardinal Ratzinger, « ne peut pas être juste ».  Puisqu’il « ne serait pas tout à fait interdit de faire des traductions sensées » de la sixième demande du Notre Père, la prière par excellence que le Christ lui-même nous a enseignée, le bon sens ne nous commande-t-il pas de revenir tout simplement à l’ancienne formule « sensée » ?