SAINTE PHILOMÈNE, VIERGE ET MARTYRE À ROME

 

surnommée la thaumaturge du XIXe siècle

 

IIIe siècle

 

Jam sponsa Christi quae adhuc arbitra sui

per aetatam esse non poterat.

Le Christ l'a choisie pour son épouse avant que l’âge

ne lui permit de se choisir elle-même un autre fiancé.                

Saint Ambroise.

 

            La « mémoire du juste », suivant le Psalmiste, « survit à tous les siècles; elle participe de l'éternité de Dieu ». Nous trouvons une nouvelle preuve de cette parole divine dans l'invention des reliques de notre Thaumaturge. Depuis à peu près quinze siècles, elles étaient ensevelies et ignorées du monde entier, et voilà que tout à coup elles apparaissent couronnées d'honneur et de gloire aux yeux de l'univers, en 1802, le 25 du mois de mai, pendant !es fouilles que l'on a coutume de faire à Rome chaque année dans les lieux consacrés à la sépulture des martyrs. Ces opérations souterraines se faisaient cette année-là dans les catacombes de Sainte-Priscille, sur la nouvelle voie Salaria. On découvrit d'abord la pierre sépulcrale qui se fit remarquer par sa singularité. Elle était de terre cuite et offrait aux regards plusieurs symboles mystérieux qui faisaient allusion à la virgi­nité et au martyre. Ils étaient coupés par une ligne transversale formée par une inscription dont les premières et les dernières lettres paraissaient avoir été effacées par les instruments des ouvriers qui cherchaient à la détacher de la tombe. Elle était ainsi conçue: (Fi) Lumena pax tecum fi (at). « Philomène, la paix soit avec toi ! ainsi soit-il ».

 

            Le savant Père Marien Paternio, jésuite, croit que les deux dernières lettres fi doivent se rattacher au premier mot de l'inscription, suivant l'an­cien usage, dit-il, qui était commun aux Chaldéens, aux Phéniciens, aux Arabes, aux Hébreux; et même aussi, ajoute-t-il, on en trouve quelques traces parmi les Grecs. Le même Père fait remarquer que « dans les pierres sépulcrales mises par les chrétiens sur la tombe des martyrs qui confessèrent le nom de Jésus-Christ dans les premières persécutions, au lieu de la formule In pace, généralement peu usitée, on mettait celle-ci, qui a quel­que chose de plus animé et de plus vif: Pax tecum ».

 

            La pierre ayant été enlevée, apparurent les restes précieux de la sainte martyre, et tout à côté, un vase de verre extrêmement mince, moitié entier, moitié brisé et dont les parois étaient couvertes de sang desséché. Ce sang, indice certain du genre de martyre qui termina les jours de sainte Philomène, avait été, selon l'usage de la primitive Église, recueilli par des chrétiens pieux qui, lorsqu'ils ne pouvaient pas par eux-mêmes, s’adressaient quelquefois aux bourreaux de leurs frères pour avoir leurs vénéra­bles dépouilles et leur sang sacré, offert avec tant de générosité à Celui qui, sur la croix, sanctifia par l'effusion du sien les sacrifices, les douleurs et la mort de ses enfants.

 

            Pendant que l'on s'occupait à détacher des différentes pièces du vase brisé le sang qui y était collé et qu'on en réunissait avec le plus grand soin les plus petites parcelles dans une urne de cristal, les personnes qui étaient présentes, et parmi lesquelles se trouvaient des hommes de talent et d'un esprit cultivé, s'étonnent en voyant tout à coup étinceler à leurs yeux l'urne sur laquelle depuis quelques instants leurs regards étaient attachés. Ils s'approchent de plus près; ils considèrent à loisir ce prodigieux phéno­mène et dans les sentiments de la plus vive admiration jointe au plus pro­fond respect, ils bénissent le Dieu qui « se glorifie dans ses Saints ». Les parcelles sacrées, en tombant du vase dans l'urne, se transformaient en divers corps précieux et brillants, et c'était une transformation perma­nente; les uns présentaient l'éclat et la couleur de l'or le mieux épuré; les autres, de l'argent; d'autres, des diamants, des rubis, des émeraudes et d'autres pierres précieuses; en sorte qu'en lieu de la matière dont la cou­leur, en se dégageant du vase, était brune et obscure, on ne voyait dans le cristal que l'éclat mélangé des couleurs diverses, telles qu'elles brillent dans l'arc-en-ciel.

 

            Cet éclat n'est qu'une ombre de la clarté céleste promise dans les livres saints « au corps et à l'âme du juste ». C'est en même temps le signe et le gage de la résurrection des corps quand les élus seront transformés en la gloire de Jésus-Christ. Ce prodige, comme nous l'avons dit, est permanent, il excite encore aujourd'hui l'admiration de ceux qui vont vénérer cette précieuse relique.

 

            Le martyre de sainte Philomène n'est connu que par les symboles dépeints sur la pierre sépulcrale dont nous venons de parler, et par des révélations faites à diverses personnes par la même Sainte. A ce mot de révélations, que l'on ne s'effraie pas; car il est certain que dès l'origine da monde, Dieu a révélé aux hommes plusieurs choses qui n'étaient connues que de lui seul. Il l'a fait, dit saint Paul, en plusieurs endroits et de bien des manières; mais surtout dans les derniers temps par son Fils bien-aimé. Or, ce qu'il nous a fait si souvent, qui oserait, même de nos jours, lui en contester le droit, ou lui en interdire l'exercice ? Si c'est la petitesse de l'homme, ou son indignité que l'on cherche à faire valoir contre les révéla­tions, notre Dieu n'est-il pas le Dieu des miséricordes infinies ?... L'homme, quelque misérable qu'il soit, n'est-il pas son enfant, l'ouvrage de ses mains et de sa bonté, destiné à n’être qu'un avec lui dans l’éternité bienheu­reuse ? Si c'est l'inutilité de ces sortes de communications entre Dieu et l'homme que l’on objecte, où sont les preuves que l'on en donnera ? Ainsi ne raisonnait pas le docte et grand pontife Benoît XIV, dont les paroles ont un si grand poids dans ces sortes de matières; car il pense que les révéla­tions, si elles sont pieuses, saintes et avantageuses au salut des âmes, doi­vent être admises dans les procès qui se font à Rome pour la canonisation des Saints. Il ne regardait donc pas toutes les révélations comme inutiles. Or, si après un mûr examen, si après avoir consulté des personnes doctes et versées en ces sortes de matières, si même, comme il est arrivé pour celles-ci, après les avoir soumises à l'autorité ecclésiastique, on en a obtenu la permission de les publier pour la gloire de Notre-Seigneur et pour l'édifica­tion des hommes, qui oserait dire que de telles révélations, pleines d'ail­leurs de piété et de sainteté, sont inutiles et nuisibles? Ah! de grâce, que le fidèle n'aille pas mériter de l'Esprit-Saint le reproche qu'il fait aux impies, de blasphémer ce qu'ils ignorent ! Nous ne voulons point assurément que l'on imite l'imprudence de ceux qui admettent indistinctement tout ce qu'ils entendent qualifier du nom de révélation; ce serait, nous en con­venons, la plus dangereuse des folies. Mais nous devons répéter avec saint Paul, que toute révélation, non plus que toute prophétie, ne saurait être méprisée, et qu'il faut donner une pieuse croyance à celles qui, selon les règles approuvées par l'Église et suivies par les Saints, portent les carac­tères de la vérité.

 

            Telles sont les révélations dont nous allons parler, et qui se trouvent parfaitement d'accord avec les hiéroglyphes tracés sur la pierre sépul­crale.

 

            Le premier est une ancre, symbole non seulement de force et d’espérance, mais encore d'un genre de martyre tel que celui auquel Trajan con­damne le pape saint Clément, jeté par ses ordres dans la mer avec une ancre attachée à son cou.

 

            Le second est une flèche qui, sur la tombe des Martyrs de Jésus-Christ, signifie un tourment semblable à celui par lequel Dioclétien essaya de faire mourir le généreux tribun de la première cohorte, saint Sébastien.

 

            Le troisième est une palme, placée à peu près au milieu de la pierre; elle est le signe et comme la messagère d'une éclatante victoire remportée sur la cruauté des juges persécuteurs et sur la rage des bourreaux.

 

            Au dessous est une espèce de fouet dont on se servait pour flageller les coupables et dont les courroies, armées de plomb, ne cessaient quelquefois de sillonner et de meurtrir le corps des chrétiens innocents qu'après les avoir privés de la vie.

 

            Viennent ensuite deux autres flèches disposées de manière que la pre­mière a la pointe en haut, et la seconde en sens inverse. La répétition de ce signe indiquerait-elle une répétition des mêmes tourments, et sa dispo­sition, un miracle tel, par exemple, que celui qui eut lieu au mont Gargano quand un pâtre, ayant lancé une flèche contre un taureau qui s'était réfugié dans la caverne consacrée depuis à saint Michel, il vit, ainsi que plu­sieurs autres personnes qui étaient là présentes, cette même flèche revenir à lui et tomber à ses pieds ?

 

            Enfin, apparaît un lis, symbole de l'innocence et de la virginité, qui, en s'unissant avec la palme et le vase ensanglanté dont nous avons déjà fait mention, proclame le double triomphe de sainte Philomène, et sur la chair, et sur le monde, et invite l’Église à l'honorer sous les titres glorieux de Martyre et de Vierge.

 

            Quant aux trois révélations qui nous font connaître l'histoire de notre Sainte, elles ont été soumises à l'autorité ecclésiastique et l'on a obtenu la permission de les publier pour la gloire de Notre-Seigneur et pour l’édification des hommes. Elles se trouvent parfaitement d'accord avec les hiéroglyphes tracés sur la pierre sépulcrale. Elles ont été faites à trois personnes différentes, dont la première est un jeune artisan très connu par la pureté de sa conscience et sa solide piété; la seconde est un prêtre zélé, chanoine, en 1836; la troisième, enfin, est une de ces vierges consacrées à Dieu dans un cloître austère, qui était âgée d'environ trente-quatre ans, dans la même année 1836, et vivant à Naples. Ces trois personnes ne se connaissaient pas, n'avaient jamais eu entre elles la moindre relation et habitaient des pays fort distants les uns des autres, et cependant leurs récits s'accordaient pour le fond et pour les circonstances. Nous ne raconterons que la révélation faite à la religieuse de Naples par notre thaumaturge, nous ne savons pas au juste combien de temps après l'invention de ces saintes reliques.

 

            La sainte Martyre avait depuis longtemps donné à cette religieuse plu­sieurs marques sensibles d'une protection toute particulière; elle l'avait délivrée des tentations de défiance et d'impureté par lesquelles Dieu avait voulu purifier davantage sa servante, et à l'état pénible, où ces attaques de Satan l'avaient mise, elle avait fait succéder les douceurs de la joie et de la paix. Dans les communications intimes qui, aux pieds du crucifix, avaient lieu entre ces deux épouses du Sauveur, la Sainte lui donnait des avis pleins de sagesse, tantôt sur la direction de la communauté dont cette religieuse avait été chargée par ses supérieurs, tantôt sur sa conduite personnelle. Ce dont elles conversaient le plus souvent ensemble, c'était le prix de la virgi­nité, les moyens dont sainte Philomène s'était servi pour la conserver tou­jours intacte, même au milieu des plus grands périls, et les biens immenses qui se trouvent dans la croix et dans tous les fruits qu'elle porte.

 

            Ces grâces extraordinaires, accordées à une âme qui, pénétrée de ses misères, s'en jugeait totalement indigne, lui firent craindre l'illusion. Elle recourait à la prière et à la prudence de ceux que Dieu lui avait donnés pour guides de sa conscience, et pendant que ses sages directeurs soumettaient à un lent et judicieux examen les diverses faveurs dont le ciel avait honoré celle religieuse, des révélations d'une autre nature lui sont faites par l'entremise de la même Sainte; elles tendaient toutes à rendre son nom plus glorieux.

 

            La personne dont nous parlons avait dans sa cellule une petite statue de sainte Philomène faite sur le modèle de son saint corps, tel qu'on le voit à Mugnano, et plus d'une fois toute la communauté avait remarqué avec admiration sur le visage de cette même statue des altérations qui leurs semblaient tenir du prodige. Ceci leur avait inspiré à toutes le pieux désir de l'exposer dans leur église en la fêtant avec la plus grande solennité possible. La fête eut lieu, et depuis lors la statue miraculeuse resta sur son autel. La bonne religieuse, les jours de communion, allait devant elle en action de grâce; et un jour qu'en son cœur il se formait un vif désir de connaître l'époque précise du martyre de la Sainte, afin, se disait-elle, que ses dévots pussent l'honorer plus particulièrement, tout à coup ses yeux sa fermèrent sans qu'elle pût, malgré tous ses efforts, les ouvrir, et une voix pleine douceur, qui lui paraissait venir de l'endroit où était la statue, lui adressa ces mots: « Ma chère sœur, c'est le 10 du mois d'août que je mourus pour vivre et que j'entrai triomphante dans le ciel, où mon divin Époux me mit en possession de ces biens éternels, incompréhensibles à l'intelligence humaine. Aussi est-ce pour cette raison que son admirable sagesse disposa tellement les circonstances de ma translation à Mugnano, que, malgré les plans arrêtés du prêtre qui avait obtenu mes dépouilles mortelles, j’arrivai dans cette ville, non le 5 de ce mois, comme il l'avait fixé, mais le 10; ni pour être placée à petit bruit dans l’oratoire de la maison, comme il le voulait aussi, mais dans l’église où l'on me vénère, et au milieu des cris de joie universelle, accompagnés de tant de circonstances merveilleuses qui firent du jour de mon martyre un jour de véritable triomphe ».

 

            Ces paroles, qui portaient avec elles des preuves de la vérité qui les avait dictées, renouvelèrent dans le cœur de 1» religieuse la crainte où elle avait déjà été dans l'illusion. Elle redouble ses prières et supplie son directeur de la désabuser; le moyen était facile. On écrit donc a Dom François, prêtre dont avait parlé la Saintes, et, tout en lui recommandant le secret sur ce qui avait eu lieu, ou le conjure de répondre clairement sur les circonstances de la révélation qui avaient trait aux résolutions qu'il avait prises. Celui-ci les trouve parfaitement d'accord avec la vérité, et sa réponse non seulement console la religieuse affligée, mais anime encore ses directeurs à profiter, pour la gloire de Dieu et de sainte Philomène, du moyen qu'elle-même semblait leur indiquer, afin de mieux connaître les détails de sa vie et de son martyre.

 

            Ils ordonnent donc à la même personne de faire à cette fin les plus vives instances auprès de la Sainte; et comme l’obéissance, ainsi que disent les livres saints, est toujours victorieuse, un jour qu’elle était dans sa cellule en oraison pour obtenir cette grâce, ses yeux se fermant de nouveau malgré sa résistance, elle entend la même voix qui lui dit:

 

            « Ma chère sœur, je suis fille d'un prince qui gouvernait un petit État dans la Grèce. Ma mère était aussi du sang royal, et comme ils se trou­vaient sans enfants, l'un et l'autre encore idolâtres offraient continuelle­ment à leurs faux dieux des sacrifices et des prières pour en avoir. Un médecin de Rome, nommé Publius, aujourd'hui en paradis, vivait dans le palais, et était au service de mon père. Il faisait profession du Christianisme. Voyant l’affliction de mes parents, et vivement touché de leur aveugle­ment, il se mit, par l’impulsion de l'Esprit-Saint, à leur parler de notre foi et alla jusqu’à leur promettre une postérité s'ils consentaient k recevoir le baptême. La grâce dont ces paroles étaient accompagnées éclaira leur en­tendement, triompha de leur volonté; et,. s'étant faits chrétiens ils eurent le bonheur si désiré dont Publius avait promis que leur conversion serait le gage. On me donna au moment de ma naissance le nom de Lumena, par allusion à la lumière de la foi, dont j'avais pour ainsi dire été le fruit, et le jour de mon baptême on m'appella Fi-lomène, ou Fille de la lumière (Filia luminis), puisque ce jour-là je naissais à la foi[1]. La tendresse que me portaient mon père et ma mère était si grande, qu'ils voulaient toujours m'avoir auprès d'eux. Ce fut la raison pour laquelle ils m'emmenèrent avec eux à Rome, dans un voyage que mon père se vit contraint d'y faire, à l'occasion d'une guerre injuste dont il se voyait menacé par l'orgueilleux Dioclétien. J'avais alors treize ans. Arrivée dans la capitale du monde, nous nous rendîmes tous les trois au palais de l'empereur, qui nous admit à son audience. Aussitôt que Dioclétien m'eut aperçue, ses regards s’attachèrent sur moi, et il parut ainsi préoccupé pendant tout le temps que mit mon père à lui développer avec chaleur tout ce qui pouvait servir à sa défense. Dès qu'il eût cessé de parler, l'empereur lui répondit qu'il n'eût plus à s'in­quiéter, mais que, bannissant désormais toute crainte, il ne songeât qu’à. vivre heureux. « Je mettrai », ajouta-t-il, « à votre disposition toutes les forces de l'empire, et, en retour, je ne vous demande qu'une chose: c'est la main de votre fille ». Mon père, ébloui par un honneur auquel il était bien loin de s'attendre, accéda sur-le-champ bien volontiers à la pro­position de l'empereur; et quand nous fûmes rentrés dans notre demeure, ils firent, ma mère et lui, tout ce qu'ils purent pour me faire condescendre à la volonté de Dioclétien et à la leur. « Quoi donc ? » leur dis-je, « voulez­-vous que, pour l'amour d'un homme, je manque à la promesse que j'ai faite à Jésus-Christ il y a deux ans ? Ma virginité lui appartient, je ne sau­rais plus en disposer ». -- « Mais », me répondit mon père, « vous étiez alors trop enfant pour contracter un tel engagement ». Et il joignait les plus terribles menaces à l'ordre qu'il me donnait d'accepter l'offre de Dioclétien. La grâce de mon Dieu me rendit invincible; et mon père, n'ayant pu faire agréer à ce prince les raisons qu'il lui alléguait pour se dégager de la parole donnée, il se vit obligé par son ordre à me conduire devant lui.

 

            « J'eus à soutenir, quelques moments après, un nouvel assaut de sa fureur et de sa tendresse. Ma mère, de concert avec lui, s'efforça de vain­cre ma résolution. Caresses, menaces, tout fut employé pour me séduire. Enfin, je les vois l'un et l'autre tomber à mes genoux, et ils me disent, les larmes aux yeux: « Ma fille, aie pitié de ton père, de ta mère, de ta patrie, de nos sujets ». -- « Non, non », leur répondis-je, « Dieu et la virginité que je lui ai vouée avant tout, avant vous, avant ma patrie ! Mon royaume, c'est le ciel ». Mes paroles les plongèrent dans le désespoir, et ils me conduisi­rent devant l'empereur, qui fit aussi tout ce qui était en son pouvoir pour me gagner; mais ses promesses, ses séductions et ses menaces furent égale­ment inutiles. Il entre alors dans un violent accès de colère et, poussé par le démon, il me fait jeter dans une des prisons de son palais, où bientôt je me vois couverte de chaînes. Croyant que la douleur et la honte affaibliraient le courage que m'inspirait mon divin Époux, il venait me voir tous les jours, et alors, après m'avoir fait détacher pour que je prisse le peu de pain et d'eau qu'il me donnait pour toute nourriture, il recommençait ses attaques, dont quelques-unes, sans la grâce de Dieu, auraient pu devenir funestes à ma virginité. Les défaites qu'il éprouvait toujours étaient pour moi le prélude de nouveaux supplices; mais la prière me soutenait; je ne cessais de me recommander à mon Jésus et à sa très pure Mère. Ma captivité durait depuis trente-sept jours quand, au milieu d'une lumière céleste, je vois Marie tenant son divin Fils entre ses bras: « Ma fille », me dit-elle, « encore trois jours de prison, et après ces quarante jours tu sortiras de cet état pénible ». Une si heureuse nouvelle me faisait battre le cœur de joie; mais quand la Reine des Anges m'eut ajouté que j'en sortirais pour soute­nir, dans d'affreux tourments, un combat plus terrible encore que les précédents, je passai subitement de la joie aux plus cruelles angoisses; je crus qu'elles allaient me faire mourir. « Courage donc, ma fille », me dit alors Marie, « ignores-tu l'amour de prédilection que j'ai pour toi ? Le nom que tu reçus au baptême en est le gage, par la ressemblance qu'il a avec celui de mon Fils et avec le mien. Tu t'appelles Lumena, comme ton époux s'appelle Lumière, Étoile, Soleil; comme je suis appelée moi aussi Aurore, Étoile, Lune dans la plénitude de son éclat, et Soleil. Ne crains pas, je t'ai­derai. Maintenant la nature, dont la faiblesse t'humilie, revendique ses droits; au moment du combat, la grâce viendra te prêter sa force; et ton Ange, qui fut aussi le mien, Gabriel, dont le nom exprime la force, viendra à ton secours; je te recommanderai spécialement à ses soins, comme ma fille bien-aimée entre les autres ». Ces paroles de la Reine des Vierges me rendirent le courage, et la vision disparut en laissant ma prison remplie d'un parfum tout céleste.

 

            « Ce qui m'avait été annoncé ne tarda point à se réaliser. Dioclétien, désespérant de me fléchir, prit la résolution de me faire tourmenter publi­quement, et le premier supplice auquel il me condamna fut celui de la flagellation. « Puisqu'elle n'a pas honte », dit-il, « de préférer à un empe­reur tel que moi, un malfaiteur condamné par sa nation à une mort infâme, elle mérite que ma justice la traite comme il fut traité. Il ordonna donc qu'on me dépouillât de mes vêtements, qu'on me liât à la colonne et, en présence d'un grand nombre de gentilshommes de sa cour, il me fil battre avec tant de violence que mon corps tout sanglant n'était plus qu'une seule plaie. Le tyran, s'étant aperçu que j'allais tomber en défaillance et mourir, me fit aussitôt éloigner de ses yeux et traîner de nouveau en pri­son, où il croyait que je rendrais le dernier soupir Mais il fut trompé dans son attente, comme je le fus dans le doux espoir que j'avais d'aller bientôt rejoindre mon Époux, car deux Anges resplendissants de lumière m'apparu­rent et, versant un baume salutaire sur mes pluies, ils me rendirent plus vigoureuse que je ne l'étais avant le tourment. Le lendemain matin, l'em­pereur en fut informé: il me fait venir en sa présence, me considère avec étonnement, puis cherche à me persuader que je suis redevable de ma guérison au Jupiter qu'il adore. Il vous veut absolument, disait-il, impératrice de Rome; et joignant à ces paroles séduisantes les promesses les plus honorables et les caresses les plus flatteuses, il s'efforçait de consommer l’œuvre infernale qu'il avait commencée; mais le divin Esprit, auquel j'étais redevable de ma constance, me remplit alors de tant de lumière, qu'à toutes les preuves que je donnais de la solidité de notre foi, ni Dioclétien ni aucun de ses courtisans ne trouvèrent quoi que ce fut à répondre. Il entra alors de nouveau en fureur et commanda que l'on m'ensevelît, avec une ancre au cou, dans les eaux du Tibre. L'ordre s’exécuta; mais Dieu permit qu'il ne pût réussir, car, au moment où l'on me précipitait dans le fleuve, deux Anges vinrent encore à mon secours, et, après avoir coupé la corde qui m'attachait à l'ancre, tandis que celle-ci tombait au fond du Tibre où elle est restée jusqu'à présent, ils me transportèrent doucement, à la vue d'un peuple immense, sur les bords du fleuve. Ce prodige opéra d'heureux effets sur un grand nombre de spectateurs, et ils se convertirent à la foi; mais Dioclétien, l'attribuant à quelque secret magique, me fit traîner à travers les rues de Rome et ordonna ensuite que l'on décochât contre moi une grêle de traits. J'en étais toute hérissée, mon sang coulait de toutes parts; épuisée, mourante, il commande qu'on me reporte dans mon cachot. Le ciel m'y honora d'une nouvelle grâce. J'entrai dans un doux sommeil, et je me trouvai, à mon réveil, parfaitement guérie. Dioclétien l'apprend: « Eh bien ! » s'écria-t-il alors dans un accès de rage, « qu'on la perce une seconde fois de dards aigus, et qu'elle meure dans ce supplice ». On s'empresse de lui obéir. Les archers bandent leurs arcs, rassemblent toutes leurs forces; mais les flèches se refusent à les seconder. L'empereur était présent; il enrageait à ce spectacle, il m'appelait une magicienne; et croyant que l'action du feu pourrait détruire l'enchantement, il ordonne que les dards soient rougis dans une fournaise et dirigés ensuite une second fois contre moi. Ils le furent en effet, mais ces dards, après avoir traversé une partie de l'espace qu'ils devaient parcourir, prenaient tout à coup la direction contraire et volaient frapper ceux qui les avaient lancés. Six de archers en moururent, plusieurs d'entre eux renoncèrent au paganisme, et le peuple se mit à rendre un témoignage public à la puissance de Dieu qui m'avait protégée. Ces murmures et ces acclamations firent craindre au tyran quelque accident fâcheux encore et il se hâta de terminer mes jours en ordonnant qu'on me tranchât la tête. Ainsi mon âme s'envole-t-elle vers son céleste Époux, qui, avec la couronne de la virginité et les palmes du martyre, me donna un rang distingué parmi les élus qu'il fait jouir de sa divine présence. Le jour, si heureux pour moi, de mon entrée dans la gloire fut un vendredi, et l'heure de ma mort, la troisième après midi (c’est-à-dire la même qui vit expirer son divin Maître) ».

 

            Comme la Sainte le révéla elle-même, la translation de ses reliques Mugnano del Cardinale, dans le diocèse de Nole, ne se fit pas sans miracle.. Un de ses plus grands fut de n'en point faire dans une église de Naples pour indiquer qu'on ne devait pas la laisser dans cette ville; dès qu'on la sortit de l'église et qu'on la mit dans un simple oratoire dans le dessein de la transporter à Mugnano, trois guérisons furent obtenues miraculeusement. Pendant le voyage, un de ceux qui portaient le corps de Philomène malade dès la veille du départ, fut guéri. On s'étonne aussi de la légèreté du précieux fardeau. « Oh ! comme la Sainte est légère », disaient les porteurs, « elle ne pèse pas plus qu'une plume ». La nuit, une colonne de lumière guida la châsse à travers d'épaisses ténèbres. Au bourg de Cimitié elle devint si pesante que tous les bras furent inutiles pour la soulever mais quelques habitants de Mugnano s'étant joints aux porteurs épuisés, elle reprit aussitôt sa première légèreté. La veille de son arrivée dans cette ville, pendant qu'on sonnait les cloches en son honneur. une pluie abondante, demandée par les habitants, succéda à une longue sécheresse. Quand elle parut et qu'on la découvrit, la foule avide se précipite autour d'elle en criant: « Ciel ! qu'elle est donc belle !... quelle beauté de Paradis ! » Mais voilà tout à coup un horrible ouragan qui se forme sans doute sous le souffle des malins esprits, il fond sur la multitude effrayée et se dirige même vers la châsse. Il est bientôt repoussé par une main invisible et va expirer sur une montagne voisine dont quelques arbres sont déracinés. A partir de ce jour heureux, la ville de Mugnano fut le théâtre de prodiges qu'il serait trop long de rapporter. Citons seulement ceux où l'aimable Providence semble s'être jouée pour entourer, sur la terre, sa vierge bien-aimée de quelques rayons de cette gloire dont elle jouit dans le ciel. Les ossements de notre Martyre étaient recouverts d'un corps figuré, que la main inhabile de l'ouvrier avait fait trop petit, peu élégant et mis dans une attitude qui ne paraissait pas assez décente. Les vêtements magnifiques dont on l'orna ne purent suppléer entièrement à ces défauts. Or, un matin, en 1814, les étrangers virent modestement assis le saint corps qui, jusque-là, était resté étendu; tous ses ornements avaient suivi ce mouvement miraculeux pour donner à la Sainte une pose plus gracieuse. Que disons-nous ! le visage avait perdu ses premiers traits; le menton s'était arrondi comme celui d'une jeune personne qui sommeille; les lèvres, qui auparavant rendaient le visage difforme, s'ouvraient maintenant avec une grâce merveilleuse qui, jointe à l'amabilité de la physionomie et au brillant coloris des joues, jadis blanchâtres, flattait agréablement les yeux; la chevelure, auparavant ca­chée en grande partie, soit derrière le cou, soit au-delà de l’épaule gauche, se montrait alors tout entière et flottait ça et là avec une élégante légèreté; et cependant les quatre sceaux de l'évêque de Potenza restaient parfaitement intacts, et la clef de la châsse était à Naples; le ciel avait pris soin que le miracle fût évident pour les plus incrédules. Ce n'est pas tout: bientôt on s'aperçut que les vêtements de la Sainte tombaient[ en lambeaux; une main invisible en détachait chaque jour tantôt une pièce, tantôt une autre; Dieu, jaloux de la gloire extérieure du saint corps, indi­quait par 1à qu'il fallait le revêtir avec une nouvelle magnificence. On s'en occupa sérieusement. Mais une difficulté se présenta: en prenant les mesu­res, on fit l'observation que la chevelure de la Sainte, parfaitement arran­gée vers l'épaule droite, laissait sur la gauche quelque vide, à cause du petit nombre de cheveux de soie que l'on y avait mis lorsqu'on la vêtit pour la première fois. Y suppléer par des cheveux de femme ne paraissait pas con­venable; le temps ne permettait pas de se procurer des cheveux de soie. Dans cet embarras, la veille de la Pentecôte, au moment où l'on découvrait les saintes reliques, on vit encore les soins de la Providence, soins minutieux aux yeux de la sagesse humaine, mais admirables à ceux de la foi ; de nouvelles et longues flottes de cheveux parurent du côté où se voyait auparavant ce vide qu'on désespérait de pouvoir remplir. Ils sem­blaient fraîchement lavés et peignés; leur éclat et leur belle disposition répandaient une nouvelle grâce sur l'extérieur de la Sainte. On cria de même, et avec juste raison, au miracle, quand on s'aperçut différentes fois que la Sainte devenait non seulement plus belle, mais bien plus grande qu’auparavant. Un jour, nous ne savons quoi de sévère vint tout à coup obscurcir les traits, auparavant si radieux, de notre Sainte. Les fidèles se mettent aussitôt en prière; cette prière de cœurs humbles fut exaucée: sur-le-champ le nuage se dissipe, la première sérénité reparaît; rien de plus attrayant que l’amabilité de la vierge; la joie du ciel rayonnait sur son visage, joie causée par la conversion d'un pécheur qui déclara, les larmes aux yeux et du ton le plus humble, qu'incrédule un instant auparavant, il avait été touché par le prodige. Son cœur, ouvert à la vérité, se répandait en actions de grâces pour la Sainte. Il la pria d'accepter une riche offrande pour l'embellissement de son autel.

 

            Nous pourrions citer une infinité de miracles semblables: on verrait non seulement des pécheurs, mais encore des apôtres de l'impiété changés intérieurement, d'une manière si merveilleuse, qu'ils sont ensuite devenus apôtres zélés de la vertu. Plusieurs fois il s'est opéré aussi dans les yeux de la Thaumaturge des mouvements merveilleux, et c'était quand on lui demandait quelques faveurs extraordinaires. Un soir le ciel était obs­curci de tant de nuages et la pluie tombait en si grande abondance que, malgré six grands cierges allumés, on ne voyait que bien imparfaitement les traits chéris de celle qu'on invoquait. Toutes les personnes présentes en étaient tristes, quand tout à coup un rayon de lumière, jaillissant d'une grande fenêtre qui faisait face à l'Orient, vient donner sur le visage de la Sainte et permet de le contempler à loisir. C'était là un premier miracle, car le soleil était à l'Occident. Il fut accompagné d'un second, non moins prodigieux; car on vit en ce moment, d'une manière bien distincte, les yeux de la Vierge martyre s'ouvrir à huit reprises différentes et avec un admirable vivacité. Les habitants de Castel-Vetere, pendant une procession admirèrent le même prodige sur une image de sainte Philomène. Elle ouvrit les yeux, et il en sortit des éclairs qui pénétraient les âmes et y faisaient naître les sentiments les plus délicieux. Les femmes se dépouillaient de tout ce qu'elles avaient d'ornements, et les jetaient sur le brancard en signe de leur reconnaissance et de leur dévouement à la Sainte; le reste du cortège était comme saisi d'attendrissement et de respect. La veille de cette procession, une dame distinguée de Fontemarano, qui souffrait depuis trois mois, voyant ses douleurs devenir plus aiguës, avait perdu tout courage et s'était écriée: « Tous les remèdes me sont inutiles; il n'y a pas de Saint au paradis qui ait pitié de moi. Jésus, envoyez-moi la mort, la vie m'est devenue trop à charge ». En finissant ces mots, elle s'assoupit profondément; et alors se présente devant elle une jeune et aimable vierge accompagnée de deux anges qui, l'envisageant d'un air sévère: « Il est donc bien vrai », lui dit-elle, « que tu n'as trouvé dans le ciel aucun Saint qui s’intéressât à toi ! ..... » Puis, souriant, elle ajouta: « Baise cette image de la vierge et martyre sainte Philomène, et tu obtiendras la grâce que tu désires ». La dame la baise avec respect, et aussitôt les deux anges, applaudissant, s'écrient: « La grâce est faite ! la grâce est faite ! » Elle l'était en effet. En se réveillant, plus de mal, plus de douleur. Cette dame et son mari vinrent à Castel-Vetere pour prendre part à la fête et remercier publiquement la Thaumaturge du bienfait qu'ils en avaient reçu.

 

            Plusieurs fois, lorsqu'on porta les statues de la Sainte sur des brancards, les rues trop étroites semblèrent s'élargir; du moins la Sainte y passa au large comme dans une grande place. A Lucera, la dévotion envers sainte Philomène se répandit par un grand nombre de miracles. Un chanoine, près de mourir d'une maladie de poitrine, fut guéri en s’appliquant l'image de notre Sainte sur la partie malade. Beaucoup d'incrédules qui se moquaient de ces prodiges furent convertis par ces prodiges mêmes. Un de ces hommes dont la famille, pleine de confiance en notre Sainte, vénérait son image dans un petit oratoire, répétait souvent que croire à de pareille niaiseries, c'était l'indice d'un petit esprit. Un jour il lui sembla, en dormant, se trouver dans l'église; il y voit la sainte Martyre environnée d'un grand nombre de personnes. Toutes lui demandaient quelque faveur, et toutes s'en retournaient pleinement satisfaites. Désirant, lui aussi, voir se réaliser une chose qu'il avait fort à cœur, il s'approche et lui adresse sa prière. « Loin d'ici ! loin d'ici ! » lui répond aussitôt la Vierge courroucée « N'êtes-vous plus cet homme qui n'ajoute aucune foi aux prodiges que

j'opère ? Quoi ! vous osez me demander des grâces !...» Ces paroles, prononcées d'un ton sévère, firent la plus vive impression sur son cœur, et il se réveilla. Ce n'était plus le même homme. Il jugea dès ce moment d'une tout autre manière; il ne cessait de pleurer son erreur, et par la tendresse de sa dévotion envers la Thaumaturge, il en obtint beaucoup de faveurs.
 

            Il arriva souvent que l'huile qui brûlait dans les lampes de sainte Philomène se multiplia miraculeusement. Il en fut de même pour les image qui reproduisaient ses traits, et pour les livres qui racontaient son histoire et ses miracles. On ne peut s'empêcher de voir que notre, Sainte, à l'exemple de son divin Époux, avait une prédilection particulière pour les petits enfants. Une pauvre mère lui avait recommandé le sien, et il était mort malgré ses prières. La douleur, au lieu d'éteindre sa foi, la rallume; elle
court à l'image de la Sainte, suspendue à un mur, l'enlève, et, la jetant sur le cadavre objet de sa douleur, elle demande à grands cris et avec des torrents de larmes que ce fils chéri lui soit rendu. Au même instant le petit
mort se lève comme s'il sortait de son sommeil; il se jette en bas du lit, et les yeux qui déjà pleuraient sur lui le voient non seulement ressuscité, mais sans le plus léger symptôme de maladie. Ce qui arriva à Monteforte
n'est pas moins merveilleux. La fille de Lelio Gesualdo et d'Antonio Valentino, alors âgée de douze mois, s'échappe des bras qui la portaient et tombe dans la rue: la hauteur était de vingt-quatre palmes. Il fallait que la chute fût bien rapide, car l'enfant, donnant de la tête en passant contre un tuyau fait en briques, en détache plusieurs éclats; de là elle retombe sur les cailloux du pavé, quand sa mère, présente à cette déplorable scène, s'écrie du haut de la maison: « Ma bonne sainte Philomène, cette enfant est à vous si vous me la sauvez ! » Le père de la petite Fortunata, qui se trouvait au même instant dans la rue, poussait dans son effroi le même cri, et accourant vers l'enfant qui était étendue par terre, il la saisit, la considère, ne voit en elle aucune blessure, aucune contusion; il n'y avait sur tout le corps de la petite fille d'autre indice de sa chute que la fracture d'un ornement d'argent qu'elle avait autour du cou.

 

            Notre Sainte se déclare surtout la mère des petites filles qui portent son nom. En 1830, la petite Philomène Tedesco s'étant crevé un œil avec des ciseaux, le mal fut jugé incurable par les médecins. Mais l'enfant guérit tout à coup en se lavant avec de l'huile prise dans la lampe de la Sainte; tout le monde remarqua même qu'il y avait dans cet œil quelque chose de plus vif et de plus brillant que dans l'autre. Une pauvre femme appelée Thérèse Bovini s'était recommandée à la Sainte, et lui avait exposé qu'elle n'avait pas le moindre haillon pour couvrir l'enfant qu'elle allait mettre au monde. L'enfant voit le jour avant que la prière soit exaucée, on ne sait avec quoi le couvrir; enfin on cherche dans une caisse où la mère dit que l'on devra trouver quelque chose d'usé et d'à moitié déchiré. Quel fut l'étonnement de la personne qui l'ouvrit en voyant un petit trousseau où rien ne manquait, ni pour la propreté ni pour l'arrangement, ni même pour l'élégance ! Il en sortait une odeur si suave que l'air en fut embaumé. Elle prend ce trésor, elle le baise; la mère, au comble de la joie, en fait autant, et ne sait comment témoigner sa gratitude à sa céleste bienfaitrice. L'en­fant, ainsi richement emmaillotée, est portée aux fonts baptismaux; la nouvelle du miracle se répand, et l'on vient de tous côtés voir, baiser les langes merveilleux et respirer le céleste parfum qu'ils exhalent. La Sainte ne s'en tint pas là. La nuit d'après, Thérèse est réveillée par les vagisse­ments de la petite créature. A la lueur de la pauvre lampe qui éclairait l'ap­partement, elle cherche des yeux l'enfant, qui ne se trouve plus à l'endroit où elle l'avait mise. Incertaine, timide, elle se tourne d'un autre côté, et elle voit, ô prodige! une jeune personne vêtue de blanc et d'une beauté toute céleste. Ses bras soutenaient la petite fille, et de ses mains elle la ca­ressait amoureusement. Quelle considération pour la pauvre mère ! Saisie do respect, de joie, de confusion et de reconnaissance, elle ne put que s'écrier: « Ah ! sainte Philomène ! » Et sainte Philomène, se levant alors de dessus la chaise où elle était assise, donne un baiser à l'enfant, le remet à sa place et disparaît. Thérèse, pendant plusieurs jours, en fut dans une espèce d'extase.

 

            Mais le miracle, sans contredit, le plus grand de tous ceux que le Seigneur a opérés en faveur de la sainte Martyre, c'est l'étonnante rapidité avec laquelle s'est répandu son culte. Semblable à la lumière, qui en quelques instants franchit l'espace immense qu'il y a du ciel à la terre, le nom de sainte Philomène, depuis surtout la sueur miraculeuse (et bien constatée) que l'on vit, en 1823, sur une de ses statues érigée dans l'église de Mugnano, est parvenu en peu d'années jusqu'aux extrémités de la terre. Les livres qui parlent de ses miracles, les images où elle est dépeinte, ont été portés par de zélés missionnaires dans la Chine, dans le Japon, et dans plusieurs établissements catholiques de l’Amérique et de l'Asie. En Europe, son culte va s’étendant chaque jour davantage, non seulement dans les campagnes et les bourgades, mais encore dans les cités les plus illustres et les plus populeuses. Les grands et les petits, les pasteurs ainsi que leurs ouailles s'unissent pour l'honorer. A leur tête l'on voit des cardinaux, des archevêques, des évêques, des chefs d'ordres religieux et des ecclésiastiques recommandables par leurs dignités, leur savoir et leurs vertus. Du haut de la chaire chrétienne, les orateurs les plus éloquents publient sa gloire, et tous les fidèles qui la connaissent, dans le royaume de Naples surtout, et dans les pays voisins, où ils se comptent par millions, lui donnent d'une commune voix le nom de Thaumaturge.

 

            La France a une grande dévotion pour notre sainte Thaumaturge; on trouve sa statue ou son image dans beaucoup de nos églises, et après les médailles de l'Immaculée Mère de Dieu, il en est peu que les fidèles re­cherchent avec plus d'empressement que celles de sainte Philomène.

 

            Citons, parmi les églises ou chapelles de notre pays qui sont dédiées sous le vocable de sainte Philomène et sont en même temps un lieu de pèlerinage: Sainte-Philomène d'Ars; de Fourvières, à Lyon; de Saint-Gervais, à Paris; de Sempigny, près Noyon (Oise); du Thivet (Haute-Marne); de Neuville-sur-Seine (Aube); de Saulles (Haute-Marne); de Lavilleneuve-au-Roi (Haute-Marne), etc.

 

            Sainte Philomène est surtout la patronne des petits et des innocents. Des enfants, frappés de quelque mal dans leur corps, ont obtenu souvent leur guérison par son intercession; les jeunes filles qui gardent sans tache la fleur délicate de l'honneur, l'ont choisie aussi pour patronne. En Italie, dans tous les environs de la ville de Lugnano, où son culte est si fort en honneur, des jeunes filles se sont rangées sous l'autorité de cette sainte mémoire, en une sorte de communauté spirituelle dont la principale règle est l'observance la plus stricte du vœu de chasteté. Elles sont connues en Italie sous le nom de Monacelle di sente Filomena, c’est-à-dire jeunes religieuses de sainte Philomène.

 

            A Neuville-sur-Seine, au diocèse de Troyes, une chapelle a été élevée en son honneur, en 1844. Depuis cette époque, le nom de la jeune vierge martyre est dans toutes les bouches. Sa dévotion a gagné tous les cœurs; ses médailles, ses images, ses litanies se trouvent dans toutes les maisons, et les mères sont heureuses de placer leurs filles sous son puissant patronage.

 

            Chaque année, un triduum préparatoire commence le 7 août, et le 11 du même mois, depuis l'aurore jusqu'à midi, un grand nombre de prêtres des localités voisines offrent à. Dieu le saint sacrifice de la messe, en implorant les suffrages de la glorieuse martyre dont quelques ossements reposent sous l'autel.

 

            De grands avantages spirituels attirent en ce lieu de nombreux pèlerins. Sans parler de l'autel privilégié dont peut jouir, chaque jour de l'an­née, tout prêtre séculier ou régulier, notre Saint-Père le Pape Pie IX, par un rescrit de Rome, en date du 26 avril 1862, a daigné accorder la faveur d'une Indulgence plénière pour tous les fidèles qui, venant en pèlerinage à la chapelle de Sainte-Philomène, y feront la sainte communion pendant les octaves de la fête de sainte Philomène, c’est-à-dire du 11 au 18 août, et de l'anniversaire de la bénédiction de la chapelle, c’est-à-dire du 11 au 18 septembre. Sa Sainteté Pie IX accorde encore une indulgence de cent jours, qu'on pourra gagner tous les jours, à tous ceux qui visiteront la chapelle, pourvu qu'ils soient au moins contrits de cœur.

 

            On voit à Ars, dans la chapelle de Sainte-Philomène, qui possède une parcelle considérables de ses os, les plus belles scènes de la vie de la Sainte» reproduites sur les huit parois de la délicieuse coupole de cette chapelle. Sur le premier tableau, l'empereur Dioclétien, assis sur son trône, offre une couronne d'or à Philomène, et lui annonce que, ravi de ses grâces, il l'a choisie pour l'élever au rang d'impératrice. La Sainte demeure indifférente à des avances si flatteuses, et repousse avec dédain le brillant dia­dème. Elle déclare qu'elle n'aura jamais d'autre époux que Jésus-Christ le roi immortel des siècles.

 

            Dans le deuxième tableau, Dioclétien, furieux d'éprouver un refus au­quel il était loin de s'attendre, appelle des archers et leur ordonne de percer cette fille ingrate avec des flèches enflammées. Ici la scène devient vivante : Philomène apparaît attachée à un poteau, sa physionomie est calme, on dirait presque saintement fière; toute son attitude respire le courage poussé jusqu'à l’héroïsme. Les traits partent, laissant après eux une longue traînée lumineuse. Mais chose étonnante ! ces dards retournent sur eux-mêmes et vont percer les bourreaux qu'ils renversent expirants aux pieds de la jeune Vierge. Philomène, à la vue du miracle se recueille et rend grâces à son Dieu.

 

            Dans le troisième tableau, Dioclétien déconcerté à la nouvelle du pro­dige, fait enfermer l’héroïne dans un sombre cachot. On la voit dans une attitude contemplative, au sein de ces ténèbres. On dirait un athlète, qui se repose paisiblement après un glorieux et pénible combat.

 

            Dans le quatrième tableau, la scène représente le fleuve du Tibre. Un vaisseau porte Philomène jusqu'au milieu des flots. Là, les satellites du tyran, attachant une ancre pesante au cou de l'innocente victime, la précipitent au fond des eaux. Mais trois anges veilleur au salut de l’héroïque vierge. L'un d'entre eux brise la chaîne de l'ancre et porte doucement la Sainte sur le rivage. Les deux autres s'élancent sur la barque et la submergent avec tous ceux qui la montent. L'expression de bonheur peinte sur le visage de Philomène miraculeusement délivrée, et le désespoir des bourreaux qui sombrent, forment un heureux contraste.

 

            Le cinquième tableau figure la décapitation de la Sainte. Elle courbe la tête avec un empressement mêlé de joie; on voit qu'il lui tarde d'arriver au terme de ses combats.

 

            Le sixième tableau représente le convoi funèbre qui porte le corps de la Sainte, si glorieusement mutilé. La scène se passe au milieu des ténèbres, c'est pendant la nuit que le touchant cortège se dirige vers les catacombes. Deux groupes de vierges accompagnent la Vierge martyre; l'une d'entre elles porte avec respect la fiole sacrée qui contient le sang de la nouvelle héroïne. La douleur et le recueillement se peignent sur tous tes fronts.

 

            Le septième tableau représente les catacombes. Un sculpteur, en costume antique, grave sur la pierre, derrière laquelle repose le corps de la Sainte, ce nom de Philomène, qui devait demeurer seize siècles enseveli dans l'ombre, et devenir ensuite si célèbre. Un gardien des catacombes tient à la main une lampe de terre qui jette quelques pâles lueurs sur cette scène silencieuse.

 

            Le huitième tableau représente le ciel. C'est l'apothéose de la jeune Sainte. Dioclétien croit avoir écrasé la jeune Vierge sous le poids de sa puissante colère. Ne pouvant parvenir à vaincre sa vertu, il l'a brisée sous la hache de son licteur! Et voilà qu'au moment où il semble triompher, l’héroïne entre dans la gloire et prend possession d'un trône immortel. Là, elle contemple face à face le Dieu qu'elle a préféré à toutes les gloires de la terre, et les. Esprits bienheureux, ravis des triomphes de son amour, jettent à ses pieds des lis, des palmes, des couronnes.

 

            On voit encore dans la chapelle d'Ars un bas-relief qui représente la jeune martyre au moment où elle est recueillie et déposée par les anges sur le bord du Tibre. Le corps virginal, d'une souplesse et d'une flexibilité admirable, semble se transfigurer sous le regard, au contact des mains an­géliques qui le soulèvent. L'ornementation qui l'accompagne est d'un goût exquis et d'une poésie charmante: c'est une bordure de lis et de colombes.

 

            Les églises de Liettres (Pas-de-Calais); de la Madeleine, à Paris; du Sacré-Cœur, à Amiens, etc., possèdent quelques-unes de ses reliques.

 

Les PETITS BOLLANDISTES – Vies des Saints, septième édition, tome IX, pages 439-452

 

                Nous avons tiré cet abrégé de la Vie et des miracles de sainte Philomène, vierge et martyre. surnommée la Thaumaturge du XIXe, siècle, traduit de l'italien par M. B. F. B., de la Compagnie de Jésus, et nous l'avons complété avec les Annales de la Sainteté au XIXe siècle. et la Vie des Saints de Troyes, par l'abbé Defer.- Cf. L'abbé J. Darche, Vie très-complète de sainte Philomène» vierge et martyre Paris. Régis Ruffet, 1867.

 



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[1] Dom François observe ici qu'en donnant dans la première édition de son ouvrage cette étymologie au nom ne Philomène, il hésitait lui-même à y ajouter foi, mais qu'un mouvement intérieur le poussa toujours, malgré ses répugnances, non seulement à l'écrire alors, mais à le répéter encore dans les édi­fions suivantes. Il paraissait, en effet, plus naturel de prendre la racine de ce nom dans la langue grecque qui donne un sens différent, quoique analogue au premier: et c'est celui de Bien-Aimée, comme la Sainte l'est en effet tout particulièrement