André-Marie Ampère

Physicien de génie[1] et grand chrétien

1775-1836

 

            Un jeune homme de dix-huit ans arri­vait à Paris. Il n'était point incrédule, mais son âme déjà était plus ou moins atteinte de ce que le Père Gratry appelait la crise de la foi. Un jour, ce jeune homme entre dans l'église de Saint-Étienne du Mont ;  il aper­çoit, agenouillé dans un coin, près du sanctuaire, un vieillard qui, pieusement, récitait son chapelet. Il s'approche et re­connaît Ampère, son idéal, Ampère qui était pour lui la science et le génie vivants. Cette vision l'émeut jusqu'au fond de l'âme ;  il s'agenouille sans bruit derrière le maître, la prière et les larmes jaillissent de son coeur. C'était la pleine victoire de la foi et de l'amour de Dieu, et le Bienheu­reux Ozanam, car c'était lui, se plaisait à redire ensuite : « Le chapelet d'Ampère a plus fait sur moi que tous les livres et même que tous les sermons. »

 

            Ampère accepta Ozanam pour son com­mensal, et le grand mathématicien aimait à s'entretenir avec son jeune ami :  « Leurs en­tretiens, dit le Père Lacordaire, amenaient dans l'âme du savant, à propos des mer­veilles de la nature, des élans d'admiration pour leur Auteur. Quelquefois, mettant sa tête entre ses mains, le vieillard s'écriait comme tout transporté :  « Que Dieu est grand, Ozanam, que Dieu est grand ! »

 

            Ozanam ne fut pas le seul à ressentir la bienfaisante influence du grand savant. La simplicité et la droiture de sa foi exer­çaient une impression salutaire sur tous ceux qui l'approchaient, particulièrement sur les jeunes gens vers lesquels son cœur, demeuré jeune, se sentait incliné.

 

            Ce fut à Poleymieux-au-Mont-d'Or, près de Lyon, que naquit, le 20 janvier 1775, André-Marie Ampère, dont le nom rappelle les plus belles inventions des temps mo­dernes. Son père, modeste commerçant re­tiré des affaires, exerçait à Lyon les fonc­tions de juge de paix. C'était un homme juste et droit, universellement aimé de ses concitoyens. Tous les loisirs que lui lais­sait sa charge étaient consacrés à l'éducation de son fils ;  il était aidé dans sa tâche par son épouse, Jeanne-Antoinette Sarcey de Sutières, qui travaillait de concert avec lui à former l'esprit et le coeur des deux en­fants que le ciel leur avait donnés. Les ver­tus éminentes de Mme Ampère lui avaient mérité, comme à son mari, l'estime et l'af­fection générales. Entre ces deux âmes d'élite le jeune André-Marie put développer sans efforts les riches dons reçus de Dieu.

 

            À peine sut-il lire qu'il dévora tous les livres qu'on laissait à sa disposition. Il poussait si loin l'amour de l'étude et prin­cipalement des mathématiques que, sans avoir encore la moindre notion de calcul théorique, sa plus grande distraction était de faire des opérations arithmétiques avec de petits cailloux ou des haricots. Pendant une grave maladie, sa mère lui enleva ses cailloux, pour le forcer à un repos absolu. L’enfant continua ses opérations avec les morceaux d'un biscuit qu'on lui avait don­né après plusieurs jours de diète.

 

            À l'âge de onze ans, connaissant déjà l'application de l'algèbre à la géométrie, il supplia son père de le conduire à Lyon, pour y voir la bibliothèque. M. l'abbé Daburon, qui en était le conservateur, con­naissait Jean-Jacques Ampère. Il ne fut pas médiocrement intrigué quand il le vit ac­compagné d'un petit bonhomme qui, d'une voix enfantine, lui demanda les ouvrages d'Euler et de Bernouilli ! « Les œuvres d'Euler et de Bernouilli ! s'écria M. Daburon, y pensez-vous, mon petit ami ?  Ces ouvrages figurent au nombre des plus difficiles que l'intelligence ait jamais produits. »

 

            -- J'espère néanmoins être en état de les comprendre, répondit l'enfant.

            --Vous savez, sans doute, qu'ils sont écrits en latin et que c'est le calcul différentiel qu'on y emploie ?

 

            Ne connaissant ni le latin, ni le calcul différentiel, l'enfant dut se retirer. Mais le grand désir qu'il avait de lire ces traités, réputés si difficiles, fit qu'il se consacra, dès cet instant, à l'étude de ces deux bran­ches des connaissances humaines et, au bout de quelques semaines, guidé par les leçons de M. l'abbé Daburon, il fut en état de se lancer dans les hautes spéculations mathématiques.

 

            Cette riche intelligence allait s'élargis­sant toujours, lorsque survint un événe­ment qui ébranla le jeune homme à un tel point qu'on le crut frappé d'idiotisme.

 

            Au printemps de 1793, la ville de Lyon, exaspérée par le sanguinaire despotisme des Jacobins[2], se révolta contre la municipalité terroriste, et pendant deux longs mois, résista à l'armée républicaine envoyée par la Convention pour la soumettre. La cité lyonnaise fut obligée de capituler devant des forces supérieures. Dubois de Crancé, membre du Comité du salut public, pénétra dans la ville ;  il s'empressa d'envoyer en prison et bientôt à l'échafaud tous les chefs de l'insurrection. Parmi eux se trou­vait Jean-Jacques Ampère ;  ses concitoyens lui avaient demandé de se mettre à leur tête pour les diriger dans leur juste révolte contre un joug tyrannique. Sans égard au danger, le digne magistrat avait répondu à leur confiance. Il devait payer de sa vie son dévouement :  il monta sur l'échafaud le 23 novembre 1793.

 

            La veille de sa mort, il écrivait à son épouse : «...Après ma confiance dans l’Éternel, dans le sein duquel j'espère que ce qui restera de moi sera porté, ma plus douce consolation est que tu chériras ma mémoire autant que tu m'as été chère... Si, du séjour de l'éternité, où notre chère fille m'a précédé, il m'était donné de m'oc­cuper des choses d'ici-bas, tu seras, ainsi que mes chers enfants, l'objet de mes soins et de ma complaisance. Puissent-ils jouir d'un meilleur sort que leur père, et avoir toujours devant les yeux la crainte de Dieu, cette crainte salutaire qui fait naître en nos cœurs l'innocence et la justice, malgré la fragilité de notre nature.

            Jean-Jacques Ampère, époux, père, ami et citoyen fidèle »

 

            Accablé sous le poids du chagrin, André-Marie, depuis la mort de son père, passait ses journées dans un morne silence, occu­pé à faire des tas de sable dans le jardin ou bien à contempler le ciel, lui qui, si jeune encore, avait refait tous les calculs de la Mécanique universelle de Lagrange. Un an s'écoula de la sorte. On crut que cette puissante intelligence avait succombé sous le poids de la douleur. Ses parents et ses amis désespéraient de voir jamais se réveiller ce génie naissant, mais peu à peu l'énergie qui s'était éteinte en lui, reparut.

 

Jeunesse et mariage

 

            Ampère vient d'atteindre sa vingtième année. Il habite Lyon, où il donne des leçons pour gagner sa vie, en attendant une place de professeur. Travailleur acharné et infatigable, il se lève à quatre heures, afin d'avoir le temps nécessaire pour ses études. Quelques-uns de ses amis, avides d'apprendre, viennent le trouver rue Mercière et ensemble ils lisent les ouvrages du chimiste Lavoisier. L’étendue de ses con­naissances en fait déjà une sorte d'oracle.

 

            Chaque semaine, il vient passer la journée du dimanche auprès de sa sœur et de sa mère, qui habitent à Poleymieux, le domaine de la famille. Non loin de là se trouve le petit village de Saint-Germain, où réside, avec sa fille, une tante d'André-Marie ;  souvent il s'arrête chez elle. C'est là qu'il devait rencontrer bientôt la future compagne de sa vie, Mlle Julie Caron.

 

            Trois ans après la première rencontre, le 10 août 1799, Mme Caron accorde à André-Marie la main de sa fille. Le mariage fut célébré clandestinement par un prêtre non assermenté[3], qui se cachait souvent à Curis, habitation de la famille Lebœuf . Cette alliance avec une famille éminemment ca­tholique contribua pour une large part à entretenir et à développer les sentiments religieux auxquels l'illustre mathématicien était d'ailleurs porté par son éducation et par sa nature méditative.

 

            Pendant deux ans, il jouit d'un bonheur sans mélange ; il continue à donner des leçons à Lyon. En 1801, nommé professeur de chimie et de physique à Bourg, il est obligé de se séparer de sa chère Julie, retenue à Lyon par sa faible santé et par la naissance de leur fils Jean-Jacques. Dès lors, une correspondance active s'échange entre les époux. Ampère lutte contre la mau­vaise fortune qui l'oblige à vivre éloigné de tous ceux qu'il aime. Sa nature, affectueuse et tendre, souffre cruellement de cette soli­tude du cœur  ;  chaque soir, il y cherche un remède en écrivant une longue lettre à sa femme. Il l'initie aux moindres détails de sa nouvelle existence. Ses lettres sont touchantes de simplicité et de pure tendresse.

 

            Il désire ardemment être nommé au lycée de Lyon, afin de se rapprocher de sa fa­mille. Dans ce but, il travaille chaque jour jusqu'à une heure assez avancée de la nuit. Ses découvertes finissent par le mettre en lumière. Ses considérations sur la théorie mathématique du jeu lui attirent les éloges de l'Institut et l'attention du gouvernement. Il se voit enfin sur le point d'obtenir la place ambitionnée et s'empresse d'en faire part à Mme Ampère.

 

            Il voudrait quitter Bourg séance tenante et revenir à Lyon auprès de Julie, dont la santé devient chaque jour plus chancelante. L'inquiétude pour sa chère malade est le seul sentiment qui fixe son imagination de feu. C'est le seul point sur lequel, il n'a au­cune distraction, lui par ailleurs si distrait. Il pense à tout, il prévoit tout et lui envoie des ordonnances qu'un médecin pourrait signer. Cependant, sur le conseil de son épouse, il reste à Bourg jusqu'à sa nomina­tion. Puis il passe deux mois auprès d'elle, deux mois pendant lesquels il la voit s'affaiblir de jour en jour. Le 14 juillet 1803, Julie est enlevée à sa tendresse. Cette mort le plonge dans une amère douleur, mais le rapproche de Dieu.

 

            Quelques jours avant ce deuil, André-Marie s'était confessé et avait communié. Son journal du temps nous montre avec quelle touchante résignation il accepta cette cruelle séparation qui brisait sa vie. La veille, il écrivit une prière admirable, où la foi et l'humilité du chrétien apparais­sent dans toute leur beauté :

 

            « Mon Dieu, je Vous remercie de m'avoir créé, racheté et éclairé de Votre divine lu­mière, en me faisant naître dans le sein de l'Église catholique. Je vous remercie de m'avoir rappelé à Vous après mes égarements ; je Vous remercie de me les avoir pardonnés. Je sens que Vous voulez que je ne vive plus que pour Vous, que tous mes moments Vous soient consacrés. M'ôterez-Vous tout bonheur sur cette terre ?  Vous en êtes le Maître, ô mon Dieu !  Mes crimes m'ont mérité ce châtiment. Mais peut-être écouterez-Vous encore la voix de Vos miséricordes !

 

            « J'espère en vous, ô mon Dieu !  mais je serai soumis à Votre arrêt, quel qu'il soit. Mais je ne méritais pas le ciel, et Vous n'avez pas voulu me plonger dans l'enfer. Daignez me secourir, pour qu'une vie pas­sée dans la douleur me mérite une bonne mort, dont je me suis rendu indigne. Ô Seigneur ! Dieu de miséricorde ! Daignez me réunir dans le ciel à ceux que Vous m'aviez permis d'aimer sur la terre ! »

 

Grand chrétien et  apôtre

 

            Ampère ne se contentait pas de pratiquer pour lui-même les devoirs qu'impose l’Évangile. Il fut toujours rempli d'une pro­fonde sollicitude pour l'âme de ses amis, suivant avec intérêt les combats que plu­sieurs d'entre eux avaient à soutenir contre le doute. Lui aussi en avait souffert, et il di­sait : « Le doute est le plus grand tourment que l'homme puisse endurer sur terre. »

 

            En 1805, il avait été nommé à l'École polytechnique de Paris pour donner des leçons particulières à des élèves. Il n'en continua pas moins son apostolat auprès de ses amis de Lyon, les aidant de tout son pouvoir à se maintenir dans la voie de la vérité, ne leur épargnant ni ses conseils, ni ses lettres. M. Barret, lui écrivait souvent pour le tenir au courant des progrès religieux de tous ceux qu'il aimait. Voici une de ces lettres adressée à Ampère, en février 1805, et qui révèlent les préoccupa­tions apostoliques de l'un et l'autre :

 

            « Chaque jour, j'éprouve de plus en plus les effets de la bonté de Dieu. Mon frère est venu me visiter ; il a passé une semaine avec moi. J'ai pu remarquer que son carac­tère s'est heureusement modifié par les sentiments religieux. Il m'a remis une lettre de son ami, dans laquelle celui-ci, égale­ment ému d'une grâce céleste, me témoigne qu'il sent mieux que jamais le bonheur d'être chrétien. Et, comme s'ils s'étaient tous donné le mot, je reçois, le même jour, un mot de Bredin, qui déclare que l'orgueil seul a pu le faire reculer dans le chemin de la vérité, et que pour y marcher avec plus de fermeté, il réclame mes services et les vôtres. Ce n'est pas tout : Bonjour paraît s'ébranler, et j'ai engagé Bredin à s'attacher à lui, promettant que vous et moi le seconderions. D'un autre côté, Grognier s'est marié ; sa femme est pieuse, cela doit con­tribuer à le ramener au christianisme.

 

            « Enfin, c'est dans de telles circonstan­ces que M. Lambert doit prêcher le Carême à Saint-Jean. C'en est assez, je pense, pour que nous puissions espérer la conversion sincère de nos amis. Mon brave et digne petit Ampère, votre modeste apostolat n'a donc pas été inutile. Après Dieu, c'est vous qui avez puissamment agi sur l'esprit de mon frère. Je vous engage, par tout ce que vous aimez, à tenter la même entreprise auprès de son cadet ; mais la guérison d'un tel malade n'est pas une petite cure. Cette œuvre accomplie, vous pourrez, non pas m'être plus cher, mais devenir plus agréa­ble à Dieu. Faites ce miracle et j'oublierai tout à fait que vous avez quitté Lyon pour Paris. »

 

            Parmi les amis dévoués qu'Ampère avait laissés à Lyon, il faut citer M. J. Bredin, qu'il affectionna toujours particulière­ment. Il entretint avec lui une correspon­dance suivie, où son coeur et son âme se révèlent avec une touchante simplicité. M. J. Bredin avait une fille nommée Méla, elle dicte à son père des prières que celui-ci s'empresse de communiquer à son ami. Aussitôt Ampère lui répond de Paris :

 

            « Oh !  comme le présent que vous m'avez fait m'a touché, mon bon ami. J'ai été lire votre lettre et le petit livre qui l'accompa­gnait dans le jardin de l'École polytech­nique, à l'ombre d'arbres plantés par des grands de la terre dont la puissance s'est évanouie.

 

            « Au chant des oiseaux et seul au milieu de cette belle nature renaissante, comme je sentais le néant de ce que je poursuis à Pa­ris !  Mon Dieu, Vous avez permis que j'y vinsse éprouver combien est vain ce monde dont la vue, dans le lointain, me paraissait offrir une si brillante perspective. Ces sa­vants, si fiers de leurs connaissances, que sont-ils auprès de l'âme simple à qui Dieu Se révèle ?  C'est Lui qui a inspiré à Méla les prières qu'elle vous a dictées. Pauvres littérateurs !  Efforcez-vous d'égaler cette touchante éloquence d'une pensée qui n'étudia jamais vos rhétoriques !  Mon ami, pourquoi fallait-il que je vinsse à Paris pour connaître l'homme, pour me connaître moi-même ?

 

            « Ne soyez pas longtemps sans m'écrire. Mon cœur est si froid quand vos lettres ne viennent point le réchauffer. Parmi ceux qui, à Paris, n'ont pas mis leur Dieu en ou­bli, je tâcherai de répandre vos prières. Je vous prie de dire à monsieur votre père et aux deux dames Bredin combien je suis re­connaissant de leurs bontés pour moi. Adieu. »

A. Ampère.

 

            Pendant une période de sept ou huit ans, Ampère est encore en proie à des doutes qui le tourmentent, il lutte courageusement et finit par triompher de cette longue épreuve. Dès lors, il est à Dieu pour tou­jours. Ses lettres à M. Bredin nous mon­trent avec quelle sévérité il s'examine.

 

            « Mes visites d'obligation ne sont pas terminées ; un rapport très court que j'avais promis avant le jour de l'an n'est pas com­mencé, et plusieurs autres également pressés ne le sont pas davantage. Mais ce que je me reproche sans comparaison plus que le reste, c'est de ne m'être nullement préparé à achever aujourd'hui la suite d'aveux que je fais à l'homme pieux dont je t'ai par­lé. Que lui dirai-je de l'emploi de ces huit jours ?  Les voilà dissipés comme une fumée sans laisser de trace. Ah !  je l'espère, Dieu achèvera Son ouvrage et donnera à mon coeur un nouvel élan vers Lui. »

 

            M. Bredin hésite à se confesser ;  Ampère s'émeut, s'inquiète, il tremble pour l'âme qui lui est si chère et veut savoir où elle en est avec Dieu :

 

            « Tu éprouves plus que jamais, me dis-tu, le désir de participer à la Table du Sau­veur. Qu'aurais-je à souhaiter, si tu me par­lais davantage d'un autre sacrement que la miséricorde divine a daigné instituer pour qu'après ses égarements le pécheur pût chercher à s'unir à Dieu sans une extravagante témérité... Ce que je demande à Dieu tous les jours pour toi, c'est que tu trouves, à Lyon, un ecclésiastique dévoré d'un zèle pur, qui puisse mériter toute ta confiance et être, au nom du ciel, le ministre de cette absolution. Je voudrais qu'il fût ton ami pour te parler des grâces que Dieu t'a fai­tes, de tes peines et du repentir que tu sens de tes offenses envers Lui. Je voudrais que ce prêtre, dans sa véritable charité, cherchât avec toi le moment où tu pourras t'approcher du saint tribunal. Cher ami, un tel homme n'existerait-il donc pas à Lyon ?

            « Écris-moi, je t'en conjure, sur une ques­tion que je vais te faire en tremblant. Où en es-tu précisément sur ta croyance à l’Église catholique ?  Défie-toi des sectes ;  que je n'aie point à me reprocher, en te procu­rant certains livres, de mettre dans tes mains des instruments de mort. »

Ampère

 

            Nous ne saurions mieux terminer ces li­gnes consacrées au grand chrétien qu'en citant les réflexions qu'il écrivit quatorze mois après la mort de son épouse. Écoutons parler cette âme droite et humble :

 

            « Défie-toi de ton esprit, il t'a souvent trompé ! Comment pourrais-tu encore compter sur lui ?  Quand tu t'efforçais de devenir philosophe, tu sentais déjà com­bien est vain cet esprit qui consiste en une certaine facilité à produire des pensées brillantes. Aujourd'hui que tu aspires à devenir chrétien, ne sens-tu pas qu'il n'y a de bon esprit que celui qui vient de Dieu ?  L’esprit qui nous éloigne de Dieu, l'esprit qui nous détourne du vrai bien, quelque pénétrant, quelque agréable, quelque ha­bile qu'il soit, pour nous procurer des biens corruptibles, n'est qu'un esprit d'il­lusion et d'égarement.

            « La figure de ce monde passe. Si tu te nourris de ses vanités, tu passeras comme elle. Mais la vérité de Dieu demeure éternellement ; si tu t'en nourris, tu seras per­manent comme elle. Mon Dieu !  que sont toutes ces sciences, tous ces raisonnements, toutes ces découvertes de génie, toutes ces vastes conceptions que le monde admire et dont la curiosité se repaît si avidement !  En vérité, rien que de pures vanités.

            « Étudie les choses de ce monde, c'est le devoir de ton état, mais ne les regarde que d'un œil  ;  que ton autre œil soit constam­ment fixé sur la lumière éternelle. Écoute les savants, mais ne les écoute que d'une oreille, que l'autre soit toujours prête à re­cevoir les doux accents de la voix de ton ami céleste. N'écris que d'une main, de l'autre, tiens-toi aux vêtements de Dieu, comme un enfant se tient aux vêtements de son père. Que mon âme, à partir d’aujourd’hui reste ainsi unie à Dieu et à Jésus-Christ ! »

 

Les dernières années

 

            Une société d'élite, unie par un même esprit de christianisme, se groupait autour d'Ampère. Elle se composait de MM. de Jussieu, Ballanche, Camille Jordan, de Gérando, Dugas-Montbel et Bergasse. Tous étaient compatriotes du savant, et célèbres dans des carrières différentes.

 

            « Nous avons entendu parler, dit le Bx Ozanam, de ces réunions amicales dans lesquelles chacun apportait son tribut in­tellectuel, et où M. Ampère aimait à déve­lopper les preuves de la divinité des Livres Saints. Nous savons des âmes qui lui du­rent alors les premières lueurs de la foi. À Paris, au milieu du matérialisme de l'em­pire, du panthéisme de ces derniers temps, il conserva inébranlable la religion de ses premières années. C'était elle qui prési­dait à tous les labeurs de sa pensée, qui éclairait toutes ses méditations, c'était de ce point de vue élevé qu'il jugeait toutes choses et la science elle-même.

 

            « Naguère encore, à son cours du Collège de France, continue Ozanam, nous l'avons entendu justifier, par une brillante théorie géologique, l'antique récit de la Genèse. Il n'avait point sacrifié, comme tant d'autres, au génie du rationalisme, l'intégrité de ses convictions... Cette tête vénérable, toute chargée de science et d'honneurs, se cour­bait sans réserve devant les mystères et sous l'enseignement sacré. Il s'agenouillait aux mêmes autels que Descartes, à côté de la pauvre veuve et du petit enfant moins humbles que lui...

 

            « Il était beau surtout de voir ce que le christianisme avait su faire à l'intérieur de sa grande âme :  cette admirable simpli­cité, pudeur du génie, qui savait tout et s'ignorait soi-même ;  cette haute probité scientifique qui cherchait la vérité seule et non pas la gloire, et qui maintenant est devenue si rare ;  cette bienveillance enfin qui allait au-devant de tous, mais surtout des jeunes gens :  nous en connaissons pour lesquels il a eu des bienveillances et des sollicitudes qui ressemblaient à celles d'un père. En vérité, conclut le Bx Ozanam, ceux qui n'ont connu que l'intelli­gence de cet homme n'ont connu de lui que la moitié la moins parfaite. S'il pen­sa beaucoup, il aima encore davantage. »

 

            Ampère avait coutume de dire que trois événements, pourtant bien dissemblables, avaient imprimé une influence déci­sive dans sa vie :  sa Première Com­munion et sa Confirmation en 1787 ;  la lecture de l'éloge de Descartes, par Thomas ;  la prise de la Bastille en 1789. Le premier de ces événements lui inspira l'amour de la religion ;  le deuxième, l'amour de la science et le troi­sième lui fit embrasser avec enthousiasme les principes de la Révolu­tion naissante. Cet enthou­siasme ne devait pas tar­der à se ralentir ;  lorsqu'il vit la Terreur inonder de sang la France et le père qu'il aimait si tendrement, monter sur l'écha­faud, il se retourna bien­tôt vers Celui qui est la Voie, la Vérité et la Vie !

 

            Ampère prenait une part très vive à toutes les douleurs qu'il rencontrait sur son chemin, qu'elles fussent publiques ou particulières. Il ne comprenait pas qu'on pût rester insensible aux malheurs pu­blics, fussent-ils lointains. Il écrivait à un ami : « Il faut surtout que je fuie ceux qui me disent : ‘Vous ne souffrirez pas personnellement’, comme s'il pouvait être ques­tion de soi au milieu de semblables catas­trophes. »

 

            Il ne se préoccupait nullement de sa santé, et cette négligence faisait le déses­poir de ses amis. Quelques jours avant d'entreprendre son dernier voyage, il causa longtemps et avec animation, en com­pagnie de M. Bredin. Ce dernier, inquiet du résultat de cette longue conversation sur la santé de son ami déjà malade, lui conseilla de se calmer, de se reposer. « Ma santé ! ma santé, s'écria Ampère, il s'agit bien de ma santé !  Il ne doit être question ici, entre nous, que des vérités éternelles. »

 

            Il achevait son grand ouvrage sur la classification des sciences, lorsque pen­dant une tournée d'inspection, il tomba ma­lade. Sur le conseil de ses médecins, il partit pour Marseille. Mais le climat du Midi, qui lui avait jadis rendu la santé, fut impuis­sant à le sauver. On le transporta au collège de Marseille où il fut entouré d'une grande sollicitude. Mais le grand savant ne se fai­sait pas d'illusion... Malgré son âge pas très avancé, soixante ans, il s'était senti frappé mortellement et n'avait pas attendu au dernier moment pour remplir ses devoirs religieux. Aussi répondit-il à un ecclésiastique qui lui conseillait de se confesser, le voyant mourant :  « Merci, monsieur l'abbé, merci !  avant de me mettre en route, j'ai rempli tous mes devoirs de chrétien ! »

 

            Pour faire naître en lui des pensées pieuses, une religieuse garde-malade offrit de lui lire un chapitre de l'Imitation de Jésus-Christ : « N'en prenez pas la peine, ma Sœur, répondit-il, je la sais par cœur. »

 

            Une fièvre aiguë s'étant jointe à la grave maladie de poitrine dont il était atteint, il expira le 10 juin 1836, étonnant par sa résignation chrétienne, tous ceux qui con­naissaient sa nature ardente.

 

Résumé O.D.M. de la biographie parue dans Les Contemporains, Paris, Maison de la Bonne Presse, s.d., Vol. IV, #81.

 

Notes



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[1] Il édifia la théorie de l'électromagnétisme et jeta les bases de la théorie électronique de la matière. Il imagina le galvanomètre, inventa le premier télégraphe électrique et, avec Arago, l'électroaimant. Il contribua aussi au développement des mathématiques, de la chimie et de la philosophie.

[2] Club des Jacobins 1789-1799. Société politique créée à Versailles et qui s'installa peu après sa fondation à Paris, dans l'ancien couvent des Jacobins. D'abord modéré, le club prit vite une allure révolutionnaire et violemment anticléricale sous Robespierre, l'un des principaux instigateurs de l'affreux régime de la Terreur.

[3] Prêtre qui, pour rester fidèle à l'Église, a refusé le serment à la Constitution civile du Clergé, établie par les révolutionnaires.